Chronique de la quinzaine - 31 mai 1844

Chronique n° 291
31 mai 1844


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 mai 1844.


Au moment où une discussion importante finissait au Luxembourg, un débat d’une nature différente, mais non moins sérieuse, s’ouvrait au Palais-Bourbon. Le vote final sur la loi de l’instruction secondaire et la lutte engagée à l’occasion des crédits supplémentaires, tel est le double événement qui préoccupe aujourd’hui l’attention publique.

L’adoption sans amendemens des dispositions relatives aux petits séminaires a livré pour long-temps à toutes les incertitudes le sort de la grande mesure destinée à réglementer, en France, la liberté de l’enseignement. Le ministère devait, ce semble, le comprendre, et ne pas aller gratuitement au-devant d’inextricables embarras. L’esprit d’égalité qui domine au sein de la chambre élective et les sentimens bien connus de la majorité rendent inacceptables pour elle des dispositions contraires à tous les principes et à l’esprit même de la loi. Ne pas laisser les petits séminaires à leur spécialité purement ecclésiastique et se refuser en même temps à les placer dans le droit commun, leur créer un privilège tout exceptionnel sous un régime sévèrement organisé, c’est provoquer contre la loi une coalition dont elle ne parviendra jamais à triompher. Cinquante-une boules noires en ont attesté l’existence à la chambre des pairs. Cette minorité, formidable au Luxembourg, s’élèvera jusqu’à la majorité dans une autre enceinte, si les dernières dispositions du projet ne sont profondément modifiées.

Ce ne sera pas non plus l’esprit dans lequel elles ont été défendues par M. le ministre des affaires étrangères et par M. le garde-des-sceaux, qui triomphera au Palais-Bourbon des répugnances qu’elles inspirent. La future création d’un banc des évêques a été accueillie avec un déplaisir marqué, et, par cette imprudente manifestation, M. Guizot s’est créé des embarras dont il est permis de croire qu’il n’a pas tout d’abord soupçonné la portée. Le clergé est bien loin d’ailleurs d’être favorable au projet que le cabinet a laissé entrevoir, et, dans la disposition actuelle des esprits, le gouvernement aurait grand’peine à trouver assez d’évêques de bonne volonté pour remplir le banc qu’il regrette, ce semble, de ne pouvoir encore installer. Le clergé est animé d’espérances plus vives et poursuit un but plus sérieux. Il faudrait ne pas croire à la conscience humaine, pour penser qu’il pourra s’en laisser détourner par de vaines prérogatives qui seraient aujourd’hui pour lui sans nulle utilité, et qui lui imposeraient forcément une solidarité politique qu’il a un intérêt manifeste à décliner.

Quoi qu’il en soit, il est aujourd’hui décidé, après d’assez longues hésitations, que la loi sera portée à la chambre élective au commencement de la semaine prochaine. On n’espère pas la faire arriver à l’état de rapport dans le cours d’une session dont le terme approche ; mais on tient à constater authentiquement la pensée et l’intention très arrêtées du cabinet. On dit que M. Villemain a déterminé cette résolution par la menace d’une démission qui deviendrait la source d’embarras nouveaux. Durant la session prochaine, la question ministérielle se trouvera inévitablement engagée sur les principales dispositions de ce projet. Mieux vaut, pour une administration qui tient à ses portefeuilles, la voir poser sur les affaires étrangères. On trouve en face de soi moins de passions et beaucoup plus d’indifférence. Tel homme qui, au seul nom des jésuites, devient pourpre verra avec le plus imperturbable sang-froid la France expulsée de la Nouvelle-Zélande, reculant à Taïti et en Orient, négligeant de réclamer sur les rives de la Plata le bénéfice d’un traité, et laissée en dehors des principales transactions européennes. Les questions qui touchent à l’enseignement et à la situation légale du clergé en France vont à la taille de tout le monde : sous ce rapport, ce sont assurément les plus dangereuses à soulever.

Le ministère a fait, dans le débat des crédits supplémentaires, une nouvelle épreuve de la lassitude et de l’indifférence universelle. Ici la majorité est restée invariablement fidèle à ses hommes, à ses précédens et à elle-même ; elle n’a pas voulu compromettre à la fin d’une session l’œuvre qu’elle a si laborieusement maintenue aux dépens de sa propre popularité, et il a fallu l’intervention complètement inattendue de M. Thiers pour changer le cours de ce débat. Le cabinet avait peu d’inquiétude sur l’issue, mais il en avait davantage relativement à l’effet de ce grand débat sur l’opinion extérieure, et il faut reconnaître que cette inquiétude n’était pas sans fondement. A ce point de vue, la discussion des crédits supplémentaires est une des épreuves les plus délicates que sa politique ait eu à traverser.

La multitude de missions extraordinaires envoyées sur tous les points dit monde habitable appelait naturellement le débat sur les innombrables intérêts qui constituent l’ensemble de nos relations diplomatiques. L’opposition a eu le bon esprit de circonscrire le champ de cette discussion, qui, en dehors des affaires de la Plata, si subitement introduites à la tribune avec un talent si merveilleux, n’a guère roulé que sur la Chine, l’Océanie et la Syrie.

