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Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1878

Chronique n° 1099
31 janvier 1878


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 janvier 1878.

S’il y eut jamais un moment où la France ait eu besoin de ne pas se perdre dans de stériles conflits intérieurs, c’est ce moment où se débattent des intérêts universels, et s’il y eut jamais un parti sommé en quelque sorte par les circonstances de savoir se servir de sa fortune, c’est celui qui dispose aujourd’hui de la direction des affaires par le pouvoir comme par la majorité du parlement. M. Gambetta, qui a des intermittences de sagacité pratique et d’emportement, qui flotte trop souvent entre sa passion et sa raison, M. Gambetta disait l’autre jour, en passant à Marseille, que pour un parti une année de gouvernement était plus fructueuse que bien des années d’opposition. Eh bien ! il faut voir maintenant si les républicains, qui ont l’ascendant sous toutes les formes, par toutes les élections, sauront se plier aux nécessités du gouvernement, s’ils en prendront l’esprit, les mœurs, la discipline, la modération. Il s’agit de savoir si la république, qui a pour elle la constitution, le ministère, la majorité des scrutins, aura son règne régulier, paisible et durable, ou si elle restera une expérience agitée, à la merci des réactions provoquées par elle-même.

C’est là toute la question que les dernières crises n’ont tranchée qu’à demi, que des efforts suivis et persévérans peuvent seuls résoudre. Assurément depuis deux mois une grande et favorable transformation s’est accomplie. La situation a singulièrement changé. Il n’y a plus l’irritation et la méfiance qui enflammaient les esprits, qui divisaient les pouvoirs publics ; il n’y a plus ces défis, ces appareils de résistance qui menaçaient la nation des plus périlleuses épreuves. La paix est revenue avec un ministère, expression vivante et fidèle d’une victoire légale d’opinion ; le calme est rentré dans le parlement comme dans le pays. Il a suffi de quelques jours pour que la nécessité d’une modération, sans laquelle il n’y a point de paix véritable, recommençât à se faire sentir, et c’est ainsi qu’on a bientôt renoncé à tous ces moyens imaginés pour le combat. Le fameux comité des dix-huit a disparu de lui-même, on n’a plus parlé de lui. Le budget qu’on menaçait de disputer pied à pied, douzième par douzième, on le discute et on le vote aujourd’hui, au pas de course, sans difficulté. C’est l’effet naturel et salutaire de ce retour à un régime régulier qui s’est accompli au milieu du mois dernier.

Oui, sans doute, des jours plus calmes sont revenus. On a cessé de redouter le lendemain, on se complaît dans une victoire qui a peut-être d’autant plus de saveur qu’elle a été dure à obtenir. De toutes parts l’apaisement est comme le mot d’ordre d’une situation nouvelle ; il y a pour le moins, une certaine bonne volonté et, si l’on veut, une certaine fatuité de sagesse. La question est justement de ne pas trop se payer de mots et de complimens, de garder cette modération dans la pratique des choses, de ne pas recommencer des fautes qu’on a durement expiées, de ne point abuser enfin de la puissance d’une majorité qui est la première intéressée a se contenir elle-même. Que le ministère, qui a l’appui et la confiance de cette majorité, poursuive les réparations, les changemens qu’il juge nécessaires dans les sphères de l’administration publique où l’esprit de parti a pénétré, qu’il cherche à effacer par une amnistie la trace des 3,000 procès qui ont été faits pendant quelques mois, rien de mieux. Le ministère n’a point certainement cherché à éluder cette partie du programme de la dernière victoire parlementaire, il l’a exécutée, il l’exécute chaque jour largement, spontanément, et on peut ajouter librement. En dehors de ce qui est essentiel et de ce que le gouvernement seul peut faire avec autorité parce qu’il le fera avec maturité, il faut bien se dire que les impatiences, les excentricités, les représailles, les pressions de parti, les prétentions exclusives ne seraient encore une fois que les signes d’une politique stérilement agitatrice, d’une incurable incohérence. On veut « s’établir sur le terrain conquis, s’imprimer à la république nouvelle le caractère d’un régime sérieux fait pour durer, pour protéger toutes les sécurités et tous les intérêts : la première condition est d’agir comme de vrais politiques, de savoir résister aux tentations et de ne pas retomber sans cesses dans les mêmes pièges.

