Contes bouddhiques


Texte établi par Jean Réville, Ernest Leroux (Annales du Musée Guimet. Revue de l’Histoire des Religions.p. 2-22).
CONTES BOUDDHIQUES




I


LÉGENDE DE CAKKHUPÂLA


COMMENTAIRE DU VERS I DU DHAMMAPADA[1]


Tout ce qu’on est est fruit de l’esprit, a pour essence l’esprit, est fait de l’esprit. Si quelqu’un parle ou agit avec un esprit mauvais, alors le malheur le suit comme la roue suit le pied de la bête attelée.


Cet enseignement du Dhamma où a-t-il été dit ? À Sâvatthi. Concernant qui ? Concernant le thera Cakkhupâla.

Il y avait à Sâvatthi un chef de famille qui s’appelait Mahâsvaṇṇa, qui avait beaucoup de biens, de jouissances mais point de fils. Or, étant allé un jour à un tîrtha pour se baigner, comme il s’était baigné et revenait, il vit au milieu du chemin un arbre à branches très étendues.

« Cet arbre est sans doute possédé par une grande divinité », pensa-t-il, et il en fit nettoyer la partie inférieure, fit construire un mur tout autour, répandit du sable, planta un étendard et orna l’arbre : « Si j’obtiens un fils ou une fille, je vous rendrai de grands honneurs. » Sur cette promesse, il s’en alla. Dans le sein de son épouse voilà que fut conçu un enfant. Lui fit la cérémonie de la conception. Quand dix mois furent écoulés, la femme mit au monde un fils. Le marchand, qui avait obtenu ce fils pour avoir protégé l’arbre, lui donna le nom de Pâla. Une autre fois, il eut un autre fils et comme il l’avait appelé Cullapâla (petit Pâla), il appela l’autre Mahâpâla (grand Pâla). Et le marchand et sa femme les établirent tous deux quand ils eurent l’âge d’avoir une maison.

En ce temps-là le maître ayant mis en mouvement la roue de la loi, était venu demeurer dans le couvent de Jetavana construit par Anâthapiṇḍika, le grand marchand, au prix de vingt-quatre koṭis, et le maître faisait prendre à beaucoup de gens le chemin du ciel et de la délivrance, car le Tathâgata demeura pendant une année dans le couvent fondé par des personnes de sa famille : quatre-vingts du côté maternel et quatre-vingts du côté paternel ; et il demeura aussi dix-neuf ans dans le grand couvent de Jetavana construit par Anâthapiṇḍika ; il fit un séjour de six ans à Pubbârâma, qu’avait construit Visâkhâ en dépensant vingt-sept koṭis ; sachant les bonnes qualités des deux familles, pour ce qui est de Sâvatthi, il y demeura vingt-cinq ans.

Or Anâthapiṇḍika et Visâkhâ la grande laïque, régulièrement, deux fois par jour, allaient honorer le Tathâgata et en allant ils se disent : « Les jeunes novices vont regarder nos mains. » Car jamais ils n’allaient les mains vides : avant le repas ils faisaient porter des mets nourrissants et après le repas les cinq remèdes et les huit boissons. Dans leur résidence il y a aussi toujours des sièges prêts pour deux mille bhikkus, et en fait de nourriture, de remèdes et de boissons, chacun trouve ce qu’il désire.

Pendant que le maître était parmi ces gens, aucun ne l’avait questionné, pas même Anâthapiṇḍika qui pensait : « Le Tathâgata est très délicat entre les Buddhas, très délicat entre les ksattriyas, ce maître de maison est mon bienfaiteur, en m’enseignant la loi il se fatiguerait. »

Voilà pourquoi, par excès d’amitié pour le maître, on ne lui posait aucune question. Alors le maître pensa ainsi : « Ce marchand me ménage tandis que je n’ai pas besoin d’être ménagé, moi qui ai passé quatre asankheyya, et plus de cent mille kalpas en brisant ma propre tête bien parée, faisant sauter mes yeux, arrachant la chair de mon cœur, ayant abandonné mon fils et mon épouse, qui m’étaient plus chers que la vie, accomplissant toutes les œuvres de perfection, et cet homme me ménage (tandis que je n’ai pas besoin d’être ménagé.) »

Et, pensant ainsi, il se met à prêcher la bonne loi. Or, il y avait alors à Sâvatthi sept koṭis d’habitants ; parmi eux cinq koṭis avaient entendu l’enseignement du Dhamma du maître et étaient devenus des ariya-sâvakas (nobles auditeurs), les deux autres koṭis étaient des hommes vulgaires. Or les ariya-sâvakas avaient deux devoirs : avant le repas ils donnent des aumônes, et après le repas, les mains chargées de guirlandes, de parfums, avec des vêtements et des remèdes, ils vont entendre la loi.

Un jour, Mahâpâla vit les nobles sâvakas allant au couvent chargés de parfums et tenant à la main des guirlandes. Il demanda : « Où va cette foule ? — Entendre la loi, répondit-on. — Moi aussi, je vais y aller. »

Il alla et, saluant le maître, il s’assit au bout de l’assemblée.

Les Buddhas qui enseignent la religion ont coutume d’examiner les circonstances, puis d’après les circonstances ils enseignent le Dhamma. Par conséquent, ce jour-là aussi, le maître, ayant examiné les circonstances, enseigna la religion en racontant une histoire ; et il expliqua la charité, la morale et le ciel, le malheur des passions, les défauts, les souffrances, le mérite du renoncement.

