Cyprien, évêque de Carthage/02

Cyprien, évêque de Carthage
Revue des Deux Mondes3e période, tome 71 (p. 283-311).
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CYPRIEN
EVÊQUE DE CARTHAGE

II.[1]
LA PRÉDICATION DE CYPRIEN. — SA MORT.


III. — LA PRÉDICATION DE CYPRIEN.

La persécution d’une part, de l’autre les luttes intestines de l’église, occupent à peu près toute la correspondance de Cyprien. Cependant la persécution cesse avant la mort de Décius pour ne reprendre sérieusement que sept ans après. Et pendant cette paix, quelque occupé que Cyprien pût être par le schisme de Carthage, ou par celui de Rome, ou par son débat avec Stéphanus, son temps a dû être rempli surtout par le gouvernement intérieur de son église. Mais sa correspondance ce contient naturellement rien là-dessus, puisqu’il n’avait pas à écrire, étant toujours présent et agissant par lui-même. Tout au plus peut-on voir par quelques lettres, en réponse à d’autres évêques qui le consultent, ce qu’il pensait et ce qu’il pratiquait lui-même. Ainsi un évêque lui demande s’il doit recevoir à la communion des fidèles un homme de théâtre, histrio, qui ne monte plus lui-même, il est vrai, sur la scène, ce qui serait absolument inconciliable avec le nom de chrétien, mais qui enseigne son art et y forme de jeunes garçons. On voit par la réponse (lettre 2) ce qu’était alors le théâtre et qu’il s’agissait de former ces enfans à jouer des rôles de femmes dans des pantomimes-impudiques. Cet homme disait qu’il avait besoin de son art pour vivre. Cyprien répond que s’il ne s’agit que de vivre, et non de gagner, on pourvoira à ses besoins. Il offre de s’en charger lui-même à Carthage, celui qui lui écrit étant sans doute l’évêque d’une petite et pauvre cité, mais il se refuse absolument à tolérer qu’un homme qui fait ce métier demeure dans l’église.

Cyprien parle en son seul nom dans cette lettre. Dans d’autres il répond au nom de plusieurs évêques, qu’il a saisis des questions qu’on lui a soumises. Dans la lettre 1, il s’agit d’un ancien qu’un chrétien, par son testament, a chargé d’une tutelle. Chez les gentils, ceux qui enseignaient la jeunesse étaient dispensés des obligations de ce genre[2]. L’église prétend pour son clergé à la même dispense, et ne pouvant la faire reconnaître par l’autorité publique, elle s’attache à la faire respecter par les siens. Les évêques décident qu’on ne fera pas de prières et qu’on n’offrira pas le sacrifice pour un mort qui a méconnu le privilège ecclésiastique. C’est une excommunication posthume. Ailleurs (lettre 3), à un évêque qui se plaint qu’un diacre a manqué envers lui de soumission et de respect, on répond que ce diacre devra faire satisfaction sous peine d’être rejeté de l’église.

Mais on lit avec étonnement la lettre 4, sur des vierges que l’évêque Pomponius avait dénoncées. Les Vierges formaient chez les chrétiens une espèce de corporation. L’église les prenait comme sous sa garde, et les protégeait ainsi contre les dangers ou contre les tristesses de leur célibat. Elles n’étaient pas enfermées ; elles avaient seulement dans l’assemblée une enceinte réservée pour elles[3]. Elles s’étaient vouées à Dieu, dit Cyprien, mais ce vœu ne constituait pas alors une obligation, puisqu’il dit encore que, si elles sont lasses de leur virginité, elles n’ont qu’à se marier et qu’elles ne causeront ainsi aucun scandale. Eh bien ! des vierges avaient été convaincues d’avoir partagé, non-seulement le logement, mais le lit d’un homme ; et il y avait un diacre parmi les hommes qui avait eu commerce avec elles. Ce sont là des faiblesses humaines qu’aucune discipline ne peut prévenir. Plus tard l’église a préservé ses vierges par les murailles des couvens ; quant à ses ministres, à qui elle a cru dans la suite devoir imposer aussi le célibat, elle n’a senti que trop souvent la difficulté de leur en faire respecter toujours les obligations ; mais il ne s’agit ici que des vierges. Que plusieurs d’entre elles aient failli, n’ayant ni l’abri du mariage ni celui du cloître, il n’y a rien là qui surprenne ; ce qui nous surprend, c’est de lire que plusieurs de celles qui reconnaissaient avoir ainsi passé la nuit avec des hommes soutenaient qu’elles étaient demeurées vierges, demandaient à en faire la preuve par l’examen des sages-femmes, et concluaient qu’elles n’avaient donc rien à se reprocher. Cyprien, il est vrai, se récrie sur cette proposition étonnante et sur une manière si grossière et si scandaleuse de comprendre la virginité ; et, considérant la vierge comme l’épouse du Christ, il demande quels seraient les sentimens d’un mari qui trouverait sa femme dans le lit d’un homme. Et pourtant Cyprien lui-même, quand il faut conclure, décide avec ses collègues que celles qui ont présenté cette étrange excuse seront soumises à un examen[4]. et que si elles sont reconnues vierges, elles seront reçues dans l’église sans autre mesure prise à leur égard qu’un avertissement de ne pas recommencer. Il approuve d’ailleurs l’évêque Pomponius d’avoir refusé la communion au diacre coupable et à tous ceux qui étaient dans le même cas. On ne comprend guère aujourd’hui ces mœurs, dans une église chrétienne, et que la virginité même y fût si loin de la pudeur.

La lettre 62 est des plus intéressantes. C’est une réponse à huit évêques d’Afrique qui demandaient des secours pour des chrétiens captifs des barbares[5]. Cyprien accueille cette demande avec la sympathie la plus chaleureuse, développant toutes les misères de la captivité, et, pour les femmes, les opprobres, et faisant appel aux sentimens que chacun éprouverait si ce malheur tombait sur les siens. Il envoie une somme qu’il a recueillie dans son église[6], et tout en espérant qu’un pareil malheur ne se reproduira pas, il se déclare prêt à faire aux siens un nouvel appel s’il fallait qu’on fût trompé dans cette espérance. Il envoie avec la somme la liste des souscriptions, comme nous dirions aujourd’hui, parmi lesquelles figure la sienne, dont nous n’avons pas le chiffre ; quelques évêques, qui se trouvaient à Carthage ont aussi donné l’aumône de leurs humbles églises. Il recommande à ceux à qui il écrit de garder le souvenir de ces noms et de leur donner une place dans leurs prières.

N’oublions pas que les victimes dont il s’agit sont des chrétiens, et que c’est à ce titre qu’ils sont secourus. C’est le Christ lui-même, dit Cyprien, qu’on assiste en eux. C’est une association qui vient en aide à ses membres. Voilà, en effet, comment la charité publique s’est introduite dans le monde, chez les juifs d’abord, puis chez les chrétiens. Mais il est venu un temps où les chrétiens, c’a été tout le monde. Alors les habitudes prises ne se sont pas perdues ; le service public de ces aumônes s’est continué, et la charité, s’élargissant, s’y est confondue avec l’humanité. Cela s’est d’autant mieux perpétué, que l’église toute-puissante dirigeait ce service et en disposait, et qu’il contribuait au développement de sa puissance. Dans des temps bien voisins de nous, les œuvres établies pour le rachat des captifs enlevés par les Barbaresques n’étaient que la suite de celles à laquelle nous voyons dans cette lettre que l’évêque de Carthage est occupé.

C’est là à peu près tout ce que nous fournit la correspondance de Cyprien ; mais un événement considérable dans l’histoire du temps et dans celle de sa vie est celui qui lui suggéra le discours de la peste, de Mortalitate[7]. Cette peste, dont Cyprien a décrit avec une grande précision les terribles symptômes, éclata peu après la mort de Décius ; elle fut, dit Orose, le châtiment de la persécution, et étendit ses ravages partout où avaient été portés les édits qui ordonnaient l’extermination des chrétiens. Mais les fidèles n’étaient pas moins frappés que les gentils, et Cyprien eut besoin de toute son éloquence pour raffermir les âmes troublées. Le fond du discours se compose de ces lieux-communs édifians que la chaire chrétienne empruntait à la chaire des philosophes. La vie étant pleine de misères, ce ne peut être un mal de mourir. D’ailleurs, on échappe par la mort au péché, qui est la pire de toutes ces misères. Tout cela est déjà dans Sénèque. Il est vrai que l’orateur chrétien y ajoute la promesse d’une autre vie et d’une immortalité bienheureuse, promesse plus ferme que les espérances de Platon et de ses disciples ; mais ce qui me frappe dans le discours de Cyprien, ce n’est pas tant encore la foi que le caractère de cette foi, qui tient à celui des temps où il a vécu ; c’est la violence avec laquelle elle repousse le présent pour se jeter vers un lendemain réparateur. Il était dit dans l’écriture qu’à l’approche de la fin du monde, toutes les calamités se déchaîneraient sur les hommes : eh bien ! ces calamités, les voilà, guerres, désastres, pestes ; la fin est donc proche, et ce qui reste à ce monde à durer encore ne vaut pas la peine d’y demeurer. D’autant que plus on y demeure, plus on se rapproche du dernier terme, c’est-à-dire des dernières angoisses au milieu desquelles tout va s’abîmer.

On raisonne encore, même quand on souffre ; on raisonnait autour de Cyprien, et on demandait comment Dieu, avec ses fléaux, frappait sur ses fidèles aussi bien que sur ses ennemis. La réponse banale que Dieu remet à plus tard sa justice ne le contente pas sans doute ; il en a une autre, qui console les siens en caressant leur orgueil ; c’est qu’ils sont des élus, et les autres des réprouvés ; que ceux-ci, après la mort, n’ont rien à attendre que la mort même ; que le coup qui les frappe leur fait tout perdre, tandis que le chrétien n’a qu’à gagner.

