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De la Haine littéraire

DE LA HAINE LITTÉRAIRE.




C’est un grand malheur et que nous devons déplorer sérieusement qu’il n’ait pas vécu au temps de Labruyère ou de Lesage. C’aurait été un beau chapitre de plus pour les Caractères ou le Gil Blas. Mais aujourd’hui, au milieu de ce débordement de paroles sonores et vides qui se précipitent à flots pressés sur les moindres idées, et qui menacent de tout envahir, qui écrira ce chapitre ? Qui voudra et qui saura l’écrire ?

C’est un homme spirituel et rien de plus. Ce qui suffirait au bonheur et à la vanité d’un autre, fait le tourment de toute sa vie. Il n’a que de l’esprit, et il essaie vainement, par tous les moyens imaginables, de se persuader qu’il a du génie. Doué d’une adresse infinie, il a réussi à recruter quelques flatteurs complaisans que sa parole éblouit, et qui jouent près de lui le même rôle, à peu près, que le valet de chambre du nouveau dieu. Au lieu de lui dire tous les matins : « Souvenez-vous, M. le comte, que vous avez de grandes choses à faire, » ils lui répètent à satiété et à tous les instans de la journée : Ah ! si vous vouliez, vous auriez à vous seul plus de génie que tous ces gens-là. Ivanhoë a bien des longueurs, et vous sauriez les éviter. Lamartine est bien vague et bien monotone ; vous faites les vers mieux que lui, et si vous consentiez à vous y mettre, quelles belles choses nous aurions ! Voilà ce qu’il s’entend dire, ce qu’il se laisse dire, ce qu’il se fait dire tous les jours. Mais cet éternel encouragement, cette ovation quotidienne, ne réussit pas à le réveiller de sa léthargie, peut-être faut-il dire de son impuissance. Il ne peut se soustraire à son supplice. Il a trop d’esprit encore pour croire à son génie.

J’en sais pourtant qui croient en lui, comme les Juifs à la venue prochaine du Messie. Ni l’oubli, ni l’obscurité, ni les désappointemens sans nombre du dieu qu’ils adorent et qu’ils encensent, ne réussissent à les désabuser.

A vrai dire, son talent spécial, le plus réel et le plus complet de tous ceux qu’il possède, consiste à se composer un succès de toutes les chutes auxquelles il assiste, et auxquelles il travaille activement de toutes ses forces. Il s’est fait à son usage une gloire négative qui résulte uniquement de sa haine vivace et acharnée pour toutes les gloires qu’il a vu naître, et qu’il a poursuivies à outrance de ses imprécations et de ses blasphèmes.

Tout ce qui s’est fait en France depuis vingt ans d’éclatant et de beau, il l’a gâté ; il s’est caché comme un ver au fond de tous les fruits qui commençaient à mûrir, pour les corrompre et les empoisonner. Dès qu’il a entendu le râle de la poésie de l’empire, il s’est associé avec empressement à ceux qui voulaient fonder la poésie nouvelle. Il a épié leurs projets, pénétré leurs intentions, guetté leurs espérances. Il s’est initié à tous les mystères de la nouvelle religion, et le jour où la religion a triomphé, il a pris le rôle de Judas.

Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Vigny, ont été ses amis à leurs premiers débuts, et le jour du succès, le jour où leur nom est devenu un symbole glorieux d’enthousiasme et de poésie, il les a pris en haine, et s’est attaché au char de triomphe pour arrêter la roue. Il a fait pour les Méditations, les Orientales et les Poèmes, ce que Sextus Empiricus a fait pour les Elémens d’Euclide. Il a dépensé toutes les facultés de son esprit à réfuter toutes les renommées qu’il ne pouvait atteindre.

J’ai connu des intelligences assez hautes, d’une belle trempe, et d’une portée lointaine et vigoureuse, qui répugnaient à la haine, et s’en tenaient au mépris. Pour lui, le mépris ne ferait pas son compte, et Il s’en abstient, comme d’un sentiment stérile. Aujourd’hui II compte autant de haines qu’hier Il comptait d’amitiés. Le jour où l’Europe apprendra la mort de Goethe, Il aura de profonds regrets. Non pas qu’il voie avec douleur s’éteindre le génie à qui nous devons Faust et Werther, peu lui importe, car Il n’est capable d’aucune sympathie. Mais II verra s’en aller sa dernière espérance de gâter une gloire qui a vécu impunément de son temps.

