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publié sous la direction de M.
Les Poëtes françaisGide, librairieTome deuxième : deuxième période : de Ronsard à Boileau (p. 479-492).
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VOITURE


1598 — 1648



Peut-on oser le dire en ce temps, où une doctrine barbare, éprise du fait et de la lettre, confond le réel avec la vérité même ? il y a non-seulement des actions, mais des existences d’homme tout entières qui ne sont pas vraies, car les événements n’y répondent pas à la qualité de l’âme qui les a engendrés. Si je demande à Tallemant des Réaux quel fut cet amant passionné et content de mourir qui voulut finir ses jours en l’amour d’Uranie, il me montre un poëte de cour fin, délicat, dameret, spirituel jusqu’au galimatias, flatteur jusqu’à la courtisanerie, se donnant lui-même comme innocent et niais pour avoir le droit de vivre comme un chat favori au coin du feu de l’hôtel de Rambouillet, poussant la familiarité jusqu’à ôter ses galoches en présence de madame la Princesse, et contant fleurette à mademoiselle de Kerveno, âgée de douze ans. Je retrouve bien dans cette agréable historiette le Yoituro fils de marchand de vin, réengendré par M. de Chaudebonne, l’amant de la désolée et folle madame Saintôt, le poursuivant de madame Desloges, le plaisant de cour qui trouve joli de faire grimper des ours sur le paravent de son illustre protectrice ; j’y vois l’ami jaloux et taquin de la Lyonne, l’adversaire héroï-comique du président des Hameaux et de Chavaroche, et enfin le ridicule Yitturius loué avec une emphase grotesque dans la Pompe funèbre de Sarrasin. Les témoignages contemporains, les lettres même où l’ami de M. d’Avaux a émietté son esprit de chaque jour, attestent la véracité de Tallemant des Réaux et la ressemblance du portrait ; et cependant, en dépit de toute prévention contraire, dès que j’ouvre le livre des poésies, j’y trouve, le dirai-je ? en dépit des poésies elles-mêmes, un autre Voiture plus sérieux, plus convaincu, plus grand, plus poëte, plus vrai en un mot, que le Voiture de la réalité et de l’anecdote.

Certes, j’irais trop loin en prétendant que ce rimeur de ruelles, sans cesse occupé de chansonnettes, de balivernes et de jeux de société, ait joué le rôle d’un Brutus et d’un Lorenzaccio de la poésie, et cependant, en dépit de la chanson des Landriry et de la chanson des Lanturlu, quoiqu’il y ait d’un peu triste à relire aujourd’hui les Étrennes de quatre animaux envoyées par une dame à monsieur Esprit, ou la Plainte des consonnes qui n’ont pas l’honneur d’entrer au nom de Neuf-Germain, ne sentez-vous pas courir à travers ces billevesées le vent lointain de la tempèle lyrique ?

Sans invoquer ici le tour excellemment français des lettres, modèles d’atticisme et de grâce mondaine où s’est révélée, une fois au moins, après la reprise de Corbie, l’àme d’un historien et d’un politique, je n’ai besoin que de relire les vers enjoués et galants de Voiture pour être certain qu’il y eut en lui un philosophe qui se cachait ou qui s’ignora lui-même.

A-t-il réellement cru n’être en effet que ce railleur à l’eau de rose, né pour écrire les stances à la louange du sotdier d’une dame, ou celles sur une dame dont la jupe fut retroussée en versant dans un carrosse , à la campagne ? Ou bien, a-t-il à dessein fardé son esprit, guindé sa muse et abrité derrière un personnage bouffon le poëte qui chantait en lui ? Pour moi, j’incline a admettre ce déguisement auquel de plus grands que Voiture se sont tant de fois résignés, afm qu’on leur pardonnât l’inspiration et le génie. Apollon est toujours ici-bas exilé chez Adniète ; et s’il trahit sa noble origine, c’est seulement lorsqu’un rayon de soleil vient s’embraser à l’or de sa chevelure. Or, cet éclair de jour et de flamme qui signale le dieu, vingt fois, je l’aperçois chez Voiture au moment même où il semble le plus décidément courbé vers la terre. Lorsqu’il s’écrie en commençant quelque sonnet d’amour :

Des portes du malin l’amante de Cépliale,

Ou bien :

Sous un habit de fleurs, la Nymphe que j’adore.

