De neuf heures à minuit (Gozlan)/Suzon la cuisinière

Victor Lecou (p. 1-66).

LES PETITS MACHIAVELS.

SUZON LA CUISINIÈRE.


La neige couvrait la campagne qui s’étend de Lieursaint à Melun ; chaque arbre offrait un brillant rameau de cristal, auquel le soleil couchant venait attacher des milliers de petits lampions rouges, bleus, verts et violets. Le froid était vif et cassant. Pas un oiseau ne rayait l’espace. À des distances perdues, des lignes de fumée montaient lentement dans l’air en forme de tire-bouchons, et accusaient quelque reste de vie sur la terre muette et glacée. Quel charme n’a pas ce sommeil de la nature ! Comme l’homme, que ne viennent plus distraire le feuillage des arbres, le bruit des ruisseaux, l’éclat des prairies, le chant des oiseaux, la conversation des êtres créés, aime à rentrer en lui et se sent sérieusement heureux en goûtant ces deux puissantes jouissances du cœur et de l’esprit : se souvenir et imaginer, regretter et espérer encore ! J’ai toujours considéré l’hiver comme un oncle qui vous fait la morale, mais dont on doit hériter.

Au milieu de ces grands carrés bien nivelés et polis, où Napoléon aurait rêvé quelque plan de bataille, on distinguait, aux larges lames de lumière horizontale partie du disque solaire, des touffes d’arbres, des toits de plomb, un grand développement de murs et de grilles de fer. En approchant, le vieux château de Chandeleur se montrait, derrière sa porte, rouillée et à l’extrémité de ses triples allées de tilleuls et de marronniers, dans toute sa magnificence architecturale. Il était sombre comme la saison, et en parfaite harmonie avec le ciel gris qui lui servait de fond et de voûte. Décembre, s’il eût été seigneur de l’endroit, n’aurait pas choisi de plus convenable demeure. Pas de lumière aux deux étages dont il se couronnait sous sa toiture d’ardoise diagonale. Les deux girouettes, plantées dans le cœur de deux bouquets de plomb, gémissaient comme deux orfraies aveugles.

Le château de Chandeleur était pourtant habité par un des plus braves et des plus joyeux gardes du corps du temps de la Restauration. C’était là qu’après les plus hardies équipées le commandant Mauduit de la Vallonnière était venu cuver ses amours, ses duels, ses intrigues, nous n’ajouterons pas et ses dettes, car il avait toujours été trop riche pour en faire, malgré ses effrayantes prodigalités. On ne lui avait connu qu’un seul défaut, dont il s’était sans doute corrigé en quittant la cour, le monde et les plaisirs : c’était celui de montrer une excessive vivacité dans ses colères jalouses, de mettre un peu trop sa cravache au service de sa main, et sa main au service de ses disputes intérieures avec ses maîtresses. Chacune, d’elles pouvait dire, en indiquant une oreille déchirée, le front coupé d’une ligne bleue ou le cou estompé d’une marque nébuleuse : « J’ai servi sous le commandant Mauduit de la Vallonnière ; j’ai été aimée de lui. » Il n’était pas moins aimé, en effet, de toutes ces charmantes femmes, ses victimes. Comme elles le regrettaient en parlant de lui ! Il est vrai qu’il représentait le passé pour elles, et le passé est un si beau jeune homme ! Le commandant, c’était les bals de Saint-Cloud, de Saint-Germain et du Pecq ; les promenades enchantées de Tivoli, à travers ces petites allées de myrtes où il faisait si sombre ; les loges mystérieuses à Feydeau, les soupers chez Baleine, les folies de carnaval pendant les premières années du mariage de la duchesse de Berry, qui aimait tant qu’on s’amusât autour d’elle ; enfin, le commandant Mauduit leur rappelait vingt-cinq ans, la jeunesse, l’amour, le bonheur. Tout avait disparu ou était sur le point de disparaître, excepté le commandant, retiré dans son beau et sévère château de Chandeleur, au bout du monde bu aux portes de Paris, selon qu’il le voulait ; mais tout fait croire qu’il préférait être au bout du monde, car il allait à peine deux fois par an à Paris, et encore était-ce pour des affaires indispensables, pour donner une signature à son notaire ou se présenter chez son avoué.

On ne s’expliquait pas entièrement, par l’effet seul d’une bouderie légitimiste, cette séquestration absolue après une vie aussi accidentée que la sienne. Peu à peu, presque, tous les partisans de la branche aînée avaient fait leur soumission : ceux-ci ouvertement, ceux-là à la suite de tous les délais hypocrites à l’usage des consciences étroites. Le commandant de la Vallonnière demeurait donc évidemment loin de Paris à cause d’un motif tout à fait étranger à l’opinion qu’il professait en politique. Quel est donc ce motif ? se demandaient ses nombreux amis, ses anciens compagnons de fêtes, et toutes ces femmes charmantes dans le souvenir desquelles il n’avait pas été remplacé depuis bientôt huit ans. Encore s’il était marié, nous comprendrions ; si même il vivait dans son château avec la dernière représentante de quelque passion ; mais nous connaissons, se disaient ses amis et ses amies, toutes les passions sabrées par le commandant. Lui, grand Dieu ! s’enfermer entre quatre murs pendant huit ans avec une femme ! Mais la supposition serait encore absurde en lui accordant huit femmes, et en admettant qu’il n’aurait, eu qu’une seule année à demeurer avec elles. Il n’était pas aussi facile qu’on se l’imaginera peut-être d’arriver à un complet éclaircissement par le, fait très-naturel et très-simple d’une visite à son château de Chandeleur. Comme il n’invitait personne, personne ne croyait convenable de se rendre importun dans le but de satisfaire une curiosité qu’il aurait devinée. On regrettait donc beaucoup l’énigmatique commandant Mauduit de la Vallonnière en attendant qu’on l’oubliât.

Au moment où le soleil s’éteignait dans une mer de neige, une petite voiture s’arrêtait à la grille du château, qui s’ouvrit quelques minutes après. Le bruit des roues brisant les milliers d’aiguilles glacées amoncelées dans la grande avenue se fit entendre dans la solitude, et se perdit bientôt au milieu de l’immense silence répandu sur la campagne. La nuit d’ailleurs attachait déjà ses longs fils d’araignée aux branches noires du parc.

— Qui dois-je annoncer ? demanda un domestique au voyageur descendu de voiture.

— M, de Morieux, répondit celui-ci avec une visible hésitation. Oui, M. de Morieux.

Puis, se tournant vers son domestique, le voyageur lui dit :

— Attendons. Peut-être repartiras-tu tout seul ; peut-être nous en irons-nous ensemble. Cela dépend d’une circonstance… Donne-moi toujours mon manteau, pour que je n’aie pas l’air de m’implanter ici.

M. de Morieux achevait à peine sa phrase qu’il entendit une voix qui venait du fond de plusieurs pièces et qui chantait, sur l’air de chasse si connu sous le nom de la Saint-Hubert :

Vive ! vive l’ami Morieux !
Ah ! dois-je en croire
Mes deux
Yeux !
Vive ! vive l’ami Morieux !

— Je reste, dit aussitôt M. de Morieux à son domestique. Pars.

— Quand faudra-t-il venir chercher monsieur ?

— Jamais, dit le commandant en prenant son ami entre ses bras et en l’embrassant à plusieurs reprises.

— Je t’écrirai.

— On t’écrira, dit le commandant.

— Oui, monsieur le commandant.

— À propos, il me semble ; reprit le commandant, qu’il fait bien froid pour t’en aller à Paris à cette heure et sans avoir rien pris. Rentre ton cheval, et va ensuite te chauffer, souper et te coucher. Tu ne t’en iras que demain… Ça t’arrange-t-il, Morieux ? C’est que, si cela ne t’arrangeait pas, cela me serait parfaitement égal.

Les deux amis regagnèrent une vaste pièce placée du côté du parc, et se laissèrent tomber tous les deux dans d’immenses fauteuils de campagne, devant un feu en train de consumer une demi-voie de bois.

Dans le premier moment, ils ne trouvèrent rien à se dire, tant ils éprouvaient une joie vive et cordialement vraie à être ensemble après huit ans de séparation. Le cœur a des éclairs, mais pas de logique. Ils ne savaient par où commencer le long poëme de l’absence. Enfin, après s’être jetés une troisième fois dans les bras l’un de l’autre, M. de Morieux dit au commandant Mauduit :

— Tu es heureux, toi ?

— Ne le serais-tu pas, mon ami ?

— Ne parlons pas encore de moi. Tu es heureux, n’est-ce pas ?

— Mais oui, très-heureux.

— Tu as renoncé au monde ?

— Comme un cénobite.

— Un cénobite retiré dans un bon château.

— Excellent.

— L’été, tu pêches ?

— Oui, je pêche… qui l’aurait dit ?

— En automne, tu chasses ?

— Beaucoup.

— Ton parc est giboyeux ?

— Extraordinairement.

— L’hiver, tu te recueilles auprès de ton feu, ou bien tu visites tes voisins. De braves gens, sans doute ?

— Oui, mon ami.

— Ah ! voilà le bonheur ! tu l’as pris au gîte.

— Je le crois.

— Et tu l’as trouvé, parce que tu es devenu sage.

— Pas plus qu’un autre, mon cher de Morieux.

— Je te demande pardon, plus sage mille fois qu’un autre, que tous tes amis, que moi surtout ; tu as compris que Paris ne vaut rien à une certaine époque de la vie et quand on y a vécu comme nous. Y vivre garçon, c’est être chaque jour, chaque heure, martyr de son impuissance à suivre les autres, de plus jeunes qui viennent vous remplacer ; y vivre marié ?… mon ami, je te savais brave, aimable, spirituel, mais je ne te croyais pas du génie. Tu as du génie…

— Morieux, chez les anciens, l’hospitalité se donnait pour rien ; est-il d’usage maintenant, chez nous, de la payer d’avance par des compliments comme celui que tu m’adresses, ma parole d’honneur, je ne sais pourquoi ?

— Tu as du génie, commandant, répéta de Morieux en s’agitant comme un homme très-affligé de ne pas en avoir.

— Voyons, mon bon ami, dit le commandant en passant amicalement son bras autour du cou de M. de Morieux, qu’entends-tu par ces paroles, où je vois moins, avec raison, l’intention de me faire une flatterie que celle de te plaindre indirectement du sort. Si ce que je vais te dire te fâche, tant pis, mais je le dirai toujours. Je t’ai connu banquier.

— Oui, mon ami.

— Très-riche.

— Je suis plus riche, que jamais.

— Alors, qu’ai-je donc que tu n’aies pas, qui te fasse envie ; que je puisse te donner ? Es-tu jaloux de mes chevaux gris ? mais tu en as aussi ; de ce coup de sabre que j’ai rapporté de la guerre d’Espagne, ou de ces deux dents qui me manquent ?

— Mon ami, s’écria de Morieux, tu n’es pas marié, voilà ton bonheur ; tu ne t’es pas marié, voilà ton génie.

— C’est donc cela ?

— C’est cela, mon ami. Et n’est-ce pas assez ?

De Morieux laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et il garda cette attitude pensive jusqu’à ce que le commandant lui dît :

— Si je ne me trompe, tu as pourtant épousé une personne que tu aimais beaucoup.

— Mais pourquoi l’ai-je aimée ? s’écria de Morieux comme un homme qui peut enfin parler ; s’alléger d’un lourd et long silence, pourquoi l’ai-je épousée ? Est-ce pour sa dot ?

— Je crois qu’elle n’en avait pas…

— Pas le sou, mon ami. Est-ce pour son héritage ? mais elle n’a rien à espérer.

— Madame de Morieux, interrompit le commandant Mauduit, qui ne voulait pas se faire d’avance l’approbateur de toutes les récriminations du mari contre la femme, est une fort belle et fort aimable personne…

— Je ne dis pas non ; mais tu sais mieux que personne, mon ami, que ce n’est ni toi, ni moi, ni nos amis qui pouvions nous marier pour l’unique plaisir de ravir une jolie femme au monde et aux salons. Nous n’avons jamais fait la guerre à si haut prix.

— Sans doute…

— D’ailleurs quelle gloire raisonnable y avait-il à enlever madame de. Morieux, demoiselle, au rang plus que modeste où elle est née ?… Tu sais qu’elle est la fille d’un de mes fermiers.

— Qu’importe, si tu l’aimais ?

— Mais il importe beaucoup.

— Mais non !…

— Mais si !…

— Comment ?

— Tout mon malheur vient de là.

— Ton malheur ?

— Un malheur qui m’a fait quitter ce matin même ma maison comme un fou, comme un désespéré, comme un homme décidé à s’exiler, à se noyer peut-être, si à la douleur que j’éprouve avait dû se joindre par hasard celle d’être mal reçu chez toi !…

— Est-ce que c’était possible ? Mais dis-moi… C’est-à-dire dis-moi, si tu le juges convenable, car tu ne me dois aucune confidence…

— Au contraire. Tes conseils…

— Je n’ai pas grande expérience en ménage, mon pauvre ami.

— Heureusement pour toi ! Le cœur de l’ami me suffira.

— Alors, puisque tu le veux, répliqua le commandant en croisant les jambes, je t’écoute. Mais à propos, se reprit-il vivement en les décroisant, et en se levant, il faut souper ou dîner, et, pour dîner ou souper, il est nécessaire que je donne mes ordres. Permets.

Le commandant sonna ; un domestique vint.

— Mistral, monsieur dîne avec moi.

— Ah ! monsieur dîne avec vous.

— Oui… Qu’y a-t-il ici ?

— Mademoiselle Suzon a ordonné avant de partir…

— Il ne s’agit pas de mademoiselle Suzon, mais de nous faire à dîner. Au surplus, ajouta le commandant, voici le menu ; on l’exécutera à la lettre.

— Oui, monsieur, à la lettre.

