Contes moraux pour l’instruction de la jeunesse/La Souris


LA SOURIS,
ou
Les sottises des pères sont perdues pour leurs enfans.


CONTE.


----


Une souris, parvenue jusqu’à la plus longue vieillesse, se voyant à son dernier moment, assembla sa nombreuse famille, et lui parla en ces termes :

« Mes chers enfans, si quelque chose pouvait m’engager à regretter la vie, ce serait sans doute l’idée des périls où je vous laisse exposés ; mais j’aime à me flatter, dans mes derniers momens, de vous trouver dociles à mes conseils. Si vous les suivez, vous pourrez parvenir, comme moi, à l’âge le plus avancé. Pour exciter votre obéissance, je veux vous faire l’histoire de ma vie.

» Je suis née dans la maison que nous habitons aujourd’hui ; mais j’y ai vu arriver de grands changemens. Au tems où je pris naissance, elle était habitée par une jeune dame anglaise extrêmement riche. Oh ! mes enfans, la maison de cette dame était un pays de Cocagne, un vrai Pérou pour les pauvres souris. Elle tenait table ouverte, et avait quarante domestiques. Vous sentez qu’ayant un si grand nombre de gens pour la servir, elle ne se donnait pas la peine de veiller sur sa maison. Une femme de charge, un maître d’hôtel, un gros cuisinier étaient chargés d’acheter et de ménager les provisions, et Dieu sait comme ils s’en acquittaient ! Ces trois personnes tiraient un revenu des marchands qui fournissaient la maison, et elles étaient par conséquent intéressées à augmenter la dépense. On mangeait beaucoup ; on perdait davantage : ce qui nous procurait l’abondance et la sûreté. Nous dédaignions les restes de la seconde table, parce que nous pouvions nous nourrir des morceaux les plus délicats qu’on laissait traîner. Deux gros chats, gardiens de la cuisine, nous laissaient en pleine liberté, et passaient dans un doux sommeil les intervalles de leurs abondans repas. Je pourrais vous raconter mille anecdotes dont je fus témoin dans mon enfance : la chambre de la femme de charge avait été mon berceau, et c’était dans ce palais souterrain, qu’elle recevait les hommages de ses subalternes, le plus souvent avec une hauteur désespérante ; d’autres fois elle daignait s’humaniser, et payait d’un coup-d’œil gracieux leurs adorations ; mais elle les en récompensait presque toujours : c’était bien la meilleure créature du monde, à cela près de son impertinence. Elle voulait que le visage des domestiques annonçat l’opulence de leur maîtresse, et se prêtait avec humanité à leurs petits besoins : les servantes de cuisine étaient réduites le matin au triste bouillon de gruau, et ne devaient point avoir de thé ; mais madame prenait le sien si fort, et le renouvelait si souvent, que ces pauvres filles pouvaient encore en tirer une décoction honnête. L’endroit où elle serrait le sucre n’était pas inaccessible, et, quand elle s’apercevait qu’on en avait volé, elle disait en riant : il faut bien que tout le monde vive. Elle poussait sa complaisance, jusqu’à permettre à tout le monde de prendre le thé avec de la crème ; il est vrai qu’on n’osait en mettre une si grande quantité sur le mémoire, de crainte que quelque jour il ne prît fantaisie à Milady de le lire ; mais on comptait huit quartes de lait au lieu de quatre, et, par ce moyen, tout se trouvait compensé. Je ne finirais pas, si je voulais faire le récit du dégât prodigieux qui se faisait par cette femme ou par ses complaisantes ; mais, par une modération bien rare dans une vieille qui parle du tems passé, je me bornerai à ce que je vous en ai déjà dit.

