Correspondance de Victor Hugo/1834

(tome 1p. 520-544).
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1833.


Monsieur Mayer,
53, rue des Bouchers. Strasbourg[1].

Je vous remercie, monsieur, de la confiance que vous voulez bien placer en moi. Sans mes yeux malades, je vous aurais répondu plus tôt et plus longuement. Je ne faudrai jamais à la prière d’un jeune homme. Au point de la vie où je suis arrivé, je suis encore assez jeune pour aimer la jeunesse et déjà assez vieux pour la conseiller.

J’ai lu vos beaux vers. Je doute fort que l’Académie en reçoive de plus beaux. Mais c’est précisément pour cela que je n’espère guère qu’elle vous couronne. En général, ce qui va à l’Académie, c’est la médiocrité. Essayez pourtant. Dans ma pensée, vous méritez déjà plus qu’un prix de poésie. Vous me demandez une critique détaillée de votre ode. Vous savez, monsieur, que, tout en considérant la forme et l’exécution comme choses de haut prix, j’attache en général peu d’importance aux critiques de détail. Il y a quelques mauvaises rimes que vous feriez peut-être bien d’effacer. Grand et Volcan, plus et vertus, conjurés et cyprès etc.

Une observation générale pour l’avenir. Vous avez un penchant à l’antithèse qui vous servira peut-être cette fois à l’Académie, mais dont vous ferez bien de vous défier pour d’autres ouvrages.

Adieu, monsieur. Travaillez. Vous avez ce qu’il faut pour réussir ; travaillez. Ne vous découragez et ne vous lassez pas. Savez-vous le secret de tout succès dans ce monde quand on est fort, le voici : perseverando.

Agréez l’assurance de mes sentiments distingués.

Victor Hugo[2].
16 janvier [1833].


À Sainte-Beuve.


18 janvier [1833].

Quand personne n’entre, vous, mon ami, vous avez toujours droit d’entrer. Je vous ferai donc assister à une répétition[3], dès qu’il y en aura une un peu passable, et je serai bien heureux de vous y avoir. Je vais faire retenir les deux stalles que vous désirez à l’amphithéâtre (stalles rouges), ce sont les meilleures places de la salle. Elles seront inscrites sous votre nom.

Je vous serre la main.

V. H.[4]
À Mademoiselle Louise Bertin.


15 février 1833.
Mademoiselle,

Voilà enfin le scénario[5] en double copie, une pour vous, l’autre pour M. Véron[6]. J’ai pensé que vous pourriez avoir besoin de ce plan détaillé sous les yeux.

Je suis toujours dans l’incertitude pour la dernière scène. Je vous assure que ce n’est qu’une misère et pourtant il est fort difficile de trouver quelque chose qui ne soit pas ou tout à fait détaché du poème, ou plat et commun.

D’après ce que vous m’avez dit l’autre soir, je suis de votre avis sur l’apothéose, et je donne le ciel au diable.

Je voulais vous porter en personne ce paquet hier au soir. Mais ma femme m’a mené de droit divin à Bertrand et Raton, qui nous a prodigieusement, merveilleusement et incomparablement ennuyés.

Je joins au scénario le manuscrit, et les quelques chiffons de papier qu’il contenait.

À bientôt, mademoiselle. Nous ne voyons plus Édouard ; mais nous vous aimons de tout notre cœur.

V.


À Sainte-Beuve.


Ce dimanche [24 février 1833].

Je vous envoie, mon ami, un passage de Planche[7] auquel je ne comprends rien[8]. Il faut qu’il soit fou de se figurer que j’établirai jamais, je ne dis pas la moindre solidarité, mais le moindre rapprochement entre vous, Sainte-Beuve, et lui.

Vous savez bien, vous, que vous n’avez pas d’ami meilleur que moi.

V.[9]
À Sainte-Beuve.


25 février [1833].

Entre vous et moi, Sainte-Beuve, il y a une amitié scellée d’une façon trop profonde et trop durable pour que les petites affaires de l’amour-propre nous divisent jamais un seul instant. Nous sommes des amis sérieux. C’est notre devoir de ne jamais ajouter foi une minute aux commérages qu’on pourrait colporter de vous à moi et de moi à vous, tantôt bêtement, tantôt perfidement[10]. Vous ne doutez pas, n’est-ce pas, mon ami, que jamais votre nom ne sort de ma bouche que comme il en doit sortir, avec l’effusion de l’amitié, de l’admiration et de la tendresse la plus fraternelle. Il me serait même impossible de souffrir autour de moi des hommes qui ne pensassent pas de vous comme j’en pense et qui n’en parlassent pas comme j’en parle. Vous êtes une de mes religions, n’oubliez jamais ceci, et toutes les fois qu’on essaiera de venir vous dire que j’ai parlé de vous autrement que comme d’un frère, dites simplement cela n’est pas. — Je ne sais pourquoi je vous écris tout cela, car je suis sûr que c’est tout simplement votre pensée que je transcris ici ; mais puisqu’on a eu la niaiserie de prononcer votre nom à propos de la pauvre conduite de M. Buloz à mon égard, j’avais besoin de vous dire, moi, que jamais vous n’avez été plus cher et plus présent à ma pensée qu’en ce moment où je vous vois à peine.


Au roi Joseph.


Paris, 27 février 1833.

Sire, je profite pour vous répondre de la première occasion sûre qui se présente[12]. M. Presles, qui part pour Londres, veut bien se charger de remettre cette lettre à Votre Majesté. Permettez-moi, sire, de vous traiter toujours royalement. Les rois qu’a faits Napoléon, selon moi, rien ne peut les défaire. Il n’y a pas une main humaine qui puisse effacer le signe auguste que ce grand homme vous a mis sur le front.

J’ai été profondément touché de la sympathie que Votre Majesté m’a témoignée à l’occasion de mon procès pour le Roi s’amuse. Vous aimez la liberté, sire ; aussi la liberté vous aime. Permettez-moi de joindre à cette lettre un exemplaire du discours que j’ai prononcé au tribunal de Commerce. Je tiens beaucoup à ce que vous le lisiez autrement que dans le compte rendu, toujours inexact, des journaux.

Je serais bien heureux, sire, d’aller à Londres, et d’y serrer cette royale main qui a tant de fois serré la main de mon père. M. Presles dira à Votre Majesté les obstacles qui m’empêchent en ce moment de réaliser un vœu aussi cher ; il faut, pour qu’ils m’arrêtent, qu’ils soient insurmontables. M. Presles vous dira une partie de ce que je vous dirais, sire, si j’étais assez heureux pour vous voir. J’aurais bien des choses de tout genre à vous dire. Il est impossible que l’avenir manque à votre famille, si grande que soit la perte de l’an passé[13]. Vous portez le plus grand des noms historiques.

À la vérité, nous marchons plutôt vers la république que vers la monarchie ; mais à un sage comme vous, la forme extérieure du gouvernement importe peu. Vous avez prouvé, sire, que vous saviez être dignement le citoyen d’une république. Adieu, sire ; le jour où il me sera donné de presser votre main dans les miennes sera un des plus beaux de ma vie. En attendant, vos lettres me rendent fier et heureux.

