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Décadence morale du XVIIe siècle – La Brinvilliers

DECADENCE MORALE
DU XVIIe SIECLE

LA BRINVILLIERS.



I

Il n’y avait, à la paix de Nimègue, qu’un seul roi en Europe, Louis XIV. Quoiqu’en réalité il eût cédé à la Hollande, reculé sur le point d’où la guerre avait commencé, ses conquêtes sur l’Espagne et l’empire le mettaient au plus haut. Il exerçait l’ascendant du succès, et, ce que nul souverain n’a eu à ce degré, une sorte d’autorité sur l’opinion. Le préjugé secret de ses ennemis était pour lui : ils l’enviaient et l’imitaient. Les plus libres esprits, nos réfugiés d’Angleterre, Saint-Évremond et autres, subissent l’illusion commune ; ils admirent sa grandeur. Elle éclate surtout par l’harmonie que cette monarchie, quelles que soient ses misères, présente à l’étranger, équilibrée dans Colbert et Louvois, dans la majesté de Bossuet.

La grande époque de force étincelante, celle de Pascal, de Corneille et de Molière, est close par la mort du dernier (1674). Racine s’éclipse (1676) après Phèdre, mais La Fontaine publie ses dernières fables (1679), Bossuet est debout, et semble soutenir le faix du siècle par un livre imposant, le Discours sur l’histoire universelle (1681). Sous son abri commence humblement Fénelon, qui, bientôt s’élevant, va former avec lui la belle opposition qu’on vit dans Corneille et Racine. Une noblesse générale est dans les choses, tendue sans doute et emphatique, comme la grande galerie de Versailles. La vraie beauté du tout, c’est que chaque partie paraît conspirer d’elle-même à l’effet de l’ensemble, spontanément, de passion. C’est l’effet d’une grande symphonie, variée à l’infini sur le même motif, la gloire du dieu mortel. Et rien n’y contredit ; l’exquise indépendance de tel qui reste à part (je pense à La Fontaine) n’apparaît qu’en nuances délicates qui, loin de faire tort à l’ensemble, y mettent la grâce au contraire, le semblant de la liberté.

Voilà ce qui charmait l’Europe. Un tel accord de génies différens, qui ne s’est plus revu, charme et séduit encore. Cependant l’éclat n’est pas tout. Sous ces surfaces éblouissantes, quelle était la vraie vie, la force morale de la nation, sa puissance d’action et de travail ? Un excellent observateur, Locke, qui parcourt la France en 1675, y voit partout des maisons abandonnées, des ruines, des champs en friche. Colbert, dès 1673, désespérait et voulait se retirer. En 1679, malgré la paix, il ne put rien. Il mourut en disant : « On ne peut plus aller » (1683).

On accuse la guerre et Louvois fort justement, on accuse le roi et la cour, la prodigalité, la furie des dépenses, et c’est avec raison ; mais à cette misère il y a une autre cause encore, intime, générale et profonde : une langueur déjà ancienne, une tradition d’oisiveté, le mépris du travail. Le colossal effort du grand résurrectionniste Colbert pour créer d’un seul coup une France laborieuse à côté de la France oisive eut des effets partiels, éphémères ; ses belles ordonnances avortent presque toutes, et même avant sa mort.

Qui peut, vit noblement. Colbert exige du clergé la suppression de quelques fêtes, et elles n’en sont pas moins chômées. Il promet pension aux nobles qui auront dix enfans (plus tard même aux non nobles) ; mais cela ne tente personne. Les familles connues produisent de moins en moins ; beaucoup finissent avec le siècle : exemple, les Arnauld, famille prolifique, énergique. Le premier, l’avocat, sous Henri IV a vingt enfans (dix sont d’église, dont six religieuses qui meurent jeunes). Le second, Arnauld d’Andilly, sous Louis XIII, a quinze enfans (dont six religieuses qui, la plupart, meurent jeunes). Le troisième, Arnauld de Pomponne, ministre de Louis XIV, a cinq enfans (dont deux d’église), tous éteints sans postérité. Notez que cette race vigoureuse s’est alliée en vain à la race non moins énergique, à l’héroïque sang des Colbert.

Que sera-ce des autres familles, des bourgeois peu aisés, des pauvres ? Deux choses les stérilisent : — d’abord l’augmentation des dépenses. Les objets fabriqués quintuplent de valeur en un siècle. Le blé n’enchérit pas ; le propriétaire est gêné, vend mal son blé, en produit peu : famine de trois ans en trois ans. Et cependant le luxe augmente, on veut briller, on craint les charges de famille. — La fluctuation morale d’un siècle intermédiaire qui nage entre deux âmes, l’ancienne et la nouvelle, tient l’homme ennuyé, affadi. Il ne cherche point à se perpétuer. Parmi ses pompes solennelles, l’idée religieuse va défaillant : elle ne garde l’orgueil de la forme qu’en abdiquant l’influence morale ; elle ne règne qu’à force d’obéir aux vices publics, ne vit que pour autoriser l’esprit de mort, qui l’emporte elle-même.

La France est alors sur cette pente ; mais, pour voir où elle va, il faut d’abord bien regarder les états qui l’ont déjà descendue, les deux empires surtout qui portèrent si haut le drapeau des religions du moyen âge, l’Espagne et la Turquie. Différens dans la vie, ils se ressemblent dans la mort, et sont comme frères dans le tombeau. Une même chose les caractérise, la dépopulation.

Dès 1619, les cortès ont dit ce mot funèbre : « On ne se marie plus, ou, marié, on n’engendre plus. Personne pour cultiver les terres… Il n’y aura pas seulement de pilotes pour fuir ailleurs. Encore un siècle, et l’Espagne s’éteint. » Sous autre forme, mêmes plaintes en Turquie. Un Turc des plus vaillans, un des héros de la guerre de Candie, déjà vieux, ne pouvait rencontrer des femmes par les villes sans s’écrier : « Le salut soit sur vous, mes femmes, anges de la terre, fleurs de l’arbre céleste !… Priez pour nous ! que Dieu vous comble de ses grâces, car vous enfantez des soldats ! » Dès cette époque, le sérail périssait ou subissait un triste changement. Les quatre ministres du diable, vin, café, tabac, opium, donnèrent le goût des plaisirs solitaires, des ivresses non partagées de la Turquie, les cafés se répandent en Europe, en Angleterre, bientôt en France (1669). Avant la fin du siècle, l’ignoble tabagie a pénétré partout. Les deux Kiuperli tâchent en vain de galvaniser cet empire par le retour à la barbarie militaire de son institution primitive, les razzias immenses d’enfans grecs mis au sérail, qui les donne à l’armée. Des succès passagers, de brillantes conquêtes, n’empêchent pas que la Turquie ne s’affaisse, ne croule par l’énervation de la race et sa stérilité. Les casuistes turcs et le mufti lui-même donnent l’exemple et le précepte. Le Coran est vaincu. Toutes les fastueuses rigueurs de sévérité musulmane sont inutiles. Un athée brûlé vif, la fermeture des cabarets, la défense du vin, ne relèvent pas Mahomet. Kiuperli lui-même délaisse sa réforme, et succombe découragé. En défendant le vin, il mourra d’eau-de-vie (1676).

L’Espagne était plus bas, beaucoup plus bas que la Turquie. Les Kiuperli parvinrent à créer de grandes armées. L’Espagne, contre le Portugal qui l’envahit, trouve à peine quinze mille invalides. La Castille n’est qu’épines et ronces : dans la Vieille-Castille seulement, trois cents villages abandonnés, deux cents dans la nouvelle, et deux cents autour de Tolède. L’Estramadure est un grand pâturage, habité des seuls mérinos ; mille villages en ruine au royaume de Cordoue ; la Catalogne voit tous ses laboureurs fuir aux montagnes et devenus brigands. De saignée en saignée, l’Espagne s’est évanouie. Une fois un million de Juifs, puis deux millions de Maures, ou chassés ou détruits ! Et l’émigration d’Amérique coûte trente millions d’hommes en un siècle. Du reste, il suffisait de la vie noble pour annuler l’Espagne. Elle tombe à six millions d’âmes, dont un million sont nobles ou prêtres ; mais tout le pays devient noble. Le chevrier sauvage vit noblement sur la bruyère ; son fils noblement sera moine. En 1619, les cortès demandent en vain (ce que voudrait Colbert en 1666) la réduction des couvens ; ils croissent, multiplient, fleurissent de la désolation générale. Les religieuses surtout augmentent infiniment de nombre au XVIIe siècle.

Le mariage vaut la virginité ; il devient infécond. Les premiers Espagnols qui firent une science de la casuistique, déjà ancienne dans l’église, l’ingénieux Basque Navarro et le savant Sanchez, luttent encore timidement, s’ingénient, subtilisent, pour que la famille dure et pour qu’on naisse encore. Leurs tristes complaisances ne touchent guère un homme qui ne veut plus que finir noblement. En Espagne comme en Italie, rien ne peut le gagner que la stérilité permise, l’autorisation de mourir.