Parmi ces misères, dont la mort va l’affranchir, il en est une qui revient sans cesse dans le discours, parce que sans cesse elle pesait, en effet, sur les imaginations troublées ; c’est la menace de la persécution toujours suspendue. Il la présente d’abord d’une manière délicate et noble : si vous mourez, vous échappez au malheur de renier votre foi. Mais il dit aussi plus fortement et plus crûment : la mort préserve la vierge du déshonneur et des lieux infâmes, et la femme délicate qui redoutait la main du bourreau et les tortures, elle la sauve en la tuant plus vite. Et ceux mêmes que l’épidémie n’a pas atteints, elle leur a cependant profité encore, car, en les familiarisant avec l’idée de la mort, elle les a aguerris pour le martyre.

Mais l’homme est ingénieux à se plaindre, et à donner le change à ses faiblesses, et plusieurs accusaient précisément le fléau, non pas de les tuer, mais de les tuer obscurément et sans honneur, et de leur enlever l’espoir de la mort glorieuse du martyre. C’était peut-être là une illusion que se faisaient les courages, mais l’orateur se hâte de dire que l’honneur du martyre appartient déjà, devant Dieu, à ceux qui sentent de tels regrets, et ce seul discours ne pouvait manquer d’élever les âmes au-dessus des tristesses humiliantes de l’heure présente. On ne peut s’empêcher seulement de remarquer qu’en revenant sans cesse à l’idée de la persécution et de ses épreuves sanglantes, il infirme, sans s’en apercevoir, ce qu’il disait tout à l’heure, que les chrétiens, au milieu de cette désolation publique, devaient être plus calmes et moins inquiets que les gentils.

Le diacre Pontius, dans le récit qu’il a fait de la vie de son évêque, parle de ce discours, et en parle d’une manière qui nous étonne. Après avoir dit que ce pontife du Christ et de Dieu surpassait les pontifes de ce monde par ses sentimens d’humanité aussi bien que par la vérité de sa doctrine, il le représente qui assemble son peuple à l’occasion de la peste pour lui enseigner à se faire par là des mérites devant Dieu. « Puis il ajoutait, continue Pontius, qu’il n’y aurait rien de merveilleux si nous n’accomplissions les devoirs de charité qu’envers les nôtres ; que celui qui veut devenir parfait doit faire plus que le publicain et le gentil ; vaincre le mal en faisant le bien, et à l’exemple de la bonté divine, aimer même ses ennemis, et comme le Seigneur nous l’ordonne, prier pour ses persécuteurs, etc. » Et plus loin : « Si les gentils avaient pu entendre de tels discours, peut-être n’en faudrait-il pas davantage pour les faire croire… Aussi, grâce à la surabondance des bonnes œuvres, on faisait du bien à tous, et non pas seulement à ceux de la maison, aux fidèles. On faisait plus que ce qui est écrit de l’incomparable humanité de Tobie… Car ces morts que le roi avait fait tuer et jetés sans sépulture, et que Tobie enterrait, n’étaient que des hommes de sa race. »

Eh bien ! il n’y a pas un mot en ce sens dans le discours que nous avons sous les yeux ; pas un endroit où il soit dit qu’il faille soigner les malades des gentils ou enterrer les morts des gentils. De même, si on lit le discours intitulé : Les bonnes œuvres et de l’aumône, on n’y trouvera pas un seul passage où il soit dit qu’on doive faire l’aumône aux gentils.

Il est vrai seulement que dans un livre qui ne consiste qu’en une série de textes de l’Ecriture distribués de manière à faire une espèce de sommaire de la morale chrétienne, on trouve un paragraphe, le quarante-neuvième, que je vais traduire tout entier : « Qu’il faut aimer ses ennemis. Dans l’évangile selon Luc : Si vous n’aimez que ceux qui vous aiment, où est votre mérite ? Les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment. Et selon Mathieu : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin que vous soyez les fils de votre Père qui est aux cieux, qui fait lever son soleil sur les bons et les méchans, et tomber sa pluie sur les justes et les injustes. »

Voilà sans doute ce que Pontius avait dans l’esprit, et ce dont il a fait l’application à propos de la peste et du discours sur la peste. Mais cette application, Cyprien ne l’a pas faite lui-même, et nous ne voyons pas dans ses écrits la moindre trace qu’il ait demandé à ses chrétiens ces dévoûmens. On priait sans doute pour les persécuteurs, car on priait pour César ; cela ne coûte pas grand’chose, et l’église continue encore de prier le vendredi saint pour les traîtres juifs[8]. Mais on ne voit pas que les chrétiens aient assisté, de leur personne ou de leurs ressources, ceux qui les torturaient ou qui trouvaient bon qu’on les torturât, ni que Cyprien les ait invités à le faire.

Voici comment je me figure qu’on peut s’expliquer les paroles de Pontius. Très peu après le martyre du grand évêque, la persécution cessa, et l’église fut en pleine paix pour trois quarts de siècle. Non-seulement il n’y eut plus de rigueurs ni de supplices, mais, par un édit de Gallien, les chrétiens rentrèrent en possession des églises et des tombeaux qu’on leur avait confisqués et exercèrent leur religion librement. On comprend que sous ce régime nouveau les haines se soient calmées, que les esprits se soient rapprochés[9] ; que l’humanité ait repris ses droits, et que, s’il est revenu quelque calamité publique, comme en effet il paraît que l’épidémie renouvela pendant plusieurs années ses ravages, les chrétiens aient pu cette fois étendre plus loin leur charité. Ce qu’il voyait se faire alors autour de lui, Pontius a pu par l’imagination le reporter en arrière, et croire qu’il l’avait vu déjà au temps de celui dont le souvenir était entouré de la vénération de tous.

Un autre écrit de Cyprien lui a encore été suggéré par la peste de Carthage ; c’est la Réponse à Démétrianus. Ce personnage parait avoir été un rhéteur, faisant le métier qu’avait fait jadis Cyprien lui-même, mais employant son éloquence à déclamer contre les chrétiens, et par conséquent à irriter contre eux le préjugé et la passion populaire. Il proposait volontiers à Cyprien des conférences publiques dans lesquelles il disputait contre lui devant une foule curieuse. A l’occasion de la peste, il avait fait un discours où il soutenait après bien d’autres que les calamités qui depuis un certain temps affligeaient les hommes étaient reflet de la colère des dieux irrités contre les chrétiens. Cyprien répond d’abord que tous ces maux s’expliquent plus simplement par ce fait que le monde a vieilli et qu’il est atteint de toutes les infirmités de la vieillesse. C’était le préjugé général, préjugé trop justifié par les souffrances qu’éprouvait alors l’humanité, écrasée sous la conquête romaine. Mais bientôt il s’enhardit, et retournant le reproche qu’on lui adresse, il déclare que ces fléaux sont dus au contraire à la colère du dieu véritable, irrité par l’idolâtrie et aussi par toutes les iniquités du monde des gentils. Et ici nous entendons, sous l’éloquence de l’évêque, les grondemens des mécontens qui portaient si péniblement le poids du gouvernement de l’empire et ne pensaient qu’à le secouer, n’importe à quel prix. Cyprien apostrophe Démétrianus lui-même, comme représentant les gentils, dont il s’est fait l’avocat : « Tu exiges de ton esclave toutes les soumissions de l’esclavage ; tu le forces à obéir et à plier. Pourtant tu es né comme lui, tu mourras comme lui ; vos corps sont faits de la même matière ; vos âmes ont le même principe ; c’est d’après la même loi que vous entrez l’un et l’autre en ce monde et que vous en sortez. Malgré cela, s’il n’est pas entièrement dans ta dépendance, s’il n’obéit à toutes tes volontés, alors en maître intraitable et insatiable de sa servitude, tu le fouettes, tu le bâtonnes, tu le mates par la faim, par la soif, par le froid, quelquefois par le fer et les horreurs du cachot. Et après cela, malheureux, tu ne reconnais pas Dieu pour ton maître, toi qui entends ainsi les droits du maître ! » Et plus loin : « Tu te plains de l’ennemi qui fait irruption ; mais quand tu pourrais te soustraire aux armes des barbares et aux dangers du dehors, est-ce que nous n’avons pas plus cruellement encore à souffrir de ces injustices et de ces insultes des puissans, qui sont comme une espèce d’invasion intérieure ? .. Tu te plains que le ciel se ferme pour la pluie, quand sur la terre tes greniers sont fermés. Tu te plains que la terre ne produit plus, comme si ce qu’elle produit servait à nourrir les misérables ! » Et enfin arrivant à la plus odieuse des iniquités, celle de la persécution : « Vous rendez un culte aux crocodiles, aux cynocéphales, aux pierres, aux serpens, et il n’y a que Dieu sur la terre qui n’ait pas de culte, ou à qui on ne peut rendre un culte impunément. Les innocens, les justes, les amis de Dieu, tu les chasses de leur maison, tu les dépouilles de leur patrimoine, tu les enfermes dans des cachots, tu les châties par le glaive, par le bâton, par le feu. Et tu ne te contentes pas de nos souffrances si elles se réduisent à une exécution simple et rapide. Tu déchires notre corps par de longs tourmens ; tu fouilles nos entrailles de façon à redoubler et à multiplier les supplices, et ta férocité n’est pas satisfaite par les tortures ordinaires ; il faut imaginer des douleurs nouvelles pour ton ingénieuse cruauté. » Ce tu perpétuel, figure de rhétorique par laquelle l’orateur personnifie en Démétrianus la gentilité, de manière que, dans ces dernières lignes, par exemple, il le représente ordonnant des supplices, est ce qui a amené la supposition de Baronius que ce personnage était le proconsul lui-même, supposition sans fondement et sans prétexte, et que le ton général du discours dément absolument.

