Ouvrir le menu principal

Michel Lévy (tome 3p. 166-181).

LXXXVIII.

Peu de jours après, le Porpora ayant beaucoup remué, beaucoup intrigué à sa manière, c’est-à-dire en menaçant, en grondant ou en raillant à droite et à gauche, Consuelo, conduite à la chapelle impériale par maître Reuter (l’ancien maître et l’ancien ennemi du jeune Haydn), chanta devant Marie-Thérèse la partie de Judith, dans l’oratorio : Betulia liberata, poëme de Métastase, musique de ce même Reuter. Consuelo fut magnifique, et Marie-Thérèse daigna être satisfaite. Quand le sacré concert fut terminé, Consuelo fut invitée, avec les autres chanteurs (Caffariello était du nombre), à passer dans une des salles du palais, pour faire une collation présidée par Reuter. Elle était à peine assise entre ce maître et le Porpora, qu’un bruit, à la fois rapide et solennel, partant de la galerie voisine, fit tressaillir tous les convives, excepté Consuelo et Caffariello, qui s’étaient engagés dans une discussion animée sur le mouvement d’un certain chœur que l’un eût voulu plus vif et l’autre plus lent. « Il n’y a que le Maestro lui-même qui puisse trancher la question », dit Consuelo en se retournant vers le Reuter. Mais elle ne trouva plus ni le Reuter à sa droite, ni le Porpora à sa gauche : tout le monde s’était levé de table, et rangé en ligne, d’un air pénétré. Consuelo se trouva face à face avec une femme d’une trentaine d’années, belle de fraîcheur et d’énergie, vêtue de noir (tenue de chapelle), et accompagnée de sept enfants, dont elle tenait un par la main. Celui-là, c’était l’héritier du trône, le jeune César Joseph II ; et cette belle femme, à la démarche aisée, à l’air affable et pénétrant, c’était Marie-Thérèse.

« Ecco la Giuditta ? demanda l’impératrice en s’adressant à Reuter. Je suis fort contente de vous, mon enfant, ajouta-t-elle en regardant Consuelo des pieds à la tête ; vous m’avez fait vraiment plaisir, et jamais je n’avais mieux senti la sublimité des vers de notre admirable poëte que dans votre bouche harmonieuse. Vous prononcez parfaitement bien, et c’est à quoi je tiens par-dessus tout. Quel âge avez-vous, mademoiselle ? Vous êtes vénitienne ? Élève du célèbre Porpora, que je vois ici avec intérêt ? Vous désirez entrer au théâtre de la cour ? Vous êtes faite pour y briller ; et M. de Kaunitz vous protège. »

Ayant ainsi interrogé Consuelo, sans attendre ses réponses, et en regardant tour à tour Métastase et Kaunitz, qui l’accompagnaient, Marie-Thérèse fit un signe à un de ses chambellans, qui présenta un bracelet assez riche à Consuelo. Avant que celle-ci eût songé à remercier, l’impératrice avait déjà traversé la salle ; elle avait déjà dérobé à ses regards l’éclat du front impérial. Elle s’éloignait avec sa royale couvée de princes et d’archiduchesses, adressant un mot favorable et gracieux à chacun des musiciens qui se trouvaient à sa portée, et laissant derrière elle comme une trace lumineuse dans tous ces yeux éblouis de sa gloire et de sa puissance.

Caffariello fut le seul qui conserva ou qui affecta de conserver son sang-froid : il reprit sa discussion juste où il l’avait laissée ; et Consuelo, mettant le bracelet dans sa poche, sans songer à le regarder, recommença à lui tenir tête, au grand étonnement et au grand scandale des autres musiciens, qui, courbés sous la fascination de l’apparition impériale, ne concevaient pas qu’on pût songer à autre chose tout le reste de la journée. Nous n’avons pas besoin de dire que le Porpora faisait seul exception dans son âme, et par instinct et par système, à cette fureur de prosternation. Il savait se tenir convenablement incliné devant les souverains ; mais, au fond du cœur, il raillait et méprisait les esclaves. Maître Reuter, interpellé par Caffariello sur le véritable mouvement du chœur en litige, serra les lèvres d’un air hypocrite ; et, après s’être laissé interroger plusieurs fois, il répondit enfin d’un air très-froid :

« Je vous avoue, monsieur, que je ne suis point à votre conversation. Quand Marie-Thérèse est devant mes yeux, j’oublie le monde entier ; et longtemps après qu’elle a disparu, je demeure sous le coup d’une émotion qui ne me permet pas de penser à moi-même.