Rien de plus remarquable que la facilité avec laquelle la casuistique s’accommoda aux mœurs de chaque peuple, céda selon les lieux, les temps. En Pologne, elle trouva moyen de faciliter le divorce par les vieux empêchemens canoniques pour parenté ; on rendait aux époux le service de trouver qu’ils étaient parens. En Italie, on maintint le mariage indissoluble, mais le mariage à trois. On consola la femme négligée du mari en lui laissant un chevalier servant, mari plus assidu qui sauvait l’autre de l’ennui de vivre avec elle. Ces unions étaient publiques : tous trois, confessés et absous, communiaient ensemble aux grands jours ; elles devinrent légales, furent stipulées dans les contrats. Un illustre vieillard de Gênes, un Sp., en 1840, montrait un de ces actes parmi ses papiers de famille, acte notarié au dernier siècle : « La noble demoiselle, âgée de dix-huit ans, consent à prendre tel, un mari de vingt-huit, mais il lui garantit par écrit qu’elle gardera son chevalier servant, qui en a trente-deux. » Ces languissantes Italiennes, dans leur oisiveté, au lieu d’avoir un singe, un petit chien, aimaient à traîner après elles un homme-femme, qui portait l’éventail ou donnait le mouchoir. Rien de plus froid. L’éternel tête-à-tête se passait à bâiller ; mais le mari bâillait aussi d’avoir à perpétuité cette ombre inséparable de sa femme, presque toujours un cadet sans fortune, un parasite. Chaque famille eut un enfant, sans plus. L’amour était stérile autant que le mariage. Tout était sec, la table maigre, avec des dehors fastueux. De réforme en réforme, on fit la plus économique, celle de supprimer la femme et de ne plus se marier. Plus de maisons. Ils vivaient seuls dans leurs palais déserts, avec quelques pages en guenilles.

L’Europe entière suivrait-elle les voies de l’Espagne et de l’Italie ? C’était la question, — L’Angleterre des Stuarts, l’Allemagne des Ferdinand, des Léopold, faibles et déchirées, ne font guère, espérer alors la rénovation morale qu’elles eurent plus tard. L’Escobar allemand, Busenbaum, a le même succès que l’Escobar espagnol (chacun cinquante éditions). Après eux, la casuistique imprime et publie moins, mais elle n’en suit pas moins sa pente. Ce que Pascal reprocha aux jésuites, elle continue de l’enseigner dans les deux dictionnaires des cas de conscience publiés par les sorbonistes quatre-vingts ans après Pascal. Enfin, dans Ligupri, elle a abandonné les réserves morales qui sous Escobar même, défendaient encore la nature.

Une doctrine bien autrement profonde et bien plus dangereuse, celle du quiétisme (de la suprême quiétude), avait été, dès le commencement du siècle, importée par l’illuminisme espagnol. L’Espagne morte enseigna à la France le dogme de la mort de l’âme : doctrine qui tentait par sa simplicité ; elle dispense de la casuistique. Pourquoi ce grand travail pour chaque cas particulier, cet art laborieux de diriger l’intention par les détours de l’équivoque ? Qu’on endorme la volonté, il n’y a plus d’intention, plus de responsabilité, plus de péché. L’âme se noie dans la souveraine équivoque, l’amour, qui la confond avec l’objet aimé, et la perd toute en lui. « Nulle et anéantie, elle ne veut plus rien et ne fait rien. En elle désormais Dieu est tout, fait tout, souffre tout. »

Ces doctrines de passivité et de suicide moral passèrent, après la fronde, des couvens aux mondains, se répandirent dans la noblesse et la bourgeoisie de Paris. Surtout depuis 1666, Paris, délaissé par la cour, veuf du soleil royal, sans fêtes ni amusemens, se créa d’autant plus une vie ténébreuse de plaisirs défendus et d’intrigues dévotes. La langue, l’esprit du quiétisme se répandirent partout, bien avant que le mot quiétisme existât. Ils gagnèrent bien des gens qui n’en sentaient pas la portée. On trouvait quelque charme à ne plus vouloir, à agir et jouir sans volonté, à vivre comme ne vivant plus. Il y avait là un parfum de mort qui était dans le goût du temps.

Sur un terrain si heureusement préparé, toute plante vénéneuse ne pouvait guère manquer de pousser. D’étranges maladies morales se répandirent et gagnèrent en-dessous. Le péché, éludé par la casuistique, supprimé par le quiétisme, n’existant plus, la notion du mal étant tout obscurcie, plusieurs ne sentirent plus ce que c’est que le crime. Sans remords, en repos parfait de conscience, ils le conçurent et le commirent. Un matin, dans ce monde poli, gracieux et dévot, apparut l’affaire des poisons (1673-1680).


II

Le procès de la Brinvilliers, ayant été fait régulièrement en parlement, devrait exister aux archives de France ; mais les pièces ont disparu. Heureusement la Bibliothèque en possède un assez grand nombre en copies, et quelques-unes même originales. On y trouve : 1° aux manuscrits, un volume d’actes, de fragmens d’interrogatoires, et un autre volume qui contient la relation de la mort de la Brinvilliers par son confesseur [1] ; 2° aux imprimés, les principaux mémoires [2] publiés pour ou contre la Brinvilliers et Penautier [3]. On ne peut séparer ces deux affaires. Celle de la Brinvilliers reste inintelligible, si on ne la replace dans son rapport avec celle de Penautier, qu’on aurait voulu étouffer.

Pendant dix ans, une lutte d’intrigue avait eu lieu entre deux financiers, Hanyvel et Reich, qui se faisaient appeler seigneurs de Saint-Laurent et de Penautier. Le premier était receveur-général du clergé de France, place qui valait par an 60,000 livres (250,000 fr. d’aujourd’hui). Le second devint trésorier de la bourse des états de Languedoc : il enviait la place du premier, il intéressa l’amour-propre des évêques du Languedoc pour qu’ils l’associassent à Hanyvel ; mais celui-ci avait pour lui tous les évêques du nord, la majorité de l’épiscopat. Enfin, Hanyvel étant mort subitement (1669), Penautier succéda. Déjà deux morts subites l’avaient fait énormément riche. Ce financier d’église, homme doux et dévot, demeurait rue des Vieux-Augustins, fort à portée des halles, où ses commis prêtaient à la petite semaine. Le peuple, voyant là rouler tant d’or, imaginait que, dans cette maison, on faisait de la fausse monnaie, de la magie peut-être. Dans une descente de justice qui s’y fit, on ne trouva rien de suspect, sauf une tête de mort, qui témoignait plutôt de la dévotion de ce bon personnage et des pensées pieuses qu’au milieu des affaires il gardait pour l’éternité.

Chose assez surprenante dans un homme si bien posé, il avait pour intime ami un jeune homme sans consistance, il est vrai, très pieux, le nommé Sainte-Croix, bâtard de grande maison à l’en croire, qui avait été capitaine de cavalerie ; mais depuis, touché de la grâce, il écrivait des livres ascétiques [4], philosophait aussi, c’est-à-dire cherchait la pierre philosophale.

Sainte-Croix, au retour de la guerre, avait vécu chez un ami, le marquis de Brinvilliers, avec qui il avait servi. Celui-ci, fils d’un président des comptes, mais devenu homme d’épée, courait le monde et les plaisirs, négligeait trop sa jolie petite femme, qu’il avait cependant épousée par amour. Fille d’un magistrat, M. d’Aubray, elle avait peu de fortune, mais beaucoup de grâce et d’esprit. Elle était parente du pieux chancelier de Marillac, le traducteur de l’Imitation. Sa sœur était religieuse aux carmélites de la rue Saint-Jacques, ses filles pensionnaires aux carmélites de Gisors et de Pontoise. Elle-même vivait recueillie dans son triste hôtel de la rue Neuve-Saint-Paul, au Marais, près de l’église des jésuites. Elle remontra à son mari qu’on jaserait peut-être de l’amitié de Sainte-Croix. Il ne l’écouta pas, exigea au contraire qu’il l’occupât, la consolât. Elle se résigna.

Tous trois vivaient en parfaite union. Quoique la marquise fût obligée, par les mauvaises affaires de son mari, de se séparer de biens, elle vécut toujours avec lui en bonne intelligence, et lui, il l’aima jusqu’à la mort. Le vieux père de la marquise, moins tolérant, ne comprenant rien à la haute spiritualité, s’indignait de ce ménage, et disait que Sainte-Croix était un fripon qui exploitait les deux époux. Il obtint une lettre de cachet pour le faire mettre à la Bastille. Là, Sainte-Croix philosopha avec un autre chercheur du grand œuvre, Exili, que le peuple médisant disait fabriquer des poisons. La légende voulait qu’il eût été à Rome empoisonneur en titre de Mme Olympia, reine de Rome sous Innocent X, et que par ce talent il eût procuré à la dame cent cinquante morts subites dont elle hérita.