Nous avons vu avec quelque regret le magnifique talent de M. Berryer principalement employé à ranimer l’attention publique sur la prise de possession de la Nouvelle-Zélande par l’Angleterre et sur l’abandon de la souveraineté de la France dans l’île du Sud. Nous nions assurément moins que personne ce qu’il y a de fondé dans ces griefs et de regrettable dans ces faits, si malheureusement consommés. Plus d’une fois nous avons appelé l’attention distraite du pays sur ces intérêts lointains et trop peu connus. Nous avons constaté, avant que l’exposé de cette affaire fût porté à la tribune, que la prise de possession opérée par la déclaration des mois de mai et de juin 1840, au nom de la Grande-Bretagne, était purement fictive, et qu’à moins de revenir au droit public du XVe siècle, si heureusement évoqué par une spirituelle interruption, il était impossible de prendre au sérieux l’acte du capitaine Hobson. La déclaration de cet officier n’était évidemment valable que pour le lieu même où elle avait été faite, pour l’étendue de côtes qu’il était en mesure de protéger et de défendre. Malheureusement, c’est sur ce point même qu’abordèrent les colons français ; ils ne surent pas aller chercher plus loin une terre inoccupée, que la vaste étendue de ce fertile territoire leur aurait si facilement présentée. On comprend dès-lors la réponse de M. le ministre des affaires étrangères, surtout lorsque, pour le besoin de sa cause, il s’est trouvé tout à coup amené à déclarer solennellement que la question de souveraineté n’était vidée que pour la baie d’Akaroa, et qu’elle conservait sa force entière pour tous les autres points de la grande terre du Sud.

Nous doutons fort que cette distinction improvisée soit agréée à Londres ; mais elle était devenue si nécessaire à l’argumentation de M. Guizot, et elle aura d’ailleurs si peu d’inconvéniens pratiques, que lord Cowley ne s’en inquiétera guère à Paris, et que sir Robert Peel s’en alarmera bien moins encore. Le maintien du cabinet français est en ce moment pour le ministère anglais un intérêt d’un ordre fort supérieur à celui-là. Nous ne sommes plus d’ailleurs aux temps où l’on se brouillait pour des principes et des théories générales du droit des gens. Les Anglais sont à la Nouvelle-Zélande et savent fort bien qu’ils y resteront. Cette certitude leur permettra de ne pas attacher une grande importance à la réserve faite d’une manière très inopinée par M. le ministre des affaires étrangères.

Toute grave que soit cette affaire, elle ne pouvait saisir vivement la chambre : elle a été couverte par un silence de plusieurs années ; les intérêts français créés dans ce beau pays ont à peu près disparu. Il n’en est pas de la presqu’île de Banks comme des ports de Taïti et des Marquises. A la Nouvelle-Zélande, le pavillon tricolore a cessé de flotter, et le parlement ne se trouve pas directement saisi de la question par des allocations annuelles au budget de l’état. De là une indifférence dont tout le talent de M. Berryer ne l’a pas empêché de subir l’effet amortissant.

Une interpellation de M. de Carné a ouvert le débat sur la question de Chine. L’honorable membre voulait savoir si, avant d’expédier, en l’absence des chambres et sous sa propre responsabilité, une coûteuse ambassade, le cabinet avait au moins acquis la certitude que la mission française serait reçue à Pékin. — A Pékin ! s’est écrié M. le ministre des affaires étrangères, mais elle a précisément reçu l’ordre de n’y point aller ! — où va-t-elle donc ? aurait-on pu répondre à M. Guizot. Elle va traiter, sur un point quelconque du littoral, avec un commissaire impérial quelconque, qu’on espère y rencontrer ; elle va s’efforcer d’assurer à la France les avantages et les garanties d’un contrat bilatéral, au lieu des bénéfices de l’acte éminemment révocable qui, au mois d’août 1842, a ouvert au commerce de toutes les nations quelques ports du céleste empire. Déjà M. de Ratti-Menton a reçu en grande pompe copie des tarifs généraux promulgués par les hauts commissaires de l’empereur. Si c’est là ce qu’on appelle une négociation, si c’est cela que M. de Lagrenée va chercher à si grands frais au fond des mers de la Chine, il faut convenir que l’urgence de l’ambassade est au moins problématique, et qu’il n’était pas impossible d’attendre l’approbation des chambres avant d’arrêter une dépense qui dépasse déjà deux millions, en réunissant le crédit de la station maritime spéciale à celui réclamé sur les deux exercices pour la mission diplomatique.

Le bruit se répand qu’une nouvelle conquête va ajouter un laurier de plus à la couronne de M. le ministre des affaires étrangères. On parle d’une île sur la côte nord de la Chine, à quelques lieues de l’établissement anglais d’Hong-Kong, dont la division navale française aurait reçu l’ordre de s’emparer, avec l’assentiment préalable de la Grande-Bretagne. Une telle possession ne serait pas en effet de nature à l’inquiéter plus sérieusement que celle des Marquises, sur l’occupation desquelles on sait que lord Aberdeen adressait, l’année dernière, à M. de Sainte-Aulaire, de si chaleureuses félicitations. Le commerce français direct avec la Chine ne sera jamais assez considérable, faute de marchandises de retour, pour exiger la création d’un entrepôt spécial dans ces mers, et tout navire parti du Havre ou de Bordeaux préférera entrer directement dans la rivière de Canton, ou relâcher à Macao, plutôt que de déposer son fret sur un îlot sans importance. Au point de vue militaire, l’intérêt sera plus nul encore, car ce n’est pas au-delà des deux presqu’îles de l’Inde et des détroits exclusivement dominés par le pavillon britannique qu’il serait possible de constituer une station forte et respectable. La France peut engloutir dans ces mers quelques millions ; mais retrouver une sorte d’île de France au-delà des îles de la Sonde, c’est une entreprise chimérique, à laquelle les chambres s’associeront avec bien plus de répugnance encore qu’à celle de l’Océanie. Le désaveu de l’amiral Dupetit-Thouars a coupé court d’ailleurs aux lointains projets par lesquels on se flattait de détourner le pays des questions qui touchent à ses intérêts sérieux. L’affaire de Taïti a constaté qu’alors même qu’on s’établirait au bout du monde, on était néanmoins exposé à y marcher par mégarde sur le pied de l’Angleterre, selon l’expression vraiment trouvée de M. Labaume, fervent néophyte ministériel, qui commence comme ne voudrait pas finir M. Fulchiron.