— Mademoiselle ne paraît point étourdie de l’insigne honneur qu’elle vient de nous attirer, dit M. Holzbaüer, qui se trouvait là, et dont l’aplatissement avait quelque chose de plus contenu que celui de Reuter. C’est affaire à vous, signora, de parler avec les têtes couronnées. On dirait que vous n’avez fait autre chose toute votre vie.

— Je n’ai jamais parlé avec aucune tête couronnée, répondit tranquillement Consuelo, qui n’entendait point malice aux insinuations de Holzbaüer ; et sa majesté ne m’a point procuré un tel avantage ; car elle semblait, en m’interrogeant, m’interdire l’honneur ou m’épargner le trouble de lui répondre.

— Tu aurais peut-être souhaité faire la conversation avec l’impératrice ? dit le Porpora d’un air goguenard.

— Je ne l’ai jamais souhaité, repartit Consuelo naïvement.

— C’est que mademoiselle a plus d’insouciance que d’ambition, apparemment, reprit le Reuter avec un dédain glacial.

— Maître Reuter, dit Consuelo avec confiance et candeur, êtes-vous mécontent de la manière dont j’ai chanté votre musique ? »

Reuter avoua que personne ne l’avait mieux chantée, même sous le règne de l’auguste et à jamais regretté Charles VI.

« En ce cas, dit Consuelo, ne me reprochez pas mon insouciance. J’ai l’ambition de satisfaire mes maîtres, j’ai l’ambition de bien faire mon métier ; quelle autre puis-je avoir ? quelle autre ne serait ridicule et déplacée de ma part ?

— Vous êtes trop modeste, mademoiselle, reprit Holzbaüer. Il n’est point d’ambition trop vaste pour un talent comme le vôtre.

— Je prends cela pour un compliment plein de galanterie, répondit Consuelo ; mais je ne croirai vous avoir satisfait un peu que le jour où vous m’inviterez à chanter sur le théâtre de la cour. »

Holzbaüer, pris au piège, malgré sa prudence, eut un accès de toux pour se dispenser de répondre, et se tira d’affaire par une inclination de tête courtoise et respectueuse. Puis, ramenant la conversation sur son premier terrain :

« Vous êtes vraiment, dit-il, d’un calme et d’un désintéressement sans exemple : vous n’avez pas seulement regardé le beau bracelet dont sa majesté vous a fait cadeau.

— Ah ! c’est la vérité, » dit Consuelo en le tirant de sa poche, et en le passant à ses voisins qui étaient curieux de le voir et d’en estimer la valeur. Ce sera de quoi acheter du bois pour le poêle de mon maître, si je n’ai pas d’engagement cet hiver, pensait-elle ; une toute petite pension nous serait bien plus nécessaire que des parures et des colifichets.

« Quelle beauté céleste que sa majesté ! dit Reuter avec un soupir de componction, en lançant un regard oblique et dur à Consuelo.

— Oui, elle m’a semblé fort belle, répondit la jeune fille, qui ne comprenait rien aux coups de coude du Porpora.

— Elle vous a semblé ? reprit le Reuter. Vous êtes difficile !

— J’ai à peine eu le temps de l’entrevoir. Elle a passé si vite !

— Mais son esprit éblouissant, ce génie qui se révèle à chaque syllabe sortie de ses lèvres !…

— J’ai à peine eu le temps de l’entendre : elle a parlé si peu !