» Ce fut donc sous le gouvernement de cette bonne femme, que je passai les premières années de ma vie ; mais, par le plus grand de tous les malheurs, cette heureuse situation disparut comme un beau songe, dont il ne reste qu’un souvenir fâcheux. La maîtresse de la maison qui n’avait pas mesuré sa dépense sur ses revenus, se trouva ruinée ; il fallut se résoudre à aller vivre à la campagne, et la maison qu’elle avait habitée jusqu’alors eut de nouveaux hôtes. Comme je n’avais encore aucune expérience, je regardai ce changement d’un œil sec, et comme une chose qui m’importait peu ; je fus bientôt instruite de mon malheur. Notre nouvelle maîtresse avait un train aussi nombreux que la première ; cependant sa maison était aussi rangée que si elle n’en eût eu que deux : cette femme, par un renversement de tout ordre, veillait elle-même sur ses affaires, et ne se fiait qu’à elle des détails économiques. Sucre, confitures, et autres choses pareilles, étaient enfermés dans un cabinet dont elle gardait elle-même la clé. Elle savait, à point nommé, ce qui devait se consommer de provisions, et il n’eût pas été possible de la tromper, même dans des bagatelles. Elle voulait que tout eût un air d’aisance, de magnificence, sans vouloir le moindre dégât : bientôt je me vis réduite à vivre des miettes qui tombaient de la table des domestiques : pas un chétif morceau de fromage, pas un bout de chandelle ; tout était ramassé, mis à profit. Maudite femme ! m’écriais-je, dans ma douleur. Qui croirait, en voyant la profusion des mets qui paraissent sur ta table, qu’il y eût famine chez toi pour un animal à qui il faut si peu de chose pour le nourrir ? Je me flattais quelquefois que cela ne durerait pas : je perdis bientôt cette espérance ; elle ne dura pas long-tems. Les deux pacifiques chats, dont j’ai parlé n’avaient point abandonné la maison, et faisaient une mine assez triste : je fus curieuse de savoir ce qu’ils pensaient de tout cela, et un soir qu’ils eurent ensemble une conversation assez curieuse, je me mis à l’entrée de mon trou, pour les écouter.

Vous voulez donc abandonner cette maison qui vous a vu naître, disait le plus jeune des chats à son ancien ? Eh ! le moyen d’y rester, répondit l’autre d’un air chagrin. Ne voyez-vous pas que, depuis un mois, le jeûne forcé qu’on m’a fait observer, ne m’a laissé que la peau et les os ? Mais, reprit le-plus jeune, ne nous reste-t-il pas une ressource ? Quelle que soit la vigilance du cuisinier, je me sens assez d’adresse et de courage pour vivre d’industrie. D’ailleurs, notre maîtresse est décrépite ; sa mort qui ne peut tarder d’arriver, changera notre situation. Vain espoir ! s’écria le vieux chat : apprends que notre malheur a conduit ici une dame allemande, et que, par conséquent, il est sans remède. Les dames de cette nation se croyent chargées du soin de leurs maisons ; elles choisissent et étudient si bien leurs domestiques, qu’elles y sont rarement trompées. Elles savent leur inspirer l’esprit d’ordre ; et le cuisinier de celle-ci, instruit par elle depuis dix ans, n’entend pas raillerie sur le vol ; la moindre friponnerie coûterait la vie au plus respectable de tous les chats. D’ailleurs, l’âge de notre maîtresse n’apportera pas le plus léger changement dans notre situation. Les maudites allemandes ont la manie d’élever leurs filles dans cet esprit d’économie où on les a élevées elles-mêmes. Ces demoiselles, quelles que riches qu’elles soient, ne croient point se déshonorer, en descendant dans les détails du ménage : on leur siffle sans cesse aux oreilles que, pour soutenir les dépenses convenables à leur rang, sans nuire à personne, il faut retrancher les superflues ; qu’il faut mettre les domestiques en situation de ne manquer de rien, et de ne rien perdre, et mille autres maximes gothiques dont elles reviennent rarement, ou pour mieux dire jamais.

