Dialogues tristes/Dans la luzerne


DANS LA LUZERNE


Le propriétaire.
L’invité.
Le domestique.

Le propriétaire et l’invité, en tenue de chasse, marchent dans la plaine, causant ; un domestique les suit qui porte une carnassière et qui tient un fouet à la main.



Le propriétaire (Il s’arrête près d’un champs de luzerne.)

Attention !… Voici ma luzerne… Cette luzerne est à moi…


L’invité (admiratif)

Quelle belle luzerne !


Le propriétaire

Oui, vous avez raison, c’est une belle luzerne… et bonne !… vous n’imaginez pas comme elle bonne, cette luzerne !


L’invité (d’un air fin)

Je m’en doute !


Le propriétaire.

Non, vous ne pouvez pas vous en douter… Tenez, monsieur, l’année dernière, à six heures du matin, j’y avais tué deux lièvres… Mon Dieu oui !… tout simplement !… Et des perdrix !… (Au domestique)… Combien ai-je tué de perdrix, l’année dernière, le jour de l’ouverture, dans ma luzerne ?


Le domestique

Je crois bien que c’est douze, monsieur…


Le propriétaire (se rengorgeant)

Vous voyez ; j’ai tué aussi douze perdrix dans ma luzerne !… (Au domestique). Combien de cailles ?


Le domestique

Je crois bien que c’est six ! Oui, c’est six ou huit…


Le propriétaire.

Huit ! c’est huit… Et de râles, combien ?


Le domestique

Je ne sais plus… Des masses ! des masses !… Je me rappelle que j’ai dit à monsieur : « Si monsieur tue encore du gibier, monsieur le rapportera lui-même, parce que j’en ai plus que ma charge !


Le propriétaire (bon enfant)

C’est exact, ma foi !… Et tout cela dans ma luzerne ! C’est une luzerne excellente, une luzerne incroyable !


L’invité

Vous êtes un fusil de premier ordre.


Le propriétaire (modestement)

Je ne tire pas mal… Sans doute, je tire assez bien… Oui… Mais encore faut-il qu’il y ait du gibier… Et il y a toujours du gibier dans ma luzerne ! Je ne sais pas pourquoi tout le gibier de la plaine aime à se réfugier dans ma luzerne… Tenez, l’année dernière, dans ma luzerne… Voyons, est-ce l’année dernière ?… (Au domestique.) Est-ce l’année dernière ?


Le domestique

Oui, monsieur, c’était l’année dernière.


Le propriétaire

Parfaitement… L’année dernière il m’est arrivé une chose extraordinaire… Figurez-vous que… (Sifflant le chien qui vagabonde dans la luzerne)… psst… psst… Allons, Diane, ici, Diane !… ah ! la mâtine !… Diane, veux-tu venir ici !… (Diane bondit, vire-volte, paraît au-dessus des fanes, disparaît dans l’épaisseur mouvante des fanes)… Je crois qu’elle rencontre… Attention… Doucement, Diane !… Allons, Diane, sagement, sagement !… (À l’invité.) C’est une chienne précieuse… une chienne extraordinaire… Avec elle, il faut que le gibier parte… Il n’y a pas beaucoup de chiennes comme elle…


Le domestique

Ah ! dame, non !… Il faut que ça parte ou que ça dise pourquoi !


Le propriétaire

Seulement, elle est ardente… Elle s’emballe quelquefois… il faut la maintenir… Préparez-vous. Je crois que c’est un râle… Regardez-la travailler ! C’est un amour ! (Diane va, vient, fond sur les taupes, repart sur les mulots, tourne, gambade, la queue battante, les flancs haletants. Des papillons blancs se lèvent sur son passage ; des bourdons bourdonnent ; de petits oiseaux s’envolent effarés.) Hein, comme elle travaille !…


L’invité

C’est admirable !… Et vous croyez que c’est un râle ?


Le propriétaire (catégorique)

C’est certainement un râle !… Suivez-la, monsieur… Elle va le lever. Doucement, Diane !… Cherche partout, ma petite chienne ! Quelle quête, quel nez !… Tenez-vous prêt !… C’est sûrement un râle ! À moins que ne soit une caille, ou peut-être encore des perdreaux qui ont couru là…


Le domestique

Moi je crois que c’est un lièvre !… Voilà quinze ans que j’accompagne monsieur… je connais bien la manigance des lièvres… Et puis, je connais bien la chienne, aussi… Moi je crois que c’est un lièvre.


Le propriétaire

Cela se peut… Faites attention, monsieur… Il y a deux ans… (Au domestique.) Est-ce deux ans ?


Le domestique

Oui, monsieur.