— Enfin, mademoiselle, vous êtes d’airain ou de diamant. Je ne sais ce qu’il faudrait pour vous émouvoir.

— J’ai été fort émue en chantant votre Judith, répondit Consuelo, qui savait être malicieuse dans l’occasion, et qui commençait à comprendre la malveillance des maîtres viennois envers elle.

— Cette fille a de l’esprit, sous son air simple, dit tout bas Holzbaüer à maître Reuter.

— C’est l’école du Porpora, répondit l’autre ; mépris et moquerie.

— Si l’on n’y prend garde, le vieux récitatif et le style osservato nous envahiront de plus belle que par le passé, reprit Holzbaüer ; mais soyez tranquille, j’ai les moyens d’empêcher cette Porporinaillerie d’élever la voix. »

Quand on se leva de table, Caffariello dit à l’oreille de Consuelo :

« Vois-tu, mon enfant, tous ces gens-là, c’est de la franche canaille. Tu auras de la peine à faire quelque chose ici. Ils sont tous contre toi. Ils seraient tous contre moi s’ils l’osaient.

— Et que leur avons-nous donc fait ? dit Consuelo étonnée.

— Nous sommes élèves du plus grand maître de chant qu’il y ait au monde. Eux et leurs créatures sont nos ennemis naturels, ils indisposeront Marie-Thérèse contre toi, et tout ce que tu dis ici lui sera répété avec de malicieux commentaires. Ou lui dira que tu ne l’as pas trouvée belle, et que tu as jugé son cadeau mesquin. Je connais toutes ces menées. Prends courage, pourtant ; je te protégerai envers et contre tous, et je crois que l’avis de Caffariello en musique vaut bien celui de Marie-Thérèse. »

« Entre la méchanceté des uns et la folie des autres, me voilà fort compromise, pensa Consuelo en s’en allant. Ô Porpora ! disait-elle dans son cœur, je ferai mon possible pour remonter sur le théâtre. Ô Albert ! j’espère que je n’y parviendrai pas. »

Le lendemain, maître Porpora, ayant affaire en ville pour toute la journée, et trouvant Consuelo un peu pâle, l’engagea à faire un tour de promenade hors ville à la Spinnerin am Kreutz, avec la femme de Keller, qui s’était offerte pour l’accompagner quand elle le voudrait. Dès que le maestro fut sorti :

« Beppo, dit la jeune fille, va vite louer une petite voiture, et allons-nous-en tous deux voir Angèle et remercier le chanoine. Nous avions promis de le faire plus tôt, mais mon rhume me servira d’excuse.

— Et sous quel costume vous présenterez-vous au chanoine ? dit Beppo.

— Sous celui-ci, répondit-elle. Il faut bien que le chanoine me connaisse et m’accepte sous ma véritable forme.

— Excellent chanoine ! je me fais une joie de le revoir.

— Et moi aussi.

— Pauvre bon chanoine ! je me fais une peine de songer…

— Quoi ?

— Que la tête va lui tourner tout à fait.

— Et pourquoi donc ? Suis-je une déesse ? Je ne le pensais pas.

— Consuelo, rappelez-vous qu’il était aux trois quarts fou quand nous l’avons quitté !

— Et moi je te dis qu’il lui suffira de me savoir femme et de me voir telle que je suis, pour qu’il reprenne l’empire de sa volonté et redevienne ce que Dieu l’a fait, un homme raisonnable.

— Il est vrai que l’habit fait quelque chose. Ainsi, quand je vous ai revue ici transformée en demoiselle, après m’être habitué pendant quinze jours à te traiter comme un garçon… j’ai éprouvé je ne sais quel effroi, je ne sais quelle gêne dont je ne peux pas me rendre compte ; et il est certain que durant le voyage… s’il m’eût été permis d’être amoureux de vous… Mais tu diras que je déraisonne…

— Certainement, Joseph, tu déraisonnes ; et, de plus, tu perds le temps à babiller. Nous avons dix lieues à faire pour aller au prieuré et en revenir. Il est huit heures du matin, et il faut que nous soyons rentrés à sept heures du soir, pour le souper du maître. »

Trois heures après, Beppo et sa compagne descendirent à la porte du prieuré. Il faisait une belle journée ; le chanoine contemplait ses fleurs d’un air mélancolique. Quand il vit Joseph, il fit un cri de joie et s’élança à sa rencontre ; mais il resta stupéfait en reconnaissant son cher Bertoni sous des habits de femme.