Comme il entendait cela, Mahâpâla, le chef de famille, se dit : « Celui qui part vers l’autre monde, ni son fils, ni sa fille, ni ses biens ne l’accompagnent, à quoi me sert d’habiter une maison ? je m’en vais entrer dans les ordres. » À la fin du discours, il s’approcha du maître et demanda :

« Je voudrais entrer dans les ordres. » Le maître lui dit : N’as-tu aucun parent auquel tu doives demander la permission ? — Maître, j’ai mon jeune frère. — Eh bien, va lui demander la permission ! — Bien. » Il alla à la maison, appela son jeune frère et lui dit : « Mon cher, tous les biens, que nous les connaissions ou non, quels qu’ils soient, qui sont dans cette maison, tout est à ta charge, reçois-les tous et sois-en le maître, pour moi j’entrerai dans les ordres, qu’en penses-tu, mon petit frère ? — Tu as été pour moi, quand ma mère mourut, une autre mère ; quand mon père mourut, comme un autre père ; tu es très riche, et tu peux, tout en menant la vie de maître de maison, faire de saintes œuvres. Ne fais pas cela. — Mon cher, j’ai entendu l’enseignement du Dhamma du maître. La sainte religion a été enseignée par lui du commencement à la fin avec une explication minutieuse et exacte de son triple caractère. Je ne puis pas accomplir la loi religieuse dans ma maison, j’entrerai dans les ordres, mon cher. — Mon frère, reste ici tant que tu es jeune, tu entreras dans les ordres quand tu seras vieux. — Mon cher, les pieds et les mains du vieillard sont désobéissants et ne dépendent pas de sa volonté ; je ne ferai pas ce que tu dis, je remplirai le devoir du Samaṇa : Les vieux pieds et les vieilles mains sont désobéissants une fois usés par la vieillesse. Toi dont la force est perdue, comment accomplirais-tu le Dhamma ? Ainsi je me ferai moine, mon cher. »

Après avoir ainsi proclamé, il alla en présence du maître, demanda d’être moine et reçut l’ordination, et il passa cinq années avec les maîtres et les savants ; il passa la saison des pluies, et après la clôture, s’étant approché du maître, il lui dit, l’ayant salué :

— Vénérable, dans la loi, combien y a-t-il de devoirs ?

— Deux, ô bikkhu : le devoir du livre et celui de la méditation.

— Quel est, ô vénérable, le devoir du livre et celui de la méditation ?

— Saisir par la science la parole du Buddha, lire un ou deux Nikâyas, ou tout le Tepiṭaka, s’en souvenir, le réciter, le proclamer, voilà le devoir du livre. D’autre part : obtenir l’état d’Arhat en affermissant la méditation par le désir de faire toujours son devoir, en vivant avec l’idée de la destruction et de la fragilité, vivre d’une manière frugale ; voilà le devoir de la méditation.

— Maître, je suis devenu moine étant vieux, je ne pourrai pas accomplir le devoir du livre, mais je remplirai celui de la méditation. Explique-moi l’essence de la chose.

Alors le maître lui expliqua ce qui est essentiel pour devenir Arhat ; il salua le maître et chercha des bikkhus pour aller avec lui, il en prit soixante et partit avec eux. Ils firent une marche de vingt yojanas et atteignirent un grand village voisin de la route et le moine y entra avec les siens pour mendier. Les gens voyant que les bikkhus étaient consciencieux, furent bien disposés pour eux, leur offrirent des sièges, les firent asseoir et leur donnèrent une nourriture savoureuse ; « Vénérables, dirent-ils, où vont vos nobles personnes ? — Laïcs, là où il y aura pour nous une agréable résidence. — Ainsi voilà : ces savants désirent un séjour pour y demeurer, » pensèrent-ils et ils dirent :

« Vénérable, si ces nobles personnes demeuraient ici pendant trois mois, nous réfugiés dans le triple refuge, nous prendrons de bonnes habitudes de vertu. »

Les autres se dirent : « Grâce à ces gens-là, nous allons faire notre salut. » Donc, ils acceptèrent la proposition, surveillèrent la construction du monastère : on leur fit des locaux pour se tenir pendant le jour, d’autres pour se reposer pendant la nuit qu’on leur donna, et régulièrement ils allaient mendier au village.

Un jour, un médecin vint vers eux et leur dit : « Maîtres, là où habitent beaucoup de personnes ensemble, il se peut qu’une maladie survienne ; si cela arrive, dites-le moi, et je vous donnerai un remède. »

Telle est l’offre qu’il fit.

Le jour où commençait la saison des pluies, le thera dit : « Longue vie à vous, en quelles postures allons-nous passer ces trois mois ? — Dans les quatre postures (debout, en marche, assis, couché). — Longue vie à vous, qu’est-ce qui est convenable pour nous ? Ne devons-nous pas être sans nous laisser distraire ? c’est le Buddha qui nous a instruits ; on ne se concilie pas les Buddhas par la fourberie, mais par des dispositions vertueuses. Il y a quatre mauvaises destinées pour le distrait qui sont comme sa demeure ; donc ne soyez pas distraits. Longue vie à vous ! — Et vous, ô vénérable ! — Moi, je passerai mon temps en trois postures et je ne me souviendrai plus du monde, longue vie à vous ! — Bien, maître. Ne soyez pas distrait. »

Comme le thera ne s’accordait pas de sommeil, une fois que le premier mois fut écoulé il lui vint une maladie des yeux et comme il tombe des gouttes d’eau d’un pot fendu ainsi il en tombait de ses yeux. Toute la nuit il accomplit les devoirs du Samaṇa ; à l’heure de l’aurore, étant entré dans sa cellule il s’assit. Les bikkhus, comme l’heure d’aller quérir l’aumône était venue, allèrent vers le thera et dirent : « Voici que l’heure d’aller quérir l’aumône est arrivée. — Longue vie à vous, prenez l’écuelle et le vêtement. » Et prenant lui aussi son écuelle et son vêtement il se mettait en route ; les bikkhus alors virent que ses yeux coulaient. « Qu’as-tu maître ? — Ce sont mes yeux ! Longue vie à vous ! ils sont comme crevés. — Un médecin, ne nous a-t-il pas fait des offres ? Nous allons le prévenir. — C’est bien, longue vie à vous. » Ils avertirent le médecin. Celui-ci ayant cuit une huile l’envoya au thera. Le thera s’étant assis se versa l’huile dans le nez, et alla ensuite au village. Le médecin le rencontrant dit : « C’est toi, vénérable, qui as les yeux comme crevés ? — Oui, laïc ! — Vénérable, je t’ai envoyé de l’huile que j’avais cuite, l’as-tu versée dans ton nez ? — Oui, laïc. — Et maintenant comment cela va-t-il ? — Ça va mal, laïc. — Comment se fait-il que, t’ayant envoyé une huile calmante ta maladie ne soit pas calmée ? » Et réfléchissant : « Vénérable, étais-tu assis ou couché quand l’huile a été versée dans ton nez ? » Le thera demeura silencieux et, même questionné plusieurs fois, il se garda de répondre. Le médecin pensa :

