De cinq à sept

De cinq à septDécembre (p. 21-25).

DE CINQ À SEPT
Par le Dr. FRED. HOUDE


Comédie en un acte interprétée pour la première fois au théâtre Canadien-Français, à Montréal, en mars 1918. Reprise, la même année, à la Salle de l’Hôtel-de-Ville, aux Trois-Rivières, au profit d’une œuvre de charité. Cette comédie a été primée au Concours de l’Alliance Artistique de Montréal.

DISTRIBUTION



Fred. Perry, 38 ans ; André de Chavignac, 50 ans ; Jacqueline Després, 25 ans ; Jean. Un Messager.



MISE EN SCÈNE


La scène se passe en 1917 dans un luxueux boudoir fumoir, rue Sherbrooke, la veille de Noël, vers les cinq heures.

Les meubles indiquent un goût recherché. Au fond, des deux côtés de la cheminée se trouvent des rayons de bibliothèque remplis de livres. À gauche, un piano de concert.


Scène I

Fred assis au premier plan à droite, cachète une lettre qu’il vient de terminer, se lève, et se rend sur le canapé de gauche pendant que l’horloge sonne cinq heures ; regarde sa montre, soupire, puis ouvre, impatienté, un journal de bourse. Il est à lire lorsque le domestique paraît.


JEAN :

Monsieur André Chavignac. (Jean se retire).


Scène II


FRED :

Pardonne-moi, André, je t’ai fait venir d’urgence.


ANDRÉ :

Qu’y a-t-il ? je ne t’ai jamais vu dans un tel état… toi, d’ordinaire si calme…


FRED :

Il m’arrive une chose très désagréable…


ANDRÉ :

Mais cela arrive à des gens très bien…


FRED :

Je ne suis pas un monsieur très bien…


ANDRÉ :

(Badinant). Depuis quand ? Tu sais, mon cher, le Monsieur très bien d’aujourd’hui n’est pas le Monsieur très bien d’hier… Aujourd’hui, un Monsieur qui a une auto, deux maîtresses, 20 000,00 $ à dépenser par an et qui arrive à faire autant de dettes qu’il a de revenus, est un Monsieur très bien.


FRED :

Tu dis cela pour moi ?


ANDRÉ :

Non, je dis cela parce que c’est ainsi ! C’est singulier comme les mœurs sont changées ; si la guerre continue, tu verras, on en reviendra à la polygamie.


FRED :

Tu es fou !


ANDRÉ :

Oh ! toi, cela ne te changera pas ; tu passes ton temps à te marier de la main gauche ! Et c’est fantastique, ce que tu peux avoir de mains gauches !


FRED :

Ah ! ne plaisantes pas, cela est bien fini.


ANDRÉ :

Le diable se ferait-il ermite ?


FRED :

Non, mais le pauvre diable que je suis est bien malheureux.


ANDRÉ :

Je devine… Tu as reçu le coup de foudre.


FRED :

Que veux-tu dire ?


ANDRÉ :

Je veux dire tout simplement que tu dois être amoureux d’une femme adorable… J’ai toujours soupçonné que tu étais bâti à l’épreuve du feu… Tu as eu de nombreux coups de foudre, ils ne t’ont jamais incendié…


FRED :

Tu as de la chance de pouvoir plaisanter ainsi ; si tu savais dans quelle impasse je me trouve, tu me plaindrais au lieu de te moquer de moi.


ANDRÉ :

Sérieusement, tu as des ennuis, de vrais ennuis, pas des ennuis de femmes ?


FRED :

Écoute, André ! regarde-moi bien ! On considère partout que je suis un homme riche. On dit dans les salons que je suis un homme très heureux, que les bonnes fortunes me favorisent ; l’on prétend même qu’une fête ne serait pas complète si je n’y étalais ma blague sympathique et mon humeur joviale… Enfin ! on me dépeint comme le type du joyeux viveur que nul souci n’affecte, c’est vrai, n’est-ce pas ?


ANDRÉ :

Oui.


FRED :

Eh ! bien, mensonge, façade que tout cela ! Je suis un pauvre bougre ruiné, moi, que l’on dit riche ; et j’aime quelqu’un qui ne m’aimera jamais, moi, qu’on dit être aimé de toutes les femmes…


ANDRÉ :

Mais, ce n’est pas possible…


FRED :

C’est la pure vérité. Je suis un homme brûlé… J’ai considéré jusqu’ici la vie comme une partie de plaisir ou plutôt… comme une gigantesque partie de cartes où la vie était l’enjeu… je suis vaincu… c’est bien, j’ai toujours été beau joueur, il faut payer, je payerai


ANDRÉ :

Mais cette affaire de contrats de guerre dont tu m’as parlé, n’était-ce pas une chose épatante, merveilleuse, pour toi ?


