Curiosités littéraires - Le dernier livre de la littérature galloise

CURIOSITÉS LITTÉRAIRES


LE DERNIER LIVRE DE LA LITTÉRATURE GALLOISE.


The Sleeping Bard, or Visions of the World, Death, and Hell, by Blis Wyn ; translated from tho cambrian british by George Borrow ; 1 vol. Murray, London 1831.

George Borrow est pour les lecteurs de la Revue une vieille connaissance. Plusieurs fois l’occasion s’est offerte de les entretenir de cet homme original, sagace et amusant[1] ; ils savent par conséquent que George Borrow est un des produits les plus excentriques de l’excentrique Angleterre, et en même temps une des individualités les plus accentuées et les plus curieuses de notre époque. Ils savent quels étranges accouplemens de mots sont nécessaires pour définir son originalité : anglican picaresque, bohémien austère, tory populaire (Protestant zélé, il s’est constitué de son propre chef commis-voyageur en bibles et en prosélytisme anglican, il a passé la meilleure partie de sa vie à prêcher l’Évangile aux zingari d’Espagne et à leurs frères les gypsies d’Angleterre. Tory et conservateur, il semble chérir de préférence la société des pauvres diables et même des gens de métiers interlopes, tondeurs de chiens, étameurs forains, chanteuses de carrefours, coupeurs de bourses, gentilshommes bohémiens, aventuriers aux mains agiles et habiles dans l’art de biseauter les cartes. Voilà un conservateur, un chrétien, un érudit comme il ne s’en rencontre guère, un écrivain bien fait pour scandaliser, malgré ses opinions, cette classe de cockneys, de plus en plus nombreuse, qui, ne comprenant pas la nature de l’homme de génie, ses voies solitaires et mystérieuses, son besoin d’être incessamment en relations avec le vrai, son dédain du convenu, s’étonnent de ses moindres combinaisons, qu’ils prennent pour des sortilèges, et de ses curiosités les plus légitimes, qu’ils prennent pour des dépravations ! Mais la vie buissonnière qu’il a menée a récompensé amplement l’honnête Borrow de tous les déboires qu’elle a pu lui causer. Que de secrets il a découverts dans les misérables auberges d’Espagne durant les nuits sans repos où les tribus d’insectes indiscrets lui défendaient de fermer l’œil ! Que de jolies chansons il a entendues durant les nuits passées à la balle étoile dans quelque hallier d’Angleterre, ou au bord d’une fondrière de grand chemin du pays de Galles ! Quelles curieuses conversations il a surprises dans les tavernes populaires ! Que de singulières observations morales il a pu faire, couché sous la tente d’une troupe de vagabonds, en suivait de l’œil les mouvemens coquets d’une jolie bohémienne essayant devant un miroir acheté à la boutique d’un quincaillier forain quelque châle volé ou quelque bijou bien luisant, prix de messages équivoques fidèlement transmis ou de renseignemens finement enveloppés dans les paraboles de la bonne aventure !

Et cette vie de grands chemins ne lui a pas seulement livré quelques-uns des secrets les plus curieux du monde social, elle lui a révélé encore quelques-uns des secrets les plus précieux de l’art et de la poésie. Elle lui a donné le goût de toutes les langues perdues ou en train de se perdre, depuis l’arménien jusqu’à la langue erse, de tous les idiomes excentriques, depuis le langage des zingari jusqu’à l’argot des voleurs, — des poésies et des légendes populaires de tout âge et de tout pays. Sa curiosité d’esprit est d’un tour tout particulier, et n’a d’analogue dans la littérature européenne de notre temps que la curiosité de M. Prosper Mérimée, avec qui d’ailleurs Borrow a plus d’un rapport. Comme ce dernier, il n’aime guère que la poésie populaire ; il estime presque que la littérature se corrompt dès qu’elle est arrachée de ce sol vigoureux, grossier et fertile, richement alimenté par la prodigue et indifférente nature de sucs salubres ou empoisonnés. Cet anglican convaincu est en même temps un vrai connaisseur en littérature ; aussi les questions de religion et de morale ne lui font-elles commettre aucun solécisme contre la nature et les lois de la poésie. Il sait de science certaine que, dans les littératures primitives, toutes nos questions alambiquées de moralité ou d’immoralité sont parfaitement inconnues, et que la poésie populaire, — la plus vraie de toutes à l’en croire, — se présente simplement comme l’expression musicale des instincts de l’homme, quels qu’ils soient, nobles ou vils, vertueux ou bas. Il vous dira par exemple, avec cette franchise cynique qui donne tant de verdeur et d’accent à son honnête langage, que les meilleures chansons écossaises qu’il connaisse roulent presque infailliblement sur un de ces deux sujets peu relevés et peu moraux, un vol de bestiaux à main armée ou une fille qui se laisse imprudemment glisser sur le gazon. Cet amour des littératures primitives l’entraîne vers toute sorte de recherches piquantes et intéressantes ; sa curiosité littéraire bat tous les buissons et tous les halliers de l’histoire et de la légende. Quant à son talent littéraire, à proprement parler, il est de substance très vigoureuse et très anglaise. Son humour a la saveur substantielle des solides roastbeefs anglais et la force âpre et lourde du porter aux flots épais. Il ignore les mièvreries sentimentales, les subtilités métaphysiques, le libéralisme religieux et l’idéalisme politique. La philosophie allemande, les poèmes de Wordsworth, le papisme et la religion éclairée et épurée de ses contemporains lui font également horreur. C’est un esprit de vieille roche comme il ne s’en voit plus guère dans nos jours de lumières et de dilettantisme, pratique et poétique à la fois, conservateur et populaire, hargneux et cordial, plein de respect pour l’église et l’état et d’affection pour les petits, qui lui permettent mieux que les grands de vivre à sa guise. Et voilà en miniature la physionomie très originale et très intéressante de celui des modernes écrivains de la Grande-Bretagne qui est peut-être le plus foncièrement anglais.

Tout livre signé du nom de George Borrow est donc pour l’amateur de bonne littérature une véritable fête de l’esprit. Malheureusement ces fêtes sont rares. Le petit volume qui est l’objet de ces pages n’est pas un écrit original ; c’est une traduction que l’auteur avait en portefeuille depuis plusieurs années et qu’il ne s’est décidé à publier qu’à la fin de 1860. Le livre traduit est un livre mystique, une vision écrite en langage cambrien au commencement du XVIIIe siècle par un ministre gallois nommé Elis Wyn, qui jouit d’une grande réputation parmi les populations du pays de Galles. L’histoire de cette traduction est même assez amusante. « J’avais entrepris ce travail, dit George Borrow dans une préface courte et concise, à la requête d’un petit libraire gallois de ma connaissance, qui pensait qu’une traduction de l’œuvre d’Elis Wyn obtiendrait un grand débit en Angleterre et dans le pays de Galles ; mais la veille du jour où il devait confier le manuscrit à l’impression, le Breton cambrien sentit son petit cœur l’abandonner. « Si je l’imprimais, me dit-il, je serais ruiné ; ces terribles descriptions du vice et de la damnation feraient perdre l’esprit à la partie la plus fashionable du public anglais, et je serais certainement poursuivi en justice par sir James Scarlett. Je vous suis très reconnaissant de la peine que vous vous êtes donnée pour moi, mais myn diawl ! je n’avais aucune idée, avant de l’avoir lu en anglais, qu’Elis Wyn eût été un si terrible compère. » Ce n’est donc qu’une traduction, mais elle est signée du nom de George Borrow, et ce nom nous a suffi pour nous engager à lire l’œuvre qui avait piqué sa curiosité. Nous connaissons le caractère de cette curiosité, et il n’est pas probable qu’un livre sur lequel elle s’est portée n’ait pas pour nous un intérêt quelconque. Et en effet il se trouve que cet écrit est le dernier monument en prose de la littérature galloise, et qu’il nous fait pour ainsi dire assister à l’enterrement d’une vieille nationalité.