« J’irai au couvent pour voir où il réside », et dit au thera : « Au revoir, vénérable. » Puis, une fois le thera congédié, le médecin alla au couvent regarder l’endroit où demeurait le thera ; il vit la place où déambuler et la place où s’asseoir, mais point de place où se coucher.

« Maître, étais-tu couché quand tu t’es versé le remède ? »

Le thera resta silencieux.

« Vénérable, n’agis pas ainsi. On ne peut remplir le devoir du Samaṇa qu’avec un corps qui se soutient. Ainsi étends-toi pour t’injecter l’huile », et il le lui répéta à plusieurs reprises.

« Au revoir, longue vie à vous ! je me déciderai après avoir pris conseil », répondit le thera.

Or le thera n’avait là ni parents, ni famille, qu’il pût consulter et il se disait :

« Allons ! mon ami Pâlita, qu’est-ce que tu vas considérer, tes yeux ou la loi du Buddha ? Que t’importe ! le temps à passer sans yeux dans le cercle des transmigrations, sur la route du salut, ne compte pas. Voilà déjà que des Buddhas ont passé par centaines et par milliers et tu n’en as pas fréquenté un seul. Maintenant tu as résolu de passer la saison des pluies, trois mois, sans te coucher ; par conséquent, que tes yeux périssent ou se fondent, pense à la loi du Buddha et non à tes yeux », et il s’adressait ces stances :


Mes yeux se perdent, mes yeux à moi !
Mes oreilles se perdent et aussi mon corps !
Toute ma personne se perd.
Pourquoi, ô Pâlita, te troubles-tu ?

Mes yeux vieillissent, mes yeux à moi !
Mes oreilles vieillissent et aussi mon corps !
Toute ma personne vieillit.
Pourquoi, ô Pâlita, te troubles-tu ?

Mes yeux se brisent, mes yeux à moi !
Mes oreilles se brisent et aussi mon corps !
Toute ma personne se brise.
Pourquoi, ô Pâlita, te troubles-tu ?


Après s’être ainsi édifié lui-même, grâce à ces trois stances, et ayant pris le remède pour son nez en restant assis, il alla mendier au village. Le médecin l’apercevant : « — Eh bien, vénérable, le remède pour le nez a-t-il été pris ? — Oui, laïc. — Comment va ? vénérable. — Ça va mal, laïc. — Vénérable, est-ce assis ou couché que tu as pris le remède. »

Le thera demeura muet, et, quoique questionné à plusieurs reprises, ne dit rien. Alors le médecin : « Vénérable, tu ne fais pas ce qu’il faut. À partir d’aujourd’hui ne dis plus : Un tel fait cuire de l’huile pour moi. Et moi je ne me dirai plus : Je fais cuire de l’huile pour toi », dit-il. Alors, repoussé par le médecin, il retourna au couvent en pensant : « Tu es repoussé par le médecin, ne renonce pas, ô Samaṇa, à ta manière d’être :


Repoussé par la médecine, tu es abandonné par le médecin.
Tu es destiné à être la proie du roi de la mort.
Pourquoi, Pâlita, te laisser troubler ?


Édifié par cette stance, il accomplit les devoirs du Samaṇa, et quand ce fut la deuxième veille de la nuit, tout à coup voilà que ses yeux et ses douleurs s’en allèrent. Il devint un Arhat, entra dans sa cellule et s’assit.

Les bikkhus, à l’heure où l’on va recueillir les aumônes, vinrent et dirent : « Lève-toi, c’est le moment d’aller recueillir les aumônes. — C’est le moment ? Longue vie à vous. — Oui, vénérable. — Eh bien, allez-y. — Et vous, vénérable ? — J’ai perdu mes yeux. Longue vie à vous. » Ils regardèrent ses yeux et, se mettant à pleurer :

« Vénérable, ne vous mettez point en souci, nous veillerons sur vous. »

Ils réconfortèrent le thera, remplirent leurs devoirs et ensuite allèrent au village. Les gens, comme ils ne voyaient pas le thera, disaient : « Vénérables, votre directeur où est-il ? »

Ayant ouï l’événement ils envoyèrent du riz, et prenant eux-mêmes une sébile à aumônes ils allèrent pour honorer le thera, ils honorèrent les plantes de ses pieds et lui parlèrent en pleurant :

« Ô vénérable, nous veillerons sur toi, ne t’inquiète pas, » et après l’avoir consolé ainsi ils repartirent.

Dès lors quotidiennement ils envoyèrent au monastère du riz pour manger, et le thera adressait sans cesse des exhortations aux soixante bikkhus qui se conformaient strictement à ses exhortations, de sorte qu’à la fête de clôture qui suivit, tous ensemble ils obtinrent l’état d’Arhat avec les facultés surnaturelles et quand la saison des pluies fut passée, désireux de voir le maître, ils dirent au thera :

« Vénérable, nous sommes bien désireux de voir le maître. »

Le thera à ces mots pensa :

