Description de l’Égypte (2nde édition)/Tome 1/Chapitre III/Paragraphe 4

§. IV. Du mur de quai d’Éléphantine.

L’île d’Éléphantine, formée par les attérissemens du. Nil, avait besoin d’être protégée contre la force d’un courant impétueux, partout où le rocher n’existait pas, principalement du côté du sud-est qui regarde Syène : c’est ce qu’on a fait en bâtissant un quai ou mur de revêtement en grès, qui s’appuie sur tous les quartiers de granit sortant çà et là du fleuve. Ce quai a environ quinze mètres[1] de hauteur au-dessus des basses eaux ; la partie continue la plus considérable a cent cinquante à deux cents mètres de développement. On a dû exécuter cet ouvrage dans les temps les plus anciens, sans quoi l’île n’eût pas acquis et conservé le développement qu’elle a aujourd’hui. Les variations du cours du Nil, dues à la différence des inondations annuelles, produisent dans son lit des îlots de sable et de limon qui s’agrandissent d’année en année, et atteignent même quelquefois à la grandeur d’Éléphantine : mais ces îles sont de peu de durée, parce que rien ne les défend contre les remous du fleuve ; elles se minent peu à peu et disparaissent, pour reparaître un peu plus loin sous une autre forme et subir ensuite le même sort. Célèbre dès l’antiquité la plus haute, Éléphantine a donc dû être en partie enceinte de murailles à une époque très-reculée. Ces murailles ont sans doute été réparées bien des fois depuis cette époque ; et le quai que nous retrouvons aujourd’hui ne peut être considéré comme étant absolument l’ouvrage des anciens Égyptiens : mais il est probable qu’on a toujours construit sur les mêmes fondemens et dans les mêmes directions.

Parmi ces portions de quai appuyées de part et d’autre sur le roc, et dans la partie où le bras du Nil est le plus étroit, le plus rapide et le plus profond[2], il en est qui présentent une remarque assez curieuse ; leur forme est concave du côté du fleuve, et convexe du côté de l’intérieur de l’île, tellement qu’on peut les regarder comme des espèces de voûtes destinées à résister à la poussée horizontale des terres. Quelqu’élevé que soit le terrain dans cette partie de l’île, ce quai en a soutenu la pression sans s’ébranler. Déjà l’on a décrit à Philæ un quai bâti de la même manière[3], et l’on a fait remarquer que l’Égypte est le seul pays où l’on ait employé des constructions de cette espèce. L’expérience d’un aussi grand nombre de siècles est sans doute la meilleure preuve de la bonté du principe, et nous pouvons de là prendre une assez haute idée du savoir des constructeurs égyptiens.

Quant à la construction en elle-même, c’est-à-dire le choix et l’emploi des matériaux, il paraît qu’on y avait apporté beaucoup de soin, puisque les murs ont résisté à une masse d’eau aussi considérable, à des tourbillons aussi rapides, enfin à l’alternative de sécheresse et d’humidité plus sensible que partout ailleurs dans ce climat, surtout en un point où les eaux s’élevaient à vingt-huit coudées, selon Aristide[4], c’est-à-dire à environ treize mètres[5].

Dans cette portion du quai, il y a derrière le mur un escalier adossé, descendant au Nil et composé d’environ cinquante marches ; à son extrémité inférieure, est ouverte une porte qu’on ne voit plus aujourd’hui que dans les basses eaux. Au sommet, l’escalier continue en faisant un coude à angle droit, et se portant vers le point le plus haut de l’ancienne ville, dans la direction même du temple et de la porte de granit. Cette partie comprend environ quarante marches divisées par un grand palier, et finit par une petite salle où l’on voit des sculptures accompagnées d’hiéroglyphes ; entre autres, une figure qui arrose des lotus.

Sur la paroi de l’escalier qui regarde le Nil, sont tracées des échelles graduées qui servaient à mesurer les accroissemens du fleuve. L’un de nos collègues expose, dans un Mémoire spécial, toutes les observations relatives à cet escalier nilométrique, et les résultats qu’il en a tirés pour la connaissance de la coudée égyptienne[6] ; je négligerai donc ici les détails, et je me bornerai à rendre compte succinctement de l’état actuel des lieux.

La plus grande partie de l’escalier, qui est pratiquée dans les terres, est bâtie sur une ligne courbe, tournée vers le midi : mais il ne parait pas que cette disposition ait ici le même objet que dans les murs de quai dont j’ai parlé plus haut ; ce sont les irrégularités du rocher de granit sur lequel on a fondé, qui ont déterminé cette direction.

La plate-forme qui est au coude de l’escalier est taillée en pente, de manière à verser les eaux dans le Nil par une ouverture. L’escalier inférieur était recouvert d’un plafond dont il ne reste plus que la partie qui avoisine la porte ; il tirait le jour par des soupiraux pratiqués sur le parement extérieur.