V. H.


À Sainte-Beuve.


10 mars [1833].

Il faut, mon ami, que je vous écrive un mot pour Abel. L’animosité de M. Buloz contre moi retombe sur lui. M. Buloz avait fait avec lui une convention dans laquelle j’avais servi d’intermédiaire, et qui avait déterminé Abel à refuser les offres qu’on lui faisait d’autre part. Aujourd’hui M. Buloz juge à propos d’éluder ou de rompre cette convention… Je n’ai rien à lui dire. Mais vous seriez bien bon, vous, mon cher Sainte-Beuve, de lui parler...

Voyez si tout souvenir des services passés n’est pas éteint dans l’esprit de M. Buloz. De cette affaire dépend tout l’avenir entre lui et moi. Je juge les hommes une bonne fois et tout est dit.

J’irai vous chercher, mon ami. J’irai causer avec vous de cela et de tant d’autres choses pour lesquelles j’ai besoin de vos conseils et de votre amitié. Votre amitié est encore un des meilleurs endroits de ma vie. Je n’y songe jamais qu’avec attendrissement. Je relisais l’autre jour les Consolations. Où est-il ce beau passé ? Ce qui ne passe pas, c’est un souvenir comme le vôtre dans un cœur comme le mien. Adieu, croyez bien que je n’ai jamais été plus digne d’être aimé de vous[14].


À Monsieur Jouslin de la Salle[15]


21 mars 1833.
Monsieur,

Permettez-moi de vous adresser et de vous recommander le jeune auteur d’une tragédie intitulée James Douglas, M. Esquiros[16]. Le Théâtre-Français me paraît spécialement institué pour encourager les jeunes auteurs dans la voie de la poésie et de l’art. M. Esquiros est de ceux qui méritent qu’on lui aplanisse le chemin. Je serai heureux d’apprendre qu’il a trouvé bon accueil auprès de vous, monsieur.

Agréez, je vous prie, l’assurance de mes sentiments distingués.

Victor Hugo[17].


À Victor Pavie.


Paris, 31 mars 1833.

Il y a des siècles que je veux vous écrire, mon ami. J’ai vraiment avec vous, que j’aime le mieux, l’apparence d’un homme oublieux, négligent, distrait, absorbé par sa propre chose, et je vous assure pourtant que rien n’est moins vrai. J’ai toujours pour les vrais amis que je me sais, — et vous êtes des meilleurs et des plus chers, — j’ai toujours un souvenir profond, continuel, doux et triste, dont je me remplis le cœur dans mes heures de loisir et de rêverie. Penser à un ami absent, c’est une des joies les plus graves et les plus calmantes de la vie. J’écris peu, parce que je suis paresseux et presque aveugle ; et puis, voyez-vous, Pavie, en amitié, comme en art, comme en tout, il arrive souvent que d’écrire gâte la pensée.

Vous, dont la vie n’est pas emportée et arrachée de toutes ses ancres par un continuel tourbillon, vous qui êtes à Angers et non à Paris, vous qui n’avez pas une existence publique qui rudoie à tout moment votre existence privée, vous devriez m’écrire souvent, mon ami, et me faire en de longues lettres l’histoire attentive de votre pensée et de votre âme. Ce serait bien à vous ; je me reposerais les yeux sur votre paix et sur votre bonheur.

Dites-moi, il y avait l’autre jour dans votre Feuilleton d’Angers un article bien remarquable, quoique beaucoup trop bon pour moi, signé C. R. Connaissez-vous l’auteur de cet article ? Remerciez-le pour moi. Si je savais où lui écrire, j’aurais plaisir à le faire moi-même[18].

Écrivez-moi longuement, mon cher Pavie. Parlez-moi de vous, de votre excellent père, de votre frère, si vous en avez des nouvelles. Dites-moi où vous en êtes de la vie.

Quand donc viendrez-vous à Paris ?

Je vous aime et je vous embrasse.

Victor H.


À M. Harel[19],
directeur du théâtre de la Porte-Saint-Martin.
1er mai, 7 heures du matin.
Monsieur,

Hier à minuit, en rentrant chez moi, je pensais trouver une réponse de vous à ma dernière lettre. J’ai demandé à ma femme s’il était venu une lettre pour moi ; au trouble avec lequel elle m’a répondu que non, j’ai présumé qu’il était en effet arrivé une lettre de vous, qu’elle l’avait ouverte et qu’on me le cachait[20]. J’en ai conclu que cette lettre contenait probablement une réponse décisive dans l’affaire qui nous occupe, et dont ma femme se doute malheureusement. Je crains que vous ne m’ayez indiqué dans cette lettre une heure de rencontre pour aujourd’hui. Comme il m’importe de ne pas manquer à un rendez-vous de cette nature, je crois devoir m’empresser de vous prévenir que je serai chez vous ce matin, à neuf heures précises, pour nous entendre sur le lieu, l’heure et les armes.

Agréez, monsieur, l’assurance de mes sentiments distingués.

V. H.[21]


À Sainte-Beuve.


12 juin [1833].

L’amitié que j’ai pour vous, vous le savez, mon cher Sainte-Beuve, est en dehors de toutes les questions littéraires ou politiques du monde[22]. Sans doute, ce serait un grand bonheur pour moi de savoir, sur tous ces problèmes de l’art dont la solution occupe ma vie, votre pensée en harmonie avec la mienne, comme autrefois. Mais qu’y faire ? nous flottons tous plus ou moins. Ce qui ne flotte et ne varie pas en moi, c’est mon admiration pour ce que vous faites et ma tendresse pour ce que vous êtes. Vous voulez que nous dînions ensemble. Ce sera une vive joie pour moi et je vous dirai mille choses. Je vous écrirai le premier jour que j’aurai de libre.

Je vous serre la main. À bientôt.


À Mademoiselle Louise Bertin[24].


[6 juillet 1833.]

Vos lettres, si bonnes et si charmantes, mademoiselle, nous ont été au fond du cœur. Croyez que je suis à vous bien profondément. Je suis toujours heureux de déposer à vos pieds l’hommage d’une amitié, blessée quelquefois, toujours entière. Les ennemis qui essaient de me nuire ou de m’attrister sont au fond bien réellement impuissants. Il y a une chose qui m’est bien précieuse, c’est votre bonté pour moi, il y a une chose qui m’est bien sacrée, c’est mon dévouement pour vous. Vous êtes bien sûre, n’est-ce-pas, que rien ne peut rien contre ces deux choses-là ? Vous êtes comme une mère pour mes enfants, comme une sœur pour moi. Tout est là. Je vous baise les mains.

Victor H.

Rappelez-nous au souvenir de vos excellents et chers parents[25].


À Mademoiselle Louise Bertin.


Voici une lettre de Poupée qui a bien plutôt l’air de la lettre d’un chat que de celle d’une poupée. Vous l’excuserez quand vous saurez qu’elle l’a écrite de son lit, où elle est depuis quelques jours pour une fièvre de croissance. C’est cette petite maladie qui nous a empêchés, Poupée et moi, de vous donner plus tôt des nouvelles de la place Royale.

