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Coup d’œil sur les cimetières de Paris

Texte établi par César DalyDucher [etc.] (4p. 147-159).
COUP D’ŒIL SUR LES CIMETIÈRES DE PARIS.


Introduction : Quelques mots sur les coutumes funèbres de l’antiquité et celles des premiers chrétiens. — Des Cimetières de Paris : L’état de ces cimetières au Moyen-Age. — Cimetière du Sud ou du Mont-Parnasse.Cimetière du Nord ou de Montmartre : Dégâts qu’on y commet, son mauvais aménagement. — Cimetière de l’Est ou du Père-Lachaise : Son mauvais aménagement ; les dégâts occasionnés par les eaux et les éboulements des terres ; moyens d’y remédier ; considérations économiques.


Introduction.

Tous les peuples de la terre, anciens ou modernes, civilisés ou sauvages, ont porté aux restes de leurs morts un culte plus ou moins fervent ; mais le caractère de ce culte a varié suivant les pays, les mœurs, la religion et l’état plus ou moins avancé de civilisation. Chaque famille, pour obéir à ce sentiment naturel, voulut honorer et soustraire à la destruction ou à la dispersion la dépouille mortelle des individus qui lui avaient été chers en la déposant dans des lieux consacrés à cet usage funèbre.

Chez les anciens surtout, la privation de sépulture était considérée dans certains cas comme une des peines les plus infamantes ; dans d’autres, comme la plus grande des calamités : abandonner les cadavres des siens eût paru un sacrilège. Avec quel effroyable acharnement les Grecs ne disputèrent-ils pas aux Troyens vainqueurs le corps de Patrocle ? De combien de pleurs le vieux Priam n’arrosa-t-il pas les genoux d’Achille en lui redemandant le corps de son fils ? Plus tard, nous voyons le peuple d’Athènes condamner à la peine de mort plusieurs généraux pour avoir négligé de donner la sépulture à leurs soldats morts sur le champ de bataille. Puis, si nous revenons à une époque plus rapprochée de nous, mais à une civilisation encore peu avancée cependant, combien ne devons-nous pas admirer les plaintes touchantes et la noble résistance de cette peuplade sauvage de l’Amérique du Nord, qui refusait de s’expatrier en s’écriant : « Dirons-nous aux ossements de nos pères de nous suivre dans la terre étrangère ? » Et, de nos jours, ne voit-on pas avec quel zèle, quel courage, les peuplades de l’Algérie prennent à cœur ce soin pieux, et cherchent à enlever leurs morts des champs de bataille, même après la déroute la plus complète et dans la fuite la plus précipitée ?

Chez nous, le respect pour les restes mortels des personnes que nous avons affectionnées pendant leur vie est grand, sans doute, mais il ne nous semble pas survivre assez à l’influence du temps, et les grands frais que nous faisons pour nos sépultures sont souvent plutôt le fruit de l’ostentation que de la religion des souvenirs.

L’usage de construire des sépulcres pour recevoir les restes humains remonte au moins jusqu’au temps d’Abraham ; car, selon la Genèse, chap. xxiii, ce patriarche déposa le corps de Sara dans une caverne double qu’il acheta d’Ephrom Héthéen, ainsi que le champ et les arbres qui l’entouraient, afin qu’Abraham le possédât comme chose qui lui appartenait légitimement. Il fut, plus tard, enseveli lui-même dans ce sépulcre à côté de Sara ; tout porte à croire que cette caverne double devait être une espèce de caveau en maçonnerie, à deux cases, ou taillé de main d’homme dans le roc, pour recevoir les corps de deux chefs de famille. Ce ne pouvait être une caverne naturelle, puisqu’on lit dans le même chapitre que les Héthéens dirent à Abraham : « Enterrez dans nos plus beaux sépulcres la personne qui tout est morte. » Il y avait donc dans ce pays un certain nombre de sépulcres d’une beauté et d’une valeur différentes. Or, il n’est pas probable que la nature ait distribué sur le sol de ces contrées une série de cavernes propres à l’inhumation d’une famille.

Les antiquaires font remontera des temps plus anciens encore la plupart des pyramides de Memphis.

L’usage de réunir les morts d’une cité, d’une bourgade tout entière, dans un lieu de sépulture commune, appartient à la plus haute antiquité, mais il ne fut pas généralement suivi, et chez les anciens, il parait avoir pris plutôt naissance dans les avantages que l’on reconnut à certaines localités pour recevoir ce dépôt sacré, qu’en vertu d’une loi spéciale émanée de l’autorité. On n’était pas, comme chez nous, obligé de faire enterrer ses morts dans un lieu plutôt que dans un autre, pourvu que ce fût extra muros. On ne vous obligeait pas à placer votre sépulture à côté du premier venu.

Bien qu’il existât chez certains peuples des nécropoles, on vit toujours un grand nombre de familles choisir leurs sépultures en dehors de l’enceinte générale.

Les Grecs, les Étrusques, les Romains et d’autres anciens peuples, ainsi que les Égyptiens, faisaient leurs tombes extérieures d’une grande solidité. Les unes étaient d’une construction tellement parfaite sous le double rapport de la matière et de l’exécution, qu’elles semblaient devoir braver à jamais la main des dévastateurs ; les autres, construites en matériaux moins résistants, moins adhérents les uns aux autres, étaient faites toutefois pour fatiguer aussi la patience des destructeurs : tels étaient les tumuli ; mais rien n’égalait surtout l’indestructibilité des tombeaux taillés en relief dans le roc, comme ceux de Persépolis, de Petra et de presque toute l’Asie-Mineure. Les nôtres, au contraire, malgré le faste apparent de quelques-uns d’entre eux sont presque tous d’une construction légère. Sur une infinité de tombeaux, on lit ces mots : Concession à perpétuité. Cependant les monuments qui portent cette pompeuse légende n’ont souvent, pour suivre les siècles dans leur marche rapide vers l’éternité, que des murs de 12 à 15 centimètres d’épaisseur, élevés pour la plupart sur une mauvaise fondation assise elle-même sur un sol rapporté depuis peu d’années. Aussi combien voit-on de ces sépultures, élevées depuis quinze ou vingt ans à peine, tomber en ruines ! Si du moins le dernier cercueil qu’a pu renfermer le caveau était toujours placé à 20 ou 30 centimètres au-dessous du sol et recouvert d’une couche de sable ou de terre, la chute de la construction supérieure ne les mettrait pas à découvert comme cela s’est vu quelquefois. Mais, au contraire, souvent le dernier cercueil se trouve placé tout entier au-dessus du sol environnant et recouvert d’une simple dalle de 4 à 5 centimètres d’épaisseur, posée entre des cloisons en pierres disjointes ; aussi, quand on passe près des tombes de ce genre, est-on saisi de l’odeur pestilentielle qui s’en exhale. La solidité, selon nous, devrait toujours accompagner la magnificence et même la remplacer au besoin ; car que deviendront ces constructions si frêles quand les familles ne seront plus là pour les entretenir ?

Le peu de soin qu’on apporte, surtout à Paris, dans la fermeture de la dernière case d’un caveau sépulcral, est une chose digne de remarque ; cette négligence est-elle le résultat d’une indifférence irréfléchie, ou bien est-ce un hommage rendu tacitement à la civilisation moderne ? Nous ne chercherons pas à résoudre cette question. Les Romains, maîtres de la terre, quoique recueillant avec un respect religieux les cendres de leurs morts, ne paraissent pas, en général, s’être sérieusement occupés de rendre leurs sépultures inviolables. Si la dépouille mortelle du pauvre était obscurément jetée dans les excavations du sestertium ou des arenariœ, les familles riches plaçaient généralement leurs sépultures, plus ou moins somptueuses, en évidence sur les bords des voies publiques, dans le voisinage des cités. Faut-il attribuer cette sécurité aux croyances religieuses de ce peuple conquérant, ou bien à l’assurance que lui donnaient ses armes toujours victorieuses, de voir sa patrie pour jamais à l’abri de toute invasion de Barbares ?

Contentons-nous de donner à nos sépultures une solidité raisonnable, et de mettre nos morts à l’abri des intempéries de l’air et des regards des hommes, en les plaçant au-dessous du sol et en les couvrant convenablement. Il serait insensé de prétendre à une inviolabilité absolue, quand on sait ce que sont devenus les tombeaux de Memphis, de Thèbes, de Petra, de Persépolis, de Rome et de tant d’autres villes fameuses. Quelles tombes, ayant plus de trois ou quatre siècles d’existence, ont pu se dérober à la cupidité des Barbares ou à la curiosité des savants ? Celles-là seules que le hasard a pu cacher non-seulement aux yeux, mais à la pensée même des hommes. L’inexorable fatalité qui se joue si souvent des plus sublimes prévisions humaines n’a-t-elle pas dispersé les cendres des enfants de la terre des Pharaons eux-mêmes ? Les soins minutieux qu’ils mirent à la préparation des restes mortels de leurs parents ou de leurs amis pour les préserver à jamais de l’action dissolvante des éléments, en attendant leur retour à une vie nouvelle, furent précisément la principale cause de leur destruction et de leur dispersion par la main des hommes. C’est en vain qu’ils voulurent garantir ces précieux restes de toute violation en les renfermant dans des constructions cachées ou indestructibles, la main des hommes a su ouvrir ou briser les tombes les plus inextricables et les plus solides, même avant l’usage de la poudre, cette foudre humaine, ce levier sans bornes de la destruction. Et, au jour suprême, les momies des adorateurs d’Osiris, au lieu de surgir innombrables et radieuses du sein des vastes nécropoles ou des orgueilleux tombeaux de la chaîne libyque, se réveilleront sur la terre étrangère, rares, isolées, stupéfaites, au milieu des musées et des cabinets de curiosités de l’Europe.

Aujourd’hui, l’histoire et l’archéologie ont classé par dates, dans leurs archives, tous les monuments funèbres du passé. Là, ils existeront encore lors même qu’ils auront disparu de la surface de la terre. Sans doute il eût été intéressant de décrire et d’interroger tour à tour les sépultures de toutes les nations de l’antiquité et du Moyen-Age ; mais ce sujet fécond eût pu nous entraîner trop loin et prendre une place exorbitante dans les colonnes de la Revue.