Il a obtenu dans sa vie un assez bon nombre de succès anonymes, qu’il a su habilement exploiter pendant quelque temps. Il a semé adroitement des bruits perfides qui attribuaient à d’autres l’œuvre de ses mains, et souvent Il a dû à cette supercherie la renommée d’une semaine. Huit jours après Il se mettait en quête de nouvelles dupes. Ses meilleures amitiés ont passé par cette perfidie. Tous les noms honorables qu’il a pu connaître, toutes les hautes réputations qu’il a fréquentées, Il s’en est servi sans scrupule, pour escamoter à l’ombre de leur gloire et à son profit quelques battemens de mains, quelques douzaines de louanges éphémères.

Mais s’il s’en fut tenu là, s’il eût borné son rôle à mettre sur ses œuvres le nom d’autrui, sa part serait trop belle encore, et Il serait en droit de railler superbement l’innocente niaiserie des lecteurs. Il serait toujours bien venu à répondre : Tant pis pour vous si vous admirez mes vers sous le prétexte de Béranger, si vous pleurez aux contes que je vous fais, parce que vous croyez reconnaître dans le vélin de mes volumes, dans les douze lignes de mes pages, et dans la décence aristocratique et réservée des passions que je décris la plume d’une noble duchesse. A toutes nos récriminations, il pourrait n’opposer qu’un rire satanique, et s’applaudir paisiblement du succès de sa ruse.

Par malheur il n’en est rien. Il a eu bientôt usé et mis en lambeaux ses plus solides amitiés ; Il a fait autour de lui un désert immense ; comme l’archange exilé de Milton, Il a regardé tristement autour de lui, et Il a vu que tout le monde s’était retiré.

Alors Il s’est réfugié dans son cœur vide et desséché, et comme son esprit impuissant se refusait à produire, au risque d’être un jour bafoué, traîné aux gémonies, Il a pris hardiment ce qu’il a pu trouver à sa guise chez les nations voisines. L’Allemagne, l’Ecosse, l’Angleterre lui ont servi de compères et de complices dans cette nouvelle croisade contre l’innocence et la crédulité des bonnes âmes.

Coleridge n’avait pas encore passé le détroit, et le traducteur infaillible et inévitable de tous les poèmes de lord Byron n’avait pas encore jeté au crible de son industrie les lambeaux mutilés des revues anglaises, pour en composer un prétendu voyage historique et littéraire. Il lui a semblé plaisant et commode de prendre et de traduire, vaille que vaille, la magnifique ballade de l’Old-Mariner. Après avoir écrit le dernier vers de son chef-d’œuvre d’emprunt, Il a bien voulu annoncer qu’il venait de terminer quelque chose, Il s’est fait prier par quelques niais curieux de vouloir bien lire son poème ; Il a résisté aussi long-temps qu’il fallait pour doubler, par l’impatience, l’empressement de l’auditoire. Il s’est arrangé dans un coin du salon, sous le jour douteux d’une lampe, et d’une voix mystérieuse, Il a consenti à murmurer doucement, à chuchoter les vers de Coleridge qu’il honorait de son baptême.

Si j’ai bonne mémoire, Coleridge a défrayé trois de ses hivers. Un soir, un auditeur perfide a tiré de sa poche le volume accusateur, et a demandé, avec une naïveté doucereuse, si l’auteur avait eu l’imprudence de livrer à des mains peu sûres une copie de son poème, et il a montré à qui voulait, ce qu’il appelait, avec un étonnement bien joué, l’imitation anglaise. Le volume a passé de main en main, et il a fallu reconstruire sur nouveaux frais une réputation qui venait de s’écrouler, et de tomber en ruines sous le souffle du premier ouragan.