Je mets sous le même pli les quelques vers que vous m’avez demandés. J’espère qu’ils ne vous ont pas fait faute.

Je suis d’ailleurs toujours jusqu’au cou dans le travail, éperonné des deux côtés par Renduel et Harel, qui sont bien les deux plus ennuyeux hommes de négoce qu’il y ait. J’ai déclaré à Harel qu’il n’aurait pas ma pièce avant le 1er septembre, et malgré ses lamentations, incantations et gémissements, j’en suis resté là. Que saint Georges et saint Martin lui soient en aide !

C’est aujourd’hui dimanche, et belle et joyeuse journée aux Roches. Vous ne sauriez croire combien votre vie de campagne, de poésie et de musique paraît charmante et désirable à nous autres pauvres ouvriers du quartier Saint-Antoine, condamnés à tourner la roue qui verse l’argent dans la poche d’un libraire ou d’un imprésario, et non dans la nôtre. Vos arbres sont bien beaux, je vous jure, votre vallée est bien admirable, votre piano est bien poétique et bien harmonieux. Vous en êtes encore à la partie charmante de l’œuvre que nous accomplissons ensemble. Mais quand vous en serez au théâtre et à la coulisse, vous me direz ce que vous pensez de ma vie actuelle comparée à votre vie actuelle. Quand vous en serez à Véron, vous me direz ce que vous pensez de Harel.

Adieu, mademoiselle, j’espère que cette lettre vous parviendra. Est-ce qu’Édouard reste aux Roches à poste fixe ? Nous ne l’avons pas vu, et nous l’espérions à dîner tous les jours de cette semaine, dites-le-lui bien, je vous prie. Vous savez combien je suis tout dévoué de cœur aux excellents habitants des Roches. Je mets mes respects et mon amitié à vos pieds.

V.
14 juillet.


À Victor Pavie.


Paris, 25 juillet [1833].

Personne ne me comprend donc, pas même vous, Pavie, vous que je comprends pourtant si bien, vous dont l’âme est si élevée et si bienveillante ! Cela est douloureux pour moi !

J’ai publié, il y a six semaines, un article dans l’Europe littéraire[26]. Lisez le paragraphe qui se termine par Deus centrum et locus rerum. Vous aurez ma pensée. Commentez-la en vous-même dans mon sens. Je crois que cela modifiera vos idées actuelles sur moi.

Le théâtre est une sorte d’église, l’humanité est une sorte de religion. Méditez ceci, Pavie. C’est beaucoup d’impiété ou beaucoup de piété, je crois accomplir une mission...

Je n’ai jamais commis plus de fautes que cette année, et je n’ai jamais été meilleur. Je vaux bien mieux maintenant qu’à mon temps d’innocence que vous regrettez. Autrefois, j’étais innocent ; maintenant, je suis indulgent. C’est un grand progrès. Dieu le sait. J’ai auprès de moi une bonne et chère amie, cet ange qui le sait aussi, que vous vénérez comme moi, et qui me pardonne et qui m’aime. Aimer et pardonner, ce n’est pas de l’homme, c’est de Dieu, ou de la femme.

Certes, vous avez bien raison de dire que vous êtes mon ami. À qui écrirais-je ainsi ?

Allez ! je vois bien clair dans mon avenir, car je vais avec foi, l’œil fixé au but. Je tomberai peut-être en chemin, mais je tomberai en avant. Quand j’aurai fini ma vie et mon œuvre, fautes et défauts, volonté et fatalité, bien et mal, on me jugera.

Aimez-moi toujours ; je vous serre dans mes bras.

V. H.


À David d’Angers.


Paris, 3 août 1833.

J’arrive de la campagne, mon cher David, et je trouve tous les trésors de bronze que vous m’avez envoyés. C’est bien vous. Toujours grand artiste et toujours bon ami !

J’ai fait dans l’Europe littéraire il y a une vingtaine de jours, un petit article sur votre affaire avec Thiers[27]. J’avais recommandé qu’on vous le fît tenir. L’a-t-on fait ?

Je vous serre la main.

Victor Hugo.


À Sainte-Beuve.


20 août [1833].

J’irai vous voir un de ces jours, mon cher Sainte-Beuve, j’ai besoin de vous parler, j’ai besoin de vous dire ce que je viens de dire à quelqu’un qui me rapportait, sans malveillance d’ailleurs, de prétendues paroles froides de vous sur moi. J’ai dit que cela n’était pas, que vous saviez bien que vous n’aviez pas d’ami plus éprouvé que moi, ni moi que vous, que notre amitié était de celles qui résistent à l’absence et aux bavardages, et que j’étais à vous comme toujours du fond du cœur. J’ai dit cela, et puis je me mets à vous l’écrire, afin qu’il ne s’introduise rien à notre insu entre nous, et qu’il ne se forme pas la moindre pellicule entre votre cœur et le mien.

À bientôt. Je vous serre la main. J’ai toujours bien mal aux yeux, et je travaille sans relâche.

Victor[28].


À Sainte-Beuve.


22 août [1833].

Je veux vous écrire sur-le-champ, sur l’impression de votre lettre[29]. Je devrais peut-être attendre un jour ou deux, mais je ne pourrais. Vous connaissez bien peu ma nature, Sainte-Beuve, vous m’avez toujours cru vivant par l’esprit, et je ne vis que par le cœur. Aimer, et avoir besoin d’amour et d’amitié, mettez ces deux mots sur qui vous voudrez, voilà le fond heureux ou malheureux, public ou secret, sain ou saignant, de ma vie, vous n’avez jamais assez reconnu cela en moi. De là plus d’une erreur capitale dans le jugement bienveillant d’ailleurs que vous portez sur moi. Vous secouerez même peut-être la tête à ceci. Cela est bien vrai pourtant. Vous m’écrivez une longue lettre, mon pauvre et bon ami, pleine de détails littéraires et de petits faits grossis par l’éloignement qui s’évanouiraient et nous feraient rire tous les deux après une demi-heure de causerie. J’en suis tellement convaincu que je suis sûr que vous en conviendrez vous-même après deux minutes de réflexion et que je ne m’y arrête pas. Je vous l’ai déjà écrit une fois, je crois, Sainte-Beuve, il n’y a pas de question littéraire entre nous. Il y avait un ami et un ami. Rien de plus et rien de moins. J’avoue que l’absence a produit sur nous deux des effets inverses. Vous m’aimez moins qu’il y a deux ans, moi je vous aime plus. En y réfléchissant, on voit que c’est tout simple. C’est moi qui étais le blessé. L’oubli lent et graduel de part et d’autre des faits qui nous ont séparés tourne pour vous dans mon cœur et contre moi dans le vôtre. Puisque la vie est ainsi faite, résignons-nous.

Tout était encore tellement adhérent à vous de mon côté que votre lettre, en m’annonçant que je n’ai plus en vous un ami, me laisse tout à vif et tout déchiré. La plaie saignera longtemps. Adieu. Je suis toujours à vous du fond du cœur. Ma consolation dans cette vie sera de n’avoir jamais quitté le premier un cœur qui m’aimait.

