Chroniques (Fabre)/24

Imprimerie L'Événement (p. 173-178).

LA LUNE DE MIEL.


Québec, 2 mars 1868.


Le Bas-Canada est heureux : il méritait bien de l’être. La Législature que le peuple nous a donnée, par la grâce du parti conservateur, a répondu à nos désirs et dépassé nos espérances. Nous l’avions rêvée douce et pure, accomplissant avec une fidélité modeste ses devoirs d’épouse d’un peuple qui compte sur l’agriculture pour vivre et sur la colonisation pour s’enrichir, sa tâche de mère d’une jeune génération, dont le seul espoir de fortune jusqu’ici est la bourse de cinquante piastres attachée au certificat de première classe à l’école militaire. Le petit ménage devait habiter une chaumière, sur les bords du St.-Laurent, près du rivage où M. Chauveau trouva Charles Guérin, dans le creux d’un rocher, un beau soir d’été.

On prenait plaisir à se figurer la jeune épouse, sage, modeste en ses goûts, n’allant guère dans le monde et ne songeant qu’à tenir bien propret son petit logis. Et, cependant, l’on craignait fort que le mari ne fût point en état de suffire à ces frais, encore moins de faire les dépenses nécessaires pour figurer, à son rang, dans les réceptions et les solennités de la Confédération.

Ce grand gaillard de Haut-Canada, qui aime à montrer sa mâle beauté et à faire sonner haut son gousset bien garni, nous regardait d’un air fort méprisant et tenait sur notre compte des propos odieux :

— Ce petit peuple Québecquois, disait-il, épousera quelque laideron sans dot, une fille bossue ou muette. Avec sa courte taille, ses modiques ressources, son fort accent normand, et l’infirmité que lui a laissée sa chute du haut des remparts de Québec en 1759, quelle jeune personne un peu bien voudrait de lui ? Les bonnes danseuses politiques iront à Ottawa. On ne verra dans les salons du parlement de Québec que celles qui, d’ordinaire, faisaient tapisserie, et le clergé romain ne leur permettra pas de danser autre chose que le quadrille. Un tour de valse serait un acte d’opposition, un pas de non-confiance.

— Je vois ce qui va arriver, continuait le grand gaillard, en retroussant son épaisse moustache. Ces bons Canadiens-français s’apercevront promptement que cela ne va pas ; ils se demanderont comment il se fait qu’il n’y a jamais d’argent en caisse depuis que je n’y dépose plus mes fonds. Le Bas-Canada se couchera pendant quelque temps sans souper, en regrettant le temps où nous prenions nos repas ensemble. On se lasse de ce régime ; et un soir que la faim le pressera, il mettra sous clé son amour-propre et viendra frapper à ma porte.

Ainsi pensait, ainsi parlait le Haut-Canada, lorsque, le premier juillet dernier, nous nous séparâmes, l’œil sec, près de la chute des Chaudières.


C’était par un beau jour, le soleil qui montait radieux à l’horizon, éclairait à la fois les sommets des deux provinces et leurs verts coteaux. Ses rayons, traversant l’espace, tiraient tout à coup de l’ombre le Nouveau-Brunswick et illuminaient le tombeau de la vieille Acadie. Pâles et décolorés, ils allaient mourir dans les plaines de la Nouvelle-Écosse, où Howe reverdissait tout à coup, tandis que Tupper tombait fané avant l’heure.

Le Haut-Canada nous regarda longtemps nous éloigner. Peut-être songeait-il, involontairement, au temps où nous nous sommes rencontrés pour la première fois et où nos grands parents, sévères et cruels en apparence, mais au fond plus sages et plus prévoyants que leurs enfants mutinés, nous unirent malgré nous.

Nous étions riches alors, pour ce temps-là du moins. Notre conjoint, s’il avait plus que nous l’entente des affaires, n’apportait dans la société que des dettes et un crédit si mauvais, qu’avec toute l’aide qu’on en pouvait tirer, on n’aurait pas racheté la garde-robe de Wm. Lyons Mackenzie, qui ne passait pas cependant pour se vêtir avec luxe. Cela ne nous a pas empêchés de faire fortune ensemble ; mais il n’en est pas moins vrai de dire que sans la monnaie de cuivre frappée à l’effigie de nos habitants, que l’on dédaigna bientôt, comme aujourd’hui l’on dédaigne les trente sous, M. Merritt serait mort avant d’avoir vu le canal Welland couler au bord de son jardin.

Dans l’instant qui a suivi la séparation, le Haut-Canada a-t-il songé à tout cela ? Il n’a point coutume de se laisser aller aux accès de sensibilité. Et cependant, d’instinct, il sentait que nous étions le compagnon, l’ami qu’il lui avait fallu pour traverser, sain et sauf, des moments difficiles. Que de fois ne l’avons-nous pas empêché de se rompre le cou, en nous opposant à des entreprises téméraires, à de scabreuses imitations du savoir-faire américain ? Nous avons adouci les derniers jours de la carrière publique de M. Baldwin ; nous avons creusé la fosse où dort M. Brown.

