Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1871

Chronique n° 953
31 décembre 1871


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 décembre 1871.

Ces heures d’hiver où finit une triste année serrent le cœur et l’esprit. On revoit involontairement d’un coup d’œil tout ce que peut contenir d’épreuves une si courte période du temps. À pareil jour, il y a un an, la France épuisait, les rigueurs de la fortune ennemie. L’étranger foulait nos champs dévastés sous les pieds de ses chevaux et de ses légions, touchant par ses armées à l’Océan et aux Alpes, dépassant la Loire dans ses incursions. Nos généraux et nos soldats improvisés se battaient encore vers Le Mans, à Bapaume ou à Villersexel, s’efforçant de remplacer leurs aînés de Sedan, de Strasbourg et de Metz, captifs en Allemagne. Les démagogues de Lyon et de Marseille criaient et faisaient des comités de salut public, c’était leur manière de chasser l’ennemi. Le pays éperdu regardait avec angoisse arriver sur lui la tempête de feu et de fer que rien ne semblait pouvoir conjurer, il commençait à se défier de ces victoires qu’on lui promettait sans cesse dans des bulletins retentissans, et qui se changeaient invariablement en défaites. Paris résistait toujours, investi, serré, inexpugnable dans ses murs, et malgré tout ce qu’on a fait pour effacer l’honneur du premier siège, c’est un temps qu’il ne faut pas oublier. Paris seul, abandonné, ne communiquant avec le monde que par les airs, Paris résistait, cruellement éprouvé déjà, souffrant du bombardement, des approches redoutables de la faim, du froid qui sévissait, et ceux qui souffraient le plus, ce n’étaient pas les agitateurs bruyans, les instigateurs de la lutte à outrance et des sorties en masse ; c’étaient tous ces humbles et pauvres êtres des cités désolées, les femmes et les enfans, qu’on voyait quelquefois sous une atmosphère glacée, les pieds dans la neige et dans la boue, attendant des heures entières une maigre ration. On n’était pas précisément « régénéré et antique, » comme le disait M. Gambetta dans son langage amphigourique ; on était résolu et calme, on bravait sans affectation la souffrance et le péril, on s’étourdissait un peu et on attendait. Qu’allait-il arriver cependant ? On était à quelques jours du dénoûment, on n’entrevoyait point encore ce terrible inconnu dont chaque heure nous rapprochait. Non certes, on ne distinguait à si courte distance ni la défaite du Mans, ni le revers de Saint-Quentin, ni la catastrophe de l’armée de l’est, ni la chute prochaine de Paris. Avant que le mois ne fût écoulé, tout allait être accompli, et après la guerre étrangère c’était la guerre civile qui allait être allumée par des passions sans pitié pour la France. 1er janvier 1871 ! voilà une date dont nous nous souviendrons, voilà une année nouvelle qui commençait dans des conditions étranges pour la ville de l’intelligence et des arts, des fêtes et des plaisirs, sans parler de ce qui l’attendait encore. C’était cependant ainsi, et auprès de ce qui se préparait, si on avait pu le prévoir, le bombardement allemand aurait paru une façon presque supportable de célébrer le renouvellement de l’année.

Avoir vu en quelques mois les Prussiens et la commune, c’est la destinée de Paris dans cette néfaste période de 1871. Avoir échappé au double fléau, aux plus meurtrières violences d’une crise à la fois extérieure et intérieure, se retrouver avec d’immenses désastres à réparer sans doute, mais en même temps avec la liberté relative de ses forces et de ses résolutions, c’est presque une victoire pour la France. Ces événemens qui étaient devant nous il y a un an, que nous avions à traverser dans le sang et le feu pour arriver à la paix à la paix avec l’étranger et à la paix avec nous-mêmes, ces événemens en effet sont maintenant derrière nous. Ils pesaient de tout leur poids sur le pays, ils étaient notre fatalité au 1er janvier 1871 ; ils ne sont plus qu’un amer souvenir à cette heure où nous allons entrer dans une année nouvelle qui a la fortune de commencer sous de moins sombres auspices, que nous sommes les maîtres d’employer utilement à relever la patrie française, à dégager tous ces germes de vie nationale qui n’ont été que pour un moment enfouis et comme dissimulés sous les ruines. C’est là la différence entre le 1er janvier 1871 et le 1er janvier 1872.

Saluons-la donc cette année nouvelle, qui peut être meilleure, si nous le voulons, qui sera ce que nous la ferons. Saluons-la, non pas d’un cœur léger et triomphant, mais avec le souvenir des mauvaises heures que nous avons passées, avec le sentiment vrai de la condition qui nous est faite, avec une bonne volonté exempte d’illusion comme de défaillance. Assurément la situation telle qu’elle apparaît aujourd’hui, au commencement de 1872, cette situation reste sous bien des rapports obscure et difficile ; on voudrait s’y méprendre qu’on ne le pourrait pas, qu’on se sentirait à chaque instant rejeté en face de la réalité cruelle. Oui, il y a bien des problèmes à résoudre, bien des écueils à éviter, bien des passions à soumettre, bien des blessures à guérir. La fatalité des choses nous a laissé une véritable liquidation morale, politique et matérielle à poursuivre, en même temps que la liberté complète et définitive de notre sol à reconquérir. Du moins cette fois le roi Guillaume ne tient plus ses réceptions du jour de l’an à Versailles pendant que la France et Paris en sont à se chercher sans pouvoir se rejoindre. Il y a une assemblée et un gouvernement qui représentent le pays dans son unité nationale ; nous n’avons plus trois cent mille captifs en Allemagne. La hideuse sédition, sans être absolument vaincue, est désarmée, contenue, et ne menace pas d’achever l’œuvre destructive de la guerre étrangère. On n’en est plus enfin à ces terribles momens où, selon la saisissante expression que M. le président de la république employait hier encore, on était tenté de fermer les yeux pour ne point voir, en se demandant comment on sortirait, si même on pourrait sortir de l’effroyable abîme ouvert tout à coup par les événemens. Le pays, en un mot, a retrouvé le droit et la possibilité de respirer un instant, et, comme M. Thiers le disait dans son dernier message avec une raison politique supérieure, si l’on veut être juste pour ce qui existe, si l’on veut mesurer avec équité le chemin qu’on a parcouru, les efforts qui ont été accomplis, il faut se reporter à dix mois en arrière, il faut remettre en présence ces deux dates du dernier jour de décembre 1870 et du dernier jour de décembre 1871, qui résument toute une histoire.

La France en est là aujourd’hui, plus qu’à demi libre sans doute, dégagée de la plus dure étreinte de cette fatalité qui s’était abattue sur elle, heureuse après tout de se retrouver en paix au lendemain d’une telle crise, mais en même temps ayant devant elle l’œuvre la plus laborieuse, la libération de son territoire à compléter, ses finances à remettre au niveau de ses charges, son organisation publique à refaire. Que cette œuvre pratique et nécessaire doive rencontrer bien des obstacles, qu’elle soit exposée à se compliquer de toute sorte d’incidens imprévus, des contradictions ou des impatiences des partis, des difficultés que l’étranger lui-même peut susciter, on ne le sait que trop ; il faut s’y attendre et s’armer d’une patiente résolution pour cette lutte d’un nouveau genre où la modération, le bon sens, l’esprit d’abnégation, peuvent seuls triompher de tous les embarras d’une formidable crise nationale. Si la France était trop prompte à l’illusion et à l’oubli de ses récentes infortunes, M. de Bismarck se chargerait de la ramener de temps à autre au sentiment de la réalité ; il nous rappellerait au besoin qu’il occupe encore six de nos départemens, que nous lui devons beaucoup d’argent, que tout n’est point fini entre la France et l’Allemagne. C’est ce qu’il vient de faire tout récemment avec une brutalité calculée dans une dépêche qu’il a chargé M. d’Arnim de nous communiquer, et où il prend prétexte de l’acquittement par des jurys français de deux individus accusés de meurtre contre des Prussiens. M. de Bismarck ne se contente pas de mettre en état de siège les départemens occupés, il menace pour l’avenir de prendre des otages français, si on lui refuse l’extradition des accusés qu’il lui plaira de réclamer, et à la dernière extrémité il laisse même entrevoir l’éventualité de « mesures plus étendues. » Le chancelier allemand ne dédaigne pas de nous prévenir que, d’après ces circonstances, il considère comme prématuré « l’espoir de voir renaître entre les deux pays la confiance réciproque, » tout cela parsemé des aménités habituelles sur l’extinction de l’idée du droit dans la nation française, sur l’éducation morale et le sentiment de l’honneur particuliers au peuple allemand. M. de Bismarck a tenu sans doute à ne pas nous laisser commencer l’année nouvelle sans nous adresser le témoignage de ses sentimens, d’ailleurs bien connus et peu faits pour nous surprendre ; il nous a envoyé sa carte de visite, et à celle-là du moins M. Thiers disait hier qu’il était de notre dignité de ne répondre que par le silence.

