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De la situation économique et de la mortalité de l’espèce bovine

ÉCOLES NATIONALES VÉTÉRINAIRES


inspecteur général

M. H. BOULEY, O. ❄, membre de l’Institut de France, de
l’Académie de Médecine, etc.
――――
ÉCOLE DE TOULOUSE

directeur

M. LAVOCAT ❄, membre de l’Académie des sciences de
Toulouse, etc.

professeurs :

MM. LAVOCAT ❄, Tératologie.
Anatomie des régions chirurgicales.
LAFOSSE ❄, Pathologie spéciale et maladies parasitaires.
Police sanitaire
Jurisprudence.
Clinique et Consultations.
LARROQUE, Physique.
Chimie.
Pharmacie et Matière médicale.
Toxicologie et Médecine légale.
GOURDON, Hygiène générale et Agriculture.
Hygiène appliquée ou Zootechnie.
Botanique.
SERRES, Pathologie et Thérapeutique générales.
Pathologie chirurgicale.
Manuel opératoire et Maréchalerie.
Direction des Exercices pratiques.
ARLOING, Anatomie générale.
Anatomie descriptive.
Extérieur des animaux domestiques.
Zoologie.
Physiologie.

chefs de service :
 
MM. MAURI, Clinique.
BIDAUD, Physique, Chimie et Pharmacie.
LAULANIÉ Anatomie, Physiologie et Extérieure.
LAUGERON Chirurgie.


JURY D’EXAMEN
――
MM. BOULEY O. ❄, Inspecteur-général.
LAVOCAT ❄, Directeur.
LAFOSSE ❄, Professeurs.
LARROQUE,
GOURDON,
SERRES,
ARLOING,
Mauri, Chefs de Service.
Bibaud,
Laulanié,
Laugeron,


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PROGRAMME D’EXAMEN
Instruction ministérielle du 12 octobre 1866.
――


THÉORIE Épreuves
écrites
Dissertation sur une question de Pathologie spéciale dans ses rapports avec la Jurisprudence et la Police sanitaire, en la forme soit d’un procès-verbal, soit d’un rapport judiciaire, ou à l’autorité administrative ;
Dissertation sur une question complexe d’Anatomie, de Physiologie et d’Histologie.
Épreuves
orales
Pathologie médicale spéciale ;
Pathologie générale ;
Pathologie chirurgicale ;
Maréchalerie, Chirurgie ;
Thérapeutique, Posologie, Toxicologie, Médecine légale ;
Police sanitaire et Jurisprudence ;
Agriculture, Hygiène, Zootechnie.
PRATIQUE Épreuves
pratiques
Opérations chirurgicales et Ferrure ;
Examen clinique d’un animal malade ;
Examen extérieur de l’animal en vente ;
Analyses chimiques ;
Pharmacie pratique ;
Examen pratique de Botanique médicale et fourragère.


Mes chers Parents, mes chers Amis,
mes chers Professeurs, veuillez accepter
l’hommage de cet opuscule,
comme un témoignage d’affection et
de reconnaissance.
G. M.


INTRODUCTION


―――――

J’ai été amené à prendre pour sujet de Thèse : De la situation économique et de la mortalité chez l’espèce bovine, parce que de l’étude comparative qui s’ensuit il résulte la recherche des moyens capables d’atténuer les effets de la dernière et de favoriser la première. Les moyens qu’on peut employer sont nombreux, sans doute, mais il en est un d’une application facile qui, par les résultats qu’il a procurés jusqu’à ce jour, mérite d’attirer l’attention de tous ceux qui sont soucieux de l’avenir de l’agriculture ; je veux parler des Sociétés d’assurances mutuelles contre la mortalité de l’espèce bovine.

Je ne me dissimule pas les difficultés que présenté la tâche ; mon inexpérience les augmente encore ; mais j’espère que le lecteur indulgent tiendra compte de la bonne volonté que j’apporte à préconiser une idée pratique qui, dans les rares endroits où elle a prévalu, a donné d’excellents résultats.

G. Martinet.


――――
ESPÈCE BOVINE


SA SITUATION ÉCONOMIQUE


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L’espèce bovine a toujours rempli un rôle considérable dans l’existence des sociétés humaines ; pour en comprendre l’importance, il faut particulièrement considérer ce rôle dans la situation actuelle, à cause de la multiplicité des fonctions de l’espèce dont il s’agit.

De tout temps, le bœuf domestique a été, comme le cheval, un moteur, mais un moteur agricole seulement ; son emploi commence à la période de la civilisation où apparaissent les peuples laboureurs. Sa fonction principale a toujours été de fournir des aliments pour la nourriture de l’homme.