Le propriétaire

Il y a deux ans, dans ma luzerne, en une demi-heure, j’ai tué cinq râles… Cinq râles magnifiques !… Je ne sais pas pourquoi… Quand il y a un râle dans le pays, on est sûr de le trouver dans ma luzerne… Oui, c’est un râle… Avancez, monsieur… Je voudrais que vous Le tiriez… Sagement, là-dedans !… (À l’invité). On m’a offert trois cents francs de ma chienne… Allons, doucement donc !… Je n’ai pas voulu la donner… C’est comme ma luzerne — attention, monsieur !… Le comte de Restout voulait me l’acheter des prix fous… (Haussant les épaules). Il n’y a pas de danger… (Ils avancent dans la luzerne, marchant avec prudence, les jambes hautes, le fusil prêt à l’épaulement, suivant d’un regard ému Diane qui, tour à tour, rampe et bondit, et fauche de sa queue les tiges qui font, en s’abattant, de petits sillons dans la nappe drue des herbes). N’ayez pas peur de le tuer… Ne vous gênez pas, je vous prie… Vous savez que le râle est un oiseau de passage… (Philosophiquement). Quand on détruit des oiseaux de passage, on ne détruit rien… (Appuyant). Un oiseau de passage, ce n’est pas comme un lièvre, ou même comme un perdreau… La chienne quête toujours… Ne la perdez pas de vue… Cherche partout, Diane ! Après, mon petit chien… Après !… Le râle est un gibier excessivement curieux… Il se fait battre longtemps, longtemps !… Il n’aime pas voler… Ainsi, je me souviens, quand j’étais enfant, avec mon père, un jour, dans cette luzerne…


L’invité

C’était déjà une luzerne ?


Le propriétaire.

Non, c’était une avoine… (Au domestique.) Était-ce une avoine ?


Le domestique

Une avoine, oui, monsieur !


Le propriétaire

Dans cette luzerne qui était alors une avoine, nous avons poursuivi un râle pendant sept heures… Le chien l’a pris… Il s’appelait Tom ! Ah ! quel chien ! Je ne sais pas pourquoi il n’y a plus de chiens comme les vieux chiens d’autrefois… Tout dégénère… le gibier, les chiens, et, je crois bien aussi, les hommes !… eh ! parbleu !


L’invité (ironique)

Qu’est-ce que vous voulez !… C’est le progrès !


Le propriétaire

Ah ! il est joli, leur progrès ! Ils peuvent s’en vanter !… Autrefois, l’on tuait facilement, dans la journée d’ouverture, cinquante, soixante, quatre-vingts pièces de gibier… Allez donc voir aujourd’hui… Autrefois, monsieur, dans ma luzerne, il y avait des outardes… Moi qui vous parle, j’en ai tué !… Allez donc voir aujourd’hui !… Et ils appellent ça du progrès ?


L’invité

C’est comme le braconnage !… On ne le réprime pas !


Le propriétaire

On ne le réprime pas… C’est-à-dire qu’on l’encourage… Ainsi, dans ma commune, aujourd’hui, il y a quarante permis de chasse !… C’est dégoûtant !… C’est monstrueux !…


L’invité

C’est scandaleux !…


Le propriétaire

On délivre des permis de chasse à tout le monde, à des gens qui n’ont même pas deux mètres de terre au soleil, à des pauvres… Oui, à des pauvres !…Alors qu’arrive-t-il ?… Il arrive qu’il n’y a plus rien !… Autrefois, monsieur, il n’y avait dans la commune, que mon père et moi qui avions le droit de chasser… Maintenant, ils sont quarante !… Le grand mal du siècle, je vais vous le dire… Les pauvres n’ont plus le sentiment de la propriété !…


L’invité

C’est vrai !… Mais qu’est-ce que vous voulez ?… Nous vivons dans une bien sale époque !


Le propriétaire

Je l’ai toujours dit !… On ne peut espérer revenir à un état normal, que si le gouvernement n’accorde des permis de chasse qu’aux propriétaires pouvant justifier d’au moins cinq mille francs de rente, en terres… Voilà la vérité, voilà la justice, voilà la moralité.

(À ce moment, au bout de la pièce de luzerne, des perdreaux s’envolent dans un grand bruit d’ailes.)


L’invité

Ah ! sapristi !


Le propriétaire (amer)

Eh bien, mon cher monsieur, c’est comme ça, maintenant !… Voilà à quelle distance, aujourd’hui, les perdreaux partent !… On ne peut plus les approcher !… Et vous trouvez que c’est amusant de vivre dans une pareille époque !… Une époque qui n’a plus de religion, plus de respect de la propriété, une époque qui nargue l’autorité, et où les perdreaux eux-mêmes se moquent de vous !… Car enfin, autrefois, les perdreaux vous partaient dans les jambes…


L’invité

C’est le progrès !


Le propriétaire

Ah ! nous sommes tombés bien bas !…

(Ils s’éloignent, en faisant de grands gestes de protestation).


L’Écho de Paris, 29 septembre 1891.