« Moi je suis très faible, à mi-chemin il y a une forêt que ne fréquentent pas les êtres humains, si je vais avec eux, tous seront fatigués et seront incapables de mendier, je les enverrai donc en avant », et il leur dit : « Longue vie à vous ! allez en avant. — Et toi vénérable ? — Je suis faible et à mi-chemin il y a un bois qui n’est pas fréquenté par les êtres humains. Allez en avant, si je vais avec vous, vous serez tous fatigués. — Non, vénérable, ne fais pas ainsi, nous irons avec toi, dirent-ils. — Ne faites pas cela, vous ne me feriez pas plaisir. Quand mon frère cadet vous aura vus, il vous questionnera, alors racontez-lui comme quoi j’ai perdu les yeux. Il enverra quelqu’un vers moi avec qui j’irai. Quant à vous, honorez en mon nom celui qui a les dix forces et les quatre-vingts theras. »

Tels sont les ordres qu’il donna à ses disciples ; ils lui demandèrent pardon de leur insistance et entrèrent dans le village. Les gens les faisaient asseoir, leur donnaient des aumônes et leur disaient : « Eh quoi, vénérables vous avez l’intention de partir ? — Oui, laïcs, nous sommes bien désireux de voir le maître. »

Et après avoir insisté à plusieurs reprises, voyant que les bikkhus étaient décidés à partir, les gens du village les accompagnèrent en pleurant, puis s’en retournèrent chez eux. Les bikkhus arrivèrent au bout de quelques temps à Jetavana, ils saluèrent le maître et les grands theras, et le lendemain se mirent à aller demander l’aumône dans la rue où habitait le frère cadet du thera. Ce maître de maison les reconnut, leur donna des sièges et les reçut très cordialement, puis : « Et mon frère le thera où est-il ? », fit-il. Ils lui racontèrent ce qui c’était passé. Le frère du thera honora la plante de leurs pieds en pleurant et leur demanda : « Que faut-il faire maintenant, vénérables ? — Le thera attend que quelqu’un d’ici aille vers lui, avec qui en prenant son temps il arrivera. — Vénérables, il y a Pâlita, mon neveu, envoyez-le lui. — Impossible de l’envoyer ainsi, car il y a un danger à courir sur la route, il serait prudent de le recevoir préalablement moine. — Soit ! faites cela, puis envoyez-le. » Ils reçurent moine Pâlita après l’avoir instruit dans la règle seulement durant un demi-mois, puis ils le mirent en route. Le neveu Pâlita arriva enfin au village et apercevant un vieillard à sa porte il lui parla : « Y a-t-il un couvent aux environs du village ? — Oui, vénérable. — Et qui y demeure ? — Le thera Pâlita, vénérable. — Montrez-moi le chemin. — Qui es-tu ? — Je suis le neveu du respectable thera. »

Le vieillard le conduisit au couvent, Pâlita salua le thera ; il lui rendit les devoirs prescrits pendant un demi-mois, veilla soigneusement sur lui, puis : « Maître, le maître de maison qui est mon oncle attend votre arrivée, allons-y, dit-il. — Prends mon bâton. Pâlita le neveu prit le bout du bâton et entra avec le thera dans le village. Les gens du village le firent asseoir.

« Tu as donc l’intention de partir, vénérable ? — Oui, laïcs, je m’en vais aller saluer le maître. »

Alors les gens le supplièrent de mille manières et voyant qu’ils ne réussissaient pas, ils prirent congé du thera, l’accompagnèrent à mi-chemin, puis s’en retournèrent en pleurant. Le novice Pâlita tenait l’extrémité du bâton du thera et marchait bien au milieu du chemin, et ils arrivèrent dans une forêt à l’endroit qu’on appelle Kaṭṭhanañgara où avait habité autrefois le thera. Comme ils s’éloignaient de cet endroit, voici qu’ils entendirent le son de la voix d’une femme qui chantait en ramassant du bois dans cette forêt.

Il n’y a pas de son capable comme la voix d’une femme de troubler le corps entier des hommes. C’est pourquoi le Bienheureux lui-même a dit : Ô bikkhus ! je ne connais aucun son qui s’empare de l’âme d’un homme comme ceci : savoir, la voix d’une femme.

Le novice, pris d’amour pour la femme, lâcha le bout du bâton et dit : « Restez là, ô vénérable, j’ai affaire » et il alla auprès d’elle qui le voyant resta silencieuse, et avec cette femme Pâlita perdit sa vertu. — Le thera de son côté pensait : « C’est le son d’un chant qui se fait entendre, certainement c’est une voix de femme ; évidemment le novice aura perdu sa vertu. »

Le novice après cela revint en disant : Allons-nous-en, vénérable, dit-il, mais le thera lui demanda : « Es-tu tombé en état de péché, novice ? » Celui-ci demeurait muet, quoique interrogé à diverses reprises et ne répondit rien ; le thera dit alors : « Un pécheur tel que toi ne doit pas tenir le bout de mon bâton. » Pâlita troublé enleva son costume religieux et revêtit celui de maître de maison : « Vénérable, d’abord j’étais novice, maintenant je suis devenu maître de maison. Je n’étais pas devenu moine par foi, mais par crainte des dangers de la route. Allons-nous-en. — Longue vie à toi, un mauvais maître de maison est un pécheur, un mauvais novice est un pécheur. Toi-même dans la condition de Samaṇa tu n’as pas su être vertueux. Comme maître de maison qu’est-ce que tu feras de bon ? Un pécheur tel que toi ne doit pas tenir mon bâton. — Mais, vénérable, le chemin est semé de dangers surhumains et vous êtes aveugle, comment resteriez-vous ici ? » Le thera répondit : « Longue vie à toi, ne crois pas cela : quand même je devrais mourir étendu sur le sol, je ne partirais pas avec toi », et il dit cette stance :


Ah ! j’ai perdu les yeux ; me voici dans un chemin impraticable ;
Je n’irai pas avec toi : on ne fait pas sa compagnie d’un fou !
Hélas, j’ai perdu les yeux, me voici dans un chemin impraticable :
Je mourrai, je ne partirai pas : on ne fait pas sa compagnie d’un fou !