C’est qu’en effet il est des situations où il n’y a rien à répondre, où l’outrage gratuit n’offense pas plus celui qui le reçoit qu’il n’honore celui qui se le permet. M. de Bismarck a l’orgueil de ses succès, il se figure avoir conquis le droit de tout dire, et il abuse naturellement de son droit. Il croit utile de rajeunir de temps à autre sa popularité en donnant une expression à toutes ces animosités violentes, passionnées, et même quelquefois ridicules, dont la France est maintenant l’objet en Allemagne, qui sont devenues de véritables lieux-communs au-delà du Rhin. C’est sa politique, c’est sa manière d’apaiser les haines, de travailler à faire renaître « entre les deux pays la confiance réciproque : » libre à lui, quoiqu’en vérité ce soit assez peu sérieux pour un homme d’état qui pourrait avoir autre chose à faire en ce moment que de diffamer la France. Le chancelier allemand se conduit aujourd’hui comme un autre victorieux qui de son temps valait à lui seul M. de Bismarck, M. de Moltke et l’empereur Guillaume réunis, comme on l’a dit un jour à Versailles, qui traita la Prusse avec une rudesse fort peu prévoyante et fort peu profitable. Ce victorieux, dans l’ivresse de la force, commit l’indignité de couvrir d’ironiques outrages une souveraine aimable et populaire qui avait peut-être poussé à la guerre, la reine Louise de Prusse, la propre mère du roi actuel. Qui a le plus souffert dans sa gloire de ces indignités ? Est-ce celle qui en était la victime ? N’est-ce point celui qui se les permettait et qui laissait répéter, qui répétait lui-même les grossières confidences de ses agens ? La victime dévouée aux ironies outrageantes, la reine Louise, pour ces victorieux qui s’appellent M. de Bismarck et les Allemands, c’est aujourd’hui la nation française, cette malheureuse nation qui a naturellement tous les défauts et même tous les vices. Il faudrait cependant s’entendre, il faudrait en finir avec toutes ces polémiques tudesques sur l’immoralité française, sur ce qu’on appelle élégamment au-delà du Rhin la « pourriture parisienne ! » On dirait, à entendre cette teutomanie pudibonde et grotesque, que l’immoralité, dans ses voyages à travers le monde, a fini par s’établir exclusivement en France. Elle est malheureusement en France sans doute, elle y est beaucoup trop, et elle est en Allemagne au moins autant qu’en France, à Berlin, à Munich et dans les grandes villes d’outre-Rhin autant qu’à Paris. Plus d’un Allemand au sens rassis, à l’esprit moins troublé par la fumée d’une victoire imprévue, commence à s’en apercevoir. On n’a qu’à consulter certaines statistiques, certaines publications récentes, et même les journaux, pour voir que cette prétendue pureté germanique et ces vertus de famille dont on parle tant depuis Tacite sont de vieilles histoires, — que, s’il y a encore des juges à Berlin, il y a aussi tous les vices qu’on reproche à notre civilisation française. Ce qui manque par exemple chez ces victorieux moralistes qui ne savent voir que la corruption de leurs voisins, c’est l’esprit, puisque de pesans pédagogues, sur la foi d’un titre qu’ils n’entendent même pas, prennent des livres inoffensifs destinés aux enfans pour de la littérature du demi-monde.

Laissons ces vaines querelles indignes de deux peuples entre lesquels on s’efforce de souffler la haine dans un intérêt d’ambition et de conquête. L’Allemagne est l’Allemagne, la France est la France, et elle n’a point épuisé sa vieille sève de générosité, de dévoûment et d’héroïsme. Après cela, M. de Bismarck, qui nous donne des leçons si opportunes sur le droit, sur l’éducation morale du peuple allemand, sans parler du bon goût, qui ne lui est pas moins particulier que le sens moral, M. de Bismarck fera ce qu’il voudra ou ce qu’il pourra. Il peut, s’il le veut, offrir à l’Europe le spectacle d’un gouvernement élevant l’outrage à la hauteur d’une diplomatie et appliquant la loi des otages à de malheureuses populations sans défense. Nous ne prétendons pas lui prouver qu’il dépasse son droit, il rirait de nous. Il résulte seulement de tels incidens un devoir plus étroit pour le patriotisme français, qui plus que jamais doit comprendre que ce n’est pas le moment de se livrer à toutes les fantaisies, que tout ce qu’on peut se permettre de violences, d’excès ou d’imprudences, est payé par des compatriotes laissés temporairement sous la domination étrangère. C’est à tous ceux qui aiment sérieusement leur pays de se souvenir sans cesse qu’il y a aujourd’hui un intérêt auquel tout doit être subordonné, l’intérêt de la délivrance du sol national, et que, pour arriver à cette délivrance, le seul moyen est de nous préparer par notre reconstitution intérieure, par le patriotique apaisement de nos discordes, par la réorganisation de nos finances, à l’acquittement de notre douloureuse rançon. La dépêche de M. de Bismarck est certainement choquante, nous en convenons ; elle est jugée ainsi par l’Europe, et à moins qu’elle ne cache un profond calcul, elle ne peut que tourner contre le but qu’on se propose. Elle ne serait point inutile, si l’on voulait bien la relire une fois tous les jours, avant de se livrer à la fureur des partis ou aux discussions vaines.

La vraie question est là, c’est ce dont il faudrait se souvenir, c’est ce dont on ne se souvient pas toujours, même quelquefois avec les meilleures intentions, quand on jette sur notre chemin toute sorte d’intérêts qui pourraient avoir leur valeur dans d’autres momens, qui ne sont aujourd’hui qu’une diversion périlleuse. Il y a un but tout tracé, tristement indiqué par les circonstances, et il est bien certain qu’on ne l’atteindra pas par des agitations ou par de petites combinaisons. La seule politique qui puisse y conduire apparaît aussi clairement que le but lui-même. Il faut beaucoup oublier, beaucoup sacrifier. Il faut d’abord et avant tout que la France soit calme, paisible, qu’elle puisse se raffermir et retrouver son activité, qu’elle ne soit pas sans cesse exposée à être jetée dans des aventures nouvelles, et qu’elle sente la protection, la direction des pouvoirs qui la représentent et sont sa sauvegarde. Tout est là, et c’est justement ce qui fait aujourd’hui du radicalisme un éclatant contre-sens, un véritable ennemi public, le danger perpétuel de cette situation laborieuse que nous traversons, où bon gré mal gré nous sommes condamnés à vivre assez longtemps encore. Assurément, s’il y a une ville qui ait souffert des agitations et des tyrannies radicales, c’est Paris. S’il y a une ville qui doive aspirer au repos pour retrouver sa vitalité et sa splendeur, c’est encore Paris. Plus que jamais Paris serait intéressé à ne point être remué par les passions révolutionnaires, ne fût-ce que pour faciliter ce retour de l’assemblée nationale et du gouvernement qui trancherait une question aussi grave que délicate. Qu’arrive-t-il cependant ? Voilà une élection qui se prépare, qui se fera dans huit jours. Quel sera le candidat du parti conservateur ? On ne le voit pas bien encore, à moins que ce ne soit définitivement un homme fort honorable d’ailleurs, républicain modéré et président du conseil municipal de Paris, M. Vautrain. Le radicalisme, quant à lui, a pris les devans, il se remue, il a toute sorte de comités, il tient des réunions qui ressemblent un peu, il faut le dire, à une exhumation d’un autre temps, et du premier coup il a trouvé son candidat, un candidat au nom retentissant, flamboyant, M. Victor Hugo lui-même, qui, bien entendu, s’est empressé d’accepter. M. Hugo, il est vrai, a été un moment ballotté avec le général Cremer et avec quelques autres personnages considérables ; il a fini par l’emporter, et le voilà briguant le suffrage public pour aller représenter « l’admirable peuple parisien » dans cette assemblée de Versailles a dont il se faisait un honneur de ne plus être » il y a trois mois.

