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Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1899

Chronique n° 1621
31 octobre 1899


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 octobre.


On ne sait pas encore si les Chambres seront réunies le 7 novembre, ou le 14, ou à une date plus éloignée. Nous avons déjà dit ce qu’il fallait penser de ce retard anormal, qui témoigne à la fois du peu d’empressement du ministère à se retrouver en présence de ses juges constitutionnels, et de la parfaite indifférence du pays. Tout le monde a l’impression que nos affaires vont mal, mais que le retour du Parlement ne les améliorera pas : la grande difficulté, aujourd’hui, est de trouver où placer un reste de confiance. La présidence de la République est inerte, les Chambres sont à la fois bruyantes et impuissantes, et quant au ministère, nous n’en avions pas encore eu d’aussi équivoque : il est impossible de savoir ce qu’il est, et où il va. Il fut un temps, qui n’est pas encore très éloigné, où l’on voyait dans le Sénat une sorte d’ancre de salut. C’était une Chambre vraiment conservatrice, et en même temps très ferme et très résolue. Elle l’a montré deux fois en dix ans, une première fois en nous débarrassant du césarisme sous la forme d’un général d’aventure, et une seconde en nous débarrassant du radicalisme sous la forme d’un ministère qu’un caprice présidentiel avait voulu prendre à l’essai. Nous ne savons pas si, aujourd’hui, le Sénat serait capable de rendre les mêmes services. Il est bien changé ; le ton de ses débats n’est plus le même ; sa composition s’est modifiée. Mais, quel que soit le Sénat actuel, nous avons un motif de plus de ne pas trop compter sur lui avant quelque temps : c’est qu’il s’appelle la Haute-Cour, et qu’à ce titre, il va être complètement absorbé par la grande affaire du complot ou de l’attentat qui a mis, parait-il, la République à deux doigts de sa perte. Depuis la Conspiration des Poudres, à Londres, on n’avait rien vu de pareil.

Il ne faut donc pas, pour le moment, faire grand fond sur lui ; il est occupé ailleurs. Reste la Chambre : avant tout, elle aura des comptes à demander au ministère, et il est probable que la session extraordinaire commencera par un certain nombre d’interpellations. On pourra sans doute en ajourner plusieurs, et les mettre à la suite. Mais il y en a au moins une, qui comprendrait, si on voulait, la plupart des autres, dont l’urgence est incontestable : elle doit porter sur la politique générale du ministère. Si le ministère n’en sentait pas le besoin, il serait seul dans ce cas.

Lorsqu’il s’est formé, on ne s’est pas montré pour lui très difficile. Une question, alors, dominait toutes les autres et semblait même les remplacer ; l’affaire Dreyfus n’était pas terminée ; le procès définitif allait s’ouvrir devant le conseil de guerre de Rennes. Si le ministère n’a pas exprimé d’opinion collective sur le fond de l’affaire, celle de chacun de ses membres était connue ; mais on ne s’en préoccupait pas beaucoup. On était convaincu, et les faits l’ont prouvé, qu’il ne chercherait pas à influencer le conseil de guerre, et que, s’il cherchait à le faire, il n’y réussirait pas. La force des choses, telle qu’elle devait ressortir de l’arrêt final, était si impérative qu’il était impossible de ne pas s’y soumettre. M. Waldeck-Rousseau était donc libre de composer son cabinet comme il le voulait, avec la certitude que la Chambre lui ferait crédit sans y regarder de trop près, qu’il atteindrait ainsi les vacances et qu’il avait, par conséquent, quatre ou cinq mois d’existence assurée. Il lui a plu de faire le ministère qu’on sait. La surprise a été extrême, mais on a passé outre. Les ministres disaient d’ailleurs à qui voulait les entendre qu’ils étaient les premiers à reconnaître, pour eux, l’impossibilité de vivre longtemps. Il s’agissait seulement de traverser un moment difficile, périlleux même, à les entendre, et, pour cela, il avait paru nécessaire de faire appel au parti républicain tout entier, depuis MM. Decrais et Caillaux d’un côté, jusqu’à MM. Baudin et Millerand de l’autre. C’était la coalition la plus paradoxale qu’on eût encore vue : aussi devait-elle être provisoire, aider la République à traverser un défilé inquiétant, et se dissoudre aussitôt après. L’idée de gouverner, c’est-à-dire d’arrêter un programme déterminé et de l’appliquer, avec les élémens dont le cabinet était composé, ne venait à personne. Les ministres la répudiaient dans les confidences qu’ils faisaient à leurs amis, et qui, par eux, étaient répandues partout. Là-dessus, la Chambre est partie pour ses vacances, et le gouvernement est resté en fonctions.