— Des petits pâtés…

— Des petits pâtés, dites-vous ?

— Des petits pâtés, insista sèchement le commandant. Une truite saumonée.

Mistral regarda son maître avec étonnement.

— Une truite saumonée, répéta celui-ci en ajoutant : un coq de-bruyère.

— Un coq !

— Ce qu’il y a de plus coq ! Entends-tu ?

De Morieux restait méditatif ; il n’entendait pas un mot de ce que disait le commandant à son domestique.

— Mais, monsieur le commandant, le bouilli d’hier ?

— Tu le mangeras, répondit Mauduit en pinçant si vivement, l’oreille de Mistral, que celui-ci devint rouge comme une grappe de groseille de l’arrière-saison.

— Un faisan truffé.

— Un faisan ! Mais, monsieur le commandant…

— Deux faisans.

— Et truffés ?

— Bourrés de truffes comme un mortier. Entends-tu ?

— J’entends, monsieur le commandant. Mais mademoiselle Suzon avait dit pourtant qu’on arrangerait ce restant de veau…

En appuyant le pied du fauteuil sur l’orteil de Mistral, le commandant apprit à son maître Jacques aménager ses commentaires, et à ne mêler, en ce moment, aucun nom propre à la conversation.

— Après, nous aurons une entrée de champignons.

— Oui, monsieur le commandant.

— Une salade de homards.

— Mais, monsieur le commandant, il faudra aller chercher toutes ces choses-là à Paris.

— Eh bien ! dit le commandant, qui, pas à pas, avait poussé Mistral près de la croisée du salon, et assez loin de la cheminée pour que de Morieux n’entendît presque rien ; on ira à Paris, on ira à Paris.

— C’est bien loin ; il est tard.

— On prendra des chevaux à la poste.

— Des chevaux de poste pour un homard.

— Pour mon plaisir.

L’oreille gauche de Mistral subit le pincement douloureux de l’oreille droite.

— Ce n’est pas tout.

— Quoi encore, monsieur le commandant ?

— Je veux les plus beaux fruits de Chevet ; quelques ananas…

— Mademoiselle Suzon avait dit que les noix qui sont dans le grenier, et qui commencent à moisir, seraient mangées…

— Te tairas-tu ?

— Je me tais, monsieur le commandant.

— Pour vins, nous aurons du volney, du chambertin, du château-margaux, du champagne et du vin du Rhin.

Mistral, qui était Marseillais, comme son nom l’indique, fit un signe de croix.

— Et des liqueurs à l’avenant.

— À l’avenant ! murmura. Mistral, qui crut qu’à l’avenant était le nom d’une liqueur très-chère et très-rare.

— Va-t’en maintenant.

Bouleversé, Mistral se retirait ; le commandant le rappela.

— Nous souperons à onze heures.

— À onze heures !

— Oui, monsieur Mistral.

— Vous ne vous coucherez donc pas à neuf heures ?

— Apparemment, , admirable, et stupide Marseillais, digne de représenter au côté droit de la Chambre, près des marchands de sucre, ton honorable département.

La tête basse, la stupéfaction écrite sur tous les traits, Mistral sortit du salon pour aller remplir les ordres du commandant, ordres qui effrayaient son imagination, troublaient ses habitudes, à ce point qu’il se retourna pour s’assurer que c’était bien son maître de tous les jours qui les lui avait donnés.

— Nous souperons à onze heures, Morieux, dit le commandant à son ami en reprenant sa place auprès de lui.

— Quand tu voudras.

— Maintenant, je t’écoute. Allume d’abord ce cigare.

Et de Morieux continua, ainsi le récit de ses tribulations conjugales :

— Tu comprends donc, commandant, que je n’ai épousé Lucette ni pour sa beauté, quoiqu’elle soit réelle, ni pour sa fortune, ni pour ses espérances, ni pour lien de ce qui fait aujourd’hui qu’on se marie à Paris quand on a mon nom et ma position sociale. J’étais fatigué, harassé du monde…

— Comme moi, murmura tout bas le commandant.

— Fatigué de la vie de restaurant…

— Comme moi.

— Fatigué, accablé des soirées au club, à l’Opéra, dans les cercles…

— Comme moi.

— Lassé du jeu, des intrigues des autres et des miennes.

— Comme moi, toujours comme moi.

— Accablé, ennuyé des succès mêmes que j’obtenais de mes quelques avantages d’homme riche, d’homme lancé, et peut-être aussi d’homme assez agréable, puisqu’il faut tout dire dans cette confession…

— Toujours comme moi.

— Mais toi, s’écria de Morieux, toi, tu ne t’es pas marié, et moi… Enfin, je poursuis. J’avais trente-huit ans ; continuer la vie que nous menions depuis douze ou quinze ans me paraissait aussi impossible qu’il nous aurait paru impossible d’y renoncer lorsque nous étions en train d’en jouir. D’ailleurs nos amis se détachaient l’un après l’autre de ce faisceau que nous formions et que nous pensions si follement devoir toujours se tenir debout et fleuri comme un mai de village. Constantin occupait son consulat en Amérique, de Rostainger ne quittait plus ses terres de la Bourgogne, Villefeuille se mourait du foie ; Champloux, l’excentrique Champloux, avait été obligé, depuis la mort de son oncle, de se mettre à la tête de sa manufacture de Choisi-le-Roi ; toi-même, tu préludais déjà à l’exil où tu as fini par te confiner : qu’allais-je devenir ? et puis… et puis…

— Et puis, il faut bien le dire, interrompit le commandant, et puis tu avais trente-huit ans ; et, quand a comme nous tenu longtemps la campagne, vieilli au service, trente-huit ans vous font trouver l’oreiller agréable et le coin du feu fort doux ; je sais qu’il y a des exceptions.

— C’est parce que je n’étais pas une de ces exceptions, c’est parce que je ne voulais pas en être une, car on est un peu ce qu’on veut, que je ne me sentais pas le courage de vivre en garçon : toi, tu as eu cet admirable courage…

— Ne parlons pas de moi.

— Monsieur, vint dire tout bas Mistral à l’oreille du commandant, mademoiselle Suzon a emporté la clef de l’armoire où est le sucre.

— Je crois que celle-ci ouvre cette armoire. Tiens, sers-t’en et sors.

— Il fallait bien…

— Va-t’en !

— Oui, monsieur.

— Ne te gêne pas, commandant ; un maître de maison n’a pas de permission à demander.

— Non, ce n’est rien : une femme de confiance que j’ai ici pour diriger le château est allée pour quatre jours à Melun, et les domestiques ne savent rien faire quand elle n’est plus là. Mais continue.

— La fille d’un de mes fermiers, Lucette Vernon, était venue quelquefois chez moi pour me payer les rentes de son père. Sa naïveté, sa grâce villageoise, son charmant naturel ; sa modestie, m’avaient frappé. Lorsque je vins à m’occuper sérieusement de ménage, je dus, tu le supposes, passer en revue non pas les femmes que j’aimais de plus, car nous en étions arrivés à ne pas aimer beaucoup, tu le sais, commandant.

— Ce n’est que trop vrai.

— Eh bien ! je te dirai, pour abréger ce récit, que je n’en vis pas, parmi celles qui pourraient peut-être m’aimer, de plus convenablement placée que Lucette Vernon. Elle m’aimerait pour moi, j’avais été très-utile à son père pendant trois mauvaises années de récolte ; j’avais fait avoir à sa mère un débit de poudre rural ; c’est grâce à moi que son frère avait été libéré du service militaire ; enfin, en l’épousant, je lui reconnaissais deux cent mille francs, et lui donnais pour faire son trousseau vingt mille francs comptant.

— Paysanne, épouser un gentilhomme riche, qui fait de la banque pour se distraire, qui possède, car tu as cela au moins, trente mille livres de rente, c’est faire un assez beau rêve. Mais ce que je ne comprends pas, mon cher de Morieux, poursuivit le commandant, c’est que tu aies fait sans amour, sans violent amour de ton côté, un pareil mariage.

— Mon cher, l’amour serait venu, j’en suis sûr, sans ma mauvaise étoile.

— Ah ! il y a une étoile ? Et où la places-tu ? Voyons cette étoile.

— Ce qui me fit faire ce mariage est la même cause, mon ami, qui rend si cher à l’homme qui a longtemps voyagé le coin du foyer ; la cause qui porte naturellement l’homme qui à fait excès du vin à boire de l’eau ; la cause qui veut que toi-même, car je te citerai toujours comme exemple, sois venu ici te reléguer, au milieu de deux ou trois forêts, à six lieues de Paris, et au fond d’un vieux château à machecoulis. Les femmes du monde m’avaient blasé ; une femme de la campagne, pensai-je, me soufflera une seconde vie, changera mes horizons, comme disent les poëtes, et d’autres sensations me rendront le cœur meilleur et l’esprit plus content. Enfin j’avais arrêté d’épouser une femme, simple. Qui mieux choisir que Lucette ? Pour que ma transformation fût complète, je me promis de me faire simple comme elle dans la vie nouvelle que j’allais lui devoir. Ceux qui le trouveraient mauvais détourneraient la tête. Je résolus, en l’épousant, de voir ses parents, de me lier le plus intimement possible avec son père, le fermier, avec son oncle, qui a une scierie de planches sur l’Étampes, avec ses cousins, des meuniers, des marchands de blé, des marchands de fourrages. Tu souris…

— Un peu… Je vois venir…

— Tu ne vois rien venir, je te l’assure. Enfin j’épousai Lucette Vernon.

— Te voilà en plein fourrage, comme tu le désirais.

— Comme je le désirais. La lune de miel…

— Monsieur, vint, dire une seconde fois Mistral au commandant, mademoiselle Suzon a aussi emporté la clef de l’armoire où l’on met l’huile et les épiceries.

Après avoir jeté à Mistral un regard qui l’eût fendu s’il eût été de marbre, le commandant lui dit, toujours sans être entendu de M. de Morieux :

— Qu’on aille acheter de l’huile au village, et délivre-moi de toi.

Mistral se retira très-peu rassuré.

— Tu disais donc que la lune de miel… reprit le commandant, cherchant à déguiser le plus possible la contrariété sous-marine que venait de lui causer Mistral.

— Que la lune de miel fut du meilleur miel, du miel de Narbonne. Mon bonheur le plus doux, le plus vrai, le plus grand, je te l’avoue, fut de voir ma femme ne prendre aucun plaisir au luxe, à la splendeur, dont elle se trouva tout à coup environnée et comme submergée. Il me sembla qu’elle regarda en pitié, qu’elle foula pour ainsi dire aux pieds, pour me servir de l’expression consacrée, les pompes du monde et ses magnificences. Allons, me dis-je, elle a fait la moitié du chemin qui doit nous mener tous, deux à une félicité parfaite. Elle est d’une admirable simplicité. Il me reste à faire maintenant l’autre moitié du chemin, et je vais la faire. Tandis que ma femme est en train de dédaigner les séductions d’une société que j’ai dû lui montrer pour que la curiosité ne lui donnât pas plus tard le désir de la connaître, désir toujours dangereux quand il a été maladroitement comprimé, je vais, moi, de mon côté, compléter notre double éducation. Et je me rapprochai, ainsi que je me l’étais promis, de ses parents et de sa famille, bonnes gens, gens de la campagne. Je laissai ma femme à Paris, et j’allai résider avec quelque régularité au milieu de mes fermiers, m’associant à leur négoce, me familiarisant avec leurs habitudes, me levant de bonne heure, me couchant comme eux après la veillée, m’initiant enfin aux hommes et aux choses de cette autre société dont je voulais faire la mienne. L’apprentissage fut rude, mais j’espérais qu’il me récompenserait plus tard de ma patience, de mon dévouement, au bout duquel je voyais une existence calme, saine, heureuse, pour ma femme et pour moi. Cela valait bien quelques années de courage, quelques efforts de résignation.

— Quel âge avait ta femme quand tu l’as épousée ? demanda le commandant.

— Seize ans.

— En sorte que, lorsqu’elle a eu dix-huit ans, tu en as compté quarante ? dirait Mistral ou M. de la Palice.

— Mais oui.

— Ah ! mon ami !

— Tu crois deviner, commandant ?

— Je te devine. Couvre-toi.

— Tu ne devines pas du tout.

— Ainsi, tu n’es pas ?…

— Non…

— Je ne suis que marié.

— Que marié ?

— Ne trouves-tu pas que c’est assez ?

— Alors, je ne devine pas.

— Écoute, commandant.

— Si je t’écoute !

Mistral entra pour la troisième fois au salon. La moustache pommelée du commandant se hérissa. Il se leva, et alla vers la porte pour empêcher son épouvantable Marseillais de s’approcher de la cheminée.

— Qu’y a-t-il encore ?

— Il y a…

— Parleras-tu, bouche du Rhône ?

— Il y a, monsieur, qu’il n’y a plus de bois pour faire le dîner, plus de braise, plus de charbon.

— Qu’est-ce que c’est qu’une pareille plaisanterie ?

— Monsieur sait bien…

— Qu’est-ce que je sais ?

— Que mademoiselle Suzon ne laisse jamais les combustibles à notre disposition.

— Elle aurait aussi emporté les clefs du bûcher ?

— Oui, monsieur.

— C’est trop fort !

— Oui, monsieur, c’est trop fort.

— Qui te demande ton avis ?

— Je croyais…

— Comment faire ?

— On ne vend pas de bois ici…

— Enfonce la serrure du bûcher.

— Oui, monsieur.

— Écoute pourtant, Mistral, ajouta avec hésitation le commandant Mauduit.

— Je vous écoute, monsieur.

— Tâche qu’on ne voie pas trop que la serrure a été forcée.

— C’est bien difficile, monsieur le commandant.

— Faites comme vous l’entendrez. Demain, on fera venir un serrurier.

— De cette manière, dit Mistral, mademoiselle Suzon ne s’apercevra pas du gâchis.

