Dialogues tristes/L’Épidémie


L’ÉPIDÉMIE


(La salle des délibérations du Conseil municipal, décor connu).


Le Maire,
Le Membre de la majorité,
Le Membre de l’opposition.
Conseillers municipaux.
Un Huissier.



Le maire

Messieurs, j’ai une nouvelle fâcheuse à vous apprendre… (Mouvement d’attention parmi les conseillers. Un qui dormait se réveille)… Mais, rassurez-vous, Messieurs, quand je dis fâcheuse, c’est pour conformer mon langage…


Le membre de la majorité

Dites votre éloquence.


Le maire (il remercie d’un geste discret)

… Pour conformer mon… langage au langage usuel, que des sentimentalités trop ombrageuses…


Le membre de la majorité

Très bien… très bien…


Le membre de l’opposition

Parlez clairement… On ne vous comprend pas…


Le maire (au membre de l’opposition)

Veuillez ne pas interrompre… (Aux conseillers) Dans ce que j’ai à vous apprendre, Messieurs, il n’y a rien de grave, rien qui puisse vous effrayer… La nouvelle, en soi, n’est pas extraordinaire… Ce n’est pas, à proprement parier, une nouvelle, une de ces nouvelles qui… qui… Bref, Messieurs, c’est, si j’ose m’exprimer ainsi, un ennui périodique…


Le membre de la majorité

Très bien ! très bien !


Le membre de l’opposition

À la question !… Pas d’allusions politiques ici… Nous ne sommes pas ici pour faire de la politique…


Le maire

Il ne s’agit pas de politique.


Le membre de la majorité

Il ne s’agit pas de politique…


Le membre de l’opposition

De quoi s’agit-il, alors ?


Le membre de la majorité

Je ne sais pas de quoi il s’agit… Mais…


Le membre de l’opposition

Si vous ne savez pas de quoi il s’agit, taisez-vous !


Le membre de la majorité (très digne)

Je me tairai, si je veux… Vous n’avez pas de leçons à me donner…


Le maire (conciliant)

Messieurs !… Messieurs !… Je vous en prie… Je fais appel à votre patriotisme, aux sentiments d’union, de concorde… (D’une voix forte)… Non, Messieurs, il ne s’agit pas de politique… Il s’agit de la ville, des intérêts de la ville, de la ville que vous aimez, que vous représentez, que vous administrez… Messieurs !… (Grave et d’une voix sourde)… une épidémie de fièvre typhoïde, vient de fondre sur la ville. (Les conseillers pâlissent, silence).


Le membre de la majorité (atterré)

Une épidémie sur la ville !


Le membre de l’opposition (effaré)

Sur la ville !


Le maire

Quand je dis sur la ville, c’est une façon de parler… Dieu merci l’épidémie n’est pas sur la ville… elle est…


Le membre de l’opposition

Au fait !… Elle est où ?… Elle est sur quoi ?… Est-elle sur la ville, ou non ?… Précisez… Pas d’équivoque ! Est-elle sur quoi, cette épidémie ?… Sur quoi ?


Le maire

Elle est sur la ville… et pourtant elle n’y est pas absolument… Elle y est sans y être !… Je m’explique ! Elle est sur la caserne de l’artillerie de marine !


Le membre de la majorité (joyeux)

Très bien !… très bien !


Le membre de l’opposition (furieux)

Il fallait le dire tout de suite… et nous épargner d’inutiles angoisses… Nous avons tous de la famille, que diable ?… Et la caserne n’est pas la ville… Et puis, quoi ?… elle est tous les ans sur la caserne !… Cela ne nous regarde pas !… qu’elle s’arrange !


Le membre de la majorité

Y a-t-il eu décès ?


Le maire

Hier, douze soldats sont morts… Ce matin, seize… À l’heure actuelle, on compte cent trente-cinq malades.


Le membre de la majorité

Je remercie Monsieur le Maire de ses loyales explications… Un mot encore… Pas d’officiers ?