Mais Il n’a pas perdu courage. Il a découvert à Berlin un homme d’un génie bizarre et singulier, assez riche en inventions pour prêter à des pauvres comme lui. L’Evangile dit quelque part que celui qui a deux manteaux en donne un à celui qui n’en a pas. Il s’est appliqué sans hésitation la lettre et l’esprit du Nouveau-Testament. Il a couvert sa nudité de la pourpre et du lin du voyageur qu’il venait de détrousser. Il a pris à Hoffmann, roi du rêve et de la fantaisie, un des plus beaux joyaux de sa couronne, le conte de mademoiselle Scudéri, l’histoire si profondément pathétique et merveilleuse de Cardillac, ce récit qui fait pleurer et qui dresse les cheveux, et II a reçu en son nom les louanges que le génie d’un autre avait méritées. Après avoir suivi le précepte de la loi nouvelle, Il a réalisé avec une littéralité singulièrement habile, les vers si connus de Virgile : Sic vos non vobis mellificatis apes. Sic vos non vobis nidificatis aves, etc.

Ce dernier exploit a eu meilleur sort que les autres. Par un hasard que l’histoire de nos relations politiques et sociales explique suffisamment, l’Allemagne littéraire est venue à nous plus tard que l’Angleterre. Hoffmann n’a complété nos soirées que cinq ans après que nous connaissions déjà l’école des lacs et ses principaux disciples. Le jour où Il a su qu’on traduisait Hoffmann, Il a senti d’horribles angoisses. Si Eschyle avait pu revivre et le voir, il eût ajouté un nouvel acte à son Prométhée. Il sentait au dedans de lui-même tout son sang qui se refoulait à son cœur et qui bondissait par élans impétueux et pressés, et qui menaçait de briser sa digue. Depuis l’heure où Il a prévu qu’on allait lui arracher son masque, jusqu’à l’heure où Il a senti au visage l’air frais et cuisant qu’il voulait éviter, ses cheveux ont blanchi. Il voyait la coalition des rieurs et des envieux se grossir et s’avancer, et II n’avait pas un asile où se cacher pour éviter la honte. Il entendait le vent qui sifflait à ses tempes. Il voyait les nuages s’amonceler, l’éclair qui sillonnait le ciel, et II cherchait vainement l’ombre d’un laurier pour s’abriter de la foudre.

La foudre est tombée, et pour l’atteindre elle n’a pas eu besoin, comme pour frapper Napoléon dans son aire impériale, de remonter. Il a perdu à ce coup un de ses membres, et il s’est exposé, muet et mutilé, à la risée et à la pitié.

Pour se consoler de ce nouvel échec, pour oublier la douleur cuisante de cette nouvelle et large et sanglante blessure, Il a essayé de mêler un peu de boue aux cendres de Joseph Delorme. Mais le tombeau du poète a refusé de s’ouvrir sous ses coups pour enfouir ses insultes ; comme le serpent sur la lime, Il s’est consumé en efforts impuissans, et il a quitté la partie pour ne pas se briser les dents.

Un des épisodes les plus importans à ses yeux de l’épopée à laquelle Il travaille depuis vingt ans et au-delà, et pour laquelle II a dépensé le meilleur de son sommeil, sans regretter ni sueurs ni soupirs, épopée de haine et d’envie, qui commence par le râle de l’impuissance, et qui finira par la rage et les grincemens de dents des damnés du poète Florentin, la page la plus splendide pour son regard éteint et las, c’est celle où Il essaie de flétrir la camaraderie, où Il a voulu cacher dans l’ombre de son mépris les meilleures et les plus éclatantes réputations de notre siècle. Ne pouvant se faire grand et vigoureux comme un chien de Terre-Neuve, Il a jappé comme un épagneul.

Aujourd’hui l’écho n’a pas retenu les aboiemens glapissans et criards dont Il a poursuivi ses amis d’autrefois. Les sons rauques de sa voix furieuse se sont perdus comme le sifflement du vent qui passe aux tours d’une église, tandis que l’orgue majestueux et sonore emplit de ses accens le portail, la nef et le chœur.

Nous ne dirons rien d’une correspondance inédite, dont la meilleure partie se retrouve en germe, et quelquefois en fruit mûr et vermeil dans les lettres de l’abbé Galiani. Nous ne rappellerons pas le dépit et les exclamations de l’auteur le jour où Il s’entendit traiter en plein salon d’homme d’esprit. Peu s’en fallut, s’il eût osé, et s’il n’eût tremblé devant le ridicule, qu’il ne provoquât son panégyriste, comme fit le convive de Sainte-Foix, qui le blâmait de déjeuner avec une bavaroise, et qu’il ne lui proposât de se couper la gorge pour le punir d’un éloge dont Il ne voulait pas. Homme d’esprit ! quelle insulte, quel blasphème, quelle honte ineffaçable ! Mais l’arrêt ne fut pas cassé ! Il eût beau se pourvoir en grâce, et plaider, et invoquer toutes les jurisprudences du royaume, il fallut en passer par le sobriquet d’homme d’esprit et se résigner.