Le livre se nomme le Barde endormi (the sleeping Bard). Ce titre est, paraît-il, une sorte de plagiat fait à un des vieux poètes gallois, plagiat avoué par Elis Wyn, et qu’il se fait reprocher à lui-même avec une acrimonie facétieuse dans une de ses visions par le poète qu’il a dépouillé ; mais, dérobé ou non, le titre est en rapport exact avec le sujet choisi par l’auteur, puisque son livre se compose de visions qui lui sont venues pendant le sommeil. Ces visions sont au nombre de trois : la première fait passer sous nos yeux le spectacle de la vie du monde, la seconde nous ouvre les régions souterraines de la mort, et la troisième nous fait promener à travers les demeures des damnés. Quant à l’auteur de ces visions, on ne sait à peu près rien de sa personne, sinon qu’il était natif du Denbighshire, qu’il se nommait Elis Wyn, et qu’il passa, en qualité de ministre anglican, la plus grande partie de sa vie dans une paroisse de son pays natal appelée Y-Las-Ynis. Outre le Barde endormi, il a laissé un livre de conseils aux professeurs chrétiens, écrit également en langue galloise.

Quel était le caractère de l’auteur ? quel était son degré de culture ? quelles étaient ses mœurs et ses préoccupations favorites ? De tout cela, nous ne savons rien avec une certitude historique ; mais il est très facile, d’après la lecture du Barde endormi, de se représenter et sa personne et ses opinions. L’auteur fut très évidemment un ecclésiastique zélé, ardent, et même un peu fanatique ; d’un esprit étroit et borné, mais non sans force et sans finesse ; d’une âme dure, sèche, sans onction et sans vraie charité, mais visiblement morale et honnête. Il dut prendre ses fonctions avec un sérieux terrible, et se montrer peu endurant à l’endroit des privilèges de son ordre et du respect dû à son titre de prêtre, car son livre trahit des préoccupations singulièrement ecclésiastiques. Ainsi il est sans pitié pour, les ménétriers qui président le dimanche aux plaisirs populaires. Manquer au service divin est pour lui une aussi grande faute que le parricide et le parjure, une faute qu’il ressent comme une injure qui lui a été faite personnellement. Ses opinions sont celles du tory et de l’anglican le plus entêté qui ait jamais vécu sous la reine Anne. Les papistes, les dissidens, les quakers, les Juifs et les Turcs, sont également damnés par lui, comme représentant également la fraude, la révolte et l’anarchie. Il hait le pape et Louis XIV avec la même force de haine que le plus ignorant des squires de son comté et le plus patriote des yeomen de sa paroisse. Il prête à l’église romaine des crimes sans nom, et raconte sans la moindre hésitation les fables les plus absurdes. À prendre ce petit écrit au point de vue historique, on y trouve un écho très vibrant encore aujourd’hui des passions anglaises au commencement du XVIIIe siècle, après les victoires de Marlborough et le traité d’Utrecht. Quant à sa culture d’esprit, rien n’indique qu’elle ait été très étendue. Elis Wyn possède les vieilles légendes de la littérature nationale, et, chose curieuse, il semble avoir eu quelques notions de la littérature espagnole. M. George Borrow, qui est versé dans la connaissance de toutes les œuvres excentriques, a noté les nombreux emprunts faits par le ministre gallois aux visions de Quevedo. Comment les œuvres du fantasque Espagnol sont-elles tombées entre les mains du ministre gallois ? M. Borrow pense, et cette hypothèse est la plus probable, qu’il a eu connaissance de ces écrits par quelque traduction anglaise de la fin du XVIIe siècle. Quoi qu’il en soit, cette imitation de Quevedo par un ministre gallois du XVIIIe siècle est un curieux exemple de la manière inusitée et mystérieuse dont voyagent les idées et dont les œuvres de l’intelligence font leur chemin en ce monde. Il serait intéressant de savoir quelle route ont prise les fantaisies de l’auteur espagnol pour arriver jusqu’en ce comté reculé du Denbighshire, et de compter les relais qu’elles ont dû faire avant de tomber sous les yeux du ministre gallois. C’est ainsi qu’on voit naître parfois une fleur sur le flanc d’un rocher stérile, ou une herbe d’espèce inconnue pousser subitement à travers les fentes d’un vieux mur. Comment le germe en a-t-il été apporté, et surtout comment ce germe est-il parvenu à pénétrer dans cet asile, et à y trouver la chaleur et les sucs nécessaires à son éclosion ? Cela restera toujours un mystère. Imaginez, pour avoir une idée de la singularité de ce tout petit fait, le Pilgrim’s progress de Bunyan par exemple arrivant entre les mains d’un pauvre curé d’une de nos paroisses des provinces du centre au XVIIIe siècle, et devenant un élément d’inspiration catholique.