Les explications fournies par M. le ministre des affaires étrangères sur l’état actuel des choses en Syrie et sur la pensée du gouvernement relativement aux malheureuses populations de ces contrées ont été plus nettes, et dès-lors aussi plus complètement acceptées par la chambre. Il a reconnu que l’arrangement du mois de décembre 1842 n’avait pas porté les fruits de conciliation et de paix qu’on pouvait en attendre, et que la double administration druse et maronite, imposée à ce pays, n’avait eu pour résultat que d’en avancer la ruine. Peut-être était-il facile de pressentir tout cela, et de ne pas exposer ces peuples à l’effroyable expérience qu’ils subissent depuis deux ans ; mieux vaut toutefois reconnaître ses torts que d’y persister, et le ministère a eu du moins ce mérite dans toute son étendue. D’après ses déclarations formelles, des négociations sont ouvertes en ce moment à Constantinople, pour rétablir sur une base d’unité et de nationalité chrétienne l’administration de cette province, telle qu’elle existait avant l’invasion égyptienne et les événemens de la fin de 1840. Sans nommer la famille de l’émir Béchir, M. Guizot a fait une allusion directe aux vœux des populations qui la rappellent : on peut donc en conclure qu’un accord existe à cet égard entre le cabinet français et celui de Londres. S’il en est ainsi, le premier devoir de lord Aberdeen sera sans doute de rappeler le colonel Rose, dont la scandaleuse intervention contre les chrétiens de la montagne est un fait digne de fixer toute l’attention des hommes graves. Ce consul-général dépasse ses instructions patentes à Beyrouth, comme on affirmait que lord Ponsonby les dépassait à Constantinople, comme MM. Villiers et Aston les méconnaissaient à Madrid, comme le consul Pritchard les a depuis dépassées dans les îles de la Société. Plus heureux que l’amiral Dupetit-Thouars, aucun de ces agens n’a été ni désavoué ni révoqué. Il en sera sans doute ainsi du colonel Rose ; mais les populations de la Syrie s’en consoleront, si elles acquièrent l’assurance que la France et son gouvernement jettent enfin sur elles un regard de commisération.

C’est encore ici une de ces questions où le ministère a suivi l’opinion qu’il s’était d’abord efforcé de contrarier, où l’opposition a imposé sa pensée au cabinet. M. Billault a montré qu’il en était presque toujours ainsi depuis trois ans, et que les hommes les plus éloignés du pouvoir par les repoussemens qu’ils semblent inspirer exercent sur la marche de ce pouvoir lui-même une influence prépondérante et souveraine. On a fait le traité de 1841 sur le droit de visite, et l’opposition a contraint à ne pas le ratifier. Ce premier pas ne lui a pas suffi ; elle a obligé le ministère à négocier le retrait des conventions de 1833, et le cabinet, qui déclarait qu’en le soumettant à une telle obligation. on le placerait entre une faiblesse et une folie, annonce aujourd’hui que le principe d’une négociation est accepté à Londres. M. le ministre des affaires étrangères se croyait appelé à signer une convention commerciale avec l’Angleterre, il en faisait la condition et la base même de sa politique, et tous ses efforts ont abouti à la convention linière, que le cabinet britannique a dû subir avec résignation et sans murmure ; enfin M. Guizot voulait associer triomphalement la chambre aux actes de 1842, par lesquels il venait, d’accord avec l’Angleterre et l’Autriche, de régler à Constantinople l’état politique de la Syrie, et le parlement, prévoyant la conséquence inévitable de cette organisation anarchique, déclinait cette solidarité en exprimant le vœu qu’on rendît à ces populations leur vieille administration indigène. C’est ce que M. le ministre des affaires étrangères tente en ce moment. Sous ce rapport, l’argumentation de M. Billault restait irréfutable. Si le cabinet du 29 octobre garde le pouvoir depuis plus de trois ans, c’est sous la condition expresse de renoncer à la plupart de ses projets, et d’appliquer une politique qui n’est pas la sienne. La dotation, les ministres d’état, le banc des évêques, auront le même sort que les traités de commerce et le droit de visite ; on y renoncera pour vivre, parce qu’on n’y lient pas assez pour s’exposer à périr en les défendant. D’où vient ce phénomène et cette sorte de contradiction ? D’où vient que l’opposition gouverne négativement au moins, et que ses idées triomphent lors même que ses hommes sont le plus vivement repoussés par la majorité ? N’est-ce pas la faute de ces hommes eux-mêmes. ? ne doivent-ils pas s’en prendre à un défaut d’esprit de conduite qui paralyse l’effet des talens les plus heureux comme celui des positions les plus fortes ? Un mélange d’irritation et d’inertie, des apparences d’intrigue combinées avec une inaction véritable, ne sont-ils pas pour beaucoup dans les difficultés qu’on rencontre ? Les successeurs naturels du cabinet dans l’une et l’autre chambre ont-ils une attitude parlementaire ? Leur conduite est-elle de nature à encourager leurs amis, et le silence est-il devenu, avec le soin de ses intérêts privés, le seul devoir, la seule politique des prétendans aux portefeuilles ?