Un de ces pièges pour le moment, c’est cette vérification des pouvoirs qui prend décidément dans nos nouvelles habitudes parlementaires une importance aussi imprévue que singulière et dont on se fait un inextricable embarras. Une première fois, l’an passé, la chambre sortie des élections de 1876 était entrée dans la voie des épurations rigoureuses ; la chambre nouvelle s’y précipite aujourd’hui avec impétuosité, avec le ressentiment mal apaisé des luttes récentes. Déjà plus de vingt élections ont été annulées. Chaque jour on invalide, et il y a encore plus de cent élections à vérifier ! Quand aurait-on fini et à quel chiffre s’élèvera le nombre des victimes ? où est la limite ? où est la règle qui préside à cette révision des scrutins ? La question est délicate sans doute. Il y a des abus crians qu’on ne peut laisser impunis ; il y a eu dans la manière dont s’est déployée la candidature officielle avant le 14 octobre une sorte de forfanterie qui ressemble à un défi. Il n’est pas moins vrai que, faute d’une mesure suffisante, la chambre se trouve entraînée dans des débats sans issue où elle est incessamment placée entre des excès de pouvoir et des aveux d’impuissance. M. Gambetta, avec cette exagération de langage dont il ne peut se défaire, parlait ces jours derniers dans un banquet à Belleville « d’instruire le procès des ennemis du suffrage universel ; » il faisait de la vérification des titres parlementaires tantôt un enseignement, un moyen d’éducation politique pour le peuple, tantôt un acte de justice supérieure. S’il en est ainsi, que ne se décidait-on tout de suite à proscrire tout ce qui était marqué du sceau de la candidature officielle, de l’affiche blanche ? C’eût été sommairement violent, mais logique. Dès qu’on a reculé et justement reculé devant un procédé qui eût passé pour révolutionnaire, la chambre est rentrée dans ce que nous appellerons le droit commun, la tradition parlementaire, et sur ce terrain la pire des choses est de reprendre en détail la guerre d’un parti victorieux, d’une majorité contre une minorité, contre la candidature officielle vaincue. Si la candidature officielle est une raison d’invalidation, pourquoi a-t-on admis des députés patronnés par le gouvernement ? Si elle ne suffit pas pour frapper de nullité un scrutin, pourquoi est-ce la cause presque unique de certaines invalidations ?

Évidemment on se perd dans ces débats passionnés, souvent confus et puérils. On va ramasser dans un arrondissement toutes les minuties de localité, les violences de journaux, les petites manœuvres qui ne manquent jamais, les conversations pour ne pas dire les commérages, et on fait des monumens qui s’appellent des rapports, à la suite desquels s’ouvrent nécessairement des discussions sans fin. On se laisse aller à de véritables confusions d’idées, au plus singulier arbitraire d’appréciation. Quel est par exemple le nombre de suffrages que le patronage du gouvernement est susceptible de déplacer ? Voilà un problème que les plus habiles calculateurs résoudront, s’ils le peuvent. Si un candidat n’a eu que quelques voix de majorité, il ne peut manifestement avoir été élu que par l’appui officiel ! S’il a eu 2,000 et 3,000 voix, raison de plus, c’est la preuve éclatante de l’excès de la pression administrative ! Les uns sont invalidés parce qu’ils n’ont qu’une petite majorité, les autres succombent sous le poids de leur grosse majorité, Et ce n’est pas tout : pendant que la chambre invalide ou valide tour à tour, il y a une commission supérieure d’enquête parlementaire qui avait été créée avant le dénoûment des derniers conflits et qui survit à la crise. Elle existe, elle attire à elle l’immense dossier de la minorité, elle envoie des délégués en province. Que se propose-t-elle de faire ? Comment va-t-elle remplir son mandat ? La question n’est pas aussi simple qu’on le pense, puisque M. le président du conseil a cru devoir préparer un projet de loi précisément pour fixer la nature des rapports qui peuvent s’établir entre les commissions d’enquête parlementaire et les autorités administratives. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que la commission d’aujourd’hui reçoit les dossiers, non-seulement des députés invalidés, mais encore des députés validés eux-mêmes. Elle doit donc étendre son enquête jusqu’à des élections qui sont sorties de la discussion, qui ont été consacrées par un vote ! Elle va remuer dans un certain nombre d’arrondissemens toutes ces cendres encore chaudes d’une lutte qui ne demande qu’à s’éteindre. A quoi peut-elle arriver ? Si elle se borne à recueillir des dépositions, des commérages, elle n’aura réussi qu’à ajouter un rapport de plus aux rapports présentés tous les jours. Si elle veut pousser son œuvre à fond, au risque d’avoir des accusations à proposer, c’est l’inévitable et menaçant prélude de crises nouvelles. C’est une arme de guerre qu’on semble se ménager, qu’on charge en silence et que des mains imprudentes peuvent faire éclater lorsqu’on croyait le combat fini.