Il nous reste maintenant à entretenir les curieux des deux monumens qu’il a bien voulu léguer à la postérité. Il ne s’agit, messieurs, de rien moins que d’un roman et d’une comédie ; et remarquez bien, je vous prie, qu’il a daigné signer la comédie et le roman. Comprenez-vous tout ce qu’il y a de hardi et d’osé à signer une œuvre de son nom. Cette conduite vous semble simple et naturelle. Vous ne concevez guère qu’on fasse autrement. Innocence et niaiserie ! gaucherie et maladresse ! Ne soupçonnez-vous donc pas tout ce qu’il y a d’ingénieux et de profond à se mettre à couvert sous l’anonyme, à profiter des applaudissemens s’ils viennent, et à répudier les sifflets si le malheur veut qu’on les entende. Il suffit pour cela, quand on a dicté le livre, d’écrire, huit jours après la publication, à trois journaux accrédités : « Je jure sur l’honneur que je n’ai pas écrit une ligne de l’ouvrage qu’on m’attribue. »

Comme on le voit, l’auteur, si familier aux Evangiles et à Virgile, n’a pas négligé non plus l’étude ni la pratique d’Escobar. Nous devons donc le remercier d’avoir signé en sa vie deux ouvrages pour diminuer d’autant la besogne des bibliographes à venir qui voudront, comme feu Barbier, composer un dictionnaire des anonymes. Il n’est pas bien sûr, il est vrai, que nos neveux songent à lui, ni que son nom soit connu dans dix ans d’ici.

Mais à tout hasard, nous parlerons de son roman et de sa comédie, dans l’espérance d’aider à l’érudition oisive de quelque critique de la race de ceux qui lisent Tabarin et Cyrano, de préférence à Molière, pour se donner des airs de fatuité savante, et pour avoir au moins à débiter deux ou trois phrases que personne ne veut contredire. A moins d’avoir du temps à perdre et des paroles à jeter par la fenêtre, qui voudrait, je vous le demande, discuter le mérite de Tabarin ? Autant vaudrait lire les vers d’Alcuin, ou la Clélie.

Or, savez-vous sur quoi Il fondait d’avance le succès de son roman ? Sur une énigme, sur un logogriphe, posé en termes obscènes, brodé de sales équivoques, souillé de milliers de mots à double entente, dont chaque syllabe devait faire rougir une femme. Il a passé une année de sa vie à combiner des scènes d’alcove et de bain, que la pudeur se refuse à comprendre, et dont le bons sens se détourne avec dégoût ; Il a couvert de fange, de vase, et d’une bave impure un des plus beaux morceaux de la sculpture antique. Quand on veut descendre au fond de cet égoût qu’il a creusé de ses mains, pour y enfouir un chef-d’œuvre resté pur jusqu’ici, et chaste malgré son impudicité, on s’aperçoit bien vite qu’il a continué contre le marbre la lutte de haine et d’envie qu’il avait commencée contre ses contemporains. Il était jaloux d’une statue qu’on trouvait belle, et qu’il n’avait pas faite ; et ne pouvant brûler les galeries de Florence, comme Erostrate avait brûlé le temple d’Ephèse, Il s’est résigné à salir la statue.

Qu’importe après cela, pour diminuer sa honte et son sacrilège, qu’il ait groupé avec adresse quelques scènes du Directoire ou de la cour de Caroline ? Que nous fait à nous le ressouvenir des salons de Barras et de madame Tallien ? Quel intérêt pouvons-nous prendre aux scènes de débauche et de sang où plus d’un grand d’aujourd’hui a joué son rôle ? Vraiment nous avons grand besoin de savoir que le pseudonyme de Rufro cache un ambassadeur que les Tuileries reçoivent aujourd’hui !

