Ouvrir le menu principal

Michel Lévy (tome Ip. 60-69).

VIII.


« Qu’as-tu donc à me regarder ainsi ? lui dit Consuelo en le voyant entrer chez elle et la contempler d’un air étrange sans lui dire un mot. On dirait que tu ne m’as jamais vue.

— C’est la vérité, Consuelo, répondit-il. Je ne t’ai jamais vue.

— As-tu l’esprit égaré ? reprit-elle. Je ne sais pas ce que tu veux dire.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! je le crois bien, s’écria Anzoleto. J’ai une grande tache noire dans le cerveau à travers laquelle je ne te vois pas.

— Miséricorde ! tu es malade, mon ami ?

— Non, chère fille, calme-toi, et tâchons de voir clair. Dis-moi, Consuelita, est-ce que tu me trouves beau ?

— Mais certainement, puisque je t’aime.

— Et si tu ne m’aimais pas, comment me trouverais-tu ?

— Est-ce que je sais ?

— Quand tu regardes d’autres hommes que moi, sais-tu s’ils sont beaux ou laids ?

— Oui ; mais je te trouve plus beau que les plus beaux.

— Est-ce parce que je le suis, ou parce que tu m’aimes ?

— Je crois bien que c’est l’un et l’autre. D’ailleurs tout le monde dit que tu es beau, et tu le sais bien. Mais qu’est-ce que cela te fait ?

— Je veux savoir si tu m’aimerais quand même je serais affreux.

— Je ne m’en apercevrais peut-être pas.

— Tu crois donc qu’on peut aimer une personne laide ?

— Pourquoi pas, puisque tu m’aimes ?

— Tu es donc laide, Consuelo ? Vraiment, dis-moi, réponds-moi, tu es donc laide ?

— On me l’a toujours dit. Est-ce que tu ne le vois pas ?

— Non, non, en vérité, je ne le vois pas !

— En ce cas, je me trouve assez belle, et je suis bien contente.

— Tiens, dans ce moment-ci, Consuelo, quand tu me regardes d’un air si bon, si naturel, si aimant, il me semble que tu es plus belle que la Corilla. Mais je voudrais savoir si c’est l’effet de mon illusion ou la vérité. Je connais ta physionomie, je sais qu’elle est honnête et qu’elle me plaît, et que quand je suis en colère elle me calme ; que quand je suis triste, elle m’égaie ; que quand je suis abattu, elle me ranime. Mais je ne connais pas ta figure. Ta figure, Consuelo, je ne peux pas savoir si elle est laide.

— Mais qu’est-ce que cela te fait, encore une fois ?

— Il faut que je le sache. Dis-moi si un homme beau pourrait aimer une femme laide.

— Tu aimais bien ma pauvre mère, qui n’était plus qu’un spectre ! Et moi, je l’aimais tant !

— Et la trouvais-tu laide ?

— Non. Et toi ?

— Je n’y songeais pas. Mais aimer d’amour, Consuelo… car enfin je t’aime d’amour, n’est-ce pas ? Je ne peux pas me passer de toi, je ne peux pas te quitter. C’est de l’amour : que t’en semble ?

— Est-ce que cela pourrait être autre chose ?

— Cela pourrait être de l’amitié.

— Oui, cela pourrait être de l’amitié. »

Ici Consuelo surprise s’arrêta, et regarda attentivement Anzoleto ; et lui, tombant dans une rêverie mélancolique, se demanda positivement pour la première fois, s’il avait de l’amour ou de l’amitié pour Consuelo ; si le calme de ses sens, si la chasteté qu’il observait facilement auprès d’elle, étaient le résultat du respect ou de l’indifférence. Pour la première fois, il regarda cette jeune fille avec les yeux d’un jeune homme, interrogeant, avec un esprit d’analyse qui n’était pas sans trouble, ce front, ces yeux, cette taille, et tous ces détails dont il n’avait jamais saisi qu’une sorte d’ensemble idéal et comme voilé dans sa pensée. Pour la première fois, Consuelo interdite se sentit troublée par le regard de son ami ; elle rougit, son cœur battit avec violence, et ses yeux se détournèrent, ne pouvant supporter ceux d’Anzoleto. Enfin, comme il gardait toujours le silence, et qu’elle n’osait plus le rompre, une angoisse inexprimable s’empara d’elle, de grosses larmes roulèrent sur ses joues ; et cachant sa tête dans ses mains :

« Oh ! je vois bien, dit-elle, tu viens me dire que tu ne veux plus de moi pour ton amie.