Rien qu’au mouvement, à l’allure héroïque de ce grand vers, je reconnais le poëte lyrique, réduit à se dérober sous le travestissement d’un inventeur de madrigaux et d’un diseur de riens. Chose étrange ! à force de raffiner et d’outrer l’élégance, il arrive à la pompe, tandis que tant d’autres, en employant les mêmes moyens, tomberaient, dans un fatras inintelligible et ridicule. Il n’a peut-être rêvé qu’un Olympe de comédie et de ballet, et parfois ses vers laissent entrevoir un radieux Olympe de poésie et de peinture où véritablement apparaissent, comme des nymphes célestes, vôtues d’écharpes envolées, de satins à la Coypel ondoyant et bouffant dans l’azur, les Aubry, les Clermont, les d’Aigremont, les Maugis, la divine Montmorency, et celle dont il a pu dire en mariant dans un parfait accord la musette et le luth d’ivoire

L’on jugerait par la blancheur
De Bourbon, et par sa fraîcheur,
Landrirette ;
Qu’elle a pris naissance des lys,
Landriry.

Un artiste de notre temps, connu par son excessif amour-propre, aussi bien que par un talent rempli de jeunesse et de grâce, disait un jour à un critique de ses amis : « Si je vis familièrement avec vous, ce n’est pas que je tienne à vos conseils ; les conseils n’ont jamais servi à rien ni à personne, mais vous êtes l’homme de ce temps qui sait le mieux manier l’éloge, et rien n’est plus agréable que de s’entendre louer habilement. » A ce compte, comment nous étonner que l’amitié de Voiture ait été mise à si haut prix dans le plus délicat des mondes ? N’était-il pas parent de cette héroïne des contes de fées qui n’ouvre pas la bouche sans répandre autour d’elle les rubis et les perles ? « Et si les Phrygiens disent vrai lorsqu’ils assurent que tout ce que Midas touchait devenait or, il est encore plus vrai de dire que tout ce qui passait dans l’esprit de Callicrate devenait diamant, étant certain que du sujet le plus stérile, le plus bas et le moins galant, il en tirait quelque chose de brillant et d’agréable. » Ainsi parle mademoiselle de Scudéry dans son Grand Cyrus, et ces quelques lignes caractérisent admirablement le côté le plus visible du talent de Voiture. Il semble que ce beau mot louanges, l’un des plus riches et des plus nobles de la langue française, ait été inventé exprès pour lui ; il est, par excellence, le poète des louanges, soit qu’il s’élève au badinage héroïque, comme dans l’admirable Épitre à Monsieur h Prince sur son retour d’Allemagne, soit qu’il murmure avec une emphase mythalogique très-séante en un pareil sujet :

Jamais l’œil du soleil
Ne vit rien de pareil,
Ni si plein de délice,
Rien si digne d’amour,
Si ce ne fut le jour
Que naquit Arthenice.

Nul n’a su, si bien que Voiture, amalgamer l’or, la pourpre, l’azur, les pierreries, ces lieux communs de la comparaison poétique, et en faire un ragoût qui n’a rien de vulgaire ? Nul ne réussit, coihme lui, à humilier les astres et les soleils devant les divinités de son empire poétique, et il a sa place parmi ces immortels qui lui doivent une partie de leur immortalité. En ne songeant qu’à vivre dans le présent, M. Sainte-Beuve l’a noté avec éloquence, « il a su enchâsser son nom dans un moment brillant de la société française et dans cette guirlande des noms de madame de Longueville , de madame de Rambouillet et de madame de Sablé, et, par cette lettre sur Corbic, il a scellé une de ses pages dans le marbre même de la statue du grand Armand. »

Voiture appartient de cœur à la tradition de Marot ; il le prouve par plus d’un trait spirituel et naïf, comme ce charmant début de chanson :