Le maire

Non, pas d’officiers, heureusement !… Le mal ne s’attaque qu’aux simples soldats, comme toujours !


Le membre de l’opposition

Nous n’avons pas à entrer dans cette question… Que voulez-vous que nous fassions ?… Les soldats sont faits pour mourir !


Le membre de la majorité

C’est leur métier de mourir.


Le membre de l’opposition

C’est leur devoir de mourir.


Le maire

Je suis de votre avis… Et je ne vous eusse point entretenu de ces choses futiles, croyez-le bien, Messieurs, si je n’y avais été, en quelque sorte, forcé… Messieurs, le préfet maritime est fort en colère… Je l’ai vu, hier soir… Il m’a dit que cela ne pouvait durer… Il prétend que les casernes sont d’immondes foyers d’infection, que l’eau bue par les soldats est plus empoisonnée que le purin des étables… Bref, Messieurs, il exige que nous reconstruisions les casernes, que nous amenions de l’eau de source dans les casernes, que…


Le membre de l’opposition

C’est de la folie !


Le membre de la majorité

Du gaspillage !


Le membre de l’opposition

Nous n’avons pas d’argent pour ces fontaines !… La commune est obérée… Il nous faut reconstruire le théâtre, décorer l’hôtel de ville… S’ils n’ont pas d’eau, les soldats, qu’ils boivent de la bière… (Applaudissements.)


Le membre de la majorité

Je m’associe aux idées si spirituellement exprimées par mon honorable collègue. Je dirai même plus. Aujourd’hui la science est aux microbes, à l’eau de source, aux logements salubres. C’est là une simple hypothèse, et, permettez-moi cette expression, de simples billevesées… Demain d’autres théories, inverses à celle-là, viendront, aussi peu probantes, aussi peu démontrées par les faits. Les communes doivent-elles subordonner leur activité aux fantaisies ruineuses des savants ? Je ne le pense pas. Nos pères, Messieurs, ignoraient ces choses. Ils se sont contentés de l’eau qu’ils avaient, et l’histoire ne dit pas qu’ils s’en soient plus mal portés pour cela… On m’objectera peut-être : « Et l’Angleterre ? » Messieurs, nous ne sommes pas en Angleterre. L’Angleterre est l’Angleterre, et la France est la France… Messieurs, vive la France ! (Enthousiasme général, les conseillers battent des mains et répètent : Vive la France !)


Le maire

Permettez-moi une observation… Je crois que le préfet maritime se moque de l’épidémie… Mais il redoute l’opinion, il craint la presse, il a peur d’une interpellation à la Chambre… Il m’a fait comprendre que si le Conseil municipal votait les dépenses nécessaires aux travaux susmentionnés, il se tiendrait pour satisfait… Ce qu’il demande, c’est une formalité !… Sa prétention ne va pas jusqu’à exiger l’exécution de ce vote… C’est uniquement pour se mettre en règle vis-à-vis de l’opinion, de la presse et de la Chambre !… Une fois l’épidémie passée, il ne sera plus question de rien… Et nous en serons pour un an de tranquillité !… Dans ces conditions, Messieurs, je crois que nous pouvons voter des crédits, que nous pouvons même nous montrer généreux… puisqu’il ne nous en coûte rien…


Le membre de l’opposition

Je proteste… ce serait établir un précédent déplorable… Toutes les casernes de France sont infectées, toutes les eaux imbuvables… La fièvre typhoïde est une institution en quelque sorte nationale… ne touchons pas aux vieilles institutions françaises.


Le membre de la majorité

Oui, Messieurs… ne touchons pas à ce qui fait la force de notre belle armée, à ce qui est son honneur… la mort ! Ne donnons pas à l’étranger le spectacle douloureux d’une armée battant en retraite devant quelques problématiques microbes, d’une armée qui est synonyme d’Austerlitz et de Marengo. (Tempête de bravos).