La Bastille sembla porter bonheur à Sainte-Croix. Entré gueux, il en sortit riche. Il se maria, prit hôtel, laquais, porteurs, carrosse. Il eut un intendant, outre ses vieux serviteurs de confiance, George et Lachaussée, qu’il céda pourtant, l’un à Hanyvel, l’autre à Mme de Brinvilliers, qui le plaça chez les Aubray. Chose bizarre, tout comme Hanyvel, ces Aubray meurent subitement, le père Aubray d’abord, puis bientôt les deux frères (1666-1669).

Sainte-Croix était en belle passe. Son ami, Penautier, allait le cautionner pour acheter une charge dans la maison du roi ; mais il devint malade. Penautier s’alarma ; craignant qu’il ne mourût, il envoya chercher des papiers qu’il avait chez lui. Quoique la maladie ne fût pas longue, Sainte-Croix eut le temps de remplir tous ses devoirs et fit une très bonne fin. Ce qu’on a dit d’une expérience de chimie où il aurait péri est une fable. On mit les scellés ; mais Mme d’Aubray, veuve du dernier frère de Mme de Brinvilliers, et qui accusait celle-ci de la mort de son mari, avait trouvé moyen d’adjoindre au commissaire un homme à elle, un certain Cluet, sergent de police. Cet observateur attentif trouva une cassette où Sainte-Croix avait écrit : « Par le Dieu que j’adore, je prie qu’on remette ceci à Mme de Brinvilliers. » On ouvrit, et l’on trouva des lettres de la marquise, une obligation souscrite par elle au profit de Sainte-Croix, et de petits paquets où il était écrit : « A M. de Penautier. » Ces paquets étaient des poisons.

Ce n’était pas ce qu’on croyait trouver. Les poisons semblaient ne pas être à Mme de Brinvilliers, mais bien les billets doux. Le commissaire (Picard, celui qui aida à faire brûler Morin) fut tout abasourdi de voir M. de Penautier, un tel homme, tellement compromis. Il remplit fort mal son devoir, ne recacheta point les paquets, n’écrivit pas le procès-verbal, le laissa écrire par Cluet, l’agent de Mme d’Aubray, qui ne pouvait manquer d’écrire à la charge de la Brinvilliers, déchargeant d’autant Penautier. Même ce procès-verbal suspect, on ne le garda pas entier ; il en disparut plusieurs feuilles. La confession de Sainte-Croix avait disparu aussi. Picard dit qu’en bon chrétien il l’avait brûlée.

Penautier, gardé par l’église, l’était aussi par la magistrature. Il avait eu la sage précaution d’y avoir alliance. Il avait marié sa sœur au fils d’un conseiller du parlement. Le lieutenant civil, à qui revint l’affaire, ne voulut ni voir ni savoir l’obligation de Penautier à Sainte-Croix ; il n’en fit point mention. Cette pièce fut négligée et écartée, de plus falsifiée ; on en changea la date : on mit 1667 au lieu de 1669, année de la mort d’Hanyvel, dont cette obligation eût semblé le paiement. Le laquais George avait fui le jour de la mort d’Hanyvel ; mais l’autre, Lachaussée, fut arrêté, jugé. Il avoua qu’il avait empoisonné les frères Aubray par ordre de Sainte-Croix. Il varia sur la Brinvilliers, la dit tantôt coupable et tantôt innocente. De lui-même, au dernier moment, il commençait à dire ce qu’il savait sur Penautier. On lui ferma la bouche. Celui-ci, inquiet, craignant d’être arrêté, achetait déjà des témoins [5]. Il n’en eut pas besoin. Tout ce qui avait agi pour Sainte-Croix disparaissait comme par magie. De ses préparateurs de poison, le dernier, un certain Glazel, apothicaire du faubourg Saint-Germain, mourut fort à propos. Restait la Brinvilliers, qui connaissait très bien l’intimité de Penautier avec Sainte-Croix. Le financier courut la trouver à Picpus, où les poursuites de ses créanciers lui avaient fait chercher asile. Il lui donna deux lettres de change pour lui faciliter la fuite. Si elle avait eu le courage de refuser et de rester, on eût probablement arrangé son affaire pour l’honneur de la magistrature. Elle partit, laissa le champ libre à sa belle-sœur, qui obtint contre elle un arrêt de mort par contumace.

Elle était réfugiée dans un couvent de Liège ; mais d’autres affaires rappelaient trop la sienne, spécialement celle du musicien Lulli (1675), qui faillit être empoisonné par un de ceux qui passaient pour avoir fait périr Mme Henriette. La belle-sœur de la Brinvilliers ne la perdait pas de vue. On avisa pour l’enlever. Malgré toute sa dévotion, elle s’ennuyait avec ses nonnes. Elle était encore agréable, mondaine au fond et d’esprit romanesque. Forte dans sa petite taille et de nature sanguine, elle n’était nullement insensible aux tendres impressions. Le jargon doucereux de la dévotion galante pouvait la prendre. On lui dépêcha un exempt, homme d’esprit, bien fait, parleur facile. On le travestit en abbé. Il s’établit à Liège ; il l’amusa, l’amadoua de mysticité amoureuse, et, comme elle n’était point cloîtrée, la promena hors du couvent. Là, tout à coup il se démasque. L’ami, l’amant, le directeur se révèle espion et bourreau. Il la jette dans une voiture, entourée d’archers, la ramène à Paris. Le pis pour elle, c’est qu’on avait saisi sa confession, écrite tout au long par elle-même. L’extrait que nous en avons donne l’idée d’une pièce bizarre et très confuse. Elle y met à la suite, comme sur la même ligne, des crimes épouvantables et des puérilités. Elle a brûlé une maison. Elle a empoisonné son père et ses frères ; plus, tels menus péchés de petite fille, etc., tout cela pêle-mêle. Elle note plus fortement ce qui est contre la loi canonique et les commandemens de l’église.

Elle avait beau dire qu’elle avait écrit dans un accès de fièvre, elle sentait qu’on ne s’arrêterait pas à son dire. Elle s’adressa à un archer et crut l’avoir gagné. Il lui donna papier et encre, et elle écrivit deux fois à Penautier d’agir pour elle. Ces lettres n’arrivèrent pas et servirent au procès. Elle était fort légère et se confiait à cet archer, qui la faisait parler. « Penautier, disait-il, est donc intéressé à l’affaire ? — Autant que moi-même, et il doit avoir encore plus de peur. Du reste, si je parlais, il y a la moitié des gens de la ville (et de condition) qui en sont, et que je perdrais ;… mais je ne dirai rien. » Elle le répéta par deux fois [6]. Il paraît qu’en effet, outre le financier, d’autres personnes étaient intéressées à ce qu’elle n’arrivât point à Paris. Un gentilhomme vint, tâta les archers sur la route, essaya, mais en vain, de les apprivoiser.

Elle avait fort compromis Penautier, surtout en lui écrivant de faire disparaître un nommé Martin, intendant de Sainte-Croix. Cela forçait la main au président de Lamoignon. On jasait, et le peuple était très animé. On dut arrêter Penautier, dans son intérêt même, pour avoir l’air d’examiner la chose et pouvoir le blanchir ; mais il n’avait pas cru qu’on en vînt là, et l’huissier le surprit déchirant une lettre et tâchant de l’avaler. Cet homme, intrépide et zélé, servant ses magistrats mieux qu’ils ne voulaient être servis, le prit à la mâchoire et lui arracha les morceaux [7]. C’était un billet de deux lignes où on l’avertissait et on lui disait d’aviser « en ces maudîtes conjonctures. » Heureusement pour lui, les juges s’obstinèrent à ne comprendre rien, acceptèrent le roman qu’il donna pour explication. On fit taire les témoins, et on ne les laissa parler que sur la Brinvilliers. L’accusateur de Penautier, c’était la veuve de cet Hanyvel de Saint-Laurent, mort subitement en 1669. Elle n’avait pas grandes preuves contre lui. Depuis sept ans, les témoins étaient morts ou avaient disparu. Restait la Brinvilliers, qui disait ne savoir rien, mais qui, à l’étourdie, pouvait, sans le vouloir, éclairer bien des choses. Ainsi Penautier prétendait qu’il connaissait peu Sainte-Croix, et la Brinvilliers, en jasant, disait « qu’elle les avait vus mille fois ensemble [8]. » De tels mots donnaient force à l’accusation peu prouvée de la veuve Hanyvel. Il était très urgent pour Penautier (et pour d’autres aussi) que cette dangereuse langue fût promptement expédiée. Le parlement y mit une extrême précipitation.

