Des effluves ou émanations paludéennes


École impériale vétérinaire de Toulouse






DES EFFLUVES


ou



ÉMANATIONS PALUDÉENNES

par
L. Samuel VIAUD
Né à la Tremblade (Charente-Inférieure)



THÈSE POUR LE DIPLÔME DE MÉDECIN VÉTÉRINAIRE
Présentée et soutenue le 26 juillet 1869



TOULOUSE
IMPRIMERIE J. PRADEL ET BLANC,
rue des gestes,6.



1869.
ÉCOLES IMPÉRIALES VÉTÉRINAIRES



Inspecteur général.
M. H. BOULEY, O. ❄, Membre de l’Institut de France, de l’Académie de Médecine, etc.



ÉCOLE DE TOULOUSE



Directeur.

M. LAVOCAT ❄, membre de l’Académie des Sciences de Toulouse, etc.

Professeurs.

MM. LAVOCAT ❄. Physiologie et tératologie.
Anatomie des régions chirurgicales.
LAFOSSE ❄. . Pathologie médicale et maladies parasitaires.
Police sanitaire.
Clinique et consultations.
LARROQUE. . Physique.
Chimie.
Pharmacie et Matière médicale.
Toxicologie et Médecine légale.
GOURDON. . . Hygiène générale et Agriculture.
Hygiène appliquée ou Zootechnie.
Botanique.
SERRES. . . . Pathologie et Thérapeutique générale.
Pathologie chirurgicale.
Manuel opératoire et Maréchalerie.
Direction des Exercices pratiques.
ARLOING. . . Anatomie générale.
Anatomie descriptive.
Extérieur des animaux domestiques.
Zoologie.

Chefs de Service.
 
MM. BONNAUD. . . Clinique et Chirurgie.
MAURI. . . . Anatomie, Physiologie et Extérieur.
BIDAUD. . . . Physique, Chimie et Pharmacie.


JURY D’EXAMEN



MM. BOULEY, O ❄, Inspecteur-général.
LAVOCAT ❄, Directeur.
LAFOSSE ❄, Professeurs.
LARROQUE,
GOURDON,
SERRES,
ARLOING,
Bonnaud, Chefs de Service.
Mauri,
Bidaud,


PROGRAMME D’EXAMEN



INSTRUCTION MINISTÉRIELLE
du 12 octobre 1866.



THÉORIE Épreuves
écrites
Dissertation sur une question de Pathologie spéciale dans ses rapports avec la Jurisprudence et la Police sanitaire, en la forme soit d’un procès-verbal, soit d’un rapport judiciaire, ou à l’autorité administrative ;
Dissertation sur une question complexe d’Anatomie de Physiologie et d’Histologie.
Épreuves
orales
Pathologie médicale spéciale ;
Pathologie générale ;
Pathologie chirurgicale ;
Maréchalerie, Chirurgie ;
Thérapeutique, Posologie, Toxicologie, Médecine légale ;
Police sanitaire et Jurisprudence ;
Agriculture, Hygiène, Zootechnie.
PRATIQUE Épreuves
pratiques
Opérations chirurgicales et Ferrure ;
Examen clinique d’un animal malade ;
Examen extérieur de l’animal en vente ;
Analyses chimiques ;
Pharmacie pratique ;
Examen pratique de Botanique médicale et fourragère.
À MON PÈRE, À MA MÈRE
affection et tendresse filiale




À MES FRÈRES & SŒURS
gage d’amitié fraternelle




À MES PARENTS




À MES PROFESSEURS




À MES AMIS
À mon oncle et à ma tante FAYANT
reconnaissance et gratitude

Parmi les agents pathogéniques, les effluves ou miasmes paludéens tiennent une large place dans l’étiologie d’un grand nombre de maladies que l’on voit régner, pour la plupart d’entre elles, soit à l’état épidémique ou épizootique, soit à l’état endémique ou enzootique. La présence de ces maladies dans les contrées marécageuses est une des causes principales de l’abandon dans lequel se trouve l’agriculture de ces pays. Cet abandon est provoqué par l’éloignement des habitants qui désertent et fuient ces parages comme une terre maudite, dont l’atmosphère viciée et corrompue, est aussi malsaine à l’homme qu’aux animaux. Ces pays offrent le sombre tableau de la solitude et de la misère ; la végétation, ordinairement chétive et languissante, semble partager le triste sort de tout ce qui vit et croît dans ces lieux infects et mortels.

Mais ce délaissement de l’agriculture peut avoir son terme, nous pouvons le trouver dans la salubrité publique ; c’est à l’agriculture que nous devons nous adresser pour obtenir ce résultat, c’est elle qui peut aider l’hygiène et lui fournir les moyens nécessaires pour assainir les pays marécageux, soit par les dessèchements, soit par le drainage, soit enfin par d’autres travaux agricoles bien connus. C’est alors qu’à un terrain stérile et infécond succèdera un terrain productif et fertile, qu’à un pays malsain et désert succèdera un pays salubre et populeux, et qu’enfin la désolation et la misère feront place à la richesse et à la prospérité.

Pour arriver à cet heureux résultat, et afin que les progrès de l’agriculture soient rapides, il faut que l’instruction agricole et les connaissances diverses qui s’y rattachent se propagent et se vulgarisent de plus en plus dans les campagnes. S’il est encore des pays qui soient arriérés, qui n’aient pas profité au même degré que d’autres des lumières que le temps et l’expérience ont apportées à la question qui nous occupe, il ne faut s’en prendre qu’à l’ignorance répandue parmi la population rurale, à la défiance avec laquelle ils ont toujours accueilli les conseils que des hommes compétents n’ont cessé de leur donner et les perfectionnements de toute sorte que le progrès entraîne toujours à sa suite.

L’aisance ou le bien-être au lieu de la gêne et de la pauvreté est une chose qui intéresse trop directement l’économie agricole et la fortune publique, pour qu’on n’essaie pas de détruire les obstacles qui s’opposent à son développement. Le but de ce mémoire est d’exposer les excellents préceptes qui nous ont été enseignés, que nous avons recueillis et puisés dans les ouvrages d’auteurs qui, plus autorisés que nous, ont déjà écrit sur ce sujet.

Avant de nous occuper des effluves, sujet qui fait l’objet de notre thèse, nous devons donner quelques détails sur les marais, puisque ce sont ceux-ci qui nous fournissent les lieux ordinaires d’où se dégagent ces agents, concourant à la genèse de maladies nombreuses et trop souvent funestes. Nous diviserons donc notre travail en deux parties principales : la première partie comprendra ce qui a trait aux marais ; dans la seconde, nous étudierons ce qui a rapport aux effluves ou miasmes paludéens.



DES MARAIS


Définition. — Les marais sont des terrains recouverts d’eaux stagnantes au milieu desquelles végètent et vivent une foule de plantes et d’animaux aquatiques dont les débris macèrent et se putréfient dans ces eaux, et qui, sous l’influence de la chaleur, se décomposent, entrent en fermentation et donnent naissance à divers produits dont les uns restent dans la terre ou se dissolvent dans les eaux, et dont les autres se répandent dans l’atmosphère.

Historique — Les effets nuisibles des marais ont été signalés dès la plus haute antiquité. Frappés de la mortalité qui dévastait les pays marécageux, certains peuples les regardaient comme la bouche des enfers. C’est par la même raison qu’il faut attribuer aux Égyptiens leur croyance au géant Typhon, et les idées qu’ils s’étaient formées sur ce génie, principe du mal et de la destruction ; on comprend facilement la terreur que l’on avait alors de s’approcher de ces parages pernicieux et mortels. Les idées religieuses sont aussi venues compléter la masse des fables ou légendes, en rapport avec les croyances et les superstitions de ces anciens peuples et formées par l’esprit dominant du siècle. S’il est bien démontré que le culte adressé aux déesses Cloacina et Méphitis était insensé, il avait pour motifs des faits réels ; dans ce temps où le polythéisme régnait, alors qu’il fallait un Dieu pour toute chose, on avait créé ces déesses et avec elle leur culte et les traditions qui s’y rattachaient. Hippocrate, le père de la médecine, a parlé des marais situés dans l’ancienne Colchide et formés par les eaux du Phase ; il a tracé un tableau aussi exact qu’animé des effets nuisibles des marais, en décrivant les affections auxquelles étaient en proie les habitants qui demeuraient sur les bords de cette rivière. Ses observations ont été confirmées par tous ceux qui, depuis lors, ont cherché à les vérifier.

L’Histoire Romaine nous donne aussi quelques détails sur des marais encore bien connus de nos jours sous le nom de Marais-Pontins. Les lieux que ces marais occupent ont été autrefois très fertiles, cultivés et habités par un peuple sain et nombreux, les anciens Volsques. Dans les guerres cruelles qu’ils eurent à soutenir contre les Romains, ils furent contraints de négliger les travaux de l’agriculture et ceux par lesquels ils se rendaient maîtres des eaux stagnantes. Elles commencèrent à reparaître et avec elles les nombreuses maladies qu’elles ne manquent jamais de produire. Lancisi attribue à cette circonstance les fréquentes épidémies décrites par l’historien romain, quelques-unes appartiennent au typhus des camps. Mais les troupes romaines, forcées de camper près ou dans l’emplacement des marais, ont souvent été atteintes d’affections dues à leurs émanations. Au reste, la population Volsque, épuisée et détruite par les calamités de la guerre et décimée par les maladies, se trouva bientôt impuissante contre l’envahissement des eaux stagnantes, et les Marais-Pontins devinrent et demeurèrent depuis lors ce que nous voyons aujourd’hui, des lieux presque entièrement inhabitables.