Tel on peut imaginer à peu près ce personnage inconnu, et assez peu sympathique en résumé, d’Elis Wyn : un ministre anglican du parti de la haute église, à inclinations jacobites, sectaire accompli, d’humeur cassante et rogue, d’opinions intolérantes, intraitable à l’endroit des privilèges de son ordre. Il n’a aucune grandeur d’esprit, et le lecteur qui ouvrirait son livre dans l’espoir d’y trouver quelque révélation nouvelle sur le monde invisible, et d’y compléter l’instruction mystique qu’il a acquise dans les œuvres des voyans véritables, depuis Dante jusqu’à Swedenborg, courrait risque d’être déçu. On pourrait recommander ce livre à ceux qui ne savent pas faire la différence entre le génie et le talent et qui croient que l’un suppose nécessairement l’autre. Elis Wyn n’a pas un atome de génie, mais il a un talent véritable et possède certaines parties de l’artiste. Les descriptions du ministre gallois sont d’une précision, d’une netteté et d’une fermeté rares. On a rappelé à son sujet le nom d’Hogarth, et ce rapprochement n’a rien d’exagéré. Tous deux regardent l’univers avec les mêmes lunettes, des lunettes de sectaire protestant, qui décolorent les objets, les séparent de l’atmosphère de la nature et éteignent autour d’eux toute lumière. L’humanité leur apparaît sous le même aspect, un aspect noir, sec, grimaçant, bizarre et compliqué. Pour tous deux, le monde social est une immense taverne coupée en compartimens infinis qui ne diffèrent entre eux que par la plus ou moins grande abondance des dorures et des lustres, une taverne présidée par le policeman et le bourreau. Pour tous deux, le monde moral se divise en trois régions : la salle d’un lord-maire céleste où sont appelées à un banquet éternel les personnes de vie respectable et d’honnêtes mœurs, un Bedlam divisé en étroits cabanons noirs et infects, et un immense Newgate dont aucun charitable John Howard ne viendra visiter et assainir les cellules. Tous deux sont également pharisaïques, pleins de cant sincère, de sécheresse morale, d’honnête hypocrisie, de dureté légale. La grande idée de la mort et du jugement préside également à leurs conceptions ; mais elle a perdu toute noblesse et toute grande poésie, et s’est rapetissée à une préoccupation mesquine qui produit la désagréable impression d’une manie lugubre. Vous vous rappelez cette planche bizarre et de difficile interprétation du Mariage à la mode où l’on voit une personne du monde le plus élégant, parée comme pour un bal ou un jour de réception, ouvrir l’armoire d’un appartement somptueusement meublé et reculer en apercevant un squelette humain collé contre le mur ? Telle est à peu près l’impression que laisse le tableau du monde tracé par le ministre gallois. Tous deux enfin, Elis Wyn et Hogarth, ont le même cynisme vertueux ; ils disent et montrent tout sans égards et sans ménagemens, non, comme les hommes de génie, par liberté et franchise de pensée, mais comme d’honnêtes bourgeois chez lesquels la préoccupation de la respectability a tué tout instinct de charité. Elis Wyn pas, plus qu’Hogarth ne recule devant un tableau repoussant dès qu’il s’agit d’inspirer l’horreur du vice : il montre le fard qui s’écaille sur le visage d’une coquette, et qui tombe comme le plâtre d’un vieux mur ; il décrit les buveurs dont la tête fume des vapeurs brûlantes de l’alcool, tandis que leurs pieds sous la table sont transis par le froid ; il fait rendre gorge aux ivrognes et découvre d’une main indignée et rapide le sein des prostituées. Comme tous les pharisiens sincères et probes, il ne respecte rien à force de vertu. Chaque race d’hommes, quelque médiocre qu’elle soit, a produit son expression en littérature, et possède ses représentans légitimes et consacrés dans le monde de l’art. Elis Wyn est vraiment le visionnaire et le mystique de cette race d’hommes à l’intelligence étroite et au cœur moral et dur dont Hogarth est le peintre.

La Vision du Monde est des trois visions celle qui fait le plus penser à Hogarth. L’auteur raconte que dans un rêve il se vit entraîné par une troupe de personnages mystérieux et qu’il était en danger de mort, lorsqu’il fut sauvé par un ange qui l’enleva dans les hauteurs de l’air et lui découvrit le monde, à peu près comme Asmodée découvrit les maisons de Madrid à l’étudiant don Cléophas. À l’aide d’un télescope, il put contempler une immense cité, composée de trois grandes rues principales, la rue de l’Orgueil, la rue du Lucre, la rue du Plaisir, et d’une petite rue, la rue de la Vraie-Religion. Cette immense cité s’appelle la ville de la Perdition ; elle est dominée par le château de Bélial, qui en est le souverain légitime. Le visionnaire contemple les magnifiques édifices qui ornent les différentes rues : on y distingue des synagogues, des églises catholiques, le palais de Louis XIV et le palais du sultan ; mais enfin son attention se porte sur la rue du Plaisir, et ici se présente un tableau qui justifie le rapprochement qu’on a établi entre le nom de l’écrivain et le nom d’Hogarth :


« C’était une rue prodigieusement peuplée, surtout de jeunes gens, et la princesse était soigneuse de plaire à chacun et de choisir une flèche bien adaptée à chaque but. Avez-vous soif ; vous pouvez boire à votre plaisir. Aimez-vous la danse et le chant ; vous pouvez vous en donner à cœur joie. Si la grâce de la princesse vous fait passer par le cerveau des idées de luxure, elle n’a qu’à lever le doigt vers un des officiers de son père (lesquels, quoique invisibles, l’entourent toujours), et en moins d’une minute ils vous auront apporté une femme, ou, à son défaut, le corps d’une prostituée nouvellement enterrée, dans lequel ils entreront pour y tenir lieu d’âme, plutôt que de vous laisser abandonner une si bonne intention.

« Là se trouvent de belles maisons avec de charmans jardins, de riches vergers et des bosquets pleins d’ombres, propres à toute sorte de rendez-vous secrets, et où l’on peut faire la chasse aux oiseaux et à une certaine espèce de jolis lapins ; là se trouvent de délicieuses rivières pour la pêche, et tout autour de vastes champs où il est très agréable de chasser le lièvre et le renard. Tout le long de l’avenue, on pouvait s’amuser à voir représenter des farces, à contempler des jongleurs et toute sorte d’escamoteurs et de fourbes divertissans ; de partout s’échappait une musique licencieuse, et la rue retentissait de bruits de voix, d’instrumens, de rires et de cris joyeux de tout genre. Les beaux visages d’hommes et de femmes s’y montraient en profusion, et nous vîmes mêlés à la foule un grand nombre d’habitans du quartier de l’Orgueil, qui étaient venus pour s’y faire complimenter et adorer. Dans l’intérieur des maisons, je pus voir des gens sur des lits de soie et de duvet qui se vautraient dans les voluptés ; quelques-uns jouaient au billard, et de temps à autre s’interrompaient pour jurer et invectiver l’homme qui marquait les points ; d’autres encore faisaient rouler les dés ou battaient les cartes. Mon guide me montra quelques habitans du quartier du Lucre qui avaient des chambres dans cette rue ; ils y étaient venus pour compter leur argent, mais il ne fallut pas longtemps pour que quelques-unes des séductions qui s’y rencontraient ne les eussent dépouillés de tous leurs biens, et cela sans le secours des usuriers. Je vis des foules innombrables d’individus qui festoyaient avec toute sorte de bonnes choses entassées devant eux. Chacun d’eux se gorgeait avidement, chacun avalait bon morceau sur bon morceau en quantité suffisante pour nourrir un homme sobre pendant trois semaines ; puis, lorsqu’ils ne pouvaient plus manger, ils vomissaient des actions de grâces en reconnaissance des victuailles qu’ils avaient englouties, et portaient les santés du roi et de leurs joyeux compagnons de table, ce qui leur était un prétexte pour noyer dans un océan de vin les viandes dont ils étaient repus et leurs soucis par-dessus le marché. Alors ils demandaient du tabac et commençaient à raconter des histoires sur leurs voisins, lesquelles histoires étaient toujours bien reçues, vraies ou fausses, pourvu qu’elle fussent amusantes et de date récente, et surtout pourvu qu’elles continssent une bonne dose de scandale. Ainsi ils étaient attablés, chacun armé de son pistolet d’argile et dirigeant sur son voisin le feu, la fumée et les paroles de mensonge. Enfin je priai mon guide de me permettre de m’éloigner, car le plancher était tout impur de salive et de boissons répandues, et je redoutais que certains pesans hoquets que j’entendais ne fussent un prélude à quelque chose de plus désagréable.

