Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1838

Chronique no 155
30 septembre 1838
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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30 septembre 1838.


Nous savions, depuis quelques jours, que M. Louis Bonaparte s’était adressé à M. Morier, ministre d’Angleterre en Suisse, pour obtenir un passeport. Nous ne savons quelle a été la réponse de ce diplomate ; l’alien bill n’étant plus en vigueur en Angleterre, nous ne pensons pas que M. Louis Bonaparte ait éprouvé un refus, s’il a demandé un passeport sous son nom. Quoi qu’il en soit, M. Louis Bonaparte vient d’écrire au président du petit conseil de Thurgovie, une lettre qui est, selon le Courrier Français, un modèle de dignité, de véritable grandeur et de modération. Cette lettre dit en substance que le gouvernement français ayant déclaré que le refus de la diète d’obtempérer à sa demande serait le signal d’une conflagration dont la Suisse pourrait être victime, il ne reste plus à M. Louis Bonaparte qu’à s’éloigner, et qu’il partira dès que le landamman aura obtenu, des ambassadeurs des différentes puissances, les passeports qui lui sont nécessaires. M. Louis Bonaparte termine en disant qu’il espère retrouver l’asile où vingt ans de séjour et des droits acquis lui avaient créé une seconde patrie. Peu de jours après, M. Louis Bonaparte a renvoyé au conseil de Thurgovie ses lettres de bourgeoisie, et s’est éloigné de la Suisse.

Tant que la discussion a été tenable, M. Louis Bonaparte a mis en avant sa petite commune d’Oberstrass et son petit canton de Thurgovie, et les a laissé vaillamment soutenir, à outrance, qu’il est Suisse, Thurgovien, paisible citoyen de ces montagnes où la persécution de la France, venait le relancer. Il y avait, il est vrai, une certaine formalité à remplir. Il fallait accéder à un certain article 25 de la constitution de Thurgovie, renoncer à sa nationalité antérieure avant que d’en revêtir une autre. M. Louis Bonaparte s’en est bien gardé. Il a laissé les députés à la diète réclamer cette mesure, et il a si bien fait, dans le petit canton où le protégeaient les souvenirs de sa mère, que l’article 25 a été passé sous silence dans la délibération du conseil, et qu’il a été déclaré citoyen en dépit d’une constitution cantonale, chose ordinairement si respectée en Suisse. Il est vrai qu’il n’est pas bien difficile de persuader aux bourgeois d’un bourg suisse, et à de pauvres paysans isolés du reste du monde, que la France est gouvernée par un despote terrible, qui ne demande qu’à anéantir la Suisse, par un Gessler qui, après avoir établi la tyrannie dans son pays, voudrait maintenant la propager ailleurs. Opposez à ce tableau les souvenirs de liberté de l’époque impériale, la mansuétude du régime que voudrait rétablir le jeune Louis Napoléon, la facilité des rapports de ce gouvernement avec ses voisins, et vous aurez bientôt raison d’un petit pays comme celui dont Frauenfeld est la capitale. Les journaux français aidant, la diète suisse, après le conseil de Thurgovie, a joué le jeu de M. Louis Bonaparte. Elle ne s’était pas encore prononcée, il est vrai, jusqu’à vouloir défendre, les armes à la main, un étranger qui refusait obstinément d’accomplir dans son entier l’acte qui devait lui donner les droits civiques ; mais celui-ci, voyant la Suisse sur le bord de l’abîme, et jugeant que la comédie était assez avancée, l’a terminée en s’éloignant. Ses adieux à la Suisse sont touchans, et bien faits pour émouvoir, comme ils le font, la sensibilité de nos journaux. Il lègue à la Suisse une complication dans ses rapports avec tous ses voisins, et pour la remercier de la chaleur avec laquelle elle a embrassé sa cause, il équivoque à plaisir sur la qualité de citoyen suisse, et ne jette au pays qui l’a adopté que le nom de seconde patrie, revenant déjà à la première, maintenant qu’il voit que la protection du landamman Anderwert et des petit et grand conseils de Thurgovie ne lui suffit pas.

Nous ne nous serions pas arrêtés aux termes de la lettre de M. Louis Bonaparte, si les journaux n’en avaient fait un monument, et un acte de nature à relever les espérances de la dynastie impériale, compromises à Strasbourg. Écoutons le Siècle : « Le prince Napoléon, frappé des fâcheuses conséquences qui pourraient résulter, pour les deux nations, des circonstances actuelles, affecté surtout de voir la dignité de la France compromise par une politique indigne d’elle, craignant enfin que la vive irritation qui a éclaté en Suisse ne finisse, de conséquence en conséquence, par priver la France, sur le continent, de la seule alliance à laquelle elle puisse avoir confiance ; le prince Napoléon s’est décidé à se retirer. » Ainsi voilà M. Louis Bonaparte qui venait à Strasbourg jeter le trouble et le désordre en France, mettant la main de la Suisse et celle de la France l’une dans l’autre, et leur enjoignant de s’accorder ensemble pour l’amour de lui ! Il y a mieux, c’est que ce clément souverain nous conserve, sans conditions, l’alliance de la Suisse, que nous avions mérité de perdre par notre étourderie ! Il ne lui en coûte qu’un petit bout de lettre au landamman Anderwert, et voilà la France sauvée ! Sa seule alliance sur le continent va lui rester, grâce à la clémence de M. Louis Bonaparte. Qui donc contestera maintenant à M. Louis Bonaparte le titre de citoyen suisse ? Assurément ce n’est pas nous ; car, à ce compte, il serait même roi de la Suisse, qu’il gouverne si despotiquement au dire de nos journaux. Dans tous les cas, il pourra désormais ajouter, sans que personne le lui dispute, à son titre d’empereur des Français, le titre de médiateur de la confédération suisse, qui lui doit la sécurité et la paix.