Boulanger ne m’avait rien dit. Je vous l’aurais nommé[30].


À Sainte-Beuve.


24 août [1833].

Mon ami, merci de votre lettre[31]. Merci même de la première puisqu’elle me vaut la seconde. Vous ne savez pas quel mal vous m’aviez fait et quel bien vous me faites. Mon Dieu ! que ne peut-on voir le fond de mon cœur, qui est à vous plus que jamais. L’absence ne tue aucune effusion chez moi, l’amitié pas plus que l’amour. Je croyais que vous le saviez. Il y a douze ans, dix-huit mois de séparation n’avaient rendu chez moi l’amour que plus religieux et plus profond. Mon cœur n’a pas changé. Je suis encore l’homme obstiné en tout, qui aime même sans voir. Je souffre, mais j’aime. — Croyez-vous que je n’aie pas bien souffert à votre endroit depuis deux ans ? Vous vous êtes souvent mépris chez moi à un certain calme extérieur.

Ce que vous désiriez, je le désirais bien aussi, allez ! Nous dînerons ensemble une fois la semaine. Nous ne laisserons aucune poussière s’amasser sur nos souvenirs et sur nos autels cachés. Merci mille fois de ce que vous me dites pour Charles. Nous en causerons. Je sens tout ce qu’il y a de vrai et de profond et de touchant dans votre offre, et ce serait un beau titre pour cet enfant. Mais vous concevez les obstacles. En tout cas, que la chose se fasse ou non, elle me va au cœur. Merci mille fois. Vous me faites du bien, vous me rendez un ami, et quel ami !

J’ai besoin de vous aimer et de me savoir aimé de vous. Cela est entré dans ma vie.

J’ai une pièce à finir et à livrer sous dédit d’ici au 1er septembre[32]. Vous savez comme le travail me tient, quand il me tient ; il faut donc que je finisse. Après quoi j’irai vous trouver ou je vous écrirai pour vous demander un jour de causerie et d’effusion. Je suis allé vous voir, il y a quelque temps. L’avez-vous su ? Oh ! Sainte-Beuve, deux amis comme nous ne doivent jamais se séparer. Ils font une chose impie. Je suis bien profondément à vous, allez[33].


À Sainte-Beuve.


28 août [1833].

Je veux seulement vous dire, mon ami, que je travaille, que je pense à vous, que je suis à vous du fond du cœur.

À bientôt. Aimez-moi.


À Sainte-Beuve.


1er octobre [1833], aux Roches.

Je vous écris de la campagne, mon ami, mais je serai à Paris lundi prochain, 7. Plusieurs de nos amis me demandent ma pièce[35]. Je la leur lirai à sept heures du soir, place Royale. Voulez-vous en être ? Vous serez bien reçu du fond du cœur. Ce sera une soirée qui nous rappellera des jours plus heureux.

Je vous serre la main. Nous choisirons, ce jour-là, le jour que vous me demandez pour dîner ensemble.

Votre vieil ami,
Victor[36].


À Sainte-Beuve.


21 octobre [1833].

Merci, mon ami, de vos deux bonnes petites lettres[37]. Je ferai en sorte que tout ce que vous désirez soit fait. On n’aura qu’à envoyer au théâtre la veille de la représentation[38]. Nous dînerons ensemble le jour que vous voudrez.

Je vous aime du fond du cœur.
Victor[39].
À Charles Nodier.


26 octobre 1833.

Si je n’étais pas enfoui dans le troisième dessous d’un théâtre[40], quelle joie j’aurais, mon bon Charles, à vous aller serrer la main, et à jeter mon manteau sous vos pieds en criant Hosannah, comme les autres. C’est une gloire qui entre à l’Académie[41], chose rare ! Aussi voilà que nous applaudissons l’Académie, chose non moins rare !

Je suis vraiment heureux de vous voir là. Je vous aime bien, croyez-le.

Victor.


À Alexandre Dumas.


2 novembre [1833].

Il y a encore plus de faits contre moi, mon cher Dumas, que vous n’en devinez ou que vous n’en supposez. L’auteur de l’article[42] est un de mes amis ; c’est moi qui ai contribué à le faire entrer aux Débats. L’article m’a été communiqué par M. Bertin aîné, aux Roches, il y a environ six semaines. Voilà les faits à ma charge. Les faits à ma décharge, je ne vous les écrirai pas ; je veux que vous fassiez pour moi ce que je faisais pour vous il n’y a pas deux jours, c’est-à-dire que vous les supposiez, ou que vous les deviniez.

N’oubliez pas, cependant, que vous seriez le plus injuste et le plus ingrat des hommes si vous croyiez un seul instant que je n’ai pas été pour vous, en cette circonstance, un bon et sincère ami.

Je ne vous en écris pas davantage parce que, dans cette occasion, ce n’est pas moi qui vous dois une justification, mais vous qui me devez un remerciement. Mais je vous dirai tout quand vous viendrez ; dix minutes de causerie éclairciront mieux les choses que dix lettres.

Ne croyez pas de moi ce que je ne croirais pas de vous.

Victor Hugo.

P. S. — Je vous réserve deux stalles pour la première représentation de Marie Tudor. En voulez-vous davantage ?


À Mademoiselle Louise Bertin.


Ce 22 novembre 1833.
Mademoiselle,

Comme je vous l’avais dit, mon premier moment de liberté d’esprit a été pour vous. Voici vos prescriptions remplies. Vous verrez que j’ai été d’une exactitude janséniste. Ne jugez pas ces bouts rimés trop sévèrement[43]. J’ai écrit ces vers entre Harel et Renduel, deux tristes ailes pour un Pégase quelconque.

Renduel s’est chargé de vous faire parvenir l’exemplaire de Marie. L’avez-vous reçu ? Il va sans dire que Armand[44] a le sien, n’est-ce pas ? Vous seriez bien bonne de me faire savoir si MM. Janin et Béquet[45] ont chacun le leur. Je les ai bien recommandés à Renduel.

Je vous écris sur mon genou, sur un affreux chiffon de papier, de ma chambre où je n’ai ni table, ni encre, ni plumes, heureux que je suis d’y oublier la nuit que je passe le jour à écrire.

Je vous adresse cette lettre à Paris, pensant que vous n’êtes peut-être plus aux Roches. Ma pauvre Didine est un peu moins laide depuis quelques jours. Je vous l’amènerai un de ces après-midi, ainsi que ma femme qui vous aime bien.

Si Didine savait que je vous écris sans elle, elle ferait un beau train.

Dédé continue d’être très occupée des vaches et des paons des Roches. Les vaches surtout ont laissé une trace lumineuse dans son esprit. Je vous assure qu’elle parle très bien et qu’elle écrit mieux que moi.

À bientôt, mademoiselle, j’espère que toutes les santés qui vous sont chères, et à moi aussi, vont bien, et je mets à vos pieds bien humblement mes méchants vers et ma bonne amitié.

Victor H.[46]
À Paul Lacroix[47].