« De là nous nous rendîmes à un endroit où nous entendîmes un tapage terrible, un brouhaha composé de coups de poing frappés contre les tables, de baragouinages, de cris, d’éclats de rire, d’applaudissemens et de chants ; « Nous voilà sans doute à Bedlam ? » dis-je. Au moment où nous pénétrâmes dans l’antre d’où partaient ces bruits, le braillement avait cessé. De cette joyeuse compagnie, l’un était étendu par terre sans connaissance, un autre était dans une condition encore plus déplorable ; un troisième, ne pouvant plus tenir sa tête en équilibre, donnait du nez contre un détritus de pots cassés, de pipes en morceaux et de mares d’ale répandue. Après enquête, nous apprîmes que tout ce tapage provenait d’une partie de débauche de sept voisins trop altérés, à savoir un orfèvre, un pilote, un forgeron, un mineur, un ramoneur, un poète et un curé, lequel était venu dans l’intention de prêcher la sobriété, et de montrer par son exemple quelle chose repoussante était l’ivrognerie. L’origine de la dernière bagarre était une dispute qui s’était élevée entre eux sur l’importante question de savoir lequel était le meilleur fumeur et le buveur le plus solide. Le poète l’eût emporté sur tous les autres, n’eût été le curé, qui, ayant, à la honte de son habit, obtenu la majorité des voix, fut mis à la tête de la joyeuse compagnie, pendant que le poète célébrait cette cérémonie en chantant : « Oh ! où donc sous le ciel sont les sept hommes qui pourraient se comparer pour la soif à ces sept compagnons ? Mais de ces sept, les plus résistans à la bonne à le sont le joyeux curé et le fils d’Apollon. »


J’ai dit que ce livre traduisait à chaque page des préoccupations ecclésiastiques, et c’est là son grand défaut ; mais de ce défaut même naît un genre particulier d’intérêt. Tous les préjugés, toutes les petitesses, tous les faux jugemens d’une certaine classe d’hommes s’y rencontrent, si bien que ce petit livre pourrait être pris comme manuel des erreurs d’esprit qui sont inhérentes à la profession ecclésiastique. Il y a là des péchés véniels exagérés jusqu’au péché mortel, des omissions et des négligences de conduite transformées en fautes préméditées et indignes de pardon, par exemple avoir dansé le dimanche ou s’être absenté du service religieux. Les ménétriers y sont maudits comme des rivaux et des concurrens. L’auteur nous montre quatre de ces malheureux dans le royaume de la Mort, qui demandent grâce à la terrible souveraine et qui s’excusent de leurs fautes par d’assez bonnes raisons vraiment : « Nous n’avons jamais fait de mal à personne, mais nous avons rendu souvent les gens joyeux, et nous avons pris tranquillement et sans rien exiger ce qu’ils voulaient bien nous donner pour nos peines. — Mais, dit la Mort, n’avez-vous jamais distrait personne de ses travaux ? n’avez-vous jamais fait perdre leur temps aux gens, et ne les avez-vous pas éloignés de l’église ? Ah ! ah ! — Oh ! non ! répondit un second. Peut-être de temps à autre, le dimanche après le service, en avons-nous retenu quelques-uns au cabaret jusqu’au lendemain, et en été peut-être bien nous est-il arrivé de les faire danser sur la pelouse toute la nuit ; mais nous étions très aimés, et il nous était plus facile qu’au curé de réunir une congrégation. — En route, en route pour la contrée du désespoir, avec ces drôles ! dit la terrible reine ; qu’on les attache tous quatre dos à dos, et qu’on les jette à leurs pratiques pour danser pieds nus sur un plancher brûlant et pour battre l’amble sans musique pendant l’éternité ! »

Les pauvres gypsies ne sont pas mieux traités que les ménétriers. Le ministre ne peut pardonner à ces protégés de M. Borrow leur métier de diseurs de bonne aventure et leur vie errante. « Oh ! oh ! dit Lucifer, comment donc, vous qui disiez si bien aux autres leur bonne fortune, n’avez-vous pas prévu que votre propre destinée vous mènerait à cette prison ? Mais les gypsies ne trouvèrent pas un mot à répondre, tant ils étaient stupéfaits de contempler des visages encore plus laids que les leurs. — Jetez-les dans le plus profond cachot, dit Lucifer à ses acolytes ; ayez bien soin de ne pas les affamer : nous n’avons à leur donner, il est vrai, ni chats, ni paquets de chandelles ; mais donnez-leur un crapaud à manger, entre eux tous, tous les dix mille ans, à la condition qu’ils se tiendront tranquilles et qu’ils ne nous étourdiront pas de leur baragouin. » Ces sévérités grotesques peuvent nous faire sourire et nous sembler puériles, mais elles ont leur importance historique. Dans ce petit livre, nous surprenons sur le vif le genre de fanatisme et d’intolérance particulier à un ministre anglican vers l’an 1720, c’est-à-dire à une époque de tiédeur relative. S’il en était ainsi à l’avènement de George de Hanovre et dans la plus modérée des églises protestantes, quelle compression avait dû peser sur l’âme à l’apogée de la grande ferveur et sous le régime des terribles tribunaux puritains ! De tels petits faits insignifians en apparence, de tels éclats inattendus de passion dans les matières indifférentes sont comme des jets de flamme qui illuminent d’un éclair la vie des générations disparues.

Le bon ministre gallois d’ailleurs ne sait guère du monde que ce qu’il en a pu voir dans sa paroisse. Les vices et les fraudes qu’il dénonce sont les vices et les fraudes de ses paroissiens, les habitudes qu’il condamne sont des habitudes populaires, les métiers qu’il voue à l’exécration sont les métiers nuisibles au petit peuple et qui sont établis pour donner satisfaction à ses mauvais instincts. Il invente par exemple un nouveau démon qui s’appelle le démon du tabac, lequel vient de faire son apparition en Angleterre comme député de Lucifer. Il maudit les vieilles superstitions populaires par lesquelles Satan a prise sur les âmes. Il prononce l’ostracisme contre les gypsies et les ménétriers. Il voue les taverniers à l’exécration. Il décrit la mauvaise tenue des fidèles pendant l’office divin, leurs signes de tête, leurs distractions, leurs préoccupations charnelles. Dans ce rôle de surveillant fanatique des mœurs populaires, il porte un zèle sincère, quoique sans charité, et s’élève parfois jusqu’à l’éloquence la plus forte, témoin cette scène où il décrit la réception qui est faite par Satan aux blasphémateurs et aux taverniers.