« Bertoni, mon enfant bien-aimé, s’écria-t-il avec une sainte naïveté, que signifie ce travestissement, et pourquoi viens-tu me voir déguisé de la sorte ? Nous ne sommes point au carnaval…

— Mon respectable ami, répondit Consuelo en lui baisant la main, il faut que Votre Révérence me pardonne de l’avoir trompée. Je n’ai jamais été garçon ; Bertoni n’a jamais existé, et lorsque j’ai eu le bonheur de vous connaître, j’étais véritablement déguisée.

— Nous pensions, dit Joseph qui craignait de voir la consternation du chanoine se changer en mécontentement, que votre révérence n’était point la dupe d’une innocente supercherie. Cette feinte n’avait point été imaginée pour la tromper, c’était une nécessité imposée par les circonstances, et nous avons toujours cru que monsieur le chanoine avait la générosité et la délicatesse de s’y prêter.

— Vous l’avez cru ? reprit le chanoine interdit et effrayé ; et vous, Bertoni… je veux dire mademoiselle, vous l’avez cru aussi !

— Non, monsieur le chanoine, répondit Consuelo ; je ne l’ai pas cru un instant. J’ai parfaitement vu que votre révérence ne se doutait nullement de la vérité.

— Et vous me rendez justice, dit le chanoine d’un ton un peu sévère, mais profondément triste ; je ne sais point transiger avec la bonne foi, et si j’avais deviné votre sexe, je n’aurais jamais songé à insister comme je l’ai fait, pour vous engager à rester chez moi. Il a bien couru dans le village voisin, et même parmi mes gens, un bruit vague, un soupçon qui me faisait sourire, tant j’étais obstiné à me méprendre sur votre compte. On a dit qu’un des deux petits musiciens qui avaient chanté la messe le jour de la fête patronale, était une femme déguisée. Et puis, on a prétendu que ce propos était une méchanceté du cordonnier Gottlieb, pour effrayer et affliger le curé. Enfin, moi-même, j’ai démenti ce bruit avec assurance. Vous voyez que j’étais votre dupe bien complètement, et qu’on ne saurait l’être davantage.

— Il y a eu une grande méprise, répondit Consuelo avec l’assurance de la dignité ; mais il n’y a point eu de dupe, monsieur le chanoine. Je ne crois pas m’être éloignée un seul instant du respect qui vous est dû, et des convenances que la loyauté impose. J’étais la nuit sans gîte sur le chemin, écrasée de soif et de fatigue, après une longue route à pied. Vous n’eussiez pas refusé l’hospitalité à une mendiante. Vous me l’avez accordée au nom de la musique, et j’ai payé mon écot en musique. Si je ne suis pas partie malgré vous dès le lendemain, c’est grâce à des circonstances imprévues qui me dictaient un devoir au-dessus de tous les autres. Mon ennemie, ma rivale, ma persécutrice tombait des nues à votre porte, et, privée de soins et de secours, avait droit à mes secours et à mes soins. Votre révérence se rappelle bien le reste ; elle sait bien que si j’ai profité de sa bienveillance, ce n’est pas pour mon compte. Elle sait bien aussi que je me suis éloignée aussitôt que mon devoir a été accompli ; et si je reviens aujourd’hui la remercier en personne des bontés dont elle m’a comblée, c’est que la loyauté me faisait un devoir de la détromper moi-même et de lui donner les explications nécessaires à notre mutuelle dignité.

