De Jean-Jacques

De Jean-Jacques
De Jean-JacquesTome VII (p. 919-944).


DE JEAN-JACQUES


Vieilli avant l’âge, sombre et naïf, méfiant et crédule, douloureux surtout, je le vois dans son costume arménien, sur un chemin fleuri, à l’entrée d’un village. Les enfants se moquent de lui, et les passants haussent les épaules. Il porte le caftan et la robe noire, avec une ceinture. Sur sa tête ronde et forte, il a le bonnet persan ; la coiffe fourrée et pointue du derviche affaisse encore le front triste, sous les cheveux noirs, çà et là frangés d’argent, et donne un air de nécromant au visage taciturne. Il a répudié la perruque et la poudre. Il est bizarre et craintif, bourru et doux. Je vois son teint brun, sa figure pleine et grêlée, sa peau tannée par les voyages à pied, et cuite par les nuits à la belle étoile. Et ces grands yeux noirs, pleins de feu, luisent aux aguets, dans les créneaux des orbites, si vifs, si ardents, toujours mobiles, toujours inquiets, comme ceux de la bête prise au gîte, et qui auraient pu être si gais.

Il sent un peu l’urine, les sondes et la prostate. Il a l’aigre odeur du pauvre et de l’apothicaire ; il fleure l’onguent du frère Côme et la queue de cerise. Il a les mains populaires, larges et brunies. Nulle élégance ; beaucoup d’abandon, quand il est seul, et un brusque retrait, dès qu’on l’approche. Il est un peu court. Il a le dos large. Il marche d’un pas embarrassé et infatigable. Il va et vient, affairé et lourd, nerveux et lent. Puis, il s’arrête, et se perd dans une réflexion profonde, d’où il s’éveille en sursaut, tout effaré, jetant des regards douloureux et rapides, de tous côtés.

Il a la voix forte et claire des êtres passionnés, qui succombent, sans jamais être vieux, à l’immense vieillesse de l’infortune. Et pas une femme, tout de même, n’a plus d'enfance que lui dans les sanglots.

Il pleure à flots, et sans contrainte. Il boit fort ses larmes. Il les laisse couler, jusqu’à ce que le sel lui cuise aux lèvres, et lui fasse faire la grimace. Et sa voix est encore plus chantante, quand, levant les yeux au ciel, il murmure quelque oraison désespérée, cherchant là-haut du secours contre le destin et contre les hommes. Enfin, il se gourmande, et pour sécher ses pleurs, il se met les poings aux yeux. Il gronde contre lui-même, il se prend à partie. Il rajuste son bonnet fourré qui branle, et une douceur se répand sur toute sa face, comme pour répéter cent fois : « pourtant, pourtant ! » et : « tout de même ! » Il finit par rire bonnement ; et plus paisible, sa voix traîne un peu sur les mots ; il a l’accent de Plainpalais, où l’on ne parle pas le chinois ni l’arabe, mais le français, comme à Metz, je vous prie, ou comme à Strasbourg, ceux qui le parlent : en tout cas, mieux qu’à Nîmes.

C’est Jean-Jacques, nom populaire qui dit tout.

§

Enfant, j’ai connu de très vieilles gens, en province, en Italie ; d’autres, qui avaient voyagé en Russie, en Suède, en Grèce, en Orient. Plus que Montaigne, plus même que Molière, pour tous, Rousseau et Voltaire étaient la France, étaient Paris : la pensée dans ce qu’elle a de plus hardi et de plus humain, le refuge contre toute barbarie, l’espoir et la patrie pour tous les esprits en exil de la vie libre. Qu’on en rie, au besoin ; mais on ne sait ce qu’on fait, si on le nie.

Grandes ou petites bibliothèques, n’eût-on que deux cents volumes, Voltaire et Rousseau en faisaient le fonds. Ces trois rayons de livres étaient vraiment, par tous pays, le soleil de l’esprit et la lumière française. On savait le français pour les lire. Les hommes mêmes se distinguaient par la préférence qu’ils donnaient à Rousseau sur Voltaire, ou à Voltaire sur Rousseau. On peut les haïr ensemble, aujourd’hui ; mais il faut être bien imprudent, ou bien injuste, pour les séparer de la France.

Nous avons des censeurs bien difficiles. La vertu de Rousseau les irrite ; et ils maudissent le mensonge de sa vie, parce qu’ils ont la haine de sa politique. Mais la politique de Rousseau n’est qu’un roman : comme toute politique écrite. Sur le papier, les constitutions sont des romans. Bons ou mauvais, selon que l’auteur a ou n’a pas du talent. Romans, où quel que soit l'auteur, il semble toujours que Pécuchet collabore. M. de Maistre n’y échappe pas. Et, quant à Auguste Comte, ils sont trois : Bouvard en est aussi. Ils s’y sont mis ensemble l’onzième année que ces Sisyphes de la raison avaient recommencé de copier, copier, copier.

