De l’Assassinat politique


DE
L’ASSASSINAT POLITIQUE.

Le jésuite Mariana, au xvie siècle, mit en scène, dans son livre intitulé de Rege et regis institutione, Jacques Clément frappant Henri III, et son récit dramatique implique une approbation véritable. Après la tragédie vient la dissertation, et le jésuite démontre la légitimité du régicide. C’est de la scolastique appliquée au crime ; c’est le sophisme venant s’offrir pour guide au poignard de l’assassin.

De nos jours, on n’écrit plus en latin sur le régicide ; mais chez certains esprits, et heureusement ils sont en bien petit nombre, il s’est glissé cette désastreuse imagination, qu’assassiner un roi qu’on n’aime pas, est un acte humainement indifférent et politiquement glorieux.

C’est d’abord une étrange manière de ramener les rois au culte d’une égalité fraternelle, que de les mettre eux-mêmes hors l’humanité. Vous frémissez à l’idée de frapper l’homme obscur qui vous coudoie dans les flots de la foule ; mais vous irez à votre fantaisie vous ruer sur le chef de l’état ; et parce qu’il est roi, il ne sera plus pour vous un homme. Inepte et affreuse contradiction !

Le cœur, par cette action, s’avilit autant que la raison. Il est lâche de frapper un homme qui ne peut ni prévoir le coup, ni le repousser, ni le rendre. En vain on répond qu’on a mis sa vie comme enjeu de cette partie, on a toujours lâchement attaqué celle d’autrui. Là où la défense n’est pas possible, l’infamie est pour l’agresseur. Nous ne les appellerons pas des assassins, les insurgés de Lyon et de Saint-Méry : ils combattaient, ils moururent. Mais aller frapper un homme qui se présente à vous paisible et désarmé,


Comme un bon citoyen, dans le sein de sa ville,


faire siffler la balle entre sa femme et sa sœur, il n’y a pas de sophisme au monde qui puisse relever cet acte de la plus infamante bassesse.

Voilà pour l’humanité. Que si nous entrons dans l’ordre politique, nous demanderons quel assassinat a jamais suspendu le cours naturel des choses ? Il y a quatre ans, en esquissant le caractère et les destinées de Lafayette, nous jetions en passant un regard sur la liberté antique, pour mieux saisir l’originalité de la liberté moderne, et nous disions : « Regardez Rome après l’immolation de César. Où va-t-elle ? que veut-elle ? César était mort ; mais la liberté n’en était pas plus vivante. Avaient-ils changé leur siècle par un coup de poignard, Brutus et Cassius ? »

Brutus et Cassius ont tourné bien des têtes ; mais il faudrait savoir les comprendre et les juger. Écoutons le César français sur la destinée et le meurtre du César romain : « En immolant César, Brutus céda à un préjugé d’éducation qu’il avait puisé dans les écoles grecques ; il l’assimila à ces obscurs tyrans des villes du Péloponèse qui, à la faveur de quelques intrigues, usurpèrent l’autorité de la ville ; il ne voulut pas voir que l’autorité de César était légitime, parce qu’elle était nécessaire et protectrice, parce qu’elle conservait tous les intérêts de Rome, parce qu’elle était l’effet de l’opinion et de la volonté du peuple [1]. » Jamais jugement plus juste et plus sain ne fut porté sur une action historique. Brutus se trompa lourdement ; sa sanglante méprise ne releva pas la république, et le fit seulement douter de la vertu.

Mais enfin il avait pratiqué cette vertu jusqu’au moment où il en doutait à son heure suprême. Insensé qui parlez de Brutus et qui vous réclamez de son patronage, savez-vous ce qu’était cet homme ? Il fut élève de Caton, il combattit à Pharsale ; après le meurtre de Pompée, et la grande scène d’Utique, il était le chef avoué d’un immense parti, il n’obéit qu’aux provocations réitérées de la moitié de Rome et de la république ; on lui reprochait son inaction, qu’on appelait sommeil ; il fut mis en demeure de frapper, sous peine de n’être plus réputé Romain. Mais vous, déplorable fou, qui, dix-neuf siècles après, arrivez à la malheureuse imitation de Brutus, qui êtes-vous ? Avez-vous qualité pour agir ? qui vous a chargé de frapper ? La société a-t-elle réclamé votre secours, votre bras ?