Les demoiselles de ce temps
Ont depuis peu beaucoup d’amants…

Il a pris au grand siècle, c’est le XVI que je veux dire, l’ode, le sonnet, la ballade, ces formes excellentes si souvent condamnées à mourir, et si vivantes encore, Dieu merci. Mais surtout il a été le roi et le maître du rondeau. En ce petit poëme si vif, si léger, si rapide et sémillant d’allure, si net en même temps, et si incisif, personne n’a surpassé ni égalé Voiture. Là est son triomphe absolu ; il a su amener et rattacher le triple refrain avec un art indicible. Un buveur d’eau, Ma foi, Le soleil, Pour vos beaux yeux, Un petit, Dans la prison, En bon français, sont des modèles qu’il faut relire et étudier encore si l’on veut ressusciter le rondeau, ce joli poëme né gaulois qui vaudra peut-être le sonnet, le jour où il aura trouvé son Pétrarque ?

On sait quelle fut la gloire du sonnet d’Uranie, et comment, avec celui de Job, il passionna et partagea les beaux esprits du temps. Dans l’intérêt même de la renommée de nos poètes, il ne faut pas trop insister sur ces bonnes fortunes d’un jour qui volontiers repousseraient dans l’ombre le reste de leur œuvre. Je ne veux pas voir dans Voiture l’auteur du sonnet d’Uranie ; pas plus que je ne veux voir dans Ronsard, toute proportion gardée, le poëte de l’odelette Mignonne, allons voir sila rose. Une telle complaisance laisse trop diminuées les gloires éclatantes, elle ne laisserait rien ou presque rien aux célébrités plus modestes.

Voiture fut-il un bon versificateur ? Oui, et pourtant ses meilleures pièces sont déparées par des irrégularités, des négligences et des faiblesses de rime impardonnables. Mais il a l’ampleur, cette qualité qui grandit toutes les autres et sans laquelle toutes les autres ne sont rien ; il a le don naturel et inné du vers, cette faculté rhythmique et harmonieuse que rien ne peut nous donner si elle n’est pas en nous ; et c’est pourquoi je m’explique mal comment son nom a pu être rapproché de celui de Voltaire.

J’aurais beaucoup à ajouter sur Voiture ; mais j’aime mieux, en finissant, recopier pour le lecteur un sonnet exquis de M. UlricGuttinguer, qui lui en dira plus long que mes paroles. Ces vers, dès longtemps célèbres, ne pouvaient pas manquer à cette anthologie ; mais leur auteur nous pardonnera de les placer ici, car ils sont devenus inséparables du livre qui les a inspirés.

A UNE DAME
EN RENVOYANT LES ŒUVRES DE VOITURE

Voici votre Voiture et son galant Permesse ;
Quoique guindé parfois, il est noble toujours ;
On voit tant de mauvais naturel de nos jours,
Que ce brillant monté m’a plu, je le confesse.

On voit (c’est un beau tort) que le commun le blesse,
Et qu’il veut une langue à part pour ses amours ;
Qu’il croit les honorer par d’étranges discours :
C’est là de ces défauts où le cœur s’intéresse.

C’était le vrai pour lui que ce faux tant blâmé ;
Je sens que volontiers, femme, je l’eusse aimé.
Il a d’ailleurs des vers pleins d’un tendre génie.

Tel celui-ci, charmant , qui jaillit de son cœur :
« Il faut finir ses jours en l’amour d’Uranie. »
Saurez-vous, comme moi, comprendre sa douceur ?

Théodore de Banville.

Pinchesne, le neveu de Voiture réunit ses œuvres en 3 volumes in-12, 1649-1658. Elles ont été plusieurs fois réimprimées. M. Ubicini a donné une dernière édition plus complète en 1855. (Collection Janet.)

On lira utilement sur Voiture le Ménagiana (passim) ; Baillet (Jugements des savants) ; Sainte-Beuve (Causeries du lundi, XIIe volume) ; Victor Cousin (Études sur la société du XVIIe siècle) ; Demogeot (Tableau de la littérature française au XVIIe siècle, avant Corneille) ; Hallam (Histoire de la littérature de l’Europe, tome III) ; Charles Labitte (Revue de Paris, 1835.)