L’embarras, c’est qu’il n’y avait pas contre elle de témoins sérieux. En réalité, il fallait la faire mourir sur une pièce unique. Il fallait que des magistrats chrétiens abusassent de sa confession, écrite par elle contre elle-même. Elle avait eu un moment de désespoir où elle essaya même de se tuer en s’enfonçant sous le ventre un bâton armé d’une épingle ; mais, n’y parvenant pas, elle avait repris à la vie et s’était relevée. Aux interrogatoires, elle montrait beaucoup d’assurance, réfutait les témoins avec force et vivacité, récriminait contre eux et les humiliait. Elle sentait que, par deux côtés, elle tenait ses juges ; elle ne faisait aucun aveu, et d’autre part, sur ses lèvres muettes, ils voyaient ou ils croyaient voir voltiger des noms redoutables de personnes puissantes qui, dénoncées par elle, les eussent terriblement embarrassés. Elle pouvait reporter la terreur jusqu’aux rangs les plus élevés, et jusque dans Versailles, qui sait ? tout près du trône ! terribles incidens qui pouvaient la tenter, car, une fois lancés au procès, ils auraient prolongé sa vie.

On eut donc ce spectacle de voir les juges, émus et inquiets, cajoler l’accusée, la prier de mourir sans bruit, d’avouer pour son compte sans dénoncer personne. Quand elle parut sur la sellette, Lamoignon s’attendrit, et tous les autres, jusqu’à verser des larmes, la priant et la suppliant d’avoir pitié de son âme, de ne point s’endurcir. Elle seule garda les yeux secs. Elle n’ignorait pourtant pas le terrible sous-entendu. Ceux qui pleuraient sur elle pouvaient fort bien la brûler vive comme empoisonneuse. Elle pouvait, comme parricide, avoir le poing coupé. Le parlement avait appliqué ces supplices atroces à des gens moins coupables, au malheureux rêveur Morin en 1664. En 1686, il fit brûler vif un blasphémateur, qui de plus eut la langue coupée. La Brinvilliers avait ainsi à compter avec ses juges : elle pouvait, par sa discrétion, obtenir qu’on s’en tînt à l’arrêt indulgent de 1673, la simple décapitation ; mais on aurait voulu de plus qu’elle avouât, et reconnût ainsi la légitimité du jugement. Comment, en vingt-quatre heures qui restaient, pourrait-on lui ouvrir la bouche, amener un moment de faiblesse, lui tirer l’aveu désiré qui sauverait l’honneur des juges, les innocenterait devant le public ? On comptait peu sur la torture. Si on l’eût donnée trop violente, on aurait pu, au lieu de cet aveu, tirer de sa douleur égarée, ou de sa fureur, les révélations dangereuses qu’on craignait tant, qu’on voulait étouffer.

Un seul moyen restait, l’attendrissement ; mais il fallait l’obtenir sur-le-champ. On n’avait plus que vingt-quatre heures. Le premier président, avec une entente parfaite de la nature humaine, lui choisit de sa main pour confesseur un homme tout neuf à ces tristes spectacles, qui d’autant plus en sentirait l’émotion, dont la pitié, la douleur et les larmes, par une force contagieuse, gagneraient la Brinvilliers, la feraient pleurer et mollir, bref avouer. Le 14 juillet 1676, de bonne heure il manda M. Pirot, professeur de Sorbonne et théologien estimé. Né en 1630, il avait justement l’âge de la Brinvilliers. C’était un Bourguignon, un cœur chaud, bon et tendre, sensible jusqu’à la faiblesse, un tempérament délicat, un pauvre homme de lettres, qui semblait bien peu propre à une si pénible épreuve. Les sorbonistes avaient alors la triste charge d’assister les condamnés et de les faire mourir en forme ; mais M. Pirot avait jusque-là décliné ce devoir. Il demanda grâce d’abord au président, avoua qu’il ne pouvait même voir saigner sans se trouver mal. Le président insista. Il lui dit qu’on voulait deux choses : 1° que Dieu la touchât et qu’elle avouât, 2° que ses crimes mourussent avec elle, et qu’elle prévînt par une déclaration les suites qu’ils pourraient avoir. Ce dernier mot, peu clair, donna un scrupule à Pirot. Il objecta ceci : « en affaire de poison, on doit faire nommer les complices. » Il avait mal compris. Ceux qu’on voulait couvrir, c’étaient moins les auxiliaires de la Brinvilliers que ses modèles ou ses imitateurs, les gens riches haut placés, qui avaient pu empoisonner comme elle. Ainsi Penautier, comme elle mis en cause, mais qui n’était point son complice, n’avait en rien trempé dans la mort des Aubray.

Pirot, troublé, mais forcé d’obéir, pour se fortifier dans sa mission difficile, alla aux carmélites de la rue Saint-Jacques demander une lettre à la sœur de la Brinvilliers, qui y était religieuse. Sur la route, les bruits étranges qui couraient sur elle lui revenaient. Il craignait d’arriver. On en disait des choses effroyables. Elle faisait, disait-on, un jeu de la mort. Elle empoisonnait son mari de temps à autre ; mais toujours Sainte-Croix l’avait sauvé. Elle empoisonnait par essai, in animâ vili, des pauvres à l’Hôtel-Dieu. Elle empoisonnait par plaisir, par amitié, par charité ; que sais-je ? Dans un couvent, elle voit pleurer une novice que ses parens veulent cloîtrer. « Calmez-vous, dit la Brinvilliers, ils ne vivront pas. Je m’en charge. »

L’esprit rempli de ces terreurs, Pirot fut introduit à la Conciergerie, au plus haut de la tour Montgommery, entra dans une grande chambre où il y avait quatre personnes, deux gardiens, une garde, et, tout au fond, le monstre…

Le monstre était une toute petite femme, fine, aux yeux bleus très doux et parfaitement beaux [9]. Ce n’était point du tout la virago dont parle Mme de Sévigné d’après les contes qu’on en faisait dans le public. Elle avait le visage arrondi, agréable, la peau d’une extrême blancheur, de beaux cheveux châtains, alors coupés fort court. Nul signe de méchanceté. Quelques traits accusaient seulement une nature fort passionnée. Quand il lui passait quelque trouble dans l’esprit, elle laissait échapper une grimace convulsive de dépit, de dédain, qui d’abord eût fait quelque peur.

Dès qu’elle vit Pirot, elle remercia honnêtement un prêtre qui l’avait assistée jusque-là, exprima avec grâce et abandon sa confiance absolue dans le docteur. Il vit tout d’abord combien elle était aimée de ceux qui vivaient avec elle. Quand elle parlait de sa mort, les deux hommes et la femme fondaient en larmes. Elle semblait les aimer aussi, était bonne et douce avec eux, point fière ; elle les faisait manger avec elle à sa table.

D’abord elle posa un peu devant Pirot et fit de la bravoure, dit qu’elle voulait mourir en femme forte, qu’il y fallait peu de façons, qu’il lui suffisait d’un quart d’heure. Elle dit froidement au concierge qu’ayant tant d’affaires pour demain (la question et l’exécution), elle le priait d’avoir soin que son bouillon fût un peu moins faible. Elle parla de ses enfans, qu’elle n’avait pas demandés, de peur de s’attendrir ; elle s’arrêta bien plus sur son mari : il était hors de France et n’osait y rentrer. « Sans la crainte de ses créanciers, disait-elle, il serait venu à coup sûr. Nous nous sommes toujours écrit, et il a toujours été dans mes intérêts. Je suis plus en peine de lui que de moi. Hélas ! quelle honte pour lui ! Je voudrais qu’il laissât le monde, se retirât dans une maison religieuse. » Elle lui écrivit, sous les yeux de Pirot, une lettre tendre où elle lui disait « qu’elle mouroit d’une mort honnête que lui attiroient ses ennemis. » Pirot lui fit effacer cela.

Quelque dévote qu’elle fût, elle savait peu sa religion. Les textes historiques de l’Écriture que lui citait Pirot ne lui présentaient aucun sens. Elle n’avait rien lu de l’Ancien Testament ; du nouveau, elle n’en avait lu qu’un peu à Liège « pour se désennuyer. » De morale, encore moins. Elle avait grand’peine à comprendre ce que c’est que le pardon des injures. Pirot assure qu’il la pressa de dire ce qu’elle savait sur Penautier ; elle répondit avec précision, non qu’elle le savait innocent, mais qu’elle ne le savait pas coupable. « S’il est coupable, je n’en connais rien [10]. » Du reste, l’intérêt visible de M. Pirot l’avait touchée et peu à peu lui desserrait le cœur. Elle se mit à lui dicter sa confession générale et lui avoua ce qu’elle voulait avouer aussi aux juges le lendemain : « qu’elle avait empoisonné son père, fait empoisonner ses frères, et pensé empoisonner sa sœur (sa belle-sœur, selon toute apparence). » Elle ne pouvait dire la composition des poisons ; il y entrait des crapauds, quelques-uns n’étaient autre chose « que de l’arsenic raréfié. » Rien n’indique qu’elle se repente. Elle croit « que sa prédestination, était attachée à son arrêt de mort, » sans doute aussi que le crime était écrit d’avance, que crime et jugement, toute sa destinée avait été fatale. Elle prie que les juges lui pardonnent sa fière attitude. Elle ne peut être humble, quoi qu’elle fasse. « Je suis encore attachée à la gloire du monde… J’ai en moi un esprit ambitieux, qui ne cherche que l’honneur. » Étrange honneur, qui la conduisit là !… Elle fait encore un aveu fort bizarre, mais de grande franchise et de nature, touchant dans ce terrible jour : c’est qu’elle est toujours femme, tendre encore, « qu’en certains momens elle ne peut regretter d’avoir connu celui qui la perdit. »

Trois mots sont peut-être la révélation de sa destinée : fatalisme religieux, magnétisme physique, gloriole (ce qu’elle appelle honneur). Sainte-Croix, échappé de la Bastille et craignant d’y rentrer, lui fit empoisonner le père Aubray, sévère et redouté censeur de la famille. Puis la ruine de son mari, la honte qu’elle avait d’être ravalée, poursuivie, la poussèrent à vouloir remonter à tout prix : elle laissa Sainte-Croix empoisonner ses frères, dont (sans la belle-sœur) elle aurait hérité.