— Imbécile ! qui est-ce qui te parle de mademoiselle Suzon ? Qu’a-t-elle à voir en ceci ?

— Rien, monsieur, rien…

— Est-on allé à Paris chercher les comestibles que j’ai indiqués pour le souper ?

— Vos gens sont à Paris en ce moment. Nous les attendons dans une heure.

— C’est bien. Tenez prêts les feux de la cuisine, puisque vous avez maintenant du bois et du charbon.

Mistral s’estima heureux d’être quitte à si bon marché de sa troisième apparition.

— Je me trompais, poursuivit de Morieux, quand je comptais recevoir ici-bas la récompense de ma peine, de celle que je prenais pour devenir fermier, marchand de bestiaux, de fourrages et de grains, comme mon noble beau-père et les excellents parents de ma femme. Il y avait à peu près trois ans que je menais cette vie pastorale, rurale et frugale, loin de Paris, où je ne venais guère que tous les quinze jours pour passer une semaine avec Lucette, lorsqu’une fois la fantaisie me prit d’aller la voir sans lui annoncer ma bonne visite.

— Ah ! diable ! dit le commandant.

— Il était environ neuf heures du soir. J’entre chez moi en guêtres de cuir, en paletot de cuir laine, en chapeau rond, en gants de peau de lapin, Dieu me pardonne ! et avec une barbe de quatre jours. Et crotté ! Il avait plu depuis midi, et j’avais fait une partie de la route à cheval. Figure-toi dans quel état j’étais. Au bout du compte, j’étais comme un fermier que j’étais. Je traverse le corridor de mon hôtel, et que vois-je ? des pots de fleurs posés sur chaque marche de l’escalier, des bougies partout. Me serais-je trompé de maison ? Mais non, je reconnais mes domestiques. Ils sont en livrée neuve. Eux, c’est autre chose, ils me reconnaissent à peine. « Ah çà ! leur dis-je, qui fête-t-on ici, s’il vous plaît, bonnes gens ? — Qui ? mais tout le monde. Vous donnez une grande soirée. — Je donne une grande soirée ? — Oui, monsieur, les voitures vont venir dans une heure. Hier, vous avez aussi donné un grand souper. D’ailleurs, toutes les semaines il y a pareille fête chez vous. — Toutes les semaines ! — Oui, monsieur. — Et depuis combien de temps ? — Depuis deux ans environ. » Je croyais rêver. La phrase est très-banale, mon cher commandant, mais je n’en sais pas de plus vraie pour peindre ma situation d’esprit en ce moment. « C’est parfait, dis-je aux domestiques ; conduisez-moi vers madame. — Impossible en ce moment, madame se fait coiffer. — Mais non, dit un autre valet du haut de l’escalier, le coiffeur est parti depuis un quart d’heure. — En ce cas, conduisez-moi vers madame. — Ah ! non, dit le second valet, celui qui venait de parler : madame est en train de répéter son fameux pas avec son maître de danse ; et elle ne veut pas qu’on la dérange quand elle étudie ; elle répète un pas fort difficile qu’elle doit danser ce soir. — Ah ! madame apprend à danser. — Oh ! monsieur, madame danse à ravir, vous la verrez ce soir. » Comme traqué entre les appartements de ma femme, où je ne pouvais pas entrer, et les, personnes qui arrivaient, je courus dans la cuisine pour me cacher et attendre que ma femme voulût me recevoir.

— Quelle révolution ! mon pauvre Morieux.

— Foudroyante, mon bon ami. Enfin je suis introduit auprès de ma femme, qui s’excuse de son mieux en me disant qu’elle ne savait pas que je dusse venir, que sans cela… que, d’ailleurs, je suis le bienvenu. « Faites comme chez vous », me dit-elle en souriant, à moi planté devant elle, dans le costume que je t’ai décrit. J’avais l’air d’un fermier de la Beauce ou du Gâtinais venant à une heure indue lui payer son fermage. Je pus pourtant lui dire : « Est-ce bien vous ? — Comment ! si c’est moi ? Je suis moi comme vous êtes vous. — Mais vous voilà une femme du monde ? — Pas tout à fait. » Je t’assure, cher commandant, qu’elle était modeste dans sa réponse. Ma femme était éblouissante de beauté, de jeunesse, de distinction, belle autant que j’étais affreux. Les rôles étaient changés. « Mais, madame, je vous ai épousée pour votre simplicité ! m’écriai-je. — Et moi, mon ami, me répondit-elle, pour votre bon ton, pour votre excellent goût, pour votre esprit, pour vos manières, que je me suis efforcée d’imiter, je n’ose pas dire acquérir. » Et, ayant dit cela, elle me tendit une charmante main divinement gantée, où il me fallut un effort surhumain pour laisser tomber la mienne gantée de peau de lapin. Elle reprit doucement, et d’une voix agitée par le plaisir qui l’appelait, l’attirait dans ses salons : « Je ne vous ai pas contrarié lorsque vous avez voulu devenir gros fermier ; pourquoi trouveriez-vous mauvais, mon bon ami, que je sois passée grande dame ? Où est le mal ? » Commandant, qu’aurais-tu fait à ma place ?

— Le coup est trop extraordinaire pour qu’on n’en soit pas étourdi. Je ne sais ce que j’aurais fait. Et toi, enfin, quel parti pris-tu ?

— Je me résignai, non pas à me montrer à la soirée de ma femme, mais à rester, cette nuit-là chez moi. Je me plaçai derrière une porte en glace à travers les rideaux de laquelle je voyais tout sans être vu ; ce léger obstacle ne m’empêchait pas non plus d’entendre. La soirée fut extrêmement brillante. Je ne te la décrirai pas ; nous avons assez vu de soirées ; mais ma femme surpassa tout ce que dans notre temps nous avons connu en amabilité, coquetterie du monde, intarissables agréments d’esprit, éclat, facilité de maintien ; elle chanta à ravir, dansa à ravir… ma femme, qui avait appris à chanter et à danser !… et cela sans cesser de faire les honneurs de sa maison avec la dignité et l’expérience d’une douairière ! Comment avait-elle appris tout cela ?

— Parbleu ! pendant tes absences, pendant que tu t’exerçais à devenir fermier.

— En trois ans, mon ami ; mais en trois ans !

— Au besoin, mon cher Morieux, elle l’eût appris en trois mois, en trois jours ! les femmes !

— Mais la mienne, mon ami ! Tu comprends, commandant, que le lendemain je cherchai à savoir si la révolution morale était aussi profonde que j’avais lieu de le craindre. Je ne me convainquis que trop de la justesse de mes craintes. Ma femme était une autre femme, comme moi j’étais devenu un autre homme. Je lui demandai si elle comptait continuer le genre d’existence dont elle m’avait offert la veille un si brillant échantillon. Sa réponse fut nette. « Depuis que j’ai l’honneur de porter votre nom, me dit-elle, je ne mène pas une autre existence ; c’est la vôtre, c’est celle de tous vos amis, de leurs femmes ; avec lesquelles vous m’avez mise en rapport pour les imiter, je présume. Quant aux talents d’agrément que j’ai acquis, je n’ai souhaité de les avoir que pour vous faire honneur. Les posséder m’a paru l’accomplissement d’un devoir commandé par l’obscurité de ma naissance ; c’est une espèce de dot que j’ai voulu vous apporter après le mariage. — C’est très-bien, madame, répondis-je, continuez donc à vivre de la même manière, puisque vous vous justifiez si bien ; mais permettez-moi de ne pas changer non plus la mienne. — Puisqu’elle vous plaît… — Oui, elle me plaît, » répliquai-je avec humeur. Et depuis lors, mon ami, devant ma femme, aux yeux de laquelle je n’ai pas voulu jouer le rôle d’un homme qui s’est imposé la tâche de changer de caractère, de mœurs, de costume, sans autre profit que de lui paraître souverainement bête, devant mes amis qui m’auraient trouvé encore plus ridicule, devant le monde, ce monde que tu connais aussi bien que moi et qui ne pardonne pas, il m’a fallu persister dans le travestissement que j’avais pris pour me placer au niveau de ma femme, c’est-à-dire conserver mon caractère et mes habitudes de fermier. Depuis cinq ans, je joue cette comédie ; mais le rôle m’écrase, il me rend tantôt stupide, tantôt furieux. Mon caractère s’est aigri, celui de ma femme n’est pas devenu meilleur ; elle s’est créé un monde, une société à part. Dans ce monde, je suis forcément lourd, déplacé, triste, malheureux, prêt à chaque instant à revenir, fût-ce au prix de ma honte, à mon ancien genre de vie, pour montrer à ma femme que je puis encore lui donner des leçons d’élégance, de bon ton, ou bien à la renvoyer, comme je l’en ai menacée l’autre jour, à sa charrue, à sa ferme, à son troupeau. C’est mal, très-mal, je le sais, commandant ; mais, si tu étais dans ma peau, tu saurais ce que j’ai enduré pour en venir là.

— Je ne dis pas…

La figure du commandant se rembrunissait depuis quelques minutes.

— Et tu ne sais pas tout !

— Quoi donc encore ?

— Ce matin, elle m’a demandé d’aller au bal de la cour.

— Eh bien ?

— Est-ce que je puis aller à la cour, moi ? à un bal des Tuileries ! Après huit ans du métier que je fais, moi endossant l’habit à la française, chaussant l’escarpin verni, étalant le bas de soie… Ah ! comme on rirait… Et je ne veux pas qu’on rie ! « Puisque vous refusez de m’accompagner, m’a dit alors ma femme, je me présenterai toute seule, comme une veuve ou comme un phénomène… » Et elle s’est mise à rire, mais à rire d’une manière si impertinente, si mortifiante pour moi, que… j’ai levé la main sur elle ; sur-le-champ elle a demandé la séparation. « Vous l’aurez tout de suite, madame, lui ai-je répondu, car je pars, je m’éloigne de Paris aujourd’hui même. Votre père, que je verrai, vous dira le sort que je compte vous assurer. » Et je l’ai quittée ce matin ; et voilà pourquoi je suis ici en ce moment. Oui, voilà pourquoi… Pouvais-je vivre plus longtemps ainsi ? dis, mon ami. Ai-je bien fait ?

Les deux amis se regardèrent ensuite ensuite en silence.

De Morieux paraissait accablé sous le poids du passé qu’il venait de soulever, afin que son ami le commandant s’en rendît un compte exact et jugeât impartialement sa conduite. Il avait mis à jour le fond de sa conscience ; il attendait une opinion. De Morieux était à peu près de l’âge du commandant ; mais, quoiqu’il eût été à trente ans beaucoup mieux que lui, plus joli et plus élégamment tourné aux yeux des femmes, aujourd’hui, à quarante-six ans, il paraissait infiniment plus fatigué. Son étoffe, s’il est permis de risquer cette image, était plus, passée de mode parce qu’elle avait-été trop à la mode. Le riche banquier, ce beau de la Restauration, avait maintenant les yeux, qu’il avait auparavant d’un bleu fier, clairs comme des perles trop longtemps exposées aux feux des soirées ; perles encore, mais considérablement diminuées de valeur. Ses cheveux grisonnaient beaucoup autour de son front, pur cependant de toute forte ride ; son nez, qu’on trouvait autrefois charmant de finesse et de pente, busquait avec trop de saillie, et ses dents, belles encore, bleuissaient légèrement sous leur superbe émail un peu entamé par la lime du dentiste. Sa figure avait grossi, et, comme, la majesté ne pouvait entrer dans les lignes étroites de son contour, elle devenait d’année en année plus ample que noble. De Morieux n’avait pas engraissé de façon à disparaître, à s’envaser dans un fâcheux embonpoint ; il était pourtant loin de ressembler au délicieux : cavalier de 1834, et surtout de 1828. D’une taille moyenne, il ne s’était ni aplati, ni voûté : il avait subi des altérations, pas de dégradations. Sans la négligence des dernières années, il aurait lutté avec des chances avantageuses contre l’âge ; mais il avait mis tellement en oubli les soins si impérieux du costume, lui si élégant jadis, que Humann, son tailleur, et le roi dans l’art d’habiller, Humann, qui ne dédaignait pas de le consulter sur les modes, sur les coupes d’un habit ou le dessin nouveau d’une redingote, aurait rougi et l’aurait maintenant renié. Ruine, mais ruine d’un palais, de Morieux attestait encore l’homme de goût par la finesse de ses pieds, la délicatesse de ses mains charmantes, et surtout par un ton exquis dans les manières.

Quant au commandant Mauduit, il était d’une constitution trop nerveuse pour n’avoir pas repoussé avec plus de succès que son ami l’assaut de ces quarante mille hommes qu’on appelle quarante ans. Il les portait sans doute, mais en Hercule. Ses cheveux gris ne donnaient que plus de valeur aux noirs ; ses yeux s’étaient enfoncés, mais ils flamboyaient toujours. Son nez, un peu large à la base, ne déparait pas son visage mâle, très-inégalement barbu : il avait conservé les grosses moustaches, la barbe et la moitié de ses formidables favoris de garde du corps. Cette barbe, qui plaisait tant autrefois aux femmes délicates que réunissait le spirituel docteur Alibert dans son coquet entresol des Tuileries, avait à présent des reflets nombreux, rouges, dorés et blancs, qui ne déplaisaient pas ; c’était une forêt d’automne. Et ces deux ou trois dents brisées, qui le défiguraient à vingt-cinq ans, lui seyaient à quarante-six ans, autant que ce valeureux coup de sabre qui lui descendait du front jusqu’aux lèvres, en touchant au nez. Son bégayement, très-léger du reste, et causé en partie par la lacune de ses dents et la fente martiale de ses lèvres, donnait une pointe d’originalité à sa conversation. Beaucoup plus grand que de Morieux, car il avait près de cinq pieds huit pouces, il portait la poitrine arrondie et en avant comme un major prussien. Il avait gardé du service militaire et tout royal d’officier des gardes du corps des mouvements brusques, mais nobles. Il tenait bien ses bras, regardait avec fierté, et pourtant sans la moindre impertinence, autour de lui. C’était l’homme fort, l’homme prêt à tout, excepté au mal. On sentait que sous Louis XIV, Henri IV, François Ier, et peut-être Philippe-Auguste, il y avait eu des Mauduit de la Vallonnière taillés ainsi, forts de cette force, beaux de cette beauté un peu inquiétante pour une société bourgeoise comme la nôtre, mais nécessaire quand il faut faire rouler des Allemands dans un fossé ou couper en deux des Anglais.