Je profite du premier éclair de loisir pour vous répondre, mon ami. Merci de votre bonne lettre. Mes yeux sont toujours bien malades, mais mon cœur est à vous.

Comment va votre bon frère[48] ?

Renduel vous a-t-il remis votre exemplaire de Marie Tudor ?

Merci encore de tout ce que vous me dites sur Dumas, il a eu bien tort, je le plains. C’est un grand malheur de croire d’un ami ce qu’il a cru de moi. Il viendra me trouver tout honteux et me demander pardon quelque jour, je l’espère pour lui, et je lui pardonne en l’attendant[49].

Mettez-moi aux pieds de votre charmante femme. Je vous envie tous deux de tout mon cœur. Donnez-nous bientôt un de ces excellents livres qui consolent des mauvais.

Victor[50].
22 9bre.


À Sainte-Beuve.


27 novembre 1833.

Le jour que vous voudrez, mon ami, dimanche excepté[51]. Indiquez-moi le jour seulement deux ou trois jours d’avance, et l’heure précise, et le lieu où je vous trouverai. Je serai heureux de vous voir et de causer avec vous. Je m’abriterai près de votre amitié pendant quelques instants.

Victor Hugo.
Renduel vous a-t-il remis votre Marie Tudor[52] ?
À Mademoiselle Louise Bertin.


Voici, mademoiselle, la chanson de Quasimodo. Je l’ai faite la plus gaie que j’ai pu ; mais il me semble impossible qu’elle soit tout à fait folâtre. Vous en jugerez. Votre sens musical doit être, après tout, souverain, et mes rimes sont les très humbles servantes de vos notes.

Vous verrez que j’ai d’ailleurs rigoureusement rempli vos prescriptions. C’est toujours un grand bonheur pour moi de fournir un thème à votre pensée, une charpente à votre architecture, un canevas à votre broderie. Voilà de la grosse toile, couvrez-la d’arabesques d’or, c’est votre affaire.

Moi, je suis plus que jamais votre affectueux et dévoué ami.

Victor H.
[5 xbre 1833].


1834.


À Sainte-Beuve.


[4 février 1834.]
Mon ami,

Il faut être bien sûr des droits que donne une amitié comme la nôtre pour vous écrire ce que j’ai sur le cœur en ce moment. Mais j’aime encore mieux cela que le silence qui peut se mal interpréter. — J’ai lu votre article[53], qui est un des meilleurs que vous ayez jamais écrits, et il m’en est resté, comme de notre conversation de l’autre jour chez Güttinguer, une impression pénible dont il faut que je vous parle. J’y ai trouvé, mon pauvre ami (et nous sommes deux à qui il a fait cet effet), d’immenses éloges, des formules magnifiques, mais au fond, et cela m’attriste profondément, pas de bienveillance. J’aimerais mieux moins d’éloges et plus de sympathie. D’où cela vient-il ? Est-ce que nous en sommes là ? Interrogez-vous consciencieusement, et dites-moi si j’ai raison. Si j’ai tort, dites-le-moi aussi, et aussi durement que vous voudrez. Je serais si heureux que vous me prouvassiez que j’ai tort.

Avant de clore cette lettre, j’ai voulu relire pour la quatrième fois votre article, et mon impression m’est restée. Victor Hugo est comblé, Victor Hugo vous remercie, mais Victor, votre ancien Victor, est affligé.

Je vous serre bien la main.


À Sainte-Beuve.


7 février [1834].

Je voudrais vous avoir là pour vous prendre la main. Votre lettre est bonne[55]. Je vous remercie, mon ami. J’ai à peine le temps de vous écrire quatre lignes, mais je ne veux pourtant pas laisser ce jour finir sans vous dire que vous allez me faire passer une bonne nuit.


À Sainte-Beuve.


Mardi soir, 1er avril [1834].

Il y a tant de haines et tant de lâches persécutions à partager aujourd’hui avec moi, que je comprends fort bien que les amitiés, même les plus éprouvées, renoncent et se délient. Adieu donc, mon ami. Enterrons chacun de notre côté, en silence, ce qui était déjà mort en vous et ce que votre lettre tue en moi[57]. Adieu.


À Sainte-Beuve,


2 avril [1834].

Entre hommes comme nous, mon cher Sainte-Beuve, quand l’amitié cesse, l’estime doit rester. J’ai besoin de vous entretenir d’une démarche que j’ai faite aujourd’hui près du sieur Buloz et dont Boulanger était le principal objet ; ce qui m’a déterminé à vous demander un quart d’heure de conversation à ce sujet, c’est une lettre inouïe que je reçois ce soir du sieur Buloz, et à laquelle votre nom est mêlé d’une manière qui me fait croire que ce mauvais drôle a tout travesti vis-à-vis de vous. Je m’inquiète fort peu des manœuvres de cet homme, mais non quand elles vous ont pour objet.

Écrivez-moi où et quand je pourrai vous voir dix minutes.


À Sainte-Beuve.


4 avril 1834.

Ma lettre n’était pas plutôt partie que je me suis fait toutes ces réflexions que vous me faites[60]. Vous avez raison, ce ne sont pas les paroles d’un Buloz qui peuvent faire impression sur quelque esprit que ce soit, à plus forte raison sur le vôtre. Je vous ai écrit dans le premier mouvement d’indignation de voir avec quelle insolence cet homme osait abuser de votre nom. Malheureusement, et je vous le dis pour vous comme pour moi, ce misérable marchand qui salit les degrés de votre temple[61] n’est digne que de coups de canne. N’en parlons donc plus. Je le châtierai, certes, et rudement, s’il continue de faire avec moi le mendiant de Gil Blas. Mais n’en parlons plus. Croyez que je suis bien attristé qu’un pareil nom soit venu troubler ma dernière lettre et altérer la gravité de nos adieux. Croyez aussi que tous les souhaits que vous faites pour moi, je les fais pour vous, sûr, comme vous, d’être exaucé.


À Monsieur Ludovic Vitet,
secrétaire général du ministère du Commerce, à l’hôtel du ministère.


Paris, ce 28 mai 1834.
Mon cher Vitet,

Il y a ce moment à Douai, dans la prison de St-Waast, un pauvre prisonnier politique, nommé Antony Thouret[63], détenu depuis un an déjà. C’est un brave et loyal garçon jeté dans les opinions extrêmes par trop d’âme et de cœur. Il est en prison pour je ne sais combien de temps encore, et comme il est affligé d’un embonpoint énorme et qu’il a besoin d’exercice, lequel lui manque, il se meurt et ne sortira évidemment pas vivant de St-Waast. Or, il n’a commis qu’un délit de presse, et il n’est pas condamné à mort. Je le connais depuis longtemps, je vous le garantis homme d’honneur et de probité, et républicain (inoffensif d’ailleurs) qui ne veut pas demander sa grâce, mais que sa grâce toucherait jusqu’au fond du cœur.

Je fais cette démarche près de vous sans son aveu. Je prends sur moi de demander sa grâce, prenez sur vous de la lui faire accorder. Cela sera digne et beau. Antony Thouret a une mère, une femme et un enfant.