Et maintenant comme toujours, quelle que soit la variété ou la spécialité des aptitudes de l’espèce, sa fin économique dernière n’en est pas moins l’abattoir. Toutes les bêtes bovines arrivent un peu plus tôt un peu plus tard au sacrifice, en vue de la consommation de leur viande.

Telle est donc la fonction essentielle envisagée dans ses rapports avec l’économie générale de la société. Cette fonction est la production directe d’une des matières alimentaires les plus indispensables à la subsistance de l’homme. Il semblerait par conséquent, ce fait une fois constaté, que la question de l’espèce bovine ne dut présenter au zootechniste aucune difficulté économique, et qu’il n’y eut plus qu’à demander aux méthodes les moyens de spécialiser l’espèce en cet unique sens. Mais, quoique la viande soit un objet de première nécessité, il faut aussi que le prix de revient soit à la portée de tout le monde, et, pour arriver à ce but, on ne doit pas recourir à la spécialisation dans l’espèce.

Les économistes sont d’accord sur ce qu’ils appellent la situation économique, lorsqu’ils ont à s’occuper d’une production quelconque, et, sans entrer dans des détails, je rappellerai seulement qu’il s’agit de l’ensemble des circonstances de toute nature qui donnent aux produits leur valeur échangeable, par les besoins qu’elles en font naître et par les facilités qu’elles créent pour leur écoulement. La densité de la population, la fertilité du sol, l’activité de la production générale, la distance des grands centres de consommation et l’état des moyens de transport, la sécurité qu’offrent les institutions pour l’ordre et la liberté, de transaction, etc., tout cela constitue la situation économique.

La production animale obéit à la loi de toutes les productions. On peut la considérer, au point de vue de son utilité, sans y comprendre cette utilité de fantaisie basée sur l’idéal, mais celle plus certaine qui se mesure par le prix qu’on y met, Dans la plupart des cas, heureusement, les deux modes se confondent ; quoiqu’il en soit, ce serait abandonner au pur hasard les entreprises zootechniques que de ne point leur donner pour première base l’examen de la situation économique et la constatation des débouchés.

Il convient de viser à l’augmentation de la fortune publique par l’accroissement de la valeur de notre bétail, en le reproduisant dans les meilleures conditions possibles. Cette nécessité satisfaite, la réalisation des autres en découle naturellement ; elle ne peut l’être que par la combinaison économique du prix de vente et du prix de revient. Cette notion embrasse toute la question zootechnique et doit la primer.

Dans ses rapports avec la production du bétail, elle se complique encore davantage, en raison des fonctions multiples que celui-ci remplit dans l’exploitation agricole, non-seulement en sa qualité de valeur échangeable, mais encore à titre d’agent direct ou indirect de production.

De là l’indispensable obligation, pour se mettre en mesure de résoudre les problèmes de zootechnie, conformément à la loi première de toutes les entreprises industrielles, d’examiner d’abord le rapport de chacune des fonctions économiques du bétail avec la situation dans laquelle il y a lieu d’opérer.

Les animaux domestiques ont des aptitudes naturelles diverses, dont nous tirons parti pour la satisfaction de nos besoins ; chacune de ces aptitudes a pour objet de porter au plus haut degré le développement possible, en vue d’une exploitation plus complète et correspondant à un genre particulier de service. C’est ce genre de service qui est la fonction économique, ce qui est, en considérant l’animal en lui-même et au seul point de vue de sa propre conservation et de celle de son espèce, une fonction physiologique qui devient fonction économique, par cela seul que les produits sont utilisés au bénéfice de la société humaine.

La force musculaire, qui se traduit en mouvement ou travail, la viande, la graisse, le lait, etc., fournissent des aliments pour notre nourriture ; les poils, la laine, etc., employés à nous vêtir et aux usages de l’économie domestique, et bien d’autres produits animaux qu’il n’est pas nécessaire d’énumérer, tout cela remplit dans l’économie publique autant de fonctions dont l’importance et l’utilité se mesurent à l’usage qu’on en fait.

On a voulu que ces fonctions fussent spécialisées pour arriver à un résultat meilleur, mais la pratique détruit complètement la théorie. Il est une autre fonction constante et commune à toutes les espèces aussi bien qu’à toutes les races qui, au point de vue de l’économie rurale, est la plus importante, car sans elle la production végétale ne saurait dépasser des limites fort restreintes et peu en rapport avec les exigences d’une population croissante. Je veux parler de la production des matières fertilisantes ou des engrais. C’est grâce aux résidus laissés par les excrétions animales, que la fertilité du sol peut être entretenue du moins, sinon accrue.