L’irritation qu’on sent dans tout ce discours témoigne que la persécution était toujours menaçante et prête à recommencer, comme en effet elle a recommencé quelques années plus tard. Mais en même temps la hardiesse du langage témoigne aussi que le pouvoir est faible et chancelant, et qu’il lui est plus facile de faire souffrir ses adversaires que de les contenir et de s’en faire respecter. Cette hardiesse, il est vrai, n’était pas nouvelle, et déjà Tertullien, en Afrique même, le prenait sur un ton bien haut avec les persécuteurs. C’est qu’après tout les chrétiens, dans leurs invectives, ne parlaient pas précisément à l’autorité, près de laquelle ils n’avaient pas accès, et qui ne daignait sans doute pas les lire ; ils parlaient à un public qui n’avait plus déjà grande foi ni grand dévoûment pour ses maîtres et ne se scandalisait pas trop de les voir braver. Et s’il en était déjà ainsi au commencement du siècle, combien la puissance impériale était tombée plus bas encore au moment où Cyprien écrivait ! Au lendemain même de la persécution, ce Décius qui l’avait faite avait perdu contre les Goths une bataille où il avait été tué avec son fils, et son successeur avait conclu avec les barbares une paix honteuse. Il est tout simple que Cyprien s’écrie que son Dieu est toujours prêt à venger les siens, et qu’il vient de le faire voir tout à l’heure même, où sa vengeance a suivi de si près l’attentat, et frappé des coups si terribles. Les affaires ruinées, les finances perdues, tant d’hommes tués et des armées qui s’effondrent, il ne va pas jusqu’à déclarer que les chrétiens ont vu tout cela avec joie, mais il ose bien dire qu’ils l’ont vu avec sang-froid. A ceux qui objectent que cela n’a pas été fait pour venger les chrétiens, puisque les chrétiens en souffrent eux-mêmes, il répond qu’ils n’en souffrent guère ; qu’ils ne se soucient pas du présent, étant tout entiers à l’avenir, de sorte que rien de ce qui peut arriver de fâcheux ne leur fait peine :


Mes amis, dit le solitaire,
Les choses d’ici-bas ne me regardent plus.
(LA FONTAINE, Fables, VII, 3.)


Quand nous lisons de pareils passages, ne comprenons-nous pas un peu l’exaspération de ceux que ce présent touchait davantage et qui sentaient encore, au fond de leur cœur, quelque attache pour Rome et le nom romain, et nous étonnerons-nous que l’empire n’ait pu s’entendre avec l’église ?

Cyprien compte si bien sur Dieu qu’il va jusqu’à expliquer par cette confiance la résignation avec laquelle les persécutés se laissent tourmenter. Nous sommes nombreux, dit-il, nous pourrions résister à la violence, mais nous sommes patiens, parce que nous sommes sûrs du lendemain. Il exagérait, sans doute, et les chrétiens n’étaient pas aussi forts encore qu’ils se plaisaient à le dire ; mais ils l’étaient beaucoup déjà, puisqu’avant qu’il se fût écoulé un siècle, Constantin crut politique de passer de leur côté.

En tout cas, lorsque les événemens ne se mettaient pas, comme à la mort de Décius, au service de leurs rancunes, il leur restait la ressource de se promettre la vengeance dans une autre vie et ils y comptaient en effet. A l’exemple encore de Tertullien, Cyprien leur étale le spectacle de cet avenir, un avenir tout prochain où justice leur sera faite ; où les bourreaux d’aujourd’hui seront livrés à leur tour à tous les supplices et le seront pour l’éternité. Il n’égale pas, il est vrai, l’énergie des tableaux de Tertullien, et cette ivresse de joie furieuse qu’on y respire[10]. Tertullien est un indépendant qui n’avait pas charge d’âmes et qui était seul à répondre de la fougue de son tempérament. Cyprien est un évêque qui doit se garder des excès, et le christianisme avait fait, d’ailleurs, assez de progrès pour qu’il pût se dire que parmi ces infidèles, ennemis et maudits aujourd’hui, il y en avait dont il pouvait être demain le pasteur. De là le retour éloquent qui fait succéder tout à coup la charité fraternelle à l’invective : « Pensez à vous, tandis que vous le pouvez encore. Nous vous offrons l’avertissement de notre bienveillance et de notre sagesse comme un présent salutaire. Et comme il ne nous est pas permis de vous haïr et que nous ne sommes amis de Dieu qu’en nous abstenant de rendre le mal pour le mal, nous vous pressons, tandis que vous en avez le loisir et qu’il reste encore à ce monde quelque temps à durer, de faire satisfaction à Dieu et de passer de la nuit profonde de la superstition à la lumière de la religion véritable. A votre haine nous répondons par l’amour, et en récompense des tortures et des supplices que vous nous apportez, nous vous montrons la voie de salut. Croyez et vivez, et après nous avoir persécutés dans le temps soyez heureux avec nous dans l’éternité. »

Dans la plupart des actes des martyrs, on voit un préfet qui, d’une part, effraie le chrétien amené devant lui par la menace des peines et l’appareil des tortures, et, de l’autre, pris de pitié lui-même pour ce malheureux, tâche à le ramener en lui étalant les joies de la famille à laquelle il ne tient qu’à lui d’être rendu, et toutes les douceurs d’une existence paisible et honorée. C’est le même procédé que Cyprien emploie ici en sens inverse, essayant tour à tour d’épouvanter ceux à qui il parle par la perspective de la damnation et de les séduire par l’image d’une félicité infinie. Mais la tâche du préfet semble facile, car le présent est là, qui entre dans les yeux du chrétien et dans tous ses sens et prête ainsi une force presque irrésistible aux menaces et aux promesses. Cyprien ne peut présenter à ceux qui l’écoutent que l’avenir, un avenir reculé dans le lointain de l’imagination et trop aisément enveloppé des ombres du doute. Quelle ardeur de foi n’a-t-il pas fallu pour en parler avec cette confiance et avec un tel accent de persuasion que nous concevons encore aujourd’hui, si nous ne le ressentons plus, l’effet qu’il a produit sur les âmes ! Ceux-là seulement peut-être croient ainsi qu’on égorge pour leurs croyances.

Cependant à travers les images consolantes par lesquelles l’orateur achève son discours, nous ne pouvons nous empêcher d’apercevoir la séparation réelle et définitive que le dogme nouveau mettait entre les hommes pour tout le temps qu’il devait durer. Le dogme est inflexible, et ce n’est pas Cyprien qui penserait à le faire fléchir. Pour lui les infidèles, s’ils demeurent infidèles, sont à jamais maudits, à jamais perdus. Il a bien soin de nous dire que quand nous appelons Dieu notre Père, c’est qu’il est le nôtre à nous seuls, non celui de ceux qui ne croient pas (de Orat., 10). Il dit même ailleurs : « Il est notre Dieu, non le Dieu de tous, mais celui des croyans et des fidèles (de Patient., 23). » Et même quand l’église a étendu sa domination sur tout un monde, elle n’en a pas moins continué de diviser ce monde en deux parts bien inégales : les élus et les réprouvés. L’intolérance est déjà ici dans tout ce qu’elle a d’impitoyable, et comment ce germe funeste, enfermé dans la foi, ne se serait-il pas développé sous l’influence malsaine des persécutions ? Elles en sont la véritable origine, et cela devrait suffire pour les faire détester de tous.

Ces deux discours, avec ceux des Tombés et de l’Unité de l’église, sont historiquement les plus intéressans qu’il y ait dans les œuvres de Cyprien. La plupart des autres sont remplis par des lieux-communs d’éloquence religieuse. Cependant le discours sur la toilette des Vierges (de Habilu virginum) présente, comme les livres de Tertullien qu’il rappelle[11], de curieux détails de mœurs. Les vierges étaient déjà, aux yeux de l’église, ce que seront plus tard les religieuses. On le voit à la sévérité de l’orateur, qui leur interdit toute parure, le luxe des étoiles, celui des bijoux, les recherches de la coiffure, et condamne surtout, avec une singulière véhémence, toute espèce de fard et aussi l’altération de la couleur des cheveux.

Mais on voit également qu’il y avait loin de l’austérité de ces conseils aux tolérances de l’usage, tolérances qui quelquefois nous étonnent. Je n’ai pas besoin de dire que, dans un discours prononcé en public et devant son église, l’évêque ne touche pas à certains scandales, tels que ceux que nous a fait connaître la lettre 4. Mais, en nous les rappelant, nous comprenons que la licence des habitudes peut expliquer la rigueur des prédications, et la passion avec laquelle l’orateur s’emporte contre des faiblesses qui ne nous paraissent pas toujours mériter tant de colère. Voilà, par exemple, comment il s’exprime au sujet de certains artifices : « Si un peintre, luttant contre la nature avec ses couleurs, représentait le visage, l’aspect, le caractère d’un corps humain et qu’une fois l’image parfaite et achevée, un autre y portât la main, prétendant refaire avec un art supérieur le dessin et la peinture originale, ce serait une injure à l’artiste et dont il s’indignerait justement. Et toi, tu t’imagines pouvoir hasarder impunément une hardiesse si téméraire et blesser un artiste qui est Dieu ! Quand tu ne serais pas impudique et souillé à l’égard des hommes par l’emploi d’un fard corrupteur, en altérant et profanant ce qui est de Dieu, tu t’engages dans une corruption pire que la débauche. Ce que tu appelles embellissement et parure, c’est un attentat contre une œuvre divine, c’est une trahison à l’égard de la vérité… Le Seigneur ton Dieu parle ainsi : Il n’est pas en toi de faire un de tes cheveux blanc ou noir (Matth., v, 36). Et toi, tu veux prévaloir contre la parole de Dieii ; tu y opposes une ardeur téméraire et un mépris sacrilège ; tu teins tes cheveux et, par un présage funeste de l’avenir, tu te fais par avance une chevelure de feu[12] ; tu pèches, chose abominable, en ta tête même, c’est-à-dire en la partie la plus noble de ta personne. »

Augustin, dans son livre de l’Enseignement chrétien (de Doctrina Christiana, 4, 21), cite ce passage comme un exemple de ce qu’il appelle le grand style, sublimis, dans l’éloquence de Cyprien. Il faut avouer que cette grandeur n’est pas celle de Démosthène ou de Cicéron.