Avoir été un poète de génie, le poète des Feuilles d’automne, d’Hernani, de Notre-Dame de Paris, avoir été pensionné de Charles X, pair de France sous la monarchie de 1830, représentant de la république conservatrice en 1848, le Memnon du premier empire, le parrain du second, et en venir sur ses vieux jours à être le candidat de quelque comité inconnu qui se dit le délégué de « l’admirable peuple parisien, » du peuple de la commune, et qui vous impose le mandat de ses fantaisies révolutionnaires, c’est la destinée de M. Victor Hugo, — qui a oublié cette humiliation des vanités en déclin dans son livre des Châtimens ! Oui, M. Victor Hugo a subi, il a signé humblement le mandat impératif, qu’il décore, pour ne pas parler comme tout le monde, du nom de mandat contractuel. Et que dit-il, ce mandat démocratique ? Il dit que M. Hugo doit réclamer, entre autres choses, l’amnistie pour les insurgés de la commune, la levée de l’état de siège, la dissolution de l’assemblée. En d’autres termes, le radicalisme réclame l’amnistie pour retrouver son armée, la levée de l’état de siège pour pouvoir se servir de cette armée, la dissolution de l’assemblée dans l’espoir de s’emparer du pays par une surprise de scrutin. Eh bien ! pour un instant, nous admettons ce programme, en y ajoutant même, à titre de couronnement, M. Victor Hugo comme président de la république radicale avec M. Gambetta pour premier ministre, à moins que M. Gambetta ne préfère être président en laissant à M. Victor Hugo le rôle d’augure. Sait-on quelle est la première conséquence invincible, inévitable ? C’est la réoccupation immédiate par les Prussiens des départemens évacués, probablement la guerre par impatience révolutionnaire, dans tous les cas des convulsions sanglantes, et au bout choisissez : peut-être un démembrement nouveau du pays, peut-être l’empire, peut-être les deux choses à la fois, c’est le dernier mot d’un triomphe du radicalisme parmi nous.

La France, sans se trahir elle-même, ne pourrait évidemment s’abandonner à des passions impitoyables qui la livreraient à une conquête tout aussi impitoyable ; elle n’en a aucune envie, et, si elle était placée en face de cette extrémité, elle reculerait épouvantée. Le danger pour elle, ce serait d’être conduite à un résultat qui ne serait pas absolument différent par la désunion de toutes les forces de conservation et de prévoyance, par l’incohérence des partis conservateurs, par le conflit latent et dissolvant de toutes les arrière-pensées, de toutes les espérances qui se disputent le pays au risque de le déchirer. Quelle est aujourd’hui l’unique garantie de la France ? C’est l’union de patriotisme et de raison formée entre tous ces partis libéraux, conservateurs, modérés, qui représentent les intérêts, les vrais instincts, les inclinations, les habitudes de la société française, et qui, en sacrifiant ce qu’ils ont de particulier ou d’exclusif, ont mis en commun leurs bonnes volontés dans une pensée supérieure de bien public, de sauvegarde nationale. C’est la trêve sacrée, prévoyante, des opinions. Tant que l’union reste intacte, permanente, sincère, le pays se sent en sûreté, il n’a rien à craindre. Qu’a-t-il à s’inquiéter de savoir si c’est un régime définitif ou un régime provisoire, si c’est la république ou la monarchie, puisque c’est lui-même qui vit dans son assemblée, dans son gouvernement ? Le jour où cette union a l’air d’être ébranlée ou menacée par les impatiences des partis qui se lassent d’attendre, par les préoccupations individuelles, par les incompatibilités personnelles, le péril commence, tout est livré à la merci des incidens qui se succèdent, qu’on recherche et qu’on redoute à la fois, autour desquels se groupent des majorités mobiles et changeantes. Il y a près d’un mois que l’assemblée est réunie de nouveau, et jusqu’ici, on le voit assez, elle a été plus occupée d’incidens que des affaires véritables. Un jour, c’est cette question de l’admission des princes d’Orléans, qui, au lieu de rester une question toute simple, va se perdre un instant dans la confusion et l’irritation d’un débat sans issue. Un autre jour, c’est un ancien membre de la commune, devenu membre du conseil municipal de Paris, qui est un sujet de discorde. Hier, c’était à propos de l’augmentation assez précipitée du chiffre de la circulation des billets de la Banque de France. M. Thiers, en parlant des difficultés qu’on a déjà franchies, disait avec une certaine émotion dans ce dernier débat : « Quand j’assiste à des discussions comme celle d’aujourd’hui, je puis facilement prévoir que toutes les difficultés ne sont pas franchies. »

C’est là le malheur de ces discussions en effet, et ce malheur est un peu la faute de tout le monde. Oui, qu’on nous permette de dire notre pensée sur un fait qui saute aux yeux : c’est la faute de tout le monde, du gouvernement et de l’assemblée, qui ont manifestement la même pensée, qui ne peuvent avoir qu’un même but, et dont les rapports ne sont pas toujours ce qu’ils devraient être. Certes nul plus que M. le président de la république n’a l’expérience des parlemens, l’art de les manier et de les charmer. M. Thiers a un ascendant naturel et immense sur l’assemblée. Seulement, faute de temps ou par toute autre raison, peut-être ne s’est-il pas assez préoccupé jusqu’ici de la conduire ou de la ménager, de s’entendre avec elle, de maintenir le lien de cette majorité, dont l’existence dégagerait singulièrement la marche des affaires en simplifiant tout. Parfois il laisse l’assemblée s’engager dans certaines questions, puis il survient avec cette séduisante vivacité de conviction qui est sa force et qui met aussi les commissions parlementaires dans l’embarras, qui procure à l’assemblée elle-même des momens de malaise en lui demandant de pénibles sacrifices d’opinion. Par ses interventions directes, pressantes, toutes patriotiques naturellement, il place la chambre entre la nécessité d’une soumission plus résignée que convaincue et le danger de créer une crise de gouvernement. De son côté, l’assemblée, tiraillée, divisée, mais animée des intentions les plus droites, a visiblement la plus grande déférence pour le chef du pouvoir exécutif, dont elle sent la supériorité, dont elle honore les services ; elle n’a aucune envie de l’atteindre dans sa position, dans son autorité, et en même temps elle lui crée des difficultés, elle se donne l’air d’être plus contrariante qu’elle ne l’est réellement. Elle cède sur de grandes questions, elle se rattrape dans les détails, dans des incidens où elle n’a pas toujours raison, et il y a en vérité des momens où, sans le vouloir, faute d’un sentiment précis de la limite des attributions de pouvoir, elle semble disputer au gouvernement ses prérogatives les plus naturelles.