Tout cela est certainement sérieux, et c’est de plus une nouveauté dans la vie parlementaire de la France. Qu’on y prenne bien garde. Jusqu’ici les vérifications de pouvoir avaient un autre caractère. Elles avaient eu pour objet de constater les titres légaux des élus du pays, la régularité des opérations du scrutin, et lorsqu’il y avait des propositions d’invalidation, elles s’appuyaient sur des faits précis, déterminés, en dehors de toute considération de parti. Le droit d’invalidation et d’enquête existait alors comme maintenant, on en usait avec une extrême mesure. A vrai dire, dans tous les parlemens qui se sont succédé, les invalidations ont toujours été peu nombreuses. Aujourd’hui, elles prennent des proportions singulières, et elles affectent un caractère qui n’est point sans doute absolument systématique, mais qui peut passer pour assez exclusif. On parle de casser quarante élections du ton le plus léger du monde. La majorité républicaine de la chambre se rend-elle compte de ce qu’on lui fait faire ? Elle ne peut, elle ne doit pas s’y méprendre : elle crée un précédent redoutable. La fortune du scrutin, après tout, est changeante, et ceux qui dominent aujourd’hui peuvent être à leur tour une minorité, même après avoir usé de tous les moyens du pouvoir dans les élections. Que pourraient-ils dire si on tournait alors contre eux l’arme qu’ils auraient, pour ainsi dire, créée eux-mêmes ? Us subiraient la loi du talion, — et la représaille, pour venir d’un autre côté, n’en vaudrait pas mieux. Les partis n’ont pas sans doute de ces prévoyances ; ceux qui ont la prétention de les inspirer ou de les conduire, de faire vivre régulièrement un ensemble d’institutions, un nouveau régime politique, ceux-là surtout devraient y songer. Ils devraient se rappeler une parole de l’illustre maréchal Bugeaud, le jour où se réunissait l’assemblée législative de 1849, dont la majorité, peu favorable à la république, laissait dès le premier moment éclater sa passion. Le maréchal Bugeaud disait à ses amis que la modération était le devoir des majorités. Elle est un devoir parce qu’il faut bien, après tout, que les partis apprennent à se supporter, et parce qu’il n’y a pas d’autre moyen de créer un apaisement vrai au sein duquel on puisse s’occuper sérieusement des affaires du pays.

Au fond, cette modération toujours invoquée et toujours nécessaire, elle n’est pas seulement un devoir, elle est un intérêt. Elle résume dans un mot toute la politique d’un régime qui se fonde, qui a des souvenirs à effacer, des préjugés à vaincre, des défiances à dissiper, pour s’établir avec quelque force, pour devenir cette « réalité vivante et efficace » dont parlait l’autre jour M. Gambetta. La république vient de passer par une dure épreuve de six mois, elle en est sortie intacte. Une fois de plus elle s’est trouvée avoir l’avantage d’être le seul régime possible en face de la coalition incohérente de toutes les choses impossibles. La meilleure manière de la servir aujourd’hui, c’est évidemment de ne donner aucun prétexte à des crises nouvelles, de ne pas rendre la vie trop difficile à des ministres bien intentionnés comme on le faisait il y a un an, — et c’est là sans doute ce qu’entendait M. Gambetta lorsque, dans son dernier discours, il promettait au cabinet « un appui éclairé, sympathique, dévoué, » lorsqu’il disait aussi que « la majorité était revenue plus calme qu’elle n’était partie. » L’expérience doit profiter à tout le monde, aux vainqueurs comme aux vaincus. Qu’on écarte donc le plus possible tout ce qui peut diviser ou irriter, et l’excès des invalidations et les débats épineux sur des incidens militaires qu’il est toujours délicat de porter devant une chambre. Ce n’est point sans doute qu’on n’ait le droit de s’occuper et de se préoccuper même passionnément de ce qui touche l’armée, de ses intérêts et de son esprit ; mais croit-on qu’il soit bien utile de contraindre M. le ministre de la guerre à discuter dans une assemblée un « ordre de place, » à exprimer publiquement un blâme ou une approbation sur une épithète, à faire sa profession de foi sur la Marseillaise ? Tout ce qu’on peut demander à M. le ministre de la guerre, et iî est le premier pénétré de ce devoir, c’est de maintenir l’armée dans son vrai rôle en dehors de toute politique, c’est de réchauffer toujours en elle l’émulation, le zèle, l’esprit militaire, le goût du service et de l’uniforme. Le reste est toujours difficile à traiter dans un parlement, et en cela, comme sous d’autres rapports, le mieux est d’éviter autant que possible ce qui est périlleux ou inutile pour revenir à tout ce qu’on peut débattre sans danger et sans embarras.