— Non, non ! je n’ai pas dit cela ! je ne le dis pas ! » s’écria Anzoleto effrayé de ces larmes qu’il faisait couler pour la première fois ; et vivement ramené à son sentiment fraternel, il entoura Consuelo de ses bras. Mais, comme elle détournait son visage, au lieu de sa joue fraîche et calme il baisa une épaule brûlante que cachait mal un fichu de grosse dentelle noire.

Quand le premier éclair de la passion s’allume instantanément dans une organisation forte, restée chaste comme l’enfance au milieu du développement complet de la jeunesse, elle y porte un choc violent et presque douloureux.

« Je ne sais ce que j’ai, dit Consuelo en s’arrachant des bras de son ami avec une sorte de crainte qu’elle n’avait jamais éprouvée ; mais je me sens bien mal : il me semble que je vais mourir.

— Ne meurs pas, lui dit Anzoleto en la suivant et en la soutenant dans ses bras ; tu es belle, Consuelo, je suis sûr que tu es belle. »

En effet, Consuelo était belle en cet instant ; et quoique Anzoleto n’en fût pas certain au point de vue de l’art, il ne pouvait s’empêcher de le dire, parce que son cœur le sentait vivement.

« Mais enfin, lui dit Consuelo toute pâlie et tout abattue en un instant, pourquoi donc tiens-tu aujourd’hui à me trouver belle ?

— Ne voudrais-tu pas l’être, chère Consuelo ?

— Oui, pour toi.

— Et pour les autres ?

— Peu m’importe.

— Et si c’était une condition pour notre avenir ? »

Ici Anzoleto, voyant l’inquiétude qu’il causait à son amie, lui rapporta naïvement ce qui s’était passé entre le comte et lui ; et quand il en vint à répéter les expressions peu flatteuses dont Zustiniani s’était servi en parlant d’elle, la bonne Consuelo qui peu à peu s’était tranquillisée en croyant voir tout ce dont il s’agissait, partit d’un grand éclat de rire en achevant d’essuyer ses yeux humides.

« Eh bien ! lui dit Anzoleto tout surpris de cette absence totale de vanité, tu n’es pas plus émue, pas plus inquiète que cela ? Ah ! je vois, Consuelina, vous êtes une petite coquette ; vous savez que vous n’êtes pas laide.

— Écoute, lui répondit-elle en souriant, puisque tu prends de pareilles folies au sérieux, il faut que je te tranquillise un peu. Je n’ai jamais été coquette : n’étant pas belle, je ne veux pas être ridicule. Mais quant à être laide, je ne le suis plus.

— Vraiment on te l’a dit ? Qui t’a dit cela, Consuelo ?

— D’abord ma mère, qui ne s’est jamais tourmentée de ma laideur. Je lui ai entendu dire souvent que cela se passerait, qu’elle avait été encore plus laide dans son enfance ; et beaucoup de personnes qui l’avaient connue m’ont dit qu’à vingt ans elle avait été la plus belle fille de Burgos. Tu sais bien que quand par hasard quelqu’un la regardait dans les cafés où elle chantait, on disait : cette femme doit avoir été belle. Vois-tu, mon pauvre ami, la beauté est comme cela quand on est pauvre ; c’est un instant : on n’est pas belle encore, et puis bientôt on ne l’est plus. Je le serai peut-être, qui sait ? si je peux ne pas me fatiguer trop, avoir du sommeil, et ne pas trop souffrir de la faim.