Alors tout se gâte, la confusion éclate nécessairement. Il en résulte ce qu’on voit assez souvent, cette vie laborieuse, difficile, où, selon le mot spirituel de M. Thiers, on est plus d’accord qu’on ne veut le dire, — à moins que ce ne soit tout le contraire, — qui semble remettre sans cesse en question ce que personne ne veut ébranler, où le gouvernement et l’assemblée s’épuisent en transactions, en combinaisons. À ce système, il y a deux dangers des plus sérieux. Le premier, c’est qu’en se fatiguant soi-même on affaiblit une situation qui est la garantie du pays dans les circonstances cruelles où il est placé, on se détourne du grand but, du suprême intérêt national, pour lequel on devrait réserver toutes les forces intactes, unies, irrésistibles. Le second danger, c’est qu’à ce jeu d’antagonismes quotidiens et mal définis le système parlementaire lui-même s’énerve, risque d’être atteint dans son prestige et dans son efficacité. Il s’émousse dans ces batailles confuses, et il donne un futile prétexte à ses détracteurs vulgaires et intéressés, toujours prêts à répéter que c’est un régime plus propre à l’étalage des vanités personnelles, aux luttes stériles de la parole, qu’à l’action. Et voyez où l’on arrive, où l’on peut arriver du moins, si on n’y prend garde : d’un côté, aux yeux de tous ceux qui réfléchissent ; le maintien de l’état actuel est un intérêt de premier ordre, rien ne peut, rien ne doit être changé, tant qu’il y a un Prussien en France, tant que la libération du sol n’est point accomplie ; d’un autre côté, assemblée et gouvernement pourraient sans le vouloir aboutir à de véritables impossibilités par des divisions qui usent toutes les forces, qui sont l’espoir des radicaux, des bonapartistes, de tous ceux qui cherchent une victoire jusque dans les malheurs publics, au risque de préparer des malheurs plus grands encore.

On ne veut point évidemment en venir là ; c’est dès lors le plus simple devoir de patriotisme d’éviter tout ce qui pourrait y conduire. Disons le mot, ce qui manque dans la marche des affaires, par la faute des circonstances peut-être autant que par la faute des hommes, c’est une certaine vue simple des choses, une certaine décision, une certaine grandeur. Le pays, quant à lui, ne demanderait pas mieux que de se sentir guidé et entraîné, de se remettre à l’œuvre, de renouveler l’exemple qu’il a déjà offert une fois en 1815, à cette époque où il avait à supporter des charges qui étaient relativement aussi lourdes que celles qu’il a aujourd’hui à subir. Le pays n’a que de la bonne volonté. Qu’on prenne cet exposé financier qui a été récemment présenté à l’assemblée et qui est réellement instructif. Malgré toutes les épreuves qui ont marqué cette cruelle année 1871, les rentrées de la contribution foncière sont à peine en retard de 3 ou 4 millions. Les recettes des impôts indirects égalent celles des années les plus prospères. Le commerce général, pour les dix premiers mois, est de plus de 5 milliards, et n’est que de 100 millions au-dessous de celui de 1869. Avec un tel pays si prompt à se relever, à reprendre son activité, que ne pourrait-on pas faire ! L’essentiel est de lui inspirer de la confiance, de lui parler avec une mâle simplicité. On peut avoir la meilleure intention de le ménager par un système de demi-mesures, on ne fait que le dérouter, et c’est surtout sensible dans les finances. Ici la situation est simple, terriblement simple. Il y a encore 250 millions à trouver sur les 650 millions d’impôts nouveaux à créer : d’où tirera-t-on cette ressource nécessaire ? L’assemblée s’occupe précisément de cette question dans une discussion des plus intéressantes. Évidemment, c’est bien entendu, tous les impôts sont durs, ennuyeux, et l’impôt sur le revenu qu’on discute aujourd’hui a particulièrement des inconvéniens que M. Thiers a démontrés avec sa supériorité habituelle. Il peut être un moyen de taxation arbitraire dans la main des partis. S’il s’applique à tout le monde, il peut être cruel ; s’il s’arrête à un certain chiffre de revenu, il ne produira pas assez. Il faut cependant trouver de l’argent, et la question est de savoir s’il ne vaut pas mieux encore frapper le revenu qu’atteindre les sources du travail en grevant les matières premières. Un député a dit que la solution du problème était dans la balance du commerce, dans le développement du travail, dans l’excédant de nos exportations sur nos importations. Oui, sans doute, mais nous revenons ici à la politique qui seule peut assurer au travail la garantie et la protection d’une paix durable extérieure et intérieure.

Une de nos faiblesses qui survit à nos malheurs, c’est de remettre sans cesse tout en question dans nos affaires, même dans celles qui ont échappé au naufrage, comme si après la justesse du coup d’œil dans le choix des entreprises l’esprit de suite n’était pas la marque la plus décisive de la vitalité d’une nation. Nous avons la singulière et dangereuse manie de faire de la politique avec des impressions, et à la moindre difficulté de vouloir tout recommencer ou tout abandonner, sans nous souvenir que la patience et le temps sont de moitié dans toutes les œuvres humaines. Depuis le jour, et il y a quarante ans de cela, où le drapeau de la France est allé flotter sur la terre d’Afrique, n’est-ce point notre histoire à l’égard de l’Algérie ? que de fois n’a-t-on pas vu les meilleurs esprits passer des illusions au découragement, les systèmes se succéder, le conflit des opinions mettre en doute et en péril l’avenir de cette conquête française ! Un incident suffisait pour raviver toutes ces questions de l’occupation restreinte ou de l’occupation indéfinie, de l’assimilation à la France ou du royaume arabe, du régime civil ou du régime militaire, qui en définitive ne pouvaient avoir d’autre résultat que de paralyser l’essor de notre colonie africaine par l’incertitude des idées et la confusion des directions, par le peu de foi et de fixité que nous semblions porter dans une telle œuvre. Il n’est pas jusqu’à la dernière insurrection, contre-coup peut-être inévitable de nos derniers revers, qui n’ait servi à remettre en mouvement toutes les polémiques, à réveiller ces défiances dont le général Ducrot lui-même se faisait récemment l’organe dans un livre, la Vérité sur l’Algérie, qu’on pourrait appeler le testament d’un Africain désabusé. Le général Ducrot, qui est un officier des plus instruits et un esprit des plus vifs, en est là effectivement ; peu s’en faut que dans cette Afrique, où il a fait sa carrière comme tant d’autres, il ne voie une grande déception, une fantaisie ruineuse pour la France : il est découragé et décourageant.

Sans doute, dans ces quarante années passées à conquérir ou à civiliser le nord de l’Afrique, on n’a pas toujours su ce qu’on voulait, il y a eu bien des contradictions, bien des erreurs auxquelles les militaires n’ont pas été étrangers. À travers tout, l’Algérie ne s’est pas moins développée assez pour que la France s’y attache plus que jamais ; elle n’a pas coûté autant qu’on le dit, elle n’est pas aussi inféconde qu’on l’assure, et c’est là justement ce que montre un ingénieur expérimenté, qui a dirigé les travaux du port d’Alger, M. E. Ducos, en répondant par un exposé rapide et sensé aux pages chagrines du général Ducrot. C’est le conflit du civil et du militaire en matière de colonisation africaine. Le soldat ne croit plus à l’Afrique, l’ingénieur croit toujours à notre colonie et à ses destinées. La vérité est que l’Algérie entre peut-être aujourd’hui dans une phase nouvelle. Jusqu’ici, elle a eu le prestige d’une active et forte école de guerre où passaient tour à tour nos officiers et nos soldats, d’où sortaient par intervalles de brillans généraux ; on la voyait surtout à travers la fumée des fantasias, des razzias, des hardis coups de main et des expéditions aventureuses. L’Arabe avait son charme et son pittoresque. Les derniers événemens ont détruit cette poésie et quelque peu atteint ce prestige en montrant que cette école de guerre n’a peut-être point été aussi favorable qu’on le pensait à l’esprit militaire. Le temps des fantaisies est passé, la légende africaine est finie. Il reste en revanche une colonie utile, sérieuse, suffisamment productive, à qui il n’a manqué, selon le mot fort juste de M. Ducos, que d’être bien étudiée pour elle-même, dans ses conditions et ses ressources économiques. C’est faute de cette étude attentive et pratique qu’il y a eu tant de déceptions sur le sol algérien. Assurément on n’oubliera pas la période héroïque, la période des Bugeaud, des Lamoricière, des Mac-Mahon, et il ne faut pas croire que l’armée n’ait encore et pour longtemps un rôle de protection nécessaire ; mais l’essentiel aujourd’hui, c’est de savoir se résigner à une œuvre plus simple, plus prosaïque si l’on veut, de savoir chercher tous les moyens de tirer parti d’une colonie dont le commerce dépasse déjà 200 millions, où les Anglais eux-mêmes nous tracent quelquefois le chemin en allant découvrir des produits qui servent à leur industrie. Avant tout enfin, la première condition est de ne point commencer par désespérer quand il s’agit d’une création nécessairement lente et laborieuse. Le gouvernement s’occupe avec raison de l’Algérie ; des hommes comme M. Ducos, qui ont pour eux le talent de l’ingénieur, l’expérience de l’Afrique, sont des coopérateurs naturels et utiles dans une telle œuvre, où la France peut trouver dans ses malheurs un supplément de richesse et de force.