Pendant ces funèbres aveux, le jour était fini, et il se faisait tard. Le docteur voulait s’en aller, et elle le retenait d’une manière suppliante. « Quoi ! monsieur, vous disiez que vous ne me quitteriez qu’à la mort, et déjà vous vous en allez ! » Pirot, quoique touché infiniment et le cœur plein, insista, et lui refusa cette nuit suprême. Sa santé était faible ; ses habitudes de célibataire et de prêtre, son hygiène un peu égoïste, ne lui permettaient pas de se désheurer. Il dit que, s’il veillait, il serait trop faible pour l’assister le lendemain. Elle se rendit à cela, mais l’obligea du moins de souper un peu avec elle. Elle fit appeler le concierge, lui dit de faire venir une voiture et de le reconduire. « Je n’aurais aucun repos, dit-elle, si je n’étais bien sûre que M. le concierge vous eût ramené en Sorbonne. À l’heure qu’il est, il n’y a aucune sûreté dans les rues. » Il n’était guère plus de neuf heures (en été, dans les plus longs jours) !

La grande et maussade maison, telle alors qu elle est aujourd’hui, était close à cette heure, et tout éteint. Heureusement le valet de Pirot avait averti qu’on l’attendît. Son premier soin, en arrivant, fut de monter chez le doyen, M. Fromageau, et de s’excuser de n’avoir pu demander l’autorisation de la compagnie pour obéir aux ordres du premier président. Le doyen était déjà au lit, fatigué d’avoir assisté, dans cette chaude journée de juillet, un gentilhomme condamné pour fausse monnaie, qu’on avait décapité à la Croix-du-Trahoir.

Rentré chez lui, avant de se coucher, Pirot voulut lire son bréviaire. Impossible. Il tourna une heure sur un verset sans pouvoir passer outre. « L’image de la personne que j’avais vue tout le jour, dit-il, m’occupait si fort que je n’avais guère d’attention. » Il restait plein de trouble, d’agitation, dans la terreur du lendemain. Il fit une longue prière, qu’il a bien voulu nous donner, aussi bien que toutes les exhortations, sermons, allocutions, qu’il adressa à la condamnée. Je me garderai de les copier ; on s’étonnerait trop. Je ferais rire dans ce sujet tragique. Il est triste de voir un homme très bon et très sensible, dans l’orage d’une telle nuit, dans cet intime épanchement devant Dieu, ne trouver que des lieux-communs, des déclamations de collège, banales et traînées sur les bancs, le plus souvent absurdes [11]. Ce sont choses apprises et transmises, comme les exercices de rhéteur du temps de Quintilien. La pédanterie du XVIe siècle se trouve la même au XVIIe, et cela chez un homme distingué, choisi entre tous dans cette grande école de l’église gallicane ! La présence même de cette femme, si coupable, si infortunée, qui le touche vivement, « pour laquelle, dit-il, il eût voulu mourir, » ne tire de lui rien de naïf, de fort. Ce sont toujours des souvenirs, des banalités glaciales, des textes historiques mal compris et mal appliqués. Voilà comme l’école séchait, appauvrissait l’esprit. Le pauvre homme, du reste, n’a aucun sentiment de son insuffisance. Loin de là, il s’étonne d’avoir si bien parlé ; il en renvoie la gloire « au Saint-Esprit. »

Il ne se coucha qu’à deux heures pour se lever à quatre et demie. À six heures, il était à la porte de la Conciergerie, comme elle le lui avait fait promettre.


III

Le Palais était matinal. Il trouva déjà là le président Bailleul, qui arrivait dans son carrosse, et qui l’engagea à écrire ce que dirait la condamnée. On comptait se servir de ce récit du confesseur, comme d’une pièce quasi-juridique, pour innocenter ceux dont elle n’aurait rien dit. Déjà aussi entrait un médecin de la cour, qui semble envoyé de Versailles, et qui venait assister à la question. On sait le rôle que jouait le médecin dans ces occasions. Il tâtait le pouls au patient, afin de déclarer s’il y avait danger à pousser davantage. De cette sorte il était réellement maître de la torture, pouvait l’adoucir, la suspendre, pouvait faire taire ou faire parler.

Le soir, elle avait écrit des lettres, puis dormi deux heures d’un paisible sommeil ; mais tout le reste de la nuit elle l’avait passé en prière avec le prêtre qu’elle avait eu d’abord, et qui revint, sans doute mandé par elle. Pirot le trouva encore au matin qui lui disait adieu et qui était en pleurs. Elle s’excusa d’avoir eu ce secours étranger, et lui soumit une question qu’elle s’était posée cette nuit. « Vous me faites espérer que je serai sauvée ; mais sans doute j’irai en purgatoire. Comment une âme qui, séparée du corps, tombe aux flammes du purgatoire distingue-t-elle que ce n’est pas le feu de l’enfer ? » Vers sept heures et demie, on l’avertit de descendre pour entendre son arrêt. Elle prit son manteau et un livre de prières. On savait qu’elle avouerait, même avant la question. Donc elle eut le moindre supplice, la décapitation, et ne dut être brûlée qu’après la mort. Seulement, chose humiliante, elle dut faire d’abord amende honorable.

Pirot attendit très longtemps, six longues heures, qu’on la lui rendît. Il exprime fort bien, dans une simplicité touchante, sa vive anxiété, son agitation, sa terreur, en pensant à ce qu’elle pouvait souffrir. Après la lecture de l’arrêt, elle allait passer par la question. Abîmé de cette pensée, le cœur serré, il allait et venait, ne pouvait rester assis ni debout. Il essaya de prendre l’air, de se promener aux Pas-Perdus, aux basses galeries du Palais, pleines d’avocats, parmi les petites boutiques de libraires, de marchandes de modes ; mais cette foule lui pesait trop : il revint à son antre de la Conciergerie. Les fâcheux l’attendaient. Le fils d’un conseiller était là pour l’épier, tirer finement de lui si la Brinvilliers accusait. Il avait épousé la sœur de Penautier, et il était inquiet de son beau-frère. Le concierge eut pitié du docteur ainsi pourchassé, et lui ouvrit un petit cabinet, lui promettant qu’il y serait tranquille. Il y était à peine qu’une belle dame entra, lui parla poliment, le fit parler sur ce que disait la Brinvilliers. Il sut plus tard que c’était une Mme du Refuge, envoyée là par la comtesse de Soissons (Olympe Mancini). La comtesse elle-même lui avait donné rendez-vous, et elle allait venir. De mauvais bruits couraient sur cette Olympe. La mort assez étrange de son mari l’avait brusquement délivrée, rendue à la vie d’aventures, de caprice, dont vivaient ses sœurs, les illustres coureuses, nièces errantes de Mazarin.

Pirot eut, coup sur coup, je ne sais combien de visites. On entrait sous tous les prétextes. C’était l’aumônier de la Conciergerie ; c’était un homme de Mme de Lamoignon, qui apportait une médaille de saint Antoine avec indulgence pour une mourante ; c’était le vicaire de Saint-Barthélémy, la paroisse devant le Palais. Le substitut du procureur du roi, qui avait le soin de la prison, vint aussi, et, le voyant si triste, lui dit pour le calmer qu’elle n’aurait pas la question. Il sut qu’on le trompait ; mais en avouant qu’elle l’avait eue, on lui dit (ce qui était vrai) qu’elle n’en était pas affaiblie. Enfin on lui permit d’entrer, et il la trouva assise près de la cheminée. Ses bras étaient rougis et marqués par les cordes. Elle avait plus souffert d’être liée, serrée des bras, des jambes, que de la torture même. Nul doute qu’on ne la lui eût administrée avec modération. Elle était fort émue, fort rouge ; mais elle pouvait marcher, et elle demandait à manger. On lui servit deux œufs. Puis, sans être soutenue, ayant Pirot à sa gauche, le bourreau à sa droite, elle descendit à la chapelle. Comme des prêtres allaient et venaient, Pirot et elle entrèrent dans la sacristie et en fermèrent la porte, que garda le bourreau, resté dehors. Elle demanda un peu de vin, en but par gouttes, « autant chaque fois, dit Pirot, qu’en aurait bu une mouche. Du reste, ajoute-t-il, c’est bien à tort qu’on lui a reproché de boire. » Le concierge, qui avait apporté le vin, lui donna aussi une épingle qu’elle demandait pour rattacher son fichu qui s’ouvrait. Il ne se retira qu’après lui avoir baisé les mains à genoux.

