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Paul Ollendorff (p. 272-276).

CONTRE NATURE
OU
LA MÉSAVENTURE DU DOCTEUR P…


— Bonjour, vieux !

— Bonjour, docteur !

Et comme nous étions pressés, nous ne nous arrêtâmes point même au plus furtif shake-hand et nous poursuivîmes notre route, le docteur vers la Bastille, moi dans la direction de la Madeleine.

Le monsieur avec qui j’étais avait manifesté un réel dégoût à l’aspect du docteur et je sentais qu’il mijotait en lui une terrible révélation.

— Vous connaissez cet individu ? fit-il au bout d’une minute de silence, longue comme un siècle ou deux.

— Qui ça ? Le docteur P… ? je crois bien, que je le connais !

— Eh bien ! mon cher ami, je ne vous en fais pas mon compliment !

— Pourquoi donc ?

— Parce que cet individu est un rude salaud !

— Ah bah !

— Un rude salaud et, j’ajouterai, un cynique comme on n’en rencontre pas souvent !

Certes le docteur P… n’est pas parfait. Il se bat pour la vie un peu avec les armes qui lui tombent sous la main (tout le monde n’hérite pas d’un arsenal tout fait), mais entre ça et être un rude salaud et un dégoûtant cynique, il s’interpose quelques nuances.

D’abord, il est à peu près docteur comme vous et moi. Il n’a même avec la plus élémentaire thérapeutique que des rapports extrêmement lointains.

On l’appelle docteur, comme on en appelle d’autres commandant, parce que certaines allures imposent certains titres, sans qu’on puisse jamais préciser pourquoi.

L’amusant de la situation, c’est que P… s’imagine parfois être un véritable morticole, et qu’il n’est pas rare de le surprendre gravement occupé à donner au pauvre monde des consultations gratuites, mais ne reposant sur aucun travail scientifique réellement sérieux.

Le docteur P… (conservons-lui ce titre qui ne fait de tort à personne) supplée à l’absence de quelques grandes vertus par mille petites qualités qui les remplacent très suffisamment, ma foi.

Un des grands reproches que je formulerais à son égard, si je m’en reconnaissais le droit, c’est de se livrer au culte d’une foule de jeunes femmes successives, rapidement successives.

J’en étais là de mes réflexions sur le docteur P…, quand le monsieur qui l’avait traité de rude salaud crut devoir insister :

— Oh ! oui, un rude salaud ! Savez-vous ce qu’il a fait, l’autre soir, en pleine brasserie, devant une trentaine de personnes ?

— Oh ! mon Dieu ! vous me faites peur !

— Cet individu s’est levé, a serré la main de ses amis, s’excusant de les quitter si tôt, mais il avait, disait-il, rendez-vous chez lui avec un jeune garçon boucher…

— Quelle blague !

— Pas du tout, mon cher, c’est très sérieux. Il donnait même des détails : un jeune garçon boucher qui n’était pas dans une musette ! Et en disant ces mots, le docteur faisait le geste d’envoyer des baisers imaginaires, comme pour exprimer un idéal échappant à toute description. Voilà ce que c’est que votre docteur P…

Ai-je besoin de disculper mon vieux docteur ?

Cette accusation reposait sur les bases d’argile du simple malentendu.

D’un simple coup d’éventail, je renversai le fragile édifice.

Le docteur P…, qui fréquente beaucoup les artistes, a pris l’habitude de désigner les dames en général et particulièrement ses maîtresses en les affublant du nom du peintre qui les aurait représentées le plus volontiers.

Sa bonne amie a-t-elle une mine candide avec de grands yeux bleus, c’est un petit Greuze.

Sa bonne amie a-t-elle, etc., etc…, c’est autre chose.

(Cette nomenclature m’entraînerait un peu loin.)

Bref, chaque jour, on entend le docteur P… :

— J’ai fait connaissance, hier, d’un petit Fragonard épatant !

Ou bien :

— Je vais dîner ce soir avec un petit Forain tout ce qu’il y a de plus rigolo !

Ou bien :

— Vous ne m’avez pas vu ces jours-ci, parce que je suis en train de filer le parfait amour avec un petit Boticelli de derrière les fagots !

À nous qui le connaissons, ces déclarations ne nous étonnent plus.

Mais du monsieur qui entendit, un soir, en pleine brasserie, cette phrase cynique :

— Excusez-moi de vous lâcher si tôt, mais j’ai rendez-vous chez moi avec un petit Boucher qui n’est pas dans une musette !

La stupeur est parfaitement légitime.

Et le monde est si rosse, à Paris, et si prêt à propager les plus invraisemblables calomnies, que le docteur P…, à l’heure qu’il est, passe, aux yeux de bien des gens, pour un sale monsieur auquel on ne donne pas la main, et qui n’y couperait pas, en Angleterre.