On croît peut-être que nous exagérons en tirant ces conséquences du langage des journaux de l’opposition ; mais ces conséquences en sont, au contraire, la déduction exacte et logique. Nous n’inventons pas les paroles qui suivent : « Le prince Louis Napoléon consent à quitter la Suisse. Il a pris en pitié les tracasseries incessantes dont il était l’objet, il a pris en pitié les tribulations du gouvernement français, qui, du rang obscur d’héritier peu connu d’un nom illustre, l’a élevé, aux yeux de l’Europe, au rang éminent de prétendant au trône de France… Très certainement, il ne lui sera pas difficile de trouver un asile. Le haut rang qu’on lui fait prendre en Europe lui rendra tous les arrangemens faciles. Il n’y a qu’une raison qui puisse diminuer les terreurs du gouvernement français, quel que soit le lieu où se retire le prince Louis, c’est que probablement il ne se prêterait pas à servir d’instrument à des combinaisons hostiles à la France, quoi que le gouvernement français l’ait traité avec tant d’indignité. Maintenant, grâce à la modération et à la générosité d’un jeune homme, le gouvernement de Louis-Philippe vient d’obtenir un magnifique triomphe. »

On le voit, c’est à la générosité de M. Louis Bonaparte que la France doit le repos dont elle jouit, et cette générosité va si loin, que le Courrier Français, dont nous venons de citer les paroles, veut bien promettre, en son nom, qu’il ne se prêtera pas à servir d’instrument à des combinaisons hostiles à la France, quoique le gouvernement français l’ait traité avec tant d’indignité. On sait en quoi consiste cette indignité. Le jeune Louis Bonaparte, pris les armes à la main dans une tentative flagrante de renversement du gouvernement, et qui s’était placé lui-même sous le double coup de la loi relative aux membres de sa famille et de la législation ordinaire du Code pénal, le jeune Louis Bonaparte a été renvoyé sain et sauf loin d’un pays où il avait encouru la peine capitale. Il a été rendu aux larmes d’une mère, et le premier usage qu’il a fait de la liberté, disons mieux, de la vie qui lui a été si généreusement accordée, ç’a été de machiner de nouveau contre le gouvernement qui lui a fait grâce ! Voilà pourtant la modération et la générosité du jeune homme que vante le Courrier Français, et devant lequel le Siècle et d’autres feuilles de même couleur s’agenouillent d’admiration ! M. Louis Bonaparte n’est cependant pas un républicain, ni même un partisan du suffrage universel ; c’est tout simplement un prétendant sans titres, qui vient, du vivant même de ses ascendans, réclamer le trône impérial, tombé de son propre poids sous l’indifférence et l’abandon d’une nation lasse du despotisme, et qui n’apporte avec lui que les constitutions de l’empire avec l’acte additionnel, mais surtout le régime éminemment libéral du gouvernement militaire. Il n’importe ; ainsi que le suffrage universel, que demande toute l’opposition sans vouloir l’obtenir, c’est un embarras suscité au gouvernement, et l’opposition s’en empare. Un journal ne dit-il pas aujourd’hui que nos soldats refuseraient de marcher contre les bons Suisses, qui ne leur ont rien fait ! « Jamais on ne pourra forcer nos soldats à décharger leurs fusils sur ces bons montagnards nos amis ! Jamais notre cabinet n’osera mettre l’armée à une telle épreuve. » Ici nous nous dispensons de tout commentaire ; ces mots parlent assez haut. Ceux qui tiennent un pareil langage, sont dans toutes les conditions requises pour trouver innocente et même louable, la conduite de l’auteur de la brochure de M. Laity.

Quant à ceux des journaux de l’opposition, qui gardent encore quelque mesure et qui reculent devant la mission que se sont donnée quelques autres, d’ébranler la fidélité de l’armée, nous leur dirons que le gouvernement, en demandant l’expulsion de M. Louis Bonaparte, n’a fait de lui rien de plus qu’il n’était. M. Louis Bonaparte a troublé le pays par l’affaire de Strasbourg ; il a répandu en France des écrits incendiaires, par la main de M. Laity ; il a continué en Suisse ses machinations. C’était alors un citoyen français à n’en pas douter, car autrement à quel titre se fût-il présenté ? Était-ce en sa qualité de Suisse, et venait-il donc conquérir la France pour le compte de la confédération helvétique ou du canton de Thurgovie ? Réfugié en Suisse, il ne pouvait être envisagé, par le gouvernement français, que sous cette qualité de réfugié. Son expulsion a été demandée par une note de notre ambassadeur, comme eût été demandée l’expulsion de tout autre réfugié qui se fut livré à des menées coupables, comme on eût demandé celle d’un contumace d’avril, s’il s’était rendu à Arenenberg pour y organiser un comité, ainsi que l’ont annoncé quelques journaux étrangers. Ce contumace, ou tout autre, en serait-il devenu un personnage plus important ? eût-il pris en Europe le rang de prétendant à la présidence de la république française ? Or, que l’opposition le sache bien, elle qui s’adresse à l’Europe et qui se fonde sur l’inimitié des puissances pour tendre la main au nouveau prétendant, l’Europe a autant d’éloignement pour l’empire que pour la république, et ni l’une ni l’autre de ces combinaisons ne résulterait d’un appel à l’étranger, s’il était couronné de succès. Jusqu’ici nous avions cru que les légitimistes seuls fondaient leurs espérances sur l’Europe, et que l’énumération des armées de tel ou tel potentat n’entrait pas comme argument ad hominem, dans les raisonnemens du parti soi-disant national et patriotique ; mais nos mœurs politiques font chaque jour des progrès. On peut s’en apercevoir à la lecture des journaux que nous citons.

