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CCCXXX

À MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, À LUNÉVILLE


Nohant, 5 juin 1851.


Chère enfant,

J’ai été passer quinze jours à Paris ; j’en suis revenue depuis environ quinze jours ; j’en ai rapporté la grippe, dont je suis guérie par ces dernières chaleurs, mais qui m’a bien fatiguée. Je n’ai pu la soigner, ni me coucher, ni m’arrêter un instant au milieu de mes courses et de mes ennuis de théâtre. Au milieu de tout cela, le profond chagrin de la mort de ma pauvre petite tante m’est tombé sur la tête comme un coup de foudre. J’étais depuis cinq jours à Paris, je n’avais pas eu une minute pour aller la voir. Je lui avais envoyé une loge pour voir la première représentation de Molière. Elle était morte la veille. Afin de ne pas m’accabler et me mettre hors d’état de veiller à mes affaires, Clotilde n’avait rien voulu me faire savoir. Pendant la représentation, cachée dans les coulisses, je voyais les avant-scènes et la loge que j’avais destinée à ma tante remplie de figures étrangères. Cela m’étonnait et m’inquiétait beaucoup, quoique je n’eusse pas de motifs d’inquiétude. Les acteurs me disaient : « Qu’est-ce que vous avez donc à vous tourmenter de cette loge ? Pensez donc à votre pièce ! Ça va bien, on applaudit. » Je n’y faisais pas attention, j’avais une idée fixe pour ma pauvre tante. Cependant, le lendemain matin, ce pressentiment était dissipé, je me disais qu’il y avait eu quelque changement dans la distribution des loges, et mon premier moment de liberté fut pour aller chez Clotilde et de là, à Chaillot. Clotilde était à la campagne. Je demande si ma tante est à Paris. « Madame Maréchal ? me répond le portier. On l’a enterrée ce matin. » Voilà comment se brise une affection de toute la vie, une affection filiale, je peux dire ; car j’aimais ma tante comme si elle m’avait mise au monde. Elle était ma mère autant que ma mère ; elle m’avait nourrie de son lait autant que ma mère ; elle m’aimait, je crois, autant que sa fille ; et elle était si bonne, si égale, si douce, si gaie, si jeune de santé, d’esprit et de cœur ! Je ne l’ai pleurée que dans la surprise du premier moment, et j’ai continué à faire mes affaires, mes corvées, et à traîner ma fièvre et ma toux, qui m’ont pris juste à ce moment-là, je ne sais par quelle coïncidence. Je sais que ma tante avait un grand âge, je savais que je devais m’attendre à la perdre et à l’apprendre comme cela quelque jour, puisque nous vivions à quatre-vingts lieues de distance. Mais, c’est égal, la résignation ne console pas, et l’idée qu’une chose est inévitable ne la rend pas moins amère. J’y pense et j’y penserai tous les jours de ma vie, pour me dire que, maintenant, je suis tout à fait orpheline. Je ne l’étais pas encore tant qu’elle vivait. Elle a pensé à moi jusqu’au dernier jour de sa vie ; sa dernière parole a été : « Donnez-moi donc un journal, pour que je voie si on joue ce soir la pièce d’Aurore. Je veux y aller. » Pendant que la bonne allait chercher ce journal, elle a jeté un cri : on l’a trouvée sans parole, sans connaissance, foudroyée d’une apoplexie pulmonaire, dit-on (je ne sais pas ce que c’est), et, une heure après, elle expirait dans les bras de Clotilde, sans comprendre et sans souffrir, à ce qu’on assure. Dieu veuille qu’elle n’ait pas pu savoir qu’elle quittait la vie ! Elle l’aimait, elle se trouvait heureuse partout et toujours. Cette manière de finir est encore un bonheur ; mais il aurait pu, il aurait dû arriver dix ans plus tard. Ou bien, il faudrait que des êtres si excellents, si doux, si inoffensifs et si aimables ne finissent jamais. On se retrouve ailleurs, je le crois, je l’espère. Sans cela, il vaudrait mieux ne pas vivre que de passer sa vie à s’aimer pour se perdre à jamais.

Je n’ai pas grand’chose à te dire de Molière. Le public a applaudi la pièce ; mais on ne l’a jouée que douze fois. Bocage dit que le directeur n’a pas voulu la faire prendre. Le directeur était, je crois, en pleine déconfiture, le théâtre est fermé. Bocage ne s’accorde pas avec les théâtres où il n’est pas le maître. On y est très voleur, c’est vrai ; mais Bocage est un peu terrible avec eux, et je crois qu’il faudra, ou que j’attende qu’il ait un théâtre à lui, ou que je change mes batteries si je veux gagner quelque argent avec mes pièces. Mais je n’ai pas le cœur à te parler beaucoup de cela aujourd’hui. Je t’enverrai la pièce quand je l’aurai reçue. Je me suis remise au travail, espérant, de l’avenir et de meilleures combinaisons, de meilleurs résultats. Bonsoir, ma chère fille ; je t’attends au mois d’août. Je t’aime ; j’embrasse mon petit George et Bertholdi. Écris-moi souvent. Maurice t’embrasse ; les jeunes gens te saluent très amicalement et humblement. Sois toujours heureuse à ta manière, toi ; c’est la bonne !