— Mon opinion, dit-il à son ami, mon opinion, tu veux la connaître ? tu vas la savoir… D’abord buvons un verre de cette absinthe suisse que je te recommande. Le commandant, sans quitter son fauteuil, ouvrit une petite armoire placée près de la cheminée et en tira un plateau chargé d’un carafon d’absinthe et de plusieurs verres. Il épancha la liqueur vivifiante et aromatisée ; quand lui et de Morieux en eurent bu, lui par habitude, de Morieux pour s’étourdir, il dit avec un ton de conviction fort extraordinaire chez un homme qui n’a pas connu les douceurs du mariage :

— Non-seulement je t’approuve d’avoir quitté ta femme ; avec laquelle tu ne pouvais plus raisonnablement rester, mais, vois-tu, je t’avoue aussi qu’il faut avoir une patience archichrétienne pour ne l’avoir pas fait plus tôt. Mais les hommes, toi, moi, tous les autres, nous avons plus de pour de ce qui est faible que de ce qui est fort. Nous mangerions un géant et nous tremblons comme de véritables canards devant cette feuille de papier de soie qu’on appelle femme. Raisonnements, conseils, rien n’y fait. Vous avez beau vous armer de toutes pièces, elles soufflent et vous tombez. C’est bête ! c’est stupide ! parole d’honneur ! À quoi cela nous sert d’avoir la barbe au menton, des nerfs, des poignets de fer, de la tête, pour venir fondre à quarante-six ans comme un tas de neige devant une femme ? Si je t’approuve ? répéta le commandant en serrant contre lui son ami de Morieux touché de cet assentiment ; je te bénirais, si je savais comment on bénit.

— Et encore tu n’es pas marié, mon cher ami, reprit de Morieux ; que ne dirais-tu pas si tu l’étais !…

— Je devine assez comment les choses se passent dans ce régiment-là.

— Maintenant que tu m’as pleinement approuvé, dis-moi ce que je dois faire.

— D’abord ne rien changer à ta détermination. Ta femme, sans cela, te ferait avaler ses vieux gants. Que faire, dis-tu ? Tu es riche, il faut voyager.

— Voyager ? mais on revient.

— Eh bien ?

— C’est comme si l’on n’était pas parti.

— Sans doute.

— Vis en garçon, alors.

— C’est plus sage.

— Oui, vis en garçon.

— Comme toi, n’est-ce pas ?

— Comme moi… ou comme d’autres.

— Non, comme toi. Mais c’est le ciel, ce château. Qu’on est bien ici ! quel repos d’esprit ! quel calme. Pas de maîtresse qui te ruine et pas de femme qui te tyrannise ; mais tu es un demi-dieu, commandant.

— J’ai bien mes ennuis aussi, Morieux.

— Les ennuis qui résultent de la satiété, d’un trop grand contentement.

— Pas du tout.

— Allons donc ! Je devine tes ennuis ; des fermiers qui ne te payent pas, n’est-ce pas ? des domestiques qui quelquefois font mal leur service. Piqûres de mouches que cela.

— J’ai d’autres mouches…

Mistral parut de nouveau, mais, dès qu’il le vit entrer, le commandant, qui redoutait ses aparté, se dirigea vers lui.

— Qu’y a-t-il encore ?

— Ça marche.

— Nous souperons bientôt ?

— Oui, commandant. Mais…

— Mais quoi ?

— J’ai fait apporter de Villeneuve-Saint-Georges du beau poisson.

— Ensuite ?…

— Mais les pêcheurs sont, là, et je ne puis pas les renvoyer sans les payer. Il me faut douze francs.

— Il te faut douze francs ?

Le commandant fouilla dans toutes ses poches, dans celles du gilet et dans celles du pantalon ; il ne parvint à réunir que six sous.

— Mademoiselle Suzon, demanda-t-il à Mistral, n’a donc rien laissé pour la dépense du château ?

— Non, monsieur, puisqu’elle a compté sur ce qui restait au garde-manger.

— Eh bien ! donne ces douze francs aux pêcheurs.

— J’attends que vous me les donniez d’abord.

— Dis-leur de repasser.

— Mais, monsieur le commandant, ils viennent de Villeneuve-Saint-Georges.

— Attends un instant,

Et le commandant Mauduit se mit alors à se promener à grands pas dans le salon, préoccupé, horriblement contrarié, mâchant ses moustaches ; enfin il dit à Mistral :

— Crois-tu que ces pêcheurs auraient à me rendre sur un billet de mille francs ?

— Mille francs ! où diable les prendraient-ils ?

— J’en suis très-fâché pour eux, dit le commandant encore plus fâché que ceux qu’il supposait devoir l’être ; mais je n’ai que des billets de banque de mille francs dans mon secrétaire. S’ils n’ont pas la monnaie de mille francs, qu’ils reviennent demain au château.

— Mais…

— Allons, laisse-moi.

Le Marseillais, qui avait des raisons en foule pour tanner son bon maître, ainsi qu’on le verra plus tard, s’en alla, et il fallut bien qu’il fît accepter aux pêcheurs de Villeneuve-Saint-Georges de revenir le lendemain au château de Chandeleur chercher leur argent. La préoccupation du commandant Mauduit pendant tous ces dialogues à voix basse avec Mistral avait été horriblement pénible ; il tenait par-dessus tout à ce que pas un mot n’arrivât jusqu’aux oreilles beaucoup trop distraites pour cela de son ami et de son hôte.

Quelques minutes après, Mistral reparaissait au salon, mais cette fois pour ouvrir les deux battants de la porte, et porter, avec l’aide d’un valet, jusqu’auprès de la cheminée, la table toute servie.

— Enfin nous souperons ! s’écria joyeusement le commandant.

Morieux, la tête appuyée à l’angle de la cheminée, paraissait indifférent à ce que lui disait son ami, quand tout à coup un violent coup de sonnette retentit à la grille du château.

À ce bruit, Mauduit resta interdit.

— À dix heures et demie, murmura-t-il, qui donc viendrait ?

La sonnette fut agitée plus fort, beaucoup plus fort, et l’on eût dit des gens qui prenaient plaisir à faire beaucoup de bruit pour éveiller ou pour exciter les valets du château.

— Diable ! s’écria le commandant dont l’étonnement, mêlé d’inquiétude, n’échappa pas à de Morieux.

— Il serait original, mais il ne serait pourtant pas tout à fait impossible, dit celui-ci, que Sara eût mis son projet à exécution. J’en ai peur.

— Qu’est-ce que tu dis donc de Sara ?

— Je dis ce que j’ai oublié de te dire. Je m’aperçois qu’il est temps. Cet après-midi, en traversant les boulevards, ma voiture s’est croisée avec celle de Sara.

— Mais quelle Sara ?

La cloche carillonna de plus belle, tandis que les domestiques couraient ouvrir.

— Sara ! ton ancienne maîtresse Sara !…

— Après ? Et quel projet avait-elle ?

— Elle m’a dit : « Où vas-tu ? » J’ai répondu : « Chez Mauduit. — À son château ? — Oui. — Il reçoit donc ? — Je n’en sais rien. — Eh bien ! dis-lui que j’irai aussi ce soir. »

— Voilà une ébouriffante surprise ! s’écria le commandant, dont l’exclamation fut au même instant couverte par le bruit de deux coups de pistolet tirés dans la grande avenue.

— C’est elle ! il n’y a plus à en douter, dit le commandant. Je reconnais là sa manière de s’annoncer.

La porte du salon s’ouvrit avec fracas. Sara, deux de ses amies et un vieux jeune homme râpé, entrèrent en même temps.

— Quel rêve ! s’écria Mauduit, qui ne se défendit pas d’un mouvement de joie en voyant une femme, jeune encore, qui lui rappelait ses dernières belles années, ses vendanges d’automne, ainsi qu’il les appelait.

— Sara !

— Commandant, laisse-moi t’embrasser neuf fois, et permets-moi de te présenter deux jeunes personnes auxquelles j’apprends à aimer : Paillette et Tabellion, et monsieur, qui est mon fou de cour, que tu connais déjà, comme chauve et carliste. Après le dessert, nous verrons si nous avons plus ou moins vieilli. À table ! à table ! puisqu’il y a table.

Le cri de Sara fut un ordre. On ajouta des couverts aux couverts ; malgré les observations de Mistral, qui marmottait toujours aux oreilles de son maître : Monsieur, je n’ai pas la clef, et à qui son maître répondait toujours : Enfonce, enfonce la porte !

Le domestique marseillais lançait lyriquement les yeux au ciel comme pour dire : Comment tout cela finira-t-il ?

Lorsqu’on fut à table, Sara, semblable aux grands acteurs lorsqu’ils jouent, remplit, comme on dit la scène. Sara avait alors trente-quatre ans, quoiqu’elle prétendît, avec un aplomb admirable, n’avoir que vingt-cinq ans. Elle prenait de l’embonpoint, mais l’embonpoint ragoûtant des belles femmes de Rubens. Blanche, le teint clair et rose, le nez au vent, les dents éblouissantes, les cheveux d’un châtain magnifique, le sein résolu, les bras un peu forts, la taille fine, le regard instruit de toutes les choses charmantes qu’on lui avait apprises ; elle plaisait, elle amusait, elle allait aux sens comme lorsqu’elle était enfant elle allait au sein de sa nourrice, sans penser ni à bien ni à mal. Elle avait aimé des gens de lettres, des gens de qualité, des gens riches, mais surtout des gens d’esprit. Elle adorait l’esprit ; elle en avait beaucoup, ce qui lui faisait comprendre bien des faiblesses. Aussi menait-elle presque toujours avec elle son homme d’esprit, une espèce de Diogène qui couchait sur son canapé quand il était trop ivre pour rentrer chez lui, ou plutôt chez les autres, et deux jeunes filles qu’elle élevait à ses côtés pour perpétuer ses traditions. Ce fut l’homme, d’esprit, ou plutôt le fou de Sara, qui ouvrit la conversation avec quelque régularité après le silence du potage. Il fut poussé par Sara, qui dit :

— Commandant, sais-tu que le jeune Prosper a perdu son oncle ?

— Hélas ! murmura Prosper, oui, j’avais un oncle ; et, au sujet de sa mort qui m’afflige d’autant moins que je ne suis pas son héritier, je vous, adresserai cette question, à laquelle je vous prie de répondre.

— Quelle est cette question ?

— Vous savez qu’à la cour, quand il meurt quelqu’un, l’étiquette veut qu’on distingue soigneusement les actions qui sont de deuil de celles qui ne le sont pas. Je vous demande si le madère est de deuil.

— Le madère est de deuil, répondit gravement Sara.

— Alors j’en bois. Et le bourgogne vieux est-il aussi de deuil ?

— Il est parfaitement de deuil.

— Merci.

Et Prosper jeta dans le plomb qu’il appelait son estomac plusieurs verres de madère et d’autres vins.

— Commandant, dit ensuite, Sara, ton dîner est fort bon, et l’on dirait, ma parole, que c’est encore ta fameuse cuisinière du faubourg du Roule qui l’a fait. Voilà un cordon bleu !

— Qu’est-elle devenue ? demanda de Morieux.

— Je n’en sais trop rien ; balbutia le commandant.

— Comment ! tu n’as pas plus de reconnaissance ?

— Sans doute, elle est encore en place..

— Et tu ne l’as pas gardée !…

— Non… Quittant Paris…

— Ingrat !

— Je ne dis pas… mais… venant habiter la campagne…

— Comment s’appelait-elle déjà ?…

— Suzon…

— C’est cela ! Suzon nous a-t-elle fait manger de bons dîners, grand Dieu, ! Mais était-elle maussade, grognon !

— Un monstre de caractère ! ajouta de Morieux.

— Oh ! oui, un véritable monstre ! répéta Sara.

Le commandant, pour n’avoir pas à répondre, versa deux ou trois fois à boire à Prosper.

— Un instant ! dit celui-ci, ; un instant ! le champagne est-il de deuil ?

— Le champagne est de deuil, affirma Sara, qui abandonna, pour jeter ce cri, le propos sur la cuisinière. Commandant, continua-t-elle, viens m’embrasser. Je ne plaisante pas.

Mauduit se leva pour aller embrasser Sara ; mais, en quittant sa place, il rencontra les yeux, noirs de Mistral, et il hésita. De son côté, Mistral comprit l’embarras qu’il causait à son maître, et il eut peur de sa propre importance. Il chercha à se cacher, mais il fut si gauche en mettant devant son visage l’assiette qu’il tenait à la main, qu’il faillit se faire assommer par le commandant, qui lui dit quand il fut près de lui :

— Gredin, occupe-toi donc de ton service !

Mistral répliqua tout bas en tremblant :

— Oui, monsieur.

Enfin le commandant s’assit près de Sara.