L’établissement des cimetières communs, chez les chrétiens, doit son origine aux premières sépultures des martyrs dans les catacombes de Rome. (Chaque fidèle tint à être inhumé près de ces saints personnages[1]. Ces catacombes, qui ne furent d’abord que de simples galeries souterraines, furent creusées au hasard sous la campagne de Rome, pour extraire la pouzzolane, employée de toute antiquité à la confection des mortiers. Elles forment d’immenses et nombreux labyrinthes, connus des anciens sous le nom d’arenariœ.

Ces souterrains, dont une partie était abandonnée depuis longtemps sans doute, n’ont jamais pu offrir une retraite bien sûre pour les premiers chrétiens dans les temps de persécution, comme plusieurs auteurs l’ont prétendu ; mais on y enterra d’abord clandestinement les corps des martyrs ; puis, bientôt, tous les coreligionnaires voulurent aussi y être inhumés, et c’est ainsi que se peuplèrent de tombeaux presque toutes ces vastes excavations.

La pouzzolane étant d’une nature assez ferme, on tailla, dans les parois latérales des galeries et des chambres (cubicula), des trous rectangulaires au-dessus les uns des autres et suffisamment grands pour recevoir les morts. L’ouverture était close ensuite avec des dalles de pierre, de marbre ou de terre cuite, scellées hermétiquement avec du mortier.

À considérer la manière dont les cadavres étaient disposés, sans autre enveloppe solide que les parois de l’excavation et l’opercule en pierre, ou le plus souvent en terre cuite, qui la fermait, on se demande comment les gaz produits par la putréfaction des corps ne se répandaient pas dans ces galeries privées d’air, au point d’en rendre le séjour inabordable et mortel aux vivants. On peut attribuer ce phénomène à la propriété absorbante de la pouzzolane, qui s’emparait des parties humides des corps avant le dégagement des gaz. La fermentation était, du reste, ralentie ou neutralisée par la température peu élevée de ces souterrains ; mais comment n’y a-t-on pas trouvé de momies sèches ?

On donna à quelques-unes de ces chambres une forme régulière et de certaines dimensions, surtout à celles qui étaient destinées à la célébration de l’office divin et des agapes ou repas funèbres. La voûte prit quelquefois une forme pyramidale, conique ou sphérique. Cette voûte, appelée ciborium, se couvrit souvent de stucs et de peintures assez grossièrement exécutées, formant divers compartiments ornés d’arabesques et de sujets bibliques ou évangéliques, d’agapes ou repas funèbres, le tout accompagné de fleurs, et imitant, de plus ou moins près, les peintures sépulcrales des païens. Souvent la couche d’enduit et les peintures recouvrirent les fermetures des cases sépulcrales taillées dans les murailles, et de grandes figures peintes se trouvent aujourd’hui coupées en deux ou trois parties par l’enlèvement des opercules des tombes.

On a trouvé dans ces catacombes une grande quantité de sarcophages en marbre, quelquefois d’un beau travail ; et, chose étonnante, les plus beaux et les plus nombreux étaient d’origine païenne et portaient des sujets mythologiques souvent fort licencieux ; et cependant ils renfermaient des restes de chrétiens, comme l’annonçaient les inscriptions.

Plus tard, lorsque les chrétiens des premiers siècles n’empruntèrent plus aux païens leurs sarcophages, ou que ceux-ci devinrent rares, ils en firent d’autres de même forme portant des sujets bibliques ou évangéliques, disposés à l’imitation des premiers.

On s’étonnera moins toutefois de ce que des hommes à peine échappés au paganisme et encore imbus de tous les usages de cette époque, aient commis de telles anomalies religieuses, quand on remarquera que la manie de se faire ensevelir dans des sarcophages païens a reparu plusieurs siècles après chez les chrétiens du Moyen-Age. Dans beaucoup d’églises de Rome, et surtout dans celle d’Ara-Cœli, à Pise, dans le Campo-Santo, on trouve une grande quantité de sarcophages grecs, étrusques, romains, de toutes formes et grandeurs, renfermant les restes de quelques chrétiens de haute lignée. Cet usage s’était aussi répandu en France, en Angleterre, etc. (Raoul-Rochette, tableau des Catacombes.)

Sainte Hélène et le pape Anastase IV eurent successivement pour cercueil un magnilique sarcophage de porphyre, orné de bas-reliefs de travail profane représentant un combat.

Le tombeau de Charlemagne était un sarcophage romain, représentant l’enlèvement de Proserpino. On a quelquefois trouvé les restes de tel saint ou martyr dans le sarcophage de quelque personnage païen dont on n’avait pas effacé l’inscription primitive.

Les catacombes de Naples, presque aussi considérables que celles de Rome, avaient beaucoup d’analogie avec ces dernières.

Cet aperçu rapide sur les catacombes de Home, tout incomplet qu’il est, devait servir de préliminaire au sujet que nous nous proposons de traiter, car ces sépultures constituent la transition qui existe entre les tombeaux païens de l’antiquité et les cimetières chrétiens du Moyen-Age.


Les Cimetières de Paris.


La plus modeste ville de province, le plus obscur village même, fait aujourd’hui des frais pour rendre son cimetière abordable, le clore convenablement, et y rendre la circulation facile. Nous allons paraître bien téméraires, sans doute, si nous trouvons que tout n’est pas pour le mieux dans les cimetières de Paris, dont la célébrité est presque européenne, surtout celle du Père-Lachaise.

Le visiteur superficiel, c’est-à-dire l’immense majorité, en parcourant le dédale de ces nécropoles, ne se préoccupe que de la variété des monuments qui l’entourent et de la recherche des inscriptions, parmi lesquelles il tâche de découvrir quelque nom historique. Quant à la disposition générale, à tout ce qui est du ressort de l’administration, il ne s’en occupe guère ; il ne visite du reste, les cimetières que dans les beaux jours. Les chemins alors sont praticables, et l’on peut voyager le nez en l’air sans courir le risque de s’embourber.

À tout bien considérer, si le visiteur n’est pas venu en ces lieux pour y ressentir de tendres émotions ; s’il n’est venu que pour repaître ses yeux, il s’en retourne assez satisfait, et va prôner dans son pays les magnificences du Père-Lachaise.

Mais la munificence de l’édilité est-elle au niveau de celle de la masse des citoyens dans ces enceintes funèbres ? Il est permis d’en douter. En quel état l’observateur trouve-t-il les allées les sentiers, en un mot toutes les parties qui sont en dehors de la sphère des particuliers ? Allées boueuses et presque impraticables dans la mauvaise saison, perrons en planches pourries retenus par des piquets vermoulus, talus décharnés et hideux à voir : tel est le tableau sommaire que présentent les cimetières de la rive droite dans tout ce qui appartient à l’administration. Nulle part cependant l’édilité, spéculant sur la tendresse et la vanité humaine, ne fait payer aussi cher les quelques mètres de terrain nécessaires à la sépulture d’une famille.

Nous avons calculé que le prix moyen du mètre carré de terrain s’élevait plus haut dans les cimetières que celui des terrains à bâtir dans la partie de la ville circonscrite par les boulevards intérieurs[2].

Les titres des digestes et des codes de Théodose et de Justinien, de sepulchro violato, portent que la violation des tombeaux était punie par l’amende, l’exil, la déportation, l’amputation d’une main, ou enfin la mort. (Chambry, Rapport sur les sépultures, page 35.)

Chez les Romains, si l’on venait à découvrir dans la construction d’une maison quelque fragment de tombeau, cette maison était confisquée Ibid., page 34). Nous ne sommes pas si sévères aujourd’hui, car les égouts, les murs de clôture etc., des cimetières, sont construits avec la dépouille des tombes temporaires[3]. L’administration, il est vrai, prévient les familles par la voie des journaux, afin qu’elles puissent enlever les pierres sépulcrales ou renouveler les concessions ; mais ce moyen est insuffisant. Mieux vaudrait prévenir à domicile, puisqu’en général on connaît l’adresse de quelques membres des familles : tout le monde ne lit pas les journaux, et quand même, l’annonce peut fort bien échapper[4].

Il y a sans doute très-loin de l’état actuel des cimetières de Paris à ce qu’ils étaient encore à la fin du siècle dernier, c’est-à-dire de hideux charniers qui répandaient autour d’eux des miasmes pestilentiels. Il a bien fallu que ces champs de repos eux-mêmes suivissent l’essor général de tous les travaux humains dans la voie du perfectionnement. Mais il reste encore beaucoup à faire, tant en améliorations aux frais de la ville que dans la direction à imprimer aux constructeurs des tombeaux, surtout dans les cimetières accidentés de la rive droite. Nous proposerons quelques améliorations, après avoir passé en revue tous les cimetières de la capitale. L’administration fait assez de frais pour le bien-être des vivants, pourquoi ne ferait-elle pas quelque chose pour embellir le séjour des morts ?

Les anciens cimetières de Paris, très-restreints et très-encombrés, furent d’abord situés hors de l’enceinte de la ville ; car autrefois, comme de nos jours, les lois ne permettaient pas d’enterrer les cadavres des morts dans les villes[5] ; mais, par suite de l’agrandissement successif de Paris, les cimetières s’y trouvèrent renfermés, et l’on n’en continua pas moins à y accumuler des cadavres.

Ces cimetières furent supprimés vers la fin du siècle dernier et le commencement de celui-ci. La dépouille de tous ces lieux de sépulture, de tous les charniers, de tous les ossuaires, est aujourd’hui déposée dans les carrières de la plaine de Montsouris, converties en catacombes.

Le seul cimetière des Innocents a fourni pour sa part les débris de plus de douze cent mille squelettes accumulés, depuis que Philippe-Auguste, indigné des scènes scandaleuses qui s’y passaient pendant la nuit, le fit entourer d’une clôture. (Description des Catacombes, par M. Héricart de Thury, p. 164. et suiv.) Ces débris étaient renfermés dans un espace de 6974. mètres carrés (un peu plus de 2 arpents), sans déduction des charniers, chapelles et autres monuments, ce qui fait 172 cadavres par mètre carré, en admettant que tout cet espace fût libre ; mais en défalquant la superficie occupée par les charniers et autres bâtiments construits dans le cimetière, ainsi que les tombeaux en pierre, etc., on pourrait bien porter le nombre à 200 par mètre carré, et même bien au delà, si l’on considère que ce cimetière existait plusieurs siècles avant Philippe-Auguste, et que ce n’est qu’à partir de cette époque qu’on a constaté l’inhumation des douze cent mille cadavres.