L’autre se troubla à ouïr ces paroles et se dit :

« J’ai, hélas ! commis une action grave, irréfléchie et irrégulière », et étendant les bras il s’élança en criant dans un bosquet d’arbres. Et par l’éclat des vertus du thera le trône de pierre Pandukambala, trône du roi des dieux, long de soixante yojanas, large de cinquante, de la couleur des fleurs du Jayasumana, siège qui a la vertu de s’élever et de s’abaisser, ce trône s’échauffa. Çakka se dit : Qui donc désire que je quitte mon siège ? et regardant de son œil divin il aperçut le thera. C’est pourquoi les anciens ont dit :

« L’Indra des dieux qui a mille yeux éclaircit son œil divin et ce Pâla qui blâme le péché vécut une vie de sainteté.

« L’Indra des dieux qui a mille yeux éclaircit son œil divin, et auguste de vertu Pâla était assis, ferme dans la religion. »

Çakka ensuite se dit : « Si je ne vais pas vers ce vénérable qui blâme le péché et qui est auguste de vertu, ma tête éclatera en sept morceaux ; j’irai donc vers lui. » L’Indra des dieux aux mille yeux, qui porte la majesté de la royauté divine, s’approcha en un instant de Cakkhupâla, et comme il n’était plus loin du thera, il fit entendre le bruit d’un pas, et alors le thera demanda :

« Qui est là ? — Moi, un voyageur ! — Où vas-tu, laïc ? — À Sâvatthi, ô vénérable ! — Eh bien, vas-y, longue vie à toi. — Et toi, ô vénérable, où iras-tu ? — Moi, je vais au même endroit. — Si nous allions de compagnie ? — Oui, mais je suis faible, et cela te retardera si tu vas avec moi. — Je ne suis pas pressé, et si je vais avec un vénérable j’accomplirai une des dix actions vertueuses. Allons ensemble. »

Le thera pensa avoir affaire à un brave homme : « Eh bien prends le bout de mon bâton, laïc, » dit-il. Çakka fit ainsi, et par sa vertu raccourcissant le chemin ils arrivèrent vers le soir au Jetavana. Le thera avait entendu que le chemin se raccourcissait : « Qu’est-ce que ce bruit ? — Nous avons marché vite, je connaissais le chemin direct, vénérable. »

Alors le thera se dit que ce n’était pas à un homme, mais à un dieu qu’il avait affaire.

Celui qui a mille yeux, l’Indra des dieux qui porte la majesté de la royauté des dieux, arriva à Sâvatthi. Il conduisit le thera dans une hutte de feuillage que son frère cadet lui avait apprêtée, il le fit asseoir sur un lit, et s’approcha ensuite du frère du thera sous la forme d’un de ses bons amis en lui criant : « Ça va bien, Pâla ? — Qu’est-ce qui va bien ? — Tu sais bien que le thera est arrivé. — Comment donc ? mais, je n’en savais rien, le thera est là ? — Oui, parfaitement, je viens d’aller au monastère, je l’ai vu le thera assis dans la hutte que tu lui as fait faire, et j’en viens. »

Là-dessus il s’en alla. Le maître de maison alla au monastère, vit le thera et honora ses pieds, et voyant son état : « Eh bien, vénérable ! je ne t’avais pas permis de quitter ce monde. »

Il envoya deux de ses esclaves auprès du thera, lui fit apporter du village du riz bouilli et d’autres mets à manger et ordonna qu’on servît le thera. Les novices, une fois leur tâche accomplie, le servaient.

Un jour, des bikkhus qui demeuraient dans un autre pays, étant venus à Jetavana se dirent : « Allons voir le maître. » Ils l’honorèrent et virent aussi les quatre-vingts theras en faisant la tournée des monastères. Arrivés à la cellule de Cakkhupâla : « Allons le voir aussi », dirent-ils. Le soir ils voulurent aller vers lui ; mais au même moment un grand nuage s’éleva et ils dirent : « Maintenant voilà le soir et un grand nuage s’élève, nous irons le voir demain matin. »

Pendant la première veille il plut ; durant la veille moyenne le temps s’éclaircit ; le thera qui avait repris ses forces et faisait des promenades, descendit pour se promener durant la dernière veille, et sur les chemins dont le sol était fraîchement détrempé s’élevèrent de nouveau de nombreux moucherons ; le thera en écrasa beaucoup en se promenant, et les domestiques ne balayaient pas là où le thera se promenait.

Et les bikkhus se dirent : « Allons voir maintenant la résidence du thera », et voyant les insectes écrasés dans le promenoir : « Qui donc s’est promené ici ? » demandèrent-ils. — C’est, le maître, répondit-on. — Voyez l’acte du Samaṇa : quand il y voyait, il se couchait, dormait et ne faisait pas de mal, maintenant qu’il a perdu les yeux, en voulant se promener, il a tué une masse d’insectes. Croyant faire bien il faisait mal. »

Ils allèrent dire au Tathâgata : Seigneur, le thera Cakkhupâla en se promenant a fait mourir beaucoup d’insectes. — Est-ce que vous l’avez vu comme il les tuait ? — Nous ne l’avons pas vu, seigneur. — De même que vous ne l’avez pas vu, lui ne voit pas les insectes ; pour ceux dont les passions sont épuisées il n’y a pas de pensées de meurtre, ô bikkhus. — Respectable, puisqu’il était prédestiné à être Arhat pourquoi donc est-il devenu aveugle ? — Par l’effet d’une action qu’il a lui-même commise. — Qu’a-t-il fait ? — Écoutez, bikkhus. Autrefois, comme régnait le roi de Bénarès, un certain médecin parcourait villes et marchés en pratiquant son métier. Il vit une femme faible des yeux et lui demanda : De quoi souffres-tu ? — Je ne vois pas de mes yeux. — Je vais te donner un remède. — Donne, maître. — Et toi, que me donneras-tu ? — Si tu peux me rendre les yeux dans leur état normal, je serai ton esclave et mes fils et mes filles aussi. — Bien. Et le médecin prépara un remède et les yeux de la femme revinrent à leur état normal par l’effet d’un seul remède, et la femme pensa : « J’ai promis que je serai son esclave ainsi que mes fils et mes filles, et il se conduira sans douceur avec moi ; je m’en vais le décevoir » et elle répondit au médecin qui était venu demander comment elle allait : Avant, je souffrais un peu des yeux, maintenant ils me font très mal. Le médecin se dit : Cette femme se moque de moi et ne veut rien me donner, je n’ai pas besoin de cette esclave, je vais donc la rendre tout à fait aveugle. Il rentra chez lui, raconta la chose à sa femme qui resta silencieuse, composa un remède qu’il alla donner à la femme en lui disant : Enduis-en tes yeux, ma chère. Elle le fit et ses deux yeux fondirent et s’éteignirent comme s’éteint la flamme d’une lampe.