Tel était le sens des conversations de la chambre au moment où le chef du cabinet du 1er mars a demandé la parole sur la grande question de Montevideo. Jamais intervention ne fut plus imprévue, jamais parole ne fut plus vive, jamais effet ne fut plus saisissant. M. Thiers a dominé la chambre à un point dont il est difficile de citer beaucoup d’exemples : il a parlé tour à tour au bon sens et à la conscience, aux intérêts et aux sentimens du pays, et a, en un seul jour, vulgarisé pour la chambre et pour la France une affaire que l’éloignement des lieux et l’incertitude des événemens avaient jusqu’ici empêché de bien connaître. On n’ignorait pas que, par suite des excitations originairement imprudentes, mais vives et continues, des agens consulaires français, l’état de Montevideo se trouvait engagé depuis cinq ans avec le gouvernement de Rosas dans une querelle dont la France avait été directement appelée à profiter lors de la conclusion du traité négocié par M. l’amiral de Mackau. On savait de plus que l’article 4 de ce traité imposait à Rosas l’obligation de reconnaître la république de l’Uruguay comme état indépendant et souverain. Mais ce qu’on connaissait moins généralement, c’est l’étrange interprétation donnée par ce barbare à cet article de la convention du 29 octobre 1840 ; c’est surtout l’approbation que paraît avoir donnée le gouvernement français à cette insolente interprétation d’un engagement conclu avec son représentant. Rosas continue depuis cette époque la guerre contre Montevideo, il assiège aujourd’hui cette ville, sinon pour en réunir le territoire à la République Argentine, du moins pour contraindre l’état de l’Uruguay à changer son gouvernement intérieur et à nommer pour président le général même des troupes qu’il envoie contre lui. C’est ainsi qu’il entend la souveraineté et l’indépendance de Montevideo, et c’est cette doctrine que paraît, dans ces derniers temps du moins, avoir acceptée la France. Chasser Riveira et introniser Oribe, substituer un principe de barbarie analogue à celui dont il est l’expression vivante et terrible à l’élément civilisateur qui fait prospérer Montevideo, telle est la pensée aujourd’hui avouée du sanglant dictateur de Buenos-Ayres.

Dix-huit mille Français, attirés par la fécondité de ce sol magnifique, sont aujourd’hui établis sur la Bande orientale du fleuve. Cette position maritime est la plus belle peut-être du Nouveau-Monde, et la France se trouve posséder là une magnifique colonie que les événemens seuls ont créée, et dont l’indépendance politique assurera l’avenir. Le triomphe de Rosas et l’asservissement politique et commercial de Montevideo à Buenos-Ayres rendent inévitable la ruine de leur nouvelle patrie. Sur l’insistance du consul de France, et après plusieurs réunions provoquées et présidées par M. Pichon lui-même, les Français se sont armés ; ils ont formé une légion qui ne compte pas moins de trois mille quatre cents hommes, ce qui constate que toute la population française en état de porter les armes en fait partie, et cette légion défend seule aujourd’hui la ville de Montevideo contre l’armée d’Oribe, qui, en cas de triomphe, menace ses ennemis de barbaries à peine croyables ; et c’est cette légion créée par d’impérieuses circonstances, à l’instigation même de nos agens, qui reçoit tout à coup de ces agens, dont les instructions sont changées, l’ordre de désarmer, sous peine de voir ses membres perdre la qualité de Français ! c’est cette légion armée pour la défense de la vie et des propriétés des Français qui est aujourd’hui bloquée et affamée dans Montevideo par la flotte française elle-même ! La France respecte aujourd’hui le blocus fictif de Rosas, quoiqu’à son arrivée à Buenos-Ayres notre ministre, M. de Lurde, eût fait, le 7 décembre 1842, au gouvernement Argentin, sommation d’avoir, en vertu de l’article 4 du traité conclu avec la France, à retirer sans nul retard ses troupes du sol de l’Uruguay, le menaçant, en cas de refus, d’une prochaine intervention française. C’est parce que Rosas a refusé de céder à cette légitime injonction, c’est parce qu’à force d’audace il a triomphé de notre faiblesse, qu’un an après nous sommes devenus ses auxiliaires, et que nous reconnaissons ses blocus !

Toute cette affaire, déroulée pour la première fois devant le pays, y produira un effet immense. Rarement tableau a été tracé avec plus de précision et de grandeur, et M. Thiers, de l’aveu même de ses adversaires, a retrouvé sur ce terrain tout nouveau ses plus heureuses inspirations. Ces révélations inattendues ont d’abord produit sur la chambre un effet impossible à décrire, et le ministère a paru un instant croire qu’une résolution de la majorité, dont il eut été difficile de préciser la forme, allait venir lui imposer dans cette affaire des devoirs analogues à ceux qu’on lui a tracés dans d’autres circonstances. On parlait même déjà du deus ex machinâ de M. Jacques Lefebvre, ou tout autre immortel appelé à couvrir la retraite par un amendement conservateur.