J’écrirais bien à M. Duchâtel[64], mais je pense qu’il a sans doute oublié mon nom ; vous, je vous regarde toujours comme un ami. Parlez-lui. Il est ministre. Il doit bien pouvoir empêcher qu’un pauvre homme ne meure de consomption et de désespoir dans une prison pour avoir écrit quelques folies.

Vous êtes puissant aussi, vous, et vous êtes bon. Je vous recommande Thouret. Il y a quatre ans, vous m’avez demandé quelques vers pour des pauvres[65]. Je vous les ai faits. Faites-moi la grâce de Thouret.

Je l’espère de votre cœur et je vous serre la main.

Victor Hugo[66].


À Monsieur Jules Lechevalier,
directeur de la Revue du Progrès social.


1er juin 1834.


Monsieur,

J’ai lu avec une extrême attention la Revue du Progrès social et l’exposé de principes que vous avez bien voulu me communiquer. Depuis longtemps tous les hommes éclairés et intelligents qui ont étudié le passé dans un but d’avenir ont, sur les destinées futures de la société, une idée commune qui, éclose et développée à l’heure qu’il est séparément dans chaque cerveau, aboutira quelque jour, prochainement je l’espère, à une grande œuvre générale. Cette œuvre sera la formation paisible, lente et logique d’un ordre social où les principes nouveaux, dégagés par la Révolution française, trouveront enfin leur mode de combinaison avec les principes éternels et primordiaux de toute civilisation. Votre Revue et votre exposé tendent à ce but magnifique par des voies droites et sûres et où les pentes me paraissent bien ménagées. Je suis d’accord avec vous sur presque tous les points et je m’en félicite.

Concourons donc ensemble tous, chacun dans notre région et selon notre loi particulière, à la grande substitution des questions sociales aux questions politiques. Tout est là. Tâchons de rallier à l’idée applicable du progrès tous les hommes d’élite, et d’extraire un parti supérieur qui veuille la civilisation, de tous les partis inférieurs qui ne savent ce qu’ils veulent.

J’applaudis du fond de mon cœur aux efforts de la Revue Sociale que vous dirigez avec une pensée si noble et une conscience si élevée. Je ne doute pas de votre succès, monsieur. La vérité a quelquefois de longues gestations, jamais d’avortements.

Agréez, monsieur, l’assurance de ma considération distinguée.

Victor Hugo[67].


À Monsieur Thiers, ministre de l’Intérieur.


Paris, 15 juin 1834.
Monsieur le ministre.

Il y a en ce moment à Paris une femme qui meurt de faim.

Elle s’appelle Mlle Élisa Mercœur[68]. Elle a publié plusieurs volumes de poésie ; ce n’est pas ici le lieu d’en louer le mérite, et d’ailleurs je ne me sens aucune autorité sur ces matières, mais son nom est sans doute connu de vous.

Il y a cinq ans, sous le ministère de M. de Martignac, une pension littéraire lui fut donnée, pension de 1 200 francs, qui a été réduite à 900 francs depuis 1830. Elle a sa mère avec elle, et rien autre chose, pour vivre à Paris, que cette pension de 900 francs. Toutes deux meurent de faim, à la lettre. Vous pouvez faire prendre des informations.

Monsieur le ministre, en 1823, le roi Louis XVIII m’assigna spontanément une pension ou allocation annuelle de 2 000 francs sur les fonds du ministère de l’Intérieur. En 1832, j’ai renoncé volontairement à cette pension.

À cette époque, votre prédécesseur, M. d’Argout, me fit dire qu’il n’acceptait pas ma renonciation, qu’il continuerait de considérer cette pension comme mienne, et qu’il n’en disposerait en faveur de personne.

Ma renonciation étant absolue et définitive, je n’eus pas à m’occuper de ce que le ministre ferait de la pension. Aujourd’hui, tout en ne me reconnaissant aucun droit, quel qu’il soit, sur cette pension, je viens vous prier, dans le cas où le ministre aurait en effet persisté dans sa résolution et n’aurait disposé de ces fonds en faveur de personne, je viens vous prier, dis-je, d’en disposer, vous, monsieur le ministre, en faveur de Mlle Mercœur. Si vous y consentez, je me féliciterai doublement d’y avoir renoncé. Cette pension sera beaucoup mieux placée sur la tête de Mlle Mercœur que sur la mienne. Ces 2 000 francs, ajoutés à ce que reçoit déjà Mlle Mercœur, la feront vivre à peu près avec sa mère. Donnez-la-lui, monsieur le ministre ; ce sera une bonne œuvre. Nous serons heureux tous les deux, vous de l’avoir faite, moi de l’avoir conseillée.

Agréez, monsieur le ministre, l’assurance de ma considération distinguée.

Victor Hugo[69].


À Liszt[70].

Bonjour et merci. Votre lettre est charmante[71]. Je vous aime toujours de tout mon cœur. J’y vois à peine clair pour vous écrire, excusez-moi. Je crois par moment que je deviendrai aveugle ; mais la seule chose qui m’affligerait, quand je pense à vous, ce serait de devenir sourd.

Je vous serre la main.
Victor Hugo[72].


À Léopoldine.

Bonjour, ma Poupée, bonjour, mon cher petit ange. Je t’ai promis de t’écrire. Tu vois que je suis de parole.

J’ai vu la mer, j’ai vu de belles églises, j’ai vu de jolies campagnes. La mer est grande, les églises sont belles, les campagnes sont jolies ; mais les campagnes sont moins jolies que toi, les églises sont moins belles que ta maman, la mer est moins grande que mon amour pour vous tous.

Ma Poupée, j’ai donné bien des fois, en pensant à vous, mes petits, des sous à de pauvres enfants qui allaient pieds nus au bord des routes. Je vous aime bien.

Encore quelques heures, et je t’embrasserai sur tes deux bonnes petites joues, et mon gros Charlot, et ma petite Dédé qui me sourira, j’espère, et mon pauvre Toto l’exilé.

À bientôt, ma Didine. Garde toujours cette lettre. Quand tu seras grande, je serai vieux, tu me la montreras, et nous nous aimerons bien ; quand tu seras vieille, je n’y serai plus, tu la montreras à tes enfants et ils t’aimeront comme je t’aime. — À bientôt.

Ton petit papa,
Étampes, 19 août 1834.


À Monseigneur le duc d’Orléans.
Prince,

Votre Altesse Royale accueillera-t-elle la prière d’un inconnu pour un inconnu ? Je n’ose l’espérer ; cependant je croirai avoir rempli mon devoir de conscience en essayant.

Voici une lettre qui m’arrive. Elle est mêlée à une foule d’autres qui me demandent aide et secours, à moi pauvre et inutile poëte. Celle-ci m’a ému et intéressé entre toutes. Je n’en connais pas le signataire. Mais si les faits sont vrais (et le ton de sincérité de la lettre me porte à le croire), ils méritent attention. C’est un père qui supplie pour son fils ; c’est un vieux professeur qui supplie pour ses livres. Je renvoie cette lettre à Votre Altesse Royale ; Qu’elle me pardonne cette liberté. Nous sommes dans un moment où chacun met au jour son ambition, j’y mets la mienne aussi. Elle se borne à tâcher de faire un peu de bien, chétivement et obscurément, et à aider ceux qui en font de leur côté avec puissance et éclat. Le bien plaît à votre noble cœur ; il est toujours possible à votre haute fortune. Vous êtes de ceux qui le veulent et de ceux qui le peuvent. Il est tout simple qu’on s’adresse à vous[74].