Pour l’économie rurale, les animaux composant le bétail sont avant tout des consommateurs de fourrages et des producteurs d’engrais ; de telle sorte, qu’ indépendamment des considérations précédentes, et en les envisageant sous cette double qualité, ce qui simplifie l’énoncé du problème que leur exploitation pose ; on peut dire quo leur faculté de producteur est d’autant plus avantageuse que celle de consommateur l’est d’avantage. Et sous une autre forme que le prix de revient des engrais qu’ils produisent est d’autant plus bas qu’ils font ressortir à un taux plus élevé le prix de vente des fourrages qu’ils consomment.

Des considérations précédentes, il résulte qu’on ne doit pas employer telle ou telle race avant d’avoir jugé, d’après les connaissances que l’on possède généralement, quelle est celle qui répond le mieux aux exigences de la situation. La France possède un grand nombre d’espèces bovines disséminées un peu partout, suivant les aptitudes, les localités, les productions du sol. On a été amené à diviser la grande famille bovine française en trois groupes distincts qui sont : les races de travail, les races à lait et les races de boucheries ou races précoces.

Les races de travail se rencontrent presque partout, mais plus particulièrement dans les pays de montagnes, où, grâce à leur rusticité, elles sont de puissants auxiliaires pour les populations généralement pauvres de ces régions. Il existe aussi des conditions climatériques et économiques qui rendent avantageux l’emploi des bêtes à cornes. Les propriétaires possèdent ordinairement plus de têtes de bétail qu’il n’en faut pour les travaux de la ferme ; car si l’on ne peut utiliser tous les attelages d’une ferme toute l’année, on sait que ces animaux, par leurs produits, paient leur nourriture, et qu’au moment des besoins pressants des travaux de l’été ils seront d’un puissant secours.

Les races à lait tendent à se généraliser par les croisements ; par les importations, on essaie de les introduire dans les contrées où l’on ne rencontre guère que des races de travail ou de boucherie. Les produits que donnent les bonnes vaches laitières sont satisfaisants, quand on peut faire valoir leurs qualités lactifères. Le lait, vendu en nature ou bien transformé en fromage, paie bien la nourriture des bêtes bovines. Il existe un préjugé presque général : c’est que la vache est considérée comme impropre à l’engraissement et ne pouvant fournir de bonne viande. Dans une grande partie de la France, les vaches sont employées aux travaux agricoles ; dans d’autres endroits, on n’élève que celles qui sont nécessaires à la production du lait. Dans les deux cas, on néglige l’amélioration de la race au point de vue des formes ; les bêtes fournissent peu de viande, relativement à leur taille, et on ne les engraisse pour les livrer à la boucherie que lorsqu’elles sont vieilles ; très souvent même, on les engraisse dans les fermes dont les fourrages, peu abondants et de médiocre qualité, seraient insuffisants pour engraisser les bœufs. De là, épuisement par le travail, engraissement incomplet et viande de mauvaise qualité. Mais, si on leur donne les soins voulus, les vaches s’engraissent facilement, donnent de très bonne viande et paient largement leur entretien par leur produit en lait.

Ces avantages sont reconnus depuis longtemps dans le département du Nord et démontrés par M. Pommeret, dans un travail publié dans le Moniteur agricole : « On présente, dit-il, les génisses au taureau vers l’âge de seize mois ; à trente mois, elles ont donné leur premier veau. À partir de cette époque, elles produisent, du lait qui compense pleinement leur nourriture, et les bêtes, arrivées à leur deuxième et troisième veau, sont alors dans toute la force de leur rendement en lait et procurent de beaux bénéfices, car il n’est pas rare de les voir donner en moyenne de quatorze à seize litres de lait par jour. Ainsi donc les bêtes, à partir de l’âge de trente mois jusqu’à cinq, six et sept ans, ont donné trois ou quatre veaux, du lait en abondance et fourni l’engrais nécessaire à l’exploitation. »

Les races de boucherie, élevées dans très peu de localités, ne donnent pas tous les résultats désirables ; car, où les conditions paraissent les plus favorables, où l’on fait travailler les chevaux, où l’on n’entretient des bêtes bovines que pour les engraisser et où l’on engraisse le plus, on a souvent plus d’intérêt à acheter les animaux formés qu’à en élever ; alors on les achète dans des contrées où ils ne peuvent être produits avec avantage, qu’étant élevés sobrement et utilisés à la charrue.