Les empereurs romains, les papes après eux, ont essayé sans succès de les dessécher. Le pape Pie VI, qui occupa le siége pontifical de 1775 à 1795, chercha vainement les moyens d’assainir ces marais ; il fit exécuter les plus grands travaux que n’avaient entrepris jusqu’ici ses prédécesseurs ; malheureusement ces travaux n’ont pas été dirigés comme ils auraient pu l’être, aussi cette entreprise demeura-t-elle inachevée et incomplète. Les vains efforts et les tentatives infructueuses que fit ce pontife pour reconquérir à l’agriculture ces vastes plaines palustres furent sans succès, et les Marais-Pontins demeurèrent comme par le passé insalubres et malsains.

Nous pouvons voir par ce court historique des Marais-Pontins que le dessèchement des marais concerne non-seulement la santé des hommes et des animaux qui habitent ces contrées, mais qu’il rend à l’agriculture des terres du plus grand prix. Aussi les Grecs avaient-ils adopté un vieil adage et disaient-ils de ceux à qui ils voyaient faire une fortune brillante et rapide : « Ils défrichent des marais »[1].

La Hollande est un pays presqu’entièrement marécageux, mais où l’hygiène a fait de très grands progrès, surtout dans la Zélande dont l’insalubrité naturelle diminue tous les ans. Ce pays, conquis sur les eaux de la mer, doit sa salubrité aux travaux ingénieux de ses habitants ; ce peuple a construit des digues considérables pour retenir les eaux qui ont été reculées et tendent toujours à envahir les lieux que jadis elles recouvraient. Si, dans certains cas, on doit lutter contre l’envahissement des eaux de la mer, celles-ci peuvent quelquefois se retirer sans que la main de l’homme l’y force, laisser ainsi des dépôts sur le rivage et être par la suite la cause de formations palustres assez considérables. Tel est, par exemple, ce que l’on voit à l’ouest du département de la Charente-Inférieure, dans la partie comprise entre Rochefort et Marennes ; ce pays, appelé le Brouageais, situé sur les bords de l’Océan et en face l’île d’Oléron, est depuis quelques siècles à peine recouvert presqu’entièrement de marécages de formations récentes, connus dans le pays sous le nom vulgaire de marais gâts. Brouage était encore sous Louis XIV un port militaire ayant une assez grande importance ; les flots de la mer venaient baigner ses remparts ; mais aujourd’hui la mer, en se retirant à plusieurs kilomètres, a laissé un port comblé par des dépôts marins et converti en marais. Cette ville, déchue et déserte, voit sa population, autrefois saine et nombreuse, décimée par les fièvres intermittentes et n’a de protection contre les attaques de cette maladie que ses remparts qui tombent en ruine de jour en jour et forment ainsi d’impuissantes barrières à la propagation des effluves. Peut-être qu’avec l’assainissement, ce pays reprendra sa première grandeur. Un autre exemple semblable est celui d’Aigues-Mortes, dans le département du Gard, qui, sous le règne de saint Louis, était une ville florissante et avait un bon port sur la Méditerranée ; mais aujourd’hui, cette ville a subi le même sort que Brouage, et son pays, quoique moins malsain que le Brouageais, est couvert de marécages.

Les quelques faits que nous venons de citer nous montrent suffisamment quels fâcheux effets ont produit et produisent chaque jour les marais ; nous pourrions multiplier ces exemples, mais cela nous mènerait trop loin. Ajoutons seulement, pour compléter, quelques faits dus aux marais souterrains, aux fouilles, aux déblais, aux défrichements des terres vierges qui ont été parfois le point de départ d’émanations paludéennes. Ainsi les soldats qui, sous le règne de Louis XIV, furent occupés à creuser les conduits destinés à mener à Versailles les eaux de l’Eure par Maintenon, périrent par milliers[2].

Lors de la première colonisation du Sahel d’Alger, on a pu remarquer que les familles qui travaillaient des terres vierges étaient beaucoup plus maltraitées que les colons auxquels étaient échus des lots de terre déjà probablement mis en culture par les Maures. À Teniet-el-Had, une partie de la garnison était employée à ouvrir une route, dans un terrain composé de détritus végétaux en putréfaction, d’où s’échappaient des exhalations semblables aux émanations marécageuses ; ces travailleurs ont beaucoup souffert des fièvres qui se montrèrent chez ces soldats[3].

Aux environs de Toulouse, les fièvres intermittentes ont frappé une grande partie des populations situées au voisinage du canal de la Garonne pendant l’été où il fut percé. En 1847, lors des terrassements exécutés à Nancy pour l’ouverture du canal, les fièvres intermittentes firent invasion au faubourg Saint-Pierre, quartier voisin des travaux, et les soixante ou soixante-dix élèves du pensionnat Maggiolo furent frappées de cette maladie, sauf quelques-unes qui échappèrent à cette affection.

Divisions. — On peut diviser les marais en quatre classes principales : les marais d’eau douce, les marais d’eau salée, les marais mixtes et les marais souterrains. On a encore voulu les diviser suivant les effets qu’ils produisent, suivant les régions qu’ils occupent, suivant la végétation qui croît dans les lieux où ils sont situés ; mais toutes ces divisions se rattachent à celles que nous venons d’énumérer. La définition de chacune des divisions énoncées se déduit d’elle-même ; nous ne nous y arrêterons pas davantage ; nous ferons seulement une subdivision pour les marais d’eau salée, nous les distinguerons en marais salés et en marais salants, encore nommés salines ; ceux-ci sont artificiels et creusés par la main de l’homme, ceux-là se sont formés spontanément et sont le plus souvent insalubres.

Les marais mixtes sont ceux qui sont formés par le mélange des eaux douces avec les eaux salées, ce sont en général les plus nuisibles. La nocuité de ce mélange était depuis longtemps connue à Venise, car, dès 1457 la république s’était proposé l’assainissement de la ville par le détournement des eaux fluviatiles qui versaient leur pernicieux tribut dans la lagune. Les travaux que firent opérer l’institut lombard-vénitien et Bernardino Zendrini qui, en 1740, effectua l’assainissement du Viareggio par la séparation des eaux douces et des eaux de la mer, rendirent à Venise toute la salubrité désirable. Les maremmes toscanes ont encore ressenti les bons effets des écluses construites pour produire cette séparation ; de pareilles observations peuvent être répétées chaque jour.

Pendant longtemps les marais salants ont été regardés comme les plus pernicieux ; mais c’est une erreur, et M. Mélier a démontré combien cette opinion était peu fondée. Si les marais salants naturels ou marais salés proprement dits, abandonnés à eux-mêmes, sont des foyers d’émanations, dans les marais salants bien exploités, bien établis et dégagés de leurs eaux croupissantes, les plantes sont continuellement détruites, l’eau se renouvelle sans cesse et parcourt de longs canaux sinueux pour arriver dans le dernier bassin où elle s’évapore et dépose les sels qu’elle renferme en dissolution ; aussi cette eau ne permet ni le développement des animaux, ni la décomposition putride des matières organiques. Les marais salants sont, au contraire, un moyen d’assaisissement ; les exhalaisons qui se font imprègnent l’atmosphère de principes salins très propres à développer les forces et l’appétit chez les personnes qui les parcourent et les habitent.

Enfin certaines contrées paraissent en apparence dépourvues de marais ; mais en examinant attentivement la configuration du sol, sa constitution géologique, on peut remarquer la présence d’une nouvelle espèce de marais que nous avons désignés sous le nom de marais souterrains. Les anciens marais salés, recouverts par une mince couche alluviale qui n’empêche point l’infiltration des eaux pluviales et leur action sur les terres maritimes, forment des marécages souterrains signalés par les auteurs italiens sous le nom de salmastraie. Les terrains plutoniens, riches en chlorhydrates, en carbonates et en sulfates de soude, contenant même une huile bitumineuse, empyreumatique, comme cela été constaté en Toscane, sont aussi des foyers d’émanations, d’élaborations palustres, lorsque les eaux fluviatiles et pluviales pénètrent dans leur profondeur par leurs nombreuses porosités. Dans certains cas, des plaines basses, humides, manquant d’écoulement peuvent être formées d’un sous-sol granitique, argileux ou calcaire, imperméable, d’un sol perméable, poreux, sablonneux, riches en sulfates terreux et en matières végéto-animales et être la cause de formations palustres. D’autres fois, les marais souterrains sont constitués par des eaux stagnantes ou des boues recouvertes d’une couche résistante, véritables fondrières arrivées à un degré avancé de solidification ; ce sont de véritables marais entre deux terres. Dans les plaines américaines, l’éruption de petits cônes, salsas, qui ont vomi des quantités énormes de boues, établissent suffisamment l’existence de ces marécages qui ont leur flore et même leur faune.

Nous pouvons citer encore une autre variété de marais souterrains ; d’après le docteur Félix Jacquot, dans le Sahara algérien, les eaux, après un cours très limité sur le sol à la surface duquel elles ne font que de rares apparitions, se dérobent et forment, soit de vastes fleuves, soit des lacs souterrains que les Arabes appellent « th’ar th’at el ard ou bah’ar el tah’atani, la mer sous la terre. » Tout le territoire de l’oasis d’Ouergla où viennent s’engloutir la grande rivière de l’Oued-Mia et trente ou quarante cours d’eau, repose sur une véritable mer souterraine. Quelques exemples d’une constitution géologique à peu près semblable nous sont fournis, en France, par les lieux sur lesquels Marseille est bâtie, ville qui repose sur une nappe d’eau souterraine. Il en est de même de Revel et ses environs, petite ville située à l’est du département de la Haute-Garonne et au pied des montagnes sur lesquelles repose le bassin Saint-Ferréol, qui alimente le canal du Midi.

