Contes de l’Ille-et-Vilaine/La Couronne du roi de Domnonée

Contes de l’Ille-et-Vilaine
Contes de l’Ille-et-VilaineJ. Maisonneuve (p. 127-136).


LA COURONNE DU ROI DE DOMNONÉE

Le bourg de Gaël, si humble et si ignoré aujourd’hui, a été jadis la capitale de l’ancien royaume de Domnonée. Judhaël[1] y régna au VIe siècle.

En 540, ce bourg se trouvait situé à l’extrémité est de l’immense forêt qui partageait la Bretagne en deux parties depuis Gaël jusqu’à Corlay, et qui comprenait les forêts de Paimpont, de Brécilien, de la Hardouinaye, de Moncontour, de la Nouée, etc.

Judhaël avait perdu plusieurs de ses amis de la rage et il en ressentait une vive affliction lorsqu’un pieux ermite, cachant son nom royal de Conar, sous celui de Saint-Méen, vint lui demander l’autorisation de fonder un monastère dans son royaume. Il reçut un bienveillant accueil du roi et obtint ce qu’il désirait. Pour remercier son hôte, Saint-Méen le pria de formuler un vœu. Judhaël lui dit : « Je désirerais pouvoir guérir de la rage tous les malheureux qui en seront atteints ».

Aussitôt le cénobite fit jaillir du sein de la terre la source que l’on voit encore aujourd’hui près de l’église de Gaël et dont l’eau guérit de l’hydrophobie.

À une époque où la guerre était chose fort commune, le roi de Gaël eut à se défendre de l’invasion des Frisons et soutint un combat près de l’endroit appelé aujourd’hui le Gué-de-Plélan. Dans ce combat, où il fut victorieux, il perdit la couronne, qu’il avait sur la tête, et qui était d’une valeur considérable par la quantité et la grosseur des diamants dont elle était ornée.

De retour dans son château, Judhaël, malgré ses succès, eut un véritable chagrin de l’accident qui lui était arrivé. Il tenait d’autant plus à cette couronne qu’il l’avait reçue de ses pères. Aussi dit-il à ses trois fils qui l’entouraient :

« Allez, enfants, en toute hâte, à la recherche de l’objet perdu. Celui d’entre vous qui sera assez heureux pour le découvrir et me l’apporter, celui-là sera désigné par moi pour me succéder sur le trône de Domnonée. »

Les trois jeunes gens partirent aussitôt.

Mais, lorsqu’ils furent seuls dans les bois, les deux aînés se séparèrent du plus jeune et s’entretinrent longtemps ensemble. « Judicaël, disaient-ils, a toujours eu plus de chance que nous dans tout ce qu’il a entrepris. Il est, en outre, le préféré de notre père, qui ne l’envoie que dans l’espoir que son esprit subtil lui fera découvrir ce que nous chercherons en vain. Laissons-le s’égarer au milieu de ces bois où les loups le mangeront peut-être, et courons vite au lieu du combat. »

Ils mirent immédiatement leur projet à exécution et abandonnèrent le pauvre enfant.

Lorsque celui-ci se vit seul, il appela ses frères aussi longtemps que ses forces le lui permirent ; mais bientôt, épuisé de fatigue, il se laissa choir au pied d’un arbre et fondit en larmes. Heureusement pour lui Saint-Méen l’avait entendu, et vint près de lui s’informer du sujet de ses peines. Judicaël raconta au vénérable ermite le but de son voyage et la conduite de ses frères.

« Console-toi, mon fils, lui dit le saint ; Dieu m’a placé sur tes pas pour te secourir. Je vais, non seulement t’indiquer ton chemin, mais encore te donner les moyens de retrouver la couronne de ton père. »

Il lui fit don d’une branche de coudrier et reprit : « Lorsque tu seras embarrassé pour continuer ta route, tu mettras cette baguette à tes pieds, et le petit bout se tournera toujours du côté vers lequel tu dois te diriger. Enfin, tu trouveras une énorme pierre et le cadavre d’un guerrier qui tient encore, entre ses mains, la couronne qu’il a voulu ravir au roi ton père. »

Après avoir remercié l’ermite, l’enfant prit la baguette et s’en alla vers le Gué-de-Plélan, où il parvint sans difficulté, grâce à son talisman.

Arrivé à l’endroit qui fut choisi, plus tard, par un autre roi breton, Salomon, pour y faire sa résidence, et où l’on voit encore, aujourd’hui, les vestiges de son château, Judicaël se trouva au milieu d’un véritable champ de carnage. Les guerriers, pour la plupart encore revêtus de leurs armures, jonchaient le sol de leurs corps et imprégnaient la terre de leur sang. Le jeune prince frissonna de la tête aux pieds, en présence de ce spectacle si triste, si nouveau pour lui ; et, dans une fervente prière, il demanda à Dieu de faire cesser ces guerres impies.

Un peu remis de son émotion, Judicaël se rappela le motif de sa présence en ces lieux, et plaça la branche de coudrier à ses pieds. Le petit bout de la baguette se tourna aussitôt vers un bloc énorme de quartz, situé à une assez grande distance. Pour aller jusque-là, l’enfant fut obligé de prendre toutes les précautions possibles pour ne pas trébucher au milieu des cadavres. Enfin, il aperçut un guerrier, d’une immense stature, couché sur le dos, le corps traversé d’un javelot, tenant entre ses mains la précieuse couronne. Judicaël s’en empara bien vite et s’empressa de quitter ces lieux qui le remplissaient d’horreur et d’effroi.