Que le déplorable spectacle dont nous gratifie l’esprit de parti, ne nous éloigne cependant pas de la question principale. L’opposition demande ce que fera le gouvernement français, bien décidée qu’elle est à le blâmer, soit qu’il s’arrête, soit qu’il songe à passer outre. Ce qu’il fera, nous l’ignorons ; mais il nous semble que sa conduite est toute tracée. Attendre une notification du vorort, qui lui annonce le départ de M. Louis Bonaparte, et notifier, en réponse au directoire helvétique, que le gouvernement français s’opposera, par tous les moyens qui sont en son pouvoir, au retour en Suisse du jeune réfugié : voilà, ce nous semble, la ligne de conduite la plus simple et la plus digne, et nous croyons que la Suisse, quels que soient les efforts des perturbateurs, se le tiendra pour dit.

Quoi qu’il arrive, la Suisse est entrée dans une voie bien fausse. Peut-elle sérieusement se persuader qu’un état qui tient, par ses frontières, à la France, à l’Allemagne et à l’Italie, puisse impunément devenir un atelier d’intrigues et un lieu de refuge pour les ennemis de l’ordre dans tous les pays ? De Genève à Bâle, c’est la France qui est intéressée à ce que la Suisse ne protége pas des réfugiés et des hommes dangereux ; de Genève au lac Majeur, c’est la Sardaigne qui a intérêt à ce que les cantons ne se croient pas en droit de protéger les conspirateurs ; du lac Majeur jusqu’à l’Inn, la Suisse a des portes sur la Lombardie ; de là au lac de Constance, la Suisse communique à la Bavière ; plus loin, elle touche au grand duché de Baden. L’Europe entière, puisqu’on a invoqué l’Europe, l’Europe centrale du moins, ne peut souffrir que les cantons s’arrogent le droit de couvrir d’une lettre de bourgeoisie ceux qui voudraient la troubler. En ce sens, la France est peut-être le gouvernement le plus modéré de tous ceux qui figurent le long des lignes frontières de la Suisse, et qui ont le droit de s’enquérir de ce qui se passe dans son sein. Sans doute, la Suisse peut livrer un large passage vers plusieurs de nos départemens, et ce passage, elle l’a livré déjà ; mais c’est justement pour cela que la France a intérêt à maintenir la nationalité de la Suisse, violée tant de fois. Or, sait-on ce que c’est qu’un état neutre au milieu d’autres états qui ont entre eux des alliances étroites, des ligues offensives et défensives ? La France, dit un des journaux que nous avons cités, n’a que l’alliance de la Suisse sur le continent. C’est au contraire la Suisse qui se trouve dans ce cas, et l’isolement d’un pays aussi faible et aussi fortement entouré qu’est la Suisse, tire bien autrement à conséquence que le nôtre. De tous les voisins de la Suisse, la France est le seul qui puisse désirer sincèrement le maintien de son organisation actuelle ; c’est la seule puissance qui pourrait la défendre si elle était menacée ouvertement, comme elle l’est toujours plus ou moins d’une manière occulte. En s’attaquant à la France, soit par ses discours, soit par ses actes, la Suisse mordrait le sein de sa mère ; elle s’aliénerait une puissance dont les devoirs de voisinage ne consistent pas seulement, comme ceux de la Suisse, à s’abstenir de troubler l’état limitrophe, mais encore à le défendre, et cela depuis bien des années, contre d’autres états qui ont un intérêt bien réel à changer la forme de son gouvernement.

Si l’opposition ne parvient pas à réduire le gouvernement au moyen de M. Louis Bonaparte et des puissances étrangères, elle le fera, sans nul doute, par la réforme électorale. L’opposition est occupée, en ce moment, à faire signer à la garde nationale une pétition tendant à accorder le suffrage électoral à tous les gardes nationaux. L’opposition en masse a d’abord donné les mains à ce projet ; puis sont venus les aveux et les restrictions : les aveux comme celui du Temps, qui engageait tous les journaux opposans à souscrire à la mesure, même si elle n’était pas conforme à leurs principes ; les restrictions, comme celle du Bon Sens, qui souscrit à la pétition, à la condition que si tout garde national est déclaré électeur, tout citoyen sera déclaré garde national. En d’autres termes, le Temps demande que l’on combatte le gouvernement en exigeant la réforme électorale, sauf à la repousser quand il viendra aux affaires ; et le Bon Sens demande le suffrage universel.