Étendue. — La surface du globe occupée par les marécages est immense. Comparativement à leur étendue le Nouveau-Continent nous en offre une plus grande quantité que l’Ancien. L’Amérique renferme de vastes plaines marécageuses, notamment sur le littoral baigné par l’Océan Atlantique, dans la partie méridionale des États-Unis, dans la région occidentale du Mexique. La Colombie, la Guyane, le Brésil, la république Argentine nous donnent aussi de vastes foyers d’émanations paludéennes qui sont un des obstacles les plus sérieux à la colonisation, aux progrès de l’agriculture et à son extension.

Dans l’Ancien Continent, l’Asie, l’Afrique ont une surface marécageuse plus considérable que l’Europe ; et cette dernière, malgré sa civilisation avancée et le développement de son agriculture, n’a encore pu enlever aux marais qu’une faible partie du sol qu’ils occupent. De toutes ces contrées marécageuses, placées dans une grande partie de l’Afrique et de l’Asie, nous citerons le pays des Jungles, situé au pied de l’Himalaya, sur le plateau central de l’Hindonstan. Ce pays est couvert de marécages qui sont devenus célèbres par l’origine du choléra asiatique qu’on leur a attribuée.

Pour ce qui est des marais qui existent en Europe, nous ne nommerons que les principaux, que ceux qui nous sont connus par leurs effets et les maladies qu’ils ont occasionnées. Nous avons déjà fait connaître les marécages de l’Italie, dont les plus considérables sont les Marais-Pontins et les Maremmes de la Toscane ; ceux du Phase qui, aujourd’hui, occupent une partie de la Mingrélie, province méridionale de la Russie ; ceux de la Hollande : nous n’en parlerons pas davantage. La Hongrie centrale est basse et couverte de marécages ; on a pendant longtemps cru le typhus originaire de cette contrée et des provinces danubiennes, mais la véritable origine de cette épizootie est dans les vastes steppes de la Russie méridionale, où coulent le Dniester, le Dniéper, le Don, le Volga qui se jettent dans la mer Noire et dans la mer d’Azow ou Palus Mæotis ; ces cours ou réservoirs d’eau sont bordés par de vastes marécages ou concourent à les constituer ; aussi se fait-il dans ces pays un dégagement actif d’effluves pendant la saison des chaleurs. Enfin, il existe un grand nombre de régions généralement situées sur le littoral des mers et qu’il serait trop long d’énumérer ici.

La grande étendue des marécages de nos possessions africaines a beaucoup nui aux progrès de la colonisation de cette riche conquête. Celle proportionnellement plus considérable encore des marais de la Guyane française, rend douteuse la possibilité d’y continuer la transportation des détenus. La France même, malgré les progrès de son agriculture, sa population si compacte, compte encore plus de 470.000 hectares de terrain occupé par les marécages dans vingt de ses départements[4]. Les marécages les plus connus sont ceux du Brouageais qui ont une étendue de près de 10.000 hectares et dont nous avons fait l’historique plus haut ; ceux non moins considérables de la Camargue, de la Sologne ; ceux formés par l’étang de Lindre, la Seille. Le pays des Dombes, dans la Bresse, est un pays couvert de marais et occupant une superficie de 90 à 95000 hectares ; les étangs de ces localités, en général peu profonds, sont de véritables marais sur leurs bords. Les terres sont profondément infiltrées, les cours des ruisseaux déplacés, enfin les barrages et des procédés inintelligents d’irrigation achèvent de convertir en marécages une étendue de terrains qui n’avaient pas encore été envahis par les eaux ; ces étangs sont alternativement inondés et cultivés.

Parmi les départements qui sont le plus abondamment pourvus de marais, nous pouvons citer la Vendée, les Bouches-du-Rhône, la Charente-Inférieure, la Gironde, la Loire-Inférieure, l’Ain, les Landes, le Gard, le Cher, l’Aisne, l’Aude, le Morbihan, la Corse, la Somme, l’Oise, les Deux-Sèvres, l’Hérault, les Basses-Alpes, l’Isère, la Marne, le Maine-et-Loire, l’Indre, le Loiret, le Calvados.

Les régions palustres sont généralement basses, humides, manquant d’écoulement, les eaux demeurent stagnantes ; elles sont ordinairement situées sur le littoral de la mer, sur le cours des grands fleuves et surtout à leur embouchure. Le pays que ces marais occupent sont plats, forme d’immenses plaines, des étendues de terre qui ont reçu des noms différents suivant les pays. Le voisinage des mers intérieures, des grands lacs sont encore des foyers d’émanations paludéennes.

Les régions élevées n’en sont pas toujours dépourvues, on les rencontre parfois sur quelques plateaux de montagnes secondaires, mais dans ces cas-là, ils sont en général d’assez peu d’étendue.

Les routoirs, les rizières, les inondations, le remuement et le défrichement des terres vierges, les alternatives de pluie et de jours chauds, les rosées nocturnes et abondantes, survenant après des journées torrides, l’inculture des terres, les mares, les fossés, les irrigations étendues mal soignées, certains foyers que l’incurie laisse s’accumuler dans l’intérieur des villes mêmes, sont encore des sources d’émanations miasmatiques. Tous ces foyers contiennent de l’eau une partie de l’année, émettent dans l’atmosphère des substances malfaisantes et exercent des effets nuisibles toujours en rapport avec la quantité et la nature des matières que l’eau renferme.

Nous devrions, pour compléter cette partie, parler des effets des marais ; mais nous les étudierons en nous occupant des effluves, puisque c’est à cet agent que les marais doivent leur funeste influence dans la production des maladies et sur la santé de l’homme et des animaux.



DES EFFLUVES


DÉFINITION ET NATURE DES EFFLUVES.

On donne généralement le nom d’effluves, aux émanations résultant du retrait et de l’évaporation des eaux des marais qui renferment dans leur sein des matières végétales et animales en voie de décomposition. — Les effluves sont encore nommés miasmes marécageux ; miasmes paludéens.

Nous n’avons pas à faire ici l’histoire es effluves, elle se confond avec celle que nous avons faite plus haut en retraçant l’historique des marais ; nous ne ferions donc que répéter ce que nous avons déjà dit.

L’étude des marais et des agents méphitiques qui s’en dégagent a occupé de nombreux auteurs et donné lieu à des travaux très divers. Parmi les différents auteurs qui se sont occupés de ce sujet, nous pouvons citer Avicenne, Nicolas Marsa, Lancisi, Silvius de le Boë, Gattoni, Guthrie. Après les belles découvertes de Lavoisier, le père et le régénérateur de la chimie moderne, les travaux furent repris, des analyses nombreuses furent faites ; on chercha, mais en vain, la nature des effluves ; Baumes, Hallé, Alibert, Fourcroy, Berzélius, Fodéré, Ramel, Rigaud de l’Isle, Montfalcon, ont inutilement tâché de découvrir la nature du miasme paludéen ; ils ont tous donné des explications différentes fixées sur des bases tout-à-fait hypothétiques.

Rigaud de l’Isle, Moscati, malgré leurs nombreux travaux, n’ont pu déterminer la composition chimique des effluves ; ils ont fait l’analyse de la rosée, recueillie sur les bords des marais et dans laquelle ils supposaient que l’effluve était renfermé. Ils ont remarqué que cette rosée répandait, en se putréfiant, une odeur sulfureuse ou cadavérique, et présentait une réaction alcaline, probablement ammoniacale. Plus tard, Dupuytren, Thénard, Boussingault ont poursuivi ces études ; ce dernier a constaté : par l’acide sulfurique, la présence de matières organiques ; par la combustion du miasme, l’existence d’une forte proportion d’hydrogène converti en eau.

M. Magne, dans son Traité d’Agriculture, donne la composition des substances qui s’élèvent des marécages ; il les trouve formées en grande partie de gaz hydrogène proto-carboné, quelquefois d’hydrogène sulfuré, de gaz ammoniac et de vapeur d’eau contenant une matière azotée très putrescible.

La matière organique reconnue dans l’air des marais a été regardée comme le principe, l’élément constituant le miasme paludéen ; mais MM. Pallas, Lambron, et surtout M. Burdel (de Vierzon), nient l’existence du miasme organique, et veulent lui substituer une influence tellurique, une action analogue à celle de l’électricité due à la réaction des substances diverses contenues dans le sol des pays marécageux. Un praticien distingué du département de l’Indre, M. le docteur L. Gigot (de Levroux), fait passer, en l’appelant au moyen d’un aspirateur, l’air des marais à travers un tube en U contenant, dans sa partie recourbée, de l’acide sulfurique pur, dans lequel cet air dépose les détritus organiques qu’il renferme. L’acide, incolore et limpide au commencement de l’expérience, ne tarde pas à brunir, et sous l’objectif du microscope, il laisse voir des débris divers de plantes, d’insectes, d’infusoires que l’auteur a fait dessiner, et dont quelques-uns offrent des dimensions assez considérables. A-t-il mis la main sur le véritable agent de l’intoxication paludéenne ? Tout porte à le croire, mais bornons-nous à la constatation du fait, il est assez curieux en lui-même pour trouver ici sa place.