Mais bientôt nos ministres ont pris goût au pouvoir, et ce goût s’est montré particulièrement vif chez ceux qui, y étant arrivés de la manière la plus inespérée, avaient le moins de chance d’y revenir de sitôt, une fois qu’ils l’auraient quitté. Au bout de quelques semaines, on s’apercevait que, bien loin de se préparer à une retraite décente, ils s’ingéniaient à consolider leur installation, qu’ils avaient la prétention de s’y perpétuer, enfin qu’ils ne s’en iraient que si la Chambre les y invitait dans les termes les plus formels. L’affaire Dreyfus était finie ; M. le ministre de la Guerre avait dit à ses troupes que l’incident était clos ; il fallait donc trouver un autre prétexte. C’est alors qu’on a découvert le grand complot dont nous avons déjà parlé. Le péril de la République pouvait seul justifier le maintien d’un ministère aussi hétéroclite, et qui n’était en réalité qu’un syndicat de républicains : il fallait donc que ce péril fût très apparent. Comment faire ? La question n’était pas plutôt posée dans l’esprit de M. le ministre de la Justice, qu’elle y était résolue : on sait comment. Les prisons ont regorgé d’accusés et la Haute-Cour a été constituée. L’effet, pourtant, n’a pas été celui qu’on avait espéré ; il a été médiocre. L’opinion avait pris une telle habitude de croire à la parfaite sécurité de nos institutions qu’elle n’a pas su s’en déprendre d’un seul coup. On avait beau regarder dans tous les sens ; on apercevait des nuages assez gris, mais pas la moindre menace d’un orage révolutionnaire, et les quelques tentatives qui avaient été faites par des jeunes gens pour changer illégalement la forme et le nom du gouvernement avaient abouti à un si piètre résultat qu’on était plus disposé à en rire qu’à s’en effrayer. Se trompait-on ? Les amis du gouvernement l’assuraient, et ils parlaient avec épouvante des révélations qui éclateraient sur nos têtes lorsque M. le procureur général Bernard donnerait à la Haute-Cour lecture de son réquisitoire. Ce moment est venu : on a entendu le réquisitoire, et l’on s’est regardé plus étonné encore qu’auparavant. Eh quoi ! Ce n’était que cela ? Attendons la suite : peut-être la commission d’instruction aura-t-elle été plus heureuse dans ses recherches que ne l’a été le juge primitif. Pour le moment, et malgré tant d’efforts, on n’a pas encore réussi, nous ne disons pas à inquiéter l’opinion, mais à l’intéresser. L’intérêt ne s’attache même pas à la personne des accusés, sauf pourtant à celle de l’un d’entre eux, M. Déroulède. A tort ou à raison, il est populaire, c’est-à-dire que l’opinion est sympathique à sa personne, quoique, d’ailleurs, indifférente à ce qui lui arrivera. S’il est condamné, on dira que c’est bien malheureux, et on pensera à autre chose. Ce qui caractérise l’opinion aujourd’hui, c’est qu’elle est réduite au strict minimum ; on serait tenté de dire qu’il n’y en a pas, ou qu’elle est frappée d’atonie. A l’exception de M. Déroulède, les accusés passent inaperçus ; M. Jules Guérin, qui a tenu quelques jours le public en haleine en transportant rue de Chabrol les mœurs des derniers Mohicans, est lui-même déjà oublié ; de sorte que l’intérêt ne s’attachant ni aux accusés, ni à leur crime hypothétique, le grand complot n’a pas pu tenir ce qu’on s’en était promis. Peut-être n’en sera-t-il pas ainsi jusqu’au bout ; peut-être, comme il arrive parfois, l’opinion se réveillera-t-elle en sursaut de son long sommeil : pour le moment, rien ne paraît devoir modifier ce calme plat et stagnant.