Les bruits les plus divers circulent sur les motifs qui inspireraient la conduite du gouvernement anglais dans cette affaire. D’accord avec M. de Lurde, M. de Mandeville avait énergiquement réclamé la cessation des hostilités pendant les derniers mois de 1842 et au commencement de 1843. Depuis, cet agent diplomatique et le commodore Purvis, commandant de la station anglaise dans la Plata, se sont bornés à couvrir énergiquement les intérêts de leurs nationaux, et n’ont mis aucun obstacle aux projets de Rosas sur Montevideo, On dit que le blocus de cette grande place maritime, où l’influence française est dominante, sert de nombreux intérêts anglais dont le siège est de l’autre côté du fleuve. On parle de la jalousie avec laquelle on voyait à Londres se développer, sur ce point admirable de l’Atlantique, une sorte de colonie française ; on va jusqu’à supposer des projets ultérieurs, dont l’acquisition du petit territoire de Colonia, aux bouches de l’Uruguay, ne serait qu’un habile préliminaire. La plupart de ces conjectures sont trop vagues pour bien fixer la pensée publique. Le seul fait certain, c’est que l’intérêt de la France à Montevideo est plus sérieux que celui de l’Angleterre, qu’elle a de nombreux nationaux à défendre, et qu’elle ne saurait oublier les faits qui se sont passés depuis 1838, de quelque manière qu’elle les juge. Un gouvernement s’engage aussi bien par ses fautes que par ses actes les plus utiles ; d’ailleurs, un traité formel a été signé, et il n’est pas même nécessaire d’être publiciste pour se rendre compte de la valeur d’une clause de garantie. Une telle stipulation ne saurait sans doute avoir pour effet de prévoir à tout jamais les collisions éventuelles entre deux peuples indépendans ; mais la portée évidente d’une clause de cette nature est au moins d’arrêter la guerre qui a été l’occasion immédiate de la convention intervenue. Le simple bon sens suffit ici pour interpréter l’acte lui-même. Cette interprétation d’ailleurs n’a-t-elle pas été officiellement donnée au nom de son gouvernement par le ministre français à Buenos-Ayes ? Pourquoi n’est-elle plus admise aujourd’hui ? Tel a été le dernier mot de l’honorable M. Thiers dans la séance de mercredi.

La suspension que la chambre a imposée à ses travaux, pour rendre les derniers devoirs à l’un de ses plus illustres membres, a été pour le cabinet un événement heureux. Les impressions se sont refroidies, et, en rouvrant aujourd’hui sa séance, l’assemblée était déjà dans une disposition d’esprit très différente de celle où ce débat l’avait laissée l’avant-veille. Elle avait évidemment le désir de recevoir des explications de nature à lever les doutes graves qui pesaient en ce moment sur sa pensée. M. le ministre des affaires étrangères a été à la hauteur du rôle difficile que venait de lui imposer son redoutable adversaire. Rarement ce duel, qui semble depuis six années l’une des conditions du gouvernement représentatif en France, a pris de plus grandes proportions que dans ces deux séances. Les faits suivans résument les explications de M. Guizot.

Selon le ministre, M. l’amiral de Mackau n’a terminé et n’a reçu mission de terminer que la guerre avec Buenos-Ayres ; il a constamment refusé, malgré la demande formelle d’intervention adressée par Montevideo, d’agir pour arrêter la guerre que cette république soutenait contre l’état Argentin. Ceci, selon le ministre, résulte implicitement de la protestation même du gouvernement montevidéen contre le traité signé par l’envoyé français, protestation qui a suivi immédiatement la signature. La République Orientale n’a point obtenu d’être portée au traité, comme elle le désirait ; elle n’est donc pas fondée à se plaindre de la durée de l’état de guerre, du moins quant à la France, et celle-ci n’a aucun devoir vis-à-vis de ce pays. Jamais, selon M. Guizot, le traité de 1840 n’a été entendu autrement par les deux parties belligérantes. La garantie stipulée par l’article 4 n’interdit autre chose qu’une réunion territoriale, si le sort de la guerre mettait jamais Rosas dans le cas de la tenter. M. de Lurde, à la fin de 1842, a réclamé, il est vrai, la rentrée des troupes de Rosas sur le territoire argentin ; mais il a agi par voie de médiation, et nullement en raison des obligations imposées par le traité. Cette offre de médiation fut déclinée, quelques efforts que fissent pour le déterminer à l’accepter les deux ministres de France et d’Angleterre. En cela, Rosas a usé d’un droit incontestable, et, si nous pouvons le regretter, nous n’avons pas mission de nous en plaindre et d’exiger un redressement. M. le ministre des affaires étrangères a expliqué, d’une manière sinon péremptoire, du moins très habile et très spécieuse, les deux phases différentes signalées par M. Thiers dans la conduite de M. Pichon ; enfin il a produit une convention, signée par Oribe et le commandant des forces françaises, qui stipule le respect le plus scrupuleux des droits de tous les Français dans la lutte en ce moment engagée. Quant à la menace de dénationaliser les Français qui n’adhéreraient pas à la politique du gouvernement de leur pays, M. le ministre n’y a vu que l’application nécessaire d’un article du code civil, et c’est surtout dans l’Amérique méridionale, au milieu de ces dissensions sans espérance et sans issue, qu’il faut rappeler à l’exécution rigoureuse de ce principe. Enfin, sans abdiquer aucune des obligations qui pourraient résulter éventuellement du succès du dictateur de Buenos-Ayres, le ministre a fait de grands efforts pour établir que la situation actuelle n’a pas été créée par le fait de la France, et que dès-lors les passions de quelques nationaux ne sauraient la contraindre à s’engager dans une querelle lointaine, sans intérêt direct pour elle-même.