Les questions sérieuses, positives, ne manquent certes pas dans l’administration, dans les finances, dans les entreprises d’utilité nationale. Le ministère d’ailleurs, depuis qu’il existe, n’est point resté inactif. M. le président du conseil retrouvait, il y a peu de jours, toute sa vigueur de raison et de parole pour défendre, avec autant de mesure que d’autorité, et la politique nouvelle et la loi qui a pour objet d’effacer cette immensité de condamnations prononcées depuis le 16 mai. M. de Marcère, après ses remaniemens de personnel, adressait récemment aux préfets une circulaire judicieuse et libérale sur les rapports de l’administration supérieure avec les administrations municipales, et M. le ministre des travaux publics, à son tour, a voulu signaler son avènement au pouvoir par un programme presque trop vaste, qui n’a que le défaut de disposer avec quelque hardiesse de l’avenir et d’avoir grand besoin du concours de M. le ministre des finances. M. de Freycinet est un ingénieur distingué, et son projet a certainement de la grandeur. Il ne s’agit de rien moins que d’une extension considérable ou, pour mieux dire, du complément de notre réseau de chemins de fer et de nos voies navigables. M. de Freycinet du reste procède en homme pratique. Dans deux rapports soumis à M. le président de la république et approuvés, il a exposé son plan tout entier, divisant en trois classes les lignes qu’il propose d’achever, de concéder ou de racheter. C’est là en trois mots l’économie de ce plan ingénieux, qui ne fait après tout que coordonner un ensemble de travaux déjà en grande partie décrétés. Il y a un certain nombre de lignes qui doivent être exécutées par les grandes compagnies ; il y a des lignes d’intérêt secondaire achevées ou concédées que l’état rachèterait à des compagnies qui ont fait de pauvres affaires ; il y a d’autres lignes d’intérêt local. C’est un ensemble de plus de 16,000 kilomètres sur lesquels il n’y a guère que 5,000 kilomètres nouveaux.

Le programme est vaste, disons-nous, l’exécution représente nécessairement beaucoup d’argent, et c’est là peut-être ce qui a éveillé aussitôt une certaine surprise ou une certaine inquiétude. Il ne faut cependant rien exagérer. Parce que M. le ministre des travaux publics propose d’acquérir au nom de l’état un certain nombre de lignes, on a cru que c’était un premier pas dans la voie du rachat des chemins de fer, et il n’en est rien. Parce que M. de Freycinet, pour l’exécution des travaux qu’il propose, est obligé de remuer du bout de la plume 3 ou 4 milliards, on s’est un peu ému ; mais de ces sommes grandioses une partie est à la charge des compagnies ou a été déjà l’objet d’allocations budgétaires, et ces dépenses doivent être réparties sur dix années. Évidemment il faudra de toute façon recourir à quelque combinaison de crédit, ne fût-ce que pour couvrir les 500 millions que doit coûter le rachat des lignes secondaires. Est-ce impossible ? n’est-ce que difficile et hardi dans la situation de la France et du monde ? Vu de près, le plan de M. de Freycinet est sans contredit digne du plus sérieux examen ; il sera exposé, discuté devant le parlement, et, si on peut donner à M. le ministre des travaux publics des ressources égales à sa bonne volonté, il n’est point douteux que l’exécution de ces vastes entreprises, depuis longtemps désirées d’ailleurs, ne doive servir au développement de l’industrie et du commerce de notre pays. On a certes raison d’offrir aux esprits, à l’activité française, cet aliment des grandes et utiles entreprises, on a raison de s’occuper sans cesse de tout ce qui peut étendre, accroître les forces de la nation, et les forces matérielles et les forces morales ; mais vraiment est-ce qu’il s’agit de cela ? Est-ce qu’il n’y a pas à compter avec l’imprévu, avec cette crise de l’Orient qui, sans engager directement, la France elle-même, l’intéresse comme puissance européenne, qui trouve l’Autriche émue et indécise, l’Angleterre agitée et divisée, l’Italie encore attristée et frappée de la mort du roi Victor-Emmanuel ?