Il en cite un autre, pris du même écrit, comme un exemple de style intermédiaire, temperatus, entre le style simple et le grand style. C’est le salut à ses vierges qui se trouve presque à l’entrée de son discours : « Maintenant, c’est aux vierges que je m’adresse ; car plus leur gloire est haute, plus il faut en prendre soin. Là est la fleur de la tige de l’église, le lustre et l’éclat des grâces de l’esprit, notre production la plus exquise, l’honneur et la dignité accomplissant leur œuvre suprême, une image de Dieu faisant comme pendant à la sainteté du Seigneur, la portion la plus belle du troupeau du Christ. C’est en elles que se réjouit et que s’épanouit magnifiquement la fécondité glorieuse de l’église notre mère, et plus se répand et se multiplie leur virginité, plus sa joie maternelle s’augmente. C’est à elles que je parle ; c’est à elles que vont des exhortations où il y a plus d’amour que d’autorité ; car, étant le plus petit, le dernier de tous, j’ai trop conscience de ma faiblesse pour prétendre exercer un droit de censure ; mais ma tendresse inquiète craint d’autant plus pour elles le diable et ses trahisons. » Cette fois, le morceau est charmant, et les vierges ont dû être gagnées tout d’abord à l’orateur par les caresses de sa parole et par ses respects délicats. Remarquons que Cyprien nous fatigue quelquefois ailleurs par les formules convenues de l’humilité chrétienne ; mais ici il n’y a rien de trop, précisément parce que c’est devant des jeunes filles qu’il s’incline. Et, au contraire, il y avait quelque chose de très heureux à faire sentir ainsi qu’il n’avait pas oublié que les passions qui avaient agité sa jeunesse ne lui donnaient pas le droit de prendre un ton sévère en parlant de mœurs et de pureté.

Mais Cyprien a atteint, en effet, dans ce discours, au grand style[13], je veux dire simplement à la forte et véritable éloquence, quand, après avoir dit qu’il ne sied à aucun chrétien, et moins encore à une vierge, de compter pour quelque chose l’éclat et la beauté de la chair, il ajoute brusquement : « Ou s’il faut se glorifier de la chair, ce sera, à la bonne heure, quand elle est déchirée pour confesser le nom du Christ, quand une femme se montre plus forte que les hommes qui la torturent ; quand, mise en présence du feu, des croix, du glaive ou des bêtes, elle souffre tout pour arriver à la couronne. Voilà pour la chair les colliers précieux ; voilà pour le corps les belles parures. » N’oublions pas qu’il prononçait ces paroles au lendemain d’une persécution.

Une chose est faite pour étonner les chrétiens modernes dans le discours aux vierges, c’est que le nom de celle qu’ils appellent simplement la Vierge ne s’y trouve pas. Et nulle part ailleurs, dans aucun de ses écrits, Cyprien n’a parlé d’elle, et il ne paraît pas qu’il ait pensé à elle une seule fois. On sait que pas une seule fois non plus il n’est parlé d’elle dans Paul. Il faut aller jusqu’à Ambroise, c’est-à-dire jusqu’à plus d’un siècle au-delà de Cyprien, pour trouver la pensée de Marie mêlée à une prédication sur les vierges et sur la virginité. Je ne m’arrêterai pas aux autres Sermons de Cyprien : sur l’Oraison dominicale, sur les bonnes œuvres et les aumônes, sur la vertu de patience, sur la jalousie et l’envie. Il suffira de rappeler :

Que le premier et le troisième ont été composés d’après les écrits de Tertullien qui portent le même titre, ou à peu près ;

Que le troisième et le quatrième appartiennent à un genre de prédication très cultivé par les philosophes avant l’époque du christianisme et qui avait produit une multitude de discours, tous aujourd’hui perdus, à l’exception d’un ou deux écrits de Sénèque ;

Enfin, que ces deux discours de Cyprien, malgré la généralité du sujet, se rattachent encore aux luttes qu’il a eu à soutenir, le premier étant inspiré principalement par la persécution, et le second par le schisme.

Quant aux morceaux intitulés Témoignages et Exhortation au martyre, ce ne sont plus des compositions, mais de simples recueils de textes sacrés, rangés sous certains chefs, pour l’usage et pour l’édification des fidèles. Les quelques pages sur la vanité des idoles ne sont qu’un extrait de Tertullien.

J’ai parlé d’une correspondance de Cyprien, mais je n’ai guère cité que des lettres de lui, parce qu’en effet les quelques lettres de personnages divers qui se trouvent mêlées aux siennes n’ont d’intérêt que rapprochées de celles-ci. Il faut excepter pourtant cette lettre 75, où un évêque d’Asie, Firmilianus, écrivant à Cyprien, prend si vivement parti pour lui contre Stéphanus, l’évêque de Rome. Il y est amené par la discussion à rappeler le souvenir de l’état de trouble où s’étaient trouvées les églises de la Cappadoce et du Pont, il y avait vingt-deux ans, peu après la mort d’Alexandre Sévère. Des tremblemens de terre avaient désolé le pays, et cette calamité avait soulevé les esprits contre les chrétiens. Sérénianus, qui gouvernait la province, les avait violemment persécutés, persécution d’ailleurs toute locale, et qui ne s’étendait pas, comme celle de Décius, à l’empire entier ; mais qui troubla et épouvanta d’autant plus qu’elle succédait à un long calme. Au milieu de cette agitation, il parut tout à coup une femme extatique, qui se disait prophétesse et pleine de l’Esprit saint. Elle était en proie aux assauts des premiers parmi les démons ; elle opérait toutes sortes de prodiges et se vantait de faire à volonté des tremblemens de terre. « Ce n’est pas, dit naïvement Firmilianus, que le démon ait assez de pouvoir pour ébranler la terre et en secouer la masse par ses seules forces ; mais c’est que quelquefois l’Esprit mauvais, comprenant et pressentant qu’un tremblement de terre allait avoir lieu, faisait semblant de produire ce qu’il ne faisait que prévoir. » Ces prestiges entraînaient la foule, qui suivait partout cette femme. L’esprit qui la possédait la faisait marcher pieds nus, par le fort de l’hiver, sur une neige glacée, sans qu’elle parût en souffrir ; elle disait qu’elle retournait à Jérusalem, d’où elle prétendait être venue. Elle séduisit un ancien, simple et grossier, et aussi un diacre, qui, nous dit-on, eurent commerce avec elle, comme on le découvrit plus tard. Mais enfin il se trouva un exorciste, qui, encouragé par des frères restés fermes dans la foi, osa se lever et tenir tête à l’esprit mauvais. Celui-ci, par une ruse perfide, l’avait annoncé comme un ennemi qui allait venir et un tentateur infidèle. Mais l’exorciste ne se laissa pas troubler et fit voir que le prétendu Esprit saint n’était que malice et perversité.

Cependant cette femme, au temps où on se laissait séduire à ses mensonges, se permettait de consacrer le pain et de distribuer l’eucharistie ; elle offrait le sacrifice avec les paroles solennelles, et enfin elle baptisait en observant toutes les formes. Firmilianus, ironiquement, demande si Stéphanus tiendra ce baptême pour valable, et voilà par où l’histoire qu’il raconte se rattache au sujet traité dans sa lettre.

Mais, pris en lui-même, l’épisode est des plus curieux, et cette page nous fait voir de la manière la plus vive l’état de fièvre et de délire où les églises chrétiennes vivaient alors. Quelle espérance, quelle menace, quel rêve pouvait étonner ceux qu’un personnage tel que cette femme n’étonnait pas ?


IV. — CYPRIEN ÉCRIVAIN.

Il me reste à considérer Cyprien sous un point de vue auquel j’ai à peine eu le temps de penser jusqu’ici, celui de son talent d’écrivain et de l’art de sa parole. Cyprien, avant d’être chrétien, était un rhéteur. Avait-il déjà composé alors quelques écrits ? Nous l’ignorons, et il n’en subsiste aucune trace ; mais devenu chrétien, il composa un discours, dont je n’ai pas eu l’occasion de parler encore et qui est tout à fait à part dans ses œuvres, précisément parce qu’on y retrouve le rhéteur : c’est le discours à Donatus. Il y développe la transformation qui se fait dans l’homme qui a reçu le baptême par les miracles que la grâce divine opère en lui, et, par suite, la transformation plus générale que le christianisme est en train de faire dans l’humanité : rien de plus sérieux que ce sujet, mais l’écrivain n’est pas tout entier à son sujet ; il est aussi très préoccupé de bien écrire, c’est-à-dire d’écrire avec tous les ornemens et toutes les recherches que poursuivait alors l’éloquence profane, d’autant plus curieuse des élégances de la forme, que trop souvent le fond lui manquait et qu’elle n’apportait rien à ses auditeurs qui les touchât. C’est cette rhétorique qui s’étale dans les Florida d’Apulée, et les séductions en étaient encore si grandes sur les lettrés (car elles ne descendaient pas jusqu’à la foule), que les chrétiens mêmes y étaient sensibles, et c’est dans ce goût qu’est écrit par exemple le joli préambule du Dialogue de Minucius Félix. Mais tout ce que je pourrais dire de ce goût ne le ferait pas connaître aussi bien que peut le faire un exemple. Je traduirai donc le début du discours à Donatus, autant du moins qu’il me sera possible de traduire la préciosité de ce langage : « Ton avertissement vient à propos, mon cher Donatus. Je me souviens de ma promesse, et c’est un temps très bien choisi pour m’en acquitter que celui où notre esprit, porté à l’indolence par la vendange complaisante, trouve un relâche convenu et traditionnel aux travaux dont l’année nous fatigue[14]. Et le lieu n’est pas moins convenable que le temps, car pour flatter et charmer nos sens, l’air léger et caressant de l’automne s’accorde avec l’aspect riant de ces vergers… Il sera doux de passer ici le jour à converser et de faire l’éducation de notre âme par des discours qui tendent à l’accomplissement des commandemens divins : et de peur qu’un témoin profane ne trouble notre entretien, ou que le murmure et les cris de nos gens tout en rumeur n’étourdissent nos oreilles, gagnons le banc que voici. Nous y serons à l’abri, grâce au voisinage d’un cabinet de verdure où les branches de la vigne, se glissant de côté et d’autre, serpentent et s’entrelacent en festons sur les tiges qui les portent suspendues sur leurs têtes et, par le couvert de leurs feuilles, forment un portique de pampres[15]. Nous serons bien là pour donner à nos oreilles le plaisir de l’étude en même temps que nous réjouirons nos yeux par le spectacle de ces arbres et de ces vignes, l’esprit s’instruisant par l’ouïe et se rassasiant par la vue. Pour toi, néanmoins, il n’y a, en ce moment, qu’un plaisir et qu’un souci, celui de m’entendre. Dédaignant ces tableaux voluptueux, ton œil est uniquement attaché sur moi. Par l’esprit et par l’oreille, tu n’es qu’un auditeur et rien de plus, comme aussi par l’affection que tu sens pour moi. »

Augustin a cité ce morceau dans son livre de l’Enseignement chrétien (4, 14) et il dit qu’il semble n’avoir été écrit que pour nous faire voir combien la pensée chrétienne a depuis assaini et épuré cette rhétorique indiscrète. Cyprien n’était pas évêque quand il a composé ce discours : dès qu’il l’a été, il n’a plus rien écrit de semblable. Il n’a gardé de son ait que ce qu’il en fallait pour parer son éloquence aux jours de fête, mais d’une parure qui ne faisait alors que satisfaire à l’enthousiasme de ses auditeurs et par laquelle cette éloquence était à la fois brillante et populaire, tandis que les coquetteries de ce discours ne pouvaient séduire que des esprits habitués à tous les raffinemens des écoles.