FRED :

Ratée…


ANDRÉ :

Alors, de Nantel, aucune nouvelle ?


FRED :

Pas même un mot ! c’est ce qui me désespère. L’option finissait cette après-midi à trois heures… tu vois, je ne puis plus compter sur ça… comme c’est bête la vie.


ANDRÉ :

Combien te faudrait-il ?


FRED :

Dix mille piastres.


ANDRÉ :

Sur tes valeurs de bourse, ne peux-tu négocier un emprunt temporaire ?


FRED :

Tu en as de bonnes ! mes valeurs de bourse, la belle affaire ! elles sont à la baisse depuis des mois et des mois ! tout ce que j’avais en argent liquide a suffi à peine à marginer de quelques points et aujourd’hui, l’agence Bryant & Dunn annonce un nouveau soubresaut de dix points… c’est la dégringolade ici comme en Russie, je suis lavé, foutu.


ANDRÉ :

Et les amis, as-tu essayé ?


FRED :

Les amis, les amis, mon vieux, on peut calculer la valeur de leur amitié à l’argent dont on peut disposer ; acculé à la ruine fatale, tu n’as plus d’amis…


ANDRÉ :

Oh ! tu es injuste ! moi, si je pouvais, je t’assure, ce serait de grand cœur.


FRED :

Oui, je sais, je te demande pardon… aussi n’est-ce pas pour cela que je t’ai fait venir… André ! j’ai décidé d’en finir, la mort me semble le seul moyen propre et rapide de tout effacer…


ANDRÉ :

Voyons ! Fred ! mon vieux, tu n’y songes pas sérieusement ?


FRED :

Tu vois, j’ai tenté l’impossible sans résultat aucun ; voici une lettre que j’ai écrite avant ton arrivée, elle contient mes dernières volontés. Veux-tu te charger de les exécuter fidèlement ?


ANDRÉ :

Je t’écoute depuis quelques minutes et je ne trouve pas un mot, pas une parole pour te dissuader… non ! mais c’est insensé, tu es fou… un homme ne se tue pas comme cela, que diable ! D’abord, on est jamais fichu… Faut toujours espérer… il n’y a que cela de vrai dans la vie… Voyons, de la volonté, de l’énergie, tu ne peux pas faire cette bêtise-là… D’ailleurs… (après une pause) je saurai t’en empêcher.


FRED :

André !


ANDRÉ :

(il se penche sur la table de travail, cherchant quelque sujet pour détourner la conversation. Il aperçoit la photo d’une femme qui attire son attention, regarde et surpris). Mais c’est Jacqueline, ma nièce ! (inquiet et hésitant). C’est la première fois que je vois cette photographie… ici… qu’est-ce que cela veut dire ?


FRED :

Voyons, André ! Non, tu vois ça, eh ? bien, c’est tout un rêve que j’avais fait, oui ! mon cher, du rêve, ça t’épate… c’est du printemps, du bonheur, une frimousse charmante que j’ai rencontrée il y a deux mois, que j’aime à la folie et qui n’en sait rien ! Cette photo… oui… je l’ai volée chez une de ses amies. Et puis, c’est la femme non pas celle qui passe mais la vraie, cette fois.


ANDRÉ :

(souriant) Que de fois tu m’as dit cela, tu es un emballé…


FRED :

Ne te moques pas. Ce n’est que du rêve, trop beau, il ne se réalisera jamais… (pendant qu’il marche, se rendant à une fenêtre). D’ailleurs, dans la vie, tout n’est qu’illusion d’une heure, caprice d’un jour. Tiens, il n’y a que cela de vrai et qui ne change pas, la neige. (la neige tourbillonne au dehors). Tous les ans, elle nous arrive semblable aux années précédentes ; c’est monotone et pourtant c’est beau, la neige ! On dirait un voile de première communiante… la neige, vois-tu, c’est aussi un rêve blanc… un tourbillonnement dans lequel papillonnent des visions de jeunesse, lointaines, si lointaines, qu’elles forment un nuage indécis qu’on voudrait saisir et on ne peut pas… et l’attendrissement nous gagne stupidement…