Depuis que l’Europe a les regards fixés sur l’Orient et sonde incessamment cet horizon troublé, jamais elle n’a éprouvé de plus vives impressions que dans ces derniers jours. Le moment est venu en effet où il faut bien que la situation se dévoile et que toutes les politiques se dessinent. Tant que la guerre allumée entre la Russie et la Turquie restait encore incertaine, on s’abandonnait aux événemens, belligérans ou neutres évitaient de s’expliquer. La Russie, tout entière à la lutte, pouvait se dispenser de dire son dernier mot. Les Turcs, de leur côté, gardaient l’espérance de relever leur fortune par les armes. Les puissances neutres, spectatrices du combat, vivaient, pour ainsi dire, sur la foi des garanties qu’elles croyaient avoir, des promesses qu’elles se flattaient d’avoir reçues. L’Autriche se disait qu’à la dernière extrémité, au moment de la paix, les « intérêts autrichiens » seraient respectés. L’Angleterre croyait avoir toujours le temps de sauvegarder les « intérêts anglais, » qu’elle avait pris le soin de préciser et de définir. L’Allemagne, quant à elle, se bornait à jouer son rôle d’alliée silencieuse et énigmatique, assurant la liberté de la Russie par l’immobilité de l’Europe.

On attendait, on a attendu pendant quelques mois, suivant du regard ces opérations compliquées mêlées de sanglans combats, interrogeant cette situation confuse, lorsque la face des choses a changé tout à coup, la réalité est apparue ! Les Russes, une fois maîtres de la Bulgarie, se sont précipités à travers les Balkans, achevant la déroute des Turcs à Chipka, prenant une partie de leur armée, refoulant ou dispersant le reste et arrivant- rapidement aux portes d’Andrinople. Ils tenaient désormais l’empire turc sous la pointe de leur épée victorieuse, ils pouvaient dicter leur volonté. Vainement alors la Porte, épuisée et effarée, s’est tournée vers l’Europe, vers l’Angleterre, qui de son côté s’est tournée vers Saint-Pétersbourg pour s’informer si on voudrait faire la paix et à quelles conditions on la ferait. Le prince Gortchakof a renvoyé non pas l’Angleterre, qui n’était qu’une discrète et officieuse intermédiaire, mais les Turcs au quartier-général de Bulgarie, au grand-duc Nicolas, qui seul pourrait leur faire connaître « les conditions auxquelles un armistice serait accordé. » Quand les Turcs, non sans avoir passé par bien des aventures, sont arrivés au quartier-général russe, il n’était plus question d’armistice, on n’en avait pas entendu parler ! Les négociations devaient s’engager au camp du grand-duc Nicolas, et il ne pouvait y avoir de suspension d’armes qu’après acceptation préalable des préliminaires de paix, dont les vaincus devaient subir les rigueurs sans discuter. A Saint-Pétersbourg on parlait d’armistice, à Kasanlik on parlait de préliminaires de paix comme condition première de la trêve militaire. Quand l’Angleterre a demandé à Saint-Pétersbourg ce que cela signifiait, on lui a répondu qu’il y avait eu quelque malentendu, un retard dans le voyage des courriers porteurs des instructions impériales. Et pendant ce temps les Russes, redoublant d’activité, s’enveloppant de silence, hâtaient leur marche de toutes parts, dans toutes les directions. Ils semblaient menacer à la fois et Constantinople et l’entrée des Dardanelles par Gallipoli. Lorsque, dès 1829, s’accomplissaient sur ce même théâtre de l’Orient, au sud des Balkans, des événemens dont la guerre actuelle n’est que la reproduction agrandie et plus menaçante, lord Aberdeen écrivait au duc de Wellington : « Il me semble que Lieven et Mme de Lieven regardent tous les deux l’arrivée des Russes à Constantinople comme un événement probable. Ils parlaient l’autre jour de la nécessité de la confiance, et, comme je leur demandais s’ils prétendaient que nous dussions continuer à avoir confiance lorsque Constantinople brûlerait, ils s’écrièrent de concert que ce serait justement le moment où la confiance serait le plus nécessaire et ferait le plus de bien. » Ces paroles sont-elles écrites d’hier ou d’il y a un demi-siècle ? est-ce lord Beaconsfield qui les a recueillies du comte Schouvalof, ambassadeur actuel du tsar à Londres ? est-ce lord Aberdeen rapportant au duc de Wellington une conversation avec M. de Lieven, l’ambassadeur de 1829 ?