Le ministère a dû chercher encore autre chose, et cette fois il a trouvé. Les projets de loi que les journaux les mieux renseignés commencent à faire pressentir, et que certains ministres ont annoncés eux-mêmes dans des discours publics, sont faits assurément pour attirer l’attention. Nous ne pouvons pas encore en parler à bon escient, car nous voyons à peine des étiquettes, sans savoir ce qu’on mettra dessous. Le ministère nous réserve des surprises, et ne dit jusqu’à présent qu’une partie de son secret. Mais enfin, il a des projets. Il les déposera à la rentrée, et, s’il en fait aboutir seulement la moitié, ou même le tiers, on pourra contester qu’il ait vraiment rendu service à la République et au pays, mais il aura accompli l’œuvre législative la plus considérable en quantité qui ait été faite depuis vingt ans. Évidemment, un ministère qui se trace un pareil champ d’action se promet une longévité prolongée, et nous voilà bien loin des sentimens plus modestes que le nôtre manifestait, il n’y a pas plus de quelques mois. Tous ces projets de loi sont-ils vraiment désirés par l’opinion, et celle-ci n’est-elle pas plus alarmée que rassurée par ce qu’on lui a déjà fait connaître de quelques-uns d’entre eux ? C’est ce qu’il faudrait savoir, et ce que nous saurons bientôt. En attendant, un souvenir nous revient à l’esprit. Lorsque Gambetta, après avoir suscité tant d’espérances, arriva enfin au pouvoir et composa le grand ministère qui a été surtout une grande déception, il annonçait, lui aussi, qu’il avait tout un stock de projets de loi à déposer. « Déposez-les ! »lui disait-on. Mais il ne voulait pas le faire avant d’avoir soutenu victorieusement devant la Chambre le grand débat auquel était attaché le sort de son ministère, et il se contentait de placer près de lui sur la tribune, sans l’ouvrir, un portefeuille bourré de papiers. C’était le 26 janvier 1882. « Je pense, disait-il, que nous avons une politique à faire au point de vue de la réorganisation de nos services, dans la justice, dans l’école, dans l’armée, dans les finances. Pendant ces deux mois, dont on disait que nous avions demandé le crédit, mes collègues, mes collaborateurs qui siègent sur ces bancs, ont préparé des projets de loi… Oui, messieurs, dans ces projets de loi que j’ai là, on a préparé et mené à fin une législation sur les associations de tout ordre et de toute nature. C’est une législation qui n’attend guère que depuis 1791, et je pense qu’il est de quelque utilité d’annoncer au Parlement qu’elle est prête. » Et il ne s’arrêtait pas là. A côté de cette loi sur les associations, que M. Waldeck-Rousseau connaît bien, puisqu’il l’a déposée après la chute du cabinet Gambetta dont il faisait partie, à côté de cette loi qui, après avoir attendu plus de quatre vingt-dix ans, de 1791 à 1882, a attendu dix-sept ans encore, Gambetta en promettait vingt autres, sur les institutions de prévoyance et d’assistance, « au point de vue, disait-il, d’une politique sociale modérée, pondérée de façon à donner, dans la mesure qu’il convient, une protection efficace au travail et à l’invalidité de certaines classes sociales ; » sur les sociétés financières, sur le commerce, sur l’industrie, sur l’agriculture dont il s’agissait déjà d’assurer le crédit, etc., etc. « On est allé plus loin, ajoutait-il ; on a voulu compléter notre système d’éducation nationale, et les projets sont tout prêts ; on a voulu reprendre la législation qui régit les rapports de l’État et des Églises, et les projets sont tout prêts… Je pourrais prolonger cette liste, je pourrais demander à chacun de mes collègues, car chacun de mes collègues a dans son portefeuille… » Ici, une interruption venant à se produire, Gambetta reprenait en disant : « Je comprends que ce mot de portefeuille excite toujours dans une Chambre française, vu l’instabilité et la fragilité de leurs détenteurs, un sourire qui prend sa source dans des sentimens très variés. » Et on riait de plus belle ! Gambetta n’avait pas tort de parler de la fragilité ministérielle : c’est ce jour-là même qu’il fut renversé. La Chambre ne montra aucune curiosité de voir de plus près des projets qu’on lui annonçait pourtant d’une manière si séduisante. Elle invita les collaborateurs de Gambetta à remporter tels quels leurs portefeuilles, et elle renversa l’homme qui l’avait si longtemps dominée.