Partout ailleurs, Cyprien est un écrivain sérieux[16], sans être pour cela un écrivain sans défauts. J’ai montré déjà, à propos du discours sur l’Unité de l’Église, combien est monotone et fatigante cette accumulation de versets de l’Écriture qui n’ajoutent pas toujours à la démonstration et qui n’y ont quelquefois aucun rapport ; j’ai indiqué les subtilités et les bizarreries où cette méthode le conduit. C’est un véritable danger pour l’esprit humain de s’enfermer dans des dogmes ; c’en est un autre de s’emprisonner dans des textes dont le cadre est nécessairement trop étroit pour contenir toutes les pensées que la vie et les événemens peuvent suggérer ; de sorte que, pour y rattacher ce qu’il a dans l’esprit, l’écrivain doit faire de véritables tours de force. Il faut bien avouer qu’une grande partie de la littérature chrétienne, à partir des Épîtres de Paul, est envahie par ce vain travail. C’est ainsi que, dans le discours sur l’Oraison dominicale (n° 16) pour commenter ces paroles : « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ! » il nous dit que la terre signifie le corps, parce qu’il a été fait de la terre ; que le ciel signifie l’esprit, parce que celui-ci vient du ciel ; de sorte que, par cette prière, nous demandons que notre chair s’accorde et se soumette à l’esprit de Dieu. Dans un autre endroit (n° 28), il cite un verset d’Isaïe : « Le Seigneur fera entendre une parole brève par toute la terre[17], » ce qui signifie qu’il se révélera d’un seul mot, pour ainsi dire, ou d’un seul coup en relevant Israël. Cyprien nous assure qu’Isaïe prophétise dans ce passage l’Oraison dominicale, qui est, en effet, une prière courte. On voit assez combien un tel procédé est stérile et impatientant.

L’écrivain, dans ces endroits, est encore trop occupé de lui-même, non pas, comme autrefois, pour se faire valoir par les élégances du langage, mais pour se recommander par la dialectique et l’art de l’argumentation. Ce n’est pas le rhéteur, c’est le docteur qui veut trop paraître. Le docteur, ce me semble, n’est pas supérieur dans Cyprien ; il est loin d’égaler de ce côté Tertullien son maître ; non que celui-ci ne soit souvent aussi subtil et forcé, mais il est à la fois plus savant et plus original ; il a plus d’esprit, plus d’imagination, une invention plus riche. On le reconnaîtra si on prend la peine de lire en regard l’un de l’autre un discours de chacun des deux écrivains sur le même sujet, comme sur l’Oraison ou la Passion. Cyprien ne fait souvent que reprendre le même thème, et il le traite avec moins de force.

La supériorité de Cyprien est ailleurs : c’est un homme d’action et un homme de gouvernement ; c’est un tribun, un soldat et un martyr. Quand il attaque ou qu’il se défend, quand il sonne la charge ou la victoire, sa parole est vive, ferme et pleine et s’empare entièrement de nous. Sa langue d’ailleurs est beaucoup plus pure que celle de l’autre Africain ; sans être la langue classique, elle en est voisine, et personne parmi les pères n’écrit mieux que lui. On a pu en juger plus d’une fois dans le courant de cette étude ; et particulièrement dans le discours sur les Tombés ou la Lettre à Pupianus. Mais au moment où il remplissait l’église de Carthage de la puissance de son action et de l’éclat de son éloquence, tout s’assombrissait autour de lui, les jours mauvais étaient revenus, et la mort allait lui faire expier sa gloire.


V. — MORT DE CYPRIEN.

La persécution, suspendue avant la mort même de Décius, n’avait pas repris sous Gallus, ou du moins elle se réduisit alors à très peu de chose. Cornélius, l’évêque de Rome, fut interné à Centumcellæ (Civita-Vecchia), où il mourut peu après. Son successeur Lucius fut relégué à son tour, mais rentra dans Rome presque aussitôt. Quant à Stéphanus, la tradition qui en fait un martyr ne parait avoir aucun fondement.

Valérien, qui succéda bientôt à Gallus, laissa d’abord les fidèles en pleine paix. Aucun empereur ne leur avait été plus favorable, et son palais, dit Eusèbe, était une église, tant il était plein de chrétiens. C’est seulement en 257, sous le pontificat de Xyste[18], six ans après la mort de Décius, qu’à l’instigation de Macrien, très ardent pour la religion établie, Valérien revint aux persécutions.

C’est alors que Cyprien dut comparaître devant le proconsul Aspasius Paternus. Pontius nous renvoie, au sujet de son interrogatoire, à des Acta proconsularia ; un extrait de ces Acta nous a été conservé[19]. Il refuse également d’abjurer sa foi et de dénoncer les anciens de son église. Le proconsul, en vertu de l’édit des empereurs, le relégua dans la petite ville de Curube[20].

Le proconsul paraît avoir été plein de ménagemens pour l’illustre condamné. Pontius nous déclare qu’on lui avait choisi un lieu d’exil sain, convenable, réunissant tous les agrémens ; que son logement était retiré et paisible comme il pouvait le souhaiter, et qu’il n’y souffrait d’aucune privation, les fidèles accourant de tous côtés pour lui fournir ce qui aurait pu lui manquer. Pontius, qui partageait, comme il nous l’apprend, l’exil de son évêque, est évidemment resté reconnaissant au proconsul Paternus, et nous aussi, aujourd’hui encore, nous lui savons gré de cette conduite, qui est celle d’un homme de goût et de sentimens délicats.

Mais la relégation de Cyprien n’avait nullement profité à l’autorité et nullement dompté la foi de son église. Pendant qu’il était à Curube, nous voyons que de simples fidèles, des diacres, des anciens, des évêques même de villes plus humbles que Carthage, étaient jetés aux mines pour leur résistance obstinée. De son exil Cyprien leur écrit courageusement pour les féliciter de leur constance et les fortifier par ses éloges. Jamais l’exaltation n’est allée plus loin dans la lutte de l’âme contre la force brutale, et jamais elle n’a soulevé de plus grandes vagues d’éloquence. Il célèbre tour à tour ceux qui sont déjà morts dans ces épreuves et qui sont allés recevoir la couronne des mains du Seigneur ; puis ceux qui souffrent encore ; qui gagnent à la durée de leurs souffrances de donner l’exemple plus longtemps et de mériter davantage, et qui recevront, au jour des récompenses célestes, une quantité de grâces proportionnée à celle des journées qu’ils ont passées à souffrir. Il leur persuade, — car lui-même il en est persuadé, — que leurs peines sont leurs titres de gloire et la récompense de leurs vertus, couronnées par la vertu suprême du martyre ; ils sont une élite, et une élite qui communique à tout un peuple sa force et son privilège.

Il ne s’en tient pas aux termes vagues et généraux ; il prend en détail chacune des afflictions qu’ils ont à subir, et chacune se transforme par sa parole en une grâce divine. Ces chaînes sont des parures ; ces pieds, maintenant enfermés dans des entraves, vont tout à l’heure, dégagés et libres, les porter au ciel d’un rapide élan. Ils ont faim, mais la parole du Seigneur est leur nourriture. Il poursuit ces antithèses avec une obstination que le froid bon sens peut accuser de manquer de goût. Il nous étonne, par exemple, quand il dit à ces confesseurs qu’ils sont bien à leur place dans leurs mines, car ils sont des vases d’argent et d’or, et c’est dans les mines qu’on doit trouver l’or, et l’argent ; ou quand il assure que les coups de bâton, préliminaire accoutumé, à ce qu’il parait, des autres peines, ne sauraient être insupportables à un chrétien ; car comment aurait-il horreur du bois du bâton, celui qui a mis dans le bois de la croix toute son espérance ? On se demande si cette rhétorique touchait ceux qui recevaient ces coups, surtout débités par un orateur qui lui-même restait à l’abri de ces misères. Eh bien ! nous avons la réponse des confesseurs[21], et elle ne permet pas de douter qu’ils n’aient reçu la lettre de Cyprien avec admiration et reconnaissance. C’est qu’ils ne lisaient pas ces choses aussi tranquillement que nous les lisons. Maltraités incessamment et exaspérés, il ne leur restait des plaisirs humains que l’orgueil, et l’orgueil était caressé par toutes ces figures oratoires. L’éloge redoublé et retourné de toutes manières paraît toujours de bon goût à celui qu’on loue.