— Il y a dans tout ceci, dit le chanoine à demi vaincu, quelque chose de mystérieux et de bien extraordinaire. Vous dites que la malheureuse dont j’ai adopté l’enfant était votre ennemie, votre rivale… Qui êtes-vous donc vous-même, Bertoni ?… Pardonnez-moi si ce nom revient toujours sur mes lèvres, et dites-moi comment je dois vous appeler désormais.

— Je m’appelle la Porporina, répondit Consuelo ; je suis l’élève du Porpora, je suis cantatrice. J’appartiens au théâtre.

— Ah ! fort bien ! dit le chanoine avec un profond soupir. J’aurais dû le deviner à la manière dont vous avez joué votre rôle, et, quant à votre talent prodigieux pour la musique, je ne dois plus m’en étonner ; vous avez été à bonne école. Puis-je vous demander si monsieur Beppo est votre frère… ou votre mari ?

— Ni l’un ni l’autre. Il est mon frère par le cœur, rien que mon frère, monsieur le chanoine ; et si mon âme ne s’était pas sentie aussi chaste que la vôtre, je n’aurais pas souillé de ma présence la sainteté de votre demeure. »

Consuelo avait, pour dire la vérité, un accent irrésistible, et dont le chanoine subit la puissance, comme les âmes pures et droites subissent toujours celle de la sincérité. Il se sentit comme soulagé d’un poids énorme, et, tout en marchant lentement entre ses deux jeunes protégés, il interrogea Consuelo avec une douceur et un retour d’affection sympathique qu’il oublia peu à peu de combattre en lui-même. Elle lui raconta rapidement, et sans lui nommer personne, les principales circonstances de sa vie ; ses fiançailles au lit de mort de sa mère avec Anzoleto, l’infidélité de celui-ci, la haine de Corilla, les outrageants desseins de Zustiniani, les conseils du Porpora, le départ de Venise, l’attachement qu’Albert avait pris pour elle, les offres de la famille de Rudolstadt, ses propres hésitations et ses scrupules, sa fuite du château des Géants, sa rencontre avec Joseph Haydn, son voyage, son effroi et sa compassion au lit de douleur de la Corilla, sa reconnaissance pour la protection accordée par le chanoine à l’enfant d’Anzoleto ; enfin son retour à Vienne, et jusqu’à l’entrevue qu’elle avait eue la veille avec Marie-Thérèse. Joseph n’avait pas su jusque-là toute l’histoire de Consuelo ; elle ne lui avait jamais parlé d’Anzoleto, et le peu de mots qu’elle venait de dire de son affection passée pour ce misérable ne le frappa pas très-vivement ; mais sa générosité à l’égard de Corilla, et sa sollicitude pour l’enfant, lui firent une si profonde impression, qu’il se détourna pour cacher ses larmes. Le chanoine ne retint pas les siennes. Le récit de Consuelo, concis, énergique et sincère, lui fit le même effet qu’un beau roman qu’il aurait lu, et justement il n’avait jamais lu un seul roman, et celui-là fut le premier de sa vie qui l’initia aux émotions vives de la vie des autres. Il s’était assis sur un banc pour mieux écouter, et quand la jeune fille eut tout dit, il s’écria :

« Si tout cela est la vérité, comme je le crois, comme il me semble que je le sens dans mon cœur, par la volonté du ciel, vous êtes une sainte fille… Vous êtes sainte Cécile revenue sur la terre ! Je vous avouerai franchement que je n’ai jamais eu de préjugé contre le théâtre, ajouta-t-il après un instant de silence et de réflexion, et vous me prouvez qu’on peut faire son salut là comme ailleurs. Certainement, si vous persistez à être aussi pure et aussi généreuse que vous l’avez été jusqu’à ce jour, vous aurez mérité le ciel, mon cher Bertoni !… Je vous le dis comme je le pense, ma chère Porporina !

— Maintenant, monsieur le chanoine, dit Consuelo en se levant, donnez-moi des nouvelles d’Angèle avant que je prenne congé de votre révérence.

