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Michel Lévy (tome 3p. 129-144).

LXXXVI.

Comme il était naturellement fort distrait, le Porpora, en embrassant au front sa fille adoptive, ne remarqua pas seulement Keller qui la tenait par les cheveux, et se mit à chercher dans sa musique le fragment écrit de la phrase qui lui trottait par la cervelle. Ce fut en voyant ses papiers, ordinairement épars sur le clavecin dans un désordre incomparable, rangés en piles symétriques, qu’il sortit de sa préoccupation en s’écriant :

« Malheureux drôle ! il s’est permis de toucher à mes manuscrits. Voilà bien les valets ! Ils croient ranger quand ils entassent ! J’avais bien besoin, ma foi, de prendre un valet ! Voilà le commencement de mon supplice.

— Pardonnez-lui, maître, répondit Consuelo ; votre musique était dans le chaos…

— Je me reconnaissais dans ce chaos ! je pouvais me lever la nuit et prendre à tâtons dans l’obscurité n’importe quel passage de mon opéra ; à présent je ne sais plus rien, je suis perdu ; j’en ai pour un mois avant de me reconnaître.

— Non, maître, vous allez vous y retrouver tout de suite. C’est moi qui ai fait la faute d’ailleurs, et quoique les pages ne fussent pas numérotées, je crois avoir mis chaque feuillet à sa place. Regardez ! je suis sûre que vous lirez plus aisément dans le cahier que j’en ai fait que dans toutes ces feuilles volantes qu’un coup de vent pouvait emporter par la fenêtre.

— Un coup de vent ! prends-tu ma chambre pour les lagunes de Fusine ?

— Sinon un coup de vent, du moins un coup de plumeau, un coup de balai.

— Eh ! qu’y avait-il besoin de balayer et d’épousseter ma chambre ? Il y a quinze jours que je l’habite, et je n’ai permis à personne d’y entrer.

— Je m’en suis bien aperçu, pensa Joseph.

— Eh bien, maître, il faut que vous me permettiez de changer cette habitude. Il est malsain de dormir dans une chambre qui n’est pas aérée et nettoyée tous les jours. Je me chargerai de rétablir méthodiquement chaque jour le désordre que vous aimez, après que Beppo aura balayé et rangé.

— Beppo ! Beppo ! qu’est-ce que cela ? Je ne connais pas Beppo.

— Beppo, c’est lui, dit Consuelo en montrant Joseph. Il avait un nom si dur à prononcer, que vous en auriez eu les oreilles déchirées à chaque instant. Je lui ai donné le premier nom vénitien qui m’est venu. Beppo est bien ; c’est court ; cela peut se chanter.

— Comme tu voudras ! répondit le Porpora qui commençait à se radoucir en feuilletant son opéra, et en le retrouvant parfaitement réuni et cousu en un seul livre.

— Convenez, maître, dit Consuelo en le voyant sourire, que c’est plus commode ainsi.

— Ah ! tu veux toujours avoir raison, toi, reprit le maestro ; tu seras opiniâtre toute ta vie.

— Maître, avez-vous déjeuné ? reprit Consuelo que Keller venait de rendre à la liberté.

— As-tu déjeuné toi-même, répondit Porpora avec un mélange d’impatience et de sollicitude.

— J’ai déjeuné. Et vous, maître ?

— Et ce garçon, ce… Beppo, a-t-il mangé quelque chose ?

— Il a déjeuné. Et vous, maître ?

— Vous avez donc trouvé quelque chose ici ? Je ne me souviens pas si j’avais quelques provisions.

— Nous avons très-bien déjeuné. Et vous, maître ?

— Et vous, maître ! et vous, maître ! Va au diable avec les questions. Qu’est-ce cela te fait ?

— Maître, tu n’as pas déjeuné ! reprit Consuelo, qui se permettait quelquefois de tutoyer le Porpora avec la familiarité vénitienne.