Les bœufs, livrés à la boucherie par les provinces les plus productives pour cette destination, ont travaillé ou dans ces provinces ou dans les voisines ; d’ailleurs dans presque toute la France, les bêtes bovines n’arrivent au râtelier d’engraissement qu’après avoir travaillé ou donné du lait, et souvent après avoir fait l’un et l’autre ; et si leur développement n’a pas été aussi prompt, c’est qu’elles ont payé leur élevage par du lait ou par du travail. La précocité paraît au premier abord n’offrir que des avantages ; mais les difficultés de la pratique modifient profondément l’idée qu’on s’en était fait. En effet, il y a à tenir compte de la nourriture de la mère pendant la gestation ; des frais exigés par son entretien pendant qu’elle ne peut ni travailler ni donner du lait ; des accidents qui arrivent pendant la gestation et la mise bas ; des soins minutieux que nécessitent les jeunes veaux et les frais d’élevage.

Il est possible que les pays d’engraissement, la Normandie, la Vendée, le Nivernais, la Flandre aient intérêt à produire les bestiaux qu’ils engraissent, à mesure que l’engraissement prend de l’extension dans les pays qui, jusqu’à présent, leur ont vendu du bétail maigre. Dans ce cas, ces contrées doivent chercher à développer la précocité et donner la préférence aux races qui la possèdent déjà au plus haut degré. Il est même d’intérêt public de pousser vers la réalisation de ce changement, car les races précoces sont celles qui répondent le mieux aux besoins croissants de notre alimentation et de l’industrie ; ce sont celles dont la propagation doit être encouragée, toutes les fois que le climat, le sol, la culture et les usages les comportent ; celles qui doivent être préférées, quand l’abondance des farineux et les occupations de la ferme permettent de consacrer à l’élevage des bouvillons la nourriture et les soins que réclament les races perfectionnées.

D’après les considérations que nous avons posées sur nos espèces bovines, on comprend que pour favoriser la situation de nos races il faut apporter un grand discernement dans leur dissémination ; c’est aux propriétaires d’employer toutes leurs connaissances à l’effet de juger telle ou telle race qui conviendra le mieux pour produire le plus dans les conditions où ils se trouvent placés.


DE LA MORTALITÉ

Il est un écueil contre lequel les éleveurs viennent se heurter : c’est la mortalité. Cette complication, qui les surprend trop souvent, au moment où ils vont recueillir le fruit de leurs soins assidus, les décourage et imprime un temps d’arrêt à la propagation de l’espèce bovine. Il serait donc désirable qu’on trouvât un moyen qui, en sauvegardant les intérêts de tous, fût à la portée de ceux qui sont soucieux de la prospérité de notre bétail. Dans quelques centres d’élevage, trop fréquemment ravagés par les épizooties ou les enzooties, les propriétaires ont cherché à remédier aux funestes effets de la mortalité, et ils y ont pleinement réussi. Ils ont créé pour cela des sociétés d’assurances mutuelles contre la mortalité dans l’espèce bovine.

Fondées, en premier lieu, dans le but d’assurer aux pauvres la possession d’une vache, ces sociétés ont pris de l’extension, et aujourd’hui, dans ces localités, chaque propriétaire fait partie de la société. Il a donc fallu qu’on reconnut de grands avantages à cette institution d’initiative privée.

Les renseignements que j’ai recueillis montrent, en effet, qu’il existe une grande différence dans la situation de l’espèce bovine de ces régions. Avant la création de ces sociétés, la population bovine était d’un tiers moindre. Seuls, les propriétaires aisés ou riches possédaient ces animaux ; aujourd’hui, il n’est pas jusqu’au simple manouvrier qui possède une vache ou deux. Par ce simple résultat, on voit qu’il est à souhaiter que ces institutions se propagent ; leur extension résoudrait une grande question d’économie rurale : la production bovine.

La prospérité de l’agriculture est intimement liée à celle du bétail ; si donc celui-ci est cruellement éprouvé par la mortalité, la première s’en ressentira, d’autant plus que ses moyens essentiels lui feront défaut ; mais les sociétés d’assurances mutuelles, fournissant aux propriétaires les moyens de remplacer immédiatement les animaux morts, lui seront d’un utile secours. D’ailleurs, leur fonctionnement s’impose à ceux qui connaissent la manière d’être des maladies qui sévissent sur l’espèce bovine, et un exposé succinct suffira, je crois, pour en démontrer l’utilité.


LES ÉPIZOOTIES

Il est parfois difficile de déterminer d’une manière précise les maladies qui méritent le nom d’épizooties.

