Couleur du temps (LeNormand)/Chez vous, chez nous

Édition du Devoir (p. 115-116).

Chez vous, chez nous


Il y a des paysages plus beaux, il y en a sûrement de plus variés et de plus riches, mais il n’y en a pas de plus calmes, de plus reposants, de plus sains que ceux qui se déroulent, après Charlemagne, le long de la sinueuse et jolie rivière de l’Assomption, jusqu’à la petite ville qui porte ce nom.

La route suit presque continuellement le ruban clair de la rivière ; mais elle le suit avec fantaisie, tantôt de très près, tantôt s’éloignant assez pour que des maisons l’en séparent. Ces caprices sont les seuls changements d’humeur du paysage ; et encore ne troublent-ils en rien l’harmonie qui règne entre le chemin du roi et l’étroit cours d’eau.

En effet, entre ce chemin et la bonne rivière, les habitations qui s’élèvent ont l’air d’avoir depuis toujours fait partie de la terre ; elles y sont appropriées, elles sont essentiellement simples et nobles. Car, ce qui vous frappe surtout, lorsque vous suivez cette voie, c’est l’absence presque complète des maisons nouvelles, à l’américaine, maisons coquettes, confortables, sans doute, mais trop jeunes pour avoir une histoire et une âme ; maisons où personne n’est né, où personne n’a vécu, où personne n’est mort, où personne ne s’est perpétué. Et ce qui vous frappe plus encore, c’est que vous ne regrettez pas leur absence, à mesure que se succèdent des maisons anciennes, à toits longs, à lucarnes curieuses, à massives cheminées de pierres sans âge. Que le neuf dans cette campagne fasse défaut, elle s’en moque et n’y perd rien. Ses vieilles maisons ne sont-elles pas toutes habillées fraîchement, embellies de blanc, ou de galeries à colonnes qui les parent, sans jurer avec leur ancienneté ? Ce sont des vieilles bien élevées, aux physionomies accueillantes. Ce sont des vieilles qui ont grand air ! Allez les voir ! Ayez le bonheur de les voir quand derrière elles s’en va le soleil rouge, et qu’elles se profilent sur le ciel nuancé, ou se mirent dans la rivière lisse.

Le long de la route elles se suivent, toutes sœurs d’une même famille, sœurs d’une même génération, et d’une génération vivace. À peine, le long de ce chemin, une ruine passe-t-elle ; et ces murs de pierres se tiennent avec tant d’orgueil dans le paysage, que c’est une morte qui semble vivante. Elle n’abrite personne, mais de sa silhouette vigoureuse se dégage une leçon de force. Quelle maison neuve d’aujourd’hui mourra aussi dignement dans cent ans ?