Contes du lit-clos/L’Ankou

Contes du Lit-Clos : Récits et légendes bretonnes
Georges Ondet, Éditeur (p. 76-78).

C’est moi, l’Ankou ! … L’Ankou qui brise
Un os de mort dont il aiguise
Sa vieille faulx sur son genou…
Moi ! qui puis te faire, à ma guise,
Le sang plus froid que le caillou !

Lorsque à le frapper je m’apprête
L’homme riche s’écrie : « Arrête !
Laisse-moi vivre un jour encor
Et je remplirai ta charrette
De mes grands coffres tout pleins d’or !… »

Un jour !!! pas même une seconde !
Car si j’acceptais, à la ronde,
Ne fût-ce qu’un demi-denier,
Nul ne serait riche en ce monde :
J’aurais tout l’Or du monde entier !

Qu’à sa tête on allume un cierge,
Qu’avec l’eau bénite on l’asperge
Et que l’on jette un drap dessus :
Je n’ai pas fait grâce à la Vierge,
Je n’ai pas fait grâce à Jésus !

Au temps du Déluge et de l’Arche,
On a vu plus d’un Patriarche
Vivre huit et neuf fois cent ans…
Pourtant à chacun j’ai dit : Marche !
Tous m’ont suivi… depuis longtemps !


Tous ! malgré prière ou blasphème :
Abel premier, Caïn deuxième,
Tous ceux de l’Ancien Testament !
Ceux du Nouveau : Sainte Anne même,
Monsieur Saint Jean pareillement ;

Car je n’épargne pas un Homme :
Pas plus le Saint Père, dans Rome,
Que ses grands Cardinaux mîtrés :
Je prendrai les Évêques comme
Les Cloarecs et les Curés !

J’ai pris les Rois avec les Reines,
Les grands Seigneurs dans leurs Domaines,
Les Sabotiers au fond des bois,
Les Soldats et les Capitaines,
Les Artisans et les Bourgeois…

Ami, tu vas grossir leur nombre !…
Dans le Soir de plus en plus sombre
Entends-tu grincer un essieu ?
C’est Moi qui m’avance avec l’Ombre,
N’attendant que l’ordre de Dieu !

Ce que tu prends, dans ta démence,
Pour un Rayon de Sa clémence
C’est la grande Faulx de l’
Ankou
Qui peut, d’une envolée immense,
Faucher tous les Hommes…
d’un coup !!!




Il existe, pour l’Ankou, une musique de scène de Ch. de Sivry. — G. Ondet, éditeur