On voit, en effet, des maladies qui, régnant épizootiquement dans un lieu, peuvent exister ailleurs sur des individus pris isolément, sans pour cela changer de nature. Bien plus, quelques affections sporadiques peuvent, à certaines époques, prendre le caractère épizootique et devenir même contagieuses, et à l’appui nous pouvons citer les pneumonies, les entérites dites typhoïdes, etc. Une enzootie peut devenir épizootique dans les pays éloignés de son centre d’action primitif : c’est ce qu’on a observé en France pour le charbon.

Il est des maladies qui ne se rencontrent jamais d’une manière sporadique et sont par leur nature même épizootiques ; telles sont : la clavelée, le typhus, la fièvre aphteuse. Il est vrai que ces affections sont toujours contagieuses, et ce fait a porté quelques auteurs à n’admettre comme épizootiques que les maladies contagieuses, on ne peut pas croire à ces données, car on voit des maladies qui affectent à la fois un grand nombre d’animaux et qui ne sont pas pour cela contagieuses ; on n’a qu’à citer, par exemple, la cachexie aqueuse de l’espèce ovine.

L’épizootie, quelle que soit la cause qui l’engendre, n’a donc pour signe commun et distinctif que l’extension et la propagation à une masse considérable d’animaux. Les maladies épizootiques n’ont pas de caractères qui leur soient propres, ils diffèrent selon chaque espèce d’épizootie ; souvent même, sans que cette dernière change de nature, les symptômes qui l’expriment varient suivant les lieux, les conditions indéterminées aux milieux desquelles elles se développent.

Si l’on étudie comparativement les diverses épizooties qui ont sévi en France ou en Europe à diverses époques, on voit qu’elles présentent de notables différences sous plusieurs rapports. On a observé, en effet, que telle épizootie se distingue d’une épizootie antérieure ou subséquente par la prédominance de certains symptômes, de certaines formes dans la marche, la gravité, les phénomènes initiaux de la maladie. Tout cela provient souvent de l’influence qu’exercent les constitutions médicales d’une même maladie régnant à la même époque. Cependant, l’épizootie, considérée dans une localité sur une même espèce animale, examinée sur chaque individu en particulier, offre des caractères généraux à peu près semblables, qui n’échappent pas à l’œil de celui qui les observe.

On voit les épizooties naître spontanément, se répandre peu à peu, affecter un plus ou moins grand nombre d’animaux, se déplacer avec eux, et s’ils sont amenés dans un autre pays, pour aussi éloigné qu’il soit, sévir encore sur eux comme dans les points qu’ils habitaient en premier lieu. Les barrières naturelles, telles que les montagnes, les cours d’eaux, etc., qui sont efficaces pour arrêter les progrès des enzooties, ne peuvent empêcher l’extension des épizooties qui semblent obéir à des lois qu’on ne connaît pas bien souvent. Elles attaquent parfois de préférence les vieux animaux, d’autres fois les jeunes, ou bien les adultes exclusivement, quoique tous les sujets soient exposés aux mêmes influences, aussi, est-il bizarre de voir les épizooties frapper certains sujets préférablement à d’autres ; il est probable que l’aptitude individuelle, l’idiosyncrasie, est la cause de cette singularité.

Elle apparaît quelquefois soudainement dans une contrée ; on la voit aussi se déployer simultanément dans plusieurs pays, en laissant derrière elle une trace profonde, qui demande beaucoup de temps ou d’opiniâtreté pour être effacée. Elle franchit aussi certaines régions sans les visiter ou bien encore elle se limite dans la province où elle s’éteint.

Il arrive aussi, et il est rare heureusement, que deux maladies épizootiques marchent de front, s’associent pour étendre leurs ravages, et suivent leur cours respectif sans se confondre.

Après cet exposé sur les maladies épizootiques, jetons un coup d’œil sur les enzooties ou endémies.

Enzooties. — Ces maladies sont particulières à certains pays, inhérentes à la nature du sol, à la composition de l’air, aux eaux, aux aliments, à la manière de vivre des animaux.

La persévérance des causes fait que les enzooties règnent constamment avec plus ou moins de force ; mais elles se répandent peu à peu, à moins qu’elles ne revêtent un caractère contagieux. On voit, chaque année, les enzooties affecter un certain nombre d’animaux assez restreint ; mais il y a des périodes régulières où elles acquièrent plus d’intensité et frappent presque toutes les bêtes de la même localité, en prenant le pas sur toutes les autres maladies.

Les ravages des enzooties sont généralement diminués par l’acclimatation ; les races locales y paient un moins large tribut que les races importées. C’est ainsi que celles des pays marécageux de l’Europe résistent mieux aux effluves que celles des localités saines qui vont vivre dans ces régions.

