Ouvrir le menu principal

Michel Lévy (tome 3p. 84-90).

LXXXI.

Pour la première fois de sa vie peut-être le chanoine ne dormit guère. Il sentait en lui une émotion et une agitation étranges. Sa tête était pleine d’accords, de mélodies et de modulations qu’un léger sommeil venait briser à chaque instant, et qu’à chaque intervalle de réveil il cherchait malgré lui, et même avec une sorte de dépit, à reprendre et à renouer sans pouvoir y parvenir. Il avait retenu par cœur les phrases les plus saillantes des morceaux que Consuelo lui avait chantés ; il les entendait résonner encore dans sa cervelle, dans son diaphragme ; et puis tout à coup le fil de l’idée musicale se brisait dans sa mémoire au plus bel endroit, et il la recommençait mentalement cent fois de suite, sans pouvoir aller une note plus loin. C’est en vain que, fatigué de cette audition imaginaire, il s’efforçait de la chasser ; elle revenait toujours se placer dans son oreille, et il lui semblait que la clarté de son feu vacillait en mesure sur le satin cramoisi de ses rideaux. Les petits sifflements qui sortent des bûches enflammées avaient l’air de vouloir chanter aussi ces maudites phrases dont la fin restait dans l’imagination fatiguée du chanoine comme un arcane impénétrable. S’il eût pu en retrouver une entière, il lui semblait qu’il eût pu être délivré de cette obsession de réminiscences. Mais la mémoire musicale est ainsi faite, qu’elle nous tourmente et nous persécute jusqu’à ce que nous l’ayons rassasiée de ce dont elle est avide et inquiète.

Jamais la musique n’avait fait tant d’impression sur le cerveau du chanoine, bien qu’il eût été toute sa vie un dilettante remarquable. Jamais voix humaine n’avait bouleversé ses entrailles comme celle de Consuelo. Jamais physionomie, jamais langage et manières n’avaient exercé sur son âme une fascination comparable à celle que les traits, la contenance et les paroles de Consuelo exerçaient sur lui depuis trente-six heures. Le chanoine devinait-il ou ne devinait-il pas le sexe du prétendu Bertoni ? Oui et non. Comment vous expliquer cela ? Il faut que vous sachiez qu’à cinquante ans le chanoine avait l’esprit aussi chaste que les mœurs, et les mœurs aussi pures qu’une jeune fille. À cet égard, c’était un saint homme que notre chanoine ; il avait toujours été ainsi, et ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que, bâtard du roi le plus débauché dont l’histoire fasse mention, il ne lui en avait presque rien coûté pour garder son vœu de chasteté. Né avec un tempérament flegmatique (nous disons aujourd’hui lymphatique), il avait été si bien élevé dans l’idée du canonicat, il avait toujours tant chéri le bien-être et la tranquillité, il était si peu propre aux luttes cachées que les passions brutales livrent à l’ambition ecclésiastique ; en un mot, il désirait tant le repos et le bonheur, qu’il avait eu pour premier et pour unique principe dans la vie, de sacrifier tout à la possession tranquille d’un bénéfice : amour, amitié, vanité, enthousiasme, vertu même, s’il l’eût fallu. Il s’était préparé de bonne heure et habitué de longue main à tout immoler sans effort et presque sans regret. Malgré cette théorie affreuse de l’égoïsme, il était resté bon, humain, affectueux et enthousiaste à beaucoup d’égards, parce que sa nature était bonne, et que la nécessité de réprimer ses meilleurs instincts ne s’était presque jamais présentée. Sa position indépendante lui avait toujours permis de cultiver l’amitié, la tolérance et les arts ; mais l’amour lui était interdit, et il avait tué l’amour, comme le plus dangereux ennemi de son repos et de sa fortune. Cependant, comme l’amour est de nature divine, c’est-à-dire immortel, quand nous croyons l’avoir tué, nous n’avons pas fait autre chose que de l’ensevelir vivant dans notre cœur. Il peut y sommeiller sournoisement durant de longues années, jusqu’au jour où il lui plaît de se ranimer. Consuelo apparaissait à l’automne de cette vie de chanoine, et cette longue apathie de l’âme se changeait en une langueur tendre, profonde, et plus tenace qu’on ne pouvait le prévoir. Ce cœur apathique ne savait point bondir et palpiter pour un objet aimé ; mais il pouvait se fondre comme la glace au soleil, se livrer, connaître l’abandon de soi-même, la soumission, et cette sorte d’abnégation patiente qu’on est surpris de rencontrer quelquefois chez les égoïstes quand l’amour s’empare de leur forteresse.

Il aimait donc, ce pauvre chanoine ; à cinquante ans, il aimait pour la première fois, et il aimait celle qui ne pouvait jamais répondre à son amour. Il ne le pressentait que trop, et voilà pourquoi il voulait se persuader à lui-même, en dépit de toute vraisemblance, que ce n’était pas de l’amour qu’il éprouvait, puisque ce n’était pas une femme qui le lui inspirait.

À cet égard il s’abusait complètement, et, dans toute la naïveté de son cœur, il prenait Consuelo pour un garçon. Lorsqu’il remplissait des fonctions canoniques à la cathédrale de Vienne, il avait vu nombre de beaux et jeunes enfants à la maîtrise ; il avait entendu des voix claires, argentines et quasi femelles pour la pureté et la flexibilité ; celle de Bertoni était plus pure et plus flexible mille fois. Mais c’était une voix italienne, pensait-il ; et puis Bertoni était une nature d’exception, un de ces enfants précoces dont les facultés, le génie et l’aptitude sont des prodiges. Et tout fier, tout enthousiasmé d’avoir trouvé ce trésor sur le grand chemin, le chanoine rêvait déjà de le faire connaître au monde, de le lancer, d’aider à sa fortune et à sa gloire. Il s’abandonnait à tous les élans d’une affection paternelle et d’un orgueil bienveillant, et sa conscience ne devait pas s’en effrayer ; car l’idée d’un amour vicieux et immonde, comme celui qu’on avait attribué à Gravina pour Métastase, le chanoine ne savait même pas ce que c’était. Il n’y pensait pas, il n’y croyait même pas, et cet ordre d’idées paraissait à son esprit chaste et droit une abominable et bizarre supposition des méchantes langues.

Personne n’eût cru à cette pureté enfantine dans l’imagination du chanoine, homme d’esprit un peu railleur, très-facétieux, plein de finesse et de pénétration en tout ce qui avait rapport à la vie sociale. Il y avait pourtant tout un monde d’idées, d’instincts et de sentiments qui lui était inconnu. Il s’était endormi dans la joie de son cœur, en faisant mille projets pour son jeune protégé, en se promettant pour lui-même de passer sa vie dans les plus saintes délices musicales, et en s’attendrissant à l’idée de cultiver, en les tempérant un peu, les vertus qui brillaient dans cette âme généreuse et ardente ; mais réveillé à toutes les heures de la nuit par une émotion singulière, poursuivi par l’image de cet enfant merveilleux, tantôt inquiet et effrayé à l’idée de le voir se soustraire à sa tendresse déjà un peu jalouse, tantôt impatient d’être au lendemain pour lui réitérer sérieusement des offres, des promesses et des prières qu’il avait eu l’air d’écouter en riant, le chanoine, étonné de ce qui se passait en lui, se persuada mille choses autres que la vérité.

« J’étais donc destiné par la nature à avoir beaucoup d’enfants et à les aimer avec passion, se demandait-il avec une honnête simplicité, puisque la seule pensée d’en adopter un aujourd’hui me jette dans une pareille agitation ? C’est pourtant la première fois de ma vie que ce sentiment-là se révèle à mon cœur, et voilà que dans un seul jour l’admiration m’attache à l’un, la sympathie à l’autre, la pitié à un troisième ! Bertoni, Beppo, Angiolina ! me voilà en famille tout d’un coup, moi qui plaignais les embarras des parents, et qui remerciais Dieu d’être obligé par état au repos de la solitude ! Est-ce la quantité et l’excellence de la musique que j’ai entendue aujourd’hui qui me donne une exaltation d’idées si nouvelle ?… C’est plutôt ce délicieux café à la vénitienne dont j’ai pris deux tasses au lieu d’une, par pure gourmandise !… J’ai eu la tête si bien montée tout le jour, que je n’ai presque pas pensé à mon volkameria, desséché pourtant par la faute de Pierre !

« Il mio cor si divide… »

Allons, voilà encore cette maudite phrase qui me revient ! La peste soit de ma mémoire !… Que ferai-je pour dormir ?… Quatre heures du matin, c’est inouï !… J’en ferai une maladie ! »

Une idée lumineuse vint enfin au secours du bon chanoine ; il se leva, prit son écritoire, et résolut de travailler à ce fameux livre entrepris depuis si longtemps, et non encore commencé. Il lui fallait consulter le Dictionnaire du droit canonique pour se remettre dans son sujet ; il n’en eut pas lu deux pages que ses idées s’embrouillèrent, ses yeux s’appesantirent, le livre coula doucement de l’édredon sur le tapis, la bougie s’éteignit à un soupir de béatitude somnolente exhalé de la robuste poitrine du saint homme, et il dormit enfin du sommeil du juste jusqu’à dix heures du matin.

Hélas ! que son réveil fut amer, lorsque, d’une main engourdie et nonchalante, il ouvrit le billet suivant, déposé par André sur son guéridon, avec sa tasse de chocolat !

« Nous partons, monsieur et révérend chanoine ; un devoir impérieux nous appelait à Vienne, et nous avons craint de ne pouvoir résister à vos généreuses instances. Nous nous sauvons comme des ingrats : mais nous ne le sommes point, et jamais nous ne perdrons le souvenir de votre hospitalité envers nous, et de votre charité sublime pour l’enfant abandonné. Nous viendrons vous en remercier. Avant huit jours, vous nous reverrez ; veuillez différer jusque-là le baptême d’Angèle, et compter sur le dévouement respectueux et tendre de vos humbles protégés. »

« Bertoni, Beppo. »

Le chanoine pâlit, soupira et agita sa sonnette.

« Ils sont partis ? dit-il à André.

— Avant le jour, monsieur le chanoine.

— Et qu’ont-ils dit en partant ? ont-ils déjeuné, au moins ? ont-ils désigné le jour où ils reviendraient ?

— Personne ne les a vus partir, monsieur le chanoine. Ils se sont en allés comme ils sont venus, par-dessus les murs. En m’éveillant j’ai trouvé leurs chambres désertes ; le billet que vous tenez était sur leur table, et toutes les portes de la maison et de l’enclos fermées comme je les avais laissées hier soir. Ils n’ont pas emporté une épingle, ils n’ont pas touché à un fruit, les pauvres enfants !…

— Je le crois bien ! » s’écria le chanoine, et ses yeux se remplirent de larmes.

Pour chasser sa mélancolie, André essaya de lui faire faire le menu de son dîner.

« Donne-moi ce que tu voudras, André ! » répondit le chanoine d’une voix déchirante, et il retomba en gémissant sur son oreiller.

Le soir de ce jour-là, Consuelo et Joseph entrèrent dans Vienne à la faveur des ombres. Le brave perruquier Keller fut mis dans la confidence, les reçut à bras ouverts, et hébergea de son mieux la noble voyageuse. Consuelo fit mille amitiés à la fiancée de Joseph, tout en s’affligeant en secret de ne la trouver ni gracieuse ni belle. Le lendemain matin, Keller tressa les cheveux flottants de Consuelo ; sa fille l’aida à reprendre les vêtements de son sexe, et lui servit de guide jusqu’à la maison qu’habitait le Porpora.