À Monseigneur le duc d’Orléans.
Prince,

J’ai rempli les intentions bienfaisantes de Votre Altesse Royale. Qu’elle me permette de déposer à ses pieds le reçu du pauvre vieillard qu’elle a daigné secourir. La reconnaissance qu’il me charge d’exprimer à Votre Altesse Royale est sans borne. La mienne n’est pas moins profonde. Le gracieux empressement avec lequel Votre Altesse Royale a accueilli mon obscure recommandation m’a pénétré jusqu’au fond du cœur. J’en garderai le souvenir.

Après avoir porté le bienfait au suppliant, je rapporte aujourd’hui la reconnaissance au bienfaiteur. Ce rôle est plein de douceur pour moi. Simple témoin dans cette affaire, j’ai pu voir avec quelle grâce Votre Altesse Royale pratique la plus humble comme la plus haute de toutes les vertus, la charité. Aujourd’hui, prince, Votre Altesse Royale recueille le fruit de sa bonne action, le dévouement d’un infortuné. Vous êtes heureux, il est reconnaissant. Et moi je participe à la fois des deux sentiments. Je ne suis pas moins heureux que vous, ni moins reconnaissant que lui[75].


  1. Inédite.
  2. Communiqué par la librairie Conard.
  3. Lucrèce Borgia, dont la première représentation eut lieu le 2 février.
  4. Archives Spoelberch de Lovenjoul.
  5. Scénario de la Esmeralda.
  6. Directeur de l’Opéra.
  7. Planche connut Victor Hugo en 1828 et, tout de suite, Victor Hugo le recommanda, l’aida de toutes façons, ce qui n’empêcha pas Gustave Planche, pour ses débuts dans la critique (l’Artiste, 1830), de malmener fort le poète. Il fut l’un des plus acharnés détracteurs de Victor Hugo.
  8. Cette lettre de Planche n’a pas été retrouvée. Dans l’article, fort malveillant d’ailleurs, que Planche consacra à Lucrèce Borgia (Revue des Deux Mondes, 15 février 1833), rien ne peut se rapporter au texte de ce billet. Dans le même numéro, Sainte-Beuve qui rédigeait, sans la signer, la Chronique littéraire, constate « ce beau et véritable succès de Lucrèce Borgia ». Dans une lettre (25 février) en réponse au billet de Victor Hugo, Sainte-Beuve dit que dans la chronique il s’était arrêté « là où il y aurait eu contradiction évidente entre l’article et la chronique ».
  9. Archives Spoelberch de Lovenjoul.
  10. Buloz aurait dit à Abel Hugo qu’il partageait l’avis de G. Planche sur Lucrèce Borgia, et que, d’ailleurs, Sainte-Beuve avait lu l’article de Planche et l’avait approuvé.
  11. Archives Spoelberch de Lovenjoul.
  12. Réponse à la lettre du roi Joseph, 3 janvier 1833, publiée dans le Roi s’amuse. Revue de la critique, Édition de l’Imprimerie Nationale.
  13. La mort du roi de Rome.
  14. Archives Spoelberch de Lovenjoul.
  15. Directeur-gérant du Théâtre-Français.
  16. Nous ne trouvons pas trace de cette tragédie ; Esquiros publia en 1834 un volume de vers, les Hirondelles ; mais il abandonna bientôt la poésie pour la politique ; ses écrits socialistes lui valurent plusieurs condamnations. De Sainte-Pélagie, il adressa à Victor Hugo de nombreuses lettres qui démontrent l’intérêt que le poète portait au prisonnier. Il devint représentant du peuple en 1848 et fut exilé au coup d’état. Il a laissé des études historiques et philosophiques assez oubliées.
  17. Archives de la Comédie-Française.
  18. Article intitulé l’Empereur et le Poëte et publié dans le Feuilleton d’Angers, 17 mars 1833.
  19. Harel, ancien préfet des Landes pendant les Cent jours, exilé par les Bourbons, s’enfuit à Bruxelles et devint en 1828 régisseur du théâtre royal. Gracié par Charles X, il rentra en France et prit la direction du théâtre de la Porte Saint-Martin. C’est là que fut créée, le 2 février 1833, Lucrèce Borgia.
  20. Il s’était élevé un dissentiment entre Harel et Victor Hugo au sujet du drame : Marie Tudor, que l’auteur refusait au directeur. De là un échange de correspondance (nous n’avons pas les premières lettres de Victor Hugo) ; le dernier billet de Harel (30 avril) concluait : « J’attends donc une réparation. Faites-moi savoir quand et où vous voulez me la donner ». C’est cette dernière lettre que Mme Victor Hugo avait ouverte. - Harel fit des excuses et le duel n’eut pas lieu.
  21. Brouillon. Archives de la famille de Victor Hugo.
  22. « ... J’ai lu dans l’Europe votre article sur le style… Il y a une ou deux pensées qui ne m’ont pas convaincu, celle sur le drame et son rôle en ce temps : vous savez que c’est là un de mes aveuglements et de mes doutes. Et une autre qui m’a paru trop sévère, quoique si bien dite, sur la politique et les rapports de l’art avec elle. » (6 juin 1833. Gustave Simon. Lettres de Sainte-Beuve à Victor Hugo et à Mme Victor Hugo. Revue de Paris, 15 janvier 1905.)
    L’article sur le style, publié dans l’Europe littéraire du 29 mai 1833, fut inséré l’année suivante dans Littérature et Philosophie mêlées.
  23. Archives Spoelberch de Lovenjoul.
  24. Inédite.
  25. Collection Louis Barthou.
  26. Réimprimé à la fin de la Préface de Littérature et Philosophie mêlées.
  27. L’Europe littéraire, 17 juillet 1833. Article reproduit dans Littérature et Philosophie mêlées, appendice. Édition de l’Imprimerie Nationale. — À la suite d’une vive altercation avec quatre statuaires, dont étaient David et Pradier, Thiers, alors ministre du Commerce, avait annulé les commandes faites aux quatre sculpteurs par son prédécesseur.
  28. Archives Spoelberch de Lovenjoul.
  29. Sainte-Beuve avait répondu le 21 août : « ... Je n’ai pas de peine à comprendre de quelles paroles il s’agit puisque je les ai réellement dites et que Boulanger, ou tel autre, à qui j’ai parlé froidement et longuement sur ce point, a pu vous redire sans malveillance ce qui était dit sans colère ». Puis Sainte-Beuve s’étend longuement sur des attaques personnelles et intimes dirigées contre lui dans l’Europe littéraire (10, 15 et 26 juillet 1833) et qui, croit-il, semblent inspirées par Victor Hugo. Le dernier de ces articles est signé Louis de Maynard, ami de Victor Hugo. La conclusion de cette longue lettre assez confuse est une rupture voilée sous cette formule finale : « ... je reste et resterai, autant que qui que ce soit, votre dévoué ami ». — Gustave Simon. Lettres de Sainte-Beuve à Victor Hugo et à Mme Victor Hugo. Revue de Paris, 15 janvier 1905.