» Un laquais qui entra dans la cuisine, interrompit la conversation des deux chats qui disparurent le lendemain. Jeune encore, je fis moins de réflexion aux discours de l’ancien qu’à ceux du plus jeune ; et, ne pouvant supporter ma situation, je résolus de mettre en œuvre toute mon industrie : pour l’adoucir, je trouvai, après mille efforts, le moyen de m’introduire dans cette chambre où madame serrait ses provisions, et je me dédommageai, par une chère exquise, de la rude abstinence que je faisais depuis quelque tems : le plaisir de la bonne-chère fut quelquefois troublé par des réflexions ; je jouais gros jeu, et je tremblais que mon vol ne fût aperçu. Je me rassurai pourtant ; le passé semblait me répondre du futur : j’avais volé cent fois la femme de charge dont j’ai parlé, sans qu’elle eût daigné prendre les plus petites précautions. Insensée que j’étais ! J’ignorais la grande différence qu’il y a entre l’œil de la servante et celui de la maîtresse ; j’en fus instruite à mes dépens. Enhardie par mes premiers succès, je retournai le lendemain dans cette chambre fatale ; et le premier objet qui s’offrit à ma vue, fut une machine grillée dans laquelle il y avait un morceau de lard rôti. Attirée par l’odeur, j’entre, je saisis ma proie ; mais, ô malheur, que plusieurs années n’ont pu effacer de ma mémoire ! À peine eus-je touché le morceau fatal, que la porte de cette machine infernale se ferma sur moi avec un bruit épouvantable, et m’ôta tout espoir de salut. Combien de fois alors ne maudis-je pas ma gourmandise ? Quelles résolutions ne pris-je pas pour l’avenir, si j’avais le bonheur d’échapper à ce danger ! Je n’eus pas le tems de faire de longues réflexions : le bruit qu’avait fait la souricière en tombant, attira la maîtresse et j’entendis sortir de sa bouche le terrible arrêt de ma mort ! Je fus condamnée à être noyée, et une femme-de-chambre eut ordre d’exécuter cet arrêt. Vous frémissez, mes enfans ; rien ne peut plus, ce me semble, m’empêcher de périr ! Je me sauvai pourtant par la maladresse de celle à qui ma maîtresse avait remis le soin de sa vengeance. Ce fut alors que devenue sage par mon expérience, je travaillai à me corriger d’un vice qui avait pensé occasionner ma perte. Je ne sortis plus, sans les plus grandes précautions, et mes courses se bornèrent à la cuisine. Je vous avouerai que la vie frugale à laquelle je me voyais réduite, me parut d’abord pire que le supplice que j’avais vu de si près ; mais l’habitude adoucit ma situation ; je m’aperçus même que l’abstinence fortifiait mon tempérament, et je parvins à remercier la fortune de la nécessité où elle m’avait mise de modérer mon appétit et ma sensualité. J’ai vu renouveler trois fois le peuple souricier avec lequel j’habitais. Peu de souris ont rempli la carrière qui leur était destinée par la nature. Les maladies ont moissonné celles qui ont échappé a la vigilancé du chat, et aux pièges des maîtres. Mais je sens que je m’affaiblis. Adieu, mes chers enfans ; redoutez le funeste cabinet, où la mort est cachée sous des douceurs perfides ; je meurs contente, et j’espère que vous serez dociles à mes conseils ».

À peine cette sage souris eut-elle rendu les derniers soupirs, que sa jeune et sémillante famille se félicita d’être débarrassée de là contrainte où cette vieille radoteuse l’avait assujettie : on se moqua de ses conseils ; on traita sa sobriété d’avarice, sa circonspection de lâcheté. On trouva le chemin du cabinet : trois murailles de papier, placées pour la sûreté d’un pot de confiture, furent rompues. On se félicitait déjà d’avoir échappé aux périls dont on avait été menacé ; la joie fut courte : un chat, deux souricières furent placées dans le cabinet, et, avant la fin de la semaine, il ne resta pas une souris, de celles qui avaient méprisé l’expérience et les conseils de leur bisaïeule. Nous pouvons conclure de cet exemple : Les sottises des pères sont perdues pour leurs enfans.


----