— Ah ! je vois bien que le diable est entré dans ma maison. Elle ne me laissera pas tranquille ! Allons, viens ici, et chante-moi cette phrase. Attention, je te prie. »

Consuelo s’approcha du clavecin et chanta la phrase, tandis que Keller, qui était un dilettante renforcé, restait à l’autre bout de la chambre, le peigne à la main et la bouche entr'ouverte. Le maestro, qui n’était pas content de sa phrase, se la fit répéter trente fois de suite, tantôt faisant appuyer sur certaines notes, tantôt sur certaines autres, cherchant la nuance qu’il rêvait avec une obstination que pouvaient seules égaler la patience et la soumission de Consuelo. Pendant ce temps, Joseph, sur un signe de cette dernière, avait été chercher le chocolat qu’elle avait préparé elle-même pendant les courses de Keller. Il l’apporta, et, devinant les intentions de son amie, il le posa doucement sur le pupitre sans éveiller l’attention du maître, qui, au bout d’un instant, le prit machinalement, le versa dans la tasse, et l’avala avec grand appétit. Une seconde tasse fut apportée et avalée de même avec renfort de pain et de beurre, et Consuelo, qui était un peu taquine, lui dit en le voyant manger avec plaisir :

« Je le savais bien, maître, que tu n’avais pas déjeuné.

— C’est vrai ! répondit-il sans humeur ; je crois que je l’avais oublié ; cela m’arrive souvent quand je compose, et je ne m’en aperçois que dans la journée, quand j’éprouve des tiraillements d’estomac et des spasmes.

— Et alors, tu bois de l’eau-de-vie, maître ?

— Qui t’a dit cela, petite sotte ?

— J’ai trouvé la bouteille.

— Eh bien, que t’importe ? Ne vas-tu pas m’interdire l’eau-de-vie ?

— Oui, je te l’interdirai ! Tu étais sobre à Venise, et tu te portais bien.

— Cela, c’est la vérité, dit le Porpora avec tristesse. Il me semblait que tout allait au plus mal, et qu’ici tout irait mieux. Cependant tout va de mal en pis pour moi. La fortune, la santé, les idées… tout ! » Et il pencha sa tête dans ses mains.

« Veux-tu que je te dise pourquoi tu as de la peine à travailler ici ? reprit Consuelo qui voulait le distraire, par des choses de détail, de l’idée de découragement qui le dominait. C’est que tu n’as pas ton bon café à la vénitienne, qui donne tant de force et de gaieté. Tu veux t’exciter à la manière des allemands, avec de la bière et des liqueurs ; cela ne te va pas.

— Ah ! c’est encore la vérité ; mon bon café de Venise ! c’était une source intarissable de bons mots et de grandes idées. C’était le génie, c’était l’esprit, qui coulaient dans mes veines avec une douce chaleur. Tout ce qu’on boit ici rend triste ou fou.

— Eh bien, maître, prends ton café !

— Ici ? du café ? je n’en veux pas. Cela fait trop d’embarras. Il faut du feu, une servante, une vaisselle qu’on lave, qu’on remue, qu’on casse avec un bruit discordant au milieu d’une combinaison harmonique ! Non, pas de tout cela ! Ma bouteille, par terre, entre mes jambes ; c’est plus commode, c’est plus tôt fait.

— Cela se casse aussi. Je l’ai cassée ce matin, en voulant la mettre dans l’armoire.

— Tu m’as cassé ma bouteille ! je ne sais à quoi tient, petite laide, que je ne te casse ma canne sur les épaules.

— Bah ! il y a quinze ans que vous me dites cela, et vous ne m’avez pas encore donné une chiquenaude ! Je n’ai pas peur du tout.

— Babillarde ! chanteras-tu ? me tireras-tu de cette phrase maudite ? Je parie que tu ne la sais pas encore, tant tu es distraite ce matin.

— Vous allez voir si je ne la sais pas par cœur », dit Consuelo en fermant le cahier brusquement.