S’il en sera de même demain, nul ne pourrait le dire. Mais comment n’être pas frappé de l’analogie qui existe entre les deux époques ? L’énumération que Gambetta faisait à la tribune, est à peu de chose près, celle que font en ce moment les journaux inspirés par M. Waldeck-Rousseau. Comme alors, il est question d’une loi sur les associations, pour en exclure les congrégations ; d’une loi sur l’enseignement, pour en restreindre la liberté ; d’une loi sur les rapports de l’Église et de l’État, pour les rendre plus tendus ; enfin de lois sociales qui devaient avoir pour objet de mieux régler les rapports entre le capital et le travail. C’est la loi sur les syndicats professionnels, destinée à compléter celle de 1884, et que M. Waldeck-Rousseau a promise aux grévistes du Creusot, en prononçant la sentence dont nous parlions il y a quinze jours. Un ministre a promis en outre une loi sur la presse, et l’a présentée comme la plus urgente de toutes ; mais elle sera peut-être la plus difficile à rédiger, sur une table autour de laquelle sont assis M. Caillaux et M. Millerand. Que de lois, ou du moins que de projets de lois ! Et que sortira-t-il de tant de promesses ?

Peut-être rien, ou peu de chose. Les déceptions de 1882 doivent nous rendre un peu incrédules à ce sujet. Cependant, il faut reconnaître qu’il y a aujourd’hui, de la part d’une partie de l’opinion et d’une partie de nos ministres, une poussée beaucoup plus violente que celle de 1882 dans le sens de certaines solutions jacobines et antilibérales. Ce n’est pas impunément qu’on a introduit le radicalisme et le socialisme au pouvoir : une telle faute devait produire ses résultats logiques. Les revendications extrêmes, qu’on avait déjà tant de peine à refouler, ont pris aussitôt un surcroît d’assurance. Ceux qui les soutiennent sont devenus plus hardis et plus exigeans. N’avaient-ils pas, phénomène sans précédent, un homme à eux, presque un otage, dans le cabinet ? Il y a quelques jours, M. Millerand est allé à Lille, et les heures qu’il y a passées compteront assurément dans l’histoire de la troisième République. On sait que dans cette grande région du Nord, à côté d’élémens excellens, progressistes avec sagesse, réformateurs avec prudence, il y a aussi des élémens collectivistes et révolutionnaires. Ils y sont même plus nombreux et peut-être mieux organisés que partout ailleurs. C’est là que sont les villes qu’on appelle volontiers les villes saintes du socialisme. Une nombreuse clientèle devait donc se presser autour de M. Millerand, et elle est accourue en effet, non seulement pour voir et pour applaudir le ministre qui la représente, mais encore et surtout pour lui dicter ses volontés. Au milieu des éloges et des encouragemens qui lui ont été donnés, il n’était pas nécessaire d’avoir l’oreille bien fine, ni bien exercée, pour percevoir quelques notes d’un ton plus aigre. C’est que l’entrée de M. Millerand dans un gouvernement bourgeois n’a pas été approuvée par tous ses amis, et la question de savoir s’il a bien ou mal fait d’accepter un portefeuille est encore en suspens parmi eux : on doit réunir un congrès national pour la traiter et la résoudre. M. Millerand a commis une incorrection contre les principes : il ne peut la justifier ou se la faire pardonner que s’il prouve, par les résultats mêmes, qu’il a fait œuvre utile pour son parti. On a bien voulu reconnaître qu’il avait fait quelque chose, et lui-même a énuméré avec complaisance la loi sur les accidens, qu’il a fait voter, dit-il, et les dispositions qu’il a prises, par simple décret, pour obliger l’État à insérer des tarifs minimum dans ses cahiers des charges, et pour permettre aux départemens et aux communes de les imposer à leurs adjudicataires. Il a promis en outre, après M. Waldeck-Rousseau, une loi sur les syndicats professionnels, et on l’en a félicité d’avance ; mais on lui a demandé autre chose encore, et, dans cette foule accumulée autour de lui, le représentant attitré de la libre-pensée maçonnique est venu à son tour faire entendre ses revendications. C’est contre les congrégations religieuses que ses principaux traits ont été dirigés. Il faut faire sans doute une loi sur les associations, mais beaucoup moins pour autoriser celles-ci que pour condamner et frapper les congrégations. Ce n’est pas assez. Il faut encore prendre des mesures contre la liberté de l’enseignement, et, si on ne peut pas la supprimer directement, il faut employer des moyens indirects pour l’étouffer dans les entraves où on l’enfermera. Tout