De la Chine à l’Islande, et d’Athènes à Paris, l’esprit s'est toujours plu au roman politique. Le ridicule est souverain d’imputer à Socrate la ruine d’Athènes, et à Rousseau la Révolution. Au temps que Socrate prêchait, Aristophane le déchirait sur la scène devant tous les Athéniens. Tandis que Rousseau dressait des contrats entre l’homme et la nature, Montesquieu expliquait les lois, Voltaire flattait les coutumes, cent autres disputaient du gouvernement des états, en France et en Angleterre, Fénelon, l’abbé de Saint Pierre, le philosophe inconnu, et Turgot et Quesnay, et l’imperturbable Bossuet hier encore. Le point sera toujours de savoir pourquoi les Athéniens ont voulu suivre Socrate plutôt qu’Aristophane, et n’ont pas suivi Platon. Pourquoi la France, plutôt que de Montesquieu ou de Boulainvilliers, a voulu s’inspirer de Jean-Jacques. Car elle l’a voulu. À tout le moins, elle n’a pas voulu le contraire. Et si elle s’est reconnue, tête et cœur, dans l’un et non dans l’autre, il est souverainement ridicule de lui prouver qu’elle n’y entend rien, qu’elle a fait erreur sur sa pensée et sur ses sentiments. En effet, la théorie n’est rien ici, où tout est de l’action. Il n’est point de plus vaine nuée, que ces buées de radoterie dans l’air froid de l’événement.

Trop de vertu, en vérité, et trop de certitude. Nos théologiens de la pure et unique doctrine en demandent trop à ceux qui ne sont pas de leur village. Et peut-être, ces hommes intègres n’eussent-ils pas mal fait d’obtenir un peu de soi-même ce qu’ils exigent si rudement d’autrui. Non, il ne fait pas bon servir, aujourd’hui, la beauté de la France, en français, si l’on a le malheur de ne point plaire à ces juges sans péché, et de n’avoir point leur accent. Tel qui parle du nez, comme un serpent d’église, et je ne dis pas Basile, trouve du juif dans le ton de Montaigne ; et peu s’en faut, là-dessus, qu’il ne le renvoie au bûcher. Le mépris est un bûcher.

Et pour tel autre, modèle de pureté, sans doute âme si neuve à toutes les misères de l’homme, qu’elle s’en étonne encore plus qu’elle ne s’indigne, Rousseau tient sa folie de Genève, et de Calvin ses vices et sa fourbe. Il faudrait pourtant s’accorder avec soi-même, et savoir si Calvin est un Pétrone de l’enfer, un Giton, une courtisane secrète, un suppôt de morale ou un héros de tous péchés.


Jean-Jacques ne ment pas. Même dans le mensonge, c’est la vérité qu’il veut dire ; c’est elle qu’il préfère, elle qu’il cherche avec folie. Il croit à la vérité, comme un enfant : sa vérité, non pas la vôtre. Et je ne comparerai pas l’une à l'autre, même pour rire. Je vais jusque là : même s’il ment, c’est la vérité qu’il veut servir. Vous, la plupart, même quand vous dites vrai, vous servez votre mensonge, le principe de négation qui est en vous, et que vous répandez si cruellement sur les autres. Le mensonge, mes bons Seigneurs, c’est de n’être pas. Il est, lui, ce Rousseau, ce pauvre homme, ce Jean-Jacques, Jacques comme Bonhomme, et Jean comme le tendre disciple. Il est. Et vous, point. Jamais, vous ne serez ; jamais, vous ne fûtes.

Il vit, lui, le chemineau, le vagabond, le métèque. Il a quelque grande parole à dire, qu’un peuple lui demande, puisqu’un peuple l’écoute. Il a quelque secret à donner, qui vous ruinera, et qui vous jettera contre terre, avec votre ordre prétendu et votre immobile superbe. Comme, si un ordre de quatre jours, et qui sent déjà, jam fœtet, pouvait s’égaler au désordre de la vie jaillie de source, et même au chaos qui sent frais les racines, la verdure et les bois.

Je préfère l’injustice au désordre. Mais j’aime encore mieux l’injustice que la mort. Et la question sera toujours de savoir si le pire désordre n’est pas dans l’injustice.