Et elle la chanta comme elle la concevait, c’est-à-dire autrement que Le Porpora. Connaissant son humeur, bien qu’elle eût compris, dès le premier essai, qu’il s’était embrouillé dans son idée, et qu’à force de la travailler il en avait dénaturé le sentiment, elle n’avait pas voulu se permettre de lui donner un conseil. Il l’eût rejeté par esprit de contradiction : mais en lui chantant cette phrase à sa propre manière, tout en feignant de faire une erreur de mémoire, elle était bien sûre qu’il en serait frappé. À peine l’eut-il entendue, qu’il bondit sur sa chaise en frappant dans ses deux mains et en s’écriant :

« La voilà ! la voilà ! voilà ce que je voulais, et ce que je ne pouvais pas trouver ! Comment diable cela t’est-il venu ?

— Est-ce que ce n’est pas ce que vous avez écrit ? ou bien est-ce que le hasard ?… Si fait, c’est votre phrase.

— Non, c’est la tienne, fourbe ! s’écria le Porpora qui était la candeur même, et qui, malgré son amour maladif et immodéré de la gloire, n’eût jamais rien fardé par vanité ; c’est toi qui l’as trouvée ! Répète-la-moi. Elle est bonne, et j’en fais mon profit. »

Consuelo recommença plusieurs fois, et le Porpora écrivit sous sa dictée ; puis il pressa son élève sur son cœur en disant :

« Tu es le diable ! J’ai toujours pensé que tu étais le diable !

— Un bon diable, croyez-moi, maître, répondit Consuelo en souriant. »

Le Porpora, transporté de joie d’avoir sa phrase, après une matinée entière d’agitations stériles et de tortures musicales, chercha par terre machinalement le goulot de sa bouteille, et, ne le trouvant pas, il se remit à tâtonner sur le pupitre, et avala au hasard ce qui s’y trouvait. C’était du café exquis, que Consuelo lui avait savamment et patiemment préparé en même temps que le chocolat, et que Joseph venait d’apporter tout brûlant, à un nouveau signe de son amie.

« Ô nectar des dieux ! ô ami des musiciens ! s’écria le Porpora en le savourant : quel est l’ange, quelle est la fée qui t’a apporté de Venise sous son aile ?

— C’est le diable, répondit Consuelo.

— Tu es un ange et une fée, ma pauvre enfant, dit le Porpora avec douceur en retombant sur son pupitre. Je vois bien que tu m’aimes, que tu me soignes, que tu veux me rendre heureux ! Jusqu’à ce pauvre garçon, qui s’intéresse à mon sort ! ajouta-t-il en apercevant Joseph qui, debout au seuil de l’antichambre, le regardait avec des yeux humides et brillants ! Ah ! mes pauvres enfants, vous voulez adoucir une vie bien déplorable ! Imprudents ! vous ne savez pas ce que vous faites. Je suis voué à la désolation, et quelques jours de sympathie et de bien-être me feront sentir plus vivement l’horreur de ma destinée, quand ces beaux jours seront envolés !

— Je ne te quitterai jamais, je serai toujours ta fille et ta servante », dit Consuelo en lui jetant ses bras autour du cou.

Le Porpora enfonça sa tête chauve dans son cahier et fondit en larmes. Consuelo et Joseph pleuraient aussi, et Keller, que la passion de la musique avait retenu jusque-là, et qui, pour motiver sa présence, s’occupait à arranger la perruque du maître dans l’antichambre, voyant, par la porte entr'ouverte, le tableau respectable et déchirant de sa douleur, la piété filiale de Consuelo, et l’enthousiasme qui commençait à faire battre le cœur de Joseph pour l’illustre vieillard, laissa tomber son peigne, et prenant la perruque du Porpora pour un mouchoir, il la porta à ses yeux, plongé qu’il était dans une sainte distraction.