ANDRÉ :

Il n’y a rien de stupide dans ce souvenir ; seuls, les êtres incapables d’une émotion vraie ridiculisent les choses qui nous tiennent au passé. Même âgé, l’homme est toujours un grand enfant ! Moi-même… Tiens, vieux, du nerf, tu ne vas pas te laisser abattre ainsi, tu vas lutter…


FRED :

Non, pour cela, vois-tu, il faut avoir près de soi une compagne ; d’avoir dans sa misère un être faible à défendre contre l’adversité, cela vous grandit… cela vous donne des muscles… (geste) cela vous rend fort, invincible ! Mais moi, je n’ai même pas cela… (le téléphone sonne à cet instant). Qu’est-ce qu’on peut bien me vouloir ?


ANDRÉ :

C’est peut-être Nantel qui t’appelle d’Ottawa…


FRED :

(à l’appareil) Allô ! oui, c’est moi… Grand ami, (transfiguré) Ah ! c’est vous, Jacqueline…


ANDRÉ :

(surpris) Jacqueline ?


FRED :

(continuant sa conversation sans penser à ses malheurs). Comment, si je reconnais votre voix, mais oui, je crois bien, c’est le gazouillement d’un exquis petit oiseau…et j’ai le cœur tout charmé… si je suis heureux… (un instant, triste) comment pouvez-vous me le demander, puisque je vous parle… ah ! vous êtes au Ritz, à deux pas d’ici… tiens, tiens, vous avez quelque chose à me demander… Bon… pourquoi ne venez-vous pas le dire… ici ? vous ne sauriez croire quel plaisir vous me feriez… (triste) aujourd’hui surtout… Vous dites que ce n’est pas convenable… voyons, Jacqueline, votre oncle André, mon vieil ami, est ici avec moi. Je vous assure, c’est très convenable, (à André) n’est-ce pas, André ?


ANDRÉ :

Oh ! tu sais, moi…


FRED :

(continuant sans attendre la réponse). Il dit que vous pouvez venir… vous venez à l’instant. Oh ! merci de tout mon cœur, vous me causez une grande joie… je vous attends… c’est cela… à tout à l’heure. (à André), (joyeux). Elle va venir, je vais la voir, lui parler une dernière fois…


ANDRÉ :

C’est le rêve qui vient chez toi, mon cher, je lui cède la place… il me semble que cette visite va tout changer… C’est du reste pour cela que je passe pardessus bien des choses… je suis très heureux pour toi… Promets-moi d’attendre mon retour, je passe au Cercle et je reviens. J’ai le pressentiment que tout peut s’arranger. Moi, qui n’ai jamais d’idées, j’en ai une… Tu dînes avec moi au St-Régis, il y a une fête de nuit qu’on ne peut manquer ! C’est le réveillon de Noël, mon vieux, ne l’oublie pas. Musique, fleurs, serpentins, puis, des danseuses ! Henri m’en a présenté deux… Des jambes !… Voyons, de la gaieté, secoue le vieil homme, je te prends en passant, entendu ?


FRED :

(mollement). Non.


ANDRÉ :

Si, si, tu viendras et je te promets une nuit carabinée… (il sort).


FRED :

Brave type que ce joyeux soupeur (marchant) ah ! la revoir enfin chez moi. (il se rend au miroir au-dessus de la cheminée, s’y regarde). Comme j’ai vieilli depuis quelques jours. Moi, aussi, c’est l’hiver qui m’arrive… (il touche légèrement ses tempes grisonnantes) Ah ! mon vieux, c’est ta dernière coquetterie que tu commences… (sonnerie lointaine, nerveux). Jean, Jean, je crois qu’on a sonné, mais dépêchez-vous donc.


Scène III


JEAN :

(il traverse la pièce). Bien, monsieur, j’y cours. (il sort).


FRED :

C’est étrange, je suis tout tremblant… tout ému… cette enfant me trouble…, moi, qui ai l’habitude de parler aux femmes, je crains tout de celle-ci… Il ne serait pas honnête ni élégant de jouer mon rôle de viveur… alors que je n’ai que quelques heures à vivre ! Et pourtant, il faut que je lui dise que depuis de longs mois (la phrase reste interrompue par l’entrée joyeuse de Jacqueline).


