Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1899

Chronique n° 1623
30 novembre 1899


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 novembre.


Depuis la rentrée des Chambres et l’ouverture des débats de la Haute Cour, la vie politique a repris son activité. La tribune est redevenue bruyante ; les partis se remuent ; les hommes s’agitent : le reste du pays demeure, d’ailleurs, calme et indifférent. Une interpellation sur sa politique générale a été adressée au ministère. Elle s’est terminée pour lui par une victoire en apparence considérable, mais qui, en fait, ne prouve rien. Le ministère a déposé un certain nombre de projets de loi et il en annonce d’autres, projets très importans, dont l’inspiration anti-libérale et jacobine semble de nature à provoquer l’indignation des uns et l’enthousiasme des autres ; et ce sont en effet les sentimens qu’ils exciteraient le jour où ils seraient votés ; mais on semble croire que, s’ils doivent l’être, c’est dans un temps qui échappe au calcul des probabilités, et on les accueille avec quelque scepticisme. Dans tout ce qui se passe, on ne voit que des manifestations, auxquelles ceux mêmes qui les font ne tiennent pas beaucoup. A notre avis, on aurait tort pourtant de s’endormir dans une sécurité trompeuse. Le danger augmente tous les jours. Un ministère de plus en plus soumis aux influences socialistes et radicales, inconscient peut-être de l’œuvre qu’il accomplit, livre tout ce qu’il était de son devoir de défendre. On en a eu comme une intuition subite le 19 novembre, un dimanche, un jour de fête où tout Paris avait été invité à l’inauguration d’un monument qui représente le Triomphe de la République. Pour la première fois, des drapeaux rouges et noirs se sont librement emparés d’un des points les plus populeux de la capitale, et les pouvoirs publics ont dû se replier en bon ordre devant le désordre maître du terrain. On a commencé à voir où nous allions, où on nous menait, où nous nous laissions conduire. Cela fait beaucoup de choses pour quinze jours. Le procès qui se déroule devant le Sénat, changé en Haute Cour, est loin d’être terminé : on sera très heureux s’il l’est avant la fin de l’année. De tous les témoignages entendus jusqu’ici, rien de saillant ne s’est dégagé. Les choses, on peut le dire, restent en l’état, c’est-à-dire que les impressions de la première (heure, telles que nous les avons ressenties et exprimées, sont confirmées par les faits. Après le réquisitoire de M. le procureur général, on avait été frappé de la faiblesse de l’accusation : cette impression s’est encore accentuée à mesure que les interrogatoires se poursuivaient. Nous persistons à estimer qu’une police bien faite aurait suffi pour préserver la République des périls auxquels on la prétend exposée, et que, si on avait voulu à tout prix quelques sanctions pénales aux imprudences commises, la juridiction la plus ordinaire était en rapport exact avec la gravité des crimes et l’importance des criminels. Il est difficile de s’expliquer par quelle aberration d’esprit les uns et les autres ont été traduits devant la Haute Cour. Et, d’abord, celle-ci est-elle compétente ? Elle l’est incontestablement en matière d’attentat ; mais, s’il y a eu un attentat dans l’affaire, c’est celui qui a été commis par M. Déroulède entre la place de la Nation et la caserne de Reuilly, et le jury de la Seine l’en a déclaré indemne. Il ne restait donc plus que le complot, et, aussi sûrement que la Haute Cour est compétente pour juger un attentat, elle ne l’est pas pour juger un complot. La démonstration en a été faite par Me Devin avec une force de logique et une clarté d’évidence qui ne laissaient rien à désirer. Il a rappelé la différence établie en 1832 entre le complot et l’attentat : à partir de ce moment, il a fallu établir des juridictions différentes pour l’un et pour l’autre cas. L’attentat, qui n’est pas une hypothèse de l’accusation à prouver, mais un fait matériel à constater, est resté justiciable de la Haute Cour, assemblée politique ; mais le complot, qui est moins aisément saisissable, plus sujet à contestation et à appréciation, qui met en cause non seulement les actes de l’accusé, mais, dans une certaine mesure, ses intentions, le complot a été déféré à une juridiction non politique, à la juridiction de droit commun. Si, dans la Constitution de 1848 et dans celle de 1852, le complot, comme l’attentat, a été déféré à la Haute Cour, c’est que celle-ci cessait d’être un corps politique pour devenir un jury national. En 1875, lorsqu’on a restitué à une assemblée politique une juridiction exceptionnelle, on l’a limitée à l’attentat. C’est ce que le respectable M. Wallon, qui a pris une si grande part à la confection des lois constitutionnelles, a déclaré formellement, mais inutilement. Le Sénat, — pardon : la Haute Cour — a passé outre ; elle s’est déclarée compétente, malgré le texte formel et l’esprit évident de la loi dont elle tient ses pouvoirs. Le lendemain de cette décision, les journaux radicaux et socialistes ont poussé des cris de joie et de triomphe. Ils ont annoncé que la cause était entendue, ou plutôt qu’on n’avait plus besoin de l’entendre, l’arrêt qui venait d’être rendu sur la question de compétence préjugeant l’arrêt final sur la question de culpabilité. Il était impossible de dire plus crûment qu’on regardait la Haute Cour comme une assemblée politique, et que c’est à ce titre qu’elle devait se prononcer. Alors, à quoi bon cette comédie judiciaire ? On annonçait déjà la condamnation comme « certaine, » sans attendre les débats, avant les interrogatoires, avant l’audition des témoins, avant la défense, et, par une contradiction singulièrement suggestive, les hommes qui se faisaient les prophètes de cette justice expéditive étaient les mêmes qui, dans un procès récent, parlaient si haut des droits imprescriptibles de l’homme et du citoyen, et flétrissaient avec une véhémence indignée les arrêts qu’on pouvait croire et que, eux du moins, croyaient rendus par avance, en vertu de causes secrètes et de préoccupations étrangères au pur souci de la justice et de la vérité !