« En ce moment, j’entendis les voix de quelques gens qui s’approchaient, jurant et blasphémant d’une effroyable manière : « Oh ! nom du diable ! sang du diable ! mille millions de diables m’emportent si je vais plus loin ! » Mais néanmoins ceux qui parlaient si bien furent jetés aux pieds du juge : « Voici, dit celui qui les portait, d’aussi bon bois à brûler qu’il y en ait en enfer. — Qui sont-ils ? dit Lucifer. — Maîtres dans les arts aimables de jurer et de blasphémer, répondit le diable, gens qui comprennent le langage de l’enfer aussi bien que nous le comprenons nous-mêmes. — Vous en avez menti par la gorge, nom du diable ! dit l’un d’eux. — Drôle, est-ce que vous prenez mon nom en vain ? dit l’archidémon. Vite, qu’on les pende par leurs langues au-dessus du précipice brûlant qui est là-bas, et s’ils appellent le diable, qu’il soit prêt à leur répondre, et s’ils appellent un million de diables, qu’ils soient servis selon leurs souhaits ! » Lorsque ces malheureux furent partis, un démon gigantesque s’avança en vociférant pour qu’on lui fît place, et jeta à terre un homme qu’il portait. « Que m’apportez-vous là ? dit Lucifer. — Un tavernier, répondit le diable. — Quoi ! dit le roi, un seul tavernier ? Ils avaient autrefois l’habitude de venir par bandes de cinq ou six mille à la fois. Eh quoi ! drôle, vous aurez été dix ans absent pour m’en amener un seul, et un qui m’a rendu plus de services dans le monde que vous ne m’en avez rendu vous-même, chien paresseux et infect ! — Vous êtes trop prompt à me condamner, répliqua le diable ; attendez que vous m’ayez entendu. On avait confié à ma charge cet unique coquin, et maintenant m’en voilà débarrassé ; mais je vous ai envoyé, venant directement de sa maison, bien des drôles qui y avaient englouti les moyens d’existence de leur famille, bien des joueurs de des et de cartes, bien d’agréables blasphémateurs, bien d’aimables bons vivans qui avaient leur ventre pour dieu, bien des serviteurs négligens. — Parfait, dit l’archidémon ; quoique ce tavernier ait mérité d’être compté parmi nos courtisans et nos serviteurs dévoués, menez-le parmi ses confrères dans la prison des meurtriers par les breuvages, parmi les milliers d’apothicaires et d’empoisonneurs qui sont ici pour avoir préparé des breuvages à la fin de tuer leurs cliens ; faites-le bien bouillir pour n’avoir pas brassé de bonne ale. — Avec votre permission, dit le tavernier en frissonnant, je n’ai pas mérité un tel traitement ; ne faut-il pas que chacun vive de son métier ? — Et ne pouviez-vous vivre, dit l’archidémon, sans encourager la dissipation et le jeu, la malpropreté, l’ivrognerie, les blasphèmes, les querelles, la calomnie et le mensonge ? Et auriez-vous, chien d’enfer, la prétention de vivre maintenant mieux que nous ne vivons nous-mêmes ? Dites-moi, je vous en prie, quel est le mal que nous ayons ici, le châtiment excepté, que vous n’eussiez aussi à demeure dans votre maison ? Et après vous avoir dit cette cruelle vérité, j’ajouterai que le froid et le chaud de l’enfer ne vous étaient pas non plus inconnus. N’avez-vous pas vu des étincelles de notre feu jaillir des langues des blasphémateurs et des langues des femmes furieuses, lorsqu’elles cherchaient à ramener leurs maris à la maison ? N’y avait-il pas des flots inépuisables de feu dans les bouches des ivrognes et dans les yeux dès querelleurs ? Et ne vous était-il pas possible d’apercevoir quelque chose de la glace infernale dans l’insouciance étourdie du prodigue, dans les plaisanteries des bouffons, dans les flatteries des envieux et des médisans, dans les promesses des capricieux, dans le culbutes des joyeux drôles qui roulaient sous vos tables et dans votre propre politesse envers vos cliens, tant qu’il leur restait quelque chose à dissiper ? Es-tu donc si ignorant de l’enfer, toi dont la maison était un enfer ? Va, chien maudit, à ton châtiment ! »


Telle est l’éloquence familière au ministre gallois ; c’est l’éloquence d’un Bridaine protestant. Elle est forte, énergique, nomme les choses par leur nom, et possède toutes les qualités qui plaisent au peuple et qui doivent faire impression sur lui. Aussi s’explique-t-on aisément que ce petit livre soit resté un livre de dévotion populaire dans le pays de Galles. On dit qu’il a fait souvent des fous parmi les lecteurs naïfs qui y cherchaient la crainte de l’enfer et l’affermissement de leur volonté dans la voie du salut, et ce fait est également très explicable. Les terreurs qu’il décrit sont toutes matérielles, et par cela même tout à fait propres à exercer une action puissante sur des imaginations soumises à toutes les crédulités de la chair. Elis Wyn appartient à la race des pasteurs qui ne savent moraliser que par l’effroi. Son livre est le modèle des livres de dévotion assez rares qui se proposent d’agir uniquement par la terreur. Il existe parmi les livres de dévotion catholique un petit écrit intitulé le Pensez-y bien, écrit assez habilement conçu et combiné, qui s’adresse aux mêmes sombres sentimens que le Barde endormi, et qui se plaît à faire résonner la même corde lugubre, la préoccupation de la mort et du jugement. Contrairement aux autres livres de dévotion, qui aiment à encourager la piété et la vertu par les exemples des saints et les légendes des morts heureuses des fidèles serviteurs de Dieu, celui-là se plaît à décourager et à terrifier le vice par les légendes des pécheurs et les morts maudites des pervers. Je ne sais quelle serait l’impression qu’il pourrait faire dans la chaleur de la jeunesse ou dans l’âge mûr, surtout chez un lecteur de certaines conditions ; mais je sais bien que l’impression de ce petit livre sur l’enfance est vraiment terrible, et laisse l’âme novice comme paralysée. Si la pensée d’un tel ouvrage fût tombée dans le cerveau d’un homme de génie d’une tournure d’imagination lugubre, il serait très facilement devenu un chef-d’œuvre. Point n’était besoin de trouver des matériaux de meilleur aloi ; ceux qui existent suffisaient, il n’y avait qu’à les mettre en œuvre. Quoi qu’il en soit de la valeur littéraire de ce livre, je donne hardiment le nom d’habile homme à l’auteur anonyme qui en a conçu la pensée ; il connaissait vraiment certaines susceptibilités de la nature humaine. Le livre d’Elis Wyn repose sur les mêmes élémens de terreur et s’adresse aux mêmes sentimens de crainte. Aussi l’appellerions-nous volontiers le Pensez-y bien des protestans, s’il n’y avait pas dans ses conceptions je ne sais quoi d’exclusif, d’étroit, et dans son accent quelque chose de tout à fait local qui le condamne, bien qu’il soit supérieur comme art à la plupart des livres de dévotion populaire, à ne pas sortir du lieu où il est né. Il ne peut exprimer d’une manière générale les sensations d’effroi dont nous avons parlé, et il lui est interdit de terrifier d’autres pécheurs que les pécheurs du pays de Galles.