Scène IV


JACQUELINE :

Bonjour ! Vous ! On ne vous voit plus ! Ce n’est pas gentil… Faut venir vous voir à présent ?… Ce que c’est chic ici… Tiens, c’est chic comme vous !


FRED :

(enlevant le manteau couvert de neige). Vous êtes mille fois aimable.


JACQUELINE :

J’ai bien des choses à vous raconter, vilain ! Mais voilà, je ne sais par laquelle commencer… aidez-moi, c’est si peu comme il faut ce que je fais là je suis un peu timide, un peu confuse… (riant) Venir chez vous, toute seule, quelle étourderie et si on savait, qu’est-ce qu’on dirait ?


FRED :

Que vous êtes adorable et charmante !


JACQUELINE :

Mais c’est une déclaration !


FRED :

Elle vous fait plaisir ? (il fait le geste indiquant de s’asseoir sur le canapé à droite. Ils s’asseoient).


JACQUELINE :

Mais je crois que cela ne me déplaît pas. Au fait, mon oncle n’est pas ici ?


FRED :

(gêné) Il y était… il vient de sortir pour quelques minutes… il doit revenir… une tasse de thé ?


JACQUELINE :

Merci !


FRED :

Un tout petit doigt de Porto ? Par ce froid, cela vous fera du bien…


JACQUELINE :

Non, merci… j’aime mieux pas. Je n’ai d’ailleurs que quelques minutes à vous donner ! Imaginez-vous, j’arrive du Ritz…


FRED :

Beaucoup de monde ?


JACQUELINE :

Non, un simple Thé de jeunes filles…


FRED :

Alors, on a babillé, parlé de modes, chapeaux, potins, je connais…


JACQUELINE :

Les Thés de jeunes filles ne sont-ils pas faits un peu pour cela ? Seulement, ce que vous ne savez pas, c’est qu’on vous a joliment abîmé ! aujourd’hui !


FRED :

Vraiment !


JACQUELINE :

Ce qu’elles en ont dit des choses et des choses et pas jolies encore… à la fin, je me suis fâchée tout rouge et je leur ai dit ce que je pensais d’elles…


FRED :

(flatté et souriant). C’est joli ce que vous avez fait… mais… pour quelle raison ?


JACQUELINE :

(qui a surpris ce sourire). Pour quelle raison ! Pour quelle raison ! N’allez pas vous imaginer que je vous aime… Ne croyez pas que toutes les femmes vous aiment ! Je devine votre pensée… Vous vous êtes dit : cette petite sotte m’aime sûrement, elle ne peut pas faire autrement que de m’aimer ! eh ! bien non ! je vous ai défendu parce que cela me plaisait de vous défendre. Mais pour vous aimer, je ne vous aime pas !


FRED :

(triste). Pourquoi faut-il que ce soit vous qui me les disiez ces mots-là ?


JACQUELINE :

Ils vous chagrinent ?


FRED :

Vous voyez… et de qui parlaient ces demoiselles ?


JACQUELINE :

De votre dernière intrigue d’amour.


FRED :

(surpris) De ma dernière intrigue…


JACQUELINE :

Oh ! mes camarades sont des têtes légères… si, si… elles se forment une opinion sur un rien, sur ce qu’elles entendent dire… Si on se fiait sur les on-dits, que d’histoires on raconterait et puis vous, vous êtes libre… Vous êtes un peu… seul, sans parents… sans amie ! Vous ne faites donc souffrir personne. Si vous avez eu des histoires, des à côtés un peu tapageurs, c’est bien votre droit, j’imagine, et cela ne regarde que vous.


FRED :

Mais je le crois… Je suis étonné que des amies charitables ou non s’en mêlent… (gentil) mais je leur pardonne… une cigarette ?


JACQUELINE :

Je ne fume jamais.


FRED :

Vous me permettez ?


JACQUELINE :

Mais, je vous en prie… j’adore le parfum des cigarettes.


FRED :

(allumant une cigarette, debout, rêveur). En effet, la cigarette est une bonne conseillère de tous les instants, l’amie sincère de toutes les heures… dans la transparence de la fumée, les chagrins se dissipent et dans le rêve qu’elle apporte, la vie réelle, la vie méchante, disparaît, disparaît… ! (geste) Oui ! elle fait oublier nos misères…


JACQUELINE :

Mais…


FRED :

(revenant à lui). Pardon !


JACQUELINE :

Vous avez souffert, vous souffrez ?