§

Les Confessions sont un des plus grands livres qu’il y ait, dans l’art de tous les temps. Et peut-être, les deux livres les plus étonnants et les plus riches, qui soient jamais sortis de l’homme pour la connaissance de l’homme, sont-ce en effet les Essais de Montaigne et les Confessions.

Dans les Essais, la vie même est intelligence.

Dans les Confessions, la pensée même est sentiment.

Les Essais sont presque en tout d’un ancien dans le monde moderne. Les Confessions sont d’un homme moderne, et chrétien jusque dans l’utopie et le rêve social à la mode antique.

Mais, ici et là, deux hommes se dépouillent et mettent toute leur puissance à nous montrer, dans son nu et son écorché, ce que c’est qu’un esprit, ce que c’est que le cœur d’un homme.

Le génie de l’un est à s’éprouver sans relâche, et le génie de l’autre à se connaître.

Rousseau se connaît mal ; mais il s’éprouve homme à tel point, qu’il se crée à mesure sous nos yeux. Montaigne se connaît si bien, qu’il ne se trompe jamais sur ce qu’il nous donne, et qu’il veut, en lui seul, nous faire saisir l’essentiel de nous. Plus Jean-Jacques s’abuse, et plus il se livre. Plus Montaigne se discerne, et moins il se trahit. La vérité de Montaigne nous convainc de penser et de n’être pas dupe, là même où il nous plaît de nous duper. Et toutes les erreurs de Rousseau nous persuadent de vivre.

La beauté de Montaigne est celle du diamant et de ses mille lumières croisées en une clarté unique. La beauté de Rousseau est celle de la créature sanglante, ouverte comme la terre au labour, toute retournée en ses racines, avec ses humeurs, ses maux étalés, ses excréments mêmes, et cette douloureuse ingénuité de la victime offerte, sur le bois où elle-même s’est fait clouer.

Cet homme qui ne voit rien comme un savant, fait tout voir comme un poète et comme un musicien. Il est plein de sentiments, plein d’émotions nouvelles, plein de voix mystérieuses et de paysages. Son âme est une fontaine originale, qui coule du rocher, sous le pic de la peine.

Chateaubriand, qui lui doit tant, ne modèle que lui-même, dans ses Mémoires admirables. Mais dans les Confessions de Rousseau, il y a de tous les hommes en passion. Et ceux même qui le calomnient, à présent, ceux aussi qui le méprisent, ils ont tous de Rousseau, dès que leur sécheresse se détrempe, et quand leur cœur se détend, ils tiennent tous de lui.

§

Souvent, il me répugne ; et toujours, je le plains. Je le trouve ridicule, et plus touchant encore. Je voudrais le secourir, et je sais le secours inutile. Il faut que vie se passe. Ô tourments d’une vie énorme ! Torrents où le plus pur cristal, et la goutte d’eau céleste se mêlent à la boue ; où la corruption des rives résiste aux plus chaudes larmes ; où la pourpre du sang se perd dans le limon, plus qu’elle ne le lave ! Et pourtant cette vase est généreuse ; cette fange est féconde et le laboureur le sait bien, qui dans la terre grasse, n’écrase pas les vers, laboureurs eux aussi, et nourriciers.

Il est insupportable. Son impudeur me blesse ; mais bien moins par les détails qu’elle donne, que par la façon de les produire. Et, quand il est bas, la grandeur de l’aveu en rachète la bassesse. Il ose vous montrer sa vermine et sa pourriture, méchants que vous êtes. Et tandis que vous comptez ses plaies, en vous bouchant le nez, vous feignez de ne pas voir les vôtres.

Il mérite qu’on l’aime ; et on ne le sent jamais si bien, qu’au moment où on le repousse. Il y a un homme là dessous.

Un homme, et non pas seulement un malade, un pauvre infirme, un malheureux qui délire, un forcené qui souffre : un homme, un grand cœur, une force pour la vie ; un être qui se donne, et qui prend, et qui se rend au centuple ; une nature enfin, une passion, une personne ; un fils de la femme, pour qui le ciel et les eaux ont un langage ; pour qui tout existe, les plantes et les bêtes, les hommes et les femmes ; et qui, voyant tout vivre, participe à toute cette vie. La puissance de Jean-Jacques sur son temps vient de là : il portait nouvelles de la vie à un monde tout machiné d’artifice. Où la vie paraît, soleil matinal, la raison froide s'efface. On ne se chauffe pas avec le plan d’une forêt, fût-il le mieux aménagé du monde, et n’y manquât-il pas un baliveau. La vie est la raison des raisons. Il est, en elle, une force de persuasion à nulle autre pareille. Cette force de Rousseau, comme celle de Beethoven, est un amour qui s’épanche.