Une chose fort curieuse et qui prouve les effets immoraux de la question, c’est qu’elle y avait dit nombre de mensonges. Pirot, resté seul avec elle, trouva une personne tout autre que celle du matin. Elle était, pour ainsi parler, tendue, séchée, altière, l’œil dur et étincelant. Elle n’entrait plus dans les bonnes pensées, n’était plus résignée. Cependant, en présence de cet homme affligé, elle se détendit un peu, finit par s’attendrir ; lui aussi, et profondément. Tous deux pleurèrent en abondance, à torrens, toute une heure et demie. Elle lui avoua alors qu’elle avait profité de la question, s’était vengée par la question même, avait lancé des calomnies contre un témoin, contre l’exempt qui l’avait arrêtée, l’accusant d’avoir détourné des papiers.

Elle eût voulu se mettre à genoux pour faire l’acte de contrition ; mais ses jarrets ne pliaient pas. Elle se courba seulement, en appuyant ses mains liées sur celles de Pirot. Ces prières de la dernière heure, qu’on eût dû respecter, étaient interrompues par momens. Il semblait que le monde, après l’avoir perdue, s’acharnait, revenait pour lui ôter les pensées du salut. Un créancier perça les murs pour ainsi dire, et réclama par la voix du bourreau ; c’était un carrossier à qui plusieurs années auparavant elle avait acheté une voiture de 1,500 livres (6,000 fr. d’aujourd’hui). Une autre distraction aussi lui fut pénible ; elle avait une fausse dent et l’avait donnée à sa gardienne pour la brûler. Cette femme n’osa pas, consulta, la montra. Mme de Brinvilliers en fut triste et mortifiée.

On voulait faire rentrer dans leur chambre les prisonniers qui se promenaient dans la galerie où elle allait passer pour lui épargner leurs propos. Pirot, loin d’accepter, voulut qu’ils pussent même entrer dans la chapelle, où l’on exposa le saint-sacrement. Elle semblait si ferme et si calme que les assistans se mirent à dire qu’elle semblait une Marie Stuart. « Ah ! dit-elle, quelle comparaison ! elle était aussi innocente que je suis coupable ! » Elle dit que pour cette grâce qu’on lui faisait d’exposer le saint-sacrement, elle aurait donné tout son sang, et que ce bonheur lui tiendrait lieu de la communion, qu’on ne pouvait lui accorder.

Sortie de la chapelle, elle vit dans la galerie une douzaine de personnes, et elle eut honte. De ses mains liées, elle fit si bien qu’elle se rabattit un peu sa coiffe sur le visage. Le bourreau était en avant, son valet la menait assez rudement ; elle lui dit avec humilité : « Monsieur, je sais que je n’ai plus rien qui ne doive vous revenir. Permettez-moi pourtant de donner à monsieur ce chapelet pour ma sœur ; il est de peu de prix. »

Arrivée au vestibule de la Conciergerie, entre la cour et le premier guichet, le bourreau la fit asseoir, et lui dit qu’il allait l’arranger pour l’amende honorable, lui passer la chemise. Elle s’imagina qu’on voulait la déshabiller : sa pudeur s’alarma ; mais cette chemise était mise sur les habits. Elle était de toile ordinaire, très ample, à plis flottans. C’est ce qui lui donne l’air d’une grosse femme dans le dessin de Lebrun, quoiqu’elle fût plutôt svelte et mince. Le bourreau acheva en lui mettant la corde au cou et lui relevant sa cornette pour qu’elle fût mieux vue.

Dans ce lieu si étroit, il y avait une cinquantaine de curieux, hommes et femmes, tous gens considérables. Deux personnes marquaient : l’une, la comtesse de Soissons, Olympe Mancini, sombre Italienne, noire de corps et d’âme, suivie de son ombre sinistre, sa Mme du Refuge ; l’autre, pour contraster, était cet effronté farceur, Roquelaure, rieur d’office, bouffon héréditaire et pourvoyeur d’amour, qui jadis fournit La Vallière. Pour bouffonner le soir et amuser Versailles, déjà sérieux, il venait voir les belles choses de Paris, les comédies de la justice, les gaietés de la Grève, les grimaces des patiens. L’impudence de ces personnages, leur dureté à la regarder sous le nez, ce lui fut chose amère. Elle se tourna vers Pirot, et elle lui dit avec un visage à faire pitié : « Monsieur, voilà une étrange curiosité ! »

Le tombereau qu’on avait amené était un des plus petits de ceux qui servent à porter les ordures. Il était impossible d’y tenir quatre. Le valet fut dehors, appuyé sur le bord extérieur, les pieds sur le cheval qu’il conduisait. La Brinvilliers et le confesseur étaient au fond sur la paille, repliés à l’étroit, et le bourreau debout. Elle paraissait navrée de son ignominie, non pour elle, mais pour son mari, frémissant de la honte qui allait retomber sur lui. Pirot ne pouvait la tirer de cette pensée. « Il y eut alors, dit-il, en elle une vive saillie de nature. Son visage se plissa, ses sourcils se froncèrent, ses yeux s’allumèrent, sa bouche se tourna, et tout son air s’aigrit. Je ne m’étonne pas si M. Lebrun, qui la vit alors un demi-quart d’heure, lui a donné une tête si enflammée et si terrible. C’est le lendemain qu’il en fit, de mémoire, un crayon avec ses couleurs. Il y a près d’elle un homme debout en bonnet carré. Au reste, il n’a voulu que peindre un caractère, l’indignation. Il prétend que ce visage tient du tigre, et il a fait une tête de tigre à côté. » On sait que c’était une idée systématique de Lebrun de retrouver partout l’animal dans l’homme. Il la suivit d’abord dans ce dessin, inspiré de l’horreur publique ; je crois qu’il n’existe plus aujourd’hui. Plus calme, il fit ensuite le beau dessin du Louvre, si pathétique, où l’affaissement a succédé, où les yeux sont au ciel, mais la bouche déjà détendue par une prostration qui se sent de la mort.

Pirot, avec un tact et une adresse qu’il eût dû montrer plus souvent, entra dans cette émotion d’un trop cher souvenir. Il lui dit que M. de Brinvilliers ne pouvait entrer dans la vie religieuse, comme elle le désirait, qu’autant que la grâce le toucherait : à quoi elle répondit avec un calme bon sens qu’il lui suffisait d’un principe d’honneur humain pour vouloir fuir le monde, et se retirer, sans faire de vœux, dans une communauté libre, comme l’Oratoire, Saint-Lazare ou les Bons-Enfans. Du reste, elle lui promit de ne plus lui parler de sa famille ; seulement le pria une dernière fois d’être une mère pour ses enfans, de voir son mari et de le consoler. Pirot parvint enfin à la tourner vers les pensées religieuses. Il lui montrait le crucifix d’une main, de l’autre l’aidait à tenir la pesante torche de cire qu’on lui faisait porter. Les injures de la foule, qu’elle entendait fort bien, ne l’empêchaient pas de prêter l’oreille à ses paroles ; mais près de Notre-Dame elle parut troublée, agitée, pria le bourreau d’avancer quelque peu. Elle semblait vouloir par là se cacher quelque vue choquante. C’était l’exempt Desgrais, ce Judas, ce tartufe, qui à Liège s’était fait son ami pour la perdre. Il suivait le tombereau à cheval si près qu’il y touchait. Le confesseur obtint pourtant qu’elle se calmât, regardât pacifiquement cet objet d’horreur. À Notre-Dame, on la fit descendre du tombereau, et Pirot la suivit, quoique fort engourdi par la position qu’il lui avait fallu prendre. On la fit agenouiller sur la marche de la porte, ouverte à deux battans. Il y avait grande foule dans l’église. On lui mit dans la main la torche allumée dont Pirot l’avait jusque-là aidée à soutenir le poids. Le greffier, à sa droite, lut l’amende honorable, qu’elle répéta, bien bas d’abord ; mais le bourreau, d’une voix forte, lui dit : « Plus haut ! madame. » Elle éleva un peu la voix docilement.