FRED :

(vague). Peut-être…


JACQUELINE :

Vous avez beaucoup voyagé, c’était sans doute pour oublier ?


FRED :

Je vois que vous êtes au courant… On a dû vous dire… Oui, j’ai aimé autrefois, oh ! il y a déjà très longtemps, une jolie fille qui me fit bien souffrir… et elle fut à peu de chose près la cause de toutes mes désillusions.


JACQUELINE :

(gentille). Alors, vous ne croyez plus à l’amour ?


FRED :

(sincère). Si, depuis quelques instants… Depuis que vous êtes là, près de moi ; que je respire en vous la jeunesse, la beauté, que je connais votre nature franche, Jacqueline, oui ! je voudrais pouvoir vivre !…


JACQUELINE :

Comme vous me dites cela… est-ce que vous songeriez ?


FRED :

(se reprenant). Oh ! non, une idée noire… je ne sais vraiment pas pourquoi je vous ai dit cela. Vivre pour refaire ma vie manquée et créer du bonheur autour de moi…


JACQUELINE :

Mais qu’est-ce qui vous en empêche… vous êtes riche, élégant, vous avez tout pour plaire (un peu jalouse). D’ailleurs, vos lionnes fortunes ne sont-elles pas assez nombreuses pour vous en faire espérer d’autres…


FRED :

On a beaucoup exagéré. J’ai laissé dire par gloriole, parce qu’on croit dans sa fatuité d’homme léger que d’avoir eu des aventures galantes, c’est bien vu… On s’imagine qu’on fait de l’effet… Les maris nous font les gros yeux et dans les salons, d’un air dégagé et las, on pose à la Don Juan… On sourit et aussitôt on prend notre sourire pour une nouvelle conquête qui, pour la plupart du temps, n’en est pas une, ni pour nous ni pour d’autres, d’ailleurs… Eh ! Puis, ce ne sont que des passades, elles ne tirent pas à conséquence. Il ne faut pas être jaloux de ces femmes-là… Non, Jacqueline, l’amour réel ne s’éparpille pas ainsi…L’amour, c’est tout ce qu il y a de bon, de beau, de rare. On le cherche parfois des années et des années sans le trouver.


JACQUELINE :

Parce qu’on cherche mal…


FRED :

Pendant quinze ans j’ai cherché vainement… Jacqueline, vous ne pouvez pas me comprendre ; vous ne devez pas essayer de me comprendre.


JACQUELINE :

(un petit peu jalouse). La pensée d’une autre vous empêche, sans doute, d’être plus précis ?


FRED :

Non, vous vous méprenez ; ce n’est pas ce motif qui me fait parler ainsi, mais des raisons sérieuses, une situation épouvantable, inattendue, qui bouleverse depuis quelques heures mes plans, ma vie et me désespère…


JACQUELINE :

(intelligente). Voyons, grand ami, dites-moi vos chagrins, confiez vous à moi ; si vous saviez comme je serais heureuse de vous être utile, de partager votre secret si vous en avez un. La vie est mauvaise parfois, je sais ! Moi aussi, j’ai connu de mauvais jours… Mais il y a de bons moments, je vous assure…


FRED :

Non ! Jacqueline, l’homme que je suis et que tout le monde croit heureux, ne l’est pas et ne peut pas l’être… J’ai fait, pas plus tard qu’il y a un instant, un rêve charmant… J’ai entrevu pendant une minute la possibilité de me confier à une femme comme je me confie à vous ce soir, de lui dire tout bas, l’espoir de ma vie… Il me semble qu’elle m’aurait compris… j’aurais parlé avec mon cœur, j’aurais trouvé des mots magiques, des mots de griserie, de tendresse… Mais ce que j’ai là (geste, cœur), je ne puis le divulguer ; ce serait vilain de ma part. Non, je ne le puis pas, non, je n’en ai pas le droit…


JACQUELINE :

(pendant le récit de ces dernières phrases, Jacqueline, surprise, a vu sur la table sa photographie ; elle l’a retournée légèrement, sourit et la remet en place, donnant l’impression qu’elle se dit : Toi, tu me paieras cela. Toute cette scène se fait évidemment à l’insu de Fred qui a parlé comme dans un rêve. Et Jacqueline doit graduer l’insouciance pendant la scène qui va suivre).

Dans ce cas, mon cher, gardez votre secret.