On voit, par ce qui précède, que les enzooties ont pour caractère propre de n’être pas apportées du dehors et de prendre naissance dans le lieu même où elles se manifestent.

On a distingué des épizooties et des enzooties des maladies qu’on a appelées Saisonnières, parce qu’elles apparaissent périodiquement à diverses époques et qu’elles ont pour causes les changements de saison, les mutations ou perturbations atmosphériques. En effet, au printemps, on observe plus particulièrement les affections catarrhales de la muqueuse respiratoire ; en été, les maladies intestinales ; en automne, les affections maremmatiques ; et en hiver, les maladies inflammatoires de la poitrine, quelles que soient du reste la constitution du sol et les conditions d’endémicité. Ces manières d’être des maladies ont donné des résultats en rapport avec leur importance. Examinons leurs effets sur la population animale domestique.


EFFETS DES ÉPIZOOTIES SUR L’ESPÈCE BOVINE

De toutes les maladies qui sévissent sur le gros bétail, le typhus, est, sans contredit, la plus redoutable. Prenons pour exemple ses effets sur l’espèce bovine, et, négligeant ceux des enzooties et des maladies saisonnières, on aura un aperçu suffisant des résultats désastreux que provoquent ces maladies sur l’espèce qui nous occupe. Les documents publiés par M. Raynal sont assez complets pour que je puisse y avoir recours. Le savant auteur dit, dans ses écrits : « Aucune épizootie, autre que celle du typhus, ne se répand aussi rapidement par contagion ; aucune n’est aussi meurtrière. On petit dire qu’à elle seule elle a exercé plus de ravages que toutes les épizooties réunies ayant atteint les mêmes espèces animales. »

Pour le démontrer, il suffira d’énoncer les chiffres de la mortalité aux différentes époques où le typhus a régné en Europe. Ces chiffres, nous avons hâte de le dire, ne sont pour la plupart qu’approximatifs, car aucun pays, à notre connaissance, ne possède des statistiques mortuaires rigoureusement établies ; mais, tels qu’ils sont produits, ils donneront une idée juste des désastres que la peste bovine entraîne à sa suite. Faust estime la perte éprouvée par l’Europe, de 1711 à 1796 inclus, à deux cents millions de têtes de gros bétail. Voici sur quelles données il fonde son calcul ; il est utile de les faire connaître parce que les auteurs, en indiquant le chiffre sans commentaire, lui accordent une valeur absolue. L’Allemagne, dit Faust, possède 14 millions et l’Europe entière cent millions de bêtes à cornes.

Depuis 1711, chaque localité de l’Allemagne a été envahie, terme moyen, quatre fuis par le typhus ; il suppose que la moitié de l’Europe a dû subir un nombre égal d’invasions ; et si, comme il l’admet, chaque épizootie a enlevé la moitié du bétail de la contrée, les pertes s’élèveront au chiffre de deux cents millions.

De 1713 à 1723, dans la Hollande seule, il a péri 200,000 têtes de bétail ; ce même pays perdit en moins de trois ans 395,000 animaux.

Suivant Paulet, de 1711 à 1714, le nombre des bêtes mortes du typhus, dans l’Europe occidentale, s’est élevée à un million cinq cents mille. D’après le même auteur, les pertes, durant la période de 1740 à 1749, furent évalués à trois millions. Le Danemark figure dans ce chiffre pour 280,000 têtes. Du 1er avril 1769 au 28 mars 1770, la Hollande méridionale perdit 115,665 bêtes ; dans la même période, la Hollande septentrionale en perdit 162,276. En 1774 et 1775, 150,000 bêtes succombèrent dans les provinces méridionales de la France. Au rapport de Buniva, la mortalité dans le Piémont, en l’an VII, fut de 40,000 têtes. À la même époque, la France en perdit 130,000.

A une date plus rapprochée, en Égypte, de 1841 à 1844, la mortalité par la peste bovine ne fut pas moins considérable, elle s’éleva à 400,000 ; à un million dans l’empire russe durant les années 1844 et 1845.

D’après une statistique consignée dans l’excellent travail du professeur Gerlach, les états autrichiens ont perdu 258,107 animaux, de 1849 à 1863 ; des documents officiels portent le chiffre du bétail mort pendant le cours de l’épizootie de tiphus de 1860, pour la Russie, à 183,678. En 1865-1866, l’Angleterre, l’Écosse et le pays de Galles ont perdu ensemble 233,629 têtes, et la Hollande 115,000.