cela a été dit en propres termes ; tout cela a certainement été compris par le ministre à qui on s’adressait, et aussitôt ratifié et accepté par lui. Il voulait, par les satisfactions qu’il apportait à son parti, lui donner un élan nouveau, sachant très bien que sa propre situation ministérielle serait d’autant plus forte qu’il serait poussé et soutenu au dehors par des amis plus ardens, et que, si le ministère venait à succomber, sa situation personnelle resterait d’autant plus importante qu’il aurait produit plus d’effet en traversant le pouvoir. Aussi a-t-il parlé haut et ferme, au nom du gouvernement tout entier, affectant les allures d’un président du Conseil beaucoup plus que d’un simple ministre du Commerce, ouvrant aux siens les plus brillantes perspectives, et leur montrant le but à atteindre en plantant, comme il a dit, « leur drapeau vainqueur sur le sommet de la Montagne. » De tels discours laissent des fermens dans l’imagination de ceux qui les ont entendus, et c’est bien ce que désirait l’orateur.

Il y a lieu de croire que le retentissement de ses harangues n’a pas causé la même satisfaction à tous ses collègues. Nous ne savons pas ce qu’en a pensé M. Waldeck-Rousseau : peut-être a-t-il trouvé que, sur certains points, M. Millerand était allé plus loin qu’il n’était sage de le faire. Toutefois, en ce qui concerne les congrégations, il ne semble pas qu’il y ait désaccord entre eux. M. Waldeck-Rousseau fait effectivement annoncer par ses journaux qu’il se propose de reprendre, en le complétant sans en modifier l’esprit, le projet de loi qu’il a présenté en 1882 et que nous avons rappelé plus haut : or, ce projet condamnait d’une manière absolue les congrégations, qu’il distinguait des associations. « Elles ne sont pas, disait l’exposé des motifs, des associations formées pour développer l’individu, elles le suppriment ; il n’en profite pas, il s’y absorbe… Le pacte formé dans de pareilles conditions, emportant, ouvertement ou par stipulations secrètes, la renonciation aux droits individuels de l’un d’eux, soumettant la personne pour le tout ou la partie à une tierce volonté, est donc illicite. » En conséquence, l’article 3 du projet était ainsi conçu : « Toute convention ayant pour but ou pour résultat, soit au moyen de vœux, soit par un engagement quelconque, d’emporter renonciation totale ou partielle au libre exercice des droits attachés à la personne, est illicite comme contraire à l’ordre public. » Et certes, ce n’est pas là une thèse nouvelle ; mais, si elle a été souvent développée à la tribune ou dans la presse, nous ne croyons pas qu’elle ait jamais été insérée dans un texte de loi sous forme de déclaration de principe, comme le faisait le projet de 1882. Si, pour les appeler par leurs noms, les vœux d’obéissance, de pauvreté et de chasteté sont contraires à l’ordre public, il n’y a plus de distinction à faire entre les congrégations ; on ne peut plus en autoriser aucune. Le jour où de pareils principes seraient établis par voie législative, les radicaux ne seraient pas embarrassés pour en tirer les conséquences pratiques, et il faudrait supprimer d’un seul coup toutes nos congrégations charitables et nos missions à l’étranger. Est-ce là ce qu’on veut ? Peut-être faut-il dire oui pour M. Millerand ; mais nous doutons que M. Waldeck-Rousseau pousse aussi loin la logique, et certainement plusieurs de ses collègues lui fausseraient compagnie s’il le faisait. Dès 1883, étant redevenu ministre, il présentait, sur les associations, un nouveau projet qui atténuait le premier, moins pourtant dans le fond que dans la forme, et qui, plus habile, n’en restait pas moins menaçant. Qui ne sent combien il est dangereux de tenir un certain langage, si l’on ne se propose pas ensuite d’y conformer strictement sa conduite ? On déchaîne, par-là, un mouvement dont on n’est bientôt plus le maître, et, quelles qu’aient été les intentions premières avec lesquelles l’imprudence a été commise, les résultats ne tardent pas ensuite à se dérouler. Qu’il y ait des précautions à prendre contre les congrégations, soit ; mais les condamner dans leur essence même et dans les vœux qui les constituent n’est pas un acte digne d’un gouvernement libéral. Il est vrai que le nôtre ne se targue peut-être pas de l’être, et il n’est pas douteux qu’un des projets qu’il prépare portera, pour la restreindre, sur la liberté de l’enseignement : peut-être même serait-il choisi par les radicaux et les socialistes pour devenir l’objet de leur principal effort.