Il n’est pas l’homme de ses livres, disent-ils. Qu’est-ce qu’ils en savent ? et si, au contraire, l’homme de la vie n’était pas le pis aller du poète ? L’écart est tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre. Il y a des hommes que leurs livres trahissent, et d’autres qui trahissent leurs livres. Pour nous, qui vivons avec les livres immortels, et non avec les hommes morts, ils sont vrais s’ils nous forcent à les croire. Il ne faut que nous-mêmes pour discerner s’ils nous ont menti. Je sens dans Chateaubriand la perpétuelle illusion qu’il veut nous faire, et qu’il s’est faite. Chateaubriand danse en vain, sur son rocher, le pas du sublime et de la majesté. Jean-Jacques est plus direct à l’homme, dans son chemin creux et ses ornières. Le plus homme est le plus sûr de régner. Il est aussi le plus vrai.

Beethoven est tout entier dans ce qu’il veut être. Les Quatuors, les Symphonies et les Sonates, ces méditations sans égales, ces combats et ces victoires magnifiques, ces effusions d’amour et de lumière, voilà Beethoven, et non ce petit bourgeois bruyant et quinteux, à l’humeur noueuse, aux caprices violents, négligé et presque sale, dédaigné des femmes, et ridicule amant.

Tout de même, Rousseau. Il est, vraiment, bien plus ce qu’il veut être que ce qu’il est. L’homme premier, en lui, n’est pas l’enfant vicieux, ni le petit laquais fripon, ni le greluchon des vieilles veuves, ni rien de bas, ni rien de mauvais ; mais au contraire, dans le vieillard même, un simple enfant persiste, avec son duvet, un être plein de foi et de bonté, une âme éprise d’union, qui ne saurait respirer sans croire à la bonté des hommes.

Son tourment et sa folie sont les fruits de sa véracité. Rousseau ne peut jamais accorder son expérience avec les élans et les certitudes de sa vie intérieure. À la longue, contrariété qui affole son jugement.

Le procès de Jean-Jacques est celui que l’on fait à tous les grands poètes, ou peu s'en faut. Bien plus, à tout idéal. Beethoven n’est pas cette vie étroite, dans une chambre de Vienne, sans jour sur le miracle du monde.

On ne me salira pas Jean-Jacques ; car il n’arrive pas à se salir, tout à fait, lui-même. Plus souillé il est, plus il aspire à la pureté. Salubre haleine. Plus déchu, plus contraint il est, plus il ahanne à la liberté, et rêve de vertu. Quel idéal n’est pas nourri de rêves ? Quel idéaliste en est repu ? Et, sinon en politique, qui s’avise de reprocher ses rêves à l’artiste ? L’ordre et la vertu, Rousseau les veut faire régner, d’autant qu’il s’accuse de les enfreindre. Il pense au peuple dans la société des grands. Les a-t-il tués ? ou n’étaient-ils pas déjà un peu morts, eux, qui n’ont même pas pu sauver leur tête ?

Oui, il est ce qu’il veut être ; et il veut être lui-même. Il n’est pas d’autre droit, plus confondu dans le devoir. Un grand homme, je veux me rendre infiniment moins sensible aux saletés de sa conduite, qu’à son éternel appétit de s’accomplir. On paie chèrement le droit fatal d’être soi-même.

§

On le compare à Chateaubriand ; mais c’est Chateaubriand qu’il faut comparer à Jean-Jacques. L’un et l’autre, de tout ce qu’ils ont produit, il ne reste qu’un livre. Et ce livre est l’homme même, chacun de sa propre main. Mais je doute que Chateaubriand eût jamais été ce qu’il est, sans Jean-Jacques. Il n’eût pas écrit les Mémoires d’outre tombe, s’il n'avait lu les Confessions, du temps qu’elles parurent. L’imitation est partout, et même dans le contraste. Tout est ingénu dans Jean-Jacques ; tout est concerté dans Chateaubriand. Celui-ci se compose sur un modèle, qu’il veut faire oublier. Et l’autre invente.

Chateaubriand est le fils de Jean-Jacques, comme si sa grande dame de mère eût été violée par ce musicien d’aventure, quelque trouvère enivré, un soir d’orage et de rouge crépuscule, au bord d’un étang mélancolique, sous un couvert de chênes frémissants. Qui parle de laquais ? Ici, l’honneur est pour elle, et il n’est pas dit que le plaisir fût pour lui.