On a beaucoup parlé aussi, cette quinzaine, du discours prononcé par le docteur Wade, dans une assemblée radicale à Palace-Yard, où il s’est écrié qu’il y a en France cinq millions de gardes nationaux qui réclament leurs droits politiques, l’épée dans une main et la plume dans l’autre. Le docteur Wade fait faire là une sotte figure à la garde nationale. Dieu merci, la garde nationale a plus de sens, et si elle se voyait privée de droits politiques, elle hésiterait encore à les demander, rien qu’à voir ceux qui l’engagent à le faire. D’où est sortie, en effet, la pensée première de la pétition que signe en ce moment une très petite minorité de la garde nationale ? Tout le monde le sait, de la Gazette de France. La Gazette de France a rêvé un matin que le suffrage universel produirait la convocation des états-généraux qu’elle demande, assez patiemment d’ailleurs, depuis huit ans, et qui doivent appeler au trône Henri V. Quelques journaux radicaux ont entonné depuis quelque temps le refrain quotidien du journal légitimiste, et voilà qu’à leur tour les journaux qui se disent le parti modéré de la coalition, parlent le même langage. Non pas tout-à-fait, il est vrai, car chacun entend le suffrage universel à sa manière ; mais on n’est pas difficile sur les nuances des principes dans la coalition, et il reste convenu que tout le monde est d’accord. « Remède admirable, s’écrie à ce sujet le National, puisque tant d’esprits, partis de points si opposés et tendant à des conclusions diverses, ont enfin reconnu la nécessité de se rallier pour lutter victorieusement contre le privilége, le monopole, etc., etc. ! » Le remède est bon, en effet, pour tous ceux qui espèrent un autre ordre de choses, et qui rêvent les uns la restauration, les autres la république ou Napoléon III. Il reste à savoir si ces désirs sont ceux de la majorité de la garde nationale ?

Tout en disant qu’il n’y a pas une objection solide à opposer à la réclamation des gardes nationaux, un journal en fait deux cependant. Il demande d’abord, si partout en France, notamment dans les départemens de l’ouest et du midi, les gardes nationaux présentent les mêmes garanties de lumières et d’indépendance qu’à Paris ? À cela, nous répondrons qu’il est peu question de lumières et d’indépendance dans les vues des partisans du suffrage universel. Il s’agit seulement d’avoir une cohue d’électeurs à manier, et de pouvoir conduire aux élections des masses qu’on puisse entraîner vers un but qu’elles ignorent. L’opposition est pleine de sens en demandant le suffrage universel ; elle a remarqué que le corps électoral actuel a un sentiment intelligent des hommes, que les vérités utiles pénètrent assez facilement dans son sein, et que ses projets ne sauraient être accomplis avec des électeurs qui connaissent, après tout, les nécessités et la situation véritable du pays. En un mot, la presse radicale trouve que l’opposition parlementaire actuelle, avec laquelle elle fait cause commune, n’est pas encore à sa hauteur. Un parti légitimiste bien compact, un parti républicain bien complet, introduits dans la chambre, feraient mieux ses affaires. Rien de mieux pour cette fin que le suffrage universel, et il y a vraiment trop de conscience dans la seconde objection du journal dont nous parlons, qui demande si un corps armé peut être investi du pouvoir électoral sans un second mandat. Qu’importe, pourvu qu’il envoie des députés de l’opposition à la chambre ? La garde nationale n’a pas besoin d’un autre mandat que sa propre volonté, et sa volonté est sans doute de renverser le gouvernement de juillet, qui lui a fait tant de mal !

Les temps sont donc bien changés. Eh quoi ! la garde nationale, qui était attaquée chaque jour par l’opposition, comme l’instrument aveugle du despotisme, quand elle réprimait les émeutes, la garde nationale serait devenue tout à coup si éclairée et si propice aux vœux de ceux qu’elle combattait dans les rues, et de ceux qui la combattaient dans les journaux ! Elle voudrait tout ce qu’elle n’a pas voulu : les clubs qu’elle a fermés spontanément, le colportage des écrits incendiaires, la réforme des lois de septembre auxquelles elle a applaudi, le retour des assemblées de carrefour, des processions politiques dans les rues, tout ce qui signale la présence de l’opposition radicale aux affaires. Il est vrai que nous voyons des écrivains qui soutenaient l’ordre en ce temps-là, et les feuilles qui prétendent au patronage de quelques hommes d’état qui méritaient bien du pays par leur résistance aux brouillons, céder à ce flot qui entraîne pêle-mêle toute l’opposition vers un avenir inconnu. Mais les masses, Dieu merci ! n’ont pas la faiblesse des hommes isolés, elles vivent du sentiment de l’intérêt public et non d’ambitions personnelles ; et l’intérêt public n’a pas plus changé, depuis huit ans, que l’esprit de la garde nationale. L’un sauvera l’autre, et la garde nationale, avant que de signer la pétition du suffrage universel, regardera, avec son bon sens habituel, qui lui présente la plume. Ce simple coup d’œil suffira pour la lui faire rejeter.

À voir toutes ces choses, nous sommes amenés naturellement à répondre à un journal qui dit que, pour les journaux défenseurs de l’ordre, et qu’il veut bien nommer ministériels, tout se résume dans une idée dont ils ne sortent pas. « On veut renverser le ministère, dit-il ; la pétition que signe la garde nationale n’a d’autre but ; les radicaux de Birmingham n’ont songé qu’à cela en signant l’adresse à la garde nationale de Paris, qu’ils ont fait parvenir au maréchal Lobau. Il semble qu’on ne s’occupe que du ministère, tandis qu’on ne pense pas à lui. » — Nous rendons plus de justice aux adversaires du gouvernement, et, loin de prétendre qu’ils n’en veulent qu’au ministère, nous ne doutons pas, depuis quelque temps surtout, que leurs vues ne soient plus élevées. Ce n’est pas une tâche si modeste que se propose une grande partie de la coalition ! Si elle est jour et nuit occupée à faire quelque nouveau scandale ; si elle porte jusqu’à une désespérante perfection l’art d’inventer et de répandre les fausses nouvelles ; si elle excite partout les mécontentemens ; si elle sympathise avec toutes les inimitiés étrangères, ce n’est pas pour la puérile et frivole satisfaction de renverser un cabinet. Sous les formes que lui imposent les lois de septembre, le langage de cette partie de l’opposition est encore assez clair, et la garde nationale, qu’on voudrait faire entrer dans l’opposition, ne s’y trompera pas plus que nous. Elle sait, comme nous, qu’il n’est pas question de renverser le ministère. C’est à la tribune qu’on renverse les ministères, et ce n’est pas là que l’opposition dont nous parlons a l’habitude de se montrer.