— Voyons, mon bel ours chéri, lui dit-elle en passant les doigts dans ses cheveux gris et dans le collier de sa barbe, avons-nous beaucoup vieilli ?… Baisse la tête, mets-la sur mes genoux ; c’est de la pure amitié, ce que je fais là. N’est-ce pas, Morieux, ajouta-t-elle en tendant amicalement la main à l’ex-banquier, dont le front commençait à se détendre. Mes pauvres et bons amis, ajouta-t-elle en partageant ses affectueux regards entre de Morieux et Mauduit, je suis heureuse, oh ! bien heureuse de me trouver au milieu de vous deux ; je me sens rajeunir, il me semble que je cours à cheval à Saint-Germain, dans les belles allées couvertes d’herbes ; et comme je criais : Ohé ! ohé ! commandant ! houp ! houp ! et le jour, vous en souvenez-vous, où le duc de… me regardait avec de grands yeux d’étonnement, parce que je me trouvai mêlée par hasard aux officiers des chasses du roi et avec de belles dames ; vous souvenez-vous que j’allai vers lui en lui disant : — Monsieur le duc, ne cherchez pas tant ; je suis une… Avez-vous ri ? avez-vous ri ? Allons, riez un peu comme ce jour-là. Vous me paraissez tristes tous les deux. Approche-toi davantage, Morieux ! dis-moi, qu’as-tu ? Sont-ils bien encore tous les deux ! Ma parole d’honneur, les cheveux gris vous vont très-bien. Puis, se tournant vers ses deux élèves, Paillette et Tabellion, elle leur dit d’un ton solennel, et vraiment elle était charmante en ce moment, avec son champagne, sa gravité et ses souvenirs : Enfants, vous serez aimées, vous serez battues, vous serez trompées, vous tromperez aussi, mais n’espérez pas être aimées, battues ni trompées par des hommes comme ceux-ci. Le moule de cette génération est brisé ! À leur santé, mes filles ! Prosper, ton oncle est mort ; buvons à la santé de celui qui te reste.

— Sara, tu ne sais me dire que des choses, désagréables aujourd’hui.

— Voilà pourtant le seul homme, continua Sara en montrant Prosper, dont je n’ai rien pu faire en 1830, et c’est en quoi il est admirable. J’ai fait, à la suite de cette Révolution, des préfets, des directeurs de spectacle, des députés, des juges, que n’ai-je pas fait ? Je n’ai rien pu faire de lui. Commandant, qui sait quand nous nous reverrons maintenant ? Voilà huit ans que nous ne nous étions vus : accorde-moi une faveur.

— Quoi donc ?

Les yeux de Mistral rencontrèrent une seconde fois ceux du commandant.

— Un caprice. Accorde-moi un caprice.

Morieux voulut se reculer de quelques pas.

— Voyons, dit Sara, reste donc à ta place, imbécile. Ne crois-tu pas…

— Est-ce que le caprice est de deuil ? demanda Prosper.

— Tais-toi, autre imbécile ! Commandant, quand je t’ai aimé, reprit Sara, tu portais l’habit de garde du corps.

— Mais je crois que oui.

— J’en suis sûre, moi ! Que je voudrais te voir encore une fois sous cet uniforme !

— Mais…

— L’as-tu conservé ?

— Mais… oui…

— Va t’habiller en garde du corps, ou je mets le feu à ton château.

— Oui !

— Oui ! oui !

— Vive Charles X ! cria Prosper.

Et Mauduit ne trouva aucun moyen de ne pas céder au caprice de Sara.

On voit qu’il commençait à faire chaud dans le grand salon du commandant.

— Vous savez, messieurs et mesdemoiselles, reprit Sara quand le commandant ne fut plus là, que nous allons passer une foule de jours ici.

— Et moi qui n’ai pas apporté du linge blanc ! s’écria Prosper.

— Admirable ! cria Sara. Viens ici pour que je ne t’embrasse pas. Mesdemoiselles, couronnez monsieur. Ton mot restera. Or, je vous le répète, nous ne nous en allons pas.

— C’est convenu.

— Convenu !

— Voyez-vous, mesdemoiselles, dit ensuite Sara à Paillette et à Tabellion, il faut toujours aimer de manière à pouvoir trouver un château où passer la nuit, et pour cela…

— Que faut-il faire pour cela ? demandèrent à la fois Paillette et Tabellion.

— Il faut aimer des gens qui ont des châteaux, interrompit Prosper.

— Ce n’est pas là précisément, réclama Sara, ce que j’ai voulu dire.

— Qu’as-tu donc voulu dire ?

Le commandant ne tarda pas à reparaître au salon ; mais, trompant l’espoir de Sara et des autres convives, il n’avait pas endossé son ancien uniforme de garde du corps.

— Commandant ! cria Sara d’un ton sévère, qu’est-ce que cela signifie ?

— Ma foi, je ne vous le cacherai pas, j’ai tant grossi, dit le commandant, que l’uniforme me va maintenant au milieu du dos, ce qui me donne tout à fait l’air d’un garde national de la banlieue.

Prenant le commandant sous le bras ; Sara lui dit :

— Je le savais, et mon caprice cachait un symbole, une leçon, une haute moralité.

— Comment ! et que signifie ?…

— Cela signifie, répliqua Sara à haute voix, que, lorsqu’on a quarante ans, on ne doit pas plus essayer de mettre les habits qu’on portait à vingt-cinq qu’on ne doit aimer des jeunes filles de dix-huit ans.

— Des filles de dix-huit ans !

— Oui, je vous apprends à tous qu’il y a ici une jeune fille de cet âge ou à peu près avec laquelle le commandant vit retiré.

— Moi ?

— Toi ! Je me suis dit en rentrant : ça sent la chair fraîche ! Bast ! est-ce que tu nous feras croire que tu te conduis ici en ermite avec cette table servie comme celle d’un Richelieu, avec ces vins qui vous rôtissent le cœur, avec ces liqueurs…

Mistral ne put s’empêcher de rire ; mais sa licence, heureusement pour lui, ne fut pas remarquée du commandant.

— Quelle est donc cette jeune fille, cette tendre beauté, monsieur l’ogre ?

— En vérité…

— Ta vérité !… La voici, ta vérité, reprit Sara : ces rubans roses, cette ceinture assez turlurette, ce bonnet, est-ce toi qui les portes ?

Le commandant Mauduit, confondu, baissa la tête.

— Admirez son aimable pudeur, continua Sara. Nous tenons enfin ton secret ; il est joli ! mais nous n’en dirons rien, vous n’en direz rien, ils n’en diront rien… Maintenant que nous t’avons dit ton secret, Voici le nôtre : nous resterons ici huit jours plus ou moins ; ça te va-t-il ?

Le coup de sabre qu’avait reçu autrefois le commandant lui avait causé une sensation moins forte que ce projet de Sara de demeurer huit jours au château.

— Et pendant ces huit jours nous saurons à quoi nous en tenir sur la demoiselle aux jolis rubans roses.

— Restez… mais restez, je vous en prie, dit le commandant avec mille grimaces ; vous ne sauriez rien imaginer de plus agréable pour moi.

— Commandant, dit Sara, nous n’attendions pas moins de ta courtoisie, mais l’airain a sonné deux fois depuis minuit ; allons nous reposer dans les bras de Morphée.

— Vos chambres sont prêtes, répondit le commandant avec autant de grâce qu’il eut la force d’en apporter à sa politesse.

— Quant à moi, je veux la tienne, commandant.

— Et monsieur, où donc couchera-t-il ? demanda Mistral avec une anxiété comique.

— Chez qui il lui plaira, mon ami.

— Le feu est décidément dans les entrailles du château, murmura Mistral en recevant cette réponse ambiguë.

Tout le monde se levait pour partir, excepté Prosper, qui dormait comme un ours du pôle, et qu’on ne jugea ni à propos ni possible d’éveiller, lorsque la sonnette de la grande grille, celle que Sara avait si brutalement secouée en arrivant au château, tinta, mais d’une tout autre manière.

Le commandant Mauduit et Mistral échangèrent encore un regard, mais cette fois celui du domestique marseillais ne s’abaissa pas.

Resté avec son maître en arrière de tous les convives qui regagnaient en causant, en chantant, leurs chambres, il lui dit : « Il n’y a que mademoiselle Suzon qui sonne ainsi. »

Tandis que Sara et les siens, parmi lesquels se trouvait de Morieux fort content de sa soirée, disparaissaient dans les hauteurs et les circonvolutions de l’escalier, une femme, d’un pas sec, vif et précipité, franchissait, les yeux fixés sur les croisées illuminées du château, la distance qui s’étendait entre la grille et le corps même du bâtiment.

Le commandant Mauduit s’arrêta comme pétrifié, un flambeau à la main, à la place qu’il occupait quand la fatale sonnette avait retenti.

Qu’à l’aide de la mémoire historique on prenne la peine de se souvenir de Charles-Quint entrant dans sa bonne ville de Gand après en avoir rudement châtié les bourgeois, au nombre desquels il tenait pourtant à honneur d’être compté ; à défaut, qu’on se souvienne de Louis XIV se montrant, la cravache à la main, à son parlement, et l’on arrivera peut-être à composer la physionomie impérieuse et contenue de Suzon lorsqu’elle pénétra dans l’atmosphère du salon encore chaude des liqueurs et des vins. Deviner qu’on sortait de dîner, qu’on quittait à peine la table, qu’on avait prodigieusement bu et mangé, tout cela n’était pas très-difficile pour l’odorat exercé d’une cuisinière comme Suzon ; mais dire ce qu’elle dit en posant le pied au salon surpasse de beaucoup la portée d’une intelligence même très-subtile. Suzon s’écria : Ce dîner n’a pas été fait ici ! il vient de chez Chevet ! "

Le commandant répondit vaguement, et en cherchant à placer quelque part son flambeau : — Oui, eh bien ! oui.

Sans y faire attention, Suzon jeta son manteau de gros tartan sur le fauteuil au fond duquel dormait Prosper, l’homme d’esprit, le fou de Sara. Heureusement elle alla s’asseoir sur un autre siège.

La grosse Suzon s’approcha ensuite du feu, et posa ses jambes enveloppées dans de gros bas de laine bleue sur la barre en cuivre du garde-cendre, tournant le dos à la table. Il est impossible de dire au juste à quelle gymnastique se livrait le commandant Mauduit pendant ces premières minutes d’une entrevue si peu prévue. Il n’attendait Suzon que dans quatre jours, et Suzon était là. Il allait, venait, tournait, regardait la table, éteignait une bougie, écoutait avec effroi si personne ne descendait, faisait semblant d’aller vers la cheminée ; enfin il n’avait aucun sentiment exact de ses nombreux mouvements. Suzon ne disait mot ; elle s’était repliée sur elle-même, chauffant à la fois son nez, ses mains, ses genoux et ses pieds ; étrange raccourci, mais il était au moins aussi étrange de voir la grosse Suzon se chauffer, elle plus dure au froid que les pierres. Ce double silence fut bientôt rompu par le commandant, qui naturellement ouvrit le dialogue par une sottise, ainsi qu’en pareil cas cela arrive à tous les hommes, toujours trop pressés, de s’innocenter devant les femmes, les premières joueuses d’échecs qui soient au monde.

— Je ne t’attendais pas, dit-il, avant quatre jours.

— Je m’en aperçois assez, répondit brièvement Suzon sans modifier d’un pli son attitude ramassée.

— Il est vrai que… oui… toi, Suzon, n’étant pas ici… moi… toi à Melun… moi obligé de recevoir quelques amis… Il faut bien, après tout, qu’on reçoive les gens… alors, dans ma position… j’ai été forcé…

— Et c’est bien tombé ; juste, reprit Suzon, qui se contraignait avec la puissante énergie d’un Louis XI, le jour où je vais à Melun. C’est venu comme mars en carême, les roses en avril et le poisson dans la nasse.

— On dirait, continua le commandant, qui n’était dupe qu’à demi du calme de Suzon, un véritable fait exprès. J’ai été excessivement contrarié, Suzon… très-contrarié.

— Je comprends cela, monsieur ; vous n’avez pas besoin de me le dire.

— Tu comprends… car rien ici ne va bien sans toi… mais, en conscience, pouvais-je dire à mes amis : allez-vous-en ! Non.

— Ces pauvres dames, dit hypocritement Suzon, n’auraient su où aller en effet. C’est si timide, le sexe de Paris : il y a peut-être ici quelques-unes des dames avec lesquelles vous avez frayé dans votre temps ?

_ Oui, il y a aussi quelques dames au château ; mais…

— Mais vous ne m’aviez pas dit qu’elles devaient venir ?

— C’est que je n’en savais absolument rien. Je n’étais pas prévenu… je te l’assure, ajouta le commandant Mauduit en éteignant autour de lui, avec un zèle de valet bien appris, le plus de bougies qu’il pouvait, comme pour flatter l’économie de l’avare et sordide Suzon, terrible à l’endroit de la dépense. Aussi, reprit-il, juge de mon étonnement, de mon embarras… leur faire à dîner… toi n’étant pas là !

— Oh ! oui, et ça ne vit pas de peu, de l’air du temps, ces jolis oiseaux qui s’abattent après être venus de si loin.

— Ce n’est pas que ces messieurs aient rien exigé.

— Mais notre cuisine de tous les jours aurait paru trop simple à ces dames… Vous leur avez donné, ajouta Suzon avec son infaillible, perspicacité, des faisans, ça leur était dû, des truffes, diable ! vingt-cinq francs la livre, cette année ; du brochet, rien que ça ! des champignons, et puis du bordeaux, du champagne : vous avez saigné la cave aux quatre veines.

— Je leur ai donné un peu de toutes ces choses, avec mesure, avec discrétion, cependant…

— De ces bonnes choses ! appuya Suzon.

— Sans cela ils m’auraient traité de ladre, d’ours…

— Naturellement, monsieur, vous avez voulu leur faire voir qu’ici l’on jetait tout par les croisées, et comme le château a trois cent vingt-deux croisées…

— Tu te trompes. Ces gens-là sont d’ailleurs habitués à vivre de cette manière ; ils ne sont pas venus chez moi uniquement pour boire, rire, manger, faire bombance, ce sont des gens très-bien.