Allons-nous donc retourner à plus d’un demi-siècle en arrière ? Allons-nous voir se reproduire les polémiques passionnées qui ont rempli la fin du gouvernement de Juillet ? Une des libertés qui semblait le plus définitivement acquise, et qui était entrée le plus avant dans nos mœurs, va-t-elle être contestée, supprimée ou amoindrie ? En tout cas, ce n’est pas jusqu’ici l’Université qui le demande : au contraire, les voix les plus autorisées dans le corps enseignant se sont élevées en faveur du maintien de la liberté. Cela prouve que l’initiative prise par le gouvernement, ou qu’il se propose de prendre, n’est pas inspirée par le souci des bonnes études, mais par un prétendu intérêt politique, du plus mauvais aloi. Les bonnes études ne peuvent que gagner à la concurrence, et, si l’on a constaté en elles, depuis quelques années, un affaiblissement fâcheux, ce n’est à coup sûr pas à la liberté qu’elles le doivent. Mais les radicaux exigent, et le ministère obéit. On sait qu’une grande commission parlementaire, présidée par M. Ribot, a été chargée d’étudier tous les projets de réforme relatifs à l’enseignement. Elle a reconnu qu’une crise existait dans l’enseignement secondaire, et elle a ouvert, pour en rechercher les causes et les remèdes, une vaste enquête dont il ne reste plus qu’à tirer et à fixer les leçons. C’est à cela qu’elle s’applique, et il serait désirable qu’elle terminât son œuvre comme elle l’a commencée, c’est-à-dire en dehors des passions que la politique mêle trop souvent à ces graves problèmes. Ou a pu croire un moment qu’il en serait ainsi, et qu’on aboutirait à une réforme que l’esprit de parti n’aurait ni troublée ni viciée : est-ce encore une espérance qui se dissipe ? Il est aujourd’hui très probable que, dans le débat prochain, les préoccupations purement scolaires passeront au second plan. On se disputera sur la liberté même de l’enseignement, et la Chambre, inspirée par le ministère, croira avoir fait beaucoup en décidant, par exemple, que pour obtenir un diplôme de l’État, il faudra avoir terminé ses études dans les établissemens qu’il dirige. Qu’aura-t-on fait cependant ? On aura supprimé ou mutilé une liberté, ce qui n’est pas le moyen de préparer, comme on s’en vante, des générations plus libérales. On ne remarque pas, parmi celles que l’État élève et qui commencent à entrer dans la vie active, un esprit particulièrement libre et généreux ; il semble qu’elles soient plutôt frappées d’un scepticisme précoce, d’un égoïsme inquiet, et d’un absolu dédain pour tout ce qu’on appelait autrefois principes ou doctrines. Et nous ne disons pas que ce soit la faute de l’enseignement donné par l’Université ; le mal a des causes plus générales ; mais cet enseignement n’en préserve pas plus qu’un autre. Au surplus, l’heure de discuter n’est pas venue. Nous nous contentons d’annoncer les projets qui s’élaborent, et de dire que le ministère compte sur eux pour s’assurer une majorité à la Chambre, et pour prolonger ses jours. Il est possible que ces projets correspondent, en effet, aux tendances encore confuses de la majorité parlementaire ; nous en admettons l’hypothèse ; mais il y a aussi la majorité du pays, ou plutôt le pays lui-même, et nous doutons fort qu’il approuve l’œuvre de persécution qu’on élabore. Le ministère actuel s’est proposé de combattre ce qu’on appelle, d’ailleurs très improprement, le nationalisme, et la plupart de ses actes semblent déterminés par cette intention. Le nationalisme, dans quelques-unes de ses formes, est peut-être un danger, parce qu’il n’est, au total, que l’expression violente d’un mécontentement poussé jusqu’à la colère, ou d’un désenchantement poussé jusqu’au mépris. Mais, si ce mal existe, nous ne sommes pas sûrs que certaines des mesures qu’on lui oppose ne soient pas plutôt de nature à l’exaspérer, et que ce ne soit pas précisément de la graine de nationalisme que le ministère s’apprête à semer à pleines mains.