— Angèle se porte bien et vient à merveille, répondit le chanoine. Ma jardinière en prend le plus grand soin, et je la vois à tout instant qui la promène dans mon parterre. Elle poussera au milieu des fleurs, comme une fleur de plus sous mes yeux, et quand le temps d’en faire une âme chrétienne sera venu, je ne lui épargnerai pas la culture. Reposez-vous sur moi de ce soin, mes enfants. Ce que j’ai promis à la face du ciel, je l’observerai religieusement. Il paraît que madame sa mère ne me disputera pas ce soin ; car, bien qu’elle soit à Vienne, elle n’a pas envoyé une seule fois demander des nouvelles de sa fille.

— Elle a pu le faire indirectement, et sans que vous l’ayez su, répondit Consuelo ; je ne puis croire qu’une mère soit indifférente à ce point. Mais la Corilla brigue un engagement au théâtre de la cour. Elle sait que Sa Majesté est fort sévère, et n’accorde point sa protection aux personnes tarées. Elle a intérêt à cacher ses fautes, du moins jusqu’à ce que son engagement soit signé. Gardons-lui donc le secret.

— Et elle vous fait concurrence cependant ! s’écria Joseph ; et on dit qu’elle l’emportera par ses intrigues ; qu’elle vous diffame déjà dans la ville ; qu’elle vous a présentée comme la maîtresse du comte Zustiniani. On a parlé de cela à l’ambassade, Keller me la dit… On en était indigné ; mais on craignait qu’elle ne persuadât M. de Kaunitz, qui écoute volontiers ces sortes d’histoires, et qui ne tarit pas en éloges sur la beauté de Corilla…

— Elle a dit de pareilles choses ! » dit Consuelo en rougissant d’indignation ; puis elle ajouta avec calme : « Cela devait être, j’aurais dû m’y attendre.

— Mais il n’y a qu’un mot à dire pour déjouer toutes ses calomnies, reprit Joseph ; et ce mot je le dirai, moi ! Je dirai que…

— Tu ne diras rien, Beppo, ce serait une lâcheté et une barbarie. Vous ne le direz pas non plus, monsieur le chanoine, et si j’avais envie de le dire, vous m’en empêcheriez, n’est-il pas vrai ?

— Âme vraiment évangélique ! s’écria le chanoine. Mais songez que ce secret n’en peut pas être un bien longtemps. Il suffit de quelques valets et de quelques paysans qui ont constaté et qui peuvent ébruiter le fait, pour qu’on sache avant quinze jours que la chaste Corilla est accouchée ici d’un enfant sans père, qu’elle a abandonné par-dessus le marché.

— Avant quinze jours, la Corilla ou moi sera engagée. Je ne voudrais pas l’emporter sur elle par un acte de vengeance. Jusque-là, Beppo, silence, ou je te retire mon estime et mon amitié. Et maintenant, adieu, monsieur le chanoine. Dites-moi que vous me pardonnez, tendez-moi encore une main paternelle, et je me retire, avant que vos gens aient vu ma figure sous cet habit.

— Mes gens diront ce qu’ils voudront, et mon bénéfice ira au diable, si le ciel veut qu’il en soit ainsi ! Je viens de recueillir un héritage qui me donne le courage de braver les foudres de l’ordinaire. Ainsi, mes enfants, ne me prenez pas pour un saint ; je suis las d’obéir et de me contraindre ; je veux vivre honnêtement et sans terreurs imbéciles. Depuis que je n’ai plus le spectre de Brigide à mes côtés, et depuis surtout que je me vois à la tête d’une fortune indépendante, je me sens brave comme un lion. Or donc, venez déjeuner avec moi ; nous baptiserons Angèle après, et puis nous ferons de la musique jusqu’au dîner. »

Il les entraîna au prieuré.