Comme le commandant achevait sa phrase, il entenditla voix de Sara qui chantait :

Dormez, habitants de Paris,
Dormez, habitants de Paris,
Que tout bruit meure,
Car voici l’heure
Du couvre-feu !

Mauduit regarda Suzon avec terreur.

Suzon eut l’air de n’avoir rien entendu, et, avec l’accompagnement de la voix de Sara éveillant tous les échos du vieux manoir, elle continua du même calme :

Puis, monsieur le commandant, vous êtes bien le maître chez vous.

— Le maître ! le maître… Je n’use pas déjà tant de ce pouvoir.

— Personne ne vous en empêche. À propos, comment avez-vous donc fait pour vous procurer du linge, de l’argenterie, du bois, du vin ? j’avais emporté les clefs.

— J’ai bien été obligé, répondit le commandant, qui se disait intérieurement : « Allons, elle n’aura pas entendu chanter Sara » ; j’ai bien été obligé…

— D’envoyer chercher ailleurs ce qui vous manquait ici, n’est-ce pas ?

— Pas précisément, Suzon.

— Oh ! non, dit Mistral, qui depuis quelques minutes se réjouissait, se délectait, s’épanouissait, debout près de la porte, du martyre de son maître ; oh ! non, car monsieur le commandant…

— Que fais-tu là ?

— J’attendais, monsieur le commandant, pour savoir s’il fallait aller bassiner le lit de ces dames et de ces demoiselles.

— Brigand ! murmura le commandant. Tout le monde est couché, dort… c’est inutile.

On entendit une seconde fois Sara, qui criait de toute la force, de ses poumons : « Ohé Morieux ! ohé commandant ! ohé Prosper ! ohé les autres !

Dormez-vous, bel Alcindor ?

— Vous voyez, monsieur, dit Mistral, qu’on ne dort pas, Suzon feignait toujours de ne rien entendre.

— Va-t’en ! s’écria d’une voix de tonnerre le commandant, heureux de trouver ainsi un dérivatif à l’oppression qui l’accablait.

— Un instant ! dit Suzon. Mistral, va me chercher le reste de bouilli et de veau froid dont ces damés auraient fait fi. J’ai la fringale… Ce froid…

— Oui, mademoiselle Suzon.

Mistral, avant de sortir, s’arrêta pour écouter et désigner malicieusement du doigt le haut de l’escalier, d’où tombait la voix de Sara, qui chantait maintenant à tue-tête :

J’ons deux filles à marier,
Landerirette !

Elle faisait allusion aux deux jeunes élèves qu’elle avait conduites avec elle.

Toujours même surdité de Suzon.

— Pourquoi, reprit le commandant, qui aurait voulu, comme Othello, étouffer Sara sous son oreiller, ne mangerais-tu pas un morceau de ce pâté de venaison ?

— C’est trop fin pour mon bec, répondit Suzon.

— Allons donc !

— Je craindrais pour mes dents. C’est bon pour ces belles et jeunes dames qui ont soupé ici.

— Oh ! belles ! ça dépend, dit le commandant, qui, croyant avoir déjà apprivoisé la mauvaise humeur de Suzon, prenait un accent plus dégagé.

— Tant mieux pour elles, si elles sont belles et jeunes !

— Oh ! jeunes !

— Quand elles seraient jeunes ! Est-ce que je les envie ? Il ne me manquerait plus que ça… Chacun a son âge, on le sait, comme chacun a sa place dans ce monde. Je suis votre cuisinière… faut-il que j’aille, moi, bassiner le lit de ces dames ?

Le commandant s’aperçut de son erreur ; cependant il se disait : « Du moins Sara s’endort… je ne l’entends plus… Quelle nuit ! » Il répliqua à l’ironique question de Suzon :

— Est-ce que je le souffrirais ?… Toi, bassiner le lit !

— Il vous a donc fallu, cela me revient, enfoncer, les serrures des armoires pour avoir du linge et de la vaisselle ?

_ On les a un peu forcées… J’en ai été très-fâché pour toi… Je n’aurais pas voulu…

— Oh ! si ce n’est rien qu’un peu, répéta Suzon.

— Demain le serrurier viendra, et il n’y paraîtra plus.

— Très-bien, monsieur.

Ce très-bien n’aurait pas mieux été jeté par madame Dorval. Tout y était, la cuisinière, la servante maîtresse, la maîtresse, et bien d’autres choses.

— Mais tu peux être parfaitement tranquille, tant sur la vaisselle et la porcelaine que sur les cristaux ; rien n’a été endommagé ni brisé.

— Mais tout cela est à vous, monsieur, répliqua Suzon. Si l’on a cassé quelque chose, tant pis pour vous !

Le commandant se hâta trop tôt de répliquer : — Est-ce que j’ai eu affaire à des personnes, est-ce que j’ai reçu ici des gens habitués à briser quoi que ce soit chez les autres ? Mais raisonnons un peu…

Au même instant, un fracas, épouvantable ébranla l’escalier, tout le château ; les vibrations de la rampe de fer, qui avait dû être froissée, répétèrent pendant quelques secondes ce bruit extraordinaire. Il fut suivi de cette apostrophe de Sara :

— Puisque vous ne me répondez pas, ni toi, commandant Mauduit, ni toi, Prosper, ni toi Morieux, voilà de quoi vous éveiller. Ce n’est qu’un fauteuil de moins dans le château du commandant, de même que Charles X n’avait été qu’un Français de plus en entrant dans Paris.

Morieux, du fond de sa chambre, se décida à répondre :

— Que veux-tu donc, démon de Sara ?

— Ce que je veux ? répondit Sara.

— Oui, pour causer cet affreux tintamarre.

— Je veux te parler de ta femme.

— Laisse-moi dormir.

Suzon, pendant ce temps, continuait à se chauffer.

— On dit que tu l’es.

— Laisse-moi tranquille !

— Si ! tu l’es !… Mauduit ! commandant ! n’est-ce pas qu’il l’est ?

— Elle ne dormira pas, cette infernale Sara ! grommelait avec rage entre ses dents le commandant, qui ne pouvait douter maintenant que Suzon entendît tout.

— Dis-moi que tu l’es, et je te laisse tranquille.

— Eh bien ! je le suis.

— À la bonne heure ! Maintenant je dors, je dors ! cria-t-elle de toutes ses forces.

Cependant elle finit par se taire.

— Je vous demande un peu, continua Suzon comme si elle n’eût pas été interrompue, si je vous reproche quelque chose ?

— Non, répondit le commandant, qui n’y était plus du tout, non ; mais tu parais éprouver de la contrariété.

— Dame ! je ne puis pas me mettre à cabrioler sur le tapis, parce que vous avez dîné avec des gens très-tranquilles, j’en conviens, mais que je ne connais pas plus que l’avoine de l’an prochain ; parce que vous avez brisé les armoires, tripoté le linge damassé, désastré vos porcelaines de Chine. Tenez, monsieur, si j’avais un conseil à vous donner, ce serait, de mettre bien vite en ordre toutes ces belles choses, puisque vous dites, et je le souhaite, ajouta Suzon, qu’on ne les a pas brisées.

— Je suivrai ton conseil, répondit le commandant heureux de montrer sa condescendance. Mistral va venir, et il lavera ces porcelaines et ces cristaux.

— Mistral ! ah ! bien oui ! il est si adroit déjà !

— Ou Nanon.

— Nanon est couchée.

— Et qui lui a permis de se coucher ?

— Moi, monsieur, quand je suis rentrée. Je lui ai dit, ainsi qu’aux autres domestiques, d’aller se reposer. Il était deux heures : dans une maison où il est d’usage d’aller au lit à neuf heures !… D’ailleurs, je ne savais pas qu’il y eût fête et gala au château. Si vous voulez, pourtant, on les éveillera tous…

— Du tout ! du tout ! Nous attendrons jusqu’à demain pour ranger ces porcelaines… Cependant, si tu as peur qu’il arrive quelque accident… je vais les placer provisoirement dans cette armoire.

— Sans qu’elles soient lavées ? Y songez-vous ? En vérité, on dirait que ces objets-là sont à moi, tant vous apportez de négligence !

— Mais que faire ?

— Ce n’est que lorsque je suis ici que vous êtes embarrassé.

— Est-ce que ces maudites porcelaines vont rallumer le brûlot ? pensa le commandant, dont le sang bouillonnait.

— Voyons, que je répare le désordre de ces belles dames, dit Suzon en quittant sa place auprès du feu pour aller laver les porcelaines et les cristaux… C’est mon devoir. Ah ! si j’étais votre femme, ou tant seulement votre maîtresse, je pourrais bien ne pas me prêter d’aussi bonne grâce…

— Sacrebleu ! s’écria le commandant emporté par sa vivacité, sacrebleu ! je n’aime pas qu’on fasse payer si cher ses services. Ôte-toi de là. Je m’en priverai. Et, passant trop brusquement devant Suzon, il la fit trébucher et tomber sur le canapé.

Et toujours soumis (étrange chose !) dans ses plus violents emportements, le commandant emplit d’eau un vaste bol, et il y plongea successivement avec une admirable bonne volonté, quoiqu’il rugît de colère, les tasses, les soucoupes de porcelaine et les verres à liqueur. Après avoir barboté dans cette mare, il se mit en devoir d’essuyer tous ces objets l’un après l’autre avec une serviette.

Suzon, qui voyait tout du coin de l’œil, gardait, sur le canapé, l’attitude que lui avait donnée le commandant en l’y poussant.

Celui-ci achevait sa besogne de marmiton lorsque Mistral entra, portant le bouilli, et le veau froid, destinés au souper de Suzon.

— Tiens ! monsieur qui lave la vaisselle !

Il ne put retenir ce cri.

Suzon sourit imperceptiblement.

Le commandant Mauduit resta pétrifié, une tasse de porcelaine d’une main, sa serviette de l’autre. Il n’avait plus pensé au retour de Mistral.

Mistral était splendide.

Suzon, c’était Omphale faisant filer Hercule, et encore Omphale n’était pas cuisinière.

L’adroite cuisinière fit signe à Mistral de remporter les mets qu’il tenait, et elle lui ordonna en même temps d’aller se coucher.

Mistral se retira.

— Ainsi il n’y a plus qu’elle et moi éveillés au château en ce moment. Mon supplice de la soirée est fini… pensait le commandant Mauduit, en présence de Suzon… Mais demain, mais après-demain ?… Que deviendrai-je avec Morieux, Sara, sa compagnie et Suzon ?

La position du commandant vis-à-vis de sa cuisinière est celle de beaucoup de vieux garçons ; elle ne se présente pas ici avec la physionomie risquée du paradoxe. Son histoire est l’histoire secrète de la plupart de ces hommes qui, après avoir abusé d’une liberté exclusive en matière de jouissances, disparaissent tout à coup de la scène, comme s’ils avaient fui par le trou du souffleur. Ils s’abîment. On les cherche, on ne les trouve plus. Ni amis, ni maîtresses, ni connaissances, ne peuvent dire où ils sont allés. Souvent ils passent pour morts. Beaucoup finissent comme le commandant.

Le commandant avait depuis très-longtemps Suzon à son service, depuis 1830, époque où il lui avait fallu quitter la carrière militaire, qui ne permet guère, on le sait, les douceurs du chez soi. Profondément affecté d’une révolution funeste à ses intérêts autant qu’à ses sympathies, il s’était retiré au bout du faubourg du Roule, près de la barrière, dans une de ses propriétés, et là il se consolait avec quelques amis, ses intimes compagnons de plaisir pendant les belles années de la Restauration, cette demi-régence.

On vantait alors beaucoup sa table, et sa table n’empruntait son mérite qu’au talent très-profond et très-varié de Suzon, cordon bleu s’il en fut. Suzon était en effet du petit nombre de ces femmes rares par l’intelligence, qui, sans le secours des Classiques de la table, du Cuisinier parisien et du livre de M. Carême, arrivent à une perfection, idéale dans l’art de la gastronomie. Suzon avait environ trente ans quand elle passa au service du commandant. Suzon était replète, grosse et grasse, haute en couleur, mais vive cependant, ou plutôt rapide comme une boule, car elle roulait. L’intelligence s’écrit toujours quelque part ; la sienne se montrait dans ses yeux petits, mais noirs et saillants comme deux clous de girofle. Elle avait les lèvres fortes, un peu négresses, signe de sensualité, explication de sa science. Son nez était rond, de même que ses joues et son menton. La blancheur normande, car Suzon était de Vire, faisait que cet ensemble massif et engorgé ne repoussait pas alors autant qu’on se l’imaginerait ; d’ailleurs Suzon n’affectait la prétention de plaire à personne. Mais cette dernière fleur de jeunesse ne devait pas la parer longtemps : le feu des fourneaux, si mortel à la porcelaine et aux cuisinières, fit fêler sa peau, la boucana, la rougit et la maroquina en beaucoup d’endroits. Le jeune éléphant devenait de jour en jour hippopotame au service ardent et difficile du commandant Mauduit. Puis les vapeurs succulentes l’engraissèrent encore, et elle prit graduellement l’embonpoint des bouchères sans avoir leur fraîcheur saignante. Suzon était très-estimée du commandant, qui reconnaissait en elle, outre son admirable habileté de cuisinière, un grand esprit d’ordre. Il semblait en vérité que ses dépenses diminuassent à mesure qu’il augmentait ses invitations, tant Suzon apportait de régularité dans ses marchés avec les fournisseurs de la maison. Il n’eût pas renvoyé Suzon pour tout au monde, lui eût-elle demandé six cents francs de plus sur ses gages. Appris à l’économie par cette judicieuse femme, il prit goût à l’ordre, et chaque soir il aimait à compter avec elle ou à débattre le menu du lendemain. C’était une heure utilement employée sur un temps qu’il ne savait plus où passer quand il ne recevait pas chez lui. On ne se figure pas l’épouvantable coup de massue que la Révolution de juillet porta à la vie privée d’une foule de personnes ; on ne tient compte que des troubles de la vie publique ; c’est la vie privée qui saigne longtemps après une révolution. On tue la première ; mais la seconde, qui n’est que blessée, languit et souffre sans fin. Le commandant, nous l’avons déjà dit, était bien fatigué aussi des bals, des fêtes, des dîners du dernier règne ; il s’estimait très-heureux déjà, à cette époque, de pouvoir se retirer, chez lui, de regarder à loisir ses tableaux, de faire réparer ses meubles, de lire quelque bon ouvrage, de souper près de son feu, et enfin, s’il faut dire, de dormir dans son lit. La déesse de cette paix domestique, paix monotone, mais douce, mais saine, mais durable, pouvait, à quelque titre, se concevoir sous les traits familiers de Suzon. Suzon prenait un soin minutieux de son maître. Comme elle chauffait à point, son bain ! comme elle repassait artistement son linge fin ! comme elle veillait avec soin à ce que ses bottes fussent bien vernies ! comme elle prévoyait de loin un rhume, une indigestion, devinait le matin une mauvaise nuit passée ! Puis Suzon, ne l’omettons pas, avait les bras très-blancs, d’une forme irréprochable, et une main potelée ; il faut bien enfin qu’on ait quelque chose dans ce monde. Le commandant remarquait les bras de Suzon, tous les matins, lorsqu’elle lui portait au lit une tassé de lait chaud et la Quotidienne.