Ainsi, on commence à voir comment le ministère a occupé ses vacances, et à quelles conséquences ses méditations l’ont amené. Désespérant de s’assurer une majorité à titre de sauveur de la République, il en cherche une en présentant plusieurs projets de loi dont les détails ne sont pas encore connus, mais dont le caractère général se dessine de plus en plus. Atteindra-t-il son but par ce nouveau moyen ? Résoudra-t-il ce problème, qui, naguère encore, lui paraissait insoluble, de vivre dans les conditions où il est constitué ? C’est la question que tout le monde se pose aujourd’hui, la rentrée des Chambres lui donnant un caractère d’opportunité. Il est toujours dangereux de faire des prophéties, et personne ne peut savoir au juste dans quelles dispositions d’esprit nos représentans reviendront de leurs provinces. Peut-être, ceux-ci pour un motif et ceux-là pour un autre, prolongeront-ils encore le crédit qu’ils ont ouvert au ministère ; peut-être hésiteront-ils à le renverser au moment même où le Procès des Quinze commencera au Luxembourg ; peut-être les projets de M. Waldeck-Rousseau plairont-ils aux uns et ne causeront pas encore une bien grande crainte aux autres, car l’histoire est fertile en avortemens de projets de ce genre. Il est donc possible qu’on laisse vivre le ministère, mais ce n’est pas une raison suffisante pour qu’il vive : ne voit-on pas mourir tous les jours des gens que personne ne tue, uniquement parce qu’ils sont mal constitués ou que leurs forces sont épuisées ? Il n’y a rien d’invraisemblable à ce qu’un jour prochain, le ministère s’effondre sur lui-même, et ce jour arrivera sans aucun doute lorsqu’il devra s’expliquer sincèrement et sérieusement devant les Chambres. On verra alors se révéler et, en même temps, se dissiper l’artifice sur lequel il repose. En réalité, ses membres ne sont d’accord sur rien. Ils l’étaient sur l’affaire Dreyfus, qui a eu ce singulier et triste privilège d’unir provisoirement les gens les plus divisés et de diviser les plus unis. Cela seul leur a permis de passer quelques mois ensemble, sans que les dissentimens profonds qui existent entre leurs idées et leurs tempéramens vinssent à se manifester en public. Mais bientôt la nature immanente des choses sera la plus forte, et reprendra ses droits. Nos ministres peuvent se promettre de maintenir, malgré tout, une apparence d’harmonie parmi eux, ils n’y parviendront pas. On a remarqué déjà, et avec justesse, qu’à peine M. Millerand avait-il prononcé son discours de Lille, M. Caillaux était allé à la Ferté-Bernard en prononcer un autre, qui avait tout l’air d’en être la contre-partie et la réplique. Mais, entre Lille, qui est dans le Nord, et la Ferté-Bernard, qui est dans la Sarthe, la distance est considérable, sans parler de celle qu’il y a entre un dimanche et un autre. Des discours tenus dans ces conditions peuvent se contredire sans qu’il en résulte aucun conflit immédiat entre les hommes qui les font. Lord Salisbury n’a-t-il pas dit un jour, à propos d’une harangue de M. Chamberlain prononcée hors du parlement, qu’il avait négligé de la lire ? Cette échappatoire pourrait également servir à nos ministres lorsqu’ils parlent l’un à l’est et l’autre à l’ouest du pays ; mais, quand ils le feront dans le même parlement, l’usage en sera moins commode. Si nos ministres disaient en toute vérité ce qu’ils ont dans l’esprit, et encore plus ce qu’ils ont sur le cœur au sujet les uns des autres, on assisterait à la plus étrange débandade gouvernementale que parlement ait jamais vue. Les choses n’iront pas tout à fait jusque-là ; encore n’en sommes-nous pas bien sûrs ; mais c’est à la condition de ne pas aller longtemps. Dès que la session sera ouverte, la succession du ministère ne tardera pas à s’ouvrir aussi, et nous gagerions volontiers qu’il n’attendra pas qu’on le renverse : il se renversera lui-même.