C’est en face de ces soupiraux qu’on a gravé trois échelles de distance en distance, de telle manière que chacune commence au niveau supérieur de la précédente. La dernière en montant est à un mètre trois quarts[7] au-dessus des plus hautes eaux actuelles. La première est composée de trois grandes divisions on y voit une croix qobte en haut, vis-à-vis de la porte qui donne sur le Nil. Les deux autres sont de deux divisions chacune. Ces échelles sont accompagnées de chiffres grecs et de chiffres arabes mal formés. Deux inscriptions grecques, l’une du temps de Septime Sévère, et l’autre d’un Antonin, sont tracées au-dessus de la dernière division, qui porte le nombre KΔ ou 24[8].

La construction de toutes ces murailles est assez soignée ; mais la surface du mur sur lequel sont tracées les divisions, est extrêmement dégradée. Les divisions qui ont été faites postérieurement à cette dégradation, ne sont pas dans un même plan vertical[9] : elles ont suivi les mouvemens irréguliers de la muraille. Il en résulte que les subdivisions sont inégales ; mais les longueurs totales des échelles sont égales entre elles. Cette dégradation superficielle de l’escalier se conçoit très-bien par les causes que j’ai exposées précédemment. Comment l’appareil de cette construction, quelque dur qu’on suppose le grès dont elle est bâtie, aurait-il pu résister à l’action alternative, et si long-temps répétée, de six mois d’humidité et de six mois d’une sécheresse extrême ?

Après ce mur de quai, à peu près en face de plusieurs écueils sortant du Nil, on trouve un autre mur moins élevé : il y a là un renfoncement dans l’intérieur, d’où l’on communiquait au fleuve par une rampe, ou peut-être par un escalier aujourd’hui caché sous le sol[10] ; sur le côté du couchant, on voit un bas-relief encastré dans la muraille, d’un mètre et un tiers[11] de proportion. Ce bas-relief représente un vieillard couché, appuyé sur le coude, à peu près dans la même attitude que celle de la statue connue sous le nom de Nil : il n’est guère douteux que cette sculpture ne soit l’ouvrage des Romains ; elle a été posée à environ cinq mètres[12] au-dessus des basses eaux du fleuve. On ne saurait décider si ce bas-relief a été employé comme une pierre telle quelle par les Chrétiens ou les Arabes, pour réparer la muraille, ou bien si ce sont les Romains eux-mêmes qui l’ont mis en place. Dans l’un et l’autre cas, on n’en pourrait tirer aucune induction pour l’ancienneté de cette muraille. On ne serait pas non plus fondé à dire que celle-ci est un ouvrage romain, parce que la sculpture en est un : long-temps après la construction, l’on a pu enlever quelques pierres sur le parement, et y placer cette figure pour un motif de décoration.

Je rappellerai ici, pour ne rien omettre de ce qui touche aux murs de revêtement de l’île d’Éléphantine, qu’à sa pointe la plus avancée, on trouve une grosse muraille noyée dans le fleuve, dirigée perpendiculairement à son cours et à la longueur de l’île ; on ne l’aperçoit qu’après la retraite des eaux. Les pierres y sont sur deux rangs égaux et parallèles. Cette construction, par la grosseur des matériaux, annonce un très-ancien ouvrage : on sait que les Égyptiens employaient avec facilité, et comme de préférence, les masses les plus considérables ; masses dont le transport serait d’une grande difficulté chez les modernes, qui ont tant perfectionné les arts mécaniques. Cet ouvrage est sans doute le reste d’une digue plus étendue que l’on avait opposée au courant, soit pour défendre l’île contre l’irruption du fleuve, soit pour y fixer et hâter les attérissemens : il n’est pas probable que les Égyptiens eussent bâti cette digue à une trop grande distance de l’île, et l’on peut induire de ce fait que l’île d’Éléphantine ne s’est guère accrue en longueur depuis des temps fort reculés.

  1. Quarante-cinq à cinquante pieds.
  2. Voyez pl. 31, au point G.
  3. Voyez le chap. I, §. III.
  4. Arist. in Ægyptio, pag. 361 ; Oxon., 1722.
  5. Quarante pieds. Je n’examine pas ici le fait en lui-même (voyez mon Mémoire sur le système métrique des anciens Égyptiens).
  6. Voyez le Mémoire sur le nilomètre d’Éléphantine par M. Girard.
  7. Environ cinq pieds.
  8. Voyez la pl. 33.
  9. Extrait du Journal de voyage de M. Devilliers.
  10. Voyez pl. 31, au point I ; pl. 38, fig. 4, au point 1. Voyez aussi pl. 32, fig. 1, au point 1, et fig. 2, au point 1.
  11. Quatre pieds environ.
  12. Quinze pieds.