Quand on nous enlève des provinces par la toute-puissance de la conquête, c’est bien le moins que par notre faute nous ne laissions pas stérile un territoire dont nous pouvons faire un royaume sur l’autre bord de la Méditerranée, que nous ne négligions rien de ce qui peut maintenir le juste ascendant de notre pays dans le monde. C’est le vrai moyen pour la France de reconstituer sa situation, de se faire respecter, de retrouver des alliances, un rôle aussi utile à l’Europe qu’à elle-même. La Prusse, à la vérité, veut bien nous dire aujourd’hui qu’elle a pourvu à tout, qu’elle assure la paix par les relations cordiales qu’elle a su renouer ou entretenir avec les deux empires voisins de l’Allemagne. Plusieurs fois depuis quelques mois elle a voulu nous donner le spectacle de ses intimités, tantôt avec l’Autriche cet automne à Salzbourg, tantôt avec la Russie dans ces fêtes récemment données par l’empereur Alexandre au prince Frédéric-Charles et au général de Moltke, qui se sont rendus à Saint-Pétersbourg pour assister à un chapitre des chevaliers de Saint-George. M. de Bismarck, cultive ses voisins, il s’efforce d’intéresser la Russie et l’Autriche à la paix, qu’il prétend n’être menacée que par la France. Soit ; seulement il est fort probable que la Russie et l’Autriche ne se laisseront persuader que dans la mesure de leurs intérêts, et les autres états de l’Europe, l’Angleterre, l’Italie, l’Espagne, feront comme l’Autriche et la Russie. Sans rien exagérer, on peut dire que, si la France a eu des envieux dans ses prospérités, elle ne compte guère d’ennemis dans son infortune. Tous les autres peuples sont bien plus intéressés à la voir se relever de ses ruines, reprendre sa place dans le monde, et c’est encore une des conditions heureuses de cette année qui commence.

CH. DE MAZADE.


THÉATRE-FRANÇAIS.
Christiane, comédie en quatre actes, par M. Edmond Gondinet.

Le principal mérite de la pièce aimable qui vient d’être représentée au Théâtre-Français est d’avoir quelque chose de doux, de bon, qui calme et repose. C’est une boisson rafraîchissante, acceptée d’autant plus volontiers par le public qu’il est plus las des liqueurs diaboliques qu’on lui sert avec tant d’insistance dans des verres si bien taillés. L’auteur de Christiane n’aurait-il eu que la seule intention de protester contre les audaces et les violences malsaines dont abuse notre théâtre que nous applaudirions des deux mains. La pièce nouvelle, fort heureusement, a d’autres titres encore à l’estime des honnêtes gens : elle renferme des scènes agréables, des mots piquans, des situalions heureuses. Son tort, il faut bien le dire aussi, c’est d’être tracée d’une écriture trop menue sur un papier trop grand. Cela produit l’effet d’un mobilier d’entre-sol transporté dans l’appartement du premier étage. Je n’ai jamais si bien compris qu’une accumulation de jolies petites choses puisse encombrer sans remplir, que l’esprit et l’œil puissent être occupés par une suite de sensations agréables sans être satisfaits pour cela. Le point de départ de l’auteur est bien moins l’étude d’un caractère que la mise en scène d’une situation ; encore cette situation, laborieusement amenée par trois actes et demi de préparatifs, n’aboutit-elle qu’à une seule et unique scène très dramatique, il est vrai, mais bien longtemps attendue.

Voici en deux mots quel est le sujet de cette comédie. Le comte Robert de Noja, le plus aimable et le plus séduisant des hommes, eut autrefois des relations coupables avec la femme du banquier Maubray, le plus glacial, le plus inflexible, le plus désagréable, le plus ténébreux des banquiers. Grâce à l’honnête influence d’un ami nommé Briac, le comte a compris que ces amours ne pouvaient durer indéfiniment, et, prenant un courageux parti, il s’est expatrié au Pérou, où il a bientôt acquis une immense fortune et le titre de ministre plénipotentiaire. Or, après seize ou dix-sept ans de diplomatie, le comte, fort jeune encore, revient à Paris, où il apprend que la femme qu’il aima si follement est morte en mettant au jour une fille appelée Christiane, qui est maintenant une ravissante personne, toute pleine de grâces et de vertus. Cette nouvelle agit sur le diplomate d’une façon électrique pour ainsi dire. Ma fille ! mon enfant ! s’écrie-t-il immédiatement dans un élan passionné, qui n’est pas sans causer aux gens moins exaltés une certaine inquiétude, car enfin c’est aller, ce me semble, un peu vite en besogne, et, si nécessaire que soit à la pièce cette paternité du comte Robert, il faut encore que celui-ci nous produise ses titres, s’il veut que son émotion nous gagne.

Quoi qu’il en soit, à partir de ce moment, la vie de M. de Noja n’est plus qu’un continuel frémissement ; une idée constante le poursuit : se rapprocher de Christiane, la voir, s’en faire aimer… Il y parvient sans peine, gagne bientôt sa confiance, et apprend que la chère petite aime en secret un gentilhomme du nom de Kerhuon, tout à fait digne de sa tendresse. Le désir de marier ces deux enfans si bien faits l’un pour l’autre s’empare du comte de Noja. Malheureusement l’autre père de Christiane, le vilain, le légal, le banquier Maubray, s’est mis en tête, pour des raisons qui ne sont pas assez clairement expliquées, de donner la main de sa charmante fille à un certain Achille de Beaubriand, fils d’un ministre, il est vrai, mais impudent, ridicule, vicieux, personnage assez banal que nous avons vu bien souvent, ce me semble, au théâtre sous la qualification de petit crevé.

Christiane épousera-t-elle celui qu’elle aime ou deviendra-t-elle la femme de ce Beaubriand ? autrement dit : qui l’emportera du père véritable, le comte de Noja, ou du père légal, le banquier Maubray ? Cette lutte entre ces deux hommes, qui se prépare depuis si longtemps, éclate bientôt en une scène finale et passionnée. Devant l’insistance cruelle du banquier à prendre pour gendre Achille de Beaubriand, M. de Noja s’emporte, s’exalte, puis implore à genoux. « De quel droit vous intéressez-vous au sort de ma fille ? dit enfin Maubray, je vous défends désormais de prononcer son nom. — Vous savez que je suis son père, — s’écrie le diplomate, et comme à ce moment la jeune fille entre, attirée par le bruit : — Eh bien, dites-lui donc à elle, monsieur, — ajoute le banquier. Le comte de Noja, qui ne peut sans honte révéler son titre de père à Christiane, baisse la tête : « je me suis trompé, mademoiselle, lorsque j’ai cru que je pouvais vous défendre ; nous sommes étrangers l’un à l’autre. — Moi seul je peux faire ton bonheur, murmure le banquier en attirant violemment dans ses bras la jeune fille, qu’il embrasse avec une sorte de rage ; tu aimes M. de Kerhuon. Je consens à ce mariage. — Et, tandis que le rideau s’abaisse, le diplomate annonce son prochain départ pour le Pérou.

Comme on le voit, ce feu de paille allumé si lentement dure peu, et pourtant la pièce est tout entière dans ce commencement de drame étouffé dès son début. Le reste est un grand vaudeville sympathique, quoique confus. On sent que l’auteur, parti pour chasser la grosse bête dans le grand bois, s’est attardé sous le taillis à courir le papillon.

Sur une autre scène, les défauts seraient sans doute moins apparens, mais au Théâtre-Français comment oublier qu’il n’est pas de vraie comédie sans l’étude consciencieuse et délicate d’un caractère, comment ne pas se souvenir que les jeux de scène, les situations, n’y ont de valeur qu’autant qu’ils aident à pénétrer plus avant dans l’âme des personnages, et que, si en beaucoup d’endroits on se trouve satisfait de voir des acteurs s’agiter agréablement, on entre ici pour trouver sur la scène des êtres vivant d’une vie individuelle, logique et vraie ?