Pendant quelques jours Consuelo fut retenue à la maison par un rhume. Elle avait bravé, pendant ce long et aventureux voyage, toutes les intempéries de l’air, tous les caprices de l’automne, tantôt brûlant, tantôt pluvieux et froid, suivant les régions diverses qu’elle avait traversées. Vêtue à la légère, coiffée d’un chapeau de paille, n’ayant ni manteau ni habits de rechange lorsqu’elle était mouillée, elle n’avait pourtant pas eu le plus léger enrouement. À peine fut-elle claquemurée dans ce logement sombre, humide et mal aéré du Porpora, qu’elle sentit le froid et le malaise paralyser son énergie et sa voix. Le Porpora eut beaucoup d’humeur de ce contretemps. Il savait que pour obtenir à son élève un engagement au théâtre italien, il fallait se hâter ; car madame Tesi, qui avait désiré se rendre à Dresde, paraissait hésiter, séduite par les instances de Caffariello et les brillantes propositions de Holzbaüer, jaloux d’attacher au théâtre impérial une cantatrice aussi célèbre. D’un autre côté, la Corilla, encore retenue au lit par les suites de son accouchement, faisait intriguer auprès des directeurs ceux de ses amis qu’elle avait retrouvés à Vienne, et se faisait fort de débuter dans huit jours si on avait besoin d’elle. Le Porpora désirait ardemment que Consuelo fût engagée, et pour elle-même, et pour le succès de l’opéra qu’il espérait faire accepter avec elle.

Consuelo, pour sa part, ne savait à quoi se résoudre. Prendre un engagement, c’était reculer le moment possible de sa réunion avec Albert ; c’était porter l’épouvante et la consternation chez les Rudolstadt, qui ne s’attendaient certes pas à ce qu’elle reparût sur la scène ; c’était, dans leur opinion, renoncer à l’honneur de leur appartenir, et signifier au jeune comte qu’elle lui préférait la gloire et la liberté. D’un autre côté, refuser cet engagement, c’était détruire les dernières espérances du Porpora ; c’était lui montrer, à son tour, cette ingratitude qui avait fait le désespoir et le malheur de sa vie ; c’était enfin lui porter un coup de poignard. Consuelo, effrayée de se trouver dans cette alternative, et voyant qu’elle allait frapper un coup mortel, quelque parti qu’elle pût prendre, tomba dans un morne chagrin. Sa robuste constitution la préserva d’une indisposition sérieuse ; mais durant ces quelques jours d’angoisse et d’effroi, en proie à des frissons fébriles, à une pénible langueur, accroupie auprès d’un maigre feu, ou se traînant d’une chambre à l’autre pour vaquer aux soins du ménage, elle désira et espéra tristement qu’une maladie grave vînt la soustraire aux devoirs et aux anxiétés de sa situation.

L’humeur du Porpora, qui s’était épanouie un instant, redevint sombre, querelleuse et injuste dès qu’il vit Consuelo, la source de son espoir et le siège de sa force, tomber tout à coup dans l’abattement et l’irrésolution. Au lieu de la soutenir et de la ranimer par l’enthousiasme et la tendresse, il lui témoigna une impatience maladive qui acheva de la consterner. Tour à tour faible et violent, le tendre et irascible vieillard, dévoré du spleen qui devait bientôt consumer Jean-Jacques Rousseau, voyait partout des ennemis, des persécuteurs et des ingrats, sans s’apercevoir que ses soupçons, ses emportements et ses injustices provoquaient et motivaient un peu chez les autres les mauvaises intentions et les mauvais procédés qu’il leur attribuait. Le premier mouvement de ceux qu’il blessait ainsi était de le considérer comme fou ; le second, de le croire méchant ; le troisième, de se détacher, de se préserver, ou de se venger de lui. Entre une lâche complaisance et une sauvage misanthropie, il y a un milieu que le Porpora ne concevait pas, et auquel il n’arriva jamais.

Consuelo, après avoir tenté d’inutiles efforts, voyant qu’il était moins disposé que jamais à lui permettre l’amour et le mariage, se résigna à ne plus provoquer des explications qui aigrissaient de plus en plus les préventions de son infortuné maître. Elle ne prononça plus le nom d’Albert, et se tint prête à signer l’engagement qui lui serait imposé par le Porpora. Lorsqu’elle se retrouvait seule avec Joseph, elle éprouvait quelque soulagement à lui ouvrir son cœur.