— Consuelo, nous ne nous quitterons pas ; bientôt je serai riche, et tu ne manqueras de rien. Tu pourras donc être belle à ton aise.

— À la bonne heure. Que Dieu fasse le reste !

— Mais tout cela ne conclut à rien pour le présent, et il s’agit de savoir si le comte te trouvera assez belle pour paraître au théâtre.

— Maudit comte ! pourvu qu’il ne fasse pas trop le difficile !

— D’abord, tu n’es pas laide.

— Non, je ne suis pas laide. J’ai entendu, il n’y a pas longtemps, le verrotier qui demeure ici en face, dire à sa femme : sais-tu que la Consuelo n’est pas vilaine ? Elle a une belle taille, et quand elle rit, elle vous met tout le cœur en joie ; et quand elle chante, elle paraît jolie.

— Et qu’est-ce que la femme du verrotier a répondu ?

— Elle a répondu : qu’est-ce que cela te fait, imbécile ? Songe à ton ouvrage ; est-ce qu’un homme marié doit regarder les jeunes filles ?

— Paraissait-elle fâchée ?

— Bien fâchée.

— C’est bon signe. Elle sentait que son mari ne se trompait pas. Et puis encore ?

— Et puis encore, la comtesse Mocenigo, qui me donne de l’ouvrage, et qui s’est toujours intéressée à moi, a dit la semaine dernière au docteur Ancillo, qui était chez elle au moment où j’entrais : regardez donc, monsieur le docteur, comme cette zitella a grandi, et comme elle est devenue blanche et bien faite !

— Et qu’a répondu le docteur ?

— Il a répondu : c’est vrai, Madame, par Bacchus ! Je ne l’aurais pas reconnue ; elle est de la nature des flegmatiques, qui blanchissent en prenant un peu d’embonpoint. Ce sera une belle fille, vous verrez cela.

— Et puis encore ?

— Et puis encore la supérieure de Santa-Chiara, qui me fait faire des broderies pour ses autels, et qui a dit à une de ses sœurs : tenez, voyez si ce que je vous disais n’est pas vrai ? La Consuelo ressemble à notre sainte Cécile. Toutes les fois que je fais ma prière devant cette image, je ne peux m’empêcher de penser à cette petite ; et alors je prie pour elle, afin qu’elle ne tombe pas dans le péché, et qu’elle ne chante jamais que pour l’église.

— Et qu’a répondu la sœur ?

— La sœur a répondu : c’est vrai, ma mère ; c’est tout à fait vrai. Et moi j’ai été bien vite dans leur église, et j’ai regardé la sainte Cécile qui est d’un grand maître, et qui est belle, bien belle !

— Et qui te ressemble ?

— Un peu.

— Et tu ne m’as jamais dit cela ?

— Je n’y ai pas pensé.

— Chère Consuelo, tu es donc belle ?

— Je ne crois pas ; mais je ne suis plus si laide qu’on le disait. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’on ne me le dit plus. Il est vrai que c’est peut-être parce qu’on s’imagine que cela me ferait de la peine à présent.

— Voyons, Consuelina, regarde-moi bien. Tu as les plus beaux yeux du monde, d’abord !

— Mais la bouche est grande, dit Consuelo en riant et en prenant un petit morceau de miroir cassé qui lui servait de psyché pour se regarder.

— Elle n’est pas petite ; mais quelles belles dents ! reprit Anzoleto ; ce sont des perles fines, et tu les montres toutes quand tu ris.

— En ce cas tu me diras quelque chose qui me fasse rire, quand nous serons devant le comte.

— Tu as des cheveux magnifiques, Consuelo.

— Pour cela oui ! Veux-tu les voir ? » Elle détacha ses épingles, et laissa tomber jusqu’à terre un torrent de cheveux noirs, où le soleil brilla comme dans une glace.

« Et tu as la poitrine large, la ceinture fine, les épaules… ah ! bien belles, Consuelo ! Pourquoi me les caches-tu ? Je ne demande à voir que ce qu’il faudra bien que tu montres au public.

