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Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1871

Chronique n° 953
31 décembre 1871


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 décembre 1871.

Ces heures d’hiver où finit une triste année serrent le cœur et l’esprit. On revoit involontairement d’un coup d’œil tout ce que peut contenir d’épreuves une si courte période du temps. À pareil jour, il y a un an, la France épuisait, les rigueurs de la fortune ennemie. L’étranger foulait nos champs dévastés sous les pieds de ses chevaux et de ses légions, touchant par ses armées à l’Océan et aux Alpes, dépassant la Loire dans ses incursions. Nos généraux et nos soldats improvisés se battaient encore vers Le Mans, à Bapaume ou à Villersexel, s’efforçant de remplacer leurs aînés de Sedan, de Strasbourg et de Metz, captifs en Allemagne. Les démagogues de Lyon et de Marseille criaient et faisaient des comités de salut public, c’était leur manière de chasser l’ennemi. Le pays éperdu regardait avec angoisse arriver sur lui la tempête de feu et de fer que rien ne semblait pouvoir conjurer, il commençait à se défier de ces victoires qu’on lui promettait sans cesse dans des bulletins retentissans, et qui se changeaient invariablement en défaites. Paris résistait toujours, investi, serré, inexpugnable dans ses murs, et malgré tout ce qu’on a fait pour effacer l’honneur du premier siège, c’est un temps qu’il ne faut pas oublier. Paris seul, abandonné, ne communiquant avec le monde que par les airs, Paris résistait, cruellement éprouvé déjà, souffrant du bombardement, des approches redoutables de la faim, du froid qui sévissait, et ceux qui souffraient le plus, ce n’étaient pas les agitateurs bruyans, les instigateurs de la lutte à outrance et des sorties en masse ; c’étaient tous ces humbles et pauvres êtres des cités désolées, les femmes et les enfans, qu’on voyait quelquefois sous une atmosphère glacée, les pieds dans la neige et dans la boue, attendant des heures entières une maigre ration. On n’était pas précisément « régénéré et antique, » comme le disait M. Gambetta dans son langage amphigourique ; on était résolu et calme, on bravait sans affectation la souffrance et le péril, on s’étourdissait un peu et on attendait. Qu’allait-il arriver cependant ? On était à quelques jours du dénoûment, on n’entrevoyait point encore ce terrible inconnu dont chaque heure nous rapprochait. Non certes, on ne distinguait à si courte distance ni la défaite du Mans, ni le revers de Saint-Quentin, ni la catastrophe de l’armée de l’est, ni la chute prochaine de Paris. Avant que le mois ne fût écoulé, tout allait être accompli, et après la guerre étrangère c’était la guerre civile qui allait être allumée par des passions sans pitié pour la France. 1er janvier 1871 ! voilà une date dont nous nous souviendrons, voilà une année nouvelle qui commençait dans des conditions étranges pour la ville de l’intelligence et des arts, des fêtes et des plaisirs, sans parler de ce qui l’attendait encore. C’était cependant ainsi, et auprès de ce qui se préparait, si on avait pu le prévoir, le bombardement allemand aurait paru une façon presque supportable de célébrer le renouvellement de l’année.

Avoir vu en quelques mois les Prussiens et la commune, c’est la destinée de Paris dans cette néfaste période de 1871. Avoir échappé au double fléau, aux plus meurtrières violences d’une crise à la fois extérieure et intérieure, se retrouver avec d’immenses désastres à réparer sans doute, mais en même temps avec la liberté relative de ses forces et de ses résolutions, c’est presque une victoire pour la France. Ces événemens qui étaient devant nous il y a un an, que nous avions à traverser dans le sang et le feu pour arriver à la paix à la paix avec l’étranger et à la paix avec nous-mêmes, ces événemens en effet sont maintenant derrière nous. Ils pesaient de tout leur poids sur le pays, ils étaient notre fatalité au 1er janvier 1871 ; ils ne sont plus qu’un amer souvenir à cette heure où nous allons entrer dans une année nouvelle qui a la fortune de commencer sous de moins sombres auspices, que nous sommes les maîtres d’employer utilement à relever la patrie française, à dégager tous ces germes de vie nationale qui n’ont été que pour un moment enfouis et comme dissimulés sous les ruines. C’est là la différence entre le 1er janvier 1871 et le 1er janvier 1872.