« Le médecin, c’était Cakkhupâla, ô bikkhus. L’action qu’il a accomplie s’est attachée à lui, car une mauvaise action suit l’homme, comme la roue suit le pied du bœuf attelé au joug. »

Ainsi raconta le roi de la loi et il établit le rapport qu’il y avait entre les deux actes et marqua, comme du sceau royal on marque avec de l’argile un édit, son discours de cette stance :


Tout ce qu’on est est fruit de l’esprit, a pour essence l’esprit, est fait de l’esprit. Si quelqu’un parle ou agit mû par un esprit mauvais, alors le malheur le suit comme la roue suit le pied de la bête attelée.


(Stance I, Dhammapada).



II


LÉGENDE DE MADDHAKUṆḌALI


COMMENTAIRE DU VERS II DU DHAMMAPADA[2]


Le second vers a été prononcé à Sâvatthi même, concernant Maddhakuṇḍali.

Or, à Sâvatthi, vivait un brahmane nommé Adinnapubbako, qui n’avait jamais fait le plus petit cadeau à qui que ce fût. Voilà pourquoi on l’appelait Adinnapubbako. Il avait un fils très cher et très joli, et comme il avait envie de faire faire pour ce fils une parure, il se dit : « Si je commande une parure à l’orfèvre, il faudra que je la lui paye. » C’est pourquoi se mettant à battre l’or lui-même il avait fait pour son fils des boucles d’oreille bien jolies et les lui avait données. Et voilà pourquoi tout le monde appelait l’enfant Maddhakuṇḍali.

Quand Maddhakuṇḍali eut seize ans, une maladie de jaunisse le saisit. Ce que voyant, sa mère dit :

« Brahmane, ton fils a pris une maladie, fais le soigner par le médecin. — Ma chère, si je t’amène un médecin, il faudra le payer en nourriture. Tu ne fais aucune attention à la dilapidation de ce que je possède ! — Alors que vas-tu faire, brahmane ? — J’agirai de façon à n’avoir rien à payer. »

Le brahmane alla auprès des médecins et leur demanda : « Pour telle maladie quel traitement feriez-vous ? » Alors les médecins lui indiquent : « On fait ceci, on fait cela. On commence par une certaine écorce d’arbre. »

Le brahmane rapporte de l’écorce et fait le traitement de son enfant, mais la maladie s’aggrave après le traitement, si bien qu’elle devint incurable. Le père se rendant compte de son état si affaibli se décida à appeler un médecin. Le médecin ayant réfléchi répondit : « J’ai bien autre chose à faire, appelle un autre médecin pour traiter ton fils ! » Ayant ainsi refusé il s’en alla.

Le brahmane sentant approcher l’heure de la mort de son fils réfléchit : « Voici, ceux qui vont venir pour voir mon fils verraient toutes les richesses que j’ai dans ma maison, je vais en conséquence mettre mon fils dehors. » Il porta son fils à l’extérieur de sa maison et le mit coucher sur une terrasse.

Ce même jour, Bhagavat, à l’heure de l’aurore, se sentit pénétré de grande compassion et se leva pour regarder les hommes qui étaient sur le point d’être convertis, ceux en qui le bien poussait de longues et profondes racines, et ceux qui avaient tourné leur cœur déjà vers les précédents Buddhas. En examinant le monde avec son œil de Buddha, il déploya le filet de la science sur l’ensemble des dix mille mondes. Comme il voyait Maddhakuṇḍali dehors sur une terrasse, la mine qu’il faisait, ainsi couché, lui prouva que l’heure de la mort du pauvre était venue. Le maître l’ayant considéré, et remarquant qu’on l’avait fait coucher après l’avoir porté hors de la maison pensa :

« En vérité, ai-je besoin, en ce cas, de quelque motif profond ? Ce pauvre garçon, ayant apaisé son esprit en moi, ayant fait son temps, renaîtra dans un palais volant d’or qui aura trente yojanas de long, et il aura un cortège de mille apsaras ; le brahmane brûlera son fils et demeurera en pleurant au cimetière, et l’enfant devenu devaputto, étonné de son nouvel état, avec ses mille apsaras, ses ornements et ses parures de colliers et ses soixante chars longs de trois gavyutas se demandera : Par quelle bonne action me suis-je acquis un si grand bonheur ? En réfléchissant, il reconnaîtra que c’est parce qu’il a apaisé son esprit en moi, et se dira : Mon père, qui pour éviter la dépense ne m’a pas donné de remède pleure maintenant au cimetière, il faut que je change cela. Par impatience, reprenant ses traits de Maddhakuṇḍali il viendra s’abattre non loin du cimetière et pleurera ; alors le brahmane lui demandera : Qui es-tu ? et il répondra : Je suis ton fils Maddhakuṇḍali. — Où donc es-tu ressuscité ? Dans le séjour des trente-trois dieux. Et quelle action avais-tu donc accomplie ? À cette question il exposera comment il est ressuscité pour avoir apaisé son esprit en moi. Le brahmane me demandera ensuite : Quand on a apaisé sa pensée en toi, on renaît donc dans le ciel ? Alors je lui répondrai par la stance du Dhammapada qui dit :


Tant il y en a de centaines, tant il y en a de milliers qu’on ne les compte pas.