L’immense différence de Chateaubriand à Jean-Jacques est justement de l’amour. Or, l’amour est la valeur positive entre toutes. Chateaubriand est toute négation.

Chateaubriand est un Rousseau qui nie : parce qu’en tout, monde, cité, passé, présent, politique et nature, il ne voit que soi, il n’aime que lui. Chateaubriand modèle son personnage ; il porte un masque ; il ne le quitte jamais ; il ne cesse de le polir et de l’orner ; il joue toute sa vie le rôle qui lui semble le plus digne de lui, devant la postérité.

Jean-Jacques est nu. Plus il se pare, plus il y est malhabile. Ses prétentions même décèlent sa nudité. Il ne se quitte jamais tant, que s’il tourne le dos à tous les hommes. Il les chérit, en les maudissant. Plus il s’élève au dessus d’eux, plus il s’abaisse lui-même en pleurant. Il se déteste à la mesure où il se vante. Parce qu’il en rabâche, on croit qu’il s’enorgueillit de ses vertus ; mais c’est le moment qu’il s'accuse de tous les péchés et de tous les crimes. Enfin, il ne donne tort aux autres, que pour pleurer d’avoir raison ; et s’il invective contre tous les hommes, c’est de la voix passionnée qui implore leur pardon.

§

Rousseau a été le premier poète à porter, dans les lettres de la France, la complexion et les sentiments d’un musicien.

Il était né pour cette musique, et non pour la serinette qu’il fit, d’abord, entendre à l’Opéra Comique. Homme nouveau par là, et d’une extrême conséquence. Avec la musique, la rêverie, la nature, le don amoureux de soi-même sont entrés dans l’art d'écrire, et n’en sont plus sortis. Une certaine langueur, un besoin d’effusion et de confidence ; une ardeur tendre, une pensée qui caresse et qui appelle les baisers de l’assentiment ; une sorte d’invitation à recueillir les idées sur le frémissement des lèvres : une tristesse et une joie également trempées d’émotion sensuelle ; un doux aveu de la chair, comme si le cœur et l’esprit ne pouvaient plus être séparés.

§

Qu’est-ce enfin cette nature, qu’il invoque sans cesse, et si amoureusement ? Le plus souvent, et en toute candeur, la campagne opposée à la ville. La nature, c’est la vie moins la conscience : la vie moins l’homme, puisque l’homme est la conscience. Pour Rousseau, l’homme est surtout la conscience sociale. Je dirais qu’à son oreille, l’homme est un texte de loi, et la nature un chant. Il rêve que l’homme chante, et qu’il tienne sa partie dans le chœur.

Les musiciens semblent toujours ou fous ou femmes, aux gens de lettres qui sont philosophes, haineux et politiques.

Comme aux yeux de Jean-Jacques la nature est surtout la campagne, dans le peuple il aime les paysans et les petites gens de village. Ce solitaire, pourquoi fait-il toujours crédit à l’assemblée des hommes ? Les fêtes populaires lui semblent les seules fêtes. Il pense là-dessus comme le peuple qui n’a point de joies, sinon communes. La vertu n’est, après tout, que la simplicité des mœurs. Et la douce manie de Jean-Jacques imagine des mœurs aimantes et fraternelles.

Rousseau est un prophète. Il parle naturellement pour les pauvres contre les riches, pour les petits contre les grands. Il est nourri de l’Évangile. Que Voltaire s’en moque.

Il a fort bien vu que l’amour et la joie des assemblées sont les deux instincts de la fête populaire. Ces amours brutes, mais sans fard, et plus honnêtes que grossières, il les compare aux intrigues des grands. Dans les salons, l’amour n’est qu’un passe-temps. La perfidie est une figure de la danse. Le plaisir seul est en cause ; et peut-être est-il vrai que le plaisir est aussi loin de l’amour que le duel de la vie héroïque.

Jouir de la vie et de l’amour sans nuire à personne, Jean-Jacques se fait cette idée de la vertu et de la bonté populaires. Il veut décidément que l’homme soit bon. Il veut, il sait que la nature est bonne. Et il la loue d’être simple. Il croit donc au peuple. Le peuple est la forme de sa charité. Il n’est pas peuple en tous ses instincts. Loin de là, comme tout artiste, il cache un aristocrate. Thérèse est son infirmière ; mais toutes les femmes, dont il a été tenté de s’éprendre, sont du beau monde ; et il ne quitte sa solitude que pour la compagnie des grandes dames. Là aussi, plus semblable à Beethoven que personne.

