Cousine Phillis/19


XIX


Pendant toutes ces journées, — du 5 au 17 juillet, — il faut bien que j’aie perdu de vue les wedding cards dont Holdsworth m’avait annoncé l’envoi. Cette circonstance, — en elle-même insignifiante, une fois que Phillis savait à quoi s’en tenir sur le mariage même, — s’était sans doute effacée de ma mémoire. Le fait est qu’elle me prit absolument à court, une dizaine de jours après l’incident dont il vient d’être question.

Le ministre venait de rentrer, et comme la chaleur était extrême, il avait déposé son habit sur le dos d’une chaise.

« À propos, s’écria-t-il, j’ai trouvé à la poste une lettre qu’ils avaient gardée, ne voulant pas la confier au vieux Zekiel. »

Zekiel, ceci soit dit en passant, était un facteur comme on en voyait encore avant la réforme postale ; ses poches lui servaient de sac, et jamais il ne s’inquiétait du sort de ses dépêches, pour peu qu’il rencontrât une bonne âme disposée à se charger de les remettre à destination.

« Voyez, Phillis, et donnez-moi cette lettre ! Nous allons avoir des nouvelles de Holdsworth… J’ai voulu vous en garder la primeur et rompre le cachet en famille… »

Ici mon cœur sembla s’arrêter, et, n’osant lever les yeux, je restai penché sur mon assiette. Qu’allait-il arriver ? quelle contenance garderait Phillis ?

Après quelques secondes, le ministre reprit la parole.

« Eh bien ! Qu’est-ce que cela signifie ? Deux simples cartes, et pas un mot de plus que son nom ?… Je me trompe, un des billets porte celui de mistress Holdsworth ! Il est donc marié, notre jeune homme ? »

Je ne pus m’empêcher de jeter un coup d’œil du côté de Phillis, et il me parut qu’elle avait, elle aussi, voulu s’assurer de la mine que je faisais. Elle était fort rouge, ses yeux brillaient, mais elle n’avait pas ouvert la bouche. Ses lèvres au contraire, comme vissées l’une à l’autre, semblaient ne pas vouloir laisser échapper le moindre souffle ou le moindre son.

La physionomie de sa mère n’exprimait qu’un intérêt mêlé d’étonnement et de curiosité.

« Aurait-on jamais cru cela ? disait-elle. Voyons un peu (elle se mit à compter sur ses doigts) : octobre, novembre, décembre, janvier, février, mars, avril, mai, juin, juillet… autant vaut dire juillet, puisque nous sommes au 28… dix mois en tout, dont un à rabattre.

— Saviez-vous déjà la nouvelle ? me dit le ministre, qui, surpris de mon silence, venait de se tourner vers moi. Même alors il n’avait aucun soupçon.

— Je… j’avais entendu parler de quelque chose, répondis-je avec embarras. Sa femme est une jeune Canadienne de race française,… une demoiselle Ventadour.

— Lucile Ventadour, reprit Phillis, d’une voix mal assise et d’un ton plus haut qu’à l’ordinaire.

— Alors vous le saviez aussi ? » s’écria le ministre.

Je voulus répondre, mais nous prîmes la parole en même temps, ma cousine et moi.

« J’ai dit à Phillis que, selon toute probabilité…

— Il épouse, continuait-elle, une Française nommée Lucile Ventadour. La famille est nombreuse et réside à Saint-Maurice ; c’est bien cela, Paul, que vous m’avez annoncé. »

J’acquiesçai par un mouvement de tête à l’exactitude de ces renseignements, et Phillis, détournant aussitôt la conversation, se mit à questionner son père sur les personnes qu’il était allé voir à Hornby. Elle s’exprimait avec une volubilité tout à fait en désaccord avec ses habitudes, et cela, je le voyais bien, pour écarter tout contact de la blessure encore à vif. Moins maître de moi, je me bornais à suivre l’impulsion, mais, tout en secondant Phillis, je ne pus m’empêcher de remarquer la surprise et le trouble du digne ministre.

Ah ! langue maudite, légèreté à jamais regrettable, précipitation imprudente, quels remords vous me causiez en ce moment ! Et comme le repas me sembla long ! Et comme je trouvais pénible ce malaise subit, cette contrainte masquée, dans une maison où jusque-là chacun parlait à son gré, se taisait de même, et, parlant ou se taisant, ne gardait jamais aucune arrière-pensée !

En fin de compte, on sortit de table ; mais, au moment de se séparer, personne ne montrait la moindre animation, le moindre intérêt pour les travaux qu’on allait reprendre. Ce fut avec une espèce de soupir que le ministre se mit en route du côté des champs où ses ouvriers l’attendaient, et lorsqu’il passa devant nous, je crus m’apercevoir qu’il essayait de nous dérober l’inquiétude dont sa physionomie portait l’empreinte.