Le cimetière des Innocents était, pour ainsi dire, le chaînon funèbre qui reliait les nécropoles chrétiennes de l’antiquité aux cimetières modernes. Son entourage de galeries ogivales destinées, dans le principe, à recevoir des sépultures particulières, fut, dans les derniers siècles, converti en un immense ossuaire de près de 300 mètres de développement. À travers les clôtures mal jointes de ces arcades, dans le vide des pans de bois à jour qui en portaient le comble, apparaissaient des milliers de têtes de morts. La surface du sol était hérissée de croix et de divers monuments funèbres d’un aspect original, au milieu desquels la tour Notre-Dame-des-Bois élevait sa tête pyramidale ; ici ses chapelles, là son vieux prêchoir ; tout cet ensemble enfin, profondément empreint du cachet mélancolique et sombre du MoyenAge, devait faire une impression profonde sur l’imagination de ceux qui visitaient pour la première fois cette enceinte funèbre. On conçoit facilement l’effet que devait produire, sur un auditoire simple et crédule, les élucubrations furibondes de quelque prédicateur fanatique, lancées du haut d’un prêchoir élevé parmi les tombeaux.

Ce cimetière, jadis le seul que possédait Paris, reçut pendant dix siècles les morts de vingts paroisses. Son dernier fossoyeur. François Poutrain, y en avait déposé plus de 90,000 en moins de trente ans. (Héricart de Thury, Description des Catacombes, p. 164.) Faut-il s’étonner que le sol se soit élevé de près de 3m au-dessus du sol des rues voisines, quoique celui-ci se fût élevé lui-même de plusieurs mètres ?

On ne concevrait pas comment une pareille accumulation de cadavres a pu avoir lieu dans un aussi petit espace, sans compter le volume du bois des cercueils, si l’on ne savait que depuis plusieurs siècles on avait coutume de déposer les ossements que les fouilles mettaient à découvert dans les galeries funèbres ou charniers qui entouraient le cimetière. Cet immense ossuaire devait contenir au moins 6,000 mètres cubes d’ossements[6].


Les cimetières de Paris sont aujourd’hui au nombre de trois : le cimetière du Sud ou du Mont-Parnasse, pour les arrondissements de la rive gauche ; celui du Nord ou de Montmartre, et celui de l’Est ou du Père-Lachaise, pour les arrondissements de la rive droite.


Cimetière du Sud ou du Mont-Parnasse.


Nous n’aurons que pou de chose à dire sur ce cimetière, le plus récent et le plus propre de tous. Il doit le bon état où il se trouve à la disposition et à la qualité du terrain ; l’art n’a eu qu’à aider un peu la nature.

Il remplace les anciens cimetières de Clamart, de Sainte-Catherine et de Vaugirard. Ce dernier est fermé depuis vingt ans, et comme il touchait au mur d’enceinte de la ville, le fisc, alarmé d’un voisinage qui pouvait favoriser la contrebande, vient de faire percer une partie de boulevard extérieur aux dépens du cimetière dont il a pris les deux cinquièmes. La solitude de ce cimetière n’est plus aujourd’hui troublée que par la famille du gardien qui l’habite, et par quelques rares visiteurs que la curiosité ou les souvenirs y appellent. Quoiqu’il soit abandonné depuis vingt ans, nous y avons vu avec attendrissement quelques tombes autour desquelles on entretenait encore des Heurs et sur lesquelles on déposait des couronnes.

La surface du cimetière du Sud est presque de niveau, et le sol se compose d’une couche de terre sablonneuse éminemment propre à absorber les parties humides des cadavres qu’on lui confie. Son entrée est convenable, l’accès en est facile, et les avenues y sont spacieuses et bien percées. Sa superficie est d’environ 10 hectares.

À l’Est de son enceinte est le cimetière des hospices.


Cimetière du Nord ou de Montmartre.


Ce cimetière occupe l’emplacement d’une ancienne carrière à plâtre, exploitée à ciel ouvert, à laquelle il doit sa surface accidentée.

Quand on arrive à la porte d’entrée, on ne se douterait guère qu’on va pénétrer dans l’enceinte funèbre de la capitale, la plus importante après le Père-Lachaise ; car cette porte, en planches clouées sur barres et suspendue entre deux pans de vieux murs de clôture à moitié dépouillés de leur enduit[7], est tout à fait indigne du lieu auquel elle donne accès.

Il y a quelques mois encore il existait, à droite et à gauche de l’avenue d’entrée, deux excavations profondes dont les berges et le fond étaient recouverts d’une végétation vigoureuse et variée à travers laquelle apparaissaient quelques tombes recouvertes de verdure. Aujourd’hui tout a disparu : le marteau et la hache ont détruit arbres et sépulcres, et, comme si l’on voulait anéantir jusqu’au souvenir même de ce qu’on pourrait appeler les vallées des tombeaux, on s’occupe de les combler jusqu’au bord. Il ne reste plus aujourd’hui, de cet belles masses de verdure, qu’un cèdre du Liban planté près de l’habitation du concierge, et qui ne doit sans doute son statut qu’à sa position élevée au-dessus du niveau général.

La solitude qui régnait dans ces excavations, le jour mystérieux qu’y laissaient pénétrer les masses d’arbres plantés sur les escarpements des berges, les quelques tombes qu’on apercevait au fond, à travers le feuillage, tout semblait se réunir pour exprimer l’image du repos éternel et inspirer aux visiteurs des idées douces et un respect pieux. Un coup d’œil Jeté au fond de ces vallées funèbres faisait descendre dans l’âme des promeneurs les plus indifférents le calme et le recueillement dont il est convenable de se pénétrer quand on parcourt le séjour des morts[8].

Ces masses de verdure avaient encore l’avantage de garantir le cimetière des vues plongeantes des maisons voisines, tandis qu’aujourd’hui les habitations des vivants semblent se confondre avec celles des morts ; c’était, en un mot, le seul recoin où Ion retrouvât la véritable expression de la paix des tombeaux, au milieu de cet amas tumultueux de sépultures que n’accompagne presque aucune végétation. La plus magnifique construction, l’œuvre de l’homme enfin, peut se rétablir en quelques années et même en quelques mois ; mais la nature n’opère que lentement, et il faut compter par demi-siècle pour qu’une plantation ait acquis quelque splendeur.

Ces excavations ne contenaient probablement que des tombes temporaires[9] : excellente raison, vraiment, pour y porter la dévastation ! S’il fallait absolument tirer un parti plus lucratif de ces terrains, ne le pouvait-on sans faire table rase ? On eût pu, en faisant serpenter quelques sentiers sur les talus, et tout en respectant la majeure partie des plantations, incruster dans les berges de nombreuses sépultures ; elles eussent été sans contredit, d’un meilleur effet qu’en rase campagne. On n’eût pas eu le scandale de voir l’entrée d’un des principaux cimetières de la capitale convertie pendant plusieurs mois en décharge publique de décombres, et d’entendre les jurons des charretiers se mêler aux sanglots des funérailles.

Comment, du reste, pourra-t-on asseoir solidement les fondations des tombeaux futurs sur ces remblais de 6 à 8 mètres d’épaisseur ? Si les accidents de terrain offusquent à ce point messieurs les directeurs des cimetières, ils auront fort à faire dans celui qui nous occupe : que ne font-ils alors un nivellement général à grand renfort de déblais et de remblais ?

On a fait depuis peu, dans le cimetière Montmartre, de nombreux mouvements de terrain, qu’il eût été convenable d’exécuter plus tôt. C’est ainsi que, pour régler les pentes de plusieurs des allées principales, on a déchaussé de 1 mètre au moins l’une des lignes de tombeaux en bordure, tandis qu’on a enfoui proportionnellement la ligne du côté opposé. Cependant ces allées ont été tracées et plantées d’arbres d’une belle venue, il y a douze ou quinze ans. Si alors on eût réglé convenablement les pentes, on ne donnerait pas aujourd’hui aux familles propriétaires des sépulcres limitrophes la douleur de voir ainsi bouleverser leurs monuments ; il en est, du reste, toujours ainsi chez nous : on ajoute des travaux les uns aux autres avant d’avoir arrêté d’avance un projet d’ensemble.

Laissera-t-on à la charge des familles les frais d’exhaussement ou de reprise en sous-œuvre de ces tombeaux ? Mais ce serait une grande injustice ; ou bien (ce qui serait plus équitable), l’administration les prendra-t-elle à son compte ? En ce cas, nous craignons qu’on ne crie au gaspillage, et qu’on ne lui fasse ainsi subir la peine de son imprévoyance d’autrefois.

Qu’on laisse aux familles le droit de donner à leurs tombeaux telles formes qui leur conviendront ; mais pour les obliger à suivre des alignements et des niveaux, il faut que ces alignements soient fixés d’avance.

La surface accidentée de ce cimetière a nécessité, en beaucoup d’endroits, la construction de murs de soutènement pour la retenue des terres à l’arrière des tombeaux placés au pied des talus. Ces murs sont mis à la charge des acquéreurs. Cette imposition de frais supplémentaires nous semble un peu arbitraire ; car ces murs sont faits pour soutenir des terres qui n’appartiennent pas aux propriétaires des concessions adossées, et il est évident que l’administration ou les acquéreurs futurs des terrains supérieurs ont autant d’intérêt que les premiers à ce que les terres soient soutenues ; il serait donc plus équitable que les frais fussent partagés. Mais puisque cet usage est passé en droit, il faudrait au moins que les constructeurs fussent assujettis à suivre des règles fixes, tant pour la hauteur et l’épaisseur de ces murs, que pour la nature des matériaux à employer ; et comme ces murs ne règnent pas sur toute la hauteur des talus, il faudrait que le surplus fût dressé grosso-modo et planté de quelques arbustes, au lieu de rester décharné et boursoufflé comme on peut le voir en maints endroits. Ces deux choses sont nécessaires, afin que la nécropole n’ait pas l’aspect d’une ville en reconstruction après un tremblement de terre.