Cette statistique de la mortalité aurait présenté un plus grand intérêt, s’il eut été possible, étant donnée la population bovine de chaque contrée, d’établir le rapport exact entre le chiffre de cette population et le nombre des bêtes atteintes, celui des bêtes abattues, et celui des bêtes guéries, comme nous l’avons pour l’Angleterre et les autres parties du Royaume-Uni. Dans l’état actuel des choses, ce travail d’ensemble parait impossible à faire ; on ne trouve dans les ouvrages des divers auteurs que des renseignements incomplets. Cependant, nous croyons utile de les relater ici, pour démontrer l’utilité d’une statistique générale de la mortalité des animaux domestiques.

Dans les années de 1860 à 1861, Rœll a constaté, dans 227 districts de l’Autriche, comptant 157,800 têtes de gros bétail, que 15,930 sont tombées malades et. 4,800 sont mortes de la peste bovine.

Dans le comtat de Presbourg, sur une population de 35,566 bêtes bovines, on a compté 6,773 malades, dont 5,630 ont péri, 1,435 ont été abattues.

Il résulte des renseignements pris directement sur notre demande que lors de l’épizootie 1865-1866, en Angleterre, en Écosse et dans le pays de Galles, 279,023 têtes de gros bétail ont été atteintes du typhus ; sur ce nombre, 233,629 sont mortes ou ont été abattues ; 40,165 ont guéri.

En Hollande, d’après Gerlach, le nombre des animaux atteints a été de 156,592, dont 78,111 sont morts et 36,919 ont été abattus ; 51,562 ont guéri.

La France, en 1870, a vu ses provinces de l’Ouest ravagées par le typhus et l’on sait les pertes énormes qu’il y a occasionnées.

Si aux pertes matérielles considérables causées par la seule mortalité des animaux on ajoute les pertes résultant des entraves de toutes sortes mises au commerce du bétail et des produits qu’il fournit ; si d’une autre part on tient compte du renchérissement de la viande de bœuf, de l’obstacle que rencontre l’approvisionnement des cités populeuses, on comprendra que toutes les contrées de l’Europe redoutent la peste bovine comme le fléau le plus funeste qui puisse frapper l’agriculture, la production animale et les industries diverses qui s’y rattachent.

Dans certains états de l’Europe, on accorde une indemnité aux propriétaires d’animaux, que par prudence on a été obligé de faire abattre, afin d’éviter la propagation des épizooties. En France, il n’en est pas ainsi, on ne donne une indemnité qu’en cas de peste bovine, et encore ceci n’a-t-il lieu qu’en vertu d’une loi toute récente. Or, l’abattage des animaux malades ou suspects, celui de ces derniers particulièrement, surtout lorsqu’il doit être suivi de l’enfouissement des cadavres, est toujours pour les propriétaires une mesure très onéreuse. On ne comprend pas, en effet, que la législation qui la prescrit n’ait point stipulé qu’une indemnité leur serait accordée ; car, il s’agit en réalité d’un cas d’expropriation pour cause d’utilité publique, dans lequel le principe de l’indemnité est posé par le droit commun.

Par cette précaution, conforme à la justice, on serait arrivé à faciliter l’application des mesures sanitaires. Nos législateurs, comme le dit M. Raynal, n’ont fait qu’édicter des amendes ou des peines afflictives qui punissent parfois l’ignorance comme un crime et qu’i ajoutent à la misère au lieu de la soulager.

Après cet exposé sur les épizooties et leurs résultats, on comprend facilement qu’il faut tacher d’atténuer les effets de ces maladies qui sévissent sur le gros bétail ; c’est pour cela que, dans un trop petit nombre de localités, des propriétaires intelligents ont formé des associations mutuelles qui, par leurs bienfaits, peuvent préserver les contrées de désastres toujours trop longs à réparer.

Ces associations entre particuliers n’entraînent aucuns frais. La commission chargée de diriger la société est composée de sociétaires, choisis parmi ceux qui offrent le plus de garanties pour l’administration de la société. Un médecin vétérinaire diplômé est attaché à la commission et chargé de donner son avis dans les cas où celle-ci se reconnaît incompétente pour juger les faits qui sont du ressort de l’art vétérinaire.

Il existe des compagnies d’assurances contre la mortalité des bestiaux, mais elles sont loin d’atteindre le but aussi économiquement que les sociétés mutuelles organisées par les propriétaires eux-mêmes.

SOCIÉTÉ D’ASSURANCE MUTUELLE DE L’ESPÈCE BOVINE


Fondée à Mouzeuil (Vendée) en 1869.