Saluons-la donc cette année nouvelle, qui peut être meilleure, si nous le voulons, qui sera ce que nous la ferons. Saluons-la, non pas d’un cœur léger et triomphant, mais avec le souvenir des mauvaises heures que nous avons passées, avec le sentiment vrai de la condition qui nous est faite, avec une bonne volonté exempte d’illusion comme de défaillance. Assurément la situation telle qu’elle apparaît aujourd’hui, au commencement de 1872, cette situation reste sous bien des rapports obscure et difficile ; on voudrait s’y méprendre qu’on ne le pourrait pas, qu’on se sentirait à chaque instant rejeté en face de la réalité cruelle. Oui, il y a bien des problèmes à résoudre, bien des écueils à éviter, bien des passions à soumettre, bien des blessures à guérir. La fatalité des choses nous a laissé une véritable liquidation morale, politique et matérielle à poursuivre, en même temps que la liberté complète et définitive de notre sol à reconquérir. Du moins cette fois le roi Guillaume ne tient plus ses réceptions du jour de l’an à Versailles pendant que la France et Paris en sont à se chercher sans pouvoir se rejoindre. Il y a une assemblée et un gouvernement qui représentent le pays dans son unité nationale ; nous n’avons plus trois cent mille captifs en Allemagne. La hideuse sédition, sans être absolument vaincue, est désarmée, contenue, et ne menace pas d’achever l’œuvre destructive de la guerre étrangère. On n’en est plus enfin à ces terribles momens où, selon la saisissante expression que M. le président de la république employait hier encore, on était tenté de fermer les yeux pour ne point voir, en se demandant comment on sortirait, si même on pourrait sortir de l’effroyable abîme ouvert tout à coup par les événemens. Le pays, en un mot, a retrouvé le droit et la possibilité de respirer un instant, et, comme M. Thiers le disait dans son dernier message avec une raison politique supérieure, si l’on veut être juste pour ce qui existe, si l’on veut mesurer avec équité le chemin qu’on a parcouru, les efforts qui ont été accomplis, il faut se reporter à dix mois en arrière, il faut remettre en présence ces deux dates du dernier jour de décembre 1870 et du dernier jour de décembre 1871, qui résument toute une histoire.

La France en est là aujourd’hui, plus qu’à demi libre sans doute, dégagée de la plus dure étreinte de cette fatalité qui s’était abattue sur elle, heureuse après tout de se retrouver en paix au lendemain d’une telle crise, mais en même temps ayant devant elle l’œuvre la plus laborieuse, la libération de son territoire à compléter, ses finances à remettre au niveau de ses charges, son organisation publique à refaire. Que cette œuvre pratique et nécessaire doive rencontrer bien des obstacles, qu’elle soit exposée à se compliquer de toute sorte d’incidens imprévus, des contradictions ou des impatiences des partis, des difficultés que l’étranger lui-même peut susciter, on ne le sait que trop ; il faut s’y attendre et s’armer d’une patiente résolution pour cette lutte d’un nouveau genre où la modération, le bon sens, l’esprit d’abnégation, peuvent seuls triompher de tous les embarras d’une formidable crise nationale. Si la France était trop prompte à l’illusion et à l’oubli de ses récentes infortunes, M. de Bismarck se chargerait de la ramener de temps à autre au sentiment de la réalité ; il nous rappellerait au besoin qu’il occupe encore six de nos départemens, que nous lui devons beaucoup d’argent, que tout n’est point fini entre la France et l’Allemagne. C’est ce qu’il vient de faire tout récemment avec une brutalité calculée dans une dépêche qu’il a chargé M. d’Arnim de nous communiquer, et où il prend prétexte de l’acquittement par des jurys français de deux individus accusés de meurtre contre des Prussiens. M. de Bismarck ne se contente pas de mettre en état de siège les départemens occupés, il menace pour l’avenir de prendre des otages français, si on lui refuse l’extradition des accusés qu’il lui plaira de réclamer, et à la dernière extrémité il laisse même entrevoir l’éventualité de « mesures plus étendues. » Le chancelier allemand ne dédaigne pas de nous prévenir que, d’après ces circonstances, il considère comme prématuré « l’espoir de voir renaître entre les deux pays la confiance réciproque, » tout cela parsemé des aménités habituelles sur l’extinction de l’idée du droit dans la nation française, sur l’éducation morale et le sentiment de l’honneur particuliers au peuple allemand. M. de Bismarck a tenu sans doute à ne pas nous laisser commencer l’année nouvelle sans nous adresser le témoignage de ses sentimens, d’ailleurs bien connus et peu faits pour nous surprendre ; il nous a envoyé sa carte de visite, et à celle-là du moins M. Thiers disait hier qu’il était de notre dignité de ne répondre que par le silence.