« Quelle destinée bizarre est la mienne ! lui disait-elle souvent. Le ciel m’a donné des facultés et une âme pour l’art, des besoins de liberté, l’amour d’une fière et chaste indépendance ; mais en même temps, au lieu de me donner ce froid et féroce égoïsme qui assure aux artistes la force nécessaire pour se frayer une route à travers les difficultés et les séductions de la vie, cette volonté céleste m’a mis dans la poitrine un cœur tendre et sensible qui ne bat que pour les autres, qui ne vit que d’affection et de dévouement. Ainsi partagée entre deux forces contraires, ma vie s’use, et mon but est toujours manqué. Si je suis née pour pratiquer le dévouement, Dieu veuille donc ôter de ma tête l’amour de l’art, la poésie, et l’instinct de la liberté, qui font de mes dévouements un supplice et une agonie ; si je suis née pour l’art et pour la liberté, qu’il ôte donc de mon cœur la pitié, l’amitié, la sollicitude et la crainte de faire souffrir, qui empoisonneront toujours mes triomphes et entraveront ma carrière !

— Si j’avais un conseil à te donner, pauvre Consuelo, répondait Haydn, ce serait d’écouter la voix de ton génie et d’étouffer le cri de ton cœur. Mais je te connais bien maintenant, et je sais que tu ne le pourras pas.

— Non, je ne le peux pas, Joseph, et il me semble que je ne le pourrai jamais. Mais, vois mon infortune, vois la complication de mon sort étrange et malheureux ! Même dans la voie du dévouement je suis si bien entravée et tiraillée en sens contraires, que je ne puis aller où mon cœur me pousse, sans briser ce cœur qui voudrait faire le bien de la main gauche comme de la main droite. Si je me consacre à celui-ci, j’abandonne et laisse périr celui-là. J’ai par le monde un époux adoptif dont je ne puis être la femme sans tuer mon père adoptif ; et réciproquement, si je remplis mes devoirs de fille, je tue mon époux. Il a été écrit que la femme quitterait son père et sa mère pour suivre son époux ; mais je ne suis, en réalité, ni épouse ni fille. La loi n’a rien prononcé pour moi, la société ne s’est pas occupée de mon sort. Il faut que mon cœur choisisse. La passion d’un homme ne le gouverne pas, et, dans l’alternative où je suis, la passion du devoir et du dévouement ne peut pas éclairer mon choix. Albert et le Porpora sont également malheureux, également menacés de perdre la raison ou la vie. Je suis aussi nécessaire à l’un qu’à l’autre… Il faut que je sacrifie l’un des deux.

— Et pourquoi ? Si vous épousiez le comte, le Porpora n’irait-il pas vivre près de vous deux ? Vous l’arracheriez ainsi à la misère, vous le ranimeriez par vos soins, vous accompliriez vos deux dévouements à la fois.