Ces escarpements sont, selon nous, la plus magnifique position qu’il y ait dans le cimetière, tant sous le rapport pittoresque que sous celui de l’inviolabilité, notamment celui du mamelon dont le tombeau de Nourrit couronne la crête. Pourquoi donc un si petit nombre de familles osent-elles y placer leur dernière demeure ? Ce n’est certes pas à cause du surcroît de dépense occasionné par l’emplacement lui-même ; mais n’est-on pas repoussé par l’aspect bouleversé de ces arrachements de terrain ? Il n’y a réellement que les hommes de l’art qui puissent sentir d’avance le parti qu’on en peut tirer. Si ces terrains restent inoccupés, c’est parce qu’on ne les a pas disposés convenablement en faisant aux extrémités de chaque talus une amorce du profil projeté.

Nous avons parlé de l’escarpement sur la crête duquel s’élève le tombeau d’A. Nourrit. Quelques familles se sont hasardées à placer leurs sépultures sur cette ligne. On y arrive de plain-pied du côté du Sud-Est ; mais du côté opposé, elles sont érigées au sommet d’une haute muraille, élevée elle-même sur la partie supérieure de l’escarpement, comme l’acropole d’une antique cité. Quelques-uns de ces caveaux, à l’extrémité Nord-Est, sont tellement déchaussés, que deux des murs de fondation sont tout à fait hors de terre et ne pourront jamais être rechaussés, a moins de faire un rapport de terres sur le talus, dont la hauteur perpendiculaire est de 7 à 8 mètres, ce qui n’est pas chose facile. À l’extrémité opposée d’une autre ligne, une nouvelle disposition de l’escarpement a occasionné une coupe de terrain telle, que les tombeaux situés sur les bords de la plate-forme et dont l’entrée est tournée du côté du vallon, n’ont plus d’autre accès que le couronnement d’un mur de 0m 40 de large sur le bord d’un précipice de 3 à 4 mètres de profondeur. Comment pourrait-on, sans danger, transporter des cercueils sur un passage aussi périlleux ? On nous a assuré, et nous avons peine à le croire, qu’il était interdit de faire placer un appui en fer ou en toute autre matière sur le haut du mur. Comment les parents, les femmes surtout, oseront-ils franchir ce passage pour entrer dans les oratoires funèbres ? Il faudra nécessairement en murer les portes et en percer d’autres à l’extrémité opposée, du côté du plateau. Mais les familles ont choisi cette exposition ; la direction du cimetière les a laissées faire : l’accès était alors facile, mais la direction a changé les dispositions : serait-il juste que les familles fissent de nouveaux frais pour pouvoir entrer dans leurs tombeaux ? Tous ces murs de soutènement sont sans alignement, ressautent les uns sur les autres, sont faits de toutes sortes de matériaux, et n’ont que peu de liaison entre eux.

Nous proposerons, à la fin de ce mémoire, quelques arrangements qui, nous le croyons, permettraient de tirer un meilleur parti des escarpements.

La superficie de ce cimetière est d’environ 15 hectares.


Cimetière de l’Est ou du Père-Lachaise.


Nous voici arrivé au cimetière par excellence, fondé sur l’emplacement de la maison des champs du fameux confesseur de Louis XIV.

Sa porte, d’un caractère simple, annonce assez bien l’entrée d’une nécropole. Les allées principales, restes, pour la plupart, du jardin de la villa du père Lachaise, sont spacieuses et assez propres pendant la belle saison, mais plusieurs sont impraticables l’hiver. On aperçoit encore, vers la droite de la première avenue, de vieilles masures, tristes lambeaux de la maison du fondateur, qu’on devrait bien faire disparaître.

Une partie de ce cimetière, comme dans celui du Nord, est assise sur un sol d’anciennes carrières à plâtre exploitées à ciel ouvert et par galeries souterraines inconnues. L’existence de ces galeries s’annonce quelquefois par des fontis où s’engouffrent des sépultures entières. On ne saurait, certes, rejeter sur le compte de la direction des cimetières ces accidents qui viennent quelquefois augmenter le deuil des familles dont les tombeaux disparaissent dans les entrailles de la terre.

Il n’en est pas de même des éboulements à ciel ouvert, qui ont lieu aussi quelquefois dans les parties escarpées de ce cimetière. Ces éboulements, qui de temps en temps ont englouti ou renversé quelques tombeaux, ont pour cause principale l’infiltration des eaux dans le sol bouleversé par d’anciennes exploitations de pierre à plâtre.

On ne sait pas mieux tirer parti des berges de ce cimetière que de celles de Montmartre. Dans celui-ci, les sépultures peuvent être assises quelquefois sur la masse de pierre à plâtre ; mais au cimetière de l’Est on ne rencontre que des marnes.

Le sol du cimetière est composé à sa surface de terre végétale quelquefois graveleuse et très-perméable. Le sous-sol est formé d’un banc de marne verte, compacte, imperméable dans les couches supérieures, et légèrement fendillée dans le reste de la masse. Les eaux pluviales, ayant traversé facilement le sol végétal, sont arrêtées par l’imperméabilité de la couche supérieure du banc de marne. Elles suivent les pentes et les inégalités de la surface et se précipitent dans les cavités pratiquées dans la masse : telles sont les excavations sépulcrales ; aussi, une partie des caveaux situés au pourtour du plateau sont constamment remplis d’eau au tiers ou à la moitié de leur profondeur. Si la maçonnerie des caveaux est assez bien établie pour empêcher toute infiltration, ce qui est assez difficile, vu le peu d’épaisseur qu’on est obligé de donner aux murs par suite de l’insuffisance du terrain concédé, les eaux n’en remplissent pas moins toutes les cavités comprises entre les murs de ces caveaux et les parois de l’excavation, contre lesquelles elles agissent par leur pression jusqu’à ce qu’elles se soient fait jour au travers des terres.

Ce cimetière occupe une section du plateau de Mont-Louis, isolé de toutes parts ; l’autre section, située au Nord, consiste en terre en culture dont le niveau ne dépasse pas d’une manière sensible celui du sol le plus élevé du cimetière. Les eaux de l’extérieur ne peuvent donc venir dans celui-ci qu’en très-petite quantité, et l’ensemble formant un monticule isolé, il n’est pas présumable que les eaux puissent y arriver de loin par l’action du siphon ; la nature du sol se prêterait peu, du reste, à la production de ce phénomène. Les eaux qui affinent au cimetière ne peuvent donc provenir que des pluies et des neiges tombées dans son enceinte, et il est peu probable qu’il en vienne des terres en culture qui occupent le reste du plateau.

Ces eaux, par leur séjour plus ou moins prolongé dans la suite de réservoirs qu’on leur a creusés tant sur le plateau que sur le bord des escarpements, ces eaux, disons-nous, délaient à la longue la masse du sous-sol et s’infiltrent à travers les moindres fissures qu’elles rencontrent sur leur passage. Elles exercent une pression active contre les parois intérieures des excavations, et l’on a vu quelquefois se détacher, puis glisser ou se renverser, des masses de terrain entraînant avec elles des tombeaux entiers ou fragmentés.

Toutes les pentes rapides exposées à l’Est, au Sud et à l’Ouest, ont éprouvé de pareils éboulements ou en sont menacées. On remarque un glissement assez prononcé sur toute l’étendue de la pente au pied de laquelle s’étend la magnifique avenue des acacias qui part du tombeau de Casimir Périer et embrasse circulairement la partie Sud-Est du plateau. Ce glissement se manifeste par des crevasses qui régnent sur la crête de l’escarpement et par la poussée des murs et des tombeaux qui sont au pied.

Plusieurs des riches tombeaux adossés à cette berge ayant été renversés par la poussée des terres malgré leur énorme culée, ont été reconstruits ; d’autres sont lézardes et éprouveront bientôt le même sort. Depuis que la ruine de plusieurs sépultures, par la poussée des terres, est venue jeter l’alarme dans les familles, on a pris le parti d’isoler la plupart de ces tombeaux, en soutenant par des murs de terrasse les terres contre lesquelles ils étaient jadis adossés. Il est probable que, sans cette précaution, au bout de quinze ou vingt ans il n’en serait resté qu’un très-petit nombre debout. On a eu raison et en même temps on a eu tort d’isoler les tombeaux des terres du coteau.

On a eu raison en ce que les murs de soutènement étant aujourd’hui chargés seuls de maintenir les terres, on pourra les reconstruire aussitôt qu’ils menaceront ruine, et cela arrivera au moins tous les dix ans, parce que leur épaisseur est insuffisante ; on a eu tort, disons-nous dans un autre sens, car ces tombeaux, dont la saillie est de 2 à 3 mètres, étaient d’excellents contre-forts pour les murs.

Ces murs de soutènement sont presque tous trop faibles pour résister à la poussée des terres, sans excepter ceux auxquels on a donné en plan une forme curviligne ou angulaire. Ces formes, d’un effet désagréable à l’œil, sont bien raisonnées pour offrir plus de résistance à la poussée, mais leur insuffisance pour soutenir les terres vient de deux causes : la principale est qu’on a calculé sans doute leur épaisseur d’après les formules ordinaires qui supposent les terres nivelées à la hauteur du couronnement du mur. Dans ce cas, le mur n’a à soutenir que la poussée d’un prisme triangulaire de terre a b c (Fig. 1, Pl. 9) compris entre la face intérieure du mur, la ligne de nivellement du sol supérieur et une ligne inclinée à l’horizon d’environ 50 degrés centigrades pour les terres de consistance moyenne. Mais ici il y a une très-grande surcharge. Le couronnement des murs est dominé par un coteau dont la hauteur égale une ou deux fois celle du mur. Dans ce cas, au lieu d’avoir un prisme de terre triangulaire, comme a b c (Fig. 1, Pl. 9), on a à soutenir la charge d’un prisme trapézoïde a b d e ou a b f g, dont la section transversale est de trois à quatre fois plus considérable que celle du triangle a b c. Mais il est des terres, telles que les marnes, qui jouissent de deux propriétés distinctes : 1o la propriété absorbante qu’elles tiennent de la chaux ; 2o la propriété onctueuse qu’elles doivent à l’alumine. Quoique ces marnes soient en apparence très-dures, elles sont susceptibles de se gonfler en absorbant l’eau ; elles acquièrent ainsi une sorte de fluidité en vertu de laquelle elles agissent à la manière des liquides. (Mémorial du Génie. no 13. p. 181.) Il est des argiles qui, quand elles sont fortement mouillées, ont une mobilité quelquefois égale à celle de l’eau. On a calculé leur poussée comme celle d’un liquide d’une densité double de celle de l’eau. (Sganzin. Cours de construction, t. I, page 128.)