C’est d’ailleurs un livre souverainement ennuyeux, décousu, sans suite, sans commencement et sans fin, écrit d’un style prétentieux et maniéré, où la donnée acceptée et choisie par l’auteur n’est jamais prise par le côté poétique et idéal ; ce que le statuaire nous avait révélé avec la grâce et la séduction d’un mystère, le poète, si peu digne d’ailleurs de ce nom, le livre à nos regards comme Messaline livrait ses flancs aux portefaix de Rome. Au lieu de la verve de Juvénal, ou de l’amertume poétiquement cynique de Régnier, c’est la trivialité basse et hideuse de Rétif de la Bretonne, gauchement déguisée sous l’élégance musquée de Grécourt ou de Voisenon.

C’a été, nous devons l’avouer, un scandale gratuit et stérile. L’oubli et l’indifférence ont fait bonne et prompte justice de ce délit contre la morale et la poésie, ces deux religions de ceux qui n’ont besoin ni de temples ni d’autels pour adorer Dieu dans ses œuvres et dans ses lois.

Le seul plaisir peut-être que l’auteur a recueilli, c’est les lettres inconcevables qu’Il a envoyées à plusieurs femmes étonnées et confuses, pour les questionner sur le mérite de son livre. Triste ressource, et qui ne pouvait rassasier long-temps son impérissable vanité ; Il a trouvé d’ailleurs des femmes qui ont su lui répondre avec malice et dignité, et qui, sans toucher aux questions qui n’appartiennent qu’aux lieux de débauche, ont su lui faire comprendre que son livre est ennuyeux et plat, et que si l’on voulait en retrancher les longueurs, il faudrait le brûler tout entier.

Les Puritains, la Prison d’Edimbourg, Cinq Mars, Notre-Dame de Paris, la Chronique de Charles IX, auront une durée impérissable, et se sont fort bien passé d’énigmes et d’obscénité.

Quant à sa comédie, elle a été bien et justement sifflée depuis la première scène jusqu’à la dernière. Le public n’a pas consenti à s’introduire sous les draps d’un vieillard. Il a lu la Cantharide de Béranger, et les satires de Pétrone ; mais il n’a pas voulu voir appliquer les recettes des commères et des sages-femmes, ni suivre pendant trois heures la lutte engagée entre deux intrigans pour empêcher ou pour hâter la virilité d’un monarque imbécille. Vainement l’auteur a protesté dans ses journaux contre ce qu’il appelle les vestales de l’orchestre. Il a eu beau se mettre sous la protection de Shakespeare et de Molière, personne n’a voulu croire qu’il fût parent de ces messieurs. Pour ce qu’il nomme la pudeur de sa reine, de bonne foi je n’en souhaite pas une pareille à ma maîtresse ou à ma femme. C’est tout bonnement, dans les premiers actes, une niaiserie d’Agnès, que Molière savait bien justifier par l’éducation de ses héroïnes, mais incompatible avec les habitudes d’une reine, et dans les derniers actes un dévergondage de réticences qui ferait honte à de vieilles prostituées.

Qu’il compare, s’il veut, la chute de sa pièce à la prise de Varsovie ; qu’il épuise le clinquant de ses paroles à décrire les clefs forées cachées sous les mouchoirs de batiste ; qu’il s’en prenne aux actrices et aux danseuses de l’opéra, aux femmes entretenues, aux libertins de toutes les classes ; que dans la prochaine édition de sa comédie II ajoute à sa préface ces paroles de Rousseau : « quand la vertu s’est enfuie des cœurs, la pudeur se réfugie sur les lèvres ; » Il aura beau faire, on ne voudra pas même faire à sa pièce, une seconde fois, les honneurs des sifflets. On oubliera ce drame prétendu, où pas un acteur ne parle le langage de son caractère et de sa situation, cette maison sans nom et sans chiffre, où des personnages plus qu’équivoques parlent le jargon de l’hôtel de Rambouillet. On ne voudra pas même relever la perfidie avec laquelle II essaie de souder Charles Nodier et Alfred de Vigny à M. Mortonval, et de leur distribuer, comme les pains merveilleux, les glapissemens des sifflets, qui ont répondu, comme il faut, à l’attaque dirigée contre le bon sens et le goût.

Il faut plaindre sa haine et ne pas la lui rendre.


GUSTAVE PLANCHE.