FRED :

Jacqueline, ah ! si vous vous doutiez du sacrifice que je fais, si vous saviez…


JACQUELINE :

(coquette et espiègle). C’est durant vos nombreux voyages que vous avez collectionné ces jolies choses ?


FRED :

Ce sont des souvenirs. (tendre) Jacqueline…


JACQUELINE :

(faisant la sourde oreille). Cette arme ? (elle fait le geste de la prendre sur la table de travail).


FRED :

(bondissant). N’y touchez pas, elle est chargée…


JACQUELINE :

Dieu ! que vous m’avez fait peur ! C’est une imprudence, vous ne devriez pas…


FRED :

Un malheureux oubli… une négligence de ma part.


JACQUELINE :

(continuant l’examen de l’appartement d’un air coquet et dégagé). Ces jolis bibelots, ces miniatures !


FRED :

De France. (amoureux) Jacqueline !


JACQUELINE :

Vous aimez… la France ?


FRED :

Avec admiration ! J’y voudrais vivre ; c’est le pays de la pensée et des régénérations…


JACQUELINE :

(près de la bibliothèque, furetant). Oh ! quel joli choix ! Anatole France, Prévost, Flaubert, Musset et puis du théâtre, s’il vous plaît, et du meilleur : Bernstein, Bataille, Wolfe, Hervieux, Rostand… vous ne devez pas vous ennuyer… Je comprends que la solitude en tête à tête avec ces messieurs…


FRED :

Ce sont mes meilleurs amis, ceux qui ne trompent pas…


JACQUELINE :

Vous croyez que dans le théâtre, il y a de la vérité parfois ?


FRED :

Plus qu’on ne le croit, ma petite Jacqueline !


JACQUELINE :

(riant). Alors, d’après vous, ces maîtres seraient les apôtres d’aujourd’hui ?


FRED :

(sérieux). Pourquoi pas ? (montrant la bibliothèque) et ça, la religion de demain.


JACQUELINE :

(conquise). Puissiez-vous dire vrai ! (elle est près du piano). Vous jouez du piano quelquefois ? (elle joue quelques notes). Il a un joli son…


FRED :

À mes heures, parfois, je pianote… Voulez-vous me jouer cette valse ?


JACQUELINE :

(elle joue).


FRED :

(à deux reprises, grisé par l’amour et la musique, il esquisse un mouvement pour la prendre dans ses bras. Lutte visible avec sa conscience, n’en pouvant plus et s’exaltant, il lui touche brusquement les épaules). Laissez-moi vous parler Jacqueline… Laissez-moi vous dire… (Jacqueline s’esquive et se sauve, légère, sur le canapé de gauche. Fred la poursuit, s’asseoit à côté d’elle et lui prend la main).


JACQUELINE :

(émue et amusée). Que me direz-vous, grand ami ?


FRED :

Avez-vous déjà aimé, Jacqueline, avez-vous déjà éprouvé cette émotion vraie, l’attraction de deux cœurs qui se comprennent, se désirent et voudraient se promettre, malgré les difficultés, malgré l’abîme qui les sépare… Ah ! Si vous aviez rêvé, pleuré en relisant une lettre d’adieu, si vous aviez été très près de la mort comme moi, n’emportant qu’un regret : celui de laisser un être aimé ; si vous aviez posé vos lèvres, pieusement, toute seule, sur un portrait furtivement volé dans un salon désert ; vous sauriez ce que c’est que l’amour ! Vous auriez vécu des heures de douceur morale, heureuse dans une solitude consentie, indifférente aux mille et mille choses fragiles qui nous attachent à la vie pour ne penser qu’à celui qui vous est cher entre tous et que vous voyez partout. Et pourtant l’amour, mon petit, c’est de votre âge !… vous êtes jeune, belle, intelligente, vous serez aimée, gâtée, choyée… ces yeux-là sont trop beaux pour pleurer, la vie pour vous sera faite de rêves charmants, vos moindres désirs seront comblés… tout en vous appelle l’amour.


JACQUELINE :

Comme vous me parlez !


FRED :

On vous aimera ! qui sait, on vous aime peut-être déjà secrètement ma petite Jacqueline… Vous entendrez monter jusqu’à vous des murmures d’amour que votre cœur comprendra…


JACQUELINE :

Comme il vous comprend maintenant.