Elis Wyri se préoccupe beaucoup de la médisance et du scandale, et il en fait volontiers les agens de discorde les plus puissans et les pourvoyeurs les plus actifs de la mort et de l’enfer. Dans la Vision de l’Enfer, il décrit une grande rixe qui s’élève entre les damnés, et, après enquête sur l’origine de la querelle, on s’aperçoit qu’elle a été suscitée par divers personnages qui représentent les vices bien connus de la médisance, de la hâblerie et de l’amour de la mystification. Ils sont assez puissans pour inquiéter Satan lui-même, qui échange une correspondance avec la Mort pour la prier de ne pas les lui envoyer, car il craint les séditions qu’ils peuvent semer dans son empire ; mais nul ne se plaint davantage de ces malfaisans trameurs de crimes qu’un certain personnage, vraiment original, que le ministre rencontre dans l’empire de la Mort. Les plaintes de ce personnage, qui s’appelle M. Somebody (M. Quelqu’un), nous paraissent si légitimes, si bien fondées, et sont exprimées d’une façon si amusante, que nous ne voulons pas en priver le lecteur.


« À ce moment, un petit spectre à tête grise qui avait entendu dire qu’un homme vivant était arrivé dans le sombre royaume se jeta à mes pieds en pleurant avec abondance. Cher ami, qui êtes-vous ? dis-je. — Un homme qui est grièvement outragé chaque jour dans le monde. Puisse Dieu émouvoir votre âme en ma faveur et lui conseiller de m’aider à obtenir justice ! — Quel est votre nom ? demandai-je. — Je m’appelle Quelqu’un, répondit-il, et il n’est pour ainsi dire pas une lâcheté, un mensonge, une calomnie, une bourde, capables de pousser les gens à s’entre-dévorer, qu’on ne mette sur mon compte. Vraiment, dit l’un, c’est une très-belle fille, elle faisait dernièrement votre éloge devant Quelqu’un malgré la cour assidue que lui fait un certain grand personnage. J’ai entendu Quelqu’un, dit un autre, calculer que cette propriété devait être grevée d’une hypothèque de neuf cents livres. J’ai vu Quelqu’un, dit un mendiant, en costume de marin ; il est entré dans le port voisin avec un vaisseau chargé de blé. Et c’est ainsi que chacun de ces méchans drôles m’assassine pour le compte de ses propres mauvais desseins. Il y en a qui m’appellent un ami : « j’ai été informé par un ami qu’un tel a l’intention de ne pas laisser un seul liard à sa femme, et qu’il n’y a entre eux aucune affection. » D’autres me rapetissent encore davantage et m’appellent oiseau : « un oiseau m’a dit à l’oreille qu’il y a ici de mauvaises menées qui vont leur train, disent-ils. » Il est vrai que plusieurs me donnent le nom plus respectable de vieille personne ; cependant il n’y a pas la moitié, des prédictions, des présages et des conseils attribués à la vieille personne qui m’appartiennent en réalité. Je n’ai jamais ordonné aux gens de suivre la vieille route, quand bien même la nouvelle serait meilleure, et autres sottises semblables. Mais, de tous ces noms-là, Quelqu’un est celui que je porte le plus ordinairement, et vous l’entendrez associé à toute sorte de choses criminelles. Demandez, toutes les fois qu’une fausseté calomnieuse a été proférée, d’où elle sort, et on vous répondra : Je ne sais pas très bien, mais Quelqu’un dans la société l’a dit. Et puis questionnez successivement chaque personne de ladite société, et chacune l’aura entendu dire à Quelqu’un, mais personne ne sait qui. N’est-ce pas une honteuse condition ? Soyez donc assez bon pour croire, lorsque vous m’entendrez nommer, que je n’ai jamais dit aucune de ces choses, que je n’ai jamais inventé et propagé de mensonges pour calomnier qui que ce soit, et que je n’ai jamais arrangé d’histoire pour mettre les parens aux mains ; dites-leur que je ne me mêle pas d’eux, que je ne sais rien de leur vie, de leurs affaires et de leurs maudits secrets, et qu’ils, feront bien à l’avenir d’attribuer leurs mauvaises actions à leurs esprits pervers et de ne plus les mettre sur mon compte. »


L’humour d’Elis Wyn, on le voit, est de même trempe que son éloquence. Il est net, austère, honnêtement facétieux, sans caprice et sans fantaisie. Le ministre gallois est presque entièrement dénué de poésie, rarement il rencontre un rayon de grâce, et il n’arrive à l’imagination que par la véhémence morale. Cependant il y a dans la seconde de ses visions, celle du pays de la Mort, plusieurs traits vraiment beaux, poétiques et pittoresques, que tout artiste serait fier d’avoir trouvés, et qui nous ont fait accidentellement penser à Goya. Il est possible que l’honneur de ces quelques notes de sombre rêverie revienne à l’auteur espagnol qui lui a servi de module, car elles ont ce puissant mauvais goût semblable à la force des rêves malfaisans qui caractérise l’imagination des Espagnols lorsqu’elle s’empare d’un sujet lugubre. Quelques-unes de ces pages sont pour ainsi dire humides des vapeurs pestilentielles du tombeau. Par derrière les faubourgs de la ville de la Perdition s’étendent les états de la Mort, marais fétides éternellement enveloppés d’un fog épais, percé par accident d’une lumière sale qui montre des ombres grisâtres courant en apparence les unes après les autres sur un sol de boue. C’est la terre de l’Oubli, et on y entre par mille petites portes étroites et basses. Ces portes sont gardées par une multitude de petites morts, nains malfaisans, grooms sinistres qui servent sous les ordres de la grande souveraine, et dont chacune porte un nom propre, une livrée et des armes particulières. Elis Wyn décrit l’arrivée des morts à ces portes, et sa description, brève, concise, laisse le frisson que donnerait l’entrée dans un cachot qu’on sentirait fermer par derrière soi. Là se rencontre une ligne d’horrible poésie qui vaut la peine d’être détachée. « J’eus à peine le temps de m’informer ; quelques-unes de ces personnes criaient, d’autres pleuraient, d’autres grognaient : plusieurs prononçaient des paroles de délire ou proféraient des blasphèmes d’une voix faible et qui s’évanouissait pour ainsi dire ; d’autres paraissaient en proie à une laborieuse souffrance, comme si elles étaient travaillées de l’effort de vomir leur âme. » Au-delà de ce vestibule s’élève le palais de la Mort, palais sans toiture, toujours en ruine et toujours en voie de construction, composé avec toute sorte de débris humains, et gardé par de petites morts dont chacune porte un cœur fumant fiché au bout d’une pique. La Mort tient ses assises dans ce palais et examine les candidats qui peuvent aspirer à la cour de l’un ou de l’autre des deux souverains qui se partagent le monde invisible. Cette vision, où l’auteur remue la boue sépulcrale et toutes les ordures du trépas avec une religieuse gravité, se termine, comme les deux autres, par une pièce de vers où il exprime avec une grande force l’importante vérité de ce lieu commun, toujours si vieux et si nouveau : la nécessité de bien vivre et de bien mourir.