Malgré l’habileté de cette réponse, une partie de l’émotion produite par la parole ardente de M. Thiers subsistait encore au sein de l’assemblée, et peut-être n’aurait-il pas été impossible d’obtenir un vote destiné à couvrir sur ces plages étrangères la sécurité de nos nationaux. M. Thiers s’est refusé à engager un combat sur un semblable terrain, et les nouvelles explications de M. Guizot ont été acceptées comme suffisantes. La discussion a été, après ce débat, close sur les crédits supplémentaires réclamés par M. le ministre des affaires étrangères. Ainsi s’est terminée, sans résultat effectif, la dernière lutte politique possible dans la présente session.

La vivacité si inattendue de ce débat n’empêche pas les préoccupations de la chambre de se porter sur le budget de la marine, qui ne peut manquer de devenir, à l’occasion des crédits supplémentaires réclamés par ce département, le sujet d’une discussion approfondie. Huit millions ont encore été demandés depuis le dépôt du projet que la chambre discute en ce moment, à cette fin de solder des dépenses déjà faites en dehors des chapitres du budget pour lesquels les ministres sont autorisés à faire ouvrir par ordonnance des crédits extraordinaires. L’immensité de ces dépenses, qui jusqu’ici échappent à tout contrôle sérieux, sera mise en regard de la médiocrité des résultats obtenus. On s’attend à des allusions directes à une publication dont nous nous honorerons constamment d’avoir pris l’initiative. En agissant ainsi, nous avions, en effet, la pleine conscience de servir à la fois et les intérêts de la marine française et ceux de la dynastie que la France s’est donnée. Au point de vue maritime, ces réflexions générales sur l’ensemble de l’un des grands services de l’état n’excèdent pas la mesure de liberté laissée à tous les hommes compétens ; elles ne se rapportent pas à une mission déterminée, et une telle appréciation contrarie si peu les règles et l’esprit de la hiérarchie militaire, qu’on n’eût pas même songé à s’en étonner, si elle était sortie de la plume d’un officier-général placé dans une situation différente. Au point de vue politique, nous remercierons respectueusement le noble prince qui a prouvé que son cœur battait à l’unisson des nôtres, et qu’il comprenait comme la France elle-même les conditions de sa grandeur et de sa mission. Aussi, avons-nous la ferme croyance, pour ne pas dire la certitude, que si l’improbation inattendue et surtout bien tardive d’un journal ministériel est venue frapper cette publication, elle a été inspirée par un intérêt tout autre que celui qui s’attache aux bases permanentes de notre établissement monarchique.

Réforme Postale.

La commission chargée par la chambre des députés de l’examen de la proposition de M. de Saint-Priest sur la réforme postale n’a pas encore présenté son rapport. Cette commission ne saurait trop étudier l’importante question qui lui est soumise. En Angleterre, les comités de la chambre des communes qui sont saisis de pareils sujets font de véritables enquêtes qui embrassent tous les intérêts. Nous avons déjà dit ce que nous pensions d’une réduction dans le tarif des lettres. Aujourd’hui, nous allons aborder une autre face de la question ; nous voulons parler du service des articles d’argent. Une réduction notable du droit actuellement perçu sur les articles d’argent nous paraît indispensable, non-seulement, comme on le dit quelquefois, parce que ceux qui ont aujourd’hui recours à la poste pour envoyer ou recevoir de l’argent sont des pauvres, des ouvriers, des soldats, ce qui est bien pourtant une raison déterminante, mais encore par cet autre motif que, si le droit était considérablement diminué, des classes de la société qui aujourd’hui usent rarement de cette voie y trouveraient aussi désormais des avantages incalculables.

Un de nos collaborateurs, M. Léonce de Lavergne, a publié en 1838 une brochure sur le service des articles d’argent dans l’administration des postes et sur le parti qu’il serait possible de tirer de ce service pour en faire une véritable banque nationale de circulation. M. de Lavergne proposait de réduire le droit de 5 pour 100 actuellement perçu sur les sommes transportées par la poste à 1/2 pour 100, et il démontrait quelles heureuses conséquences cette réduction aurait pour le fisc d’abord, qui retirerait un plus grand revenu du service des articles d’argent, et ensuite pour le public, à qui ce transport d’argent à bon marché donnerait des facilités considérables. M. de Lavergne voyait dans les mandats sur la poste rendus ainsi accessibles à tous une nouvelle espèce de billets de banque payables dans tout le royaume, et qui auraient donné à notre pays ce qui lui manque, un signe uniforme de circulation.

Cette brochure fut remarquée par plusieurs journaux, qui en rendirent un compte détaillé. M. Rossi en fit l’objet du rapport le plus honorable à l’Académie des Sciences morales et politiques. Cependant on ne fit rien pour donner suite aux idées de l’auteur ; des objections furent élevées, au contraire, contre la possibilité d’exécution. Ceux qui confondent l’esprit de routine avec l’esprit pratique, et ils sont malheureusement nombreux en France, s’imaginèrent que des inconvéniens inconnus devaient nécessairement sortir de cette amélioration si simple et si facile en apparence. On parla vaguement de crise monétaire, de dangers de remboursement, de difficultés imprévues qui éclateraient à chaque pas, et le projet resta sans application.