Les terres marneuses formant le sous-sol du cimetière de l’Est ne sont pas peut-être exposées à l’action d’une assez grande quantité d’eau pour se liquéfier, ainsi que nous venons de le dire, mais elles éprouvent un gonflement considérable. Lorsque la surface d’une masse d’argile est lubrifiée par un filet d’eau, elle devient très-glissante, et, pour peu que cette surface soit inclinée, les terres ou autres objets qui s’y trouvent placés glissent avec une extrême facilité. On a vu bien des fois des superficies de terrain considérables glisser ainsi en emportant les maisons, les arbres, etc., qui s’y trouvaient. Il y a quelques années, une partie énorme d’une montagne, près Salins, glissa sur un plan incliné d’une assez faible pente. Le glissement des terres qui reposent sur un lit argileux est un des inconvénients les plus redoutables qu’on rencontre dans les tranchées des chemins de fer. On a éprouvé des accidents de ce genre au chemin de fer de Paris à Corbeil ; une masse de terre d’une centaine de mètres d’étendue coula sur un plan assez peu incliné (environ 15 degrés).

Supposons un instant (et le cas est assez probable dans le cimetière qui nous occupe) que les eaux du plateau se soient accumulées dans une suite d’excavations sépulcrales disposées parallèlement à la pente, ainsi que sont celles qui bordent les allées supérieures ; ces eaux peuvent s’infiltrer petit à petit dans des crevasses inclinées vers le bas de la pente, suivant h a, Fig. 1, Pl. 9, par exemple. La surface du plan incliné h a se trouvant lubrifiée par l’eau, le prisme de terre a b f i h glisserait avec facilité. Quel mur alors pourrait lui opposer une résistance suffisante ?

Tout ce que nous venons d’exposer explique l’énorme poussée des terres du coteau, à laquelle peu de constructions ont pu jusqu’ici résister. Un autre sujet de faiblesse dans ces murs de terrasse, est leur isolement par fractions. Comme on n’est assujetti à aucune règle, et que chacun construit son mur vis-à-vis de soi, à ses risques et périls, on se garde bien de se lier avec ses voisins ; il semble qu’on craigne d’être entraîné par leur chute, ou qu’on ne se soucie pas de leur prêter assistance. Les lignes de démarcation entre chaque portion de mur sont tellement tranchées, que dans beaucoup d’endroits il semble qu’on ait passé un trait de scie à chaque section de mur. Cette solution de continuité est et sera toujours fatale à ces murs, déjà trop faibles pour se soutenir quand même ils auraient entre eux une liaison parfaite.

Puisqu’on met à la charge des familles les frais de premier établissement des murs de terrasse, on devrait les obliger à les construire d’après un profil donné et avec des matériaux désignés d’avance ; on obtiendrait ainsi la solidité et l’uniformité nécessaires, et l’on n’aurait pas à recommencer ces constructions tous les huit ou dix ans, et plus souvent encore[10] ; mais alors il nous semble juste, nous dirons même indispensable, que l’entretien soit à la charge de l’administration ; car, quand une famille sera éteinte ou que ses membres survivants ne voudront ou ne pourront pas reconstruire les murs écroulés, laissera-t-on la brèche perpétuellement ouverte, ou bien s’emparera-t-on du terrain occupé par le tombeau et concédé à perpétuité ? En expulsera-t-on les cercueils, et vendra-t-on l’emplacement pour subvenir aux frais de reconstruction du mur de terrasse ? S’il y avait un règlement pour la construction de ces murailles, on ne verrait pas cette bigarrure désagréable de murs de toute forme et de toute hauteur, les uns à plomb, les autres en talus plus ou moins prononcé ; ceux-ci, d’une structure plus rationnelle que gracieuse, forment une courbe concave ou convexe en plan ; ceux-là une ligne brisée ; d’autres enfin ont été bardés de fer, en désespoir de cause ; mais aucun peut-être, si ce n’est celui qui forme l’enceinte du tombeau de Gouvion-Saint-Cyr, ne nous semble en état de résister pendant de longues années à la poussée des terres. Le tombeau du général est disposé en hémicycle et entaillé dans la base du coteau, à l’instar des théâtres grecs. On a eu la bonne idée de l’entourer d’une ceinture de lilas, sur laquelle il se détache agréablement.

Qu’on examine avec attention cette belle ligne de tombeaux, on en trouvera fort peu qui ne portent des traces de poussée. Le magnifique cénotaphe de Kellermann, adossé aux terres, a déjà subi le sort commun, malgré son épaisseur de 1m 60 en pierre de taille, plus, le massif en moellons qui est derrière. Si l’on n’y prend garde, dans dix à douze ans peut-être il faudra le reconstruire, car il porte des marques de poussée à ses extrémités et au milieu.

N’est-ce pas aussi à l’action des eaux qu’on doit l’aspect décharné de cette même berge de l’avenue des acacias, sur laquelle elles ne laissent pas séjourner la terre végétale ? Aussi ces dernières demeures des hommes, au lieu de se détacher sur un fond de végétation verdoyante qui produirait un effet agréable à l’œil, se confondent-elles avec la surface aride du banc de marne déchiré.

Si l’infiltration et le séjour des eaux sont, comme nous le croyons, la cause des désastreux éboulements qui ont porté de temps en temps la désolation dans les familles, dont une cendre chère se trouve dispersée par les éléments ; si, comme cela n’est pas douteux, la poussée extraordinaire des terres contre les murs de soutènement est due également aux eaux dont elles se saturent et qui les gonflent ; si même, dans les cas beaucoup plus nombreux où elles n’occasionnent que l’inondation des sépultures, les conséquences sont toujours les mêmes, c’est-à-dire dommage et douleur pour les familles, reproche d’incurie pour l’administration[11], celle-ci ne doit-elle pas prendre l’initiative, et rechercher avec empressement tous les moyens propres à remédier à ces graves inconvénients, et faire exécuter ceux qui lui semblent convenables pour atteindre ce but, sans occasionner des dépenses exorbitantes[12]?

Nous allons maintenant proposer quelques remèdes aux inconvénients que nous avons signalés. Ainsi que nous lavons démontré, l’infiltration des eaux pluviales produit, dans le cimetière de l’Est, trois inconvénients graves, qui sont : l’inondation des sépultures, l’éboulement des berges et le renversement des murs de terrasse et des tombeaux qui y sont adossés. Pour arrêter le cours de ces infiltrations, on creuserait, dans les allées principales les plus rapprochées du périmètre du plateau, une suite continue de tranchées dont le fond aurait diverses pentes, convergeant toutes, autant que possible, vers une issue commune.

Ces tranchées, dont la profondeur serait de 3 à 5 mètres, et la largeur de 0m 60 cent. (Voy. la coupe, Fig. 2, Pl. 9), seraient munies à leur partie inférieure d’un caniveau en béton de 16 à 20 centimètres de large, enduit en mortier de chaux hydraulique, et recouvert d’une suite de forts moellons bruts dans toute son étendue. Le surplus de la fouille serait rempli de cailloux et pierrailles sèches jusqu’à 15 ou 20 centimètres au-dessus de la face supérieure du banc de marne imperméable, et le reste serait rempli avec de la terre provenant de la fouille.

D’après ces dispositions, on conçoit facilement que les eaux pluviales seront interceptées dans toutes les directions par ce système de pierrées, soit qu’elles s’écoulent sur la surface de la couche imperméable, soit qu’elles y arrivent nu travers des fissures des touches inférieures. Elles descendront nécessairement au fond de la tranchée au travers des pierrailles, et aussitôt qu’elles seront arrivées aux bords inclinés du caniveau, elles seront entraînées, par les pentes combinées des rigoles, dans un fort tuyau en fonte de fer placé à la réunion générale de toutes les pentes, qui les conduira sur le boulevard ou dans l’égout le plus voisin[13]. (Voy. Fig. 3, Pl. 9.)

Pour surveiller et prévenir l’engorgement ( peu probable du reste ) des caniveaux, il serait établi des regards à toutes les intersections des rigoles (Voy. Fig. 3 et 4) ; une grille très-serrée serait placée à l’embouchure de l’égout pour empêcher l’introduction des rats dans les caniveaux ; car ces animaux pourraient les dégrader ou les obstruer en y faisant leurs nids.

Les eaux tombées sur le plateau seront absorbées par la grande ligne méridionale des pierrées et elles n’iront plus dégrader les escarpements ; tandis que celles qui tomberont sur les terres en culture, vers le Nord du plateau, seront interceptées par la grande tranchée du Nord.

Ce système est infiniment préférable aux puisards, dont la capacité est très-restreinte et la sphère d’action fort limitée, en admettant qu’elle soit efficace[14].

On objectera peut-être que les eaux pluviales qui tomberont sur les parties éloignées des rigoles se précipiteront d’abord dans les cavités sépulcrales les plus voisines et qu’elles y séjourneront comme par le passé ; mais il est évident que dans tous les cas elles ne pourront y rester longtemps, trouvant un écoulement facile par les rigoles qui les entourent en passant par les intervalles qui séparent les murs des caveaux. Ceux-ci, généralement, ne sont pas séparés par des terres, et partout où les eaux rencontreront de minces cloisons en terre, elles se seront bientôt frayé un passage au travers.

Quelques menues pierrées s’embranchant sur les grandes pourront être pratiquées dans les parties où l’élude approfondie du terrain et l’expérience en démontreraient la nécessité.