Tous ses goûts ne sont donc pas populaires, en dépit de la simplicité. Mais ses rêves sont peuple : parce qu’il rêve d’union entre tous les hommes. Au fond, ce misanthrope, ce loup-garou, ce malheureux qui fuit le monde, croit à la bonté de la vie. Les gens de son siècle ne croyaient qu’au plaisir et à l’ennui.

Il se cache des hommes, pour ne pas les juger. Il les fuit, pour ne pas les haïr. Tout ce qu’il a de méchanceté est en eux, et vient d’eux. En lui-même, tout ce qu’il leur suppose de bonté. S’ils étaient tous comme lui, la vie serait aussi bonne que la nature est belle. Or, ils pourraient être comme il est ; et ils ne le veulent pas. Voilà son désespoir, et voilà sa prophétie, pleine d’une douloureuse espérance. Soyez enfin ce que vous devriez être. Rentrez dans la nature. Reprenez en elle votre vertu oubliée. Soyez frères, ô fils de la même mère.

Telle est sa foi, si ardente et si pareille dans Beethoven et dans Tolstoï. On en peut rire. Mais jamais cette parole ne viendra aux oreilles des hommes sans les émouvoir et leur retourner le cœur. Quand elle chante passionnément, cette voix toujours enchante. Les grands du dix-huitième siècle, et les philosophes même l’ont écoutée avec ravissement. L’homme aime son cœur : il jouit qu’on le lui rende ; il bénit qui le lui touche. Ils ont jugé que ce malade était sain, et qu’il y avait dans ce fou plus de raison que dans les plus raisonnables. Jean-Jacques les ragoûte à la passion et à l'espérance : à eux-mêmes enfin, au fort de la vie, qui exige toujours quelque foi, en soi-même, en autrui, en n’importe quoi, mais du moins à quelque chose.

Homme nouveau en tout, Jean-Jacques est de la plus vieille France. L’irrésistible nouveauté est le réveil d’un sentiment silencieux, et retiré depuis plus de cent années dans le château de la Belle au bois dormant. Rousseau arrive de l’antique province, comme si Paris, la vie de cour et le Grand Roi d’Orient n’avaient pas façonné des mœurs, où la verdeur première de la nation est contrainte, sinon flétrie. Rousseau, prophète d’Occident chez les satrapes, est le seul artiste chrétien de son siècle. Voyez-y sa puissance. Il n’est d’aucune église, et il est de toutes. Il est religieux. Il a cette force du lien entre les hommes. La religion est la culture primitive, celle de tout le monde, et même des peuples incultes. Car la religion est un rite universel de l’amour.

Il faut bien convenir que la France n’est si humaine, que d’avoir été si religieuse. Le livre de Joinville est sans égal, on ne sait quoi d’éternel et de jeune, de vrai et d’idéal, de mitoyen à l’Évangile, à Hérodote et aux Confessions mêmes. Le génie chrétien a fait l’Europe. Et si l’Europe, malgré tout, est française en ce qu’elle a de vraiment européen, c’est que la France a été très chrétienne. Elle l’est encore, et précisément à la façon de Rousseau. Romaine en son esprit juridique, la Révolution est chrétienne dans son fond populaire. Le sang et les massacres sont du diable, si l’on veut. L’accent chrétien fait la puissance de Jean-Jacques, et l’immense retentissement de sa parole en Europe : ce Français de Genève parle chrétiennement.

§

« L’ancien petit ami de la grosse Warrens, l’amant de Thérèse, oublieux de ses cinq infanticides probables, enseignerait la morale à l’univers entier, du pied même de la chaire de Calvin. »

Injustice qui fait horreur. Lignes meurtrières.

Tout donne à croire que les enfants n’étaient pas de lui. Fussent-ils de lui, il ne les a pas tués. En retour, Pascal parle quelque part de ceux qui tuent en conscience, par opinions probables. Tout le monde ne peut pas doter ses bâtards de duchés pairies, ni les élever pour en faire des princes du sang, sous l’œil de Bossuet. J’ai avec moi Saint-Simon.

La grosse Warrens n’avait que trente-trois ans, quand le petit Rousseau fut son amant, à vingt-deux. Plaise au ciel que tous les jeunes hommes ne fussent jamais déniaisés plus salement. Et plût à Dieu que tous les gens de lettres ne fussent jamais nourris par de plus vieilles femmes. Le roi, le Grand Roi, quand il a fallu le dégourdir, on l’a fait coucher avec une espèce de gouvernante nourrice, qui allait sur les quarante ans. Et le spectacle de toute cette cour qui épie la coucherie, qui ne pense qu’à la coucherie, qui mange et boit de la coucherie, faisant la haie derrière les portes, l’illumination de toutes ces belles âmes en chandelles, spectacle plein d’honneur en vérité, ou plutôt immonde bergerie. Un autre roi, le Bien Aimé, a été déniaisé, faut-il vous dire par qui ? J’aurai plus de pudeur.

