Dialogues des morts/Dialogue 8

Texte établi par Émile FaguetNelson (p. 179-180).


VIII

ROMULUS ET RÉMUS


La grandeur à laquelle on ne parvient que par le crime ne saurait donner ni gloire ni bonheur solide.


Rémus. — Enfin vous voilà, mon frère, au même état que moi ; cela ne valait pas la peine de me faire mourir. Quelques années où vous avez régné seul sont finies ; il n’en reste rien, et vous les auriez passées plus doucement si vous aviez vécu en paix, partageant l’autorité avec moi.

Romulus. — Si j’avais eu cette modération, je n’aurais ni fondé la puissante ville que j’ai établie ni fait les conquêtes qui m’ont immortalisé.

Rémus. — Il valait mieux être moins puissant et être plus juste et plus vertueux ; je m’en rapporte à Minos et à ses deux collègues, qui vont vous juger.

Romulus. — Cela est bien dur. Sur la terre personne n’eût osé me juger.

Rémus. — Mon sang, dans lequel vous avez trempé vos mains, fera votre condamnation ici-bas, et sur la terre noircira à jamais votre réputation. Vous vouliez de l’autorité et de la gloire. L’autorité n’a fait que passer dans vos mains ; elle vous a échappé comme un songe. Pour la gloire, vous ne l’aurez jamais. Avant que d’être grand homme il faut être honnête homme, et on doit s’éloigner des crimes indignes des hommes avant que d’aspirer aux vertus des dieux. Vous aviez l’inhumanité d’un monstre et vous prétendiez être un héros !

Romulus. — Vous ne m’auriez pas parlé de la sorte impunément quand nous tracions notre ville.

Rémus. — Il est vrai ; et je ne l’ai que trop senti. Mais d’où vient que vous êtes descendu ici ? On disait que vous étiez devenu immortel.

Romulus. — Mon peuple a été assez sot pour le croire.