ÉPITRE A MONSIEUR LE PRINCE
SUR SON RETOUR D'ALLEMAGNE, L’AN 1645


Soyez, Seigneur, bien revenu
De tous vos combats d’Allemagne,
Et du mal qui vous a tenu
Sur la fin de cette campagne,
Et qui fit penser à l’Espagne
Qu’enfin, le ciel, pour son secours,
Était prêt de borner vos jours
Et cette valeur accomplie
Dont elle redoute le cours.
Mais, dites-nous, je vous supplie :

La mort, qui, dans le champ de Mars,
Parmi les cris et les alarmes,
Les feux, les glaives, et les dards.
Le bruit et la fureur des armes,
Vous parut avoir quelques charmes,
Et vous sembla belle autrefois,
A cheval, et sous le harnois ;
N’a-t-elle pas une autre mine,
Lorsqu’à pas lents elle chemine
Vers un malade qui languit ?
Et semble-t-elle pas bien loide,
Quand elle vient, tremblante et froide,
Prendre un homme dedans son lit ?

Lorsque l’on se voit assaillir
Par un secret venin qui tue.
Et que l’on se sent défaillir
Les forces, l’esprit, et la vue ;
Quand on voit que les médecins
Se trompent dans tous leurs desseins,

Et qu’avec un visage blême,
On oit quelqu’un qui dit tout bas :
Mourra-t-il ? ne mourra-t-il pas ?
Ira-t-il jusqu’au quatorzième ?
Monseigneur, en ce triste état,
Confessez que le cœur vous bat,
Comme il fait à tant que nous sommes ;
Et que vous autres, demi-dieux,
Quand la mort ferme ainsi vos yeux,
Avez peur comme d’autres hommes.

Tout cet appareil des mourants,
Un confesseur qui nous exhorte,
Un ami qui se déconforte,
Des valets tristes et pleurants,
Nous font voir la mort plus horrible.
Et crois qu’elle était moins terrible
Et marchait avec moins d’effroi,
Quand vous la vîtes aux montagnes
De Fribourg, et dans les campagnes
Ou de Nordlingue, ou de Rocroi.

Vous semblait-il pas bien injuste,
Que, sous l’ombrage des lauriers
Qui mettent votre front auguste
Sur celui de tant de guerriers,
Sous cette feuille verdoyante
Que l’ire du ciel foudroyante
Respecte et n’oserait toucher,
La fièvre chagrine et peureuse,
Triste, défaite et langoureuse.
Eût le cœur de vous approcher,
Qu’elle arrêtât votre courage,
Qu’elle changeât votre visage,
Qu’elle fît trembler vos genoux ?
Ce que Rellone détruisante,

Dans le fer, les feux et les coups,
Ni Mars au fort de son courroux ,
Ni la mort tant de fois présente,
N’avaient jamais pu dessus vous.

Voyant qu’un trépas ennuyeux
Vous allait mener en ces lieux
Que nous appelions l’onde noire,
Autrement manoir Stygieux,
Vous consoliez-vous sur la gloire
De vivre longtemps dans l’histoire ?
Ou sur cette immortalité,
Que nous avons, malgré les âges,
La Sucie et moi, projeté
De vous donner dans nos ouvrages ?

De vos faits il eût fait un livre
Bien plus durable que le cuivre ;
Et moi, si j’ose m’en vanter.
Je mérite assez de le suivre ;
Mais nous eussions eu beau chanter,
Avant que vous faire revivre.
Les neuf filles de Jupiter,
Qui savent tant d’autres merveilles,
Avecque leurs voix nonpareilles
N’ont pas l’art de ressusciter.
La mort ne les peut écouter,
Car la cruelle est sans oreilles.
Dès le vieux temps qu’Orphée harpa
Si doucement qu’il l’attrapa,
Et qu’il lui fit rendre Eurydice,
Le noir Pluton les lui coupa,
Et les conduits en étoupa.