Genève, toujours Genève ! Calvin, toujours Calvin ! Et il faut que Rousseau paie pour Calvin, et Calvin pour Rousseau. Mais d’abord, Calvin n’est pas de Genève : il est de Noyon, en France, et aussi bon Français qu’on puisse l’être. Noyon est plus en France même que Paris. C’est la banlieue de l’Île, une grange du grenier, un anneau à la double ceinture qui passe par Beauvais, et par Chartres, par Château Thierry et par Soissons. Les grands labours sont là, et les fermes mérovingiennes. Pays des fères et des fertés. La terre de Beaumanoir et du Grand Ferré, qui a tant broyé de Goddons entre ses bras d’Hercule gaulois. Le climat de La Fontaine et de Racine, ne vous déplaise ; et l’on disait autrefois que Charlemagne était de Noyon. Enfin, on voit à Noyon la mère cathédrale de toutes les églises, une dame des champs qui a eu Notre-Dame, et trente reines pour filles.

Je dirai donc deux mots de Calvin, en passant. Je n’en fais pas ma petite pâture de volupté, ni mon divertissement, les nuits d’été. Mais d’aventure, Descartes ou Malebranche, Pascal et Bossuet, sont-ils reliés en veau pour nous souffler à rire ? ou saint Thomas ? ou saint Bernard ? ou Aristote ? Sont-ce là des bouffons, et perdus d’honneur, s’ils ne bouffonnent ? Deux ou trois siècles plus tôt, Calvin eût fait un Suger, un grand évêque, peut-être un saint. Forte tête de France, logique implacable et génie de l’action, c’est l’espèce terrible du théologien qui a l’empire, et qui vit pour le gouvernement. Ceux qui l’attaquent, devraient être à ses genoux : Calvin est la raison d’état incarnée, et il eût fait brûler Jean-Jacques.

Quoi encore ? Jean-Jacques ne paie pas toujours son loyer ; il en laisse parfois le soin à ses amis. Il vit un peu d’aumônes, et il a vécu souvent chez les autres. Il n’a jamais le sou. Il ne sait faire argent de rien. Et M. de Voltaire tire de ses œuvres cent mille livres de rente. Jean-Jacques, mon ami, vous êtes un auteur de raccroc ; vous gâtez le métier ; vous êtes un impudent. Vous manquez d’honneur. Il n’y a d’honneur, entendez-vous, qu’à une pension sur la cassette ; ou à la grosse dot ; ou à l’héritage. Et il convient d’être né, d’abord, pour penser et pour écrire. Apprenez les bonnes manières, l’avarice honorable et la chaste intrigue. Sachez enfin, sur l’aveu même des auteurs, que la plus digne fortune leur vient du mariage, ou en rampant. Mariez-vous, mon ami, et rampez. Rampez, ou mariez-vous.


Allons, croyons en ceux qui le diffament ; et prenons Rousseau avec ses crimes. Je le prends avec ses péchés, et je vous laisse avec vos vertus.

Il méprise l’argent. Il ne fait rien par intérêt. Il est pauvre et doux, sobre et patient. Il travaille, ce vieux. Il fait le mieux qu’il peut, tout ce qu’il fait. Il soigne son écriture ; il copie de la musique, à dix sous la page, et ses copies sont de la plus belle main : il sourit à ses rondes bien pleines, et à ses croches bien aiguës, avec puérilité. Ce malade gagne son pain.

Plus il souffre, plus il devient indulgent. Plus il s’imagine menacé par la conspiration de ses ennemis, plus il se résigne. Sans doute, ils ne conspiraient pas ; mais ils l’aimaient peu : façon de conspirer propre aux amis.

Il fait la charité, fort au delà de ses moyens. Il est aumônier de son cœur et de ses larmes, autant que de sa bourse. Il est poli avec tout le monde. Il ne se fâche plus. Il n’envie rien. C’est alors qu’on le dit tout à fait fou. Il n’a pas de fiel. Il est riche de bons pleurs sans amertume. Dès cinquante ans, il vit aussi purement qu’une religieuse, aussi simplement qu’un religieux. Il ne mange que des légumes. Il ne boit guère que de l’eau et du lait. Il ne fait ni le mal ni la mort. Il a un cœur pour les feuilles et pour les bêtes. Il aime la prière. Il prie avec une entière simplicité.