Voici un autre trait de justice. M. Gisquet, accusé par un journal du soir de faits graves qu’il aurait commis pendant la durée de ses fonctions de préfet de police, a rendu une plainte en diffamation. Aussitôt de grandes accusations se sont élevées contre le cabinet. M. Gisquet était un fonctionnaire, c’est au ministère à répondre de ses actes ; s’il y a scandale, qu’il retombe sur la tête des ministres ; on invoque contre eux toutes les foudres de la morale, et la presse, heureuse d’avoir trouvé là un nouveau sujet d’accusation, l’exploite avec son zèle ordinaire. Mais, dans sa chaleur, l’opposition n’a oublié qu’une chose, c’est que M. Gisquet est un des siens, qu’il a figuré au premier rang des adversaires du gouvernement, dans la dernière session, et que l’encre qui a servi à le louer, dans ses journaux, est encore fraîche. Nous n’imiterons pas, toutefois, ces journaux dans l’empressement et l’ardeur qu’ils mettent à écraser un homme qu’ils prônaient il y a si peu de temps. Nous avons appris, par beaucoup d’exemples, à ne pas tenir pour fondées toutes leurs attaques, et nous attendons, avec tous les esprits impartiaux, les résultats du procès qui s’engage, avant de nous former une opinion. Mais nous devons faire remarquer avec quelle promptitude certain parti adopte tous les hommes qui ne sympathisent pas avec le gouvernement, et avec quelle vivacité il les repousse quand il les voit sans crédit. M. Gisquet s’est jeté dans ce parti, nous désirons qu’il y reste, et nous croyons que le ministère fera bien de l’y laisser ; mais qu’on ne parle point de l’ingratitude du pouvoir. Les partis laissent les gouvernemens en arrière sous ce point de vue. Qui eût dit que M. Gisquet, si haut placé dans l’opposition, il y a quelques mois, et qui n’a pas démérité d’elle, que nous sachions, serait attaqué avec cette violence ?

Le supplément extraordinaire de l’Helvétie, feuille suisse, tout en faisant un tableau brillant de l’ardeur belliqueuse qui se manifeste dans les cantons, dit que l’accord le plus touchant règne « entre l’autocrate russe et la dynastie des barricades. » Et nos journaux répètent ces paroles avec emphase. Hier cependant, ils annonçaient avec satisfaction que l’éloignement et l’antipathie des deux gouvernemens se manifeste par le refus de l’empereur d’accorder plus long-temps à l’ambassadeur de France à Pétersbourg l’hôtel dont les ambassadeurs français jouissent de temps immémorial. Ce temps immémorial remonte à l’ambassade du duc de Vicence. Ce fut alors que l’hôtel du quai de la Néva fut mis à la disposition de la France ; en même temps, un hôtel fut affecté par le gouvernement français à l’ambassade russe à Paris. C’était à l’époque où l’empereur Napoléon et l’empereur Alexandre songeaient à former une étroite alliance, projet qui fut de bien courte durée. L’échange des hôtels avait eu lieu jusqu’à ce jour ; mais, il y a quelques mois, lors de l’incendie du palais d’hiver, le secrétaire d’ambassade chargé de l’intérim à Saint-Pétersbourg fit savoir à M. de Barante, qui se trouvait à Paris, que le gouvernement russe réclamait l’hôtel de l’ambassade, qui lui était nécessaire. C’est l’accomplissement de cette mesure qui a lieu aujourd’hui. M. de Pahlen devra quitter également l’hôtel qu’il habite à Paris. Tandis que cette demande s’effectuait, M. de Barante était reçu dans le gouvernement d’Odessa avec de grands honneurs. On dit que le gouverneur-général de la petite Russie, L. de Woronzoff, a été destitué à cause de cet accueil. Nous ignorons si M. de Woronzoff a été destitué ; mais ce qui est certain, c’est qu’il avait quitté son gouvernement bien avant l’arrivée de M. de Barante.

Il n’y a donc pas lieu à déclarer la guerre à la Russie, au sujet de cette affaire d’hôtels, comme le voudrait la Gazette, et l’accord de la France et de la Russie en Suisse, pour un fait de sûreté générale, n’est pas non plus une preuve de l’étroite alliance qui règne entre l’autocrate et la dynastie des barricades, pour parler le style de Genève. La France se maintient dans la ligne de ses droits et de ses principes constitutionnels, et le langage des journaux russes prouve suffisamment qu’elle ne les oublie pas plus à Berne qu’à Saint-Pétersbourg. Le Journal des Débats a fait remarquer, avec beaucoup d’esprit et de dignité, jusqu’où va la liberté de la presse en Russie à l’égard de la France, et l’article intitulé le Roi Louis-Philippe et sa Cour, que ce journal extrait des feuilles russes, répond à toutes les déclamations de la presse sur ce qu’elle nomme nos complaisances pour le Nord. Nous concevons qu’on veuille se venger, en Russie, même par des épigrammes, d’un gouvernement qui est, en Europe, la sauve-garde des idées de liberté, quand la Russie se présente comme la protectrice du régime despotique ; mais nous nous étonnerons toujours de voir des écrivains français se réjouir chaque fois qu’ils peuvent supposer que la France est exposée à une insulte. N’avons-nous pas vu louer aussi la lettre du commandant Parquin, qui se porte garant que M. Louis Bonaparte n’a pas manqué à sa parole en rentrant en Suisse après l’acte de clémence dont il a été l’objet, et qui distribue la honte à ceux qui ne croiraient pas à ce qu’il avance ? S’est-il trouvé un seul journal pour demander si M. Parquin, officier français qui a prêté serment au roi, et qui l’a violé si ouvertement à Strasbourg, était en droit de donner une caution de ce genre. Suffit-il donc d’attaquer nos institutions pour être bien venu des partis ? Suisses ou Russes, bonapartistes ou républicains, c’est un titre suffisant à leur bienveillance.