D’après toutes les recherches et les analyses que nous venons d’énumérer, rien de très positif n’est encore donné sur la nature des émanations marécageuses. Est-ce un acide, un alcali ? Sont-ce des animalcules ? On l’ignore ; on ignore même si les émanations des eaux salées sont de même nature que celles des eaux douces. Cependant depuis quelques années M. Pouchet, l’habile hétérogéniste et professeur de Rouen, M. Pasteur et plusieurs autres micrographes dont les noms sont connus dans la science, ont cependant fait faire un grand pas à cette partie qui à son importance et son utilité. Sans connaître encore la véritable nature du miasme paludéen, nous ne nions pas son existence, comme l’ont fait quelques auteurs qui ne pouvaient le saisir, l’analyser, le peser ; nous n’imiterons donc pas certains philosophes anciens qui niaient que l’air fût une matière, parce que de leur temps on ne pouvait ni le peser, ni le coercer. Espérons qu’il viendra un jour où, avec des instruments plus parfaits et plus délicats que ceux d’aujourd’hui, la chimie démontrera directement la réalité de ces miasmes qui ne se révèlent encore qu’à l’esprit par leurs effets sur l’organisation animale.

ORIGINE ET DÉGAGEMENT DES EFFLUVES.

Il n’est pas possible d’apprécier directement la production des effluves, on peut seulement supposer la promptitude avec laquelle ils sont produits et disséminés, par les effets qu’ils exercent. Pour bien étudier l’origine des effluves et leur dégagement, il faut considérer successivement les matières premières qui doivent leur donner naissance et les influences diverses qui concourent à leur formation.

En étudiant les marais, on peut remarquer que ces lieux donnent asile à une quantité innombrable de mammifères, d’oiseaux, de poissons, de reptiles, de crustacés, de mollusques, d’infusoires appartenant particulièrement à l’espèce nommée monas pulvisculus ; la végétation est encore assez active, surtout dans les régions dont la température est élevée. Ces plantes, ces animaux, naissent, meurent, continuellement dans ces eaux stagnantes ; et, lorsque leurs débris se trouvent dans les conditions nécessaires pour subir la fermentation, alors commence le dégagement plus ou moins actif des émanations paludéennes en rapport avec les influences que nous allons faire connaître.

Pour qu’il y ait dégagement d’effluves, il est indispensable qu’il y ait décomposition des matières organiques végéto-animales, que ces débris subissent la fermentation putride. Trois conditions sont nécessaires, indispensables pour la production des effluves : l’air, la chaleur, l’humidité ; ces trois actions doivent agir simultanément. En effet, il faut que ces matières organiques soient concentrées par l’évaporation de l’eau, que la putréfaction s’y développe et devienne d’autant plus active que la nappe d’eau est plus mince et qu’elle est, ainsi que la vase qu’elle recouvre, plus fortement échauffée par le soleil ; toutes les émanations produites alors, ne pouvant être dissoutes par le peu de liquide qu’elles traversent, se répandent dans l’espace.

Les agents atmosphériques, surtout ceux que nous venons d’énumérer, ont une grande influence sur la production des miasmes paludéens. Dans les contrées chaudes, où nous voyons nos trois conditions réunies : chaleur, humidité, contact de l’air, le dégagement se fait avec beaucoup d’ activité ; tandis que dans les pays froids, les marais doivent leur innocuité à la trop basse température de ces régions. Aussi à Saint-Pétersbourg, par exemple, qui est entouré de marécages, les maladies paludéennes sont-elles presqu’inconnues, tandis qu’elles font d’affreux ravages sur les bords du Gange, au Mexique, à la Guyane, etc. Dans les pays tempérés, leur action se fait sentir toute l’année d’une manière plus ou moins marquée, mais elle augmente beaucoup avec les chaleurs.

Il résulte des travaux de M. Boudin que la limite boréale des fièvres intermittentes est en quelque sorte marquée par la ligne isotherme, déterminée par une température annuelle de + 5° centigrades, avec une moyenne de + 10° en été, ligne qui s’abaisse, dans l’Asie centrale et dans l’Amérique du Nord, au-dessous du 50e degré de latitude boréale ; tandis qu’entre ces deux continents et dans l’Océan Atlantique, elle remonte jusque vers le 67e de la même latitude. Il serait à désirer que l’on sût si telle est aussi la limite des fièvres charbonneuses des animaux qui ont tant d’analogie avec les fièvres intermittentes de l’homme[5]. Cette simple observation nous montre combien est grande l’influence de la chaleur ; et même il suffit quelquefois, pour rendre un marais insalubre, de couper les arbres qui l’ombragent et le préservent des rayons solaires.

Le contact de l’air, nécessaire à toute fermentation, facilite la formation des émanations palustres. Des observations nombreuses viennent appuyer l’exactitude de cette assertion ; des matières organiques, placées dans des terres fortes, se sont conservées tant qu’elles se sont trouvées à l’abri du contact de l’air, mais ces matières sont-elles ramenées à la surface par un moyen quelconque, la fermentation survient et le dégagement des miasmes et de gaz insalubres se produit aussitôt. On comprend facilement comment à la suite de labours, on a vu d’anciens marais à fond argileux, devenir des foyers d’émanations paludéennes. Les défrichements des terres vierges, les fouilles, les déblais, sont des sources miasmatiques qui s’expliquent facilement par le fait que nous venons d’énumérer.

Une légère humidité suffit souvent pour déterminer la production des miasmes ; les terrains non submergés qui renferment des substances salines et des matières organiques peuvent en émettre lorsqu’ils sont soumis à des alternatives de pluie et de chaleur. Si le dégagement des effluves se fait principalement remarquer après la saison des pluies, cette production peut se manifester dans les contrées où le phénomène pluie n’est pas connu ; nous en voyons un exemple sur la côte péruvienne, comprise entre la chaîne des Andes et la mer du Sud. Pendant six mois de l’année, il règne un brouillard si épais, qu’on n’y aperçoit jamais les étoiles la nuit ; le jour, quand il arrive que les contours du soleil sont reconnaissables, son disque paraît dépouillé de rayons, comme si on le regardait à travers un verre noir. C’est à cette époque qu’à Lima, l’hygromètre indique toujours saturation complète ; la brume ne se dissipe guère que vers neuf ou dix heures du matin, pour retomber vers quatre heures en pluie très fine et pour obscurcir le ciel toute la nuit. Les météores aqueux vésiculaires, lorsqu’ils sont arrivés à ce point, agissent puissamment, à la fois, comme producteurs et propagateurs de miasmes, en fournissant aux foyers palustres, l’humidité qui leur est nécessaire pour entrer en fabrication.

Maintenant que nous venons de considérer les agents essentiels producteurs d’effluves, nous devons faire connaître un nouvel agent peu connu encore dans sa nature, mais qui a une action importante dans la production miasmatique ou effluvienne. D’après les recherches du savant professeur Schönbein sur l’ozone, il arriverait même que certains météores porteraient, en diverses proportions, le mal et le remède ; c’est ainsi que les orages fournissent aux foyers palustres l’humidité nécessaire pour les faire entrer en action, mais qu’en même temps, l’électricité qu’ils développent donne naissance à une grande quantité d’ozone qui neutralise les miasmes végéto-animaux. Malheureusement l’effet de l’électricité est presque instantané, tandis que les élaborations palustres se continuent tant que l’humidité n’est pas épuisée. Les orages sans eau des étés africains seraient probablement, d’après ce qui précède, plus purificateurs de l’atmosphère que provocateurs des miasmes. Les pluies douces et tranquilles, sans orage, produisent au contraire peu d’ozonification de l’oxygène atmosphérique. L’ozone semble appelé à remplir un rôle étiologique important.

M. Clémens rend à volonté l’eau miasmatique, soit en y jetant des cadavres d’animaux, soit en y suspendant, par exemple, un épi d’avoine charbonneuse ; les résultats de cette miasmification artificielle sont prompts et constants : 1° Les animaux (grenouilles, hydres, tritons), habitant l’eau médiocrement miasmifiée, dépérissent la nuit ou à l’obscurité ; il n’y a pas dégagement d’oxygène, il se développe une multitude de moisissures, de champignons et d’infusoires. 2° Dans l’eau fortement miasmifiée, les animaux périssent en peu d’heures, de jour ou de nuit. 3° Ces propriétés délétères ne sont pas dues immédiatement à la présence de cadavres, mais aux moisissures et infusoires qui se développent consécutivement à l’immersion de ces cadavres. 4° L’eau miasmifiée, filtrée au charbon, perd son odeur putrescente caractéristique, ainsi que ses animalcules et ses moisissures, et les petits animaux qu’on lui donne pour habitants cessent d’y trouver la mort. 5° L’ozonomètre placé sur un vase d’eau miasmifiée marque toujours 0°, tandis qu’il décèle la présence de l’ozone, quand il est mis sur un vase d’eau non miasmifiée. D’après ces expériences et les conclusions que l’on peut en tirer, la nocuité des marais résiderait dans un changement qualitatif et non quantitatif de l’oxygène. L’oxygène des marais putrescents ne s’ozonifierait jamais, et non-seulement les matériaux putrescents empêchent la formation de l’ozone de cet oxygène plus vital, de cet oxygène plus parfait, de ce principe nécessaire à toute activité organique, mais il détruirait l’ozone des couches d’air en contact avec les marais et infesterait ainsi tous les environs.

