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CCCLXIII

À MAURICE SAND, À PARIS


Nohant, 16 février 1853.


Mon cher enfant,

J’ai été bien malade pendant deux jours d’une affreuse migraine. Je vais bien aujourd’hui et j’ai été me promener jusqu’à Vic, où l’on retourne le terrain autour de l’église et où l’on trouve des tombeaux et des ossements comme si toutes les armées de César et autres Ostrogoths y avaient passé. J’ai fait apporter trois cercueils de pierre dans notre jardin, et, avec la permission du maire et du curé, j’ai mis trois ouvriers pour remuer un petit coin, où l’on n’a trouvé aujourd’hui que des débris déjà fouillés à je ne sais quelle époque. En fouillant plus bas, au-dessous de la couche de sarcophages, on trouve de la brique romaine, et des squelettes couchés avec ordre dans des cercueils de maçonnerie, la tête couverte seulement d’une pierre. Malheureusement, pour faire faire des fouilles avec soin, l’endroit n’est pas commode et nous n’avons trouvé ni monnaie ni bijoux.

Mais ces découvertes nous ont mis en goût de recherches, et, comme je me rappelle un endroit du jardin, sous les noyers, d’où j’ai vu extraire autrefois toute une première couche de sépultures et d’ossements, nous allons nous amuser à faire creuser plus bas pour voir si, là aussi, nous trouverons le lit romain. Alors, en y ayant l’œil et la main, nous trouverons peut-être des monnaies et des lacrymatoires.

Pendant que nous fouillons les tombes et qu’Émile, penché sur la fosse béante, se donne des airs de vampire, tu cours le bal et la mascarade. Amuse-toi bien, mais pas trop et n’échine ni ta santé ni ton travail. J’ai repris le mien aujourd’hui, après deux jours de souffrances atroces. M’en voilà encore une fois revenue, et j’arrive à la fin de mes deux gros volumes de berrichon. Nini va bien ; dis-le à Solange, à qui, du reste, j’écrirai demain. J’ai, ce soir, la tête encore un peu en marmelade. Patureau est de retour au pays. Périgois est gracié. Il fait assez froid mais très beau. Ton atelier est si magnifique, qu’il n’y aura ni châtelain du royaume de Léon, ni reine des Asturies, mieux logés que toi.

Bonsoir, mon petit. Écris-nous si tu as fait de l’épate avec ton costume. Tu ne seras pas si bien coiffé que si j’étais là. Je t’embrasse mille fois. Tâche de ne pas t’enrhumer.

Le jardinier a peur des sarcophages de pierre que j’ai fait mettre dans le jardin. Il n’ose plus sortir le soir !