Cependant les journaux anglais avaient eu connaissance de la brochure, et dans plusieurs d’entre eux, dans le Times principalement, elle avait été examinée avec attention. Deux ans après, soit que les idées de M. de Lavergne aient été connues et adoptées par l’administration anglaise, soit que la réforme qu’il demandait vainement en France soit naturellement sortie, en Angleterre, du mouvement des faits, son projet fut réalisé chez nos voisins, au moins dans sa disposition la plus importante. Le 20 novembre 1840, le droit sur les articles d’argent (money order), transportés en Angleterre par l’administration des postes (post-office), a été réduit, pour les sommes n’excédant pas 2 livres sterling ou 50 francs, à 3 deniers ou 30 centimes environ, et pour les sommes n’excédant pas 5 livres ou 125 francs, à 6 deniers ou 60 centimes. C’est, comme on voit, la réduction à 1/2 pour 100 proposée par M. de Lavergne ; il n’y a de différence que dans le mode de perception.

Or, voit-on que, depuis plus de trois ans, cette réforme ait produit en Angleterre un seul des embarras qu’on avait rêvés en France ? Pas un. Depuis trois ans, le service des money orders s’est fait avec la même aisance qu’auparavant. Seulement le public y a trouvé une immense facilité de plus, et il en a usé. Dans ce pays, qui a cent fois plus de monnaie de crédit que nous, et chez qui le besoin d’un moyen nouveau de circulation devrait être insensible, le total des sommes transportées par la poste s’est accru subitement et s’accroît encore.

Pendant le trimestre qui a fini le 5 octobre 1840, les articles d’argent transportés par la poste s’étaient élevés à 196,507 livres sterling. La réduction a eu lieu le 20 novembre suivant, et le résultat s’en est fait sentir aussitôt, car le trimestre commençant le 5 octobre 1840 et finissant le 5 janvier 1841 s’est élevé à 334,652 livres sterling, près du double du précédent. Cette progression a continué depuis, comme on le jugera par le tableau suivant :


TRIMESTRE FINISSANT SOMMES TRANSPORTÉES
1841 Le 5 janvier 334,652 liv. sterl.
Le 5 avril 567,518
Le 5 juillet 608,774
Le 5 octobre 661,099
1842 Le 5 janvier 820,576
Le 5 avril 890,575
Le 5 juillet 885,803
Le 5 octobre 901,549
1843 Le 5 janvier 1,031,850
Le 5 avril 1,080,249
Le 5 juillet 1,032,643
Le 5 octobre 1,060,023
1844 Le 5 janvier 1,096,428

Ainsi , tandis qu'avant la réduction on ne transportait par la poste que pour 196,706 livres sterling, ou 4 millions 913,675 francs par trimestre, on transportait dans le même temps et par la même voie, au commencement de 1844, 1,096,428 livres sterling, ou près de 27 millions et demi, d’où il suit qu’en trois ans ce service a presque sextuplé. Ces chiffres répondent surabondamment aux objections présentées contre le projet de M. de Lavergne. Ils montrent que nous avons, comme le disait l’auteur de la brochure, dans notre service des articles d’argent, un germe précieux, et qu’il ne tient qu’à nous de développer.

Nous recommandons ces faits à la commission de la chambre des députés chargée d’examiner la proposition de M. de Saint-Priest sur la réforme des postes. L’abaissement excessif du prix des lettres est une question douteuse, controversée, que l’expérience anglaise n’a pas encore complètement résolue ; la réduction du droit perçu sur les articles d’argent ne peut plus faire question. Chacun de nous peut voir tous les jours quel obstacle met aux opérations du commerce et aux plus ordinaires exigences de la vie le prix quelquefois exorbitant du change. Il est avantageux et commode pour tous de pouvoir envoyer ou faire venir à peu de frais, d’un bout du territoire à l’autre, des sommes d’argent plus ou moins considérables. Pourquoi hésiterait-on un seul moment à se procurer cet avantage, dès l’instant qu’il est démontré par l’expérience qu’on peut le faire sans inconvénient ?

Nous ne comprenons pas que les journaux, par exemple, n’apprécient pas fortement cette amélioration. Ils y sont plus intéressés que d’autres. A l’heure qu’il est, les abonnés des provinces qui veulent payer leur abonnement à Paris par un mandat sur la poste sont obligés d’ajouter au prix payé 5 pour 100 en sus, ce qui augmente de 4 fr. le prix des journaux à 80 fr. De leur côté, les journaux qui veulent éviter cette dépense additionnelle à leurs abonnés sont forcés de s’adresser, dans les départemens, à des entreprises auxquelles ils accordent de fortes remises. Moyennant une simple prime de 1/2 pour 100 à laquelle personne ne voudrait se soustraire, les abonnemens pourraient tous être servis à l’avenir par de simples mandats sur la poste, et ce serait une grande source d’embarras et de pertes de moins pour les journaux. Il en est de même pour tous les marchands de détail de la capitale qui expédient pour la province, et qui ont souvent à recevoir de petites sommes, que l’élévation du droit actuel éloigne de la poste.

A ce sujet, M. de Lavergne avait proposé une nouvelle extension du service des articles d’argent qui ne peut donner lieu à aucune difficulté. Il demandait qu’on érigeât la poste en banque générale de recouvrement. Voici comment : chaque personne qui aurait une somme quelconque à recouvrer sur un point quelconque du territoire remettrait à la direction des postes du lieu qu’elle habite un mandat acquitté à l’ordre de son débiteur. Ces mandats, qui paieraient comme lettres simples, seraient présentés à domicile par les facteurs, et au bout de quinze jours, temps plus que nécessaire pour l’aller et le retour d’un bout de la France à l’autre, la poste rendrait à la personne intéressée ou le mandat refusé ou la somme payée, en prélevant un droit de 1/2 pour 100 sur l’argent versé. On peut aisément se faire une idée des bienfaits d’une pareille institution et de l’extrême simplicité de son établissement. On n’a besoin de rien changer à ce qui existe pour la réaliser, et d’un jour à l’autre on peut la mettre en pratique.