« Ce fut une grande injustice. »
Depuis on a beau la prier,
Beau se plaindre, hurler, et crier,

Blâmer la rigueur de ses armes,
Tout ce bruit n’est point entendu.
Pour nos plaintes et pour nos larmes,
Pour nos cris et pour nos vacarmes,
On ne voit rien qu’elle ait rendu.

Nous autres faiseurs de chansons,
De Phébus sacrés nourrissons,
« Peu prisés au siècle où nous sommes, »
Saurions bien mieux vendre nos sons,
S’ils faisaient revivre les hommes
Comme ils font revivre les noms.
Nous eussions appris votre gloire
A toute la postérité,
Et consacré votre mémoire
Au temple de l’éternité.
Mais de nos œuvres magnifiques,
De nos airs et de nos cantiques.
Seigneur, vous n’eussiez rien ouï,
L’air et le ciel, la terre et l’onde,
Et tout ce qui se fait au monde
Était pour vous évanoui.

Commencez doncques à songer
Qu’il importe d’être et de vivre,
Pensez mieux à vous ménager ;
Quel charme a pour vous le danger.
Que vous aimiez tant à le suivre ?
Si vous aviez dans les combats
D’Amadis l’armure enchantée,
Comme vous en avez le bras
Et la vaillance tant vantée ;
De votre ardeur précipitée ,
Seigneur, je ne me plaindrais pas.
Mais en nos siècles où les charmes
Ne font pas de pareilles armes.

Qu’on voit que le plus noble sang,
Fût-il d’Hector ou d’Alexandre,
Est aussi facile à répandre
Que l’est celui du plus bas rang ;
Que, d’une force sans seconde,
La mort sait ses traits élancer,
Et qu’un peu de plomb peut casser
La plus belle tête du monde ;
Qui l’a bonne y doit regarder.
Mais une telle que la vôtre
Ne se doit jamais hasarder :
Pour votre bien et pour le nôtre,
Seigneur, il vous la faut garder.

C’est injustement que la vie
Fait le plus petit de vos soins ;
Dès qu’elle vous sera ravie,
Vous en vaudrez de moitié moins.
Soit roi, soit prince, ou conquérant,
On déchet bien fort en mourant ;
Ce respect, cette déférence.
Cette foule qui suit vos pas,
Toute cette vaine apparence
Au tombeau ne vous suivront pas.
Quoi que votre esprit se propose,
Quand votre course sera close,
On vous abandonnera fort,
Et, seigneur, c’est fort peu de chose
Qu’un demi-dieu, quand il est mort.

Du moment que la fière Parque
Nous a fait entrer dans la barque
Où l’on ne reçoit point les corps.
Et la gloire et la renommée
Ne sont que songes et fumée,
Et ne vont point jusques aux morts.

Au delà des bords du Cocyte
Il n’est plus parlé de mérite,
Ni de vaillance, ni de sang :
L’ombre d’Achille ou de Thersite,
La plus grande et la plus petite,
Vont toutes en un même rang.

..............

L’âge, qui toute chose efface,
Confond les titres et les noms,
Et ne laisse que quelque trace
De tous ces inutiles sons
Pour qui si fort nous nous pressons ;
Les Achilles et les Thésées,
Là-bas, sous les tristes lauriers
Qui parent les Champs Élysées,
Ne sont ni plus grands ni plus fiers,
Ni leurs ombres plus courtisées,
Par toutes ces odes prisées,
Où l’on chante leurs faits guerriers.
 
Mais je sens que Phébus m’emporte
Plus loin que je n’avais pensé,
Et me prête une voix plus forte
Que celle dont j’ai commencé ;
Mon chant s’est bien fort avancé.
Prince, que l’Univers admire,
Il est temps que je me retire ;
Des sons si hauts et si hardis
Sont mal accordants à la lyre.
Je m’arrête donc, et vous dis :

Aimez, Seigneur, aimez à vivre,
Et faites que de vos beaux jours
Le long et le fortuné cours
De toutes craintes nous délivre :
Conservez-vous pour l’Univers.