La société vient de faire une perte sensible dans la personne de Mme la duchesse de Broglie, qui vient de succomber aux attaques d’une fièvre cérébrale. C’était la maladie qui avait frappé sa mère, son frère, le baron Auguste de Staël, et un de ses enfans. Mme la duchesse de Broglie était vénérée par tous ceux qui l’approchaient ; vouée surtout à l’éducation de sa famille, aux sentimens d’affection qu’elle portait à son mari, aux devoirs de bienfaisance pour lesquels elle semblait se multiplier, Mme de Broglie trouvait encore de nombreux momens à donner aux idées générales qu’elle concevait avec beaucoup d’élévation. La mort de Mme la duchesse de Broglie laisse surtout un grand vide parmi les amis politiques de M. le duc de Broglie. Son salon était leur point de réunion habituelle ; c’est là qu’ils trouvaient souvent les conseils de l’esprit vif et éclairé dont Mme de Broglie avait hérité de sa mère, et qui leur manqueront désormais.

Le général Bazaine, officier français au service de Russie, vient de mourir à Paris. À l’époque où M. de Caulaincourt se trouvait ambassadeur à Saint-Pétersbourg, l’empereur Alexandre demanda à Napoléon de lui envoyer quelques élèves de l’école polytechnique, pour former des ingénieurs. Napoléon lui envoya les quatre premiers élèves de l’école : M. Bazaine était de ce nombre. Lors de la guerre de 1812, les quatre jeunes officiers, qui avaient déjà parcouru toute la Russie et rendu de grands services, déclarèrent à leurs généraux qu’ils ne pouvaient servir contre la France, et sollicitèrent leur congé. Le cas était embarrassant. C’était envoyer au quartier-général de Napoléon des officiers qui pouvaient amener l’armée française au cœur de la Russie. Alexandre, pour les protéger contre les officiers russes qui murmuraient, donna ordre de les envoyer dans l’intérieur de l’empire. Un excès de zèle subalterne les fit envoyer à Iskurtz, en Sibérie. C’est là que les trouva le capitaine de vaisseau russe Krusenstern, qui revenait de faire le tour du monde. Passant devant une cabane, il entendit parler français et demanda qui se trouvait dans cette habitation. On lui nomma les quatre Français, qui furent bientôt rappelés, et qu’on dédommagea de la méprise dont ils avaient été victimes. Le général Bazaine a été long-temps à la tête de travaux importans, ainsi que ses trois compagnons d’exil, les généraux Bestrem, Fabre et Potier, et tous, ils ont rendu d’immenses services à l’empire russe. On voit que la Russie aurait mauvaise grace à se plaindre de la France, qui, depuis Pierre-le-Grand, n’a cessé de lui fournir des hommes de mérite et de la guider dans le chemin de la civilisation.

C’est dans quelques jours que se réuniront les électeurs du premier arrondissement, pour procéder à l’élection d’un député, c’est-à-dire à la réélection de l’honorable général Jacqueminot. Jamais question plus facile à résoudre ne fut offerte au bon sens et à l’équité des électeurs. Le soldat qui a servi son pays depuis trente ans, qui a versé son sang sur les champs de bataille de l’Allemagne et de la France, a-t-il mérité les épaulettes de lieutenant-général ? est-il un parvenu militaire, le colonel de Waterloo dont la bravoure était célèbre dans une armée de braves ? Il est des services qui devraient désarmer les rancunes et les jalousies les plus invétérées. À ceux qui lui reprochent un avancement si légitime, le général Jacqueminot pourrait répondre, comme le maréchal Lefebvre fit un jour à un ami de collége, qui s’extasiait sur ses prospérités d’un ton d’admiration envieuse : « Mets-toi au milieu de la cour de mon hôtel, lui dit le duc de Dantzick, je vais faire tirer sur toi de tous côtés, et si tu n’es pas atteint, je te donne tout ce qui fait ton envie, mon grade, mes honneurs, mes titres, mon bâton, mon hôtel. » On devrait comprendre qu’il n’est ni national, ni habile de se montrer avare sur le prix que le pays doit aux travaux militaires, et ne pas proposer aux électeurs l’ingratitude comme un devoir civique. Mais le corps électoral confirmera, par ses suffrages, la justice de la nomination faite par le gouvernement, et saura donner à de maladroits adversaires une leçon de véritable patriotisme.

M. Lerminier, professeur de législation comparée, au Collége de France, et docteur en droit, vient d’être nommé maître des requêtes en service extraordinaire. Nos lecteurs connaissent les travaux sérieux de M. Lerminier, et ses titres à cette nomination ne sont pas de ceux qu’on puisse contester. Ouvrir la route des affaires à un homme tel que M. Lerminier, c’est protéger à la fois tous les esprits distingués et montrer combien on sent leur valeur.