Le bourreau, dans ces momens, n’était que trop le maître de son sort. Il y avait un arbitraire immense, une latitude extrême et effrayante dans les supplices d’alors, confiés à la main variable de l’homme. Un bourreau de mauvaise humeur pouvait faire souffrir cruellement. On voit aussi par nombre d’exécutions que le parlement pouvait rendre, d’un mot dit au bourreau, la même sentence horriblement différente en pratique. Quel que fût le courage de la Brinvilliers, elle craignait qu’il n’y eût quelque réserve dans l’arrêt, une aggravation imprévue, et demandait quelquefois à Pirot si, au lieu d’être décapitée avant le feu, elle ne serait pas brûlée vive.

« Le peuple de Paris, dit Pirot, est assez tendre et ne s’acharne guère à insulter les condamnés ; mais justement cette tendresse augmentait son horreur du parricide, et parmi quelques mots de pitié il y avait beaucoup de malédictions, des voix qui semblaient altérées de sang. Elle avançait avec une extrême lenteur à travers la foule et les cris, et à la longue elle devait s’affaisser et faiblir. Le bourreau, qu’elle intéressait par son courage visible, lui dit avec une rudesse compatissante : « Ce n’est pas tout, madame, d’être venue jusqu’ici et d’avoir jusqu’ici répondu à monsieur ; il faut aller jusqu’à la fin. » Elle répondit par un signe de tête, comme pour le remercier. »

On était sur la Grève ; mais on ne pouvait avancer. Quelques coups de fouet que le valet du bourreau qui menait donnât au peuple (Pirot même en reçut un), la masse comprimée par derrière ne pouvait bouger ni s’ouvrir. Il fallut s’arrêter à quelques pas de l’échafaud. Le bourreau descendit pour préparer l’échelle, et la condamnée regarda Pirot « d’un visage doux et d’un air plein de reconnaissance et de tendresse, les larmes aux yeux : — Monsieur, dit-elle d’une voix ferme autant qu’honnête, qui montrait combien elle se possédait, ne nous séparons pas encore. Vous m’avez promis de ne pas me quitter avant que j’eusse la tête coupée ; mais d’avance je vous fais mes adieux, mes remerciemens, mes excuses… Je scellerais volontiers ma reconnaissance de mon sang… Je regrette de vous avoir donné en certains momens peu de satisfaction. Excusez-moi, pardonnez-moi. Veuillez dire un De profundis au moment de ma mort, et demain une messe pour moi. » Pirot, qui suffoquait de larmes et de sanglots, eut à peine la force de répondre.

Descendue du tombereau, prête à monter l’échelle, elle trouva au pied l’exempt Desgrais, qui, on ne sait pourquoi, venait là, au dernier moment, lui donner la tentation de haïr et maudire encore. « Monsieur, lui dit-elle en grande douceur, je vous ai donné bien du mal. Excusez-m’en. Faites prier pour moi. Je suis votre servante, et telle je vais mourir. » On assure qu’elle dit encore : « Quoi ! il n’y aura donc pas de grâce !… Et pourquoi, de tant de coupables, suis-je la seule que l’on fasse mourir ?… » Pirot nie qu’elle l’ait dit ; mais qu’en sait-il ? Il n’était pas avec elle à ce moment. La foule les avait séparés.

Elle monta l’échelle « d’un air fort libre, » et le confesseur la rejoignit sur l’échafaud. Le bourreau la fit mettre à genoux devant une bûche ou billot qui était couché en large. Elle regardait vers la rivière et Notre-Dame. Pirot s’agenouilla en face d’elle, regardant vers l’Hôtel-de-Ville. Les apprêts furent très longs et menèrent jusqu’à huit heures du soir. Le bourreau mit une demi-heure à lui couper les cheveux ; ils étaient épais et serrés, mais courts, l’exempt les lui ayant déjà coupés au moment de l’arrestation. Elle se laissait tourner, manier comme il voulait ; elle était sous sa main, « comme un agneau qu’on tond avant de l’égorger. » Elle ne faisait nulle attention à tout cela, nulle à la foule qui remplissait la Grève ni aux fenêtres pleines de monde. Pour le couteau, elle ne le voyait pas : il était caché sous un manteau jeté là à côté. Il y avait aussi un couperet, mais derrière elle. « Ses yeux étaient fixés sur moi… Si j’avais à peindre un visage plein de componction et d’espoir du pardon, je ne voudrais d’autres traits que ceux-là, tels qu’ils me sont restés et me resteront toute ma vie. » Les yeux ouverts très grands, elle cherchait avidement en lui la force,- les moyens de la grâce. De temps en temps, des larmes lui tombaient en grosses gouttes, comme d’une pluie d’orage. Était-ce douleur et repentir, ou frémissement de la nature à ce moment cruel ? Tous les deux peut-être à la fois.

Le bourreau, lentement, adroitement, lui déchira le haut de la chemise pour lui découvrir les épaules. Nulle résistance, nulle répugnance ; Pirot ici (peu convenablement) rappelle les morts peu résignées de Biron, de Montmorency, de Cinq-Mars et de Thou. Avec plus d’à-propos, il rappela à la condamnée l’exemple du connétable de Saint-Paul, qui, comme elle, tourné vers Notre-Dame, inspiré de cette vue, en avait d’autant mieux élevé à Dieu sa dernière pensée.

Le bourreau avait à peu près fini ses préparatifs. « Monsieur, dit-il à Pirot, dites le Salve, Regina. » Le prêtre l’entonna d’une voix faible que couvrait le bruit de la place. Cependant ceux qui étaient très près de l’échafaud entendirent et suivirent le chant. Pirot lui dit : « Madame, joignez-vous à ce peuple charitable qui prie pour vous. » Elle le fit, et dit timidement : « Monsieur, êtes-vous content de moi maintenant, et pouvez-vous m’absoudre ? » — « Je l’avais en effet, dit Pirot, laissée dans cette incertitude depuis la violence qu’elle témoigna à la question. Elle était de ceux qu’on ramène par la terreur. Elle avait besoin de flotter entre la crainte et l’espérance. » Si près de la fin, il craignit moins de lui donner espoir en lui citant sa patronne même. Elle s’appelait Marie-Madeleine. « Mais, dit-elle, je me sens bien loin de son amour, qui fit tout pardonner. »

Le bandeau que le bourreau vint lui mettre fut pour le confesseur l’occasion d’une dernière et vive prière où il demandait à Dieu de la reprendre dans son sein :


« Je parlais et la regardais, lorsque j’entendis un coup sourd… Cela se fit si vite que je ne vis point passer le fer. Le bourreau n’avait rien dit, n’avait pas tâté le cou pour prendre ses mesures. Elle se tenait la tête droite. Il frappa d’un coup si net que cette tête fut un moment sur le tronc sans tomber. Je la croyais manquée, et j’en étais troublé ; mais ma crainte fut courte. La tête tomba en arrière fort doucement, un peu du côté gauche, et le tronc devant, sur la bûche. Je regardai, et sans effroi. Ni le tronc, ni la tête ne saignèrent fort. Je lui dis un De profundis, comme je l’avais promis, fort consolé qu’elle eût eu tant de piété à la mort.

« Il était huit heures du soir ; mais si l’exécution avait tardé encore six heures, je me sentais assez de force pour parler six heures de plus. Dieu m’avait donné tant de zèle pour cette dame ! Si, au moment que sa tête tomba, il n’eût fallu pour son salut que sacrifier aussi la mienne, je l’aurais donnée avec grande joie. Le temps qui s’est passé depuis n’en a rien diminué. Je la donnerais encore.

« Je me levai en grande tranquillité d’esprit. Le bourreau me dit : « Monsieur, n’est-ce pas là un bon coup ? Je me recommande toujours à Dieu dans ces occasions-là, et jusqu’à présent il m’y a assisté. Il y a cinq ou six jours que cette dame m’inquiétait et me roulait dans la tête. Je lui ferai dire six messes. » Il était altéré ; il prit une bouteille de vin que j’avais fait mettre dans la charrette, et qui n’avait pas servi ; il en but la moitié.

« Il prit le corps tout habillé et la tête bandée, et les descendit pour les mettre au bûcher. J’aurais voulu ne pas rester là pour ne pas voir cela ; mais il m’empêcha de descendre, me dit que, quand la foule serait un peu éclaircie, il me conduirait lui-même et me mettrait en pays de sûreté.