— J’ai le pied assez petit », dit Consuelo pour détourner la conversation ; et elle montra un véritable petit pied andalou, beauté à peu près inconnue à Venise.

« La main est charmante aussi, dit Anzoleto en baisant, pour la première fois, la main que jusque-là il avait serrée amicalement comme celle d’un camarade. Laisse-moi voir tes bras.

— Tu les as vus cent fois, dit-elle en ôtant ses mitaines.

— Non, je ne les avais jamais vus », dit Anzoleto que cet examen innocent et dangereux commençait à agiter singulièrement.

Et il retomba dans le silence, couvant du regard cette jeune fille que chaque coup d’œil embellissait et transformait à ses yeux.

Peut-être n’était-ce pas tout à fait qu’il eût été aveugle jusqu’alors ; car peut-être était-ce la première fois que Consuelo dépouillait, sans le savoir, cet air insouciant qu’une parfaite régularité de lignes peut seule faire accepter. En cet instant, émue encore d’une vive atteinte portée à son cœur, redevenue naïve et confiante, mais conservant un imperceptible embarras qui n’était pas l’éveil de la coquetterie, mais celui de la pudeur sentie et comprise, son teint avait une pâleur transparente, et ses yeux un éclat pur et serein qui la faisaient ressembler certainement à la sainte Cécile des nones de Santa-Chiara.

Anzoleto n’en pouvait plus détacher ses yeux. Le soleil s’était couché ; la nuit se faisait vite dans cette grande chambre éclairée d’une seule petite fenêtre ; et dans cette demi-teinte, qui embellissait encore Consuelo, semblait nager autour d’elle un fluide d’insaisissables voluptés. Anzoleto eut un instant la pensée de s’abandonner aux désirs qui s’éveillaient en lui avec une impétuosité toute nouvelle, et à cet entraînement se joignait par éclairs une froide réflexion. Il songeait à expérimenter, par l’ardeur de ses transports, si la beauté de Consuelo aurait autant de puissance sur lui que celle des autres femmes réputées belles qu’il avait possédées. Mais il n’osa pas se livrer à ces tentations indignes de celle qui les inspirait. Insensiblement son émotion devint plus profonde, et la crainte d’en perdre les étranges délices lui fit désirer de la prolonger.

Tout à coup, Consuelo, ne pouvant plus supporter son embarras se leva, et faisant un effort sur elle-même pour revenir à leur enjouement, se mit à marcher dans la chambre, en faisant de grands gestes de tragédie, et en chantant d’une manière un peu outrée plusieurs phrases de drame lyrique, comme si elle fût entrée en scène.

« Eh bien, c’est magnifique ! s’écria Anzoleto ravi de surprise en la voyant capable d’un charlatanisme qu’elle ne lui avait jamais montré.

— Ce n’est pas magnifique, dit Consuelo en se rasseyant ; et j’espère que c’est pour rire que tu dis cela ?

— Ce serait magnifique à la scène. Je t’assure qu’il n’y aurait rien de trop. Corilla en crèverait de jalousie ; car c’est tout aussi frappant que ce qu’elle fait dans les moments où on l’applaudit à tout rompre.

— Mon cher Anzoleto, répondit Consuelo, je ne voudrais pas que la Corilla crevât de jalousie pour de semblables jongleries, et si le public m’applaudissait parce que je sais la singer, je ne voudrais plus reparaître devant lui.

— Tu feras donc mieux encore ?

— Je l’espère, ou bien je ne m’en mêlerai pas.

— Eh bien, comment feras-tu ?

— Je n’en sais rien encore.

— Essaie.

— Non ; car tout cela, c’est un rêve, et avant que l’on ait décidé si je suis laide ou non, il ne faut pas que nous fassions tant de beaux projets. Peut-être que nous sommes fous dans ce moment, et que, comme l’a dit M. le comte, la Consuelo est affreuse. »

Cette dernière hypothèse rendit à Anzoleto la force de s’en aller.