Le maire (très ému)

Après les admirables paroles que vous venez d’entendre et l’accueil enthousiaste que vous leur avez fait, je crois inutile de mettre aux voix la proposition concernant les crédits… (Tous les conseillers se lèvent, gesticulent, « Non !… non !… pas de vote !… pas de crédits » Tumulte indescriptible. À ce moment, paraît dans la salle des délibérations, un huissier, il est porteur d’un pli cacheté que, très pâle, il remet au maire. Celui-ci ouvre le pli, devient livide, pousse un cri).


Le membre de la majorité

Qu’est-ce qu’il y a ?


Le membre de l’opposition

Silence !… Qu’est-ce qu’il y a ?…


Le maire (tremblant)

Messieurs, une affreuse nouvelle… Une nouvelle incroyable !… Jamais, je ne pourrai…


Tous

Parlez !… Parlez !…


Le maire (montrant la lettre ouverte)

Messieurs… Un bourgeois est mort !… Un bourgeois est mort, emporté par l’épidémie ! (Et, tandis qu’une épouvante plane au-dessus des conseillers, subitement immobiles et convulsés, le maire, d’une voix qui tremble et qui pleure, poursuit, dans le silence mortuaire de la salle)… C’était un vénérable bourgeois, un bourgeois gras, rose, riche, heureux. Son ventre faisait envie aux pauvres. Chaque jour, il se promenait souriant, sur le cours, et sa face réjouie, son triple menton, ses mains potelées qui serraient sa canne de jonc à pomme d’or, étaient, pour chacun, un vivant enseignement social. Il semblait qu’il ne dût jamais mourir… Et pourtant, il est mort !… Un bourgeois est mort !


Le membre de la majorité (comme s’il psalmodiait le Miserere)

Un bourgeois est mort !


Le membre de l’opposition (même jeu)

Un bourgeois est mort !


Tous

Un bourgeois est mort ! (Silence. Les conseillers se regardent, étrangement effarés. D’horribles visions de faces mortes, de ventres putréfiés, passent et repassent devant eux. Ils entendent comme des coups de marteau tombant sur des cercueils, comme des descentes de lourds cercueils glissant dans des trous noirs.)


Le membre de l’opposition (Il se secoue, se tâte)

Messieurs, il ne faut pas se laisser abattre… Il faut lutter !… Sursum corda… Aux circonstances douloureuses opposons les résolutions viriles.


Le membre de la majorité

Parlez !… nous vous écoutons.


Le membre de l’opposition

Êtes-vous prêts à tous les sacrifices ?


Tous (sortant peu à peu de leur torpeur)

Oui, à tous ! à tous !


Le membre de l’opposition

Il nous faut beaucoup d’argent…


Tous

Nous imposerons le peuple… Nous trouverons des impôts inouïs.


Le membre de l’opposition

Il faudra démolir les vieux quartiers de la ville, ces foyers d’infection, et les reconstruire.


Tous

Nous démolirons… Nous reconstruirons.


Le membre de l’opposition

Il faudra faire jaillir de partout des sources d’eau pure, des sources larges et profondes comme la mer.


Tous

Elles jailliront.


Le membre de l’opposition

Il faudra créer dans toutes les rues des fontaines, dans tous les quartiers des hôpitaux… Il faudra des étuves, des appareils stérilisateurs, des filtres prodigieux, des conseils d’hygiène, des jardins, des squares…


Tous

Oui ! Oui !


Le membre de l’opposition

C’est dix millions que nous allons voter ?


Le membre de la majorité

Que voulez-vous faire avec dix millions… Votons vingt millions.


Tous

Oui ! Oui ! Votons vingt millions.


Le membre de l’opposition

Au scrutin, mes amis !… Et si les vingt millions ne suffisent pas, nous en voterons d’autres.


Tous

Oui ! Oui ! Au scrutin !

(Scrutin et rideau).


L’Écho de Paris, 12 juillet 1892.