« Je demeurai sur l’échafaud assez embarrassé, détournant mes regards vers l’Hôtel-de-Ville. J’étais seul là debout, faisant une méchante figure, ne sachant à quoi m’occuper. Je descendis pour être moins en vue ; mais je ne fus pas au pied de l’échelle que je me vis accablé de gens qui se jetaient sur moi pour approcher du bûcher. Je fus heureux de remonter pour échapper à cette foule, qui pensa m’étouffer. Je restai un demi-quart d’heure. Enfin le bourreau, trouvant la Grève un peu éclaircie, me donna la main pour descendre, et me la tint toujours jusqu’à ce qu’il m’eût mis hors la place. M. Santeuil m’y prit, et je remerciai le bourreau. »


Beaucoup de gens respirèrent après l’exécution. Le silence était sûr désormais. Penautier spécialement était en bonne situation. Le spirituel chevalier de Grammont avait fort bien tiré l’horoscope de son procès, disant : « Penautier est trop riche pour être condamné. » Mme de Sévigné, qui paraît penser de même, dit qu’un monde entier travaillait, remuait ciel et terre pour lui. Il n’avait plus à craindre que les indiscrétions de la Brinvilliers appuyassent la veuve Hanyvel. Dans son accusation tardive, celle-ci n’avait plus de témoins à citer ; elle-même s’était d’avance ôté crédit par un déplorable traité avec celui qu’elle accusait. Sans fortune, ayant des enfans, se voyant ruinée par la mort inattendue de son mari, elle avait composé avec l’homme qu’on soupçonnait de cette mort. Sur la promesse que faisait Penautier de lui faire part dans les profits de sa charge, elle l’avait elle-même recommandé aux évêques. Et voilà que, huit ans après, elle venait l’accuser ! Il l’accablait d’un mot : « Comment à cette époque m’avez-vous accepté, appuyé ? » Elle disait seulement : « J’étais pauvre, et j’ai dû nourrir mes enfans. » Il aurait dû, pour son honneur, ayant d’ailleurs si peu à craindre, faire éclater son innocence au grand jour d’un jugement public en parlement. Il préféra un procès à huis clos, obtint que l’affaire serait évoquée au conseil. Elle y fut promptement étouffée, enterrée (1677).

Tout cela restait louche, et le peuple obstiné soutenait que l’affaire des poisons n’était point encore éclaircie. Le mot de la Brinvilliers était connu : « Si je parlais, je perdrais la moitié de la ville. » Le parlement n’écoutait pas ces bruits. Une chose pourtant le ramena sur le terrain qu’il évitait : les concurrences effrontées, impudentes, les bruyantes rivalités de ceux qui faisaient métier du poison. Il y avait des maisons connues d’amour et d’aventures, d’accouchement et d’avortement. Les dames qui les tenaient, obligeantes pour tous les besoins, avaient, par un progrès naturel, étendu leur primitive industrie de l’avortement à l’infanticide, du meurtre des enfans à celui des grandes personnes. Maris incommodes, rivaux gênans, puis concurrens de places, ennemis de cour, etc., disparaissaient, Le métier florissait. On assiégeait leurs portes. Nombre de dames qui brûlaient d’être veuves avaient recours « à ces jolis secrets. » Empoisonneuses émérites et connues, la Voisin, la Vigoureux, la Fillastre, avaient de grands hôtels, laquais, suisses et carrosses.

Pour savoir les choses cachées, prévoir ou obtenir la mort de ses ennemis, on s’adressait au diable et on lui disait la messe à rebours. Des prêtres officiaient ainsi, Lesage à Paris chez la Voisin, Guibourg à Saint-Denis dans une masure. Les dupes écrivaient la demande, qu’on faisait semblant de brûler. On la gardait, on les tenait par là, on les intimidait et on les exploitait. La Fillastre possédait ainsi un billet où quatre princesses ou duchesses demandaient « si la mort du roi viendrait bientôt. » L’une d’elles, pour retirer ce dangereux écrit, s’adressa au prêtre Lesage avec instance et larmes. Ces concurrences empêchaient le secret.

À l’interrogatoire, ce furent les juges qui pâlirent. Le premier nom prononcé fut celui d’un prince (Bourbon du côté maternel), le comte de Clermont, qui aurait empoisonné son frère de concert avec la femme de ce frère, la noire Olympe Mancini. Celle-ci, avec une Polignac et autres, avait eu recours à la magie pour perdre La Vallière. Toute l’histoire des amours du roi aurait traîné au parlement. Le 11 janvier 1680, il lui retira l’affaire, la transporta du Palais à l’Arsenal, où siégea une commission de gens du conseil. Cependant il ne crut pas encore la précaution suffisante. Il avertit Olympe. Elle se sauva, ainsi que Clermont. Une fois en pays étranger, elle fit croire qu’elle n’avait fui que par crainte de la Montespan : fable évidente. Celle-ci était alors fort peu de chose. Le roi aimait Fontanges et donnait sa confiance sérieuse à Mme de Maintenon.

Olympe trouva partout sa réputation établie, l’horreur du peuple, qui souvent la chassa des villes. On assure qu’à Madrid, où elle fut reçue, elle empoisonna la jeune reine d’Espagne, nièce de Louis XIV : service essentiel rendu à la maison d’Autriche, et qui dut aider à la fortune du fils d’Olympe, le fameux prince Eugène. Une autre Mancini, la sœur d’Olympe, duchesse de Bouillon, resta, et répondit avec une assurance altière, sachant bien que les juges seraient respectueux. Ensuite cependant elle crut sage de quitter la France. Le duc de Luxembourg, le spirituel et vaillant bossu, fort dépravé, qui avait l’âme comme le corps, fut accusé et ne s’alarma guère. On avait trop besoin de lui. Il passait pour le seul qui pût succéder à Turenne. On ne frappa que son intendant.

On crut donner le change au public sur la gravité de l’affaire en laissant jouer une pièce où Visé et Thomas Corneille mettaient en scène une Madame Jobin, intrigante, mais non scélérate. On la joua quarante-sept fois, jusqu’à l’exécution de la Voisin. Personne n’y fut pris. On savait bien que la vraie comédie, honteusement tragique, se jouait entre les robes noires à l’Arsenal. L’homme qui dirigeait l’affaire, La Reynie, lieutenant de police, mettait au premier plan les farces des jongleurs, revenait aux procès de sorcellerie, clos par le chancelier en 1672. Un jeune maître des requêtes, osant le remarquer, dit : « Le parlement ne reçoit pas ce genre d’accusation ; nous sommes ici pour les poisons. » — « Monsieur, dit La Reynie, j’ai mes ordres secrets. »

Le diable, mort et enterré dès longtemps, ressuscite ici à propos pour sauver les seigneurs, les prêtres. On brûla quelques misérables, la Voisin, la Vigoureux ; les autres échappèrent. Les prêtres Lesage et Guibourg (quoi qu’on ait dit) ne furent pas exécutés.

Sauf Luxembourg, je ne vois pas qu’aucun des accusés, aucun des condamnés, fussent des esprits forts, des douteurs, des libertins, comme on disait. Je vois au contraire, par la confession de Sainte-Croix, qu’on trouva et brûla, par celle de la Brinvilliers, qu’on ne brûla point, que ces gens pouvaient empoisonner, mais qu’ils se seraient fait trop de scrupule de ne pas satisfaire aux exigences des pratiques religieuses. Ils péchaient, mais ils s’accusaient. Ce n’étaient pas des philosophes. La société incrédule du Temple est loin encore ; elle se forme vers la fin du siècle. Au temps dont il s’agit, nous sommes au contraire dans l’époque triomphante du mysticisme. En 1674, Marie Alacoque est favorisée de la vision qui fit fonder quatre cents couvens en vingt ans. À Paris, l’innocente Mme Guyon prêche déjà, de 1670 à 1680, sa très dangereuse doctrine. En 1674, à Rome, éclate Molinos, l’apôtre de la mort de l’âme ; approbation universelle, à Rome, en Espagne et en France pendant onze années (jusqu’en 1685) ; vingt éditions sur-le-champ et des traductions en toute langue. Ce succès se comprend. Dans sa douceur morbide, ce livre répondait aux besoins d’inertie que sentait le siècle souffrant. Aux trois quarts de son cours, il eût voulu déjà finir, du moins ne plus rien faire. La paralysie est son idéal. Cela n’apparaît que trop dans les hautes théories qui, plus fidèlement qu’on ne croit, ont le reflet des mœurs publiques. Spinoza supprime la cause et le mouvement, immobilise Dieu dans l’unité de la substance. Hobbes, dans son fatalisme politique, a pétrifié l’état. — Spinoza, Hobbes et Molinos, la mort en métaphysique, la mort en politique, la mort en morale : quel lugubre chœur ! Ils s’accordent sans se connaître, et, sans s’entendre, se répondent d’un bout de l’Europe à l’autre.


J. MICHELET.

  1. Supplément français, 194, 250.
  2. L’article de Richer Causes célèbres est copié sur un de ces factums, fort inexact. Tous les biographes l’ont suivi.
  3. Collection Thoizy, Z, 2, 284.
  4. Mémoires pour la veuve Hanyvel, p. 6.
  5. Interrogatoire de son commis Belleguise. Manuscrits, Suppl. Fr., 250.
  6. Interrogatoire manuscrit de l’archer Barbier, 15 mai 1676.
  7. Procès-verbal manuscrit de l’huissier Maison, 15 juin 1676.
  8. Manuscrit de Pirot.
  9. Manuscrit Pirot, f° 30.
  10. Manuscrit Pirot, f° 59-61.
  11. Exemple : « le pécheur qui outrage Dieu est semblable à Tullie, qui fait passer le char sur le corps de son père, » etc. — Manuscrit Pirot, folio 95.