— S’il pouvait en être ainsi, je te jure, Joseph, que je renoncerais à l’art et à la liberté, mais tu ne connais pas le Porpora ; c’est de gloire et non de bien-être et de sécurité qu’il est avide. Il est dans la misère, et il ne s’en aperçoit pas ; il en souffre sans savoir d’où lui vient son mal. D’ailleurs, rêvant toujours des triomphes et l’admiration des hommes, il ne saurait descendre à accepter leur pitié. Sois sûr que sa détresse est, en grande partie, l’ouvrage de son incurie et de son orgueil. S’il disait un mot, il a encore quelques amis, on viendrait à son secours ; mais, outre qu’il n’a jamais regardé si sa poche était vide ou pleine (tu as bien vu qu’il n’en sait pas davantage à l’égard de son estomac), il aimerait mieux mourir de faim enfermé dans sa chambre que d’aller chercher l’aumône d’un dîner chez son meilleur ami. Il croirait dégrader la musique s’il laissait soupçonner que le Porpora a besoin d’autre chose que de son génie, de son clavecin et de sa plume. Aussi l’ambassadeur et sa maîtresse, qui le chérissent et le vénèrent, ne se doutent-ils en aucune façon du dénuement où il se trouve. S’ils lui voient habiter une chambre étroite et délabrée, ils pensent que c’est parce qu’il aime l’obscurité et le désordre. Lui-même ne leur dit-il pas qu’il ne saurait composer ailleurs ? Moi je sais le contraire ; je l’ai vu grimper sur les toits, à Venise, pour s’inspirer des bruits de la mer et de la vue du ciel. Si on le reçoit avec ses habits malpropres, sa perruque râpée et ses souliers percés, on croit faire acte d’obligeance. « Il aime la saleté, se dit-on ; c’est le travers des vieillards et des artistes. Ses guenilles lui sont agréables. Il ne saurait marcher dans des chaussures neuves. » Lui-même l’affirme ; mais moi, je l’ai vu dans mon enfance, propre, recherché, toujours parfumé, rasé, et secouant avec coquetterie les dentelles de sa manchette sur l’orgue ou le clavecin ; c’est que, dans ce temps-là, il pouvait être ainsi sans devoir rien à personne. Jamais le Porpora ne se résignerait à vivre oisif et ignoré au fond de la Bohême, à la charge de ses amis. Il n’y resterait pas trois mois sans maudire et injurier tout le monde, croyant que l’on conspire sa perte et que ses ennemis l’ont fait enfermer pour l’empêcher de publier et de faire représenter ses ouvrages. Il partirait un beau matin en secouant la poussière de ses pieds, et il reviendrait chercher sa mansarde, son clavecin rongé des rats, sa fatale bouteille et les chers manuscrits.

— Et vous ne voyez pas la possibilité d’amener à Vienne, ou à Venise, ou à Dresde, ou à Prague, dans quelque ville musicale enfin, votre comte Albert ? Riche, vous pourriez vous établir partout, vous y entourer de musiciens, cultiver l’art d’une certaine façon, et laisser le champ libre à l’ambition du Porpora, sans cesser de veiller sur lui ?

— Après ce que je t’ai raconté du caractère et de la santé d’Albert, comment peux-tu me faire une pareille question ? Lui, qui ne peut supporter la figure d’un indifférent, comment affronterait-il cette foule de méchants et de sots qu’on appelle le monde ? Et quelle ironie, quel éloignement, quel mépris, le monde ne prodiguerait-il pas à cet homme saintement fanatique, qui ne comprend rien à ses lois, à ses mœurs et à ses habitudes ! Tout cela est aussi hasardeux à tenter sur Albert que ce que j’essaie maintenant en cherchant à me faire oublier de lui.

— Soyez certaine cependant que tous les maux lui paraîtraient plus légers que votre absence. S’il vous aime véritablement, il supportera tout ; et s’il ne vous aime pas assez pour tout supporter et tout accepter, il vous oubliera.

— Aussi j’attends et ne décide rien. Donne-moi du courage, Beppo, et reste près de moi, afin que j’aie du moins un cœur où je puisse répandre ma peine, et à qui je puisse demander de chercher avec moi l’espérance.

— Ô ma sœur ! sois tranquille, s’écriait Joseph ; si je suis assez heureux pour te donner cette légère consolation, je supporterai tranquillement les bourrasques du Porpora ; je me laisserai même battre par lui, si cela peut le distraire du besoin de te tourmenter et de t’affliger.

En devisant ainsi avec Joseph, Consuelo travaillait sans cesse, tantôt à préparer avec lui les repas communs, tantôt à raccommoder les nippes du Porpora. Elle introduisit, un à un, dans l’appartement, les meubles qui étaient nécessaires à son maître. Un bon fauteuil bien large et bien bourré de crin, remplaça la chaise de paille où il reposait ses membres affaissés par l’âge ; et quand il y eut goûté les douceurs d’une sieste, il s’étonna, et demanda, en fronçant le sourcil, d’où lui venait ce bon siège.