On pourrait également tirer parti des caniveaux pour l’écoulement des eaux des allées où se forment quelquefois des ruisseaux qui causent des dégradations dans les parties en pente. Il suffirait de faire ces caniveaux sur une plus grande échelle, et de faire précéder chaque bouche de chute d’une cuvette dépuration pour retenir les sables et autres corps entraînés par les eaux.

Nous avons dressé un devis détaillé de la dépense, dont voici le résumé :

Chaque mètre linéaire de pierrée, compris terrasse, maçonnerie, remblai en cailloux de la plaine, coûterait 24 fr. 10 c. Le développement total étant d’environ 1400 mètres, la dépense s’élèverait alors à 33 740 fr.

Chaque mètre linéaire dégoût, composé d’un tuyau en fonte de 20 centimètres de diamètre avec joints en bitume à 14 fr. 10 c, et pour la longueur jusqu’au boulevard qui est d’environ 270 mètres … 3 807

Il y aurait huit regards coûtant chacun, d’après détails, 254 fr. 25 c … 2 034

Total général … 39 581

En remplisssnt les pierrées avec des recoupes de pierres et menues pierrailles ramassées dans le cimetière, on réduirait la dépense de 4 fr. par mètre au moins ; soit pour les 1400 … 5 600 f.

Resterait en dépenses … 33 961

Il est inutile de dire que cette dépense, tout élevée qu’elle paraisse, est minime en la comparant aux sommes considérables que produit la vente des terrains du cimetière : mais nous dirons qu’elle doit s’effacer devant le bien immense que ferait un projet remplissant le but qu’on a lieu d’attendre de celui-ci[15].

On n’a jusqu’ici tiré qu’un assez pauvre parti des escarpements du cimetière Montmartre et de celui du Père-Lachaise. On n’a établi des sépultures qu’au pied et sur la crête des berges, et tout l’espace intermédiaire, c’est-à-dire la pente entière, qui est très-considérable en plusieurs endroits, est menacé de rester sans emploi, malgré la beauté de la position. Doit-on attribuer la défaveur dont paraissent frappées ces berges au surcroît de dépenses qu’elles semblent devoir occasionner dans la construction des tombeaux ? Nous ne le pensons pas. On doit plutôt l’attribuer à leur aspect désagréable et à la difficulté apparente d’y établir des sépultures, et surtout à la poussée des terres.

On pourrait cependant tirer un très-bon parti de ces berges. Nul emplacement, selon nous, ne serait plus avantageux sous le rapport pittoresque.

On diviserait la hauteur de la pente en diverses zones parallèles aux talus et disposées les unes au-dessus des autres comme les précinctions d’un amphithéâtre, et composées chacune d’une ligne de tombeaux alternant avec un talus planté d’arbres. (Voy. Fig. 5, Pl. 9.) Ce talus aurait un mètre de base au moins, et serait bordé d’une allée d’un mètre pour la circulation. De semblables zones se succéderaient dans toute la hauteur de la berge.

Pour économiser le terrain, selon le vœu de l’administration, les tombeaux seraient construits sur une grande partie de leur profondeur dans la berge elle-même, ou plutôt dans un mur de soutènement continu, dans le corps duquel ils seraient évidés La façade se détacherait en saillie sur le nu du mur de terrasse, et pourrait se varier à l’infini. (Voy. Fig. 6 et 7.) Une partie de la voûte des caveaux serait recouverte par le talus en terre, sur lequel on planterait des arbustes variés qui formeraient ainsi une zone de verdure alternant avec une zone de constructions.

Pour préserver l’intérieur de toute humidité, la voûte et l’extérieur des murs seraient revêtus d’une chape en bitume.

Chaque zone de tombeaux serait disposée comme un casier, et divisée en concessions de 2 mètres. Les murs séparatifs seraient construits d’un seul jet, et non en deux épaisseurs juxtaposées, comme cela se fait ordinairement. De distance en distance, il y aurait des concessions de 4 mètres, dont les tombeaux domineraient les autres et rompraient l’uniformité. Nous n’en dirons pas davantage sur ce sujet, que nous nous contentons d’indiquer.

Les concessions ordinaires, de 2 mètres carrés, fort bien entendues, du reste, sous le rapport économique, sont disposées le long des allées principales par zones de deux rangs chacune. (Voy. Fig. 8.) Les zones sont séparées entre elles par des passages de 1m 50 de large, et les rangs par des intervalles de 1m 00. Chaque concession est également séparée de ses voisines par un passage de 0m 50 ; ainsi, en prenant pour base de nos calculs un groupe de quatre concessions de 2 mètres chacune, dont deux de front et deux de profondeur, c"est-à dire dans toute la profondeur d’une zone, nous aurons pour largeur :

1o Deux concessions d’un mètre chaque 2 m 00
2o Deux demi-passages de 0m 25 chaque 0 50
3o Un passage de 0 50

Total 3 m 00

Et pour la profondeur :

1o Sur l’allée principale, une marge de 0 m 25
2o Deux terrains de 2 mètres chaque ; ensemble 4 00
3o Un intervalle de 1 00
4o Plus un demi-intervalle de 0 75

Total 6 m 00


ce qui donne une superficie totale de 18m 00 pour quatre concessions ordinaires, dont les superficies effectives réunies sont de 8 mètres[16].

Or, d’après notre système d’aménagement des berges, nous avons, pour le même nombre de concessions de 2 mètres chaque, une largeur de 2m 92, et une profondeur de 6m 10, qui donnent une superficie de 17m 81, un peu moindre que dans la division en plaine, et il présente l’avantage de pouvoir planter une zone d’arbustes d’un mètre de large entre deux zones de tombeaux, avantage qui ne peut exister dans le système ordinaire, même en plaine ; mais si nous voulions réduire, suivant l’usage généralement adopté, la longueur intérieure du caveau à 1m 90 et l’épaisseur des murs des extrémités à 30 centimètres au lieu de 45 centimètres, il ne resterait pour profondeur totale de deux rangées de concessions, que 5m 20, et la largeur restant de 2m 92, nous n’aurions qu’une superficie de 15m 18 pour quatre concessions, au lieu de 18 mètres donnés par la division établie dans les cimetières.

Tous ces tombeaux étant construits solidairement dans un mur de soutènement continu, dans l’épaisseur duquel ils seraient évidés, présenteraient à la poussée des terres une culée de 3 mètres d’épaisseur sur moins de 3 mètres de hauteur. (Voy. Fig. 5, 6 et 7, Pl. 9.) La face des murs du fond, côté des terres, serait garnie, dans toute sa hauteur, d’un rang de moellons à sec pour livrer passage aux eaux pluviales filtrant au travers des terres, et ces eaux, reçues dans un caniveau, seraient rejetées sur l’allée inférieure par des tuyaux posés au travers des murs de refend séparant les tombeaux.

Les façades des tombeaux, se détachant en relief sur le nu du mur de terrasse, pourraient se varier à l’infini. Chacun ornerait sa façade comme il l’entendrait, soit en marbre, soit en pierre ; on y ménagerait de petits oratoires ou chapelles, ou bien on n’y laisserait qu’une simple entrée de caveau, surmontée d’un cénotaphe ou façade quelconque. (Voy. Fig. 7.)

Nous insistons sur la nécessité d’orner les cimetières de plantations, car la végétation est un accessoire obligé des sépultures. Les anciens ne négligeaient pas cet accompagnement quand leurs tombeaux étaient apparents : le fameux tombeau d’Auguste, entre autres, était un immense cône disposé par encaissements en amphithéâtre, dont chaque gradin était planté d’une zone de grands arbre ; il était, en outre, entouré d’un bois funèbre appelé bustum. D’après Hérodote, le tombeau d’Alyatès, roi de Lydie, était disposé de la même manière.

Quand les tombeaux étaient souterrains on y peignait des fleurs, tant la végétation paraissait un ornement obligé dans ces dernières demeures des hommes ; et aujourd’hui même, le moindre coin de terre dont peuvent disposer les familles autour de leurs sépultures n’est-il pas sur-le-champ planté de fleurs ou d’arbres ?

Mais, d’après l’aménagement actuel des cimetières de Paris, où logerait-on des arbres ? C’est tout au plus si l’on accorde entre chaque sépulture l’espace nécessaire à la construction des murs séparatifs ; on resserre de plus en plus l’espace, et ceux qui veulent planter quelques arbustes autour de leur tombeau sont obligés de ménager dans le corps de la fondation quelques petites cavités qu’on remplit de terre, à moins qu’on ne se contente, comme dans les concessions temporaires, d’élever au-dessus du sol un étroit monument, et de consacrer le reste du terrain à des plantations. Les fosses temporaires et les fosses communes, par une sorte de compensation, sont toutes garnies de quelques arbres ; car, dans les premières, les constructions n’occupant que rarement tout l’espace concédé, il y a presque toujours place pour des arbres et des arbustes ; et dans les dernières, le monument du pauvre consiste en une croix de bois peinte en noir, qu’il accompagne de quelques arbrisseaux. Que celui qui ne porte pas un cœur sec dans ses promenades parmi les tombeaux, nous dise si ces végétaux que plante la main d un fils, d’un époux, d’un frère, ne sont pas souvent aussi éloquents que de somptueuses constructions ? Mais aussitôt le temps de la concession expiré, le marteau et la hache ont bientôt fait de ce lieu un désert.

On pourrait dire avec assez de raison que les gens préposés à la garde des cimetières ont horreur de la végétation. Il nous est arrivé maintes fois, à notre grand étonnement, de voir tel saule pleureur dont la chevelure ondoyante se balançait la veille encore sur les tombes d’alentour, se trouver tout à coup dépouillé de toutes ses branches et transformé en un tronc informe, comme si quelque génie malfaisant se plaisait à dépouiller successivement toutes les tombes du seul ornement donné par la nature. Ces gens ont-ils donc le droit de mettre ainsi en coupes réglées les arbres que des mains guidées par les sentiments les plus purs ont plantés dans le séjour des morts ? Comment, au reste, les employés subalternes respecteraient-ils les arbres qu’on voit poindre çà et là parmi les tombeaux ? Quel prix de sentiment pourraient-ils y attacher, quand ils voient l’administration ne laisser aucun espace pour en planter autour des tombes dont le terrain a été si chèrement vendu, comme si on voulait laisser briller davantage les deux maigres rangées d’arbres qui bordent les principales allées ?