Ce qui est certain, c’est que depuis quelques jours la Russie a dû singulièrement compter sur cette confiance dont elle parlait autrefois, et qu’elle a mis l’opinion universelle à une terrible épreuve avec les savantes réticences de sa diplomatie graduellement éclairées par la marche de ses armées. Que se propose-t-elle réellement de faire ? quelles sont la mesure et la portée de ses desseins ? touche-t-on à la paix ou à des événemens cent fois plus désastreux, à un rétablissement de la sécurité générale ou à la catastrophe définitive qui peut devenir le point de départ d’effroyables et inépuisables conflits ? Rien ne se dégage encore de cette obscurité. La Russie, comme l’indiqueraient ses mouvemens, se propose-t-elle de se porter sur Gallipoli ? — Oh ! non, elle n’ira pas jusque-là…, à moins cependant que les Turcs n’aient l’air de concentrer des forces de ce côté. — A-t-elle l’intention d’aller camper à Constantinople et de faire dire la messe russe à Sainte-Sophie, comme le disait autrefois l’empereur Nicolas ? — Ce n’est pas encore certain, c’est « probable, » selon le mot de M. de Lieven ; ce ne serait, dans tous les cas, qu’une opération de guerre qui ne déciderait rien sur la destination définitive de Constantinople. Les négociations sont-elles ouvertes, ont-elles réussi ? Tout est contradiction et mystère. Il n’y a qu’une chose bien claire, c’est que, tant qu’il n’y a pas un armistice ou des préliminaires de paix, tout est possible, le champ est ouvert à une armée victorieuse qu’aucun obstacle sérieux ne peut plus arrêter. Des prétentions mêmes de la Russie pour la paix qu’elle entend imposer, on ne sait que ce qu’en a dit hier à Londres le chancelier de l’échiquier sir Stafford Northcote, en ajoutant que cela n’avait rien d’officiel. Or ces prétentions, qui ne sont peut-être qu’un programme, une première ébauche, elles touchent manifestement à une multitude d’intérêts, elles font de ce conflit qui s’agite aujourd’hui, non plus seulement une affaire entre la Russie et la Turquie, mais une question d’un ordre européen, universel.

Quel est ce programme que la Russie aurait tracé et que sir Stafford Northcote a lu à la chambre des communes ? Il se résume en quelques points essentiels : indépendance du Monténégro avec accroissement de territoire, indépendance de la Roumanie et de la Serbie avec rectification de frontières, indemnités territoriales et combinaisons sous-entendues ; organisation de la Bulgarie sous la forme d’une principauté à peu près souveraine comme l’était jusqu’ici la Roumanie, avec extension du territoire bulgare au sud des Balkans jusqu’aux limites de ce qu’on appelle vaguement la « nationalité ; » administration autonome de la Bosnie et de l’Herzégovine ; réformes dans « les autres provinces chrétiennes de la Turquie ; » indemnité de guerre pour la Russie, « soit en argent, soit en territoire, soit sous toute autre forme ; » question des détroits réservée à une « entente ultérieure sauvegardant les droits de la Russie. » Le cabinet de Saint-Pétersbourg, en victorieux qu’il est, croit sans doute avoir satisfait à tout en réservant certaines questions à un congrès ; mais évidemment de tous ces points du programme russe, il n’en est pas un seul, sauf l’indemnité de guerre, qui n’ait un caractère européen, qui n’ait été placé jusqu’ici sous la sauvegarde et sanction de traités généraux. Ces principautés dont dispose la Russie, qu’elle transforme et agrandit, c’est l’Europe qui les a créées, protégées et garanties dans des conditions déterminées, acceptées par tous. Cette Bulgarie nouvelle qu’on ajoute aux autres principautés indépendantes, qu’on étend au-delà des Balkans et qu’on paraît vouloir placer sous le gouvernement d’un prince déjà choisi par le tsar, c’est la destruction de l’empire turc. Ces combinaisons territoriales du côté de la Roumanie ne sont probablement que la rétrocession à la Russie de cette partie de la Bessarabie qui la replacerait aux bouches du Danube, et cette question touche aux intérêts les plus directs de tout le centre du continent européen, de l’Allemagne aussi bien que de l’Autriche. En un mot, toutes ces stipulations habilement calculées sont la destruction d’un ordre de choses que l’Europe a créé et consacré, auquel la Russie a souscrit de nouveau et librement en 1871, qu’elle a reconnu comme constituant un droit des gens dont aucune puissance ne doit se délier. La Russie a vaincu la Turquie, et elle est libre de lui imposer des conditions ; elle n’a pas vaincu l’Europe de façon à lui infliger une défaite morale. Elle le peut, puisqu’elle est victorieuse et toute-puissante ; mais elle risque de n’accomplir qu’une œuvre de la force qui la met en contradiction avec l’intérêt européen.