C’est qu’en effet il est des situations où il n’y a rien à répondre, où l’outrage gratuit n’offense pas plus celui qui le reçoit qu’il n’honore celui qui se le permet. M. de Bismarck a l’orgueil de ses succès, il se figure avoir conquis le droit de tout dire, et il abuse naturellement de son droit. Il croit utile de rajeunir de temps à autre sa popularité en donnant une expression à toutes ces animosités violentes, passionnées, et même quelquefois ridicules, dont la France est maintenant l’objet en Allemagne, qui sont devenues de véritables lieux-communs au-delà du Rhin. C’est sa politique, c’est sa manière d’apaiser les haines, de travailler à faire renaître « entre les deux pays la confiance réciproque : » libre à lui, quoiqu’en vérité ce soit assez peu sérieux pour un homme d’état qui pourrait avoir autre chose à faire en ce moment que de diffamer la France. Le chancelier allemand se conduit aujourd’hui comme un autre victorieux qui de son temps valait à lui seul M. de Bismarck, M. de Moltke et l’empereur Guillaume réunis, comme on l’a dit un jour à Versailles, qui traita la Prusse avec une rudesse fort peu prévoyante et fort peu profitable. Ce victorieux, dans l’ivresse de la force, commit l’indignité de couvrir d’ironiques outrages une souveraine aimable et populaire qui avait peut-être poussé à la guerre, la reine Louise de Prusse, la propre mère du roi actuel. Qui a le plus souffert dans sa gloire de ces indignités ? Est-ce celle qui en était la victime ? N’est-ce point celui qui se les permettait et qui laissait répéter, qui répétait lui-même les grossières confidences de ses agens ? La victime dévouée aux ironies outrageantes, la reine Louise, pour ces victorieux qui s’appellent M. de Bismarck et les Allemands, c’est aujourd’hui la nation française, cette malheureuse nation qui a naturellement tous les défauts et même tous les vices. Il faudrait cependant s’entendre, il faudrait en finir avec toutes ces polémiques tudesques sur l’immoralité française, sur ce qu’on appelle élégamment au-delà du Rhin la « pourriture parisienne ! » On dirait, à entendre cette teutomanie pudibonde et grotesque, que l’immoralité, dans ses voyages à travers le monde, a fini par s’établir exclusivement en France. Elle est malheureusement en France sans doute, elle y est beaucoup trop, et elle est en Allemagne au moins autant qu’en France, à Berlin, à Munich et dans les grandes villes d’outre-Rhin autant qu’à Paris. Plus d’un Allemand au sens rassis, à l’esprit moins troublé par la fumée d’une victoire imprévue, commence à s’en apercevoir. On n’a qu’à consulter certaines statistiques, certaines publications récentes, et même les journaux, pour voir que cette prétendue pureté germanique et ces vertus de famille dont on parle tant depuis Tacite sont de vieilles histoires, — que, s’il y a encore des juges à Berlin, il y a aussi tous les vices qu’on reproche à notre civilisation française. Ce qui manque par exemple chez ces victorieux moralistes qui ne savent voir que la corruption de leurs voisins, c’est l’esprit, puisque de pesans pédagogues, sur la foi d’un titre qu’ils n’entendent même pas, prennent des livres inoffensifs destinés aux enfans pour de la littérature du demi-monde.