« C’est la maîtresse de la maison qui l’a fait monter ici, répondit Consuelo ; ce vieux meuble l’embarrassait, et j’ai consenti à le placer dans un coin, jusqu’à ce qu’elle le redemandât. »

Les matelas du Porpora furent changés ; et il ne fit, sur la bonté de son lit, d’autre remarque que de dire qu’il avait retrouvé le sommeil depuis quelques nuits. Consuelo lui répondit qu’il devait attribuer cette amélioration au café et à l’abstinence d’eau-de-vie. Un matin, le Porpora, ayant endossé une excellente robe de chambre, demanda d’un air soucieux à Joseph où il l’avait retrouvée. Joseph, qui avait le mot, répondit qu’en rangeant une vieille malle, il l’avait trouvée au fond.

« Je croyais ne l’avoir pas apportée ici, reprit le Porpora. C’est pourtant bien celle que j’avais à Venise ; c’est la même couleur du moins.

— Et quelle autre pourrait-ce être ? répondit Consuelo qui avait eu soin d’assortir la couleur à celle de la défunte robe de chambre de Venise.

— Eh bien, je la croyais plus usée que cela ! dit le maestro en regardant ses coudes.

— Je le crois bien ! reprit-elle ; j’y ai remis des manches neuves.

— Et avec quoi ?

— Avec un morceau de la doublure.

— Ah ! les femmes sont étonnantes pour tirer parti de tout ! »

Quand l’habit neuf fut introduit, et que le Porpora l’eut porté deux jours, quoiqu’il fût de la même couleur que le vieux, il s’étonna de le trouver si frais ; et les boutons surtout, qui étaient fort beaux, lui donnèrent à penser.

« Cet habit-là n’est pas à moi, dit-il d’un ton grondeur.

— J’ai ordonné à Beppo de le porter chez un dégraisseur, répondit Consuelo, tu l’avais taché hier soir. On l’a repassé, et voilà pourquoi tu le trouves plus frais.

— Je te dis qu’il n’est pas à moi, s’écria le maestro hors de lui. On me l’a changé chez le dégraisseur. Ton Beppo est un imbécile.

— On ne l’a pas changé ; j’y avais fait une marque.

— Et ces boutons-là ? Penses-tu me faire avaler ces boutons-là ?

— C’est moi qui ai changé la garniture et qui l’ai cousue moi-même. L’ancienne était gâtée entièrement.

— Cela te fait plaisir à dire ! elle était encore fort présentable. Voilà une belle sottise ! suis-je un Céladon pour m’attifer ainsi, et payer une garniture de douze sequins au moins ?

— Elle ne coûte pas douze florins, repartit Consuelo, je l’ai achetée de hasard.

— C’est encore trop ! murmura le maestro. »

Toutes les pièces de son habillement lui furent glissées de même, à l’aide d’adroits mensonges qui faisaient rire Joseph et Consuelo comme deux enfants. Quelques objets passèrent inaperçus, grâce à la préoccupation du Porpora : les dentelles et le linge entrèrent discrètement par petites portions dans son armoire, et lorsqu’il semblait les regarder sur lui avec quelque attention, Consuelo s’attribuait l’honneur de les avoir reprisés avec soin. Pour donner plus de vraisemblance au fait, elle raccommodait sous ses yeux quelques-unes des anciennes hardes et les entremêlait avec les autres.

« Ah çà, lui dit un jour le Porpora en lui arrachant des mains un jabot qu’elle recousait, voilà assez de futilités ! Une artiste ne doit pas être une femme de ménage, et je ne veux pas te voir ainsi tout le jour courbée en deux, une aiguille à la main. Serre-moi tout cela, ou je le jette au feu ! Je ne veux pas non plus te voir autour des fourneaux faisant la cuisine, et avalant la vapeur du charbon. Veux-tu perdre la voix ? veux-tu te faire laveuse de vaisselle ? veux-tu me faire damner ?

— Ne vous damnez pas, répondit Consuelo ; vos effets sont en bon état maintenant, et ma voix est revenue.

— À la bonne heure ! répondit le maestro ; en ce cas, tu chantes demain chez la comtesse Hoditz, margrave douairière de Bareith. »