« Allons, André, Joseph ! cria-t-il à ses valets en entrant ; venez voir le signor Bertoni métamorphosé en dame. Vous ne vous seriez pas attendus à cela ? ni moi non plus ! Eh bien, dépêchez-vous de partager ma surprise, et mettez-nous vite le couvert. »

Le repas fut exquis, et nos jeunes gens virent que si de graves modifications s’étaient faites dans l’esprit du chanoine, ce n’était pas sur l’habitude de la bonne chère qu’elles avaient opéré. On porta ensuite l’enfant dans la chapelle du prieuré. Le chanoine quitta sa douillette, endossa une soutane et un surplis, et fit la cérémonie. Consuelo et Joseph firent l’office de parrain et de marraine, et le nom d’Angèle fut confirmé à la petite fille. Le reste de l’après-midi fut consacré à la musique, et les adieux vinrent ensuite. Le chanoine se lamenta de ne pouvoir retenir ses amis à dîner ; mais il céda à leurs raisons, et se consola à l’idée de les revoir à Vienne, où il devait bientôt se rendre pour passer une partie de l’hiver. Tandis qu’on attelait leur voiture, il les conduisit dans la serre pour leur faire admirer plusieurs plantes nouvelles dont il avait enrichi sa collection. Le jour baissait, mais le chanoine, qui avait l’odorat fort exercé, n’eut pas plus tôt fait quelques pas sous les châssis de son palais transparent qu’il s’écria :

« Je démêle ici un parfum extraordinaire ! Le glaïeul-vanille aurait-il fleuri ? Mais non ; ce n’est pas là l’odeur de mon glaïeul. Le strelitzia est inodore… les cyclamens ont un arôme moins pur et moins pénétrant. Qu’est-ce donc qui se passe ici ? Si mon volkameria n’était point mort, hélas ! je croirais que c’est lui que je respire ! Pauvre plante ! je n’y veux plus penser. »

Mais tout à coup le chanoine fit un cri de surprise et d’admiration en voyant s’élever devant lui, dans une caisse, le plus magnifique volkameria qu’il eût vu de sa vie, tout couvert de ses grappes de petites roses blanches doublées de rose, dont le suave parfum remplissait la serre et dominait toutes les vulgaires senteurs éparses à l’entour.

« Est-ce un prodige ? D’où me vient cet avant-goût du paradis, cette fleur du jardin de Béatrix ? s’écria-t-il dans un ravissement poétique.

— Nous l’avons apporté dans notre voiture avec tous les soins imaginables, répondit Consuelo ; permettez-nous de vous l’offrir en réparation d’une affreuse imprécation sortie de ma bouche un certain jour, et dont je me repentirai toute ma vie.

— Oh ! ma chère fille ! quel don, et avec quelle délicatesse il est offert ! dit le chanoine attendri. Ô cher volkameria ! tu auras un nom particulier comme j’ai coutume d’en donner aux individus les plus splendides de ma collection ; tu t’appelleras Bertoni, afin de consacrer le souvenir d’un être qui n’est plus et que j’ai aimé avec des entrailles de père.

— Mon bon père, dit Consuelo en lui serrant la main, vous devez vous habituer à aimer vos filles autant que vos fils. Angèle n’est point un garçon…

— Et la Porporina est ma fille aussi ! dit le chanoine ; oui, ma fille, oui, oui, ma fille ! » répéta-t-il en regardant alternativement Consuelo et le volkameria-Bertoni avec des yeux remplis de larmes.

À six heures, Joseph et Consuelo étaient rentrés au logis. La voiture les avait laissés à l’entrée du faubourg, et rien ne trahit leur innocente escapade. Le Porpora s’étonna seulement que Consuelo n’eût pas meilleur appétit après une promenade dans les belles prairies qui entourent la capitale de l’empire. Le déjeuner du chanoine avait peut-être rendu Consuelo un peu friande ce jour-là. Mais le grand air et le mouvement lui procurèrent un excellent sommeil, et le lendemain elle se sentit en voix et en courage plus qu’elle ne l’avait encore été à Vienne.