Laissons ces vaines querelles indignes de deux peuples entre lesquels on s’efforce de souffler la haine dans un intérêt d’ambition et de conquête. L’Allemagne est l’Allemagne, la France est la France, et elle n’a point épuisé sa vieille sève de générosité, de dévoûment et d’héroïsme. Après cela, M. de Bismarck, qui nous donne des leçons si opportunes sur le droit, sur l’éducation morale du peuple allemand, sans parler du bon goût, qui ne lui est pas moins particulier que le sens moral, M. de Bismarck fera ce qu’il voudra ou ce qu’il pourra. Il peut, s’il le veut, offrir à l’Europe le spectacle d’un gouvernement élevant l’outrage à la hauteur d’une diplomatie et appliquant la loi des otages à de malheureuses populations sans défense. Nous ne prétendons pas lui prouver qu’il dépasse son droit, il rirait de nous. Il résulte seulement de tels incidens un devoir plus étroit pour le patriotisme français, qui plus que jamais doit comprendre que ce n’est pas le moment de se livrer à toutes les fantaisies, que tout ce qu’on peut se permettre de violences, d’excès ou d’imprudences, est payé par des compatriotes laissés temporairement sous la domination étrangère. C’est à tous ceux qui aiment sérieusement leur pays de se souvenir sans cesse qu’il y a aujourd’hui un intérêt auquel tout doit être subordonné, l’intérêt de la délivrance du sol national, et que, pour arriver à cette délivrance, le seul moyen est de nous préparer par notre reconstitution intérieure, par le patriotique apaisement de nos discordes, par la réorganisation de nos finances, à l’acquittement de notre douloureuse rançon. La dépêche de M. de Bismarck est certainement choquante, nous en convenons ; elle est jugée ainsi par l’Europe, et à moins qu’elle ne cache un profond calcul, elle ne peut que tourner contre le but qu’on se propose. Elle ne serait point inutile, si l’on voulait bien la relire une fois tous les jours, avant de se livrer à la fureur des partis ou aux discussions vaines.

La vraie question est là, c’est ce dont il faudrait se souvenir, c’est ce dont on ne se souvient pas toujours, même quelquefois avec les meilleures intentions, quand on jette sur notre chemin toute sorte d’intérêts qui pourraient avoir leur valeur dans d’autres momens, qui ne sont aujourd’hui qu’une diversion périlleuse. Il y a un but tout tracé, tristement indiqué par les circonstances, et il est bien certain qu’on ne l’atteindra pas par des agitations ou par de petites combinaisons. La seule politique qui puisse y conduire apparaît aussi clairement que le but lui-même. Il faut beaucoup oublier, beaucoup sacrifier. Il faut d’abord et avant tout que la France soit calme, paisible, qu’elle puisse se raffermir et retrouver son activité, qu’elle ne soit pas sans cesse exposée à être jetée dans des aventures nouvelles, et qu’elle sente la protection, la direction des pouvoirs qui la représentent et sont sa sauvegarde. Tout est là, et c’est justement ce qui fait aujourd’hui du radicalisme un éclatant contre-sens, un véritable ennemi public, le danger perpétuel de cette situation laborieuse que nous traversons, où bon gré mal gré nous sommes condamnés à vivre assez longtemps encore. Assurément, s’il y a une ville qui ait souffert des agitations et des tyrannies radicales, c’est Paris. S’il y a une ville qui doive aspirer au repos pour retrouver sa vitalité et sa splendeur, c’est encore Paris. Plus que jamais Paris serait intéressé à ne point être remué par les passions révolutionnaires, ne fût-ce que pour faciliter ce retour de l’assemblée nationale et du gouvernement qui trancherait une question aussi grave que délicate. Qu’arrive-t-il cependant ? Voilà une élection qui se prépare, qui se fera dans huit jours. Quel sera le candidat du parti conservateur ? On ne le voit pas bien encore, à moins que ce ne soit définitivement un homme fort honorable d’ailleurs, républicain modéré et président du conseil municipal de Paris, M. Vautrain. Le radicalisme, quant à lui, a pris les devans, il se remue, il a toute sorte de comités, il tient des réunions qui ressemblent un peu, il faut le dire, à une exhumation d’un autre temps, et du premier coup il a trouvé son candidat, un candidat au nom retentissant, flamboyant, M. Victor Hugo lui-même, qui, bien entendu, s’est empressé d’accepter. M. Hugo, il est vrai, a été un moment ballotté avec le général Cremer et avec quelques autres personnages considérables ; il a fini par l’emporter, et le voilà briguant le suffrage public pour aller représenter « l’admirable peuple parisien » dans cette assemblée de Versailles a dont il se faisait un honneur de ne plus être » il y a trois mois.

