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Contes des féesCharavy frères, éditeur (p. 37-46).


SAUGE-FLEURIE




I



COMMENT SAUCE-FLEURIE AIMA LE FILS DU ROI




Alors vivait sans crédit ni richesse
Une Fée humble et seule ; car il est
Des rangs parmi ces Dames, s’il vous plaît,
Comme, chez nous, de vilaine à duchesse.
Bien qu’elle n’eût ni renom ni pouvoir
Et qu’elle fut pauvre en sa confrérie,
Pauvre jusqu’au besoin, Sauge-Fleurie

— Tel est son nom — était charmante à voir.
Au bord d’un lac tout fleuri de jonquilles,
Elle habitait le tronc d’un saule creux
Et ne quittait son réduit ténébreux
Plus que ne font les perles leurs coquilles.
Mais un beau jour que, chassant par le bois
Avec sa meute un superbe équipage,
Le fils du Roi menait à grand tapage
Du bois au lac un dix cors aux abois,
Pour voir les chiens et la belle poursuite
Et les pourpoints brillants des cavaliers,
Elle quitta son arbre, et des halliers
Voyait passer le Prince avec sa suite.
Le Fils du Roi, qui saluait déjà
(Car c’est de Fée à Prince assez l’usage)
En voyant mieux un si charmant visage,
S’arrêta court et la dévisagea.
Sauge, sans plus se cacher dans les branches,
En le voyant si beau, de son côté
Le regardait devant elle arrêté,
Droit dans les yeux de ses prunelles franches.


Naïf amour par pudeur s’enhardit :
Le Fils du Roi baissa les yeux par contre ;
Chacun s’en fut méditant la rencontre :
— Tous deux s’aimaient et ne s’étaient rien dit.


II



COMMENT UNE MAITRESSE-FÉE CONDAMNA SAUGE-FLEURIE



Or tout se sait : une Maîtresse-Fée
Fit donc venir Sauge à son tribunal.
Vêtue ainsi que l’oiseau cardinal,
La Vieille était d’aspics ébouriffée :
Elle était vieille, et par cela j’entends
Que de jeunesse elle était ennemie.
— On le va voir : — « Je veux, Sauge, ma mie,

« Te corriger, s’il en est encor temps, »
Lui dit la Vieille aigrement. « Sans mon zèle,
« Vous nous l’alliez donner belle à ravir
« Et par ma foi vous nous alliez servir
« Un joli plat d’amour, Mademoiselle.
« Passe un beau Sire et, sans plus de façons,
« Voilà mes gens amoureux face à face !
« Pardieu ! plutôt que la chose se fasse
« Je ferai pendre ici dix beaux garçons. »
Et ce disant en parut si méchante
Qu’elle eût fait peur même au Roi Très Chrétien
Par sa beauté, sa grâce et son maintien,
Sauge-Fleurie était pourtant touchante.
Mais rien ne fait contre haine et pouvoir.
— « Il faudra bien que ton beau bec réponde,
« Car, sans chanter, il n’est poule qui ponde,
« Sauge ma mie — et je te vais pourvoir ! »

Je vous dirai, sans tarder davantage,
Si votre cœur s’intéresse à son sort,
Qu’aimer un homme était un cas de mort

Pour Sauge, esprit n’ayant chair en partage :
Ce que prouva la Vieille en un latin
Qui dépassait l’intellect en puissance,
Et distingua des cas de quintessence
A dérouter Sauge et l’abbé Cotin.

Sauge, pourtant, demeurait bouche close
Et de cela ne voulait seulement
Qu’aimer le Prince et mourir en l’aimant
Comme disait la Vieille avec sa glose.
Sans moi déjà vous avez pu songer
Qu’en cette affaire ayant la loi formelle
Et des aveux, notre juge femelle
Condamna Sauge, et sans rien ménager.
Et pensez bien que la Fée amoureuse
Ne marchanda son immortalité,
Et que du coup, comme on me l’a conté,
Elle s’en fut-plus que vivante heureuse ![1]


III



COMMENT SAUGE-FLEURIE ALLA TROUVER LE PRINCE EN SON CHATEAU



Or nul pouvoir ne pouvait s’opposer,
Malgré l’arrêt de notre Vieille en rage,
Au libre emploi de son gentil courage
Non plus qu’au choix de son premier baiser.
— Sauge, à pied donc comme en pèlerinage,
Alla trouver le Prince en son château,
Et tout le long de la route un manteau
Rude et grossier cacha son personnage.
Elle arriva par la pluie et le vent,
Sur elle ayant laissé crever la nue ;
Et, si d’abord fut des gens méconnue,
Ne surprit point le Prince en arrivant.

— « Mon cœur, dit-il, vous attendait, Princesse ;
« Du bois au lac, je vous cherchais, ma Fleur,
« Et fatiguais du cri de ma douleur
« L’onde et le ciel, n’ayant repos ni cesse. »


— Et ce disant, il se prit à baiser
A deux genoux sa main mignonne et fine,
Et puis voulut sur l’heure à la Dauphine
Présenter Sauge avant de l’épouser :
Il lui fit faire un peu de belle flamme
Pour la sécher d’abord. Tant de beauté,
De naturel et de simplicité
En cet état le touchait jusqu’à l’âme.
Il fit venir perles, saphirs, rubis,
Bijoux montés et beaux luths de Vérone.
Il fit de même apporter la couronne
Et préparer des merveilleux habits.


IV



COMMENT SAUGE-FLEURIE FIT AU PRINCE UN NOBLE ET TOUCHANT DISCOURS



Sauge admira ces objets sans envie
Et dit :
        « Seigneur, les beaux jours sont comptés.
« Aimez-moi bien, et jamais ne doutez
« Du bel amour dont j’ai l’âme ravie.
« Est-il pour moi besoin de tant d’apprêt ?
« N’aimez-vous point la belle solitude,
« Et des amants n’est-ce plus l’habitude
« De mieux s’aimer quand l’amour est secret ?
« Restons ici sans plus, si bon vous semble ;
« Nos yeux pourront se parler à loisir,
« Et nous n’aurons de si charmant plaisir
« Que seul à seul à demeurer ensemble.
« Auprès de vous, je sens mon cœur léger ;
« Légère est l’heure aussi qui me convie
« Et là, tout beau ! je vous donne ma vie.
« Prenez-la donc, mais sans m’interroger. »


Elle lui fit un généreux sourire
Ne regrettant ce qu’elle avait bien fait,
N’y songeant même. — Et son bonheur parfait
En mots humains ne se pourrait décrire.
— Amour et Mort sont toujours à l’affût :
Ne croyez pas que celle que je pleure
Fut épargnée.
              Elle sécha sur l’heure
Comme une fleur de sauge qu’elle fut.

Que pour aimer, ne fût-ce qu’en instant,
L’on brave tout, Madame, et la Mort même.


  1. Voir la note à la fin du volume.