FRED :

(s’enflammant). Votre corps en sera tout saisi, tout troublé ! vous serez grisée d’infini, vous ne verrez et vous ne voudrez que l’homme que vous aurez choisi… vous vous prendrez tout à coup à croire à la beauté de la vie, à voir tout en rose ! Vous serez heureuse, oh ! heureuse ! alors… alors, soyez toujours sincère, ne jouez jamais avec les cœurs ! c’est un jeu d’enfant, bien dangereux, il ne fait verser que des larmes.


JACQUELINE :

Vous êtes ému.


FRED :

Le souvenir d’un passé infiniment malheureux… le regret d’avoir tout gâché.


JACQUELINE :

Mais enfin, de quoi vous plaignez-vous ?


FRED :

De n’être plus jeune…


JACQUELINE :

Vous vous calomniez. Ces yeux-là ne vieilliront jamais !


FRED :

D’avoir un cœur amoureux…


JACQUELINE :

Mais ?


FRED :

D’entretenir dans ma pensée, un secret espoir qui m’étouffe, me grise, m’affole et que je ne puis dévoiler à personne, même à vous, surtout pas à vous. Je serais ridicule, grotesque ; non, je ne puis vraiment pas nous dire.


JACQUELINE :

(câline, le tutoyant pour la première fois). Voyons, dis, mon ami.


FRED :

C’est impossible, Jacqueline, je vous assure… (On sonne à cet instant. Murmure dans l’antichambre et Jean parait.


Scène V


JEAN :

Je demande pardon à Monsieur de déranger Monsieur, mais il y a dans l’antichambre un messager spécial, porteur d’un télégramme qui insiste pour voir Monsieur personnellement.


FRED :

(à Jacqueline). Vous me permettez ?


JACQUELINE :

Mais je vous en prie.


FRED :

Qu’il vienne.


Scène VI


MESSAGER :

(timide). Monsieur Perry ?


FRED :

C’est moi-même.


MESSAGER :

On m’a chargé de vous remettre personnellement ce télégramme. La tempête a fait rage et les communications sont des plus difficiles. C’est la première bordée de neige et le service est interrompu…


FRED :

Très bien, vous pouvez vous retirer.


MESSAGER :

(gêné). Madame, Monsieur, j’ai bien l’honneur. (il sort).


Scène VII


FRED :

Jacqueline, je suis très ému.


JACQUELINE :

C’est très important ce télégramme ?


FRED :

Oui, de cette dépêche dépend mon avenir. Pourtant… je ne l’ouvrirai que tout à l’heure… il sera toujours temps et j’ai besoin de tout mon calme…


JACQUELINE :

Affaire d’argent sans doute ; vous avez des ennuis ?


FRED :

(évasif). On a toujours des ennuis…


JACQUELINE :

(franche). Je le savais et c’est un peu pour cela que je suis venue. Au Thé, quelques allusions perfides m’ont fait pressentir que vous pouviez être malheureux, inquiété, gêné même…


FRED :

Jacqueline !


JACQUELINE :

Vous n’êtes pas le seul, hélas ! par ces temps troublés. Voyons, l’argent est rien ; l’amour est tout.


FRED :

Et vous saviez ?


JACQUELINE :

Pourquoi ne me disiez-vous pas toute votre pensée ; pourquoi me cachiez-vous votre secret à moi, votre meilleure amie ?


FRED :

Je ne voulais pas ; un scrupule, élégance, probité, propreté…


JACQUELINE :

Mais ce portrait disparu de chez moi et retrouvé ici, puis pourquoi vous le cacher… vos yeux m’ont toujours tout appris ; (boudeuse) les miens ne sont pas aussi éloquents, puisqu’ils vous ont rien dit. C’est mal d’avoir douté…


FRED :

Jacqueline, serait-il vrai, vous m’aimeriez un peu ?


JACQUELINE :

Depuis le jour de notre première rencontre, je n’ai fait que penser à vous ; oui ! j’ai embrassé votre photo, car moi aussi j’en ai une ; oui ! j’ai pleuré, oui, j’ai souri, rêvé comme vous me le disiez si tendrement il n’y a qu’un instant, et mon cœur dès cette première heure a trouvé en vous son maître ; je vous ai aimé, parce que vous n’étiez pas un homme comme les autres et je gardais mon secret comme une chose exquise… aujourd’hui que je vous sens malheureux, plus que jamais je vous appartiens.