La Vision de l’Enfer contient une idée très neuve, très hardie et très profonde, dont un homme de génie aurait tiré un parti admirable, mais qui n’a donné chez Elis Wyn que des résultats à demi satisfaisans. L’enfer du ministre gallois est, à proprement parler, la cour du roi Pétaud. Lucifer n’y est pas le souverain despotique que vous croyez, et il a une peine infinie à faire régner l’ordre dans le vaste empire qu’il gouverne. À chaque instant, des conspirations s’organisent contre son pouvoir, et des courriers couverts d’une poussière de suie et d’une sueur infernale viennent annoncer au vieux roi qu’une sédition a éclaté dans telle ou telle province de l’empire. Elis Wyn vit deux de ces révoltes pendant le temps de son séjour, lesquelles étaient d’une force respectable et pouvaient aisément compter pour dix : une révolte religieuse et une révolte sociale. Les fidèles de toutes les églises qui ne sont pas l’église anglicane en étaient venus aux mains pour savoir laquelle de leurs religions avait donné le plus d’adhérens à l’enfer ; les papistes, les têtes-rondes et les musulmans se disputent à main armée ce triste honneur et renouvellent dans l’enfer les scènes de violence et de fanatisme dont ils ont donné le spectacle sur terre. Elis Wyn décrit cette lutte avec la joie triomphante d’un bon anglican qui ne sait lequel de ses adversaires il aime mieux voir écraser. À peine cette révolte est-elle apaisée qu’une guerre sociale fomentée par certains damnés artificieux du nom de Coxcomb, de Contriver et de Pettifogger s’élève entre les damnés de toute condition. Les pères avares s’arment contre les fils prodigues, les usuriers contre les gens de loi, les soldats contre les médecins, les femmes de mauvaise vie contre leurs séducteurs. L’empire est cette fois réellement en danger. Lucifer assemble ses troupes en toute hâte et s’avance à marches forcées contre les rebelles. Et pendant tout ce temps il lui faut encore s’occuper des affaires courantes de ses états, convoquer ses conseils, édicter ses jugemens. Jamais souverain n’a eu vie plus laborieuse. — L’idée, je le répète, est neuve, hardie et profonde, et elle se présente si naturellement à la pensée que je m’étonne qu’aucun écrivain ne s’en soit encore emparé. Philosophiquement, elle est vraie : l’enfer n’est-il pas en effet le séjour de toute la partie anarchique de l’humanité ? Comment l’ordre y régnerait-il lorsqu’il n’est composé que d’habitans dont la révolte avouée ou secrète contre les lois morales a été l’unique ambition : conspirateurs contre la vérité, affiliés aux sociétés secrètes du vice et de la corruption, rebelles au bien et à l’ordre moral ? L’enfer semblerait devoir combler tous leurs souhaits, puisqu’ils ont obtenu la forme de gouvernement qu’ils convoitaient pour leurs âmes ; mais le châtiment qui pèse sur eux est encore une puissance morale ; ils le sentent, et leurs anciens instincts se réveillent en eux et y allument leurs vieilles passions anarchiques. Littérairement, cette idée est très féconde et pourrait donner lieu, selon la nature du génie de l’écrivain, à des scènes du comique le plus bouffon ou à des tableaux d’une horreur lugubre à la façon de Milton. Un seul écrivain moderne, Chateaubriand, a entrevu vaguement le parti qu’on pouvait en tirer. Plein des souvenirs de la révolution et des scènes tumultueuses de la convention, il a esquissé dans quelques pages des Martyrs la description d’une révolte de damnés qui se précipitent dans la salle où Satan tient son conseil comme les sans-culottes dans la convention au 31 mai ou au 1er prairial. La scène est bizarre et assez belle ; mais l’idée que nous signalons a été à peine effleurée, et elle reste entièrement vierge pour le rêveur qui saura s’en emparer.

Il y a des détails ingénieux dans les descriptions qu’Elis Wyn trace de l’enfer : par exemple ce marais, espèce de Léthé boueux où les démons plongent les âmes avant de les jeter dans le lieu de perdition, afin de les nettoyer et de les purifier de tous les atomes de bien qui auraient pu rester adhérens à leurs substances ; mais en général ces peintures brillent moins par leur nouveauté que par leur véhémence, qui est incroyable. Je recommanderais volontiers la lecture du Barde endormi à ceux qui doutent de la persistance des instincts de race et qui croient que l’on prononce de vains mots lorsqu’on parle de l’esprit de telle ou telle province, ou même de l’esprit de telle ou telle localité. Pour peu qu’il soit familier avec le caractère celtique, le lecteur retrouvera sans trop de peine dans ce livre, sous le masque anglican et sectaire qui les recouvre, tous les traits de ce caractère, principalement cette véhémence fébrile et cette violence quasi féminine, ce lyrisme tout moral, si moral qu’il en est incolore et presque abstrait, cette indigence de fleurs et d’images qui distinguent les vieux poèmes bardiques des Bretons-Gallois. Les formes sont changées, la substance est la même, et le ministre gallois du XVIIIe siècle flagelle les damnés avec la même rage fébrile qui pousse le barde du Ve siècle à piétiner les cadavres de ses ennemis. L’invective est son triomphe, comme elle est aussi celui du barde. Il aime à menacer, à maudire, et rien n’apaise son âme lorsqu’une fois elle est mise en mouvement, si ce n’est l’épuisement de sa propre colère. Lorsqu’il s’arrête, c’est faute de souffle, non de bonne volonté. Un seul exemple suffira. Voici le premier aspect que l’enfer découvre à ses regards lorsqu’il a franchi la rivière où les âmes damnées sont purifiées de leurs dernières parcelles de bien :