L’acteur de talent qui joue le personnage du comte de Noja vibre dès le début avec une intensité qui choque. Cette ardeur passionnée est bien plutôt celle d’un jeune premier très jeune que celle d’un père dont la paternité est aussi peu évidente. En se trouvant tout à coup en face de cette inexplicable exaltation, on éprouve ce malaise que l’on ressent lorsqu’on arrive au milieu d’une conversation très animée et dont on ne connaît pas le sujet. Pourquoi ces visages colorés, ces yeux brillans, cette violence de geste ? se dit-on. Si l’émotion trop facile de M. de Noja est une particularité maladive de sa nature, que l’auteur me la fasse comprendre, c’est son devoir, qu’il nous fasse pénétrer dans le cœur de cet homme qu’on voit et qu’on entend vibrer, mais que l’on ne connaît pas. Le banquier Maubray, terrible, étrange, masqué, est tout à fait un personnage de drame violent, qui, durant deux actes, attend le moment de charger l’ennemi,… machine de guerre qui n’intéresserait qu’autant qu’on vous ferait voir l’homme qui se cache là-dessous. Le banquier est sombre, glacial ; il parle d’une façon sèche et rapide, c’est fort bien ; mais ces particularités sont précisément celles qui distinguent l’acteur chargé de ce rôle, de sorte qu’il y a excès, et ce débit saccadé, bref, rapide, est tout près d’être simplement un bredouillement qui révèle bien moins un caractère qu’un défaut de prononciation.

Le confident Briac est charmant d’un bout à l’autre, il est impossible de jouer avec plus de tact et de finesse, de dire avec plus d’esprit ; ce rôle d’ailleurs me paraît être, quoique accessoire, le plus complet et le plus logique.

Le vicieux petit jeune homme qu’on appelle Achille de Beaubriand manque absolument d’individualité. Ce n’est qu’un composé légèrement banal de tous les mots et de tous les gestes que l’on attribue communément aux gens de son espèce. Il n’y a là que l’enveloppe d’un caractère, l’apparence d’une personnalité, et, en dépit du talent de l’acteur, de son érudition, de sa mémoire, ce personnage, trop important, sonne bien creux. La jeune actrice qui joue Christiane a une beauté, une fraîcheur et un charme qui la dispenseraient presque d’avoir du talent, et font qu’on est doublement sympathique à celui qu’elle a.

Rien à dire des autres rôles, qui sont fort décemment remplis. En somme, le succès de cette pièce me paraît assuré, et à un certain point de vue on doit s’en féliciter ; mais il serait bon que le Théâtre-Français ne s’aventurât pas avec trop de confiance dans cette petite voie, qui n’est qu’un chemin de traverse.



ESSAIS ET NOTICES.
L’EXPEDITION DU MÉKONG ET SON HISTORIEN.


Atteint déjà par la maladie à laquelle il a succombé, mon fils avait préparé la publication intégrale du voyage dans lequel se sont épuisées ses forces, et j’achève aujourd’hui ce qu’il avait commencé [1]. Ce livre, dont la rédaction a été sa dernière joie, conservera du moins une trace de lui sur cette terre, où l’attendait un grand avenir, selon des appréciateurs plus sûrs et plus désintéressés qu’un père. J’ai lieu de croire qu’on entreverra dans ce récit sincère quelques traits de la noble nature où l’ardente sève de la jeunesse s’associait à une maturité précoce, et qui laissait percer, à travers les saillies d’un esprit charmant, un fonds de tristesse trop en accord avec la destinée de l’écrivain. Terminée à vingt-sept ans, sa courte carrière est venue se résumer dans la longue expédition qui fut l’objet de ses souhaits les plus vifs, et dont il ne regretta jamais ni les périls ni les fatigues, lors même qu’il ne se fit plus illusion sur le prix auquel il serait bientôt condamné à les payer.

Admis en 1863, après avoir terminé son droit, au ministère des affaires étrangères, Louis de Carné y fut attaché à la direction commerciale. Le service consulaire présentait l’avantage d’ouvrir devant lui, en l’isolant alors de la politique, ces vastes perspectives lointaines vers lesquelles il se sentait entraîné comme par une sorte de vocation. Ayant le goût de l’économie politique et de l’ethnographie, il se voyait servi à souhait par les documens nombreux qu’il était chaque jour en mesure de consulter. Au printemps de 1865, l’amiral de La Grandière, mon beau-frère, obtint un congé pour venir chercher sa famille en France et la conduire dans la Cochinchine, dont il se préparait à doubler le territoire sans verser une goutte de sang. Mon fils intervenait dans les fréquentes conversations que provoquait entre nous l’avenir de ce riche pays, habité par une race intelligente, nullement hostile à la nôtre ; il interrogeait son oncle sur l’état du Cambodge, dont la France venait de s’assurer le protectorat, et entendait l’amiral exprimer l’espoir de voir un jour notre colonie reliée à la Chine par une magnifique voie fluviale, dont l’embouchure venait d’être placée sous la domination de la France.

Le gouverneur de la Cochinchine croyait pouvoir attirer vers Saigon, ville dessinée pour 500,000 âmes, l’important commerce qui s’opère par caravanes entre le Laos, la Birmanie, le Thibet et les provinces occidentales de l’empire chinois, et ne considérait point comme impossible de lui ménager pour principale artère le Mékong, qui vient déverser dans l’Océan indien les eaux sorties des plateaux de l’Himalaya. Procurer à l’Europe pour ses échanges avec le Céleste-Empire un vaste entrepôt d’accès facile, en affranchissant la route de la Chine, diminuée de 1,200 milles, de la portion du voyage que fait surtout appréhender l’obstacle périodique des moussons, c’eût été rendre un service considérable au commerce général du globe, comme à notre jeune colonie, appelée à en devenir l’un des centres principaux. Depuis l’établissement de la France en Cochinchine, l’Angleterre avait redoublé ses efforts pour découvrir enfin ce passage des Indes à la Chine par la Birmanie et le Yunan, si vainement cherché jusqu’alors : efforts naturels, puisque ce passage la mettrait en mesure de faire dériver vers ses possessions asiatiques ce grand courant commercial par les vallées supérieures où coulent les fleuves de l’Indo-Chine. Devancer nos rivaux était donc un point d’une importance capitale.

Ces considérations frappèrent vivement M. le marquis de Chasseloup, alors ministre de la marine et des colonies, à l’insistance duquel la France a dû la conservation de la Cochinchine, longtemps menacée dans les conseils du second empire. Ce ministre approuva le projet d’une grande mission scientifique chargée, en remontant le Mékong depuis son embouchure jusqu’à ses sources encore ignorées, de statuer en pleine connaissance de cause sur la navigabilité problématique de ce grand fleuve, alors à peu près inconnu au-dessus du lac d’Angcor ; il crut surtout indispensable de montrer le pavillon de la France aux nombreuses populations riveraines avec lesquelles un établissement dans ces contrées nous conduisait à entamer des relations. M, Drouyn de Lhuys, ministre des affaires étrangères, s’associa avec empressement à la pensée de son collègue. Il voulut bien conférer à mon fils la mission de représenter son département, en l’autorisant à correspondre avec lui durant le cours du voyage, et, si brisé que soit aujourd’hui mon cœur, il conserve de cette désignation un reconnaissant souvenir, car sur les champs de bataille de la science on peut aussi mourir pour son pays.