Le régicide est une énorme chose. Deux grandes nations, l’Angleterre et la France, ont été la proie de violentes convulsions avant d’aboutir à cette tragique extrémité ; et encore, au moment fatal, elles en ont délibéré avec épouvantement. Les plus fermes courages et les plus grands esprits sont partagés : Milton, la Bible à la main, commente le meurtre de Charles Ier ; Saumaise le maudit en s’appuyant sur d’autres textes. En France les soutiens de la république se divisent sur cette redoutable question : beaucoup d’hommes des plus dévoués à la révolution votèrent la vie de Louis XVI ; le père de Camille Desmoulins écrivait à son fils, le 10 janvier 1793 : « Mon fils, vous pouvez encore vous immortaliser, mais vous n’avez plus qu’un moment : c’est l’avis d’un père qui vous aime. Récusez-vous pour le jugement du roi ; vous avez dénoncé Louis XVI dans un grand nombre de vos écrits, vous ne pouvez pas le juger. » Que de doutes ! que de perplexités dans les esprits ! On se contredit, on se combat, on tremble ; l’immolation judiciaire du roi est arrachée à grand-peine par une majorité de quelques voix.

On ne saurait nier la grandeur de ces fatalités historiques ; mais quand une société les a traversées, qui donc a le droit de les lui rendre ? de lui en offrir la désastreuse parodie, et de la souiller par des crimes pauvres et bêtes ? Malheureux ! es-tu Robespierre ou Cromwell ? Peux-tu défendre une société que tu ne comprends pas ?

Ces aveugles fureurs feraient rebrousser les sociétés humaines, si la chose était possible ; elles coupent, pour un instant, toute issue au progrès ; elles frappent d’une apparente stérilité les conquêtes des idées ; elles rendraient, en se reproduisant, les institutions et les réformes impraticables ; elles mettraient en fuite la liberté démocratique pour ériger, en sa place, le pouvoir absolu et personnel d’un seul. Nous n’avons en France que trop de pente à nous précipiter dans l’adoption d’un homme comme symbole de l’état et de la société ; que sera-ce lorsque la civilisation épouvantée excitera elle-même le pouvoir à la défendre, dût-il même peser sur elle ?

La liberté moderne a horreur de l’assassinat ; elle peut produire, elle peut excuser l’ardeur des guerres civiles ; le sang coule dans ces luttes, mais au moins la dignité humaine n’y succombe pas, elle peut même y grandir ; mais l’assassinat, mais le guet-apens, mais le coup frappé par derrière ne seront jamais instrumens de liberté. Dans notre civilisation moderne le christianisme et la philosophie s’accordent à repousser le meurtre, la mort arbitraire de l’homme par l’homme. Il n’est pas dans la destinée de la démocratie d’avancer à coups de poignard comme une nouvelle Frédegonde ; elle devra, comme elle a dû jusqu’ici, ses progrès à la pensée. Un homme qui vient de disparaître au milieu de trop d’oubli et d’indifférence, un des pères de la révolution française, l’abbé Syeyes, dans son rapport sur la première loi qui ait été faite sur la presse, nous a enseigné la nouveauté féconde de la liberté moderne. « Les philosophes et les publicistes, a-t-il écrit, se sont trop hâtés de nous décourager en prononçant que la liberté ne pouvait appartenir qu’à de petits peuples ; ils n’ont su lire l’avenir que dans le passé… Élevons-nous à de plus hautes espérances ; sachons que le territoire le plus vaste, que la plus nombreuse population se prête à la liberté. Pourquoi en effet un instrument (la presse) qui saura mettre le genre humain en communauté d’opinion, l’émouvoir et l’animer d’un même sentiment, l’unir du lien d’une constitution vraiment sociale, ne serait-il pas appelé à agrandir indéfiniment le domaine de la liberté ?… »