FRED :

(ravi). Jacqueline, ne dites plus rien, laissez-moi sous le charme et la douceur de ces mots qui me parlent si fortement. (la prenant dans ses bras). Que m’importe maintenant le reste du monde ; vous m’aimez et je vous aime ardemment, passionnément… je suis le plus heureux des hommes, oh ! je lutterai… je travaillerai et je réussirai… je vous aime et vous m’aimez… (il l’embrasse).


Scène VIII


ANDRÉ :

(entre en coup de vent), (joyeux). Tu as appris la bonne nouvelle ?


FRED :

(ne pensant qu’à l’amour de Jacqueline). Oui ! elle m’aime.


JACQUELINE :

(sautant au cou de son oncle). Ah ! mon oncle, venez ici que je vous embrasse.


ANDRÉ :

Ma chéri, c’est vrai ?


JACQUELINE :

(fait un signe affirmatif).


ANDRÉ :

(ému et content). Fred, je veux être le premier à te féliciter. J’ai toujours pensé que le célibat n’était pas fait pour toi ; mais, au fait, tu n’as pas l’air d’être au courant ?


FRED :

De quoi ?


ANDRÉ :

De ton contrat. Tu n’as pas reçu un télégramme ?


FRED :

Oui, mais je ne l’ai pas lu.


ANDRÉ :

Tu ne l’as pas lu… il ne l’a pas lu. Mais pauvre vieux, ton affaire est réussie, le Ministre accepte tes soumissions, le contrat est signé…


FRED :

(se précipitant sur la table où il a laissé le télégramme). Qu’est-ce que tu dis ? Toi, ne blagues pas, je t’assure que le temps est mal choisi.


ANDRÉ :

Je te dis toute la vérité. Je viens de l’apprendre au Cercle… ah ! veinard, tout te réussit : l’amour, les affaires… plains-toi donc maintenant.


FRED :

(qui a lu nerveusement, à Jacqueline, l’émotion dans la voix). Merci de m’avoir aimé quand même, vous m’avez sauvé la vie.


JACQUELINE :

(regardant le revolver sur la table). L’affreux revolver c’était donc ?…


FRED :

Oui… je vous expliquerai plus tard la bêtise que j’allais commettre (à André visiblement ému). À toi aussi, mon vieux, mon bon ami, merci. (il lui prend la main qu’il serre fortement).


JACQUELINE :

Tout cela est bien joli, mais qu’est-ce que je fais de mon réveillon. Ah ! tiens, où ai-je la tête ? Je compte sur vous, n’est-ce pas ?


FRED :

À une condition.


JACQUELINE :

(coquette). Laquelle, Monsieur ?


FRED :

Que vous me permettrez de demander votre main à vos parents…


JACQUELINE :

(joyeuse). Mais je vous l’accorde d’avance.


FRED :

(l’embrassant). Ma chère fiancée !


ANDRÉ :

(se retournant). Enfin ! ce n’est vraiment pas trop tôt !


JACQUELINE :

(pendant que Fred lui aide à mettre son manteau). À ce soir ! vous serez des nôtres, mon oncle ?


ANDRÉ :

De grand cœur, ma chère petite. Ma voiture est en bas, tu me permets de te reconduire chez toi ?


JACQUELINE :

Mais très volontiers.

(Ils sortent ensemble en causant joyeusement. Fred revient presqu’aussitôt).


Scène IX


FRED :

Non, je ne rêve pourtant pas… tant d’émotion, tant de bonheur… j’étouffe. (il descend à la fenêtre dont il retire les rideaux et regarde au dehors). C’est bien elle qui s’en va là-bas, légère, gracieuse, (la saluant de la main). Bonsoir, ma chérie. Quelle transformation depuis une heure ! Tout est blanc, tout est net. Le ciel est plein d’étoiles, la neige a cessé. Il y a de la clarté dans l’air comme dans mon cœur. C’est une vie nouvelle qui commence, comme c’est bon la vie !… (il sonne).


Scène X


JEAN :

Monsieur a sonné ?


FRED :

(allumant une cigarette, joyeux). Jean, mon bon Jean, préparez mon habit, je dîne dehors.


JEAN :

Monsieur me paraît joyeux… heureux… il y a donc quelque chose qui réjouit Monsieur ?


FRED :

Oui, j’aime !


JEAN :

(fin). Mais si Monsieur me permet, ce n’est pas la première fois que cela arrive à Monsieur.


FRED :

Non, mais c’est la dernière !


— FIN —