Avoir été un poète de génie, le poète des Feuilles d’automne, d’Hernani, de Notre-Dame de Paris, avoir été pensionné de Charles X, pair de France sous la monarchie de 1830, représentant de la république conservatrice en 1848, le Memnon du premier empire, le parrain du second, et en venir sur ses vieux jours à être le candidat de quelque comité inconnu qui se dit le délégué de « l’admirable peuple parisien, » du peuple de la commune, et qui vous impose le mandat de ses fantaisies révolutionnaires, c’est la destinée de M. Victor Hugo, — qui a oublié cette humiliation des vanités en déclin dans son livre des Châtimens ! Oui, M. Victor Hugo a subi, il a signé humblement le mandat impératif, qu’il décore, pour ne pas parler comme tout le monde, du nom de mandat contractuel. Et que dit-il, ce mandat démocratique ? Il dit que M. Hugo doit réclamer, entre autres choses, l’amnistie pour les insurgés de la commune, la levée de l’état de siège, la dissolution de l’assemblée. En d’autres termes, le radicalisme réclame l’amnistie pour retrouver son armée, la levée de l’état de siège pour pouvoir se servir de cette armée, la dissolution de l’assemblée dans l’espoir de s’emparer du pays par une surprise de scrutin. Eh bien ! pour un instant, nous admettons ce programme, en y ajoutant même, à titre de couronnement, M. Victor Hugo comme président de la république radicale avec M. Gambetta pour premier ministre, à moins que M. Gambetta ne préfère être président en laissant à M. Victor Hugo le rôle d’augure. Sait-on quelle est la première conséquence invincible, inévitable ? C’est la réoccupation immédiate par les Prussiens des départemens évacués, probablement la guerre par impatience révolutionnaire, dans tous les cas des convulsions sanglantes, et au bout choisissez : peut-être un démembrement nouveau du pays, peut-être l’empire, peut-être les deux choses à la fois, c’est le dernier mot d’un triomphe du radicalisme parmi nous.

La France, sans se trahir elle-même, ne pourrait évidemment s’abandonner à des passions impitoyables qui la livreraient à une conquête tout aussi impitoyable ; elle n’en a aucune envie, et, si elle était placée en face de cette extrémité, elle reculerait épouvantée. Le danger pour elle, ce serait d’être conduite à un résultat qui ne serait pas absolument différent par la désunion de toutes les forces de conservation et de prévoyance, par l’incohérence des partis conservateurs, par le conflit latent et dissolvant de toutes les arrière-pensées, de toutes les espérances qui se disputent le pays au risque de le déchirer. Quelle est aujourd’hui l’unique garantie de la France ? C’est l’union de patriotisme et de raison formée entre tous ces partis libéraux, conservateurs, modérés, qui représentent les intérêts, les vrais instincts, les inclinations, les habitudes de la société française, et qui, en sacrifiant ce qu’ils ont de particulier ou d’exclusif, ont mis en commun leurs bonnes volontés dans une pensée supérieure de bien public, de sauvegarde nationale. C’est la trêve sacrée, prévoyante, des opinions. Tant que l’union reste intacte, permanente, sincère, le pays se sent en sûreté, il n’a rien à craindre. Qu’a-t-il à s’inquiéter de savoir si c’est un régime définitif ou un régime provisoire, si c’est la république ou la monarchie, puisque c’est lui-même qui vit dans son assemblée, dans son gouvernement ? Le jour où cette union a l’air d’être ébranlée ou menacée par les impatiences des partis qui se lassent d’attendre, par les préoccupations individuelles, par les incompatibilités personnelles, le péril commence, tout est livré à la merci des incidens qui se succèdent, qu’on recherche et qu’on redoute à la fois, autour desquels se groupent des majorités mobiles et changeantes. Il y a près d’un mois que l’assemblée est réunie de nouveau, et jusqu’ici, on le voit assez, elle a été plus occupée d’incidens que des affaires véritables. Un jour, c’est cette question de l’admission des princes d’Orléans, qui, au lieu de rester une question toute simple, va se perdre un instant dans la confusion et l’irritation d’un débat sans issue. Un autre jour, c’est un ancien membre de la commune, devenu membre du conseil municipal de Paris, qui est un sujet de discorde. Hier, c’était à propos de l’augmentation assez précipitée du chiffre de la circulation des billets de la Banque de France. M. Thiers, en parlant des difficultés qu’on a déjà franchies, disait avec une certaine émotion dans ce dernier débat : « Quand j’assiste à des discussions comme celle d’aujourd’hui, je puis facilement prévoir que toutes les difficultés ne sont pas franchies. »