Parmi tant de périls divers,
De vos faits allongez l’histoire ;
Et, voyant qu’un destin puissant
Doit à votre bras agissant.
Tous les étés, une victoire.
Pour la France et pour votre gloire,
Tâchez d’en vivre jusqu’à cent.




RONDEAUX


Ma foi, c’est fait de moi, car Isabeau
M’a conjuré de lui faire un rondeau.
Cela me met en une peine extrême.
Quoi ! treize vers, huit en eau, cinq en ême
Je lui ferais aussitôt un bateau.

En voilà cinq pourtant en un monceau.
Faisons-en huit en invoquant Brodeau,
Et puis mettons, par quelque stratagème :
Ma foi, c’est fait.

Si je pouvais encor de mon cerveau
Tirer cinq vers, l’ouvrage serait beau ;
Mais cependant je suis dedans l’onzième,
Et ci je crois que je fais le douzième ;
En voilà treize ajustés au niveau.
Ma foi, c’est fait.




En bon français politique et dévot,
Vous discourez plus grave qu’un magot ;
Votre chagrin de tout se formalise,
Et l’on dirait que la France et l’Église

Tournent sur vous comme sur leur pivot.
A tout propos, vous faites le bigot,
Pleurant nos maux avecque maint sanglot,
Et votre cœur espagnol se déguise
En bon français.

Laissez l’État et n’en dites plus mot,
Il est pourvu d’un très-bon matelot ;
Car, s’il vous faut parler avec franchise,
Quoique sur tout votre esprit subtilise,
On vous connaît, et vous n’êtes qu’un sot
En bon français.



SONNETS

Il faut finir mes jours en l’amour d’Uranie ;
L’absence ni le temps ne m’en sauraient guérir,
Et je ne vois plus rien qui me pût secourir,
Ni qui pût rappeler ma liberté bannie.

Dès longtemps je connais sa rigueur infinie ;
Mais, pensant aux beautés pour qui je dois périr,
Je bénis mon martyre, et, content de mourir,
Je n’ose murmurer contre sa tyrannie.

Quelquefois ma raison, par de faibles discours,
M’invite à la révolte et me promet secours ;
Mais, lorsqu’à mon besoin je veux me servir d’elle,

Après beaucoup de peine et d’efforts impuissans.
Elle dit qu’Uranie est seule aimable et belle,
Et m’y rengage plus que ne font tous mes sens.





Des portes du matin l’amante de Céphale
Ses roses épandait dans le milieu des airs,
Et jetait sur les cieux nouvellements ouverts
Ces traits d’or et d’azur qu’en naissant elle étale ;

Quand la nymphe divine, à mon repos fatale,
Apparut, et brilla de tant d’attraits divers

Qu’il semblait qu’elle seule éclairait l’univers,
Et remplissait de feux la rive orientale.
Le soleil, se hâtant pour la gloire des cieux,
Vint opposer sa flamme à l’éclat de ses yeux,
Et prit tous les rayons dont l’Olympe se dore.
L’onde, la terre, et l’air s’allumaient alentou,
Mais auprès de Philis on le prit pour l’aurore,
Et l’on crut que Philis était l’astre du jour.


IMPROMPTU
La reine Anne d’Autriche, rencontrant Voiture dans les jardins de Rueil, lui demanda à quoi il pensait ; le poëte lui répondit par les verssuivauts :


Je pensais que la destinée,
Après tant d’injustes malheurs ;
Vous a justement couronnée
De gloire, d’éclat et d’honneurs ;

Mais que vous étiez plus heureuse
Lorsque vous étiez autrefois…
Je ne veux pas dire amoureuse,
La rime le veut toutefois.

Je pensais (nous autres poètes
Nous pensons extravagamment)
Ce que, dans l’humeur où vous êtes,
Vous feriez, si, dans ce moment,

Vous avisiez dans cette place
Venir le duc de Buckinghan,
Et lequel serait en disgrâce
Du duc ou du père Vincent.