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Comment je devins auteur dramatique (Alexandre Dumas)

Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4
Alexandre Dumas

Comment je devins auteur dramatique
COMMENT


JE DEVINS


AUTEUR DRAMATIQUE [1]




Je venais d’avoir vingt ans, lorsque ma mère entra un matin dans ma chambre, s’approcha de mon lit, m’embrassa en pleurant, et me dit :

— Mon ami, je viens de vendre tout ce que nous avions pour payer nos dettes.

— Eh bien ! ma mère ?

— Eh bien ! mon pauvre enfant, nos dettes payées, il nous reste deux cent cinquante-trois francs.

— De rente ?…

Ma mère sourit tristement.

— En tout !… repris-je.

— En tout.

— Eh bien ! ma mère, je prendrai ce soir les cinquante-trois francs, et je partirai pour Paris.

— Qu’y feras-tu, mon pauvre ami ?… — J’y verrai les amis de mon père, le duc de Bettune, qui est ministre de la guerre ; Sébastiani, aussi puissant de son opposition que les autres le sont de leur faveur. Mon père, plus ancien qu’eux tous comme général, et qui a commandé en chef quatre armées, en a eu quelques-uns pour aides-de-camp, et les a vus passer presque tous sous ses ordres : nous avons là une lettre de Bellune, qui constate que c’est à l’influence de mon père qu’il doit d’être rentré en faveur près de Bonaparte ; une lettre de Sébastiani, qui le remercie d’avoir obtenu que lui, Sébastiani, fit partie de l’armée d’Égypte ; des lettres de Jourdan, de Kellermann, de Bernadette même. Eh bien ! j’irai jusqu’en Suède, s’il le faut, trouver le roi, et faire un appel à ses souvenirs de soldat.

— Et moi, pendant ce temps-là, que deviendrai-je ?

— Tu as raison ; mais, sois tranquille, je n’aurai besoin de faire d’autre voyage que celui de Paris. Ainsi, ce soir, je pars.

— Fais ce que tu voudras, me dit ma mère en m’embrassant une seconde fois ; c’est peut-être une inspiration de Dieu. — Et elle sortit.

Je sautai à bas de mon lit, plus fier qu’attristé des nouvelles que je venais d’apprendre. J’allais donc à mon tour être bon à quelque chose, rendre à ma mère, non pas les soins qu’elle avait pris de moi, c’était impossible, mais lui épargner ces tourments journaliers que la gêne traîne après elle, assurer par mon travail ses vieilles années à elle, qui avait veillé avec tant de soin sur mes jeunes : j’étais donc un homme, puisque l’existence d’une femme allait reposer sur moi. Mille projets, mille espoirs me traversaient l’esprit ; j’avais à la fois de la joie et de l’orgueil dans le cœur, cette certitude de succès, qui est une des vertus de la jeunesse, car elle prouve que les autres pourraient compter sur vous comme vous pensez pouvoir compter sur eux. D’ailleurs, il était impossible que je n’obtinsse pas tout ce que je demanderais, quand je dirais à ces hommes dont dépendait mon avenir : « Ce que je réclame de vous, c’est pour ma mère, pour la veuve de votre ancien camarade d’armes, pour ma mère, ma bonne mère ! »

Oui, c’est une bonne mère que la mienne ! si bonne, que, grâce à son amour pour moi, j’étais incapable de tout, excepté de me jeter dans le feu pour elle. Car, grâce à cet amour excessif, elle n’avait jamais voulu me quitter ; et, lorsqu’on saura que je suis, né à Villers-Cotterets, petite ville de deux mille âmes à peu près , on devinera tout d’abord que les ressources n’y étaient pas grandes pour l’éducation : il est vrai que tout ce que la ville présentait de ressources sous ce rapport avait été mis à contribution. Un bon et brave abbé, que tout le monde aimait et respectait, plus encore à cause de sa dilection et de son indulgence pour ses paroissiens qu’à cause de son savoir, m’avait donné, pendant cinq ou six ans, des leçons de latin, et m’avait fait faire quelques bouts-rimés français. Quant à l’arithmétique, trois maîtres d’école avaient successivement renoncé à me faire entrer les quatre premières règles dans la tète : en échange, et sous beaucoup d’autres rapports, je possédais les avantages physiques que donne une éducation agreste, c’est-à-dire que je montais tous les chevaux, que je faisais douze lieues pour aller danser à un bal, que je tirais assez habilement l’épée et le pistolet, que je jouais à la paume comme saint Georges, et qu’à trente pas je manquais très rarement un lièvre ou un perdreau. Ces avantages , qui m’avaient acquis une certaine célébrité à Villers-Cotterets , devaient me présenter bien peu de ressources à Paris. Après avoir gravement réfléchi et m’être mûrement examiné, je tombai d’accord avec moi-même que je n’étais bon qu’à faire un employé. Tous mes soins devaient donc tendre à me procurer une place dans ce [qu’on appelle génériquement les bureaux.

Mes préparatifs faits , et la chose ne fut pas longue , je sortis pour annoncer à toutes mes connaissances que je partais pour Paris.

Je rencontrai dans la rue l’entrepreneur des diligences ; il m’aimait beaucoup, parce qu’il m’avait donné les premiers élémens du jeu de billard , et que j’avais[admirablement profité de ses leçons. Il me proposa de faire la partie d’adieu : nous entrâmes au café ; je lui gagnai ma place à la voiture ; c’était autant d’économisé sur mes cinquante-trois francs.

Dans ce café, se trouvait un ancien ami de mon père ; il avait, outre cette amitié, conservé pour notre famille quelque reconnaissance : blessé à la chasse, il s’était fait un jour transporter chez nous. et les soins qu’il avait reçus de ma mère et de ma sœur étaient restés dans sa mémoire.

C’était un homme fort influent dans le pays par sa fortune et sa réputation de probité. Quelques années auparavant, il avait enlevé d’assaut l’élection du général Foy, son camarade de collège. Il m’offrit une lettre pour l’honorable député ; je l’acceptai, l’embrassai, et me remis en course.

J’allai dire adieu à mon digne abbé. Je m’attendais à un long discours moral sur les dangers de Paris, sur les séductions du monde, etc., etc… Le brave homme approuva ma résolution, m’embrassa les larmes aux yeux, car j’étais son élève chéri, et, lorsque je lui demandai quelques conseils qu’il ne me donnait pas, il ouvrit l’Évangile, et me montra du doigt ces seules paroles : Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît.

Le soir même je partis, au grand désespoir de ma mère, qui ne m’avait jamais perdu de vue, mais qui se consola en pensant que mes cinquante-trois francs ne me mèneraient pas loin, et que par conséquent elle ne tarderait pas à me revoir.

Du reste, j’entrais dans le monde avec des idées de morale et de religion complètement faussées ; j’étais matérialiste et voltairien jusque dans le bout des ongles ; je mettais le Compère Mathieu et Faublas au rang des livres élémentaires ; je préférais Pigault-Lebrun à Walter Scott ; enfin je faisais de petits vers dans le style de ceux du cardinal de Bernis et d’Évariste Parny. Mes opinions politiques seules étaient arrêtées dès cette époque : elles étaient en quelque sorte instinctives, mon père me les avait léguées en mourant ; depuis lors elles se sont rationalisées, mais n’ont subi aucun changement. Quant à mon goût pour la poésie légère, il venait peut-être de ce que j’étais né dans la chambre où mourut Desmoutiers.

C’est pourtant avec cette somme intrinsèque de qualités physiques et de connaissances morales que je descendis dans un modeste hôtel de la rue Saint-Germain-l’Auxerrois, convaincu que l’on calomniait la société, que le monde était un jardin à fleurs d’or, dont toutes les portes allaient s’ouvrir devant moi, et que je n’avais, comme Ali-Baba, qu’à prononcer le mot Sésame, pour fendre les rochers. Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/611 Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/612 Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/613 Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/614 Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/615 Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/616 Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/617 Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/618 Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/619 Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/620 Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/621 G18 REVUE DES DEUX MONDES.

qui sait, par expérience , ce que la plus petite œuvre coûte, n’appuiera jamais de l’autorité de sa signature qu’une attaque consciencieuse et mesurée. Certes, le nombre de nos critiques littéraires est grand , et dans ce nombre il y a des noms d’hommes qui ont une puissance de production : Sainte-Beuve , Loève - Veimars , Planche, Latouche , RoUe, Janin, Becquet. A peine si je connais quelques-uns d’entre eux ; il y en a même parmi eux que je n’ai jamais vus ; tous ont, chacun à leur tour, jugé bien diversement les huit drames que j’avais donnés à l’âge de vingt-neuf ans : eh bien ! je porte le défi à chacun d’eux d’oser pour lui-même signer de toutes les lettres de son nom les deux articles du Journal des Débats signés de la lettre G. (1).

Alexandre Dumas.

(i) On m’apprend que ces articles sont d’un M. Grenier ou Garnier de Cassagnac.

  1. Ce fragment sert de préface au premier volume du Théâtre d’Alex. Dumas, qui paraîtra dans quelques jours, chez le libraire Charpentier. L’auteur y répond, avec sa franchise ordinaire, aux aveugles attaques dont il a été l’objet depuis quelque temps. Nous-mêmes, nous nous proposons de revenir sur ce sujet dans une appréciation de ses œuvres, qu’on nous rendra la justice de croire impartiale, bien qu’Alex. Dumas soit de nos amis. (N. du D.)