Ouvrir le menu principal

Michel Lévy (tome 3p. 75-84).

LXXX.

Cependant Consuelo souhaita le bonsoir à Joseph, et se retira dans sa chambre sans lui avoir donné, comme il s’y attendait, le signal du départ pour le retour de l’aube. Elle avait ses raisons pour ne pas se hâter, et Joseph attendit qu’elle les lui confiât, enchanté de passer quelques heures de plus avec elle dans cette jolie maison, tout en menant cette bonne vie de chanoine qui ne lui déplaisait pas. Consuelo se permit de dormir la grasse matinée, et de ne paraître qu’au second déjeuner du chanoine. Celui-ci avait l’habitude de se lever de bonne heure, de prendre un repas léger et friand, de se promener dans ses jardins et dans ses serres pour examiner ses plantes, un bréviaire à la main, et d’aller faire un second somme en attendant le déjeuner à la fourchette.

« Notre voisine la voyageuse se porte bien, dit-il à ses jeunes hôtes dès qu’il les vit paraître. J’ai envoyé André lui faire son déjeuner. Elle a exprimé beaucoup de reconnaissance pour nos attentions, et, comme elle se dispose à partir aujourd’hui pour Vienne, contre toute prudence, je l’avoue, elle vous fait prier d’aller la voir, afin de vous récompenser du zèle charitable que vous lui avez montré. Ainsi, mes enfants, déjeunez vite, et rendez-vous auprès d’elle ; sans doute elle vous destine quelque joli présent.

— Nous déjeunerons aussi lentement qu’il vous plaira, monsieur le chanoine, répondit Consuelo, et nous n’irons pas voir la malade ; elle n’a plus besoin de nous, et nous n’aurons jamais besoin de ses présents.

— Singulier enfant ! dit le chanoine émerveillé. Ton désintéressement romanesque, ta générosité enthousiaste, me gagnent le cœur à tel point, que jamais, je le sens, je ne pourrai consentir à me séparer de toi… »

Consuelo sourit, et l’on se mit à table. Le repas fut exquis et dura bien deux heures ; mais le dessert fut autre que le chanoine ne s’y attendait.

« Monsieur le révérend, dit André en paraissant à la porte, voici la mère Berthe, la femme du cabaret voisin, qui vous apporte une grande corbeille de la part de l’accouchée.

— C’est l’argenterie que je lui ai prêtée, répondit le chanoine. André, recevez-la, c’est votre affaire. Elle part donc décidément cette dame ?

— Monsieur le révérend, elle est partie.

— Déjà ! c’est une folle ! Elle veut se tuer cette diablesse-là !

— Non, monsieur le chanoine, dit Consuelo, elle ne veut pas se tuer, et elle ne se tuera pas.

— Eh bien, André, que faites-vous là d’un air cérémonieux ? dit le chanoine à son valet.

— Monsieur le révérend, c’est que la mère Berthe refuse de me remettre la corbeille ; elle dit qu’elle ne la remettra qu’à vous, et qu’elle a quelque chose à vous dire.

— Allons, c’est un scrupule ou une affectation de dépositaire. Fais-la entrer, finissons-en. »

La vieille femme fut introduite, et, après avoir fait de grandes révérences, elle déposa sur la table une grande corbeille couverte d’un voile. Consuelo y porta une main empressée, tandis que le chanoine tournait la tête vers Berthe ; et ayant un peu écarté le voile, elle le referma en disant tout bas à Joseph :

« Voilà ce que j’attendais, voilà pourquoi je suis restée. Oh ! oui, j’en étais sûre : Corilla devait agir ainsi. »

Joseph, qui n’avait pas eu le temps d’apercevoir le contenu de la corbeille, regardait sa compagne d’un air étonné.

« Eh bien, mère Berthe, dit le chanoine, vous me rapportez les objets que j’ai prêtés à votre hôtesse ? C’est bon, c’est bon. Je n’en étais pas en peine, et je n’ai pas besoin d’y regarder pour être sûr qu’il n’y manque rien.

— Monsieur le révérend, répondit la vieille, ma servante a tout apporté ; j’ai tout remis à vos officiers. Il n’y manque rien en effet, et je suis bien tranquille là-dessus. Mais cette corbeille, on m’a fait jurer de ne la remettre qu’à vous, et ce qu’elle contient, vous le savez aussi bien que moi.

— Je veux être pendu si je le sais, dit le chanoine en avançant la main négligemment vers la corbeille.

Mais sa main resta comme frappée de catalepsie, et sa bouche demeura entr'ouverte de surprise, lorsque, le voile s’étant agité et entr'ouvert comme de lui-même, une petite main d’enfant, rose et mignonne, apparut en faisant le mouvement vague de chercher à saisir le doigt du chanoine.

« Oui, monsieur le révérend, reprit la vieille femme avec un sourire de satisfaction confiante ; le voilà sain et sauf, bien gentil, bien éveillé, et ayant bonne envie de vivre. »

Le chanoine stupéfait avait perdu la parole ; la vieille continua :

« Dame ! Votre Révérence l’avait demandé à sa mère pour l’élever et l’adopter ! La pauvre dame a eu un peu de peine à s’y décider ; mais enfin nous lui avons dit que son enfant ne pouvait pas être en de meilleures mains, et elle l’a recommandé à la Providence en nous le remettant pour vous l’apporter : « Dites bien à ce digne chanoine, à ce saint homme, s’est-elle exclamée en montant dans sa voiture, que je n’abuserai pas longtemps de son zèle charitable. Bientôt je reviendrai chercher ma fille et payer les dépenses qu’il aura faites pour elle. Puisqu’il veut absolument se charger de lui trouver une bonne nourrice, remettez-lui pour moi cette bourse, que je le prie de partager entre cette nourrice et le petit musicien qui m’a si bien soignée hier, s’il est encore chez lui. » Quant à moi, elle m’a bien payée, monsieur le révérend, et je ne demande rien, je suis fort contente.

— Ah ! vous êtes contente ! s’écria le chanoine d’un ton tragi-comique. Eh bien, j’en suis fort aise ! Mais veuillez remporter cette bourse et ce marmot. Dépensez l’argent, élevez l’enfant, ceci ne me regarde en aucune façon.

— Élever l’enfant, moi ? Oh ! que nenni, monsieur le révérend ! je suis trop vieille pour me charger d’un nouveau-né. Cela crie toute la nuit, et mon pauvre homme, bien qu’il soit sourd, ne s’arrangerait pas d’une pareille société.

— Et moi donc ! il faut que je m’en arrange ? Grand merci ! Ah ! vous comptiez là-dessus ?

— Puisque Votre Révérence l’a demandé à sa mère !

— Moi ! je l’ai demandé ? où diantre avez-vous pris cela ?

— Mais puisque Votre Révérence a écrit ce matin…

— Moi, j’ai écrit ? où est ma lettre, s’il vous plaît ! qu’on me présente ma lettre !

— Ah ! dame, je ne l’ai pas vue, votre lettre, et d’ailleurs personne ne sait lire chez nous ; mais M. André est venu saluer l’accouchée de la part de Votre Révérence, et elle nous a dit qu’il lui avait remis une lettre. Nous l’avons cru, nous, bonnes gens ! qui est-ce qui ne l’eût pas cru ?

— C’est un mensonge abominable ! c’est un tour de bohémienne ! s’écria le chanoine, et vous êtes les compères de cette sorcière-là. Allons, allons, emportez-moi le marmot, rendez-le à sa mère, gardez-le, arrangez-vous comme il vous plaira, je m’en lave les mains. Si c’est de l’argent que vous voulez me tirer, je consens à vous en donner. Je ne refuse jamais l’aumône, même aux intrigants et aux escrocs, c’est la seule manière de s’en débarrasser ; mais prendre un enfant dans ma maison, merci de moi ! allez tous au diable !

— Ah ! pour ce qui est de cela, repartit la vieille femme d’un ton fort décidé, je ne le ferai point, n’en déplaise à Votre Révérence. Je n’ai pas consenti à me charger de l’enfant pour mon compte. Je sais comment finissent toutes ces histoires-là. On vous donne pour commencer un peu d’or qui brille, on vous promet monts et merveilles ; et puis vous n’entendez plus parler de rien ; l’enfant vous reste. Ça n’est jamais fort, ces enfants-là ; c’est fainéant et orgueilleux de nature. On ne sait qu’en faire. Si ce sont des garçons, ça tourne au brigandage ; si ce sont des filles, ça tourne encore plus mal ! Ah ! par ma foi, non ! ni moi, ni mon vieux, ne voulons de l’enfant. On nous a dit que Votre Révérence le demandait ; nous l’avons cru, le voilà. Voilà l’argent, et nous sommes quittes. Quant à être compères, nous ne connaissons pas ces tours-là, et, j’en demande pardon à Votre Révérence ; elle veut rire quand elle nous accuse de lui en imposer. Je suis bien la servante de Votre Révérence, et je m’en retourne à la maison. Nous avons des pèlerins qui s’en reviennent du vœu et qui ont pardieu grand soif !

La vieille salua à plusieurs reprises en s’en allant ; puis revenant sur ses pas :

« J’allais oublier, dit-elle ; l’enfant doit s’appeler Angèle, en italien. Ah ! par ma foi, je ne me souviens plus comment elles m’ont dit cela.

— Angiolina, Anzoleta ? dit Consuelo.

— C’est cela, précisément, dit la vieille ; et, saluant encore le chanoine, elle se retira tranquillement.

— Eh bien, comment trouvez-vous le tour ! dit le chanoine stupéfait en se retournant vers ses hôtes.

— Je le trouve digne de celle qui l’a imaginé, répondit Consuelo en ôtant de la corbeille l’enfant qui commençait à s’impatienter, et en lui faisant avaler doucement quelques cuillerées d’un reste de lait du déjeuner qui était encore chaud, dans la tasse japonaise du chanoine.

— Cette Corilla est donc un démon ? reprit le chanoine ; vous la connaissiez ?

— Seulement de réputation ; mais maintenant je la connais parfaitement, et vous aussi, monsieur le chanoine.

— Et c’est une connaissance dont je me serais fort bien passé ! Mais qu’allons-nous faire de ce pauvre abandonné ? ajouta-t-il en jetant un regard de pitié sur l’enfant.

— Je vais le porter, répondit Consuelo, à votre jardinière, à qui j’ai vu allaiter hier un beau garçon de cinq à six mois.

— Allez donc, dit le chanoine ; ou plutôt sonnez pour qu’elle vienne ici le recevoir. Elle nous indiquera une nourrice dans quelque ferme voisine… pas trop voisine pourtant ; car Dieu sait le tort que peut faire à un homme d’église la moindre marque d’un intérêt marqué pour un enfant tombé ainsi des nues dans sa maison.

— À votre place, monsieur le chanoine, je me mettrais au-dessus de ces misères-là. Je ne voudrais ni prévoir, ni apprendre les suppositions absurdes de la calomnie. Je vivrais au milieu des sots propos comme s’ils n’existaient pas, j’agirais toujours comme s’ils étaient impossibles. À quoi servirait donc une vie de sagesse et de dignité, si elle n’assurait pas le calme de la conscience et la liberté des bonnes actions ? Voyez, cet enfant vous est confié, mon révérend. S’il est mal soigné loin de vos yeux, s’il languit, s’il meurt, vous vous le reprocherez éternellement !

— Que dis-tu là, que cet enfant m’est confié ? en ai-je accepté le dépôt ? et le caprice ou la fourberie d’autrui nous imposent-ils de pareils devoirs ? Tu t’exaltes, mon enfant, et tu déraisonnes.

— Non, mon cher monsieur le chanoine, reprit Consuelo en s’animant de plus en plus ; je ne déraisonne pas. La méchante mère qui abandonne ici son enfant n’a aucun droit et ne peut rien vous imposer. Mais celui qui a droit de vous commander, celui qui dispose des destinées de l’enfant naissant, celui envers qui vous serez éternellement responsable, c’est Dieu. Oui, c’est Dieu qui a eu des vues particulières de miséricorde sur cette innocente petite créature en inspirant à sa mère la pensée hardie de vous le confier. C’est lui qui, par un bizarre concours de circonstances, le fait entrer dans votre maison malgré vous, et le pousse dans vos bras en dépit de toute votre prudence. Ah ! monsieur le chanoine, rappelez-vous l’exemple de saint Vincent de Paul, qui allait ramassant sur les marches des maisons les pauvres orphelins abandonnés, et ne rejetez pas celui que la Providence apporte dans votre sein. Je crois bien que si vous le faisiez, cela vous porterait malheur ; et le monde, qui a une sorte d’instinct de justice dans sa méchanceté même, dirait, avec une apparence de vérité, que vous avez eu des raisons pour l’éloigner de vous. Au lieu que si vous le gardez, on ne vous en supposera pas d’autres que les véritables : votre miséricorde et votre charité.

— Tu ne sais pas, dit le chanoine ébranlé et incertain, ce que c’est que le monde ! Tu es un enfant sauvage de droiture et de vertu. Tu ne sais pas surtout ce que c’est que le clergé, et Brigide, la méchante Brigide, savait bien ce qu’elle disait hier, en prétendant que certaines gens étaient jaloux de ma position, et travaillaient à me la faire perdre. Je tiens mes bénéfices de la protection de feu l’empereur Charles, qui a bien voulu me servir de patron pour me les faire obtenir. L’impératrice Marie-Thérèse m’a protégé aussi pour me faire passer jubilaire avant l’âge. Eh bien, ce que nous croyons tenir de l’Église ne nous est jamais assuré absolument. Au-dessus de nous, au-dessus des souverains qui nous favorisent, nous avons toujours un maître, c’est l’Église. Comme elle nous déclare capables quand il lui plaît, alors même que nous ne le sommes pas, elle nous déclare incapables quand il lui convient, alors même que nous lui avons rendu les plus grands services. L’ordinaire, c’est-à-dire l’évêque diocésain, et son conseil, si on les indispose et si on les irrite contre nous, peuvent nous accuser, nous traduire à leur barre, nous juger et nous dépouiller, sous prétexte d’inconduite, d’irrégularité de mœurs ou d’exemples scandaleux, afin de reporter sur de nouvelles créatures les dons qu’ils s’étaient laissé arracher pour nous. Le ciel m’est témoin que ma vie est aussi pure que celle de cet enfant qui est né hier. Eh bien, sans une extrême prudence dans toutes mes relations, ma vertu n’eût pas suffi à me défendre des mauvaises interprétations. Je ne suis pas très-courtisan envers les prélats ; mon indolence, et un peu l’orgueil de ma naissance peut-être, m’en ont toujours empêché. J’ai des envieux dans le chapitre…

— Mais vous avez pour vous Marie-Thérèse, qui est une grande âme, une noble femme et une tendre mère, reprit Consuelo. Si elle était là pour vous juger, et que vous vinssiez à lui dire avec l’accent de la vérité, que la vérité seule peut avoir : « Reine, j’ai balancé un instant entre la crainte de donner des armes à mes ennemis et le besoin de pratiquer la première vertu de mon état, la charité ; j’ai vu d’un côté des calomnies, des intrigues auxquelles je pouvais succomber, de l’autre un pauvre être abandonné du ciel et des hommes, qui n’avait de refuge que dans ma pitié, et d’avenir que dans ma sollicitude ; et j’ai choisi de risquer ma réputation, mon repos et ma fortune, pour faire les œuvres de la foi et de la miséricorde. » Ah ! je n’en doute pas, si vous disiez cela à Marie-Thérèse, Marie-Thérèse, qui peut tout, au lieu d’un prieuré, vous donnerait un palais, et au lieu d’un canonicat un évêché. N’a-t-elle pas comblé d’honneurs et de richesses l’abbé Metastasio pour avoir fait des rimes ? que ne ferait-elle pas pour la vertu, si elle récompense ainsi le talent ? Allons, mon révérend, vous garderez cette pauvre Angiolina dans votre maison ; votre jardinière la nourrira, et plus tard vous l’élèverez dans la religion et dans la vertu. Sa mère en eût fait un démon pour l’enfer, et vous en ferez un ange pour le ciel !

— Tu fais de moi ce que tu veux, dit le chanoine ému et attendri, en laissant son favori déposer l’enfant sur ses genoux ; allons, nous baptiserons Angèle demain matin, tu seras son parrain… Si Brigide était encore là, nous la forcerions à être ta commère, et sa fureur nous divertirait. Sonne pour qu’on nous amène la nourrice, et que tout soit fait selon la volonté de Dieu ! Quant à la bourse que Corilla nous a laissée… (oui-da ! cinquante sequins de Venise !) nous n’en avons que faire ici. Je me charge des dépenses présentes pour l’enfant, et de son sort futur, si on ne le réclame pas. Prends donc cet or, il t’est bien dû pour la vertu singulière, et le grand cœur dont tu as fait preuve dans tout ceci.

— De l’or pour payer ma vertu et la bonté de mon cœur ! s’écria Consuelo en repoussant la bourse avec dégoût. Et l’or de la Corilla ! le prix du mensonge, de la prostitution peut-être ! Ah ! monsieur le chanoine, cela souille même la vue ! Distribuez-le aux pauvres, cela portera bonheur à notre pauvre Angèle. »