Il oublia bientôt l’impression pénible qu’il avait ressentie, au milieu des morts, et ne songea plus qu’à la joie qu’il allait causer à son père.

Dans sa précipitation à s’emparer de la couronne, l’enfant avait laissé, près de la grosse pierre, la baguette du saint, et il s’en aperçut malheureusement trop tard pour retourner sur ses pas car la nuit commençait déjà à paraître.

Après s’être orienté de son mieux, il marcha aussi longtemps que le jour le lui permit ; mais, lorsque les ténèbres l’eurent entouré complètement, il s’abrita sous une touffe de bruyère pour y prendre le repos dont il avait si grand besoin après une journée remplie de fatigues et d’émotions.

Le lendemain matin, les oiseaux le réveillèrent en chantant, sur sa tête, leurs joyeuses chansons. Il secoua, comme eux, la rosée dont il était inondé et chercha ensuite les sentiers qui devaient le ramener à Gaël.

Il erra longtemps à l’aventure à travers les bois, et parvint cependant à retrouver le chemin qu’il avait parcouru la veille. Tout-à-coup, il entendit des pas derrière lui, puis des voix qu’il reconnut pour être celles de ses frères. Ceux-ci, en effet, ne tardèrent pas à le rejoindre.

En le retrouvant vivant, et possesseur de l’objet qu’ils avaient inutilement cherché, ils éprouvèrent une vive jalousie et une pensée criminelle traversa leur cerveau. Ils se consultèrent du regard, et voyant que la même idée leur était venue à tous les deux, ils se précipitèrent sur le pauvre enfant et lui portèrent à la tête de si violents coups de bâton qu’ils le tuèrent sur-le-champ, avant qu’il put prononcer une parole.

Lorsque les assassins eurent ainsi consommé leur crime, ils creusèrent une fosse, au pied d’un chêne, pour y cacher le corps de leur frère, qu’ils recouvrirent de terre et de gazon. Josse et Winoc — tels étaient leurs noms — s’emparèrent ensuite de la couronne et la rapportèrent au roi breton, qui, n’apercevant pas Judicaël, leur demanda ce qu’ils en avaient fait.

— Nous ne l’avons pas vu, répondirent-ils ; en vous quittant, il nous a laissés pour aller seul de son côté, supposant sans doute être plus heureux que nous.

Cette réponse ne satisfit pas le roi, qui ordonna immédiatement à tous ses serviteurs de parcourir le pays pour retrouver son fils. Toutes les recherches furent sans résultat, et l’on supposa qu’il avait été la proie des loups. Judhaël ne se consola pas de la perte de cet enfant qu’il chérissait, et souvent, en voyant l’air gêné et embarrassé de ses deux autres fils, des doutes affreux lui vinrent à l’esprit.

Cinq années s’écoulèrent, et le temps n’apporta aucun soulagement à la douleur du malheureux père.

Au retour d’un voyage à travers son royaume, le roi, en passant près de l’endroit où le crime avait été commis, aperçut un petit pâtre qui, en soufflant dans un os disait :

    « Mes frères m’ont tué,
    Et se sont emparés
De la couronne de mon père ;
    Voilà bientôt cinq ans,
Qu’un beau jour de printemps,
Ils me couchèrent dans la terre. »

Judhaël, étonné de ces paroles, s’approcha du berger et lui demanda ce qu’il disait ainsi :

— Je n’en sais rien, répondit l’enfant ; j’ai trouvé cet os, et, en soufflant dedans, je fais sortir les paroles que vous venez d’entendre.

— Où l’as-tu trouvé ?

— Ici, au pied de ce chêne, et il désigna un petit monticule de terre qui ressemblait à une tombe.

Le roi ayant fait enlever par ses hommes les mottes de gazon, ne tarda pas à découvrir le cadavre de son fils bien-aimé. Une exclamation de surprise, et en même temps d’admiration, s’échappa de toutes les bouches lorsqu’on vit le corps, après cinq ans, complètement intact et presque aussi frais que s’il venait d’être enterré. Un bras encore meurtri avait été brisé par les coups, un os, en étant sorti, avait sans doute percé la terre, et c’était cet os qui était entre les mains du pâtre.

Le père prit son enfant dans ses bras, le pressa sur son sein, et envoya immédiatement chercher saint Méen.

L’ermite, en présence de ce miracle, se jeta la face contre terre, pria Dieu avec ferveur, puis se releva la figure rayonnante, s’approcha du mort, replaça l’os du bras et oignit tout le corps d’un onguent qu’il avait sur lui. Bientôt les chairs se colorèrent, le sang parut circuler, les yeux s’ouvrirent, les membres s’agitèrent et l’enfant revint à la vie.

Ce miracle ne tarda pas à être connu de tout le peuple de Domnonée, et le nom de Judicaël fut dans toutes les bouches. Le roi fit arrêter et enfermer Josse et Winoc, afin de les faire juger et punir comme ils le méritaient ; mais Judicaël obtint leur grâce et leur pardonna.

Il n’eut point à regretter cette noble action, car les deux frères se repentirent et firent oublier, par leur belle conduite et leurs vertus, le crime dont ils s’étaient rendus coupables.

Judicaël, à la mort de son père, lui succéda sur le trône.

(Cette légende me fut racontée, il y a bien longtemps, par mon ami Vincent Guyot, alors percepteur à Saint-Méen, qui, lui, la tenait de plusieurs de ses contribuables).
  1. Les habitants de Paimpont, de Saint-Méen, de Gaël, le désignent sous le nom de Hoël III le roi des bois.