La superficie du cimetière de l’Est est d’environ 24 hectares.

Quelque cynique à idées subversives, ou même quelque stoïcien à idées de bronze dira peut être : Pourquoi le domaine des morts envahirait-il celui des vivants ? Pourquoi dérober à l’agriculture des terrains précieux ? Eh ! mon Dieu ! laissons à nos arrière-petits-neveux le soin de poser les limites entre la terre des morts et celle des vivants. Nous vous garantissons, messieurs les économistes philosophes, que si vous mourez de famine vous ne le devrez pas à l’envahissement des tombeaux sur le domaine de l’agriculture. Le soc de la charrue ne se promène-t-il pas aujourd’hui sur les sépulcres de tous les peuples de l’antiquité, voire même du Moyen-Age[17]?

Puisque la loi nous force à enterrer nos morts dans un lieu public, au risque de placer l’être que nous chérissons et que nous estimons le plus à côté de l’individu le plus méprisable ; puisque l’édilité nous fait payer si cher le coin de terre où nous voulons réunir les restes mortels de nos familles, il faut au moins qu’elle et ses agents fassent de leur côté tout ce qui dépend d’eux pour que le monopole des sépultures nous paraisse moins intolérable.


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Explication des Figures de la Planche.


Fig. 1. Coupe de l’escarpement de l’avenue des Acacias, cimetière de l’Est. Cette coupe indique la hauteur des terres du talus et celle des murs, suivant la hauteur généralement adoptée sur cette ligne. Le profil du mur a été fait d’après les données de Coulomb.

a b c. Section transversale d’un prisme de terre exerçant sa poussée sur le mur de revêtement selon les cas ordinaires, en supposant le sol supérieur nivelé suivant l’arase du mur. b c g f. Section transversale d’un prisme parallélogramme en surcharge sur le prisme précédent, d’après les dispositions actuelles de la berge de l’avenue des Acacias, i h. Profil d’une excavation pour la construction d’un caveau.

Fig. 2. Coupe d’une tranchée remplie de pierrailles, selon notre système d’assèchement. La Fig. 2, est une variante du caniveau.

Fig. 3. Coupe horizontale du regard principal, recevant l’arrivée de trois caniveaux et le départ du tuyau général de décharge en fonte.

Fig. 4. Coupe verticale de ce même regard.

Fig. 5. Coupe d’un escarpement faite perpendiculairement à la pente, avec indication de la coupe, suivant A B, du plan, des deux étages de tombeaux ménagés dans la masse des murs de soutènement, que nous appellerons murs-tombeaux. On a indiqué dans les coupes 5 et 7 la fermeture de la dernière case des caveaux.

Fig. 6. Coupe horizontale des deux étages de murs-tombeaux, faite à la hauteur E F de la Fig. 5.

Fig. 7. Coupe verticale de l’étage inférieur des tombeaux, faite suivant C D du plan, Fig. 6, et élévation de l’étage supérieur, où l’on a figuré la disposition des façades des tombeaux en relief sur le mur.

Fig. 8. Disposition d’une série de concessions perpétuelles de 2 mètres, en plaine, d’après l’aménagement adopté par l’administration.

Les rectangles couverts d’une teinte pâle et unie indiquent la circonscription rigoureuse des constructions extérieures d’une concession de 2 mètres. A indique le plan d’un caveau, et B, le plan le plus généralement adopté pour les édicules élevés au-dessus du sol.

L’échelle des Fig. 1, 5, 6, 7 et 8 est à 10 millim. pour mètre, et celle des Fig. 2, 2’, 3 et 4 est au double, ou 20 millim. pour mètre.

H. JANNIARD,
Architecte.

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  1. Raoul Rochette. Tableau des Catacombes de Rome, page 43, ou lettre circulaire de Smyrne, collection des pièces apostoliques de Coutellier, tome 11, page 200, Anvers, 1698.
  2. Nous pensons être agréable aux lecteurs de la Revue en donnant, a la fin de cet article, un tableau détaillé des prix des terrains concédés a perpétuité dans les cimetières de Paris. Le prix des terrains à bâtir compris dans l’enceinte des boulevards intérieurs varie de 60 à 700 fr. le mètre carré, dont la moyenne est de 330 fr. Or, dans les cimetières, en prenant pour base moyenne une concession de 4 mètres, nous voyons, d’après le tableau, que le prit du mètre carré retient à 375 fr., quoiqu’il n’ait pas coûté à la ville 3 fr. 50 c ; car la totalité des terrains, qui est d’environ 500 000 mètres carrés, n’a coûté que 1 740 267 fr., y compris la dépense de clôtures, terrassements, plantations, etc., et en admettant qu’il n’y ait que la dixième de la superficie affecté aux concessions, ou autrement, qui soit productif, chaque mètre ne reviendrait encore qu’à 35 fr.
  3. Ne pourrait-on élever, avec les tombes non réclamées, une pyramide au centre de chaque cimetière ? On aurait soin de placer les marbres en parement et d’assortir en appareil régulier les blancs et les noirs. Chaque année ce monument s’élèverait d’une assise. On n’y emploierait que les blocs portant des inscriptions ou des sculptures. Quelles précieuses archives pour les antiquaires futurs ! Par un abus qu’on ne saurait trop déplorer, des tombes en marbre, provenant de la destruction des monument temporaires, ont quelquefois été enlevées clandestinement des dépôts où elles sont entamées pêle-mêle avec celles en pierre, en attendant que l’on convertisse ces dernières ou bordures de trottoirs ou en moellon, à mesure des besoins. La tombe de Saint-Lambert elle-même avait disparu, depuis que la personne de qui nous tenons ce renseignement avait constaté d’office sa présence au dépôt général. Sur la réclamation de M. d’H…, M. le préfet de la Seine a ordonné de sévères perquisitions, et la tombe a été réintégrée au dépôt du cimetière.
  4. Nous citerons pour preuve la sépulture du lieutenant-général ***, mort en 1832. Son fils et sa belle-fille, qui vénéraient sa mémoire et attendaient des temps plus heureux pour lui ériger un tombeau de famille, ayant été obligés d’aller se fixer loin de Paris, avaient instamment recommandée une personne de la famille d’être attentive aux avis qui pourraient être donnés sur les concessions temporaires. Cette personne n’a peut-être pas passé un jour depuis dix ans sans lire au moins un grand journal. Eh bien ! l’avis est pourtant passé inaperçu, et la douleur de cette personne a été extrême lorsque, en portant des couronnes sur le tombeau du général, le jour de sa fête, elle a trouvé un vaste espace dénudé et dévasté là où l’année précédente se trouvait un bosquet parsemé de tombes. On n’a pas même pu avoir de renseignements.
  5. Solon défendit d’enterrer dans les villes. Adrien fit la même prohibition : Ne funestentur sacra civitatis.
    (Chambry, p. 53.)
  6. Selon le rapport de Thouret sur les exhumations du cimetière des Innocents, « les ossements remplissaient tous les portiques, les arcades, les caveaux, les charniers et même les combles ou terrasses des chapelles sépulcrales et autres monuments funèbres. » L’insuffisance de ce champ de repos était depuis longtemps notoire, et son existence au centre de la ville était contraire à la salubrité publique lorsqu’il fut enfin supprimé en 1785, par ordre du Conseil d’État. Cette suppression avait été vainement réclamée à plusieurs reprises à partir de 1554. De déplorables conflits entre l’autorité civile et l’autorité religieuse venaient toujours s’opposer à cette sage mesure. Il ne fallut rien moins, pour qu’on se décidât, que l’irruption des cadavres en putréfaction d’une vaste fosse commune, qui se firent jour au travers d’un mur écroulé dans la cave d’une maison de la rue de la Lingerie, adossée aux charniers du cimetière. — Ce n’est pas sans intention que nous avons évité de parler des sépultures dans les églises et dans les préaux intérieurs des cloîtres et couvents. Ces caveaux funèbres et ces cimetières, quand ils n’étaient pas, par privilège, ouverts aux morts illustres ou de noble famille, étaient toujours exclusivement réservés aux habitants des maisons religieuses et aux membres du clergé. Dans aucun temps ils ne purent être considérés comme lieux de sépulture publique ; mais toutefois, à cause du grand nombre de couvents et d’églises que la ville de Paris contenait dans son enceinte, on comprend jusqu’à un certain point que le cimetière des Innocents ait pu suffire à une époque aux besoins de la population parisienne. Lorsque les cimetières et les charniers des communautés religieuses devinrent trop encombrés, on les accompagna d’un ossuaire où furent entassés les ossements exhumés dans les fouilles. L’extrados des voûtes sous les combles des églises ou des cloîtres reçut souvent ce lugubre dépôt. On retrouva encore un amas considérable d’ossements humains dans la cavité des retombées des voûtes de l’église Saint-Benoît, faubourg Saint-Jacques, lorsque l’on convertit cet édifice en théâtre dit du Panthéon, il y a dix ou douze ans.
  7. Depuis que nous avons écrit ces lignes, ces murs ont été gratifiés d’un enduit, et pour donner à l’ensemble un cachet monumental, on a surmonté les deux pieds-droits de la porte d’un exhaussement recouvert d’un chaperon en plâtre à deux égouts, à l’instar du plus modeste mur de clôture. Cette réparation fait supposer qu’on n’a pas l’intention de donner à ce cimetière une entrée plus présentable.
  8. Nous avons entendu plusieurs fois les visiteurs des cimetières de Paris se plaindre de ne rapporter aucune émotion tendre au sortir de cet lieux funèbres, preuve évidente qu’il manque quelque chose dans la disposition ou le caractère qu’on doit imprimer à ces enceintes consacrées aux enceintes publiques. Nous-même avons passé bien des fois devant ces lignes de tombeaux somptueux, sans éprouver d’émotions ; tandis que nous nous sommes senti le cœur serré et les yeux humides à la vue d’une simple pierre tumulaire a demi cachée par des plantations, et sur laquelle les promeneurs indifférents n’avaient peut-être jamais daigné jeter les veux.
  9. à insérer
  10. Nous avons vu en février 1842, dans la partie dite Lunette Saint-Laurent, un mur de soutènement construit depuis quelques mois et déjà écroulé, prés le tombeau de la famille Aubry. Cela n"est pas étonnant : il n’avait que 60 centimètres d’épaisseur pour une hauteur de plus de 3 mètres, et il devait soutenir des terres jectisses nouvellement déposées.
  11. Nous connaissons, entre autres, le tombeau d’une famille qui, quoique établi à grands frais et soumis depuis à de dispendieux travaux d’étanchement, est constamment rempli d’eau jusqu’au tiers de sa hauteur. On a été obligé de remonter dans les cases supérieures les cercueils submergés ; et de six étages de cases sur trois rangs qu’avait ce caveau, il ne lui en reste plus que quatre. Et sur dix-huit places de cercueils, il n’en reste plus que douze qui ne soient pas inondées.
  12. Des personnes ayant fait des études sur la nature des terrains du cimetière de l’Est, nous ont dit qu’il y avait intermittence dans la direction des eaux, qui tantôt paraissent sur un point, tantôt sur un autre.