La récente création de quatre Facultés des lettres à Rennes, à Bordeaux, à Montpellier et à Lyon, n’ayant pas laissé de prétexte aux attaques habituelles et aux insinuations malveillantes de certains journaux, quelques-uns d’entre eux, par dépit de n’avoir pu décrier une institution, depuis long-temps désirée, qui favorisera le développement intellectuel des provinces, et qui fera long-temps honneur au zèle actif de M. de Salvandy, se sont rejetés sur le choix des titulaires, dont la première nomination, on le sait, appartient de droit au ministre. Ce n’est pas nous qui blâmerons M. de Salvandy d’avoir pris le plus grand nombre de ses nouveaux professeurs dans les rangs de ces jeunes agrégés dont plusieurs font honneur aux fortes et consciencieuses études de l’École normale, et aussi parmi les autres hommes qui relèvent à sa vraie hauteur l’enseignement, de jour en jour meilleur, de nos colléges royaux de province. Quelques docteurs ès-lettres dont les thèses avaient été remarquées, comme M. Martin, connu dans le monde universitaire par ses dissertations sur la Poétique d’Aristote et sur Spinosa, comme M. Monin, dont on a distingué le travail sur le Roman de Roncevaux, se présentaient naturellement au choix du ministre. Appeler M. l’abbé Bautain au décanat de la Faculté de Strasbourg et M. Varin au décanat de Rennes, c’était rendre justice, chez le premier, à une très remarquable intelligence philosophique et à une vive éloquence qu’on vient admirer d’Allemagne, et qui, nous l’espérons, trouveront quelque jour leur place plus près de nous ; chez le second, à une science historique qui doit enrichir bientôt la Collection du gouvernement d’un long et important travail sur les archives de Reims. Ces choix, faits au sein de l’Université active, ont eu l’approbation qu’ils méritaient ; mais il n’en a pas été de même à l’égard de noms mêlés plus directement à la science et à la littérature. Nous voulons parler des nominations de MM. Ravaisson, Bergmann, Gustave Planche, Quinet et Marmier. Puisqu’il faut l’apprendre à certains journaux, M. Bergmann, élève distingué de Grimm pour les langues du Nord, et d’Ewald pour les langues sémitiques, est très versé dans l’étude des idiomes germaniques et orientaux. Ses longs voyages dans le Nord, les progrès qu’il a fait faire à la connaissance de l’éthiopien, la confiance de M. de Sacy qui l’avait chargé de dresser à la Bibliothèque du roi le catalogue des manuscrits de cette dernière langue, l’important ouvrage sur l’Edda dont il est l’auteur, et qui s’imprime à l’Imprimerie royale, désignaient d’avance M. Bergmann pour la chaire de littérature étrangère, créée près la Faculté des lettres de Strasbourg. Nous ne sommes point étonnés que la presse quotidienne n’ait pas connu ces détails, car elle attaque chaque jour mille choses qu’elle est à même de mieux savoir, et qu’elle veut cependant ignorer. Le choix de M. Félix Ravaisson pour la chaire de philosophie de la Faculté de Rennes n’a pas trouvé d’excuse dans le titre d’agrégé conquis avec éclat par ce jeune écrivain, et dans son travail si remarquable sur la Métaphysique d’Aristote qu’a couronné l’Institut. La Revue des Deux Mondes a eu, selon le Journal Général, une fort large part dans ces nouvelles Facultés des lettres. Le Journal-Général voudrait-il faire un crime à la Revue du mérite de ses collaborateurs ? Les doctrinaires nous avaient jusqu’ici habitués à plus d’habileté. Quoi qu’il en soit, nous acceptons le blâme de cette feuille comme un éloge. Nous ne sachions pas que M. Marmier, qui voyage dans le Nord et qui ne saura sa nomination que plusieurs mois après la création des Facultés ; que M. Quinet, qui vivait depuis long-temps en Allemagne, dans la retraite, et dont on a faussement annoncé le refus ; nous ne sachions pas enfin que M. Gustave Planche, qui n’a guère, à notre connaissance, introduit dans la critique un ton de solliciteur et de courtisan, aient eu d’autres titres à la bienveillance de M. de Salvandy que leur savoir et leur talent. De pareils choix n’ont pas besoin d’être justifiés auprès de nos lecteurs ; ils honorent à la fois le ministre qui les a faits et les hommes auxquels ils s’adressent. M. de Salvandy a vu tout simplement dans M. Quinet un esprit sérieux qui réunit l’érudition littéraire à une haute portée philosophique ; dans M. Planche, un critique ferme en ses doctrines, élevé et pur dans son style ; dans M. Marmier enfin, un écrivain élégant et profondément initié aux littératures du Nord. Peut-être M. Guizot, qui tient plus sans doute au dévouement qu’au talent réel, n’eût-il pas hésité à aller chercher ses professeurs de facultés dans la rédaction du Journal Général ; mais M. de Salvandy, qui paraît, au contraire, tenir plus au talent qu’au dévouement, prend les hommes de mérite là où il les trouve, et nous ne doutons pas que les investigations du ministre de l’instruction publique ne se fussent étendues jusqu’au sein de certains journaux, si son expérience et la voix publique ne lui eussent signalé d’avance la stérilité du sol.

DU SYSTÈME MONÉTAIRE DES FRANKS SOUS LES DEUX PREMIÈRES RACES, PAR M. BENJAMIN GUÉRARD, DE l’INSTITUT[1].