Quoi qu’il en soit, à peine notre ancien compagnon nous eût-il perdu de vue, le jour de l’avènement de la Confédération, qu’il se mit à faire des gorges chaudes sur notre compte et çà tenir les propos si blessants rapportés plus haut.


C’est sous l’impression de ces fâcheux pronostics, en proie à des doutes cruels, que nous avançant, comme c’était notre devoir, jusqu’au seuil du régime fédéral, nous attendîmes avec émotion l’apparition de la nouvelle Législature qui allait être, durant quatre ans, notre compagne, et de laquelle dépendrait, en si grande partie, notre bonheur, notre repos.

Quelle n’a pas été notre surprise, notre joie, lorsqu’au lieu de l’humble créature, de la pâle jeune fille, que l’on nous avait annoncée, nous avons vu entrer, au bras du gouvernement, une fort belle personne qui, comme distinction, élégance et bonne tenue, ne le cédait en rien à la grande dame fédérale d’Ottawa, ni à la noble veuve qui fut autrefois la plus tendre moitié du Canada-Uni !

Sa physionomie, jeune et fraîche, avait, du reste, ainsi qu’il était naturel de le prévoir, bien des traits de ressemblance avec celle de ses aînées ; mais on remarquait en elle quelque chose de plus avenant.

De suite, tout le monde fut touché, séduit. Tous ces hommes politiques blasés, ces journalistes sceptiques qui étaient là tombèrent amoureux. Les plus autorisés déclarèrent que, de leur vie, ils n’avaient vu de personne aussi accomplie.

La session n’a été qu’une longue scène d’amour.

Le Haut-Canada a été fort étonné d’apprendre que nous étions si bien mariés et si heureux. Cela ne durera pas. disait-il. Mais voyant que cela durerait toujours, il entra dans une grande colère. Ce qui contribuait beaucoup à le mettre en cet état, c’est qu’il n’était pas lui-même très-content de son sort. Agacé par une épouse fort acariâtre, il ne goûtait guère aucun des plaisirs qu’il s’était promis pour l’époque où il serait enfin séparé de nous.

C’est alors que notre rival vexé fit courir le bruit, qu’à Québec, l’on passait le temps à s’aimer.


Hier, j’ai assisté aux Adieux de Fontainebleau, et j’en suis encore tout ému.

Tous avez vu, sans doute, dans la salle à dîner de quelque auberge, au Bout de l’Île ou à Lanoraie, une ancienne gravure enfumée, représentant Napoléon se jetant au cou d’un vieux brave tout en larmes, dans la cour de ce château célèbre. Mille héros contemplent ce spectacle avec un attendrissement qui se sent, nonobstant le peu d’art du graveur ; et le mouchoir du grand Empereur sort de la poche de son paletot, comme pour indiquer que, lui aussi, il est à la veille de verser un pleur.

Le gouvernement se séparant de sa fidèle Législature, m’a rappelé cette gravure glorieuse.

Au lieu de vétérans, ici c’étaient de jeunes soldats terminant leur première campagne et s’éloignant à regret des chefs qui les ont conduits au feu. Les pleurs n’en étaient que plus sincères. Rien n’est cher à un député comme le ministère qui a reçu son premier vote, entendu ses premiers discours. Il n’oublie jamais la figure qui lui a souri lorsqu’il s’est levé pour dire d’une voix affaiblie par l’improvisation : Monsieur l’Orateur. Il la revoit encore au dernier moment de sa carrière publique.

Plus d’un député aurait aimé à faire durer la session toute l’année. De temps à autre, chacun aurait adressé à ses électeurs, inquiets de ne le point voir revenir, des dépêches ainsi conçues :

— État de la province toujours très-grave. Impossible de quitter M. Dunkin.

Le gouvernement, lui aussi, était vivement ému, comme le Napoléon de la gravure. Le discours de clôture qu’il a porté à ses yeux le dit assez. Il ne se lassait pas de contempler les figures déjà martiales, les allures déjà parlementaires, des jeunes soldats avec qui il a fait sa première campagne.

— Sans vous, a-t-il dit aux députés, sans vous, je vais me trouver bien seul !

Après les adieux officiels, il y a eu les adieux officieux. Le gouvernement a voulu aller reconduire la Législature jusqu’à la gare de Lévis. Là, on a retardé le départ du train, pour laisser aux amants le temps de se dire encore une fois leur tendre secret. Puis, le cri impitoyable de la locomotive a retenti, et la députation a disparu au loin dans un nuage de fumée.