« Quand cette stance aura été récitée, quatre-vingt-quatre milliers de créatures se convertiront à la religion. Maddhakuṇḍali sera sotapanno, et aussi le brahmane Adinnapubbako. »

Après ces réflexions, Bhagavat reconnut qu’il y aurait certainement conversion à la loi pour ce fils de famille. Et, le lendemain après avoir accompli l’acte de la surveillance de son corps, entouré d’une grande assemblée de bikkhus, il entra dans Sâvatthi pour mendier ; peu à peu il se rapprocha de la porte de la maison du brahmane, comme Maddhakuṇḍali était couché, le visage tourné vers l’intérieur de la maison. Le maître, se sachant invisible par lui-même, émit de son corps un rayon. L’enfant se retourna se demandant : « Qu’est-ce donc que cette lumière ? » de sa couche il aperçut le maître.

« Voilà qu’à cause de mon père aveugle et idiot, me trouvant près de Buddha il m’est impossible de lui rendre service avec mon corps, ni d’écouter la loi — je ne suis plus même maître de mes mains — il n’y a qu’une chose à faire. » Et pensant ainsi il apaisa son esprit. Le maître dit : C’en est assez pour lui, puis s’en alla. Comme le Tathâgata s’éloignait de plus en plus de ses yeux, Maddhakuṇḍali, l’esprit calme, ayant fait son temps, comme endormi et soudain réveillé, renaquit dans le monde des Devas dans un palais volant tout d’or, long de trente yojanas.

Le brahmane brûla le corps de son fils, puis fut tout occupé à gémir au cimetière ; il y allait tous les jours et pleurait : « Où donc es-tu, mon fils unique, où donc es-tu ? »

Et le devaputto ayant considéré sa renaissance heureuse réfléchit ainsi : « Par quelle action ai-je donc mérité ce bel état ? » Et il reconnut qu’il le devait à son apaisement en Buddha. « Quand j’étais malade, ce brahmane ne m’a même pas donné de remède, et maintenant voilà qu’il va pleurer au cimetière ! il serait convenable de changer cela. » Alors sous ses traits de Maddhakuṇḍali, le devaputto s’approcha tout près du cimetière et pleura en étendant les bras.

Le brahmane le vit : « Moi je pleure à cause du gros chagrin de la mort de mon fils, mais celui-ci pourquoi pleure-t-il ? Il faut que je lui demande. »

Il dit alors cette stance :


Toi qui as des boucles d’oreilles si bien polies, qui es richement habillé, qui portes des guirlandes de jeunes pousses de bois de santal, tu agites les bras, et tu gémis, pourquoi es-tu chagrin ?


L’autre répliqua : « J’ai un char, tout d’or brillant, mais je ne puis pas trouver des roues pour lui, voilà le chagrin qui me tue. »

Alors le brahmane dit : « Dis-moi ce qu’il faut d’or ou de pierres précieuses, ou de cuivre ou d’argent, pour que je te fasse avoir une paire de roues, bon petit garçon. »

En entendant cela, le garçon se dit : « Il n’a pas même fait les remèdes nécessaires pour son fils, et quand il voit quelqu’un qui ressemble à son fils il lui dit : « Je te ferai une roue de char en or. — Va ! je trouverai moyen de te punir. » Et il dit au brahmane : Et combien grande la feras-tu la paire de roues pour moi ? — Aussi grande que tu voudras. — Il me faut la lune et le soleil, donne-les moi tous les deux, la lune et le soleil sont des frères ; mon char est fait en or, avec ces roues-là il sera beau. — Enfant que tu es, qui es-tu toi qui demandes ce qu’on ne peut pas demander ? il ne te reste plus, je pense, qu’à mourir, car tu n’obtiendras pas la lune et le soleil. »

L’enfant lui dit : « Qui donc est un enfant, celui qui pleure pour avoir quelque chose que les sens perçoivent, ou quelque chose qui n’existe pas ? On voit le départ et l’arrivée, on voit les couleurs. Mais celui qui meurt une fois qu’il a fait son temps, il n’est plus visible. Lequel donc de ceux qui pleurent ici est le plus fou ? »

Le brahmane, en entendant cela, considéra que c’était bien raisonné. « Mon garçon, tu dis la vérité, c’est sûr, je suis le plus fou de ceux qui pleurent, puisque je pleure un mort qui a fait son temps, comme un enfant qui demande la lune. »

Après cela, consolé par ces paroles, il fit l’éloge du garçonnet et dit cette stance :


La chair enflammée, oh ! comme un feu versé d’une cruche, il l’arrose comme avec de l’eau et rafraichit tout le corps. — Il a enlevé la blessure, il a ôté le chagrin qui habitait mon cœur, le deuil de mon fils qui m’absorbait. — Moi, voici je n’ai plus de blessure, je suis rafraichi, je suis calmé, je ne suis plus triste et je ne pleure plus maintenant que je t’ai entendu, ô petit garçon !


Et il lui demandait : « Comment t’appelles-tu ? es-tu un dieu, un gandhabba, ou bien Sakka le généreux ? qui es-tu ? de qui es-tu le fils ? comment te connaîtrai-je ? »

Là-dessus le garçonnet lui raconta : « Celui que tu pleures et regrettes, ton fils, que tu as déposé toi-même dans le cimetière, c’est moi. Car ayant fait une bonne action, je suis maintenant compagnon des treize grands dieux. »

— Mais nous ne t’avons jamais vu faire le plus petit cadeau quand tu étais à la maison, ni même pratiquer le repos buddhique. Est-ce par de tels actes que tu es allé dans le monde des dieux ?

— Quand j’étais malade, très souffrant, très épuisé, ayant le corps douloureux, dans notre maison je vis le Buddha sans passions, affranchi de désirs, le Sugata à la haute sagesse, et me sentant le cœur joyeux et l’esprit apaisé je lui fis l’añjali, et c’est par cette bonne action que je suis arrivé à vivre en la société des treize grands dieux.