Louis de Carné quitta la France dans l’automne de 1865. Il passa quelques heureuses semaines en Égypte, ou il retrouvait son frère, alors attaché à l’entreprise de M. de Lesseps. Arrivé à Saigon à la fin de décembre 1865, il consacra les premières semaines de son séjour à visiter les trois provinces de la Basse-Cochinchine, les seules qui appartinssent alors à la France, et, dans une correspondance adressée au département des affaires étrangères, il en exposa la situation avec l’entière liberté qui était dans son caractère comme dans ses devoirs. Cette visite terminée, le gouverneur de la Cochinchine l’envoya au Cambodge, où il put, durant les quelques mois encore nécessaires pour recevoir les passeports réclamés à Bangkok et à Pékin, continuer le cours de ses observations personnelles avant de venir rejoindre à Saigon les membres de la mission scientifique, enfin réunis. Ce fut durant ce premier séjour au Cambodge qu’il rencontra M. de Lagrée, désigné par la confiance de l’amiral pour conduire cette difficile entreprise. Nature sympathique et forte, M. de Lagrée cachait un cœur généreux sous l’inflexible rigueur du commandement militaire, dont il semblait être l’expression vivante. Toujours maître de lui-même dans les plus terribles extrémités, il prenait, afin de protéger la sûreté d’autrui, de minutieuses précautions qu’il aurait dédaignées pour garantir celle de sa personne. Déjà menacé dans sa santé, l’éminent officier, dont le nom ouvrit la liste funèbre close par celui de Louis de Carné, n’accepta la mission à laquelle l’appelait la voix publique que par dévoûment à la science, emportant, au début du voyage, le pressentiment du sort qui l’attendait. Le commandant de Lagrée requit, comme indispensables à l’unité de direction et au succès de l’entreprise, des modifications profondes au plan concerté à Paris ; sous la discipline de bord dont il fit prévaloir le principe, la position de l’agent spécial des affaires étrangères, se trouva gravement affectée, car il se vit jusqu’à la fin du voyage privé du droit de correspondre directement avec le département auquel il appartenait cette injonction le plaça dans l’alternative la plus délicate. Il fallait en effet du l’accepter contrairement au texte de ses propres instructions, ou renoncer à s’embarquer au risque de paraître déserter, son poste à l’heure même où commençait le danger. Louis de Carné comprit que ceci était impossible ; il déposa une protestation et partit.

L’expédition qu’accompagnaient tant de vœux quitta Saigon en juin 1866. Une canonnière la porta sur les eaux profondes du Mékong, qui se déploie comme un lac vaste et tranquille avant de révéler son courant de foudre, ses rapides infranchissables et l’horreur de ses gouffres sans fond. Elle prit ses dernières dispositions dans les états du prince vassal de la France, et consacra quelques jours d’étude et de recueillement aux ruines d’Angcor, aussi imposantes et plus mystérieuses que les ruines de Thèbes et de Memphis. Bientôt on atteignit le Laos, dont les émanations putrides avaient été fatales à tous les missionnaires qui les avaient affrontées et plus récemment encore à M. Mouhot, le seul voyageur sérieux qui, depuis deux siècles, eût mis le pied sur cette terre mal famée. Ce fut le moment des derniers adieux et des plus poignantes émotions. Dans ces eaux tantôt profondes, tantôt obstruées par les sables, il fallut monter sur des barques manœuvrées par les indigènes, et se séparer, en la chargeant de lettres pour la France, de cette canonnière à vapeur dont le drapeau et le noir panache symbolisaient encore dans ces déserts la civilisation et la patrie.

Je ne décrirai pas ce voyage, durant lequel des marins d’expérience et de grand savoir durent mettre leur vie à la discrétion des barbares, en demandant à l’adresse de ceux-ci des secours que la science ne pouvait plus fournir : navigation sans exemple qui conduisait les voyageurs, d’une nappe d’eau dont l’œil mesurait à peine l’étendue, à des gorges insondables au-dessus desquelles surplombaient des roches géantes, et qui les faisait passer des ardeurs d’un ciel de feu sous l’ombre des bois impénétrables où s’engageait le Mékong dans un méandre d’îlots, de lianes et d’arbres émergeant du sein des flots. Je n’ai à retracer ni les hasards de cette vie d’aventure, principalement alimentée par la pêche et par la chasse, ni les fureurs d’un fleuve torrentiel dont l’innavigabilité ne tarda pas à s’imposer comme un fait éclatant d’évidence aux trois officiers de marine, désespérés d’avoir à le constater. Je ne dirai rien de ce long hivernage dans les marais de Birmanie, où les voyageurs, épuisés par la fièvre et les privations, les pieds nus et les jambes déchirées, disputaient les restes d’un sang appauvri à des myriades de sangsues. On verra, dans le livre qui va paraître, ce que furent ces épreuves dont chaque journée varia, durant dix-huit mois, la nature et l’angoisse. Il révélera les ruses d’une diplomatie semi-barbare, et fera toucher au doigt les difficultés presque insolubles que rencontra le chef de l’expédition chez les petits princes indépendans de l’Asie centrale. Tout cela est exposé, ce me semble, avec une précision et un naturel qui placent le lecteur en présence de la réalité même. Si le récit est coloré, c’est que le pittoresque sort du fond des choses ; si, malgré la gaîté avec laquelle sont supportées tant de misères, les yeux parfois se baignent de larmes, ce sont vraiment là ces lacrymæ rerum que ne provoque ni un effet de l’art, ni un calcul de l’écrivain. Les jours durant lesquels il fallait ou lutter contre les cataractes du fleuve, ou disputer sa nourriture aux hôtes des forêts vierges, n’étaient pas cependant les plus douloureux à passer, car on échappait ainsi aux angoisses de l’esprit et aux tortures du cœur. J’ai souvent ouï dire à mon fils que les membres de l’expédition préféraient ces temps de lutte aux époques de bien-être relatif pendant lesquelles la sécurité des personnes, passagèrement assurée, remettait les voyageurs, privés depuis dix-huit mois de toute nouvelle d’Europe, en présence des tristesses qu’éveillait la pensée de la famille absente et de cette France dont le nom même était ignoré autour d’eux. Alors il se faisait de longs silences, et l’on se gardait d’aborder le seul sujet qui les touchât tous ; mais lorsqu’au bruit du tambour on levait le campement surmonté des couleurs nationales, chacun pouvait voir sur les fronts assombris quelles chères images avaient passé dans les rêves agités de la nuit !

Cependant on avançait un peu chaque jour, et la perspective du retour, entrevue comme possible, commençait à relever les courages. S’il avait fallu renoncer à l’espérance de faire du Mékong la grande route maritime de l’Indo-Chine, et de Saigon l’un des premiers ports du monde, si en cela le but principal de l’exploration avait été manqué, la géographie et les sciences naturelles allaient devoir aux courageux explorateurs des observations fort importantes et des collections précieuses. D’ailleurs on avait été en mesure de constater la parfaite navigabilité du Songkoï, beau fleuve qui, se jetant dans le golfe du Tongkin, pourrait singulièrement profiter au mouvement commercial du Céleste-Empire avec notre nouvelle colonie. Aussi redoubla-ton d’ardeur pour trouver enfin ce passage vers la Chine dont la découverte réservée à la France marquerait enfin l’heure bénie où l’on pourrait se préparer à l’inexprimable bonheur de la revoir.

Arrivés, en janvier 1868, à travers un massif de montagnes réputées inaccessibles, jusqu’aux confins du Yunan, les voyageurs rencontrèrent tout à coup, sans l’avoir soupçonné, le sol du grand empire. De quels cris de joie fut saluée cette terre poursuivie si longtemps, sur laquelle, grâce à une centralisation puissante, ils furent, à huit cents lieues de Pékin, aussi efficacement protégés par les lettres ministérielles du prince Kong qu’ils auraient pu l’être dans un faubourg de cette capitale ! Malgré l’obséquieux respect témoigné par les fonctionnaires à globules aux étrangers en haillons que couvrait, à défaut d’une mise décente, le prestige d’une dépêche officielle, ceux-ci rencontrèrent en Chine leur plus cruelle épreuve. Afin de pénétrer, selon ses instructions, jusqu’aux sources du Mékong cachées dans les derniers contre-forts du Thibet, le commandant de Lagrée, alors couché sur un lit de douleur, décida qu’une partie de la commission se dirigerait par le nord-ouest dans la portion du Céleste-Empire bouleversée par l’insurrection musulmane, et qu’elle tenterait, moyennant des lettres obtenues au Yunan des chefs secrets de cet étrange mouvement, de pénétrer jusqu’à la capitale du nouveau royaume fondé par les rebelles. Désigné pour cette mission avec deux officiers, Louis de Carné a pu donner à l’Europe les premiers détails certains sur l’immense convulsion souterraine qui, partie du fond de l’Arabie, ébranle aujourd’hui le bouddhisme jusqu’à Pékin et jusqu’à Lhassa.