  30. 'Archives Spoelberch de Lovenjoul.
  31. Cette lettre de Sainte-Beuve n’a pas été retrouvée.
  32. Marie Tudor.
  33. Archives Spoelberch de Lovenjoul.
  34. Archives Spoelberch de Lovenjoul.
  35. Marie Tudor.
  36. Archives Spoelberch de Lovenjoul.
  37. Ces deux lettres n’ont pas été retrouvées.
  38. La 1re représentation de Marie Tudor eut lieu le 6 novembre 1833.
  39. Archives Spoelberch de Lovenjoul.
  40. On répétait Marie Tudor au théâtre de la Porte Saint-Martin.
  41. Charles Nodier avait été reçu à l’Académie le 24 octobre 1833.
  42. Granier de Cassagnac avait publié, dans le Journal des Débats du 1er novembre, un article très hostile à Dumas ; il l’accusait d’avoir plagié Schiller, Gœthe, Racine, et de s’être inspiré du 4e acte d’Hernani pour son drame Christine. Dumas, furieux, écrivit Victor Hugo : « ... Je dois avouer que je ne comprends pas que, lié comme vous l’êtes avec monsieur Bertin, un article où il est question de vous et de moi passe sans vous être communiqué ; j’ai donc la conviction que vous connaissiez l’article. … Je n’aurais jamais souffert qu’un article passât dans un journal où j’aurais eu l’influence que vous avez aux Débats, contre, je ne dirai pas mon rival, mais mon ami. »
    Victor Hugo répondit aussitôt par la lettre ci-dessus.
  43. Vers pour le livret de la Esmeralda.
  44. Armand Bertin, second fils de Bertin l’aîné, prenait une part active à la direction du Journal des Débats.
  45. Béquet, critique littéraire, publiait dans le Journal des Débats un feuilleton hebdomadaire signé R.
  46. Lettres aux Bertin.
  47. Inédite.
  48. Jules Lacroix.
  49. Le 17 novembre une lettre ouverte au Rédacteur du Journal des Débats, signée de Granier de Cassagnac, déclarait Victor Hugo absolument étranger à son article du 1er novembre.
  50. Bibliothèque de l’Arsenal.
  51. Sainte-Beuve avait écrit la veille à Victor Hugo : « … Je voudrais bien causer un de ces soirs avec vous, et pour cela, que vous dîniez avec moi au même rendez-vous que la dernière fois ou ailleurs. Vous seriez bien bon de me dire un de ces jours de la semaine prochaine où vous pensiez être libre. Moi, je le serai toujours. » Gustave Simon. Lettres à Victor Hugo et à Mme Victor Hugo. Revue de Paris, 15 janvier 1905.
  52. En tête de l’exemplaire, cette dédicace : « À mon cher et excellent ami Sainte-Beuve ». Archives Spoelberch de Lovenjoul.
  53. Des mémoires de Mirabeau et de l’Étude de M. Victor Hugo à ce sujet. — Revue des Deux Mondes, 1er février 1834. Cet article, plus hostile à Victor Hugo qu’élogieux, parle « des succès fatigués de ses derniers drames », constate « ce qu’il y a de faussé dans sa puissance », et conclut : « Nous regrettons un certain souffle moral que nous n’avons nulle part senti circuler ».
  54. Archives Spoelberch de Lovenjoul.
  55. Dans cette lettre (6 février) Sainte-Beuve, tout en détendant son « attitude sévère et judicatrice... qui s’adresse à beaucoup d’autres : Lerminier, Michelet lui-même, etc.», proteste de son amitié « à qui j’ai dû tant de bonheur, à qui j’en devrai tant encore... ». Gustave Simon. Lettres de Sainte-Beuve à Victor Hugo et à Mme Victor Hugo, Revue de Paris, 15 janvier 1905.
  56. Archives Spoelberch de Lovenjoul.
  57. Cette lettre n’a pas été retrouvée.
  58. Archives Spoelberch de Lovenjoul.
  59. Archives Spoelberch de Lovenjoul.
  60. Cette phrase fait supposer qu’une nouvelle lettre de Sainte-Beuve (au lieu du rendez-vous demandé le 2 avril) était parvenue à Victor Hugo.
  61. Dans sa réponse, qui consomme la rupture définitive, Sainte-Beuve répète les mots employés par Victor Hugo : « Je n’ai pas de temple et ne méprise personne. Vous avez un temple ; évitez-y tout scandale ». Cette lettre est datée : « Ce dimanche ». Donc elle est du 6 avril. — Gustave Simon. Lettres de Sainte-Beuve à Victor Hugo et à Mme Victor Hugo. Revue de Paris, 15 janvier 1905.
  62. Archives Spoelberch de Lovenjoul.
  63. Antony Thouret, avocat, républicain ardent, se jeta dans l’opposition sous Louis-Philippe et devint rédacteur-gérant du journal la Révolution de 1830 ; ses articles lui valurent plusieurs condamnations ; de Sainte-Pélagie il écrivit en 1831 à Victor Hugo ; il fut enfermé de nouveau à Douai. Pendant ses nombreuses captivités il composa plusieurs romans. Élu représentant du peuple en 1848, il fut exilé au coup d’état.
  64. Alors ministre du Commerce.
  65. Voir page 465.
  66. Collection de Mme Aubry-Vitet.
  67. Copie annotée par Victor Hugo. Archives de la famille de Victor Hugo.
  68. Élisa Mercœur, poète, avait adressé, le 8 mai 1834, au duc de Bassano une lettre désespérée, elle demandait un secours qui, le 15 juin, comme la lettre de Victor Hugo en témoigne, n’avait pas encore été accordé.
  69. Copie. Archives de la famille de Victor Hugo.
  70. Liszt, compositeur et pianiste hongrois, a laissé des œuvres célèbres et jouées dans le monde entier.
  71. Le 31 mai Liszt, alors Bernay, avait écrit à Victor Hugo pour l’engager à venir passer une huitaine de jours avec lui « pour parcourir une grande partie de la Normandie. Nous partirions ensemble, et je reviendrais avec vous. Ce seraient vraiment des jours de fête pour moi ! Nous marcherions du matin au soir, votre santé s’en trouverait bien… Dans un mois au plus tard je vous retrouverai place Royale. — Vous aurez fait quelque chef-d’œuvre d’ici là… »
  72. Le Figaro littéraire, 24 mai 1930.
  73. Archives de la Famille royale de Victor Hugo.
  74. Copie faite par Mme Victor Hugo. Archives de la famille de Victor Hugo. Lettres publiées par Gustave Simon. Victor Hugo, le duc et la duchesse d’Orléans. Revue de Paris, 15 novembre 1906.
  75. Brouillon. Archives de la famille de Victor Hugo.