Par ces expériences, on peut voir que la science a fait un grand pas sur le mode de production des effluves et sur leur nature ; ces derniers travaux resteront acquis à cette science qui attendra que le temps les complète ou les rectifie.

Nous voyons se passer pour les marais souterrains, des faits semblables, identiques à ceux que nous venons d’indiquer. C’est ainsi que, pendant les chaleurs de l’été, la terre se crevasse, l’air et la chaleur, agissant sur l’eau mise à nu, l’évaporent ; les principes organiques contenus dans les parties profondes de ces terrains se décomposent et fermentent. Ces élaborations intérieures donnent lieu à des émanations qui s’échappent par les fentes que la chaleur a occasionnées et qui sont pour les effluves de véritables bouches de dégagement.

Il y a des conditions qui s’opposent à la production des effluves, nous les trouvons dans la chaleur, l’humidité, le froid. Par une chaleur sèche et continue, les matières végéto-animales se momifient, pour ainsi dire, et ne sont travaillées par aucun mouvement fermentescible. La température propre à faciliter la production des effluves doit être de 15 à 25, 30° ; au-delà, la fermentation et le dégagement paludéen n’ont plus lieu.

Les pluies prolongées qui recouvrent les surfaces palustres d’une couche d’une certaine épaisseur, s’opposent également aux élaborations marécageuses, en soustrayant le fond vaseux aux influences météorologiques. Une couche d’eau profonde, recouvrant en permanence un fond vaseux, empêche l’insalubrité de ce foyer ; c’est évidemment ce qui rend compte du peu de nocuité fébrile du port de Marseille.

Enfin, le froid, la gelée ne permettent pas la fabrication du miasme ; ils arrêtent la fermentation putride, diminuent en même temps la force dissolvante de l’air et s’opposent à l’extension des effluves.

PROPAGATION DES EFFLUVES.

Les modificateurs qui ont une certaine influence sur la propagation des effluves sont nombreux et placés sous la dépendance de divers agents atmosphériques ; d’autres causes, au contraire, s’opposent à cette dissémination du miasme paludéen qui peut être arrêté dans sa marche par des barrières naturelles ou par des obstacles que la main de l’homme a construits.

L’air est le véhicule des miasmes paludéens. On admet généralement que les émanations qui se font à l’air libre s’élèvent plutôt qu’elles ne s’étendent en largeur ; on a même tenté d’évaluer la force expansive de ces émanations en disant qu’elles ne s’élèvent jamais au-dessus de 400 à 500 m., et que leur propagation horizontale ne dépasse pas 200 à 500 m., ce sont du moins les résultats donnés par Montfalcon. Mais on voit ce qu’une évaluation aussi générale a de peu rigoureux, car les circonstances changent pour chaque localité.

Les observations nombreuses qui ont été faites sont en contradiction avec les données qu’on a voulu poser comme une loi fixe, invariable. C’est ainsi que, d’après M. Lafosse, on a constaté que la limite des miasmes auxquels est due la fièvre jaune est de 928 mètres. D’après de Humblot, la ferme de l’Encero, située au-dessus de Vera-Cruz, serait regardée comme la limite de la peste dans ce pays. Rigaud a observé que dans les Marais-Pontins, Sezze, qui est à 506 mètres d’élévation, est tout-à-fait exempt des affections qui sont endémiques dans ces contrées. À Rome il suffit souvent d’habiter un deuxième étage pour se soustraire aux fièvres ; ce qui fait comprendre aisément le prix plus élevé des logements situés aux parties supérieures des bâtiments. Cependant dans certains pays, comme en Bresse, par exemple, les lieux élevés sont plus insalubres que les plaines.

Cette propagation des effluves en hauteur peut s’expliquer par l’influence de la chaleur et de la température qui règnent et varient beaucoup suivant les régions que l’on considère. Le calorique augmente la force dissolvante de l’air et active le déplacement de ce fluide, à mesure que les couches de l’atmosphère sont échauffées, raréfiées par la chaleur, elles dissolvent une plus grande quantité d’émanations et les entraînent dans l’espace ; l’air qui vient occuper la place abandonnée par celui qui s’élève, s’échauffe, se dilate, s’en charge à son tour, et les dissémine ensuite comme celui qui l’avait précédé sur la surface du marécage.

Nous trouvons encore dans l’humidité une des causes qui concourent à la propagation des effluves. Les chaleurs du milieu du jour occasionnent cette humidité qui, en s’élevant dans les parties supérieures de l’atmosphère, entraîne avec elle une grande quantité d’effluves ; tandis que le soir, quand l’air perd avec sa chaleur sa force dissolvante, cette humidité se condense, retombe sur le sol et avec elle les effluves auxquels elle sert de véhicule. C’est donc après le coucher du soleil que le voisinage des marais est le plus nuisible, surtout en automne, quand les soirées déjà fraîches succèdent à des journées très chaudes.

Les vents, les mouvements de l’atmosphère ont une influence marquée sur la propagation du miasme paludéen qui peut être transporté par ce moyen à de très grandes distances ; l’extension des effluves dans leur direction horizontale ne peut donc être déterminée d’une manière bien positive. Quand le temps est calme, les effluves s’élèvent plutôt qu’ils ne s’étendent horizontalement ; aussi les côteaux, les lieux élevés qui dominent les marais, sont-ils, en général, plus insalubres que les plaines qui se trouvent à une égale distance de ces mêmes lieux. Si les vents sont impétueux, irréguliers, les effluves sont entraînés, dispersés, disséminés dans tous les sens, c’est à cette dissémination, à cette dispersion que les effluves doivent alors leur peu de nocuité ; mais un vent régulier, même léger, peut transporter ces agents pathogéniques à de très grandes distances, sans que leur influence nuisible soit atténuée. Si les vents favorisent le transport du ferment paludéen dans certains cas, dans d’autres ils le contrarient ; suivant la direction de ces vents, on peut connaître vers quel point les effets des effluves pourront se faire sentir avec le plus d’intensité. Citons un exemple : Saint-Agnant, situé à l’est des marais gâts du Brouageais et Marennes, au sud de ces mêmes lieux, ont à subir par leur position, les effets du voisinage des marais quand les vents de l’ouest ou du nord soufflent dans leur direction ; de là l’alternance des fièvres qui règnent dans ces deux villes.

La propagation des effluves peut être contrariée par des obstacles divers qui peuvent arrêter leur dissémination. Outre les vents que nous venons d’indiquer comme s’opposant à cette propagation, nous pouvons ajouter les pluies abondantes qui, en diminuant la température de l’air, humectent l’atmosphère et affaiblissent sa tendance à dissoudre les vapeurs ; ces pluies peuvent parfois convertir les marais en de véritables étangs et les rendre moins nuisibles et moins dangereux.

Parmi les obstacles qui s’opposent à la propagation des émanations marécageuses, nous remarquerons et citerons les montagnes, les forêts, les cours d’eau, les collines, les rideaux d’arbres, une construction même. La plupart de ces obstacles agissent en ce qu’ils arrêtent les courants d’air qui tendent à transporter au loin les effluves et les effets nuisibles que ces agents peuvent occasionner. Les forêts produisent de bons effets et peuvent être une cause d’assainissement. Des observations nombreuses viennent prouver l’exactitude de ce fait. D’après Lancisi, les Marais-Pontins n’ont exercé de ravages sur la ville de Rome, qu’après la destruction des forêts situées entre ces lieux insalubres et l’ancienne capitale du monde civilisé. L’air venant des marécages en traversant ces bois, subissait une purification à peu près complète, et arrivait ainsi à la Ville Éternelle, dégagé de ses effluves et de ses impuretés. Les arbres agissent-ils en décomposant les effluves qu’ils absorbent avec l’air qui sert à leur nutrition ? C’est un point à éclairer.

Les montagnes, qui sont de véritables barrières aux effluves, présentent des gorges qui sont autant d’issues par lesquelles les courants d’air peuvent propager le ferment paludéen. Empédocle préserva de la peste, la Sicile, sa patrie, en faisant boucher des ouvertures de montagnes, qui donnaient accès au souffle empoisonné du vent du Midi.

L’humidité qui renferme les effluves, en traversant une rivière, une assez grande étendue d’eau, se condense, et avec elle les effluves qui viennent se dissoudre et perdre les effets pernicieux qu’ils auraient occasionnés s’ils étaient arrivés sur la rive opposée. En mer, la distance d’un foyer d’effluves placé sur le rivage, égale à celle de quatre ou cinq portées de fusil, a suffi, dans certains cas, pour préserver complètement. C’est ainsi que l’Île d’Oléron, séparée des marais du Brouageais par un bras de mer, craint peu les attaques des miasmes que le vent d’est pousse dans sa direction. Il est douteux que les effluves des marais de la Hollande aient produit des fièvres sur les côtes orientales de l’Angleterre, comme certains auteurs disent l’avoir observé ; il serait probable que des causes plus proches, provenant de sources miasmatiques ignorées jusqu’ici, seraient les seules véritables ; ces observations sont donc à étudier. Combien de fois n’a-t-on pas découvert des marais souterrains, alors qu’on ignorait complètement l’origine des effluves dont les effets décelaient leur présence.

EFFETS DES ÉMANATIONS MARÉCAGEUSES.

La funeste influence que produisent les marais sur la santé de l’homme a été étudiée par de nombreux et savants auteurs en médecine humaine comme en médecine vétérinaire. Si les miasmes paludéens ne sont pas encore bien connus dans leur nature, du moins en connaît-on les fâcheux effets.