Que vont faire maintenant l’Autriche et l’Angleterre, les deux puissances les plus directement engagées dans cette grande crise ? L’Autriche déploie visiblement toute sa diplomatie pour atténuer jusqu’à un certain point quelques-unes des conditions d’une paix qui serait désastreuse pour elle. Quant à l’Angleterre, elle est dans une situation d’autant plus pénible qu’elle a éprouvé de véritables déboires. Elle n’est intervenue en médiatrice officieuse à Pétersbourg que pour être quelque peu jouée par le prince Gortchakof. Au moment où les Russes ont paru marcher sur Gallipoli, elle a voulu faire entrer sa flotte dans les Dardanelles, puis elle s’est arrêtée aussitôt, sans avoir beaucoup plus de garanties. Elle arrête sa flotte et elle demande des subsides au parlement, elle veut et elle ne veut pas. Au fond, et c’est son malheur, elle est divisée. Les divisions ont pénétré jusque dans le cabinet et se sont manifestées par la retraite de lord Carnarvon, un instant même par la démission de lord Derby, de sorte que la discussion qui va s’ouvrir dans le parlement sur les subsides peut décider de la direction de la politique britannique et de l’existence du ministère. Pendant ce temps, la crise orientale marche au dénoûment !

Le monde est en vérité plein de contrastes. Pendant que des régions entières sont livrées aux tragédies de la guerre et que l’incertitude de la paix rend toutes les diplomaties moroses, pendant que la mort récente du plus populaire des souverains attriste une nation et met les cours en deuil, il y a un coin de l’Europe où l’idylle fleurit. L’Espagne est en fête pour, le mariage du jeune roi Alphonse XII avec sa cousine, la fille de M. le duc de Montpensier, la sœur de Mme la comtesse de Paris, la jeune princesse doña Maria de las Mercedes. C’est un roman de la vingtième année qui vient de se dénouer au milieu de toutes les pompes castillanes. Depuis longtemps on n’avait vu au-delà des Pyrénées de tels galas confondant la cour et la ville. De toutes les provinces de l’Espagne, on était accouru à Madrid pour assister à la fête. La reine Christine et le dernier roi, don François d’Assise, s’étaient rendus au mariage aussi bien que M. le comte de Paris. Seule, la mère, la reine Isabelle, était absente ; la malheureuse princesse avait choisi ce moment pour se livrer à des manifestations politiques qui ont rendu sa présence impossible, en la séparant presque de sa famille. Tous les souverains étrangers avaient tenu à se faire représenter à la cérémonie nuptiale, et la république française, en galante alliée, elle aussi, a envoyé en mission extraordinaire M. l’amiral Fourichon. La royauté espagnole a reparu dans tout son éclat traditionnel au milieu de tout ce monde de princes, de jeunes infantes, d’ambassadeurs, de grands d’Espagne et de généraux défilant dans les rues pavoisées, devant un peuple séduit. Les réjouissances se sont succédé pendant plusieurs jours, et ce qu’il y a de mieux, c’est que tout paraît avoir été spontané et sincère dans la manifestation du sentiment public.