Le traité de Le Blanc sur les monnaies de France jouit d’une réputation ancienne, universelle et méritée ; l’exactitude y est, d’ordinaire, jointe à la finesse de l’érudition et à l’utilité des résultats archéologiques. Cependant M. Guérard, amené par l’étude du polyptique de l’abbé Irminon, à des recherches sur les monnaies des Franks, s’aperçut bientôt qu’il était impossible de subordonner toutes les médailles aux calculs de Le Blanc, et fut forcé, malgré lui, de s’en affranchir. » Il était dangereux, dit M. Guérard, de combattre un système qui partout faisait loi, et servait de guide ; tenter de le décréditer, c’était, pour ainsi dire, tenter de faire rétrograder nos connaissances ; car, à moins d’y substituer un système également lié, également reçu par les savans, également sanctionné par les années, on s’exposait à reprendre à la science plus qu’on ne lui pouvait donner. » Ce respect pour la tradition historique retint quelque temps M. Guérard ; mais, dans l’impossibilité absolue de suivre Le Blanc, il finit par se livrer lui-même à de longues recherches, à de difficiles calculs, qui l’amenèrent enfin à des résultats rigoureux et exacts. L’opuscule de M. Guérard ayant été tiré à très petit nombre pour quelques amis de la science, nous croyons fort utile d’énoncer ici les quatorze propositions auxquelles est arrivé le savant archéologue. Elles peuvent faciliter la solution de bien des questions historiques :

1o Les deniers mérovingiens, soit qu’ils fussent de 4 degrés au sou d’or ou de 12 au sou d’argent, étaient de même espèce et de même valeur. — 2o Le poids du triens fut de 24 grains et celui du sou d’or de 72 grains. — 3o Le denier mérovingien, qui pèse de fait 21 grains deux tiers, devait peser 20 grains quarante-huit centièmes. — 4o Deux espèces de deniers furent en usage sous le roi Pépin, l’un du poids de 21 grains deux tiers, et l’autre du poids de 24 grains environ. — 5o Deux espèces de deniers furent en usage sous Charlemagne : la première était ancienne et venait de Pépin ; la seconde fut nouvelle et Charlemagne en fut l’auteur. — 6o Le système établi par Charlemagne fut maintenu par ses premiers successeurs. — 7o Sous les rois de la première race, la taille fut de 25 sous dans la livre d’argent, du poids de 6,44 grains. — 8o La taille fut réduite par le roi Pépin à 22 sous dans la livre d’argent. — 9o Charlemagne renforça encore la taille et la fixa définitivement à 20 sous dans la livre d’argent ; il augmenta en même temps d’un quart la livre qu’il porta de 6,44 à 7,680 grains. — 10o La monnaie d’or fut abolie par le roi Pépin. — 11o Les sous en usage dans la loi des Ripuaires sont des sous d’or. — 12o La valeur intrinsèque du denier fut, sous la première race, de 23 centimes dix-neuf centièmes ; sous Pépin, de 26 centimes trente-six centièmes ; sous Charlemagne, de 30 centimes vingt-quatre centièmes. La valeur intrinsèque du sou d’or était de 9 francs 28 centimes. — 13o La valeur relative du denier fut, sous la première race, de 2 fr. 49 cent. ; sous Pépin, de 2 fr. 83 cent., sous Charlemagne, jusqu’la fin du VIIIe siècle, de 3 fr. 89 cent. La valeur relative du sou d’or était de 99 fr. 53 cent. — 14° près la fin du VIIIe siècle, le pouvoir de l’argent ayant diminué, la valeur relative du denier ne fut plus que de 2 fr. 66 cent.

Ces résultats sont de la plus haute importance pour l’histoire des deux premières races ; il fallait toute l’érudition, toute la patience et toute la rectitude archéologique de M. Guérard, pour obtenir la solution de problèmes aussi compliqués et aussi arides. La plus grande abondance, dit l’auteur, et, par conséquent, la dépréciation de l’or et de l’argent, au commencement du IXe siècle, est un fait hors de doute. Les Franks, au dire d’Éginhard, rapportèrent de leurs guerres contre les Huns et les Avares, terminées en 790, tant d’or et tant d’argent, que, de pauvres qu’ils avaient été jusque-là, ils se trouvèrent regorger de richesses. Ainsi les dépouilles, accumulées pendant plusieurs siècles par les spoliateurs des nations, étant tombées au pouvoir des Franks, rendirent chez eux les métaux précieux plus abondans et occasionnèrent, dans leur empire, un renchérissement subit des denrées.

M. Guérard consigne quelques-uns des prix avant l’an 800. Un esclave, ayant une charge dans la terre ou dans la maison du maître, est fixé par la loi salique à 25 sous, c’est-à-dire 2,448 fr. en valeur actuelle ; d’après la loi des Ripuaires, un bon bœuf coûte 2 sous, c’est-à-dire 199 fr. ; un bon cheval, 6 sous ou 597 fr.. Dans la loi des Visigoths, l’opération de la cataracte, quand elle réussit, doit être payée au médecin 5 sous ou 498 fr. ; la pension annuelle d’un enfant est de 1 sou, c’est-à-dire 100 fr. Dans le VIe siècle, un esclave ordinaire est évalué 12 sous ou 1,194 fr., tandis qu’un ecclésiastique, mis en vente, est acheté 20 sous, c’est-à-dire 1991 fr., par l’évêque Ætheris. Après l’an 800, la journée de travail vaut 2 fr. 45 cent.

Le mémoire si curieux et si neuf de M. Guérard mérite de fixer l’attention du monde savant ; les preuves en sont toujours nettement exposées, les déductions tirées avec rigueur, et l’auteur sait parfaitement se garder de toutes les vaines subtilités qu’on trouve d’ordinaire dans les livres d’archéologie. Ce travail sur le système monétaire des Franks a sa place marquée parmi les meilleures dissertations destinées aux mémoires de l’Académie des Inscriptions, et tous ceux qui s’occupent de l’étude de nos origines nationales seront forcés d’avoir recours à l’excellent opuscule de M. Guérard.


  1. Brochure in-8o, tirée à très petit nombre.