C’est là le malheur de ces discussions en effet, et ce malheur est un peu la faute de tout le monde. Oui, qu’on nous permette de dire notre pensée sur un fait qui saute aux yeux : c’est la faute de tout le monde, du gouvernement et de l’assemblée, qui ont manifestement la même pensée, qui ne peuvent avoir qu’un même but, et dont les rapports ne sont pas toujours ce qu’ils devraient être. Certes nul plus que M. le président de la république n’a l’expérience des parlemens, l’art de les manier et de les charmer. M. Thiers a un ascendant naturel et immense sur l’assemblée. Seulement, faute de temps ou par toute autre raison, peut-être ne s’est-il pas assez préoccupé jusqu’ici de la conduire ou de la ménager, de s’entendre avec elle, de maintenir le lien de cette majorité, dont l’existence dégagerait singulièrement la marche des affaires en simplifiant tout. Parfois il laisse l’assemblée s’engager dans certaines questions, puis il survient avec cette séduisante vivacité de conviction qui est sa force et qui met aussi les commissions parlementaires dans l’embarras, qui procure à l’assemblée elle-même des momens de malaise en lui demandant de pénibles sacrifices d’opinion. Par ses interventions directes, pressantes, toutes patriotiques naturellement, il place la chambre entre la nécessité d’une soumission plus résignée que convaincue et le danger de créer une crise de gouvernement. De son côté, l’assemblée, tiraillée, divisée, mais animée des intentions les plus droites, a visiblement la plus grande déférence pour le chef du pouvoir exécutif, dont elle sent la supériorité, dont elle honore les services ; elle n’a aucune envie de l’atteindre dans sa position, dans son autorité, et en même temps elle lui crée des difficultés, elle se donne l’air d’être plus contrariante qu’elle ne l’est réellement. Elle cède sur de grandes questions, elle se rattrape dans les détails, dans des incidens où elle n’a pas toujours raison, et il y a en vérité des momens où, sans le vouloir, faute d’un sentiment précis de la limite des attributions de pouvoir, elle semble disputer au gouvernement ses prérogatives les plus naturelles.

Alors tout se gâte, la confusion éclate nécessairement. Il en résulte ce qu’on voit assez souvent, cette vie laborieuse, difficile, où, selon le mot spirituel de M. Thiers, on est plus d’accord qu’on ne veut le dire, — à moins que ce ne soit tout le contraire, — qui semble remettre sans cesse en question ce que personne ne veut ébranler, où le gouvernement et l’assemblée s’épuisent en transactions, en combinaisons. À ce système, il y a deux dangers des plus sérieux. Le premier, c’est qu’en se fatiguant soi-même on affaiblit une situation qui est la garantie du pays dans les circonstances cruelles où il est placé, on se détourne du grand but, du suprême intérêt national, pour lequel on devrait réserver toutes les forces intactes, unies, irrésistibles. Le second danger, c’est qu’à ce jeu d’antagonismes quotidiens et mal définis le système parlementaire lui-même s’énerve, risque d’être atteint dans son prestige et dans son efficacité. Il s’émousse dans ces batailles confuses, et il donne un futile prétexte à ses détracteurs vulgaires et intéressés, toujours prêts à répéter que c’est un régime plus propre à l’étalage des vanités personnelles, aux luttes stériles de la parole, qu’à l’action. Et voyez où l’on arrive, où l’on peut arriver du moins, si on n’y prend garde : d’un côté, aux yeux de tous ceux qui réfléchissent ; le maintien de l’état actuel est un intérêt de premier ordre, rien ne peut, rien ne doit être changé, tant qu’il y a un Prussien en France, tant que la libération du sol n’est point accomplie ; d’un autre côté, assemblée et gouvernement pourraient sans le vouloir aboutir à de véritables impossibilités par des divisions qui usent toutes les forces, qui sont l’espoir des radicaux, des bonapartistes, de tous ceux qui cherchent une victoire jusque dans les malheurs publics, au risque de préparer des malheurs plus grands encore.