À mesure que son fils parlait tout le corps du brahmane se remplissait de joie, et l’exprimant : « Ô merveille, ô miracle, voilà donc l’effet d’une simple salutation. Eh bien, moi aussi, avec un cœur joyeux et une âme apaisée, je vais au Buddha aujourd’hui même, il sera mon refuge. »

Et son fils lui dit : « Aujourd’hui je vais au Buddha comme refuge et au Dhamma (loi) et au Sangha (clergé), le cœur serein. Reçois de même les cinq verbes de l’enseignement entièrement épanouis : abstiens-toi vite maintenant de faire mal aux créatures ; écarte tout ce qui ne t’a pas été donné en ce monde ; ne bois pas de boisson spiritueuse ; ne parle pas à faux, et sois content de ta propre femme. »

Le brahmane consentit en disant : « Bien ». Puis il ajouta cette strophe :


Tu désires le bien pour moi, ô Yakkha, tu désires mon salut, ô divinité. Je veux faire ce que tu dis, tu es mon maître ! Je cherche mon refuge dans le Buddha et dans la loi excellente. Je m’empresse de ne plus faire de mal aux créatures, je rejette loin de moi tout ce qui ne m’a pas été donné en cadeau dans le monde, je ne bois pas de spiritueux, je ne parle pas faussement et je me tiens content de mon épouse.


Le devaputto dit : « Dans ta maison de brahmane il y a beaucoup de richesses ; va auprès du maître, donne-lui tes biens, écoute l’enseignement de la loi, et fais-lui une question. »

Là-dessus il disparut.

Après cela, le brahmane alla dans sa maison et dit à sa brahmanî : « Ma chère, je m’en vais inviter le Samaṇa Gotama, je lui poserai une question, prépare-toi à le recevoir. » Puis il alla au monastère, et sans saluer le maître, et sans lui faire de frais, il resta à part et dit : « Ô Gotama, accepte pour aujourd’hui de prendre ton repas chez moi avec toute la troupe de tes bikkhus. » Le maître accepta, et le brahmane, ayant reçu cette promesse, courut chez lui, prépara à manger et à boire. Le maître arriva entouré de la troupe des bikkhus et entra chez le brahmane : il s’assit sur le siège qu’on lui offrait et le maître de maison lui témoigna du respect. Une grande foule était accourue, car quand le Tathâgata est invité par un hérétique, deux foules accourent : d’une part les hérétiques qui se disent : « Aujourd’hui nous allons voir l’ascète Gotama bien embarrassé par des questions » ; d’autre part les croyants qui se disent : « Aujourd’hui nous allons voir toute la grâce du Buddha. » Le brahmane s’approcha du Buddha comme ils venaient de dîner, et qu’ils étaient assis dans la maison, et lui posa cette question :

— Ô Gotama, est-ce que les êtres peuvent renaître dans le ciel, même s’ils n’ont pas fait le moindre don, s’ils n’ont pas entendu le Dhamma, et s’ils n’ont pas observé le repos, uniquement pour avoir apaisé leur esprit ?

— Pourquoi me demandes-tu cela, ô brahmane ? N’as-tu pas été renseigné par ton fils Maddhakuṇḍali qui avait puisé son esprit en moi, sur sa renaissance dans le ciel ?

— Et quand donc, ô Gotama ?

— N’est-il pas vrai que tu es allé aujourd’hui au cimetière gémir, et que tu as vu un enfant, tout près de toi, qui pleurait en levant les bras au ciel, et n’as-tu pas dit alors : En grande toilette, avec de belles boucles d’oreilles brillantes, portant des guirlandes de jeunes pousses de santal doré, etc. ?…

Et Buddha répéta tous les mots de la conversation des deux personnages et raconta toute l’histoire de Maddhakuṇḍali :

« En vérité ce n’est pas par centaines ni par deux centaines qu’on compterait le nombre innombrable de ceux qui sont nés dans le ciel après avoir apaisé leur esprit en moi. »

Comme la grande foule n’était pas unanime, le maître le sachant décida en lui-même : « Que le devaputto Maddhakuṇḍali vienne dans son palais volant. »

Et il vint, paré d’ornements divins, et étant descendu de son palais, saluant le maître, il se tint à ses côtés. Et comme on lui demandait ce qu’il avait fait pour obtenir un si heureux état, le maître lui dit cette stance :


Toi, ô divinité, qui te tiens là, d’une couleur aimable, illuminant les régions comme l’étoile du matin, je te demande quelle action tu as faite quand tu étais encore homme.


« Le devaputto dit : Cet heureux état, ô vénérable, je l’ai obtenu pour avoir apaisé mon esprit en toi. — Ainsi tu as obtenu cet heureux état, pour avoir apaisé ton cœur en moi ? — Oui, vénérable. »

Et la multitude ayant vu le jeune dieu témoigne sa joie : « Les mérites du Buddha sont merveilleux en vérité ; voilà le fils du brahmane Adinnapubbako, qui sans avoir fait aucune bonne action, par le fait seul d’avoir apaisé son esprit dans le maître, a obtenu cet heureux état. »

Alors le roi de la loi leur raconta que dans ce qu’on fait de choses bonnes ou mauvaises, c’est l’esprit qui est le principal, car celui qui a accompli une action avec un cœur apaisé, lorsqu’il quitte ce monde, il va au monde des dieux, et sa bonne action le suit comme l’ombre suit la personne. Et leur ayant expliqué cela, il apposa comme l’argile du sceau royal en disant, pour terminer, cette stance :


Tout ce que nous sommes est fruit de notre pensée : actes et pensées en procèdent ; si tu parles ou agis avec sérénité, la joie te suivra comme ton ombre qui ne te quitte pas.


(Dhammapada, I, 2.)


Louis de la Vallée-Poussin, Godefroy de Blonay.


  1. D’après les notes prises à la conférence de M. Sylvain Lévi à l’École des Hautes-Études, 1890-91 ; v. Dhammapada, éd. Fausböll, Hauniae, MDCCCLV, p. 77-93.
  2. Dhammapada, éd. Fausböll, Hauniae, MDCCCLV, p. 93-99.