Par malheur, cette incertitude qui pèse sur nous, ou plutôt cette certitude d’une existence gouvernementale toujours éphémère, est pour la France une cause d’infériorité au milieu des questions qui agitent le monde. Nous n’accusons pas notre diplomatie : que peut-elle faire ? La première condition pour entreprendre est d’avoir quelque chance de durer, et qui pourrait aujourd’hui se la promettre ? Nous avons ajouté des causes artificielles d’instabilité aux causes, hélas ! trop naturelles qui agissent sur nous. Il en résulte, pour nous, dans toutes les affaires presque sans exception, et surtout dans les plus grandes, une diminution de force qui vient à la fois de ce que nous n’inspirons pas et de ce que nous n’avons pas confiance. Nous sentons instinctivement notre faiblesse ; quelque chose nous retient ou nous arrête, et nous nous replions sur nous-mêmes, absorbés par des préoccupations intérieures, peu faites, assurément, pour relever notre âme et pour donner un puissant essor à notre volonté. Est-ce la faute de nos institutions ? Non, c’est la nôtre. Nos institutions, nous ne savons même pas user des ressources qu’elles nous offrent, et il semble que, dans la pratique, nous nous appliquions à les amoindrir. Une autre France que celle d’aujourd’hui n’aurait pas assisté impassible à ce qui se passe dans l’Afrique australe, et, si elle avait jugé ne pas devoir, ou même ne pas pouvoir y faire obstacle, elle aurait pris du moins des précautions et on lui aurait donné des gages contre le trouble qui en résultera dans l’équilibre africain ; car il n’y a pas seulement désormais un équilibre européen, il y a un équilibre africain et un équilibre asiatique. Il semble bien que l’Angleterre ait négocié avec une autre puissance, qui, au point de vue colonial et maritime, ne nous est certes pas supérieure, et qui a obtenu pourtant les assurances qu’elle voulait. Mais nous…. ? Insister davantage serait pénible. Il semble d’ailleurs à notre gouvernement que nous devions être suffisamment satisfaits de lui, s’il entre en guerre contre les congrégations, ou s’il supprime la liberté d’enseigner. En d’autres temps, cette diversion de guerre civile n’aurait pas suffi à nous distraire, ou à nous consoler.


Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant,
F. Brunetière.

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