Voilà bien les bizarreries de la fortune et la prévoyance des grands politiques ! Lorsqu’il y a trente ans s’accomplissaient ce qu’on appelait en ce temps-là les « mariages espagnols, » le mariage de la reine Isabelle et celui de l’infante sa sœur avec M. le duc de Montpensier, ce fut un événement des plus graves. Lord Palmerston, blessé et irrité, soulevait le sentiment anglais contre la France. Il semblait presque vraiment qu’il n’y eût plus pour l’Angleterre qu’à s’armer contre ces mariages, contre la résurrection de la prépotence française au-delà des Pyrénées, contre la fusion préméditée des couronnes : tout était évidemment en péril ! Le trouble était dans les alliances ! La guerre pouvait éclater d’un instant à l’autre ! Lord Palmerston faisait de sa propre blessure une blessure nationale, et il n’est point impossible que les excitations de l’opinion anglaise et les égaremens de l’opinion en France n’aient contribué alors à ce qu’on n’avait pas prévu, — à la révolution de 1848 ! Oui, un moment, pour ces mariages, on a risqué d’allumer la guerre entre l’Angleterre et la France. Peut-être aussi une révolution est-elle sortie de là — ou a-t-elle été préparée par cette crise diplomatique. On a bien agité le monde, et au bout d’un certain nombre d’années, après un certain nombre d’événemens, qu’en reste-t-il ? Tout finit par la gracieuse alliance d’un jeune roi de vingt ans et d’une jeune princesse de dix-sept ans, nés l’un et l’autre de ces mariages tant redoutés. Autre surprise de la politique au-delà des Pyrénées. Un jour, il y a de cela moins de dix ans, une révolution bannit la reine Isabelle, la dynastie des Bourbons. De crise en crise, l’Espagne tombe dans une république que toute la bonne grâce honnête et éloquente de Castelar ne peut conduire, qui remplit le pays de sang et de ruines. On croit en avoir fini avec la monarchie parce qu’on fait des constitutions anarchiques, des assemblées agitatrices, des présidens sans pouvoir, et tout à coup la monarchie renaît pour ainsi dire d’elle-même, comme la seule sauvegarde contre la dissolution socialiste qui s’aggrave, contre la guerre civile qui porte l’absolutisme ; elle reparaît personnifiée dans un jeune prince bienvenu, le fils de la reine Isabelle, qui devient aussitôt un gage de paix. Le pays se reprend d’affection cour cette jeune royauté, il s’intéresse à elle, et le jour où le roi don Alphonse choisit dans sa propre famille une reine de dix-sept ans, l’Espagne s’associe à la fête dynastique. Tous les partis n’ont pas été sans doute également satisfaits, et dans la discussion parlementaire qui a précédé le mariage, un des chefs du vieux parti modéré, qui n’était peut-être en cela que l’organe de la reine Isabelle, M. Moyano, a fait entendre la note discordante et grondeuse. M. Moyano, ayant à parler de la nouvelle reine, s’est tiré d’affaire en galant Castillan, il a dit qu’on ne discutait pas les anges ; mais il a pris sa revanche contre le père de la reine, M. le duc de Montpensier, dont le nom a été mêlé à la révolution de 1868. L’approbation des cortès n’a pas moins été à peu près unanime, sauf quatre voix dans la chambre des députés.

La raison d’état qu’on invoquait a été vaincue par la raison du cœur. Le roi Alphonse s’est marié selon son goût, et, en cédant à son penchant, il a suivi la meilleure politique. Il ne s’est laissé arrêter ni par les souvenirs des divisions du passé, ni par des considérations de partis. Il a fait un pas de plus dans une voie où, malgré sa jeunesse, il a montré jusqu’ici le tact, la finesse et la bonne volonté d’un prince éclairé, désireux d’être au-delà des Pyrénées le chef couronné d’une monarchie constitutionnelle et libérale. Tout lui a été favorable, et il a été certes aussi puissamment servi par celui qui, depuis quelques années, n’a cessé de conduire avec une si habile mesure les affaires de la restauration espagnole, par le premier ministre, M. Canovas del Castillo. Évidemment il y a bien des choses à faire au-delà des Pyrénées, et les difficultés viendront. Il y a du moins de l’espoir avec ce règne d’une jeunesse souriante qui, après avoir commencé par porter la paix civile à l’Espagne, reste pour elle le gage d’une politique de modération libérale et éclairée.


CH. DE MAZADE.