    Nous concevons très-bien cette alternative de dessiccation et de saturation ; mais ces deux étals différents doivent avoir lieu alternativement sur tous les points à la fois. S’il en est ainsi, on ne peut alors leur attribuer l’intermittence de la filtration des eaux sur les divers points du périmètre du plateau. Ne pourrait-on plutôt attribuer ce phénomène de l’intermittence aux excavations qu’on fait tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, et qui peuvent changer le régime des eaux en leur procurant de nouvelles issues ?

    Le système que nous combattons ne serait admissible que dans le cas où il faudrait à la glaise plus d’une année pour se dessécher, et une seule saison pluvieuse pour se saturer ; ainsi la partie par où l’écoulement des eaux a eu lieu cette année sera saturée et les crevasses seront fermées par le gonflement dans un seul hiver, et comme les eaux de l’hiver suivant ne pourront y trouver passage, elles s’échapperont par les assures d’autres parties non saturées, pour revenir, un an ou deux après, passer par la partie saturée cette année, et qui se sera desséchée pendant l’intervalle.

  13. Nous proposons ce tuyau comme plus économique qu’un égout en maçonnerie ; ce tuyau ayant beaucoup de pente et les eaux étant limpides, il remplacerait très-bien un égout en maçonnerie. Comme il est possible que ces tranchées rencontrent des filets d’eau ne tarissant jamais, on pourrait creuser au milieu du cimetière une citerne pour l’arrosement des fleurs qu’on cultive sur les sépultures. On tirerait ainsi un utile parti de ces eaux ; et ce qui est encore aujourd’hui une cause de ruine et de destruction, deviendrait bientôt une source d’embellissement, de charme, dans ce dernier jardin des morts.
  14. Il y a, dans tout le cimetière, trois puisards qui, en somme, ne contiennent pas 80 mètres cubes d’eau, et dont ils peuvent déverser une partie dans les caveaux voisins, par infiltration.

    On estime a 53 centimètres l’épaisseur moyenne de la couche d’eau qui tombe annuellement sur le sol du département de la Seine, et on peut porter a 30 centimètres celle qui tombe pendant la mauvaise saison, du 1er octobre au 1er mai suivant. La partie du plateau du cimetière comprise dans la circonvallation de notre système de pierrées est d’environ 50 000 mètres carrés, et la surface totale du plateau comprise dans l’enceinte du cimetière est d’environ 60 000 mètres, lesquels, a 30 centimètres d’épaisseur, reçoivent une masse d’eau de 18 000 mètres cubes. En supposant qu’il ne s’en infiltre que la moitié dans la terre, on aura encore 9000 mètres cubes d’eau a absorber par des puisards qui ne contiennent pas collectivement 100 mètres cubes.

  15. Pour démontrer à nos lecteurs que noire proposition de dépenser une quarantaine de mille francs en améliorations pour le seul cimetière de l’Est n’est pas de nature à mettre à sec la caisse municipale, nous allons placer sous leurs yeux quelques chiffres que nous tenons de bonne source.

    L’achat des terrains pour les cimetières actuels a commencé en 1804. On a fait des agrandissements à plusieurs reprises, notamment au cimetière de l’Est.

    La dépense totale s’élève jusqu’ici à 1 740 267 fr.

    La superficie collective des trois cimetières étant d’environ 50 hectares ou 500 000 mètres carrés, le mètre revient donc à moins de 3 fr. 50 c.

    Le produit des concessions antérieures à 1830, ou de vingt-six ans, s’est élevé à 5 203 083 fr. 66 c.

    De 1831 à 1840, il a suivi une progression considérable, et il s’est élevé ainsi qu’il suit :

    Savoir : concessions perpétuelles 3 081 027 fr. 50 c.
    id. conditionnelles 218 800 00
    id. complétées 223 950 00
    id. temporaires 2 180 660 17
    Total. 5 731 437 67
    (Il a dépassé, comme on voit, le chiffre des vingt-six années précédentes.)
    Total général. 10 937 521 fr. 33 c.
    Nous pourrions ajouter à ces chiffres la taxe des inhumations, qui s’est élevée avant 1830 à 2 278 183 fr. 69 c. 6 085 047 50
    Et de 1831 à 1840 à 3 806 863 81
    Ce qui produirait un total général de 17 022 568 fr. 83 c.


    Mais nous ne nous occupons que du revenu foncier.

    Nous voyons par le chiffre des dix dernières années que le produit moyen annuel a été de 573 413 fr. 67 c. Ce produit augmente tous les ans et dépasse aujourd’hui 600 000 fr.

    La dépense d’entretien pendant les dix dernières années a été moyennement de 21 971 fr. 47 c. (jusqu’à 1840).

    La presque totalité des employés aux cimetières et aux pompes funèbres est payée aux frais de la compagnie des Pompes funèbres, qui verse annuellement pour cet objet, à la caisse municipale, 140 700 fr., d’après le nouveau cahier des charges. Il n’y a guère que les architectes des cimetières qui soient rétribués par la Ville. Jusqu’à 1840, la caisse municipale n’a donc déboursé qu’environ 30 000 fr. par an, ou le vingtième du produit de la vente ou location des terrains.

    Les cimetières, comme on voit, ne sont pas onéreux à la Ville, puisque ces terrains, qui ne lui coûtent pas 1 800 000 fr., lui rapportent 600 000 fr. par an, ou 33 1/3 pour 0/0. Elle a encaissé, dans l’espace de trente-six ans, près de onze millions pour le produit foncier seulement.

    Remarquons bien aussi que sur les 5 734 437 fr. 67 c, perçus de 1831 à 1840, les fosses temporaires ont produit 2 180 660 fr. 17 c.
    auxquels il convient d’ajouter la différence entre le chiffre des concessions conditionnelles complétées et celles qui ne le sont pas ; cette différence est de 24 850 00
    Total. 2 205 510 17


    La Ville rentre en possession des terrains des concessions temporaires au bout de cinq ans ; elle peut donc revendre, ou, si l’on veut, relouer éternellement le même terrain tous les cinq ans.

    Chaque concession temporaire est payée 50 fr. pour cinq ans et se compose de 2 mètres carrés de terrain, ce qui fait par an et par mètre 5 fr. de revenu (le mètre ne coûte en capital que 3 fr. 50 c), ce qui, en fin de compte, produirait un revenu de 50 000 fr. par hectare ; mais en réduisant la superficie effective des terrains à moitié (le reste employé en passages), chaque hectare produirait encore une rente honnête de 25 000 fr. payée d’avance.

    Nous savons bien que toute la superficie des cimetières n’est pas en mesure de donner d’aussi riches revenus, car il faut défalquer comme improductifs toutes les allées, grandes et petites, les intervalles entre les concessions, les fosses communes ainsi que les parties restées jusqu’ici sans emploi, parmi lesquels nous comptons en première ligne les escarpements des cimetières du Nord et de l’Est.

    Nous nous garderons bien d’exiger que la Ville dépense à l’embellissement des cimetières jusqu’au dernier écu provenant des cimetières ; mais qu’elle s’arrange pour rentrer dans son capital tous les vingt ans, et que le reste soit employé en améliorations. Pas de superfluités, mais un nécessaire confortable.

    Au surplus, nous prions de remarquer qu’une partie des améliorations proposées par nous seraient une nouvelle source de revenus. Nous voulons parler du nouvel aménagement des parties escarpées dont personne n’a voulu jusqu’à ce jour, et pour cause, comme nous l’avons expliqué déjà.

  16. La partie A de la figure 8 indique la disposition d’un caveau dans une concession de 2 mètres, et la partie B un édicule ou chapelle élevé selon l’usage ordinaire, au-dessus du caveau, et compris exactement dans le périmètre de la concession, ainsi que l’exige le règlement. On voit par cette figure, qu’en donnant 70 centimètres de largeur intérieure à l’édifice, il ne reste que 15 centimètres de chaque côté pour l’épaisseur des murs, compris saillie du socle extérieur, et qu’en donnant la même épaisseur aux murs des extrémités, il reste 1m 70 de profondeur intérieure à la chapelle ; mais comme le caveau a ordinairement 1m 90 de long, il s’ensuit que les murs de l’édicule sont en porte-à-faux de 5 centimètres à chaque extrémité.
  17. Les anciens cimetières de Paris, notamment celui des Innocents, furent, dans l’origine, situés hors des murs, comme le sont ceux d’aujourd’hui. Ils se trouvèrent renfermés dans la ville par suite de l’agrandissement de son enceinte. D’après l’extension que prennent les constructions de la petite banlieue, et sur-tout par suite de l’érection de l’enceinte bastionnée, et surtout encore d’après l’accroissement probable que prendra cette capitale quand elle sera le centre commun des nombreuses lignes de chemins de fer projetés ou en voie de construction, les cimetières actuels se trouveront nécessairement, et dans peu d’années, entourés d’habitations. Par le fait des fortifications, ils se trouveront intra muros. Il serait donc prudent de ne pas chercher à donner aux cimetières actuels une plus grande étendue, puisqu’on sera obligé tôt ou tard de les remplacer par d’autres situés hors de l’enceinte bastionnée.

    Si l’on plaçait les cimetières futurs dans le voisinage des chemins de fer, on pourrait conduire les convois sur des wagons funèbres.