Art. 1. — La-société est fondée pour un temps illimité. Tout sociétaire peut, pour n’importe quelle cause, cesser d’en faire partie ; aucun remboursement ne lui est effectué sur les versements qu’il a faits depuis son entrée dans la dite société.

Art. 2. — La présente société est régie par un bureau formé d’un président, d’un trésorier et d’un secrétaire ; par une commission de six membres, chargée de juger les différends en dernier ressort. Il est adjoint à la commission un certain nombre de surveillants nécessaires aux fonctions de la société. Les fonctionnaires sont tous choisis parmi les sociétaires et nommées par eux.

Art. 3. — Le propriétaire a le droit de faire lui-même l’estimation des bêtes qu’il veut assurer, qui, si elle est reconnue de bonne foi par la commission, est acceptée.

Art. 4. — Le président a voix prépondérante dans le cas de partage égal de voix.

Art. 5. — Aucune réclamation n’est entendue par la commission après sa décision.

Art. 6. — Si par malice ou imprudence, le propriétaire ou nourrisseur de bœufs ou de vaches devenues malades négligeait de leur donner les soins nécessaires et de faire appeler un médecin-vétérinaire reconnu par la société, la commission, dans ce cas, pourrait procéder à une enquête et voter la suppression totale ou partielle de l’indemnité.

Art. 7. — Toute personne désirant faire partie de la société pendant son cours sera soumise aux mêmes conditions que les sociétaires qui seront inscrits au moment de la création de la société.

Art. 8. — Tout propriétaire ne sera admis à faire partie de la société qu’autant que ses bœufs ou vaches seront reconnus en parfait état de santé par le médecin-vétérinaire reconnu par la société.

Art. 9. — Le marc le franc sera réparti, lors de la fondation de la présente société, sur chaque somme provenant de l’estimation du bétail de chaque sociétaire.

Art. 10. — La société pourra, à l’époque qu’elle jugera convenable augmenter ou diminuer ses ressources, suivant son excédant ou ses besoins ; chaque sociétaire pourra, aux mêmes époques, augmenter ou diminuer son assurance.

Art. 11. — Les paiements sont effectués dans la huitaine qui suit les pertes.

Art. 12. — Le propriétaire d’un bœuf ou vache morts sera tenu d’en faire la déclaration au président de la société, qui, après constatation, lui remettra un bon pour se faire payer.

Art. 13. — Le trésorier ne peut délivrer aucun argent sans l’autorisation du président et sans quittance du réclamant, qui, s’il ne sait signer, doit présenter deux sociétaires qui signent à sa place.

Art. 14. — Pour faciliter les sociétaires lors de la fondation de la société, il ne sera versé aucun argent jusqu’à ce qu’une perte survienne et l’on agira ainsi jusqu’à ce que la société soit reconnue assez nombreuse pour verser une somme suffisante capable de faire face à tout accident. Cette somme sera versée entre les mains du trésorier qui en sera responsable.

Art. 15. — Jusqu’à l’époque où la masse sera formée, tout sociétaire faisant une perte sera tenu lui-même de faire rentrer l’argent qui lui sera dû par ses associés. A cet effet une liste signée du président lui sera remise. Il ne sera tenu de n’aller qu’une seule fois au domicile de chaque sociétaire.

Art. 16. — Si un ou plusieurs associés ne se trouvaient pas en mesure de remplir leurs obligations au moment du passage du réclamant, ils seront tenus de porter à son domicile, dans le délai de quatre jours, la somme qui lui est due, sinon ils seront poursuivis jusques au parfait paiement ; les frais de procédure resteront à leur charge.

Art. 17. — Les débris des bêtes mortes restent au bénéfice du propriétaire.

Art. 18. — Tout emploi dans la société est gratuit.

Ces statuts de la société de Mouzeuil, que je connais grâce à la bienveillance du président, M. Girardeau, répondent suffisamment aux exigences de la situation présente de cette localité. Il est vrai de dire que chaque sociétaire a apporté son bon vouloir et facilité ainsi la bonne direction de cette institution d’une utilité reconnue. Il serait à désirer, qu’à l’exemple de la commune de Mouzeuil, on vit s’instituer, dans toutes les communes de France qui possèdent un certain nombre d’animaux de l’espèce bovine, des associations mutuelles contre la mortalité du gros bétail.

L’agriculture ne tarderait pas à en ressentir les bons effets ; la situation économique de l’espèce bovine serait améliorée, son rendement plus considérable, et on n’aurait plus à redouter l’augmentation croissante du prix de cet aliment de première nécessité qu’elle fournit aux populations.

G.M.