« Quelques-uns des damnés se seraient volontiers cachés au fond de la rivière, et auraient volontiers consenti à y demeurer toute l’éternité dans l’état d’étouffement, par crainte de trouver un lit pire que celui-là ; mais je vis alors se vérifier le proverbe qui dit : « Celui-là que le diable poursuit doit nécessairement courir, » car, ayant les diables à leurs trousses, les damnés étaient obligé d’aller de l’avant sur le rivage vers leur éternelle damnation. Alors, dès le premier regard, je vis plus de souffrances et plus de tourmens que le cœur de l’homme n’en peut imaginer, et sa langue en rapporter, des tourmens dont un seul suffirait pour faire hérisser les cheveux, pour glacer le sang, dissoudre la chair, et enfin faire évanouir l’âme elle-même. Qu’est-ce qu’être empalé ou scié vivant, qu’est-ce qu’avoir la chair arrachée morceau à morceau par des pinces de fer, ou être brillé lentement avec des chandelles, à la manière des grillades, ou avoir la tête écrasée dans une presse à vis, en comparaison d’un seul des tourmens que je vis ? Un pur divertissement ! L’on entendait une symphonie composée de plus de cent mille hurlemens, grognemens profonds, rauques soupirs, à laquelle répondaient plus loin de tumultueux gémissemens et d’horribles clameurs, et l’aboiement d’un chien est une musique douce et délicieuse comparé à ces bruits. Lorsque nous nous fûmes éloignés un peu plus du rivage maudit, j’aperçus à la propre lumière qui les environnait des hommes et des femmes en quantité innombrable, et des multitudes de diables sans repos employaient incessamment toutes leurs forces pour les faire souffrir. Oui, ils étaient là pêle-mêle, les diables et les damnés, les diables rugissant sous la douleur de leurs propres tourmens et faisant rugir les damnés par les souffrances qu’ils leur infligeaient. Je fis plus particulièrement attention au coin qui était le plus près de moi. Là je vis les diables avec des fourches qui lançaient les damnés en l’air de manière qu’ils retombassent à plat, sur des flèches empoisonnées ou des piques barbelées, et qu’ils s’y déchirassent les entrailles. Puis les misérables rampaient comme des vers mutilés les uns sur les autres, et s’avançaient ainsi vers le sommet d’un des rochers brûlans pour s’y faire rôtir comme de la chair de mouton ; ensuite ils étaient retirés du feu et déposés sur le sommet d’une montagne couverte de glaces et de neiges éternelles, où ou leur permettait de se rafraîchir en gelant pendant quelque temps ; de là ils étaient précipités dans un étang infect de soufre bouillant, où ils étaient roulés dans le liquide brûlant et suffoqués par son horrible vapeur. De l’étang de soufre ils étaient conduits au marais de l’enfer, afin d’y embrasser des reptiles mille fois pires que les serpens et les vipères, et d’y être embrassés par eux, et après qu’on leur avait permis une heure de récréation avec ces créatures, les diables saisissaient des paquets de verges de fer rougies à blanc dans la fournaise, et les fouettaient jusqu’à ce que les hurlemens que leur arrachaient leurs horribles souffrances eussent rempli le vaste séjour des ténèbres, et lorsque les diables pensaient que la flagellation avait duré assez long temps, ils prenaient des fers rouges, et ils cicatrisaient leurs blessures saignantes. »


Cette verve furieuse se soutient pendant quarante pages avec un sérieux imperturbable. Elis Wyn ne plaisante pas, et si parfois ses tableaux provoquent le rire, ce n’est point parce que l’auteur a cherché à être bouffon et y a réussi, c’est par la même raison qui rend comiques les emportemens d’un homme en colère aux yeux de celui qui garde son sang-froid. Le ministre gallois pouvait sans scrupule dérober le titre de son livre aux vieux poètes de son pays ; il est bien leur descendant légitime, et le vieux barde Taliesin a vraiment tort de lui chercher querelle lorsqu’il le rencontre dans les états de la Mort. L’air de famille s’est conservé à travers la distance de douze siècles. Le vieux génie celtique est resté reconnaissante, mais on peut dire qu’il n’est reconnaissable que pour le lecteur qui sait découvrir l’âme sous le corps et séparer la substance de la forme. En effet, ce dernier monument de la littérature galloise, celtique encore par certains traits qui révèlent l’origine et qui trahissent la force du sang, est tout anglais par les idées, les sentimens et les haines. Il marque bien l’assimilation morale définitive de l’esprit gallois à l’esprit anglais ; il enterre, selon le rite anglican de la haute église, cette vieille littérature bardique et chevaleresque qui s’était continuée presque sans interruption jusqu’à la fin du XVIIe siècle. Une ou deux voix de poètes s’élèveront encore, mais c’en est fait pour jamais de la vieille originalité, galloise. Et cependant, si la nation a abdiqué, l’instinct de race résiste du fond des obscurités de la chair et du sang où il se cache. Le Gallois s’est fait Anglais, mais à son insu il est resté Gallois, car c’est avec la violence et la véhémence propres au génie de sa race qu’il exprime les idées et les passions anglaises.

Les érudits en matière de littérature celtique devront remercier M. Borrow d’avoir exhumé et mis au jour cet écrit trop ignoré. Cette traduction leur fera délirer vivement la publication des deux ouvrages que M. Borrow promet depuis si longtemps sur la littérature celtique : les Bardes, les Chefs et les Rois celtes, et les Landes galloises, livres que personne mieux que lui n’est à même de faire. Quant à nous, qui ne pouvons lui adresser que les félicitations du dilettante et de l’amateur, nous le remercions de nous avoir fourni l’occasion de lire un écrit qui est une véritable curiosité littéraire et historique. Le Barde endormi est en effet surtout une curiosité historique et littéraire, car c’est un de ces livres qui, malgré l’incontestable talent de l’auteur, n’ont pas le pouvoir de vous emporter avec eux hors du temps où ils sont nés, mais qui possèdent au contraire le privilège singulier d’y ramener obstinément votre imagination. C’est en vain qu’avec de tels livres vous voudriez respirer dans l’atmosphère de la grande humanité ; ils vous refusent toute autre société que celle de la secte pour laquelle ils ont été écrits, ou des générations depuis longtemps éteintes dont ils firent les délices. Plus leur force littéraire est grande, plus violemment ils vous ramènent à ce cercle étroit où ils furent engendrés. Le livre d’Elis Wyn est un livre protestant ; mais on peut dire qu’il est protestant non-seulement au point de vue religieux, mais au point de vue le plus philosophique. Il est anti-catholique dans tous les sens, non-seulement parce qu’il est violemment hostile à l’église de Rome, mais parce qu’il ne fournit à l’âme de celui qui le lit aucun moyen de participer à cette vaste communion de l’humanité à laquelle vous convie toute œuvre, quelle qu’elle soit, dès que l’écrivain, fût-il le plus fanatique des sectaires, est doué d’une parcelle de génie. John Bunyan était aussi un sectaire, et un sectaire fanatique à un point où ne le fut jamais l’honnête Elis Wyn, et cependant le chrétien le plus hostile à son église, pour peu qu’il ait le sentiment vrai de la religion, lira toujours le Pilgrim’s progress avec édification, et le philosophe le moins chrétien, pour peu qu’il ait cherché la vérité avec amour, y reconnaîtra ses doutes, ses désespoirs et ses tressaillemens de joie. Merveilleux privilège du génie, qui ne peut jamais réussir à être aussi exclusif, aussi étroit, aussi intolérant qu’il le voudrait ! John Bunyan, le pauvre sectaire anabaptiste, vous aborde dans son costume de tête-ronde et sa bible à la main, et vous engage à le suivre, croyant qu’il va vous mener dans un conventicule de dissidens ; mais il se trompe et vous trompe, et il vous conduit à son insu dans cette région heureuse et bénie où aiment à respirer les âmes éprises du vrai et du bien moral. Voilà la puissance qui manque au livre d’Elis Wyn ; écrit avec un talent vrai et une singulière puissance descriptive, il n’est cependant qu’un livré de secte. Pour être autre chose, il lui a manqué ce que possèdent les œuvres d’autres sectaires, un atome de génie.


Émile Montegut.
  1. Voyez notamment la Revue du 1er août 1841, du 15 mars 1851 et du 1er septembre 1857.