Il est vrai qu’avec les beaux discours il envoyait aussi de l’argent, qui soulageait bien des souffrances. Les confesseurs le remercient à la fois et de ses secours et de son éloquence ; ils ne craignent pas de dire qu’elle a pansé les plaies que le bâton avait faites. Ils lui adressaient en même temps la louange la plus délicate, et qui devait lui être, on a vu pourquoi, la plus sensible, en rendant hommage à sa confession devant le proconsul ; en déclarant que c’est lui qui a donné l’exemple à tous et qui a sa part de l’honneur de tous les martyres. Il est vrai qu’en leur écrivant il se remplit lui-même de l’enthousiasme qu’il admire en eux ; il a dans son cœur tout l’enivrement d’un triomphe (qui triumphas in perfore) ; il sent Dieu présent et le ciel ouvert. Et il termine en demandant à ceux à qui il s’adresse, puisque leur prière à cette heure doit être particulièrement efficace, de prier ardemment pour que Dieu couronne également leur confession et la sienne, pour que, lui aussi, il soit délivré avec eux des ténèbres et des trahisons du monde, désormais sauvé et glorieux ; « afin qu’après avoir ensemble, unis par les liens de la charité et de la communion, tenu tête aux iniquités des hérétiques et aux violences des gentils, nous nous réjouissions ensemble dans le royaume céleste. » Il ne savait pas lui-même, en parlant ainsi, combien le terme était proche. L’empereur, ou celui qui l’inspirait, irrité de n’avoir rien obtenu par les rigueurs mitigées de l’édit de 257, en lança un autre l’année suivante, fait avec la résolution et dans l’espoir de venir définitivement à bout des chrétiens.

Cyprien reçut l’ordre de quitter Curube et de rentrer à Carthage, sans doute parce que l’autorité voulait le tenir sous sa main. C’est là qu’il apprit que la persécution recommençait plus terrible. Il fit partir pour Rome des envoyés pour en savoir davantage. Ils lui rapportèrent qu’une lettre de Valérien au sénat portait peine de mort contre les évêques, les anciens et les diacres, et que Xyste, l’évêque de Rome, avait été exécuté le 6 août, avec quatre diacres, dans le cimetière des chrétiens, c’est-à-dire aux catacombes. L’édit de 257 avait déjà interdit aux fidèles de s’y assembler. D’autres exécutions avaient suivi dans Rome. A sa lettre au sénat l’empereur avait joint les lettres où il adressait aux gouverneurs des provinces des instructions sur ce qu’ils avaient à faire de leur côté. Cyprien écrit à Successus, évêque d’Abbir, qu’il attend l’arrivée à Carthage de ces instructions. Dans cette attente d’une épreuve suprême, il tient tout son clergé rassemblé autour de lui et n’a pu détacher personne pour porter une lettre[22]. Il prie ceux qui recevront sa lettre de la communiquer aux autres, pour que tous préparent les leurs au combat et apprennent à chacun à penser moins à la mort qu’à l’immortalité et à se réjouir plutôt qu’à redouter d’avoir à gagner la couronne. C’est le même élan à peu près que dans la lettre aux confesseurs.

La dernière de Cyprien a été écrite quand la mort était, pour ainsi dire, à sa porte. Elle est adressée à son clergé et à son peuple, et l’évêque y parle comme s’il n’était plus au milieu d’eux. Je la traduis tout entière.

« Frères bien-aimés, la nouvelle m’ayant été apportée qu’on avait envoyé des agens pour me conduire à Utique, et ceux qui me sont le plus attachés m’ayant engagé à m’éloigner pour un temps de mes horti, j’y ai consenti et j’ai eu une bonne raison de le faire : c’est qu’il convient qu’un évêque confesse le Seigneur dans la cité même où il gouverne l’église du Seigneur, et que le chef présent honore tout son peuple. Car tout ce que dit l’évêque confesseur à l’heure de la confession, il le dit par la bouche de tous sous l’inspiration de Dieu. Et ce serait une blessure à l’honneur de cette église si généreuse, si j’allais faire ma confession à Dtique, moi évêque d’une autre église, et y recevoir ma sentence pour aller de là paraître comme martyr devant le Seigneur ; puisque, quant à moi, j’ai toujours souhaité, et pour moi et pour vous, de confesser et de souffrir au milieu de vous, et de partir de là pour aller au Seigneur, et que c’a été l’objet de toutes mes prières et de tous mes vœux, aussi bien que mon devoir. J’attends donc ici, dans une retraite cachée, que le proconsul de retour arrive à Carthage pour entendre de sa bouche les ordres de l’empereur au sujet des chrétiens, laïques ou évêques, et pour lui répondre selon que le Seigneur voudra à l’heure même que je réponde.

« Pour vous, frères bien-aimés, suivant la règle que je vous ai toujours prescrite d’après les commandemens du Seigneur, et ainsi que je vous l’ai toujours enseigné dans mes discours, tenez-vous calmes et tranquilles ; qu’aucun de vous ne provoque un mouvement parmi ses frères, ou n’aille de lui-même se livrer aux gentils. C’est quand il est arrêté et conduit au magistrat qu’il doit parler, si toutefois le Seigneur, qui réside en nous, parle à cette heure ; car il veut que nous confessions notre foi, non que nous la professions (avec éclat). Quant à la conduite que vous devez observer d’ailleurs, je compte, avant que le proconsul prononce ma sentence sur ce que j’aurai confessé le nom de Dieu, régler tout par des instructions générales sous l’inspiration du Seigneur. Que le Seigneur, frères bien-aimés, daigne vous maintenir et vous conserver à l’abri de toute atteinte dans son église ! »

Le récit de Pontius paraît contredire cette lettre, car voici comment il s’exprime (n° 14) : « Cependant la nouvelle était venue de la ville de la mort de Xyste, ce pieux et saint prêtre, et pour cela même bienheureux martyr. Ici on attendait tous les jours le bourreau qui devait frapper la victime marquée pour le sacrifice, et toutes ses journées étaient tellement remplies de l’attente de la mort, que chacune semblait lui apporter la couronne. En attendant, il voyait venir chez lui un grand nombre d’hommes du premier rang et de la plus haute naissance, revêtus même de tout ce qui fait la noblesse du siècle, qui, en souvenir d’une ancienne amitié, l’engageaient à se dérober, et, ne voulant pas s’en tenir au simple conseil, lui proposaient des asiles. Mais il avait déjà oublié le monde, son âme étant tout attachée au ciel, et il ne" se laissait pas aller à ces conseils complaisans. Il eût fait peut-être encore une fois ce que lui demandaient aussi tant de fidèles, si un commandement divin le lui eût ordonné. Mais il ne faut pas laisser passer sans le signaler ce trait éclatant dans un si grand homme, qu’au moment même où le siècle se déchaînait et, s’abandonnant à ses princes, ne respirait [23] que la haine de notre nom (mot à mot, que la haine du nom), il continuait, quand l’occasion s’en offrait, de préparer les fidèles dans ses exhortations du dimanche et les animait à mépriser les souffrances d’ici-bas en s’attachent à contempler la gloire à venir. Il avait, en effet, une telle ardeur pour le ministère sacré de la prédication que le vœu qu’il formait dans la prévision de sa passion était qu’en parlant de Dieu, il fût tué pendant même qu’il répandait sa parole. Telles étaient les occupations de tous les jours de ce prêtre, marqué pour être une victime agréable à Dieu, quand tout à coup, sur l’ordre du proconsul, le princeps[24] se présenta aux horti, à ces mêmes horti qu’il avait vendus en entrant dans la foi, que la bonté de Dieu lui avait rendus, et qu’il aurait certainement vendus encore une fois au profit des pauvres, s’il n’avait craint d’indisposer les esprits à cause de la persécution[25]. Il parut donc à l’improviste avec ses soldats et le surprit, ou, pour parler plus correctement, il crut le surprendre ; car comment un assaut soudain pourrait-il surprendre, en effet, une âme toujours préparée ? »

Ou bien Pontius avait oublié que Cyprien s’était dérobé d’abord, pendant la courte absence du proconsul ; ou bien il faudrait supposer que sans se dérober, en effet, il avait jugé bon de faire croire à sa retraite, pour rassurer l’autorité et pour prévenir tout tumulte. Ce qui est certain, c’est qu’il était dans ses horti quand on l’arrêta, et qu’il y était depuis assez longtemps pour avoir pu croire qu’on fermait les yeux sur sa présence, puisque Pontius nous dit qu’on le surprit[26].

Je reviens à sa lettre ; elle est ferme et résolue, et montre bien qu’il saura mourir ; mais, en même temps, elle est recueillie et contenue. Ce n’est plus cette ardeur intempérante avec laquelle de loin il semblait courir à la mort, demandant aux siens d’obtenir pour lui par leurs prières l’honneur du martyre. De près, la nature est la plus forte ; il sent que chaque mot qu’il prononce est sérieux ; il ne recommande que de ne pas faire de bruit ; sa lettre est, pour ainsi dire, silencieuse ; il espère peut-être que, dans le silence général, on l’oubliera, et il semble qu’il dise, comme le Christ lui-même : « Éloigne de moi ce breuvage ; toutefois, non ma volonté, mais la tienne[27]. »

Il me semble que nous voyons assez bien comment les choses se sont passées. Cyprien a hésité à fuir, soit qu’il craignit d’être trouvé, soit qu’il ne désespérât pas d’être épargné en restant tranquille, soit qu’il ne voulût pas compromettre ceux qui l’auraient reçu, soit enfin qu’à cette date, et après qu’il avait rempli si longtemps un si grand rôle, il ne jugeât plus la fuite digne de lui. Il ne put se déterminer, ni trouver une de ces inspirations qu’il était habitué à regarder comme une révélation de Dieu même. Il hésita jusqu’au jour où il fut surpris, suivant l’expression de Pontius.

Le proconsul n’était plus malheureusement celui qui, l’année précédente, avait eu pour lui tant de ménagemens et d’égards. Le nouveau proconsul, Galerius Maximus, un malade, qui mourut peu de jours après, voulait en finir. Je poursuis le récit de Pontius.