Phillis, dès que son père ne fut plus là, retomba dans sa tristesse, dans sa lassitude habituelle, du moins aussi longtemps qu’elle se crut à l’abri de toute observation ; mais aux premiers mots de sa mère elle retrouva, comme par enchantement, pour une commission quelconque, ses vives et promptes allures.

Resté seul avec la chère tante, je dus me résoudre à l’entendre discourir assez longuement sur le mariage de notre ami. Elle le trouvait imprudent d’épouser une Française… « Jamais cette étrangère ne le soignerait comme l’exigeait sa santé, déjà compromise… » En somme, elle s’engourdit peu à peu sur son ouvrage ; et je pus, sans manquer à cette excellente femme, m’évader à petit bruit vers ces solitudes où j’éprouvais le besoin de me retrouver un moment pour réfléchir, pour m’invectiver tout à mon aise.

C’est ce que je fis, sans beaucoup d’utilité ni de succès, pendant une heure environ passée au bord d’un étang, où machinalement je m’exerçais à faire ricocher tantôt un caillou, tantôt un éclat de bois. Aucun remède au mal que j’avais fait si involontairement ne s’était offert à ma pensée, quand le bruit lointain de la trompe, annonçant aux ouvriers que la journée était accomplie, m’avertit en même temps qu’il était six heures. Il fallait rentrer au logis.

Chemin faisant, l’écho m’apporta par fragments le psaume du soir, et, comme je traversais le champ des frênes, j’aperçus le ministre en conférence avec un homme de la campagne ; la distance m’empêchait de reconnaître ce dernier. Je vis seulement qu’il parlait avec une certaine chaleur, et que le ministre lui répondait par un geste de refus énergique.

Pendant le repas, il se montra peu disposé à parler, abattu, peut-être même un peu irritable. Ma pauvre tante ne comprenait rien à cette manière d’être si extraordinaire chez son mari, et, souffrant d’ailleurs elle-même de l’excessive chaleur, ouvrit à peine la bouche. Phillis, en général si préoccupée de ses parents, n’avait pas l’air de prendre garde à ces fâcheux symptômes, et m’entretenait des sujets les plus indifférents ; mais, ayant à me baisser pour ramasser je ne sais quel ustensile, je vis sous la table ses mains prises l’une dans l’autre et si convulsivement tordues, si fortement étreintes, que sous la pression des doigts la chair avait en quelque sorte blanchi.

Que faire, cependant ? Lui parler, puisqu’elle semblait m’y convier, et m’étonner que les autres ne vissent point, ainsi que je les voyais moi-même, le cercle brun qui entourait ses yeux gris, le contraste de ses lèvres blêmes et de son teint plaqué de rouge !

Peut-être, au fait, n’étaient-ils pas si aveugles que je le supposais. D’après ce qui allait se passer, je dois croire que le ministre du moins avait l’œil ouvert.

« Qu’avez-vous, ministre ? lui demanda sa femme, qui, s’approchant de lui, venait de poser une main sur sa large épaule. D’où vous vient cet air soucieux ? »

Il tressaillit, comme réveillé en sursaut. Phillis baissa la tête et n’osait plus respirer, effrayée de la réponse que nous allions entendre ; mais, après nous avoir regardés l’un et l’autre, le ministre se tourna vers sa femme, dont il prit la main avec un mouvement affectueux qui ne laissait place à aucune crainte.

« J’ai, lui dit-il, des reproches à me faire. Un mouvement de colère, cette après-midi, m’a poussé à renvoyer Timothy Cooper. Il a tué le pommier Ribstone, à l’angle du verger, en entassant au pied de ce malheureux arbre le mortier préparé pour les nouveaux murs de l’étable… Tué raide, l’imbécile…, un arbre tout chargé de fruits !

— Et d’une espèce si rare ! ajouta la tante avec un regret sympathique.

— Que voulez-vous ? cet homme est presque idiot, mais il a femme et enfants. Aussi m’étais-je bien promis de le garder et d’offrir au Seigneur tout le mauvais sang que ce misérable paresseux me ferait faire. Eh bien non, ma patience s’est trouvée en défaut ! Le voilà remercié, n’en parlons plus. »

Là-dessus, il prit la main de sa femme et y posa doucement ses lèvres.

Je ne sais, pourquoi ce court dialogue avait enlevé à Phillis le courage emprunté dont elle venait de faire montre. Elle regardait par la fenêtre la lune qui montait dans le ciel, et je crus m’apercevoir que ses yeux étaient pleins de larmes. En revanche, elle fut sur pied aussitôt que sa mère, souffrante et à bout de force, proposa de s’aller coucher immédiatement après la prière du soir.

Nous prîmes tous congé du ministre, qui, gardant devant lui sa grande Bible ouverte sur la table, nous rendait nos adieux sans y faire, je crois, la moindre attention. Cependant, comme j’allais, le dernier de tous, quitter la salle commune :

« Paul, me dit-il, vous m’obligerez en restant quelques minutes de plus. J’ai à vous parler. »