On ne veut point évidemment en venir là ; c’est dès lors le plus simple devoir de patriotisme d’éviter tout ce qui pourrait y conduire. Disons le mot, ce qui manque dans la marche des affaires, par la faute des circonstances peut-être autant que par la faute des hommes, c’est une certaine vue simple des choses, une certaine décision, une certaine grandeur. Le pays, quant à lui, ne demanderait pas mieux que de se sentir guidé et entraîné, de se remettre à l’œuvre, de renouveler l’exemple qu’il a déjà offert une fois en 1815, à cette époque où il avait à supporter des charges qui étaient relativement aussi lourdes que celles qu’il a aujourd’hui à subir. Le pays n’a que de la bonne volonté. Qu’on prenne cet exposé financier qui a été récemment présenté à l’assemblée et qui est réellement instructif. Malgré toutes les épreuves qui ont marqué cette cruelle année 1871, les rentrées de la contribution foncière sont à peine en retard de 3 ou 4 millions. Les recettes des impôts indirects égalent celles des années les plus prospères. Le commerce général, pour les dix premiers mois, est de plus de 5 milliards, et n’est que de 100 millions au-dessous de celui de 1869. Avec un tel pays si prompt à se relever, à reprendre son activité, que ne pourrait-on pas faire ! L’essentiel est de lui inspirer de la confiance, de lui parler avec une mâle simplicité. On peut avoir la meilleure intention de le ménager par un système de demi-mesures, on ne fait que le dérouter, et c’est surtout sensible dans les finances. Ici la situation est simple, terriblement simple. Il y a encore 250 millions à trouver sur les 650 millions d’impôts nouveaux à créer : d’où tirera-t-on cette ressource nécessaire ? L’assemblée s’occupe précisément de cette question dans une discussion des plus intéressantes. Évidemment, c’est bien entendu, tous les impôts sont durs, ennuyeux, et l’impôt sur le revenu qu’on discute aujourd’hui a particulièrement des inconvéniens que M. Thiers a démontrés avec sa supériorité habituelle. Il peut être un moyen de taxation arbitraire dans la main des partis. S’il s’applique à tout le monde, il peut être cruel ; s’il s’arrête à un certain chiffre de revenu, il ne produira pas assez. Il faut cependant trouver de l’argent, et la question est de savoir s’il ne vaut pas mieux encore frapper le revenu qu’atteindre les sources du travail en grevant les matières premières. Un député a dit que la solution du problème était dans la balance du commerce, dans le développement du travail, dans l’excédant de nos exportations sur nos importations. Oui, sans doute, mais nous revenons ici à la politique qui seule peut assurer au travail la garantie et la protection d’une paix durable extérieure et intérieure.

Une de nos faiblesses qui survit à nos malheurs, c’est de remettre sans cesse tout en question dans nos affaires, même dans celles qui ont échappé au naufrage, comme si après la justesse du coup d’œil dans le choix des entreprises l’esprit de suite n’était pas la marque la plus décisive de la vitalité d’une nation. Nous avons la singulière et dangereuse manie de faire de la politique avec des impressions, et à la moindre difficulté de vouloir tout recommencer ou tout abandonner, sans nous souvenir que la patience et le temps sont de moitié dans toutes les œuvres humaines. Depuis le jour, et il y a quarante ans de cela, où le drapeau de la France est allé flotter sur la terre d’Afrique, n’est-ce point notre histoire à l’égard de l’Algérie ? que de fois n’a-t-on pas vu les meilleurs esprits passer des illusions au découragement, les systèmes se succéder, le conflit des opinions mettre en doute et en péril l’avenir de cette conquête française ! Un incident suffisait pour raviver toutes ces questions de l’occupation restreinte ou de l’occupation indéfinie, de l’assimilation à la France ou du royaume arabe, du régime civil ou du régime militaire, qui en définitive ne pouvaient avoir d’autre résultat que de paralyser l’essor de notre colonie africaine par l’incertitude des idées et la confusion des directions, par le peu de foi et de fixité que nous semblions porter dans une telle œuvre. Il n’est pas jusqu’à la dernière insurrection, contre-coup peut-être inévitable de nos derniers revers, qui n’ait servi à remettre en mouvement toutes les polémiques, à réveiller ces défiances dont le général Ducrot lui-même se faisait récemment l’organe dans un livre, la Vérité sur l’Algérie, qu’on pourrait appeler le testament d’un Africain désabusé. Le général Ducrot, qui est un officier des plus instruits et un esprit des plus vifs, en est là effectivement ; peu s’en faut que dans cette Afrique, où il a fait sa carrière comme tant d’autres, il ne voie une grande déception, une fantaisie ruineuse pour la France : il est découragé et décourageant.