« Il se présenta donc (Cyprien) assuré dès lors de voir réglé ce qui avait été remis jusque-là ; il se présenta, l’âme ferme et haute, avec la gaîté sur le visage et le courage dans le cœur. Mais remis au lendemain, il revenait du prœtorium à la maison du princeps, quand tout à coup le bruit se répandit de tous côtés dans Carthage que cette fois on avait fait comparaître ce Thascius qui, outre son éclatante célébrité, était connu de tout le monde par le souvenir du dévoûment qui lui avait fait tant d’honneur (lors de la peste de Carthage). On accourait de partout à un spectacle, glorieux pour nous par le sacrifice fait à la foi, mais, pour les gentils, spectacle vraiment douloureux. Remis dans la maison du princeps, on l’y retint prisonnier toute la nuit ; mais cette prison n’avait rien de rigoureux ; tous, tant que nous étions, ses commensaux et ses amis, nous passâmes ce temps avec lui comme d’ordinaire, tandis que tout son peuple, craignant qu’il ne s’accomplit durant la nuit quelque chose qu’on lui dérobât, veillait devant la porte. Au lever du jour, il sortit de la maison du princeps (il était lui-même le princeps du Christ et de Dieu), et il fut environné de tous côtés par la multitude des gens de toute sorte qui marchaient avec lui. C’était une armée innombrable qui lui faisait cortège, comme si elle s’était levée pour repousser la mort et pour la mettre en déroute…

« Quand on fut arrivé au prœtorium, le proconsul ne paraissant pas encore, on lui donna une chambre pour se retirer. Là il s’assit, tout en sueur de la longue marche qu’il avait faite, et il se trouva que le siège était recouvert d’une toile, de sorte que, sous le coup même de sa passion, il eut encore les honneurs de l’épiscopat[28]. Un tesserarius[29], qui avait été chrétien, lui offrit ses effets, pensant qu’il serait bien aise de changer ses habits trempés contre des vêtemens secs. En les offrant ainsi, il n’avait en vue que de posséder la sueur déjà sanglante du martyr qui s’en allait à Dieu[30]. Il répondit : « Nous cherchons à remédier à une incommodité dont je serai peut-être quitte aujourd’hui même… »

« Tout à coup on l’annonce au proconsul, on l’emmène, on le lui présente ; il est invité à dire son nom ; il dit qui il est ; ce fut tout. Aussitôt le juge lit sur ses tablettes la sentence,.. où il était appelé le porte-étendard de la secte, l’ennemi des dieux, qui devait servir d’exemple aux siens, et dont le sang devait raffermir la discipline…

« Quand il sortit du prœtorium, une troupe de soldats se mit en marche avec lui et, pour qu’il ne manquât rien à sa personne, des centurions et des soldats enveloppèrent sa passion[31]. Le lieu où il devait subir sa peine ‘était un terrain plat, entouré d’arbres serrés, qui dominait la scène. Mais la trop grande étendue ne permettant pas de bien voir à travers une foule confuse, les personnes qui s’intéressaient à ce spectacle avaient grimpé aux branches, et ainsi il ne lui manqua même pas d’être exposé à des spectateurs placés sur des arbres comme Zachée. Après qu’il se fut bandé les yeux de sa propre main, il tâchait de presser le bourreau, chargé du service du glaive ; mais sa main hésitait, et ses doigts tremblans se promenaient sur le fer, jusqu’à ce que, pour parfaire la fin de cette existence précieuse, l’heure de la gloire, qui était venue, rendit à la main du centurion une vigueur qui lui vint d’en haut et lui donna la force de frapper…

« C’est ainsi que s’acheva sa passion et que ce Cyprien, qui avait donné l’exemple de toutes les vertus, fut le premier, en Afrique, qui teignit de sang les couronnes du prêtre[32] ; car il était le premier, depuis les apôtres, qui eût été ce qu’il a été. Aussi haut, en effet, qu’on remonte la succession des évêques de Carthage, on n’en trouve aucun qui, bien que saint et prêtre, ait atteint à l’honneur du martyre[33]

Une telle scène grandit celui qui meurt autant qu’elle rapetisse ceux qui tuent. En lisant ce récit, nous prenons en pitié toute cette majesté officielle : le proconsul, les personnes sacrées des empereurs, les dieux romains, les lois saintes, et quand le magistrat annonce que par ce sang qu’il fait couler la discipline va être raffermie, nous admirons une si énorme méprise ; nous voyons clairement que le lendemain le christianisme a été plus fort que la veille. Cinquante-cinq ans après la mort de l’évêque de Carthage, la religion nouvelle était celle de l’empereur.

Un temps n’est pas bien éloigné où les successeurs de Cyprien seront les maîtres du monde ; et cette domination durera des siècles. Cependant elle aura un terme, et quand ce terme sera venu, l’église à son tour sera dupe de la même illusion où avait vécu l’empire ; elle mettra aussi sa confiance dans les formules sacrées et dans la force brutale ; mais ni dans ces formules, ni même dans la force il n’y aura plus de vertu.

Revenons à Cyprien : c’est le représentant le plus imposant qu’ait eu l’église encore libre, supérieur par cela seul à ceux qui l’ont illustrée seulement quand elle était à la fois dominante et protégée. Avant lui, il n’y a eu qu’un personnage qu’on puisse lui comparer, c’est Tertullien ; mais Tertullien est un combattant isolé, qui a servi sa cause comme un homme de la presse sert aujourd’hui la sienne ; Cyprien est un évêque, c’est-à-dire à la fois un chef de parti et un homme de gouvernement. Il avait charmé d’abord et il s’était fait admirer comme un artiste en beau langage, puis tout à coup il s’est trouvé qu’il tenait tout un peuple dans sa main.

Ce n’est pas sa foi toute seule qui l’a transformé ainsi, car sa première composition chrétienne n’est guère encore qu’un beau morceau de rhétorique : c’est la persécution qui a fait éclater son génie. Il l’a trouvée devant lui au moment même où il devenait évêque, et c’était la première de celles qu’on a appelées les grandes persécutions. Elle le ménage d’abord et il n’est pas atteint lui-même ; il n’en est pas moins le guide et l’âme des persécutés. Il a le premier rôle au moment même où il semble s’être effacé. Il excite les combattans, il glorifie les braves, il ménage les faibles en même temps qu’il défend le grand nombre de la contagion de leur faiblesse. Il fait si bien qu’au moment où on croirait son église anéantie, on la sent pleine de vie dans ses discours et triomphant de ses blessures.

La persécution passée, un autre danger menace : c’est la discorde de la communauté chrétienne, qui semble pouvoir en amener sans violence la dissolution. Mais Cyprien est là, et cette fois il paie constamment de sa personne. Par la volonté, par le courage, par une politique adroite, il vient à bout de toutes les difficultés. Son secret est surtout sa foi en son autorité et en lui-même. Il ne s’effraie ni des insultes ni des violences, ni même de ce qui trouble souvent davantage, je veux dire ces premiers mouvemens dont on ne mesure pas la portée, ce courant de nouveauté qui entraîne d’abord les esprits et qui semble pouvoir les mener bien loin. Dans cet abandon, il ne s’est pas abandonné, il a su attendre et, par cela seul, tout s’est rassis autour de lui, et c’est ce désordre qui s’est trouvé n’être qu’une apparence d’un moment. La force des choses est avec lui et il la personnifie pour ainsi dire. Il sait d’ailleurs aussi, en dehors de son église, reconnaître la force là où elle est et l’associer à la sienne. Il arrive ainsi à être tout-puissant par la seule puissance de l’opinion. Il avait tant de pouvoir, chez lui et hors de chez lui, qu’on peut estimer qu’il en avait trop, et que dans l’église telle qu’il l’entendait et telle qu’il l’a faite, il n’y avait plus de place pour l’indépendance de la conscience. J’ai vu des personnes élevées dans la liberté protestante, qui tout en reconnaissant ses grands dons, ne pouvaient supporter sa prédication impérieuse, et l’arrogance avec laquelle il s’annonce comme le représentant de Dieu même, dont l’autorité réside en lui, de sorte qu’une désobéissance devient un sacrilège. Ces esprits repoussaient dans le grand évêque la servitude que l’épiscopat a fait peser pendant des siècles sur l’humanité. Le génie de Cyprien, c’est l’horreur du schisme ; mais ce qu’il appelle ainsi, ceux qui ont échappé au joug romain y voient la vie spirituelle et la religion elle-même. Comment lui sauraient-ils gré d’avoir coupé les ailes de l’âme, et fait du pasteur un pédagogue qui ne permet aux enfans de communiquer avec le Père que par son intermédiaire et sous son congé ? Cependant ils ne devraient pas oublier qu’à cette époque l’église est un camp où les fidèles sont constamment sous les armes, et, que devant l’ennemi, un commandement fort est la condition du salut ; de sorte que parmi les maux qu’ont faits les persécutions, il faut compter qu’elles ont obligé l’église, pour se maintenir libre au dehors, de sacrifier la liberté au dedans, et c’est, je le répète, une raison de plus de les détester.

Mais, en même temps que cette autorité était forte, elle était pourtant toujours contestée, toujours menacée ; puisque, n’étant établie que sur l’opinion, il fallait sans cesse en raffermir les fondemens. L’épiscopat était redoutable ; l’évêque, ou plutôt l’homme, n’en avait pas moins à se défendre, et Cyprien est admirable dans cette défense. Il s’y montre hardi et souple, impétueux et politique ; il y déploie tous les genres d’énergie et tous les genres d’esprit ; il y parait toujours noble et fier, et il excelle à saisir et à mettre en lumière ce que l’adversaire a de petit et de misérable.

Je n’ai pas encore rappelé son éloquence ; c’est que, quoiqu’il ait beaucoup d’art, son éloquence n’est pas tant un art qu’une vertu ; elle est l’expression de la vivacité de son intelligence et de l’ardeur de son âme. J’en ai dit les côtés faibles : elle n’a pour s’alimenter qu’une lecture bornée, une exégèse médiocre et bizarre, point de philosophie, une superstition parfois puérile. Aussi, ce qu’il y a d’impersonnel dans ses discours nous touche peu ; mais quand sa personne est en jeu, ou sa cause, il sent puissamment ce qu’il sent et le rend avec éclat. Les effusions de ses panégyriques ne sont pas indignes de Bossuet, et sa polémique a quelquefois l’ironie incisive d’une Provinciale.