Les débuts de cette chanceuse entreprise, favorisés par un de nos dévoués missionnaires, permirent un moment d’en espérer le succès, mais, si les audacieux explorateurs purent, à travers une contrée couverte de ruines et d’ossemens, pénétrer jusqu’à Tali-fou, citadelle d’une croyance égarée à mille lieues de son berceau, ce fut pour s’y rencontrer en face d’un tyran fantasque et d’une population ameutée qui réclamait leur tête. Échappés comme par miracle de cet antre sanglant, mais déçus dans leur plus chère espérance géographique, ils rentrèrent sur le territoire soumis au fils du ciel, pour y apprendre la mort récente du chef qui, après avoir dirigé si heureusement l’expédition, venait de succomber sous le fardeau de sa responsabilité plus encore que sous le coup de ses souffrances. Mais l’œuvre de M. de Lagrée était accomplie, et son nom y demeurera indissolublement attaché. Arrivés, grâce à ses soins, à quelques jours de marche du Fleuve-Bleu, qui de l’ouest à l’est baigne l’empire dans toute son étendue, les membres de la commission purent s’embarquer avec les restes précieux qu’ils rapportaient. Une jonque chinoise, bientôt remplacée par un beau steamer américain, conduisit jusqu’à Shang-haï en quelques semaines d’une navigation facile les grands ambassadeurs de l’Occident, qui avaient eu quelque peine à se procurer des chaussures, et les Français de cette ville accueillirent les voyageurs, longtemps tenus pour morts, avec un enthousiasme auquel s’associa toute la population européenne.

Quoiqu’en dehors des provinces du Yunan et du Sutchuen il ne se fût guère arrêté que dans les cités baignées par le fleuve, Louis de Carné avait emporté de ce pays des impressions ineffaçables. Dans ses conversations journalières, il revenait sans cesse sur ces étranges contrées, qu’il nommait les antipodes intellectuels du monde chrétien. La pétrification de toute une race qui n’a pas changé dans le cours de la plus longue histoire connue lui paraissait un phénomène moral inexplicable. « Les Chinois ne sont pas seulement vieux, ils sont décrépits, écrivait-il dans ses notes inédites de 1869, et le prodige, c’est que ce peuple de vieillards n’a jamais eu de jeunesse, si loin que l’on remonte dans ses annales. Il parle, pense et sent aujourd’hui comme il y a trois mille ans. L’idiome, le système d’écriture, les lois et les rites, combinés pour éteindre toute spontanéité humaine, ont paralysé dès son berceau cette race fossile qui a vieilli sans grandir. On s’étonne quelquefois du peu de progrès fait par les missionnaires en Chine, on ne comprend pas que des doctrines aussi élevées n’exercent pas d’action sur ces nombreux mandarins qui passent leur vie à étudier ; mais comment ne voit-on pas que, plus les Chinois sont lettrés, plus dans ces machines perfectionnées la mémoire gagne aux dépens de l’intelligence ? Le christianisme, qui aspire à développer la personnalité humaine, lutte vainement dans ce triste pays contre la doctrine qui est parvenue à l’étouffer ; c’est la vie s’efforçant de galvaniser la mort. »

Ce problème moral et politique de la Chine obsédait l’esprit du jeune voyageur. C’était le sujet sur lequel il revenait le plus volontiers aux derniers temps de sa vie : il fallait que la fièvre fût bien ardente ou la prostration des forces bien complète pour qu’une conversation sur cette matière ne parvînt pas à ranimer mon bien-aimé malade en me donnant de courts momens d’illusion. Lorsqu’il reprenait à la vie, et par suite à l’espérance, Louis de Carné se complaisait à esquisser le plan d’un travail dans lequel il aurait rencontré l’occasion naturelle d’aborder cette grande question. Il se proposait d’exposer un jour l’état du christianisme dans l’extrême Orient, et souhaitait être envoyé au Japon afin de pouvoir y étudier ce sujet sur place. Dans un tableau dont les missions catholiques auraient occupé le premier plan, il jouissait par avance de la satisfaction de consigner une foule de détails sur ces pauvres chrétientés toujours tremblantes sous un joug à peine allégé ; il aurait surtout aimé à redire ce qu’il éprouva lorsque, durant une nuit de Noël, il entendit retentir pour la première fois sous un toit de bambous, au centre des montagnes qui séparent la Chine du Thibet, les chants qui avaient bercé son enfance, et que, voyageur épuisé, il reçut le fortifiant viatique des mains mutilées d’un vieux confesseur.

Après un séjour de quelques semaines dans la Cochinchine, qu’il trouva complétée par l’adjonction de trois belles provinces, Louis de Carné put enfin s’embarquer pour la France. Il y rentrait à la fin de 1868, portant dans son sein, sans nul symptôme encore apparent, le germe du mal mortel par lequel l’antique Asie semble vouloir se défendre contre l’invasion de l’Europe. Je ne me trouve pas le courage de rappeler les joies de ce retour, que la Providence a rendues si courtes, et que de si longues angoisses allaient suivre. Délégué par le ministère des affaires étrangères à l’exploration du Mékong, le jeune voyageur réunit toutes ses forces pour adresser à son département dans le courant de 1869 un rapport étendu sur cette mission ; il en consacra le reste à ces travaux de la Revue des Deux Mondes, reproduction souvent textuelle d’un journal rédigé durant le voyage, tantôt sur le banc d’une pirogue emportée au cours du fleuve, tantôt en pleine forêt sous une tente dressée pour la nuit. Une bonne constitution contint longtemps les progrès d’un mal que le malade cachait aux autres sans se les dissimuler à lui-même, progrès que ne purent conjurer ni les lumières de la science, ni les soins assidus du plus cher compagnon de ses périls.

Afin de correspondre à la sollicitude de ses chefs, qui voulaient bien lui ménager en Égypte un poste à sa parfaite convenance, il tenta, aux premiers mois de 1870, une sorte d’essai de ses forces, en faisant une courte excursion en Angleterre. Cette tentative ne fut point heureuse, et mon fils, pressentant trop bien le sort qui l’attendait, vint s’enfermer, pour ne plus le quitter, au séjour de son enfance, où nous le réchauffions sous nos tendresses, mais dont les horizons aimés souriaient à ses yeux sans ranimer son cœur. L’agitation fébrile augmenta lorsqu’il apprit nos premiers désastres ; quand il n’arrivait de sinistres bulletins, j’avais à supporter avec ma souffrance comme Français celle que le contre-coup me faisait éprouver comme père. Les tortures devinrent plus cuisantes lorsque partit pour défendre le territoire toute notre jeunesse bretonne. En déposant sur le front de ses frères le baiser d’adieu, il demeura comme foudroyé par la révélation de sa propre impuissance. De ce jour-là, le monde, où il ne restait aucune place pour lai dans l’extrémité des périls publics, sembla se voiler pour disparaître à ses yeux ; se détachant sans effort de l’avenir qui lui manquait en même temps qu’à son pays, sa pensée monta comme d’elle-même vers les seuls horizons où l’avenir ne manque point. En parcourant, après que tout a été consommé, des feuilles éparses tracées d’une main tremblante, j’y ai trouvé ceci :

« La vie de l’homme n’a de valeur que dans la mesure où il arrive à la mépriser en s’élevant au-dessus d’elle. Se dévouer, c’est vraiment vivre ; et se dévouer jusqu’à la mort, c’est survivre. »

Ces paroles sont peut-être les dernières qu’il ait écrites avant de quitter ce monde : elles contiennent l’expression de sa confiance et de la mienne.


Cte DE CARNE.


C. BULOZ.


  1. Sous presse, pour paraître en janvier à la librairie Dentu, Voyage dans l’Indo-Chine et dans l’empire chinois, par Louis de Carné, membre de la commission d’exploration du Mékong ; 1 fort volume avec cartes et gravures. — Voyez aussi l’Exploration du Mékong, dans la Revue de 1869 et 1870.