Sans doute, dans ces quarante années passées à conquérir ou à civiliser le nord de l’Afrique, on n’a pas toujours su ce qu’on voulait, il y a eu bien des contradictions, bien des erreurs auxquelles les militaires n’ont pas été étrangers. À travers tout, l’Algérie ne s’est pas moins développée assez pour que la France s’y attache plus que jamais ; elle n’a pas coûté autant qu’on le dit, elle n’est pas aussi inféconde qu’on l’assure, et c’est là justement ce que montre un ingénieur expérimenté, qui a dirigé les travaux du port d’Alger, M. E. Ducos, en répondant par un exposé rapide et sensé aux pages chagrines du général Ducrot. C’est le conflit du civil et du militaire en matière de colonisation africaine. Le soldat ne croit plus à l’Afrique, l’ingénieur croit toujours à notre colonie et à ses destinées. La vérité est que l’Algérie entre peut-être aujourd’hui dans une phase nouvelle. Jusqu’ici, elle a eu le prestige d’une active et forte école de guerre où passaient tour à tour nos officiers et nos soldats, d’où sortaient par intervalles de brillans généraux ; on la voyait surtout à travers la fumée des fantasias, des razzias, des hardis coups de main et des expéditions aventureuses. L’Arabe avait son charme et son pittoresque. Les derniers événemens ont détruit cette poésie et quelque peu atteint ce prestige en montrant que cette école de guerre n’a peut-être point été aussi favorable qu’on le pensait à l’esprit militaire. Le temps des fantaisies est passé, la légende africaine est finie. Il reste en revanche une colonie utile, sérieuse, suffisamment productive, à qui il n’a manqué, selon le mot fort juste de M. Ducos, que d’être bien étudiée pour elle-même, dans ses conditions et ses ressources économiques. C’est faute de cette étude attentive et pratique qu’il y a eu tant de déceptions sur le sol algérien. Assurément on n’oubliera pas la période héroïque, la période des Bugeaud, des Lamoricière, des Mac-Mahon, et il ne faut pas croire que l’armée n’ait encore et pour longtemps un rôle de protection nécessaire ; mais l’essentiel aujourd’hui, c’est de savoir se résigner à une œuvre plus simple, plus prosaïque si l’on veut, de savoir chercher tous les moyens de tirer parti d’une colonie dont le commerce dépasse déjà 200 millions, où les Anglais eux-mêmes nous tracent quelquefois le chemin en allant découvrir des produits qui servent à leur industrie. Avant tout enfin, la première condition est de ne point commencer par désespérer quand il s’agit d’une création nécessairement lente et laborieuse. Le gouvernement s’occupe avec raison de l’Algérie ; des hommes comme M. Ducos, qui ont pour eux le talent de l’ingénieur, l’expérience de l’Afrique, sont des coopérateurs naturels et utiles dans une telle œuvre, où la France peut trouver dans ses malheurs un supplément de richesse et de force.

Quand on nous enlève des provinces par la toute-puissance de la conquête, c’est bien le moins que par notre faute nous ne laissions pas stérile un territoire dont nous pouvons faire un royaume sur l’autre bord de la Méditerranée, que nous ne négligions rien de ce qui peut maintenir le juste ascendant de notre pays dans le monde. C’est le vrai moyen pour la France de reconstituer sa situation, de se faire respecter, de retrouver des alliances, un rôle aussi utile à l’Europe qu’à elle-même. La Prusse, à la vérité, veut bien nous dire aujourd’hui qu’elle a pourvu à tout, qu’elle assure la paix par les relations cordiales qu’elle a su renouer ou entretenir avec les deux empires voisins de l’Allemagne. Plusieurs fois depuis quelques mois elle a voulu nous donner le spectacle de ses intimités, tantôt avec l’Autriche cet automne à Salzbourg, tantôt avec la Russie dans ces fêtes récemment données par l’empereur Alexandre au prince Frédéric-Charles et au général de Moltke, qui se sont rendus à Saint-Pétersbourg pour assister à un chapitre des chevaliers de Saint-George. M. de Bismarck, cultive ses voisins, il s’efforce d’intéresser la Russie et l’Autriche à la paix, qu’il prétend n’être menacée que par la France. Soit ; seulement il est fort probable que la Russie et l’Autriche ne se laisseront persuader que dans la mesure de leurs intérêts, et les autres états de l’Europe, l’Angleterre, l’Italie, l’Espagne, feront comme l’Autriche et la Russie. Sans rien exagérer, on peut dire que, si la France a eu des envieux dans ses prospérités, elle ne compte guère d’ennemis dans son infortune. Tous les autres peuples sont bien plus intéressés à la voir se relever de ses ruines, reprendre sa place dans le monde, et c’est encore une des conditions heureuses de cette année qui commence.

CH. DE MAZADE.