Au IIIe siècle, la littérature profane n’a plus de vie ; la vie est dans l’éloquence chrétienne, car les chrétiens seuls veulent quelque chose et ont une passion et un idéal. Il est vrai qu’ils ne savent pas où ils vont, et qu’en réalité l’avenir qu’ils préparaient a été fort triste. Ils ont la haine et le dégoût du présent ; ils aspirent à quelque chose de meilleur et croient qu’il faut le mériter par la pureté, la charité, le sacrifice ; mais les lumières leur manquent, et leurs pasteurs ne sont, en bien des cas, que des aveugles qui conduisent d’autres aveugles, suivant l’expression même de leurs livres saints. L’humanité a fait néanmoins alors un noble effort contre le mal : si cet effort n’a que trop décidément avorté dans son ensemble, il n’a pas cependant été perdu tout entier. Cette association, qui se mettait à part du monde profane, s’attachait à s’en distinguer en établissant chez elle telle liberté, telle responsabilité des gouvernans, comme aussi en condamnant certaines iniquités et certaines débauches. En même temps d’ailleurs qu’elle répudiait la religion des gentils, elle leur prenait au contraire la morale de leurs philosophes, elle s’en faisait l’héritière, et la prêchant sous le titre inexact de morale chrétienne avec toute l’ardeur d’une foi passionnée, elle lui donnait une autorité nouvelle, et la faisait entrer de plus en plus dans les mœurs. Il est vrai que, lorsque le monde fut tout entier devenu chrétien, il demeura le monde et se retrouva à peu près ce qu’il avait toujours été ; mais, au IIIe siècle, en cet âge qui est l’âge des martyrs, la société chrétienne, quelques faiblesses qu’on puisse y surprendre déjà, devait être dans son ensemble meilleure que l’autre. Quand nous n’aurions pas d’autres moyens de le reconnaître, il nous suffirait, pour en être persuadés, de voir renaître chez les chrétiens l’éloquence depuis longtemps éteinte ; cette éloquence, les Tertullien et les Cyprien l’ont évidemment puisée dans des sentimens plus hauts et plus purs que ceux dont le monde du dehors se contentait. L’évêque de Carthage a été un orateur parce qu’un peuple a vécu de sa parole et que chacune de ses prédications, chacun de ses écrits a été un acte, jusqu’à cette dernière heure où il a trouvé pour répondre au proconsul un silence plus éloquent encore et a mis tout entière dans un non l’âme qu’il avait répandue jusque-là dans ses discours.


ERNEST HAVET.

  1. Voyez la Revue du 1er septembre.
  2. Digeste, 27, I, 6.
  3. La veille de son exécution, Cyprien dut attendre l’audience du proconsul dans le logement d’un officier de ce magistrat. Tous les fidèles passèrent la nuit à la porte de cette maison. Les vierges y étaient aussi rassemblées ; on nous dit que l’évêque prit soin qu’on veillât sur elles.
  4. Il avait dit cependant plus haut : cum et manus obstetricum et oculi sœpe fallantur.
  5. Ces barbares étaient des Francs qui, après avoir traversé la Gaule, avaient passé en Espagne et de là en Mauritanie.
  6. Cette somme (100,000 sesterces), équivaut à 20,000 francs quant à la quantité d’argent qu’elle représente.
  7. Notre vieille langue employait aussi le mot de mortalité pour exprimer, non pas seulement la quantité des morts amenées par une épidémie, mais la maladie même qui est la cause de ces morts. Voir l’historique de ce mot dans Littré.
  8. Oremus et pro perfidis Judœis.
  9. Rappelons-nous ce que dit Cyprien, qu’avant la persécution de Décius, il se faisait des mariages entre chrétiens et gentils.
  10. Voir la péroraison féroce du livre des Spectacles.
  11. Du Voile des vierges et de la Parure des femmes.
  12. Capillos flammeos, comme seront ceux des damnés dans le feu de l’enfer, c’est-à-dire qu’on donnait aux cheveux une teinture d’un blond ardent.
  13. Quant au style simple et tout uni dans Cyprien, submissus, l’exemple cita par Augustin est emprunté aux paragraphes 2-4 de la lettre 63.
  14. Je n’ignore pas le sens plus raffiné qu’on a pu donner à faligantis, d’après des exemples où fatigare signifie harceler par des plaisanteries, et par suite plaisanter, s’égayer. Mais le sens propre du mot me parait ici après tout le plus naturel.
  15. Je veux donner cette phrase au moins dans le texte même : Dant secessum vicina secreta, ubi dum erratici palmitum lapsus nexibus pendulis per arundines bajulas repunt, viteam porticum frondea tecta fecerunt.
  16. C’est pourtant encore le rhéteur qui a trouvé, par exemple, cette gentillesse au début de son discours sur le mérite de la patience : « Voulant vous parler de la patience, frères bien-aimés, et non en développer les avantages et les bienfaits, par où pourrais-je mieux commencer qu’en remarquant qu’en ce moment déjà, pour m’écouter, la patience vous est nécessaire, de sorte que cela même, entendre et apprendre, vous ne le pouvez qu’à l’aide de la patience ? »
  17. , C’est la version des Septante, qui ne parait pas conforme à l’hébreu.
  18. Xysta est la forme véritable du mot, qui est grec.
  19. Ruinart, Acta martyrum, p. 210.
  20. Relégué, et non exilé ; c’est le mot dont se sert Cyprien (lettre 76, 1, n. 61,1).
  21. Il y a trois réponses (lettres 77-70), sans doute parce qu’ils étaient divisés en trois groupes, qui ne se trouvaient pas enfermés ensemble ; mais elles sont toutes pareilles.
  22. On peut supposer que celle-ci devait partir par un messager que Successus lui-même et d’autres qui se trouvaient avec lui avaient envoyé à Carthage.
  23. C’est-à-dire les consulats et autres dignités.
  24. Le premier centurion.
  25. C’est-à-dire de paraître ainsi faire de la propagande parmi les -pauvres contre l’autorité romaine.
  26. On traduit ordinairement horti par jardins, ce qui n’en donne pas une idée juste. Les horti étaient avant tout une habitation, mais une habitation avec jardins dans l’intérieur de la trille, par opposition à une villa, qui était toujours on dehors (Pline, XIX, 19,1). Sur la vente de ces horti, voir le début de cette étude ; mais Pontius ne noua explique pas comment ils étaient revenus à Cyprien.
  27. Marc, XIV, 14, 16.
  28. Voir la note de Ruinart.
  29. Les tesserarii étaient des soldats chargés de porter de rang on rang les testerœ où étaient les ordres du général.
  30. Pourquoi déjà sanglante ? Probablement par allusion à ce qu’on appelle la sueur de sang du Christ, par une fausse interprétation d’un verset de Luc, XXII, 44, qui vent dire seulement que les gouttes de sa sueur étaient grosses comme des gouttes de sang.
  31. C’est-à-dire sans doute, pour qu’elle fût tout à fait semblable à celle du Christ. Il y a une cohorte et un centurion dans tous les récits de la Passion de Christ, et dans celle de Jean, un tribun, XXIII, 12.
  32. C’est-à-dire les couronnes que les vertus du prêtre peuvent obtenir par elles-mêmes, en dehors de celles du martyre.
  33. Un autre récit, que j’ai déjà cité, celui qui s’ouvre par un extrait des Actes proconsulaires (Ruinart, p. 216), présente, quand on le compare à Pontius, quelques additions et aussi quelques divergences ; je ne relève que les plus intéressantes. D’abord l’auteur marque la date romaine de l’exécution de Cyprien, qui répond, dans notre calendrier, au 14 septembre 258. Il donne, sur la présence des vierges à la veillée de la nuit précédente, un détail que j’ai relevé ailleurs (p. 150). Quand le juge et l’accusé sont en présence, il leur en fait dire un peu plus long que n’a fait Pontius : « Le proconsul Galerius Maximus dit à l’évêque Cyprien : C’est toi qui es Thascius Cyprianus ? L’évêque Cyprien répondit : C’est moi. Le proconsul Galerius Maximus dit : C’est toi qui t’es déclaré le papa des impies. L’évêque Cyprien répondit : C’est moi. Le proconsul Galerius Maximus dit : Les saints empereurs ont ordonné que tu sacrifies. L’évêque Cyprien dit : Je m’y refuse. Galerius Maximus dit : Prends garde à toi. L’évêque Cyprien répondit : Fais ce qui t’est prescrit ; dans une cause si juste, il n’y a pas à délibérer, » II développe aussi les considérons de la sentence : « Galerius Maximus, ayant conféré avec son conseil, prononça péniblement la sentence (il était malade) à peu près dans les termes suivans : Il y a longtemps que tu vis en impie, que tu as réuni autour de toi des hommes engagés dans une affiliation abominable, que tu t’es constitué l’ennemi des dieux romains et des lois saintes, et nos princes pieux et saints, les augustes Valerianus et Gallianus et le noble César Volusianus, n’ont pu te ramener à leur religion. C’est pourquoi, étant convaincu d’être l’instigateur et le porte-étendard des plus odieux attentats, tu serviras d’exemple à ceux que tu t’es associés dans le crime, et ton sang raffermira la discipline. Après ces paroles, il lut sur la tablette : L’arrêt est que Thascius Cyprianus sera exécuté par le glaive. L’évêque Cyprien dit : Dieu soit loué ! » Un peu plus loin, on lit que sur le lieu même de l’exécution, Cyprien ordonne de remettre à l’exécuteur 25 pièces d’or. « Il se banda lui-même les yeux, mais n’ayant pu se lier les mains, Julianus, ancien, et un autre Julianus, son diacre, lui rendirent ce service. » Son corps fut enterré dans un terrain voisin (et non reporté à Carthage), pour éviter l’intervention des gentils, mais avec une grande solennité et avec accompagnement de torches et de flambeaux. — Ce récit n’indique pas que le bourreau ait eu peine à frapper. Il mentionne que le proconsul mourut peu de jours après.