Pauvre Jean-Jacques ! Où est ta jeune allégresse, et ces joues rondes, gonflées d’heureuse vanité ? Pauvre Rousseau ! Misère à base de grandeur ! puérilité pleine de sève ! Sainte maladresse ! Impudique, épris d’une impossible pudeur !

Par amour propre d’homme, et comme on met le manteau d’un vice pour cacher une plaie secrète, il s’est donné des enfants, qu’il n’a pas eus. Dénué de tout, il les a laissé jeter à la crèche, dans la nuit où vagissent les orphelins. Mais il ne veut pas se le pardonner ; il veut s’en vanter et s’en blâmer du même coup. Il brave, parce qu’il souffre des reproches qu’il se fait ; et il cherche le mépris des autres, pour se laver du sien propre, et de la condamnation qu’il porte sur lui. Il aime qu’on le condamne, parce qu’alors il s’absout. Aux outrages qu’il réclame, à la boue qu’on lui lance, il rentre en lui-même, et retrouve les feux de sa clarté intérieure. Car, ils auront tous beau faire : Jean-Jacques sait bien qu’il vaut mieux qu’eux. Et ils le savent aussi. Il en atteste le ciel : il pourrait les en attester eux-mêmes. On ne compare pas un cœur de cette fibre indestructible à toute cette charpie d’hommes, presque morts, presque vivants.

§

Et il souffre si cruellement, qu’il se tue.

Ils ne savent pas tout ce qu’il peut y avoir d’héroïque dans la grande souffrance. Ils ne sont attentifs qu’aux faiblesses du patient.

On s’offre parfois à des douleurs, qu’on refuse d’accepter : comme si une volonté immortelle nous imposait ce que toute notre chair repousse en sa mortalité. C’est déjà beaucoup de ne pas nous soustraire à ce qui nous déchire. Mais quoi ? on ne se dérobe pas à soi-même.

Il n’est pas donné à tout le monde, il n’est pas permis à tous de grandement souffrir. Il y a plus d’inégalité dans la douleur des hommes qu’entre toutes leurs joies. Une grande souffrance, et qui est féconde, devrait être un titre éternel au respect.

Jean-Jacques s’est contredit, à l’égal de tous ceux que la passion gouverne et que la peine excède. Les dieux mêmes, quand ils voient la mort, se renient au moins une fois.

Heureux ceux qui ont accordé leurs actes et leur doctrine. Mais ils n’y sont pour rien, selon moi. Heureux ceux qui ne se contredirent pas : c’est que la fortune ne les a pas contredits. Qu’on admire leur bonheur, qu’on adore leur succès, si on l’envie : Qu’on ne leur en fasse pas une vertu, ni un si beau mérite.

D’un pauvre petit garçon, à l’œil vif, gamin qui polissonne dans les rues de Genève, tirer fibre par fibre, au dévidoir d’un demi-siècle de souffrances, le grand cœur des Confessions, voilà ce qu’il convient d’admirer, au lieu de reprendre le petit garçon sur le ruban volé, et l’homme sur les enfants de Thérèse. Généreux Jean-Jacques qui, lui seul, a fourni ses ennemis des pires armes qu’ils tournent contre sa poitrine, pour l’en assassiner.

Jean-Jacques, faible en tout, est un héros de souffrance. Tous les poisons de la vie n’ont pu l’empoisonner. Il souffre de tout son cœur. Il aime et ne hait pas. Et il a du génie. Pour moi, c’est assez.

Presque morts, disais-je, ou presque vivants : la plupart ne sont rien de plus, selon le biais où on les prend. Mais lui, Jean-Jacques, il a vécu, et il vit, avec ses fautes et son délire, avec sa bonté et sa magie, immortellement. Il a tant souffert, qu’il est quitte. Elles sont là, ces Confessions, qui font de la lumière avec la fange même ; qui respirent un tel air de santé, jusque dans les hontes de la maladie, et tant d’innocence jusque dans les plus sales péchés. Il avait raison, Jean-Jacques, de se sentir pardonné. Il n’est rien d’impardonnable que de rester le cœur sec à de telles larmes.

Le chant de cette douleur et de ces rêveries est entré dans la nature comme une mélodie éternelle. Le désespoir même y regarde, à travers les pleurs, une espérance que la bonté de l’âme, seule, peut donner. Moins pur en ses mœurs, mais non pas en ses intentions peut-être ; plus faible, plus malade, et plus malheureux aussi ; bien moins héroïque, mais non moins neuf, ni moins ardent, ni moins sincère ; également humain, Rousseau, c'est Beethoven à Paris.

André Suarès.