Voilà effectivement la descendance de la démocratie nouvelle ; elle est fille de la pensée et de la presse. C’est dans cette conviction que nous nous sommes élevés avec énergie contre les lois de septembre, qui n’ont été à nos yeux qu’une immolation inutile et condamnable de principes sacrés. Le dogme de l’intimidation a-t-il empêché une nouvelle tentative d’assassinat ? Il ne valait pas la peine d’apostasier la liberté de l’intelligence ; on aiguise les poignards quand on veut avilir les ames.

Quelques amis de M. Guizot ont répandu le bruit que l’attentat du 25 juin lui frayait le retour au pouvoir : ce bruit est une mortelle injure pour l’historien de la Révolution d’Angleterre ; ses partisans étourdis ne se sont pas aperçus que par ces rumeurs ils tendaient à faire de leur chef une espèce de Tristan, de grand prévôt, qu’on appelle dans les extrémités violentes. Jamais homme d’état n’eut plus à se plaindre de ses amis que M. Guizot, et ses adversaires politiques lui rendent plus de justice.

Le gouvernement et la société ont chacun, dans ces tristes conjonctures, leurs devoirs à remplir. Nous reconnaissons volontiers que le ministère n’a pas hésité à considérer l’attentat du 25 juin comme l’acte isolé d’un insensé, qui ne pouvait être rattaché à aucun complot positif ; il n’a pas songé à une convocation extraordinaire de la chambre des députés, et donne tous ses soins à une rapide exécution des lois en ce qui concerne la juridiction de la chambre des pairs. La cour souveraine qui siége au Luxembourg estimera sans doute utile et salutaire d’imprimer à ce procès une austère simplicité. L’opinion publique n’a pas approuvé la faiblesse fastueuse de ses condescendances pour la vanité de Fieschi, qui s’était fait un théâtre du prétoire aristocratique.

La société doit se sentir humiliée et blessée de ces actes extravagans : c’est à elle de leur infliger le châtiment de l’opinion. On lui demande ses applaudissemens pour de sanglantes folies ; qu’elle réponde par son exécration et son mépris. Qu’elle condamne l’assassinat politique à la même infamie que l’assassinat qui vole de l’or. Faveur et sympathie pour les nobles efforts, pour le travail, pour le talent ; secours du gouvernement et de la société à la pauvreté laborieuse qui veut s’élever au bien-être et à la réputation par d’honorables labeurs ; indulgence et mansuétude intelligente pour les passions sincères, si ardentes qu’elles soient, tant qu’elles restent généreuses. Mais anathème de mépris, excommunication sociale, sur l’infamante absurdité de l’assassinat politique.

Il y va de l’honneur de la civilisation française. L’expédient du meurtre est anti-national ; la guerre et le duel ont toujours été dans les mœurs françaises, l’assassinat jamais : doit-il donc aujourd’hui recevoir du génie de la liberté droit de bourgeoisie ?

Non, un peuple ne déprave pas ainsi ses instincts et sa dignité, et malgré la tristesse de quelques épisodes, la cause de la civilisation n’est pas près de faillir. Les excès des anabaptistes n’ont pu ni déshonorer ni compromettre l’avenir de la réforme. Les meurtres de l’ordre des assassins n’ont pas obscurci l’éclatante générosité de la civilisation arabe. C’est l’honneur de la nature humaine que le crime aboutit toujours à une obscure impuissance. La société, troublée un instant à la surface, referme ses flots sur ce qui les avait agités, et précipitant d’impurs débris au fond de l’abîme, elle continue son cours, sous l’attraction irrésistible des lois éternelles.


Lerminier
30 juin 1836.
  1. Précis des guerres de Jules César, par l’empereur Napoléon, pag. 218.