Les individus forcés de vivre au milieu de l’air vicié des marais sont ordinairement d’une petite taille. Ils ont constamment le teint livide, blafard, la voix rauque, les dents ordinairement mauvaises, le ventre gros, les jambes engorgées, les extrémités supérieures grêles ; la figure, ridée de bonne heure, présente, dès les premiers ans, l’aspect de la vieillesse et l’empreinte de la tristesse et de la souffrance. Si leurs forces musculaires sont beaucoup réduites, leur énergie morale l’est encore plus. Un état habituel d’insouciance, d’apathie et de froid égoïsme, des idées fausses et bornées, l’absence de tout sentiment affectueux, la propension aux crimes que dicte la vengeance jointe à la lâcheté, forment leur caractère. La vie est courte dans les pays marécageux et la phthisie, dit-on, fréquente ; la population s’y entretient à peine ou diminue.

Tels sont les effets continus des miasmes chez l’homme ; voyons maintenant ce que dit M. Magne, sur la constitution des animaux obligés d’habiter ces lieux palustres : « Sous l’influence des marais, les fonctions organiques languissent, du moins chez tous les animaux des classes supérieures, la digestion est difficile, le chyle peu réparateur, le sang pauvre, aqueux et la lymphe abondante ; l’assimilation se fait mal et les tissus sont mous et pâles ; les herbivores ne prennent ni muscles ni graisse et semblent formés exclusivement de tissus blancs, albumineux ; ils ont la peau épaisse, rude, les productions cornées très développées ; et la viande fade, peu nutritive. Depuis le dessèchement des marais de la Charente, la chair des bœufs de ce pays a un grain plus fin ; elle est plus courte, plus savoureuse, nourrit mieux et se conserve davantage.

Les fonctions animales sont peu actives sous l’influence des marais ; la sensibilité est peu développée, les contractions musculaires sont faibles, les mouvements lents, difficiles ; les animaux qui vivent dans les pays à marécages, ont une constitution faible, débile ; toutes les causes de maladie les influencent ; ils sont souvent affectés d’enzooties, d’épizooties. »

Après ces considérations générales sur les effets des marais, effets que nous pourrions appeler physiologiques, si cette expression pouvait trouver place ici, nous allons rechercher les effets pathologiques des effluves et de quelle manière cet agent peut agir sur l’économie animale.

Les effluves agissent sur la peau, surtout si elle est humectée par le brouillard, sur les nerfs, sur la membrane muqueuse des voies respiratoires et sur la sanguification ; ils exercent aussi un effet direct sur l’appareil digestif, se mêlent au chyle et altèrent le sang.

L’absorption du miasme a lieu par le poumon et probablement un peu par la surface cutanée, mais dans quelques circonstances la muqueuse digestive peut servir de voie d’absorption au poison paludéen. Quelques auteurs ont nié l’intoxication par les voies digestives ; Renault, ancien inspecteur des Écoles vétérinaires, fit de nombreuses expériences ; il faisait ingérer des virus qui ont été impuissants à faire développer des maladies contagieuses. Des médecins prétendent avoir vu souvent l’usage des eaux stagnantes rester sans effet. Mais à côté de ces opinions nous en trouvons de contradictoires. Delafond, professeur à l’École d’Alfort, a posé en principe que les effluves peuvent être absorbés avec les eaux qui les tiennent en dissolution. Une foule d’auteurs déclarent d’après leurs observations, que l’usage des eaux malsaines produit la fièvre intermittente ; des faits nombreux appuient fortement cette dernière opinion.

Hippocrate déjà avait observé que les maladies palustres peuvent avoir leur source dans l’absorption des eaux marécageuses, il ajoute que ces mêmes eaux engendrent la fièvre et la dysenterie. M. Pereyra, de Bordeaux, parle des habitants des Landes bordelaises et de plusieurs parties du département de la Gironde, qui n’ont pour boisson que l’eau impaludée de leurs puits ; or, ce médecin a observé pendant treize ans que ceux qui filtrent ces eaux au charbon, échappent à la fièvre, tandis que la maladie sévit sur ceux qui ne prennent pas cette précaution. D’autres médecins ont constaté dans des contrées diverses les mêmes effets, ces médecins sont nombreux ; nous pouvons citer Ant. de Jussieu, Pringle, Pouqueville, de Humboldt, Virey, Dazille, Volney, Boudin, Périer, Thévenot, etc. M. de Gasparin a rendu des moutons hydrohémiques en leur faisant boire la rosée des marais, et en les frictionnant avec ce liquide.

Devant tous ces faits, la question reste indécise ; mais toutefois les opinions qui sont contraires à la nocuité des effluves par les voies digestives sont principalement basées sur des expériences dont il faudrait vérifier l’exactitude. L’intoxication paludéenne est un fait de quantité ; les miasmes ne peuvent-ils pas être amenés dans les voies digestives, dissous par les liquides propres au travail de la digestion et de l’absorption, conduits dans le torrent circulatoire. Arrivés dans ce dernier appareil, les miasmes peuvent vicier et altérer le sang, saturer l’économie animale et produire des effets plus ou moins pernicieux. Outre ces phénomènes morbides, l’eau concentrée d’effluves à une saveur particulière, se rapprochant de celle d’une eau dans laquelle on aurait fait macérer des herbages, et peut produire un léger picotement à son passage dans le gosier ; elle peut occasionner parfois des irritations des voies digestives.

Les effets pathologiques des effluves peuvent se montrer après un temps plus ou moins long, cette incubation varie suivant la quantité d’effluves introduits dans l’organisme, la rapidité avec laquelle s’est faite leur absorption, la force de résistance plus ou moins prononcée que les individus leur opposent suivant leur âge, leur tempérament, leur constitution. Les effets des miasmes diffèrent de ceux des virus qui sont de nature différente et ont un autre mode d’action bien distinct, on ne doit voir dans ce mode d’action qu’une infection ; tout est limité à une quantité. Cet agent morbide ne produira son effet débilitant sur l’organisme qu’autant que l’économie animale en contiendra une quantité considérable ; c’est ce que nous ne voyons pas pour les virus dont la plus petite parcelle peut réagir et communiquer à toute la masse son effet nuisible. Ces derniers agissent à la manière des ferments, comme des semences ou des germes d’animaux et de végétaux ; les miasmes paludéens agissent comme de véritables toxiques. Impaludation et intoxication paludéenne peuvent donc être synonymes.

L’incubation varie, avons-nous dit ; d’après certains médecins les effets morbides des effluves peuvent ne se dessiner que six et même huit mois après l’abandon d’un pays marécageux, d’autres fois on les a vu se déclarer le lendemain. Mais laissant toutes ces circonstances exceptionnelles de côté, nous pouvons dire qu’il suffit ordinairement d’un délai de huit à quinze jours pour que les effets morbides se manifestent. Suivant la concentration des effluves dans l’air, les effets sont plus ou moins prompts. Ainsi, d’après le comte de Tournon, l’un des hommes qui ont écrit avec le plus de vérité sur Rome, une promenade à cheval, le soir, à la villa Borghèse, suffit souvent pour faire contracter la fièvre. On voit journellement des accès chez des voyageurs qui n’ont fait que traverser la nuit les Marais-Pontins ou de Maccarèse, les Maremmes, etc. Tous ces faits ne doivent pas être pris comme une règle ordinaire, car souvent les marais doivent leur innocuité au peu de séjour que l’on fait dans ces lieux, il ne peut y avoir qu’une impaludation incomplète.

Il existe une très grande différence entre les effets des émanations marécageuses. Cette différence doit être attribuée à un grand nombre de modificateurs que l’on peut voir dans l’espèce des animaux, dans la constitution ou la nature des marais, dans la température, le climat, etc. D’après M. Magne, les émanations des marais en hiver, ainsi que les rivières, les lacs, ne déterminent que des rhumatismes, des bronchites, etc ; celles des marais en partie desséchés par le soleil occasionnent des hydropisies, la pourriture, les lésions organiques du foie ; en automne, lorsque les émanations sont plus abondantes, que les animaux ne reçoivent que des fourrages irritants, que les boissons sont rares et malsaines, les marais déterminent des maladies charbonneuses et impriment un caractère dynamique aux affections de l’estomac, des reins, des poumons.

M. Ancelon a donné une explication, une théorie nouvelle sur la différence des effets des effluves ; ces derniers ont des degrés dans la puissance morbifique suivant l’âge ou la durée de la dilution du miasme. Les observations de ce praticien ont été faites dans les marais de la Seille, qui sont alternativement cultivés et inondés. Les effluves qui proviennent d’une seule année de dilution sont rares et moins mûrs ; de là, affections légères, fièvres intermittentes bornées à l’homme ; les effluves, élevés à la deuxième puissance, par deux années de dilution dans l’eau stagnante, produisent des pyrexies typhoémiques dans l’homme et dans le cheval ; enfin les effluves, élevés à la troisième puissance, après une période triennale de dilution, occasionnent des affections charbonneuses qui menacent en général l’homme et les animaux et atteignent, en particulier, les grands ruminants.

Enfin, après ces données sur la nature des effluves, M. Ancelon explique leur mode d’action qui diffère suivant les classes d’animaux qu’ils atteignent. Nous allons rapporter cette théorie.

« A. Plus délicate et recouverte d’un épithélium plus délié dans l’espèce humaine, la muqueuse olfactive et ses dépendances bucco-bronchiques communiquent plus rapidement, plus directement aux nerfs cérébraux leurs impressions. La même muqueuse, chez les herbivores, est protégée par un épithélium dense, solide, et en quelque sorte corné sur un très petit nombre de points ; elle est médiocrement humide chez le cheval, mais considérablement lubrifiée dans la race bovine où le corps de Jacobson est extrêmement développé. Il existe, quant à l’étendue, une grande différence entre les sinus frontaux, sphénoïdaux, maxillaires de l’homme, ceux du cheval et ceux des grands ruminants ; ces sinus présentent, dans les derniers surtout, de vastes surfaces, lesquelles toutefois sont bien moins en rapport avec l’air extérieur que celle des sinus humains.

B. Le miasme paludéen est donc principalement absorbé par la muqueuse pituitaire, peu étendue chez l’homme, immense chez les grands herbivores ; par les muqueuses buccales, broncho-trachéales, dont les surfaces, d’étendue variable, doivent être prises en considération. S’adresse-t-il à chacune de ces surfaces absorbantes en particulier, suivant la puissance à laquelle il peut être momentanément élevé ?

C. L’homme, né pour la culture, le développement, le perfectionnement de son intelligence, possède un cerveau énorme auquel sont annexés des organes respiratoires et digestifs de médiocre étendue ; le cheval, dont la destinée est de courir, a de vastes poumons, un tube digestif d’étendue moyenne et peu de cervelle ; dans les grands ruminants, au contraire, tout étant sacrifié aux organes essentiels de la nutrition, le cerveau et le poumon sont relativement peu volumineux, mais le système nerveux ganglionnaire jouit d’une prodigieuse activité.

De ces principes, il s’en déduit que les phénomènes de l’intermittence appartiennent à l’homme ; ils sont le résultat de l’action des effluves marécageux bornée au centre, au tronc, aux branches nerveuses de la vie de relation : dans la fièvre cardiaque pernicieuse, par exemple, le pneumo-gastrique est influencé sur un de ses points principaux de la même manière que l’ouïe est spécifiquement troublée par le sulfate de quinine, dont l’action se localise sur quelqu’un des points de l’encéphale.

Les miasmes, élevés à la deuxième puissance, produisent la typhohémie, on observe des phénomènes dont le trisplanchnique est seul comptable. Les fonctions végétatives sont troublées ; l’encéphale, sans être affecté lui-même primitivement, perçoit, par l’intermédiaire des ganglions ophtalmiques, sphéno-palatins, des sensations étranges, inouïes, quelquefois douloureuses, cause du supplice fantasmagorique des typhoïdiens. Et malgré ces désordres dans l’espèce humaine, la fièvre n’est jamais franchement continue, si ce n’est dans les cas extrêmes où le cerveau a perdu toute influence de direction. Ces mêmes effluves donnent lieu à des affections ou maladies du sang qui attaquent le bétail en général et le cheval plus particulièrement. On remarque, au début, chez quelques animaux, des symptômes qui appartiennent aux maladies gastro-intestinales, probablement dus au trouble fonctionnel, aux souffrances du système nerveux ganglionnaire ; l’on trouve le tube digestif rempli de résidus alimentaires mal élaborés.

Les ruminants semblent plus particulièrement destinés à servir de proie aux affections septiques et charbonneuses occasionnées par les effluves élevés à la troisième puissance. La cause immédiate de ces affections s’explique par le mode d’activité toute spéciale du tube digestif et la susceptibilité du trisplanchnique qui en est le mobile. Les effluves, assez puissants pour déterminer dans l’espèce humaine la fièvre intermittente pernicieuse ou la typhohémie, dans le cheval, la typhose, provoquent dans les ruminants le charbon et le sang de rate, maladies septiques qui tuent les animaux en peu d’heures.

De tout ce qui précède, on arrive aux conclusions suivantes : 1° qu’il y a une frappante analogie entre les fièvres intermittentes, la typhohémie paludeuse (fièvre typhoïde entérite folliculeuse, dothiénentérie pour beaucoup d’observateurs superficiels) et les maladies charbonneuses ;

2° Que ces trois affections reconnaissent pour cause unique, capitale, l’effluve des marais ;

3° Que l’espèce humaine, les chevaux et les ruminants présentent à l’observation des différences pathologiques, toutes expliquées par leur organisation.

Nous trouvons cette théorie dont nous venons de donner une analyse, un aperçu très sommaire, trop absolue surtout dans la deuxième conclusion. Si les effluves sont des causes pathogéniques, ils ne sont pas toujours les seuls ; ils peuvent, dans certains cas, agir directement ; dans d’autres, ils déterminent des affections morbides par l’influence qu’ils exercent sur les fourrages, et donner ainsi une alimentation plus aqueuse, moins alibile et de mauvaise nature.

L’influence des effluves varie suivant les animaux ; cette influence peut s’exercer directement ou indirectement comme nous venons de le dire précédemment ; nous ne nous arrêterons pas aux affections que ces agents pathogéniques peuvent engendrer, nous ne ferons qu’indiquer ou plutôt nommer les principales, les plus connues.

Chez l’homme, la fièvre intermittente est celle que l’on voit apparaître en première ligne ; elle peut être considérée comme la pierre de touche des marais ; nous l’avons assez fait connaître dans le courant de ce mémoire. La fièvre jaune, le choléra, la typhohémie sont aussi des maladies dont les effluves ne sont pas étrangers à leur étiologie.

Les marais sont plus nuisibles aux ruminants qu’aux autres herbivores ; ils donnent au mouton la pourriture ou maladie de Sologne, la cachexie aqueuse, le sang de rate, l’érysipèle gangréneux, et au bœuf le charbon, des affections de poitrine, le typhus. Le cheval est aussi frappé par les effluves qui se traduisent chez lui par des hydrohémies, la fluxion périodique, la typhose.

Le porc, le buffle, les oiseaux aquatiques sont, parmi les animaux, ceux qui résistent le mieux aux effluves. Quelques poissons ne peuvent vivre que dans les eaux vives ; mais ceux qui supportent le mieux l’influence des eaux stagnantes sont malades, prennent des chairs molles, fades et de mauvais goût, lorsque le liquide diminuant, se charge de principes nuisibles. Les animaux non acclimatés, ceux qui n’ont pas été encore habitués aux effluves, ceux qui ont été mal nourris pendant l’hiver, ceux qui, pressés par la faim, ont les vaisseaux absorbants très actifs, souffrent plus de l’influence des marais que ceux qui se trouvent dans des conditions opposées.

Il résulte de ce que nous venons de dire que le même agent pathogénique produirait des maladies bien différentes dans leur nature, dans les classes d’animaux que ces affections atteignent. On voit même des maladies différentes attaquer les animaux de même espèce dans des régions situées sous diverses latitudes. Les explications que l’on a voulu donner sur ce point n’équivalent point à une démonstration complète. Doit-on admettre des différences dans la nature des effluves ; cette nature doit-elle être attribuée aux plantes et aux animaux palustres qui se décomposent dans des marais, ayant une flore et une faune propre aux contrées où ils se trouvent placés ? Des recherches sont encore à faire sur ce point de la science qui est actuellement obscur et insaisissable.

Si, comme le rapporte notre professeur M. Lafosse, des démonstrations étaient faites, on pourrait arriver à cette conséquence que l’effluve, qui détermine une maladie, que le virus, le miasme spécifique, ou virus volatil qui la transmet, ne sont plus qu’un seul et même agent ; ne devrait-on pas voir les effluves, comme des germes primitifs qui ont besoin de passer dans l’organisme pour se développer ; devrait-on y voir une transformation du miasme au virus ; celui-là l’élément propre à former celui-ci. Nous devons attendre que le temps donne des renseignements plus amples et parvienne à nous faire connaître les secrets les plus intimes que la nature cache encore à tous nos moyens d’investigation.

L’action des effluves s’étend aussi aux plantes ; les fourrages, récoltés dans les marais, sont ordinairement composés de plantes ligneuses, insapides, peu riches en principes alibiles et souvent couvertes de vases. Les céréales craignent également les environs des eaux vaseuses ; elles en souffrent beaucoup. Les effluves rendent les grains petits, maigres, et font rouiller la paille. Une alimentation aussi pauvre ne peut donner qu’une constitution débilitante, ayant peu de puissance de réaction contre les agents miasmatiques au milieu desquels ils sont obligés de vivre. Il est bien difficile, dans la plupart des cas, de distinguer les effets de l’atmosphère de ceux des aliments.

PROPHYLAXIE.

Dès la plus haute antiquité, on a cherché à se soustraire aux effets des émanations marécageuses, des moyens hygiéniques furent prescrits par des hommes dont les noms et les écrits sont restés à la science. Hippocrate, Virgile, Végèce, qui ont rendu de grands services à la médecine et à l’agriculture, en faisant connaître les fâcheux effets des marais, se sont efforcés de faire connaître quelques règles d’hygiène, propres à diminuer l’intensité du mal ou à le prévenir. L’usage d’allumer de grands feux sur les places et dans les rues d’une ville où règne une épidémie, a été conseillé par Hippocrate et même par des médecins contemporains. Si cet usage offre quelque avantage, c’est en assainissant certains lieux et en agissant sur les causes secondaires.

Au moyen-âge, les règles d’hygiène et de salubrité furent méconnues, les marais exerçaient de fâcheuses influences. La médecine, qui était tombée entre les mains des Mèges, des Devins, des Sorciers, resta stationnaire pendant cette longue période. Tous ces ignares avaient des secrets, des pierres miraculeuses, des baguettes divinatoires, des communications avec de prétendus esprits et pouvaient par mille exorcismes, chasser ou prévenir le mal ; toute cette foule de préservatifs, dont le moindre inconvénient est de ne pas préserver, quand ils ne sont pas nuisibles, étaient strictement suivis par les gens ignorants et trop souvent dupés.

Dans ces temps, le sacerdoce, au lieu de combattre ces erreurs, les favorisait ; le clergé que l’ambition et le désir de commander dominaient, voyait dans les épidémies et les épizooties dues aux effluves, l’œuvre de quelques mauvais esprits. Aussi, à l’anniversaire de quelques saints, il y avait des distributions d’eau bénite, des processions, des invocations, des onctions d’huile sainte, pour chasser ces mauvais esprits ou pour apaiser la colère divine. Le bétail lui-même était mené devant la porte des églises pour être béni et recevoir l’eau sacrée. L’absence de lumières, d’hommes éclairés a toujours été une cause de misère et de pauvreté dans un pays. Malgré les progrès de la civilisation et de l’agriculture, il reste encore aujourd’hui beaucoup à faire pour triompher de cette incurie où se trouvent les populations rurales qu’exploitent une foule d’ignares et de charlatans qui disparaîtront avec les bienfaits de l’instruction que l’on doit s’efforcer de répandre dans les campagnes.

Quels sont les moyens que nous devons rechercher pour établir la salubrité d’un pays marécageux ou de prévenir le mal qui règne dans ces lieux ? C’est ce que nous allons faire connaître, mais très brièvement.

L’assainissement des marais est le but que l’on doit rechercher en première ligne, afin d’éloigner ces causes pathogéniques souvent dues à des accidents que l’homme, par les labeurs et par son intelligence, peut amoindrir ou détruire presqu’entièrement. Pour opérer cet heureux résultat, nous devons considérer le desséchement, le drainage, la séparation des eaux, la culture, etc.

Le desséchement des surfaces palustres concourt efficacement à la salubrité d’un pays ; il peut s’opérer par le remblai, par le drainage dont la pratique tend à se vulgariser de jour en jour. Après l’opération du desséchement, on a vu disparaître les maladies de l’homme et des animaux qui tiennent à l’influence des brouillards, à l’insalubrité de l’air, à l’humidité de la terre et à la mauvaise qualité des plantes : la fièvre de l’homme, la pourriture du mouton, et le charbon qui affecte toutes les espèces animales. On a observé dans les Îles Britanniques, que les dysenteries ont diminué et même cessé presque complètement d’une année à l’autre par suite du drainage. D’après des faits rapportés par M. Mangon, la diminution seule de la mortalité des bestiaux, suffit pour payer les frais de l’opération. C’est à ces travaux que la Sologne doit s’adresser pour obtenir l’amélioration et la prospérité de son agriculture. Mais le desséchement ne peut pas toujours s’opérer complètement ; alors, plutôt que de diminuer l’eau, il vaut mieux, au moyen de chaussées, transformer le marécage en étang, ou bien établir des canaux d’assainissement ou de navigation qui reçoivent cet excès d’humidité et peuvent avoir ainsi leur utilité. Les desséchements sont aussi favorables aux récoltes qu’aux animaux, c’est ce que l’agriculture nous enseigne ; nous n’avons pas besoin de nous y arrêter davantage.

Dans les marais mixtes, la séparation des eaux douces et des eaux salés est un moyen d’assainissement très efficace. Nous avons l’exemple de Viareggio dont les habitants, avant 1741, étaient dans un état déplorable de misère et de barbarie, et qui aujourd’hui, par la construction d’écluses opérant la séparation entre les eaux des marais et les eaux de la mer, est un des lieux les plus salubres, les plus industrieux et les plus riches des côtes de la Toscane.

La mise en culture amène la salubrité ; c’est en partie à cause de l’aménagement des pentes et de la destruction des foyers miasmatiques ; le boisement contribue aussi pour sa part à cet heureux résultat. Comme le dit M. Magne, les végétaux, en arrêtant les rayons du soleil, en absorbant les effluves, en décomposant les gaz malsains et en émettant de l’oxygène, assainissent les environs des marais. Des arbres rapprochés en lignes agissent en outre favorablement en activant les mouvements ascensionnels de l’air, en dirigeant les vents les plus fréquents sur les lieux insalubres, et en facilitant ainsi la ventilation et la dispersion des émanations délétères dans l’espace. Les lignes d’arbres doivent être disposées de manière à détourner des habitations les vents insalubres et à diriger sur les marais tous les courants d’air en général. Les plantes herbacées peuvent même être utiles ; on cite en Lombardie des contrées préservées des émanations marécageuses par des champs de maïs. Les grosses fèves, qui réussissent très bien dans les marécages, peuvent aussi contribuer à les assainir. D’autres fois, il peut être utile d’arracher des arbres qui nuisent à la ventilation ; des marais ont été assainis par des coupes de bois, faites de manière à donner passage à certains courants d’air.

Les cultures des Arabes, faites au hasard dans les parcelles de terre propre au labour, sans extirper les buissons, sans niveler les bas-fonds humides ni les anfractuosités, et presque sans plantations d’arbres, sont loin de jouir de la même efficacité assainissante que les cultures européennes.

Enfin M. H. Martinet, qui voit les effluves comme étant les véhicules d’êtres organisés microscopiques qui conservent la vie même après avoir pénétré dans les organes respiratoires, propose, pour détruire ces petits êtres, d’empoisonner les marais avec des tonnes d’arsenic[6]

Pour compléter et achever ce qui nous reste à dire sur la prophylaxie, nous allons faire connaître quelques principes hygiéniques, relatifs aux habitations, au régime, aux diverses précautions qu’il est utile d’employer contre l’influence des effluves.

Les habitations doivent toujours être hors des marécages ; si l’on construit des étables près des lieux humides, on aura égard à la direction des vents, et lors même que les constructions seraient éloignées de foyers d’infection au-delà de la distance ordinairement parcourue par les effluves, il sera prudent de ne pas faire des ouvertures de ce côté. Quand on ne peut pas prévenir la formation des effluves, il faut chercher les moyens susceptibles de rendre le corps moins sensible à une action qu’il ne peut éviter. L’usage d’une nourriture substantielle, modérément abondante, celui des toniques et des spiritueux, une habitation aérée, l’exercice pris avec modération et durant les heures où les émanations sont le plus raréfiées, la précaution de se tenir renfermé dans les circonstances opposées, l’observation rigoureuse de la propreté et autres secours hygiéniques, sont bien capables assurément de rendre des services notables quand la cause morbifère à laquelle on les oppose n’est pas fort active. L’usage, même habituel, des fébrifuges, du quinquina qui guérit avec tant de certitude les fièvres d’accès, est insuffisant pour les prévenir.

Pour les animaux, la nourriture tonique, excitante, l’usage du sel et des couvertures sont d’utiles précautions à prendre, surtout pour les bestiaux qui labourent le sol des étangs et pour ceux qui ont été nouvellement introduits dans le pays. Les troupeaux ne doivent être conduits dans les pâturages qui avoisinent des marais que lorsque le vent et le soleil ont dissipé la rosée ; le soir, il faut les ramener de suite après le coucher du soleil. Le bétail ne doit y aller qu’après avoir reçu une ration au râtelier ou avoir déjà pâturé dans un lieu sain, car chez les individus à jeun l’absorption est plus active et la force de résistance moindre. Il ne faut pas laisser reposer les animaux près des terres vaseuses, surtout le soir, et principalement s’ils ont travaillé pendant le jour.

Nous n’avons pas à rapporter ici le traitement des maladies qui peuvent naître dans les marécages et être dues à leur influence ; c’est à la thérapeutique de le faire connaître.

Enfin, pour terminer ce mémoire, nous devons ajouter qu’il est du devoir de l’autorité supérieure, souveraine gardienne de la santé publique, de prendre des arrêtés sévères et indispensablement exécutoires pour empêcher la présence des fumiers sur la voie publique ou devant les maisons, de faire combler les fossés où stagne une eau corrompue, de veiller à l’entretien des voies rurales, de ménager la pente du sol des rues, afin de faciliter l’écoulement des eaux pluviales et d’éviter les flaques d’eau croupissantes. Il serait à désirer que les habitants des campagnes fussent excités, encouragés à améliorer les systèmes de construction de leurs modestes demeures, à y faciliter l’accès de l’air et de la lumière, au lieu de ces maisons basses, froides, humides, peu spacieuses, mal aérées, où les hommes et les animaux vivent, mangent, dorment, respirent une atmosphère viciée par les émanations des fumiers ou par celles d’autres sources miasmatiques. On doit s’efforcer à encourager le drainage dans les terrains qui le demandent.

Avec toutes ces améliorations, la salubrité publique ne peut qu’y gagner, l’agriculture y doit voir un avenir brillant et un puissant mobile de sa richesse et de sa prospérité.

S. VIAUD.

  1. Rotchoux, Dict. de Méd., t. xix, p. 155.
  2. Lafosse, Traité de Pathologie, t. i, p. 51.
  3. F. Jacquot, Annales d’hygiène publique, etc., 2me série, t. ii, p. 305.
  4. Lafosse, Loc. cit., t. i, p. 49
  5. Lafosse, Loc.cit. t. i. p.51.
  6. Abeille médicale, année 1854, p. 323.