Après cela, on a interrogé les accusés. Tous les journaux ayant reproduit ces interrogatoires, nous n’y insisterons pas. Parmi les prévenus, trois ou quatre ont tranché sur la banalité générale. M. Déroulède a refait son éternel discours sur la république plébiscitaire : c’est son idée fixe, son idée unique, et, comme l’expression même n’en varie pas, il se dégage de sa thèse, malgré l’impétuosité avec laquelle il la soutient, une espèce de monotonie. M. Godefroy, le président de la jeunesse royaliste, est un jeune avocat qui a montré de la présence d’esprit et du talent. S’il n’a fait que ce qu’on lui a reproché, en vérité c’est peu. Il en est de même de M. le comte de Sabran-Pontevès. Ce prévenu a eu un grand succès personnel. Il a de l’originalité, de la verve, de la séduction, et toute l’aisance d’un homme du monde au milieu de cette procédure abstruse et aride. C’est en outre un diseur fort habile, et il a déridé la Haute Cour par la manière humoristique dont il a raconté son arrestation et ses suites. S’il est vrai, comme il l’a affirmé sans provoquer de protestation, qu’il ait été tenu au secret pendant soixante-douze jours avant d’être interrogé, il faut reconnaître que les droits les plus sacrés de l’homme et du citoyen ont été lésés une fois de plus. Mais enfin, qu’a-t-il fait ? A l’entendre, rien du tout ; à entendre l’accusation, pas beaucoup plus. Quant à M. Guérin, le héros de la rue de Chabrol, il a longuement raconté sa vie difficile et accidentée. Mais il fait évidemment plus d’effet dans un château fort, ou au milieu d’une bagarre, que devant un tribunal. Pour ce qui est des autres, nous ne dirons pas qu’ils ne valent pas l’honneur d’être nommés puisqu’on a cru devoir les poursuivre, mais c’est bien le seul titre qu’ils aient à l’intérêt. M. Buffet lui-même n’a pas donné tout ce qu’on attendait de lui. Le cadre de la Haute Cour est trop grand et trop solennel pour les scènes qui s’y déroulent : encore une fois ce n’est pas là que devraient être les accusés. Les juges eux-mêmes s’y sentent de plus en plus mal à l’aise, et samedi dernier, le dernier jour d’une semaine laborieuse, on a signalé au moins une vingtaine d’entre eux qui, n’y pouvant plus tenir davantage, sont sortis au cours de l’audience. En ont-ils le droit ? Un juge peut-il quitter son siège, puis le reprendre ? La Haute Cour a décidé que oui ; mais rien n’est plus contestable, et ce laisser aller, signe d’ennui, de distraction et d’impatