Chroniques (Fabre)/9

Imprimerie L'Événement (p. 71-75).

LES DÉMÉNAGEMENTS.


Québec, 10 mai 1866.


Il y a eu cette année, à Québec, encore plus de déménagements que d’ordinaire. Une foule de gens qui avaient poliment cédé leurs maisons aux employés publics, sont rentrés dans leurs foyers ; ils ont revu les murs où se sont écoulées leurs jeunes années et qui leur ont rapporté de si bons loyers depuis cinq ou six ans. Par moment, dans les premiers jours du mois, on se serait cru à l’automne dernier, sur le chemin d’Ottawa. Cette série de déménagements avait l’air d’un second transport de capitale. Il y avait assez de meubles dans les rues pour garnir une petite ville.

On voyait circuler d’antiques ménages, qui ne sont sortis qu’une fois ou deux depuis leur fondation, et qui portent la trace poudreuse d’une existence trop sédentaire. Des meubles plus frais apprenaient à leurs dépens ce qu’il en coûte de monter en voiture et gagnaient à ce métier des infirmités dont ils se sentiront toujours.

Un déménagement, c’est comme une bataille ; il y a invariablement des morts et des blessés. En vain, le propriétaire lutte pour protéger contre les coups du sort sa table à dîner, le piano de sa femme, la berceuse de ses enfants, le fauteuil des aïeux ; ce sont les objets auxquels il tient le plus qui sont les premiers éclopés.

Connaît-on rien de plus navrant qu’un intérieur de maison étalé au milieu d’une rue ? C’est comme si l’on se promenait avec son habit à l’envers. On voit les coutures du luxe.

Les meubles sont entassés dans les voitures de déménagement, non plus dans le bel ordre et la position favorable que leur donnait, dans son appartement, la main savante de la maîtresse de la maison ; mais pêle-mêle, la cuisine à côté du salon, le grenier près du boudoir. Que de choses dans une résidence élégante, empruntent le meilleur de leur éclat à la façon dont elles sont placées et au demi-jour qui les éclaire ! Ce petit théâtre dont chaque scène est soigneusement arrangée et combinée pour tromper l’œil et faire le plus d’effet possible, vous le revoyez ici, pièce à pièce, démonté, démodé. Chaque meuble, séparé de son entourage, sorti de son cadre, a l’air plus vieux que son âge et plus laid que nature.

Ce tapis, dont les fleurs vous éblouissaient encore, est usé jusqu’à la corde.

Ce large et commode fauteuil où vous étiez si bien assis, a perdu un pied qui lui a été mal remis.

Ce vaste buffet, qui recelait de si bonnes choses, a l’air d’un château branlant.

Ce poële de cuisine, où tout rôtit à point, date du siècle dernier.

Il en coûte toujours de quitter un logement où vous avez vécu un an, deux ans, trois ans, lors même que le logement serait vieux et le loyer trop cher. Les années perdues ne se regagnent pas, et vous avez beau changer de cadre, votre portrait ne rajeunit point. L’homme s’attache à tout : à la fenêtre par laquelle il était habitué à voir passer ses amis et à regarder défiler le cortège varié des passants, au chien de son voisin qui, régulièrement, aboyait en entendant retentir la sonnette de la porte. Il regrette ses vieux habits lorsque l’usage, la mode ou sa femme, lui commande de les quitter. Il y a même des gens, esclaves de l’habitude, qui ne savent que faire quand leur accès ordinaire de rhumatisme se fait attendre. Sans douleur, ils se sentent désœuvrés.

Durant les quinze jours qui suivent le déménagement, on va de temps à autre, entraîné par le courant de l’habitude, frapper à son ancien logement. Assez souvent, vous n’attendez pas que l’on soit venu ouvrir pour vous apercevoir de l’erreur et vous fuyez comme un malfaiteur ou un gamin qui sonne aux portes. Parfois cependant, ce n’est qu’en entrant dans votre chambre garnie de meubles étrangers, que l’illusion se dissipe.


Le déménagement fini, le malheureux locataire n’est point au bout de ses tribulations. Une nouvelle série d’épreuves commence pour lui. Il subit le martyre de la propreté. On lave les planchers au-dessous de lui, les plafonds au-dessus ; l’humidité qui monte et l’eau qui ruisselle l’imbibent des pieds à la tête et le mettent en état de prendre des rhumatismes.

L’ordre ne se rétablit qu’avec le temps, malgré les soins les plus diligents. Ce n’est qu’après huit jours que chaque chose est bien à sa place et que l’on commence à s’acclimater dans sa nouvelle demeure. Avant cela, il faut faire des perquisitions pour retrouver ses cols et lancer des mandats d’arrestation pour rattraper ses gilets de flanelle.


Le transport le plus pénible, c’est le transport du piano. Ce meuble harmonieux peut devenir une cause de mort pour des gens qui n’ont pas même à se reprocher d’en avoir joué. Dans un escalier étroit et rapide, il est menaçant, quoique silencieux, plus menaçant que lorsqu’il imite les bruits du tonnerre et le vacarme des batailles sous une main novice encore.

Il écrase les gens qui le portent. On les voit prêts à succomber sous le poids de l’harmonie condensée, et les notes ne bougent pas ; mais enfin un vigoureux coup d’épaule, semblable à ce cri suprême que pousse un chanteur pour rattraper l’air qui s’en va, sauve la situation et le piano.


Il y a des gens d’humeur vagabonde qui déménagent tous les ans, en jurant, chaque fois, que c’est la dernière. Aussitôt qu’arrive le mois de février, ils ne tiennent plus en place et on les voit en quête d’un nouveau logement qui n’ait point les inconvénients des logements qu’ils ont occupés précédemment. Cependant le dernier est toujours le plus mauvais, et si telle ou telle maison, que l’on a quittée avec dégoût était à louer, on la reprendrait avec empressement. On a été bien fou après tout de ne s’en pas contenter. Il n’y a pas de maisons parfaites, pourquoi s’obstiner à en chercher ? Pourtant, il n’y a pas moyen de garder celle que l’on a.

L’ambition de tous les locataires, c’est d’avoir une maison à eux pour la rebâtir en détail. Un propriétaire qui écoute ses locataires est un homme perdu. Il commence par réparer une chambre et il finit par rebâtir la maison. Encore se rencontre-t-il parfois un dernier locataire qui lui demande de changer le terrain mal situé à son gré.

S’il y a des gens qui se font une gloire de n’avoir jamais quitté le toit de leurs pères, même pendant qu’on le remettait à neuf, il y en a d’autres qui peuvent se vanter d’avoir promené leurs pénates par toutes les rues de la ville. Tous les prétextes de déménagement sont bons à qui aime à déménager : le quartier est mauvais, la rue est mal pavée, la cuisine est au rez-de-chaussée ou n’y est pas, les voisins ont des chiens qui hurlent au milieu de la nuit ou un coq qui chante au lever de l’aurore.