Dans le discours qu’il a prononcé à la chambre des députés sur la proposition de M. de Saint-Priest, M. Lacave-Laplagne, ministre des finances, a reconnu enfin qu’il y avait quelque chose à faire pour améliorer le service des articles d’argent. C’est la première fois qu’un ministre des finances fait un pareil aveu ; de là à un perfectionnement réel, il faut espérer qu’il n’y aura pas loin. M. Lacave-Laplagne est trop éclairé pour ne pas voir ce que ses prédécesseurs se sont refusé à reconnaître, savoir que ce qui a été un progrès dans son temps est aujourd’hui dépassé, et que toutes les administrations publiques doivent marcher sans cesse pour satisfaire aux nouveaux besoins qui se manifestent de jour en jour. Le service des articles d’argent date de Colbert ; il n’a pas été remanié depuis qu’il existe, et cependant que de révolutions se sont accomplies depuis cette époque, non-seulement dans le gouvernement et dans la société, mais dans le crédit, les finances, la monnaie, le mouvement des fonds et la circulation des valeurs !


Le Journal de la Haye a reproduit dans un de ses derniers numéros le passage de notre chronique du 1er mai, où nous avons montré ce qu’était devenu, dans la pratique, le principe de la liberté d’enseignement en Belgique. La feuille hollandaise trouve le tableau fidèle sur tous les points, excepté un seul ; elle croit que nous nous sommes mépris quand nous avons dit en passant que, sous le régime néerlandais, « l’esprit protestant s’était immiscé dans les études qui forment le prêtre. » Nous avons sous les yeux deux articles où elle essaie de nous prouver notre erreur. Nous ne demanderions pas mieux que de la reconnaître ; mais ce n’est point légèrement que nous avons avancé ce fait. Nous avons étudié de près la lutte religieuse qui s’engagea entre le monarque et une partie de son peuple dès l’origine du royaume des Pays-Bas. Hollandais avant d’être roi, et dévoué comme toute sa dynastie à la cause protestante, Guillaume Ier trouva dans les provinces méridionales un clergé catholique hostile à la fusion de deux croyances et de deux nationalités contraires ; il s’irrita de ses résistances, et il n’est pas de moyens qu’il n’ait tentés pour la vaincre. Nous ne nions aucun des détails rappelés par le Journal de la Haye, mais nous ne pouvons admettre la façon dont il les groupe et les interprète. Guillaume Ier laissa percer dans toute sa conduite vis-à-vis du clergé belge une vieille rancune protestante ; cette rancune lui fit commettre d’irréparables fautes : ainsi il permit qu’on exposât le nom du prince de Broglie, évêque de Gand, sur le poteau d’infamie, comme celui d’un vil malfaiteur ; il mit à la tête de l’administration des cultes un ancien partisan des idées de Joseph II, M. Goubau, qui écrivait aux vicaires-généraux que, s’ils ne cédaient pas, il leur couperait les vivres ; il s’immisça, quoi qu’en dise la feuille hollandaise, dans l’éducation du prêtre en créant le collége philosophique que l’énergique opposition de l’épiscopat le força de supprimer. C’est l’esprit protestant, nous le répétons, qui lui inspira ces funestes mesures ; car, s’il n’avait consulté que son intérêt de souverain d’un royaume où les catholiques formaient les deux tiers de la population, il aurait agi avec plus de prudence, moins d’acharnement personnel et plus de dignité. Nous n’en dirons pas davantage sur ce sujet pour justifier notre assertion. Guillaume Ier ne sut pas assez oublier qu’il était Hollandais et protestant : ce jugement, on ne peut plus le contester ; il n’est pas du domaine de la polémique, il appartient à l’histoire.


Les gens qui s’ennuient aiment à changer de lieu. C’est peut-être à cette disposition des critiques et des spectateurs, qu’une agréable comédie représentée dernièrement, la Ciguë, de M. Émile Augier, a dû une partie de son succès. Échapper aux éternelles antichambres, aux salons équivoques du vaudeville, pour se voir transportés en Grèce, à quelques pas du Parthénon, a été pour le public une douce surprise. Il y a d’ailleurs assez de talent dans la comédie de M. Augier, pour justifier le bon accueil qu’elle a reçu. En plaçant le lieu de la scène sous le ciel attique, le jeune auteur n’a pas oublié le sel de l’endroit, et la donnée assez neuve et comique de la pièce, relevée par de jolis détails, annonce un talent qui ne manque pas de goût ni d’une certaine originalité. Sans doute, on n’aperçoit pas dans ces deux petits actes une veine abondante qui demande à se faire jour, et l’on ne sent pas un grand essor comprimé ; mais telle qu’elle est, cette charmante bluette donne des espérances : c’est l’œuvre d’un homme qui pourra obtenir des succès au théâtre, s’il ne se laisse pas gâter par une première et peut-être trop facile victoire, et s’il n’écoute pas trop complaisamment les éloges qu’on lui a prodigués. — La jeune muse qu’on flatte outre mesure et qui écoute boit la ciguë.