Il fit une maladie, et Suzon le soigna ; la convalescence fut beaucoup plus longue que la maladie, et Suzon devint son unique compagnie. C’est à cette époque qu’il cessa entièrement de recevoir et d’aller dans le monde. Il fit ou ne fit pas un voyage en Vendée ; mais la Vendée, dont on s’occupait beaucoup alors politiquement, fut le prétexte de la disparition du commandant. On la crut momentanée ; on la rattacha plus tard à une visite en Écosse à la cour déchue. Aucune de ces suppositions n’était vraie : le commandant, ce qu’on finit par savoir, s’était retiré à Lieursaint, dans son beau château de Chandeleur.

Ce qu’on ignora, c’est la vie qu’il y menait. On croyait qu’il vivait en campagnard, fréquentant ses riches voisins de château. Mauduit n’avait même pas cette distraction banale : la raison en est que Suzon avait un très-grand intérêt à ce qu’il se détachât complétement de ce monde toujours si habile à ressaisir ses réfractaires, et où, à coup sûr, on n’aurait pas manqué de le faire rougir d’elle ; elle voulait conserver, maintenir l’autorité qu’elle avait prise sur lui. Cette autorité était bien connue des autres domestiques du château, qui en riaient dans les coins, mais qui s’y conformaient sous peine de renvoi immédiat. Mistral seul, l’hypocrite Marseillais, la reconnaissait, l’aimait, ou faisait semblant de l’aimer, et malheur à celui qui la méprisait devant lui ! Mistral formait la police secrète de Suzon ; tout le monde le soupçonnait, et le commandant ne l’ignorait pas. Mais toucher à Mistral, c’était offenser, blesser, irriter Suzon ; on le craignait donc beaucoup, et Mauduit lui-même n’osait le maltraiter.

Ainsi un beau, un merveilleux de la Restauration, s’était courbé, aplati sous les sabots d’une cuisinière ! Nous avons expliqué, autant que la physiologie humaine le permet, ce singulier mystère dont toutes les parties pourtant ne s’expliquent pas. Le goût bizarre, sauvage, de beaucoup d’hommes, surtout des hommes blasés, échappe à l’analyse en se mettant sous l’aile vaste et sombre de l’homme lui-même, ce grand mystère. Ce n’est qu’un mystère de plus. Oh ! l’âme de l’homme ! Le commandant Mauduit avait surtout cette folie d’amour, cette frénésie, le croirait-on ? on ne le croira pas ; non quand Suzon était, tant bien que mal, parée, enrubannée et à peu près convenable, mais quand elle était exposée au feu des fourneaux, les manches retroussées jusqu’au-dessus des coudes, la jupe relevée par un coin, le fichu en désordre et la joue brûlante du charbon qui flambait dans la rôtissoire ; voilà comment il aimait aveuglément, brutalement, Suzon !

Suzon, en acquérant du pouvoir, avait fini, ainsi que cela arrive toujours, par prendre goût au despotisme ; elle l’exerçait maintenant sans pitié, à l’égard surtout de celui qui le lui avait concédé, le souffrait et n’avait plus en lui la force de le détruire. Comme on l’a vu dans les scènes précédentes, elle gardait les clefs du vin, du bois, de la vaisselle, de l’argenterie, des porcelaines et même de l’argent. Le commandant lui demandait vingt sous pour acheter du tabac quand sa provision était consommée. Qu’on imagine le coup que dut recevoir au cœur Suzon quand, par un accident naturel, elle revint au château de Chandeleur, qu’elle aperçut de loin tout illuminé et où elle n’était attendue que dans quatre jours ; ce qu’elle éprouva lorsqu’en entrant au salon elle vit une immense table en désordre, un parquet jonché de bouchons, de serviettes, lorsqu’elle respira à plein nez cet air chargé de musc, de vétiver, de fumée de cigares, de parfum de champagne, et qu’elle vit le commandant encore pourpre et animé du festin. Suzon se dit : « Tout cela en quelques heures d’absence ! Et si j’étais restée absente quatre jours ? Je ne m’absenterai plus ! »

Le commandant, croyant enfin tout son monde endormi et voulant pour son repos personnel, ce qui lui importait beaucoup, consolider sa paix avec Suzon, dont il connaissait les sourdes bouderies, les rancunes étouffées, les réminiscences traîtresses, se rapprocha sinueusement du canapé où elle était à demi renversée, et il lui dit avec bonté :

— N’iras-tu pas te coucher aussi ? tu dois être fatiguée. Revenir ainsi, au milieu de la nuit, par le froid…

— Est-ce que je vous gêne ?

— Ah ! quelle idée !

— C’est une idée comme une autre. Si vous êtes attendu là-haut, allez toujours ; moi, je resterai ici.

— Attendu ? et par qui ?

— Est-ce que je le sais, moi ?

— Je ne te comprends pas…

— Tant pis.

— Mais non, je ne te comprends pas du tout, répéta le commandant en s’accoudant sur le coussin qui supportait la tête de Suzon…

— C’est bien. N’en parlons plus.

— On parle, au contraire, on s’explique…

_ Que voulez-vous que je vous dise ?

— Tes mains sont bien froides.

Suzon, qui s’était laissé prendre un instant la main par le commandant, vint à jeter par hasard les yeux vers le tambour de la porte, et, dans la demi-obscurité, elle aperçut plusieurs têtes attentives et curieuses. Elle retira brusquement la main qu’elle avait presque abandonnée au commandant.

— Laissez-moi, monsieur.

— Tu es donc encore fâchée ?

— Je ne suis ni fâchée ni bien aise ; mais laissezmoi.

— Fais-moi une petite place près de toi, lui dit le commandant, et je te dirai tout.

Suzon distinguait parfaitement les personnes qui l’espionnaient, et qui n’étaient pas moins que Morieux, Sara et ses deux élèves, Paillette et Tabellion.

— Qu’avez-vous encore à me dire ?

— Que je suis fort, content de ton retour,

— Vraiment ?

— En doutes-tu ?

— Non, mais je veux que vous alliez vous coucher. Vous m’empêchez de respirer…

— Faisons la paix, Suzon, faisons la paix !

— Puisque vous ne voulez pas quitter cette place, je la quitte ; là !

Suzon se leva.

Le commandant chercha à la retenir.

— Reste donc là !

— Je vous dis…

Et Suzon se dégagea brusquement et courut à l’autre bout du salon.

— Grosse méchante !

— Comme cela vous prend !

Le groupe de la porte n’échappait pas aux regards obliques de Suzon, quelque mouvement qu’elle fit.

— Si tu ne viens pas, je vais te chercher, Suzon.

— Gardez-vous-en !

— Tu vas voir.

— Venez-y donc !…

Le commandant se leva à son tour pour aller vers Suzon ; mais celle-ci mit aussitôt toute la longueur de la table entre elle et lui.

Mauduit, qui n’était pas habitué à tant d’espiègleries, se piqua au jeu, tourna avec vivacité autour de la table, mais Suzon conservait toujours ses avantages en maintenant les distances.

— Est-ce, que cela ne finira pas ?

— Dame ! finissez d’abord vous-même.

— Trêve ! je ne te poursuivrai plus…

— Qui me l’assure ?

— Comme tu es en défiance, ce soir. Ah çà !… d’où vient ?…

— Je veux l’être toujours.

— Toujours !

— Comme je vous le dis…

— Suzon !

— Est-ce ainsi, monsieur, que vous prétendez tenir votre parole ?

— Je n’ai pas donné de parole. Mais enfin que veux-tu ?

— Je ne veux pas ce que vous voulez. Voilà, monsieur.

Quelles étranges pensées se formaient dans la tête de ceux qui, dans l’ombre du tambour, étaient témoins silencieux de cette scène entre le commandant et sa cuisinière ! Sara se pressait les côtes pour retenir le rire qui lui échappait ; ses jolies élèves portaient la main à leur bouche afin de ne pas éclater. Morieux était confondu. « Voilà donc la cause de sa retraite ! » se disait-il.

Prosper dormait toujours sous l’épais manteau de Suzon ;

— Ah ! tu ne veux pas ce que je veux ?

— Non, monsieur.

Ce non, monsieur, sortit avec l’énergie d’un boulet de la bouche de Suzon.

— Mais alors..

— Mais alors je m’en irai d’ici.

— T’en aller ?

— Oui. En route, j’ai rencontré cette nuit le messager de Melun ; il m’a remis une lettre de ma mère, celle que j’attendais ; par cette lettre, ma mère exige que je retourne près d’elle. Elle est vieille, me dit-elle ; elle a besoin de moi.

Ceci fut un nouveau et plus terrible choc pour le commandant.

— Et voilà pourquoi, reprit tranquillement Suzon, je suis revenue aussitôt au château. Je vais faire mes paquets et je pars.

— C’est donc sérieux ?

— Très-sérieux.

À l’instant même le commandant découvrit l’avenir sinistre qui l’attendait si Suzon, à laquelle il s’était habitué depuis tant d’années, comme il s’était habitué à l’élasticité de son fauteuil nankin, à sa chancelière, à son tire-bottes, venait tout à coup à lui manquer. Qui la remplacerait ? Elle seule avait le secret de ses goûts, de ses manies ; elle seule menait, dirigeait, gouvernait sa maison, qu’il lui faudrait quitter si elle la quittait. Et où aller ? Encore à Paris ? Un affreux serrement de cœur l’étreignit à cette idée ? mille autres douleurs qu’il n’eut pas le temps de déduire, mais qu’il sentait, le rendirent soudainement sombre et véritablement triste à pleurer.

— N’es-tu pas bien ici ? demanda-t-il avec intérêt à Suzon.

— Je ne dis pas, monsieur, que je croie…

— Désires-tu de l’augmentation dans tes gages ?

— Ah ! monsieur…

— Quel motif alors ?

— Je vous l’ai dit, le motif : ma mère est vieille, elle est malade, elle m’appelle à Melun.

Le commandant réfléchit.

— Si tu la faisais venir ici ?

— Ma mère ! au château ?

— Pourquoi pas ? où est l’impossibilité ?

— Vous n’y pensez pas, monsieur. Vous vous rappelez cette longue lettre qu’elle me fit écrire, il y a deux ans, par le curé de Saint-Aspaïs, et où elle me reprochait ma conduite ?

Suzon baissa ensuite les yeux.

Sara pinça jusqu’au sang Paillette, qui fut obligée de courir dans l’escalier pour rire à son aise ; elle étouffait.

— Ta conduite ! ta conduite ! reprit le commandant.

— Dame ! monsieur, ma mère, après tout, avait raison.

— Qu’en sait-elle ?

— Et ma conscience ?…

— Tu deviens dévote, à présent !

— Monsieur, j’ai toujours suivi ma religion… Ainsi je partirai demain matin sans faute pour Melun.

Le commandant, qui n’y tenait plus et à bout de raisonnement, prit, moitié avec autorité, moitié avec tendresse, la main de Suzon, que cette fois elle n’essaya pas de retirer, et il lui dit :

— Suzon ! Suzon ! tout peut encore s’arranger.

— Je ne vois pas trop comment.

— Si ! tout peut s’arranger.

— Je le voudrais… mais…

— Écoute !

— Ô Vénus ! ô Amathonte ! ô Cypris ! ô Eucharis ! murmura Sara à l’oreille de Morieux.

Le commandant s’était penché vers Suzon, et il lui parlait bas.

— Eh bien ! murmura Sara… Jeunes filles, ajouta-t-elle, allez me chercher mes voiles, mes écrans, mes éventails ! allez me chercher ma pudeur !

Le commandant Mauduit disait à demi-voix à Suzon :

— Je veux que cela soit !

— Mais vos amis ?

— Je n’ai plus d’amis.

— Mais le monde ?

— Je m’en moque pas mal !

— Alors cela se fera du moins sans bruit, sans éclat ?

— Sans bruit, sans éclat.

Suzon élevait de plus en plus la voix, afin que pas un mot de cette conversation ne restât à mi-chemin de la porte. Elle reprit :

— Ça se ferait la nuit, dans la chapelle, par un simple prêtre.

— Comme tu l’entendras, Suzon.

— Et bientôt ?

— Quand tu voudras… dans trois mois…

— Dans un mois.

— Dans un mois, soit ! Et tu ne me quittes plus ?

— Plus.

Suzon baissa une seconde fois les yeux ; le commandant la serra contre lui ; mais dans ce mouvement, fait sans doute à faux, ils tombèrent tous les deux dans le fauteuil où donnait Prosper, qui, éveillé, on l’eût été à moins, par ce double poids assez lourd, se redressa et jeta la surprise et l’épouvante dans l’âme de Suzon.

Le cri de terreur de la cuisinière permit à Sara et à ses élèves d’en pousser plusieurs autres des plus ironiques et des plus bouffons, qui furent mis sur le compte de l’écho. Elles regagnèrent l’escalier après en avoir assez vu et assez entendu pour édifier tout Paris à leur retour.

Prosper, en revenant un peu à lui et en cherchant encore, ivre, pâle et chancelant, à regagner sa chambre, eut un mot d’un comique rare. Il se tourna vers Suzon, et, comme s’il se fût agi de l’apitoyer sur un malade en voie de convalescence, et qui est encore dans l’impossibilité de se tenir sur ses jambes, il lui dit :

Je suis encore si faible !

Quand cette importante convention eut été passée entre le commandant et Suzon, et que celle-ci fut sur le point de se retirer, heureuse et fière comme la veuve de Scarron la nuit où Louis XIV lui dit : « Vous serez ma femme, » elle fut une dernière fois arrêtée par le commandant.

— Suzon, maintenant j’attends de toi une faveur.

— C’est ?…

— De fermer les yeux sur tout ce qui pourrait te déplaire pendant le séjour de ces personnes, de ces dames, dont la visite est venue me surprendre. Il en est parmi elles qui ne sont pas d’une régularité exemplaire.

— Je ne dirai rien du tout, soyez tranquille.

— Fais un effort sur toi-même, et sois pour elles, je t’en prie, ce que tu étais autrefois quand nous habitions le faubourg du Roule.

— Ah ! oui, votre cuisinière ? Qu’à cela ne tienne, monsieur, je serai cuisinière pour elles pendant tout le temps qu’elles demeureront à Chandeleur. Elles goûteront encore à mes sauces ; je ferai même comprendre à vos autres domestiques comment, par exception, vous voulez que je sois traitée.

— Merci, Suzon. C’est là ce que je désire.

— Je devine pourquoi vous souhaitez qu’il en soit ainsi…,

— Oui, tu devines sans doute.

— Il ne faut pas qu’on soupçonne ce que vous avez l’intention de faire pour moi.

— Non… à quoi bon ?… pourquoi les en instruire ?… Tu n’y tiens pas ?…

— C’est juste, monsieur le commandant, répliqua Suzon, qui y tenait par-dessus toutes choses.

— Cela s’ébruiterait tout de suite. Et Paris… Paris est une portière.

— Eh bien ! ne craignez pas ; on ne se doutera de rien, répéta Suzon, qui avait déjà fait savoir à toutes les personnes arrivées au château, comme on vient, de le voir, qu’elle serait dans un mois la femme du commandant Mauduit, et s’appellerait l’hiver prochain madame Mauduit de la Vallonnière. Elle se disposa à se retirer en disant au commandant :

— Quoique je doive être encore demain et quelques jours encore votre cuisinière, je ne me lèverai demain qu’à onze heures.

— On n’a rien à vous refuser, dit Mauduit.

— Il me faut du repos ; je ne veux pas vous faire peur.

— Tu es toujours bien comme tu es.

— Ah ! non… commandant !… non !… rien maintenant avant la cérémonie.

Suzon lança au commandant un de ces regards qui allument comme un paquet de fagots le cœur, des vieux garçons.

Elle alla enfin se coucher ; Mauduit resta seul.

Ses réflexions pendant une heure furent nombreuses ; elles furent graves ; mais il ne fallait plus penser à reculer. Du reste, le commandant n’en avait pas l’intention. Derrière lui un passé mort, devant lui un avenir vide ; le présent était sévère, mais du moins était-il possible. Il arrangerait sa fortune : ses neveux ne perdraient pas tout ; et, quant au scandale d’un pareil mariage, il le conjurerait en grande partie par un moyen souvent employé avec succès : le silence. On le supposerait peut-être ; personne n’en aurait une preuve certaine. Et d’ailleurs qui n’a pas sa plaie secrète sous le manteau ? Après tout, dit le commandant en buvant de suite plusieurs verres de kirsch, je casserai, la tête à celui qui le trouverait mauvais. Telle fut la péroraison du long monologue débité par le commandant avant de prendre un flambeau pour aller goûter quelques heures d’un sommeil assez bien, gagné, Dieu merci.

Au moment de sortir du salon, il fut distrait tout à coup par un grand bruit de clefs qu’on tournait dans les serrures aux divers, étages du château. On fermait plusieurs portes à double tour, et l’on retirait les clefs. Le commandant ne tarda pas à se rendre compte de ce mouvement général des serrures. Il se rappela que, lorsque Suzon voulait communiquer un ordre du jour, à la domesticité du château, elle employait ce moyen, celui d’enfermer chaque domestique dans sa chambre pour venir ensuite le lendemain matin lui signifier la part qu’il aurait à prendre à la mesure générale. Le commandant savait la mesure que Suzon projetait d’exécuter. Suzon devait prévenir chaque domestique de ne pas exagérer devant les étrangers présents au château les égards et la soumission qu’elle, exigeait d’eux en temps ordinaires. Il ne s’arrêta pas davantage à cet incident ; il sortit du salon. Comme il avait cédé sa chambre à Sara, il se résigna à passer la nuit dans l’une des petites chambres des combles, appelées vulgairement chambres d’amis, attendu que d’ordinaire on n’y loge jamais personne.

Il montait donc brisé, assez soucieux, les marches du vieil escalier du château, quand, en passant devant la chambre de Sara et devant celle de Morieux, il vit, ce que l’usage veut d’ailleurs partout, que Sara avait déposé à la porte ses brodequins et ceux de ses deux élèves, et Morieux ses bottes.

— J’avais oublié, s’écria le commandant…, j’avais oublié, répéta-t-il en voyant ces trois paires de brodequins et cette paire de bottes, que… qu’elles seraient là, et qu’il fallait qu’un domestique vînt demain matin les cirer. Épouvantable contrariété ! murmura-t-il en se frappant la tête avec le poing… Suzon ne se lèvera qu’à onze heures, elle me l’a dit, et elle a enfermé tous les domestiques dans leur chambre. Voilà qui vient à merveille ! Que va dire Sara, que va dire Morieux, que vont-ils tous dire quand ils ne verront pas leurs chaussures cirées ? Ils diront, parbleu ! j’en dirais autant à leur place, que mon château est un bouge, que mes domestiques sont des Mohicans, que mes valets sont des valets d’écurie… Mais il est impossible que cela se passe ainsi. Que faire, pourtant ? Aller maintenant ordonner à Suzon de se lever à sept heures, quand elle compte dormir jusqu’à onze heures, pour lui dire de cirer la chaussure de ces gens-là ?… à celle qui doit être… un jour… bientôt… Comme elle me recevrait ! Elle aurait raison… Et les autres domestiques sont sous clef, et ces clefs, Suzon les a… Aller l’éveiller pour les lui demander, elle croirait que c’est pour un tout autre motif… et elle ne m’ouvrirait pas… Terrible embarras… Il faut pourtant en sortir ; mais comment ?… N’importe comment !…

Et le commandant redescendit l’escalier ; prit celui qui menait aux cuisines, et foulant tout préjugé humain, il saisit de ses mains tremblantes de colère et de dépit la boîte à cirage et la bouteille au vernis, puis il remonta rapidement.

Il posa son flambeau sur une marche de l’étage placé au-dessous de celui où se trouvaient la chambre de Sara et celle de Morieux, s’assit au bord d’une autre marche, et, le front en sueur, quoiqu’il, fit un froid horrible dans l’escalier, l’oreille aux aguets, il prit d’abord les brodequins de Sara, et se mit en devoir de les brosser avec la brosse sèche. Horrible besogne ! Il fallut l’entreprendre ; il fallut qu’il la recommençât pour les brodequins de mademoiselle Paillette, pour les brodequins de mademoiselle Tabellion et pour les bottes de Morieux ! Comme il ne s’était jamais livré à ce poétique exercice, il s’y prenait fort mal, étendait la poussière au lieu de l’enlever, la respirait, s’en remplissait la bouche, la gorge et les yeux. Il toussait, il rageait, il éternuait. Enfin, il s’agita de tant de façons, qu’il éveilla l’attention de ses hôtes, qui, trop émus par les fumées du souper, n’avaient pas encore fermé l’œil, excepté, bien entendu, Prosper, qui avait dormi trois ou quatre heures. Tous, par un instinct discret, ouvrirent à tâtons et mystérieusement la porte de leur chambre pour voir d’où venait cette sourde rumeur. Un instant après, ils étaient silencieusement réunis dans les ténèbres de l’étage, supérieur à celui où Mauduit cirait, avec une ardeur héroïque, bottes et brodequins. Ils s’invitèrent par des gestes à la plus rigoureuse circonspection ; le spectacle était en vérité trop curieux, trop inouï, trop extraordinaire. Ils en jouirent avec un sentiment d’indicible stupéfaction. Un ancien commandant des gardes du corps, un brave officier de l’armée d’Espagne, un favori de l’ancienne cour, un homme à bonnes fortunes, un homme aimable, spirituel, élégant, riche, noble, décrottait la chaussure de ses hôtes, de peur, il ne fallut pas à ceux-ci grand effort de divination pour s’en convaincre, de peur de faire faire un pareil service par sa cuisinière ! La pitié se confondait avec l’ironie dans leur esprit bouleversé, attristé par tant de petitesse et d’humilité ! Morieux surtout eut lieu de faire des réflexions très-sérieuses en comparant sa situation à celle de son ami commandant. Il mettait sa destinée en parallèle avec celle de Mauduit, et il en tirait une conclusion fort peu prévue.

La compassion inspirée par l’abaissement profond de Mauduit s’évanouit complètement lorsqu’on le vit, après avoir verni les chaussures de Sara et de ses élèves, verni les bottes de Morieux, se prendre corps à corps avec les hideuses bottes de Prosper, qu’il avait oubliées. Il les avait oubliées, ou, pour mieux dire, il ne les avait pas vues, car Prosper occupait un cabinet dans un angle tournant de l’escalier. Enfin, il les découvrit ! Il recula de terreur ; il les repoussa avec effroi ; la boue de trois routes communales voilait la semelle, l’empeigne et la tige de ces effrayantes bottes !

— Pourtant… murmura avec amertume le commandant.

Ce pourtant disait toute la nécessité du sacrifice qu’il s’agissait pour lui d’accomplir. Il fourra son bras dans l’évasement des tiges, s’arma d’une lame rouillée, et trancha courageusement dans le vif de la glaise. Elle tombait par quartier. Quelles écuries d’Augias ! Enfin il arriva au cuir, qu’il inonda de cirage. Il ne fallait pas songer au vernis.

En chemise, un bonnet de coton sur la tête, Prosper se livrait entre Sara et ses deux demoiselles à des contorsions de fakir indien. Le spectacle du commandant aux prises avec ses bottes lui suscita des mots, des plaisanteries, des pasquinades incroyables.

Enfin cette triste et burlesque comédie, dont la représentation se donne d’ailleurs tous les jours chez presque tous les vieux garçons, eut une fin. Dès qu’ils la prévirent, les témoins, ou plutôt les spectateurs, se retirèrent sans bruit dans leurs chambres.

Sara eut pourtant assez de temps pour dire :

— Eh bien ! si j’étais Suzon, la cuisinière de Mauduit, j’irais encore plus loin. Vous voyez cette boue, je la lui ferais manger.

Prosper ne se permit que cette réflexion :

— Quand il lui était si facile de m’en donner une paire neuve !

Le lendemain, les hôtes du château de Chandeleur, descendus fort tard, mais pourtant avant l’heure du déjeuner, trouvèrent, dans le salon où ils avaient soupé la veille, le commandant Mauduit qui les attendait.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? s’écria celui-ci ; tous en manteau de voyage !

— Nous partons, commandant, répondit Sara.

— Vous partez ! Vous m’aviez pourtant promis de rester huit jours ici…

— C’était seulement, reprit Sara, pour éprouver ta générosité. L’hospitalité n’a rien laissé à désirer.

— Vous plaisantez…

— Nous dirons à Paris que ton château nous a offert tout ce que nous avions le droit d’attendre de la noble galanterie de son possesseur.

— Je ne puis encore croire… essaya de répliquer le commandant, qui se sentait soulagé d’un grand poids par ce départ.

— En restant plus longtemps, nous n’emporterions pas un souvenir plus doux de ton cœur… Nous…

— Commandant ! s’écria Sara, s’interrompant tout à coup pour embrasser Mauduit, qui ne devinait pas la cause de cette brusque accolade pleine de tendresse et de bonne sensibilité, car Sara laissa tomber des larmes sur les gros favoris du commandant. — Commandant ! commandant !… criait-elle.

— Eh ! ma bonne Sara, qu’as-tu ?

— J’ai… j’ai…Ah ! sacrebleu ! si j’avais eu le bonheur d’être une honnête fille…

— Qu’aurais-tu fait ?…

— Rien… Adieu ! adieu ! commandant !…

Mauduit était ému… il était bien près de deviner… Il dit à Morieux :

— Tu me quittes, toi aussi ? et où vas-tu ?

— Où je vais ? répondit Morieux.

— Oui…

— Rejoindre ma femme.

— Ta femme ! Mais…

— J’ai réfléchi, Mauduit.

— Ah !

— Oui. La nuit porte conseil.

Et Morieux serra affectueusement la main au commandant.

— Quant à moi, commandant, je vous dois une reconnaissance vive, profonde, éternelle, dit Prosper à son tour en gagnant la porte de la cour d’honneur, tandis que Morieux, Sara et ses deux élèves montaient en voiture.

— À moi ?

— À vous… commandant.

— À propos de quoi ?…

— À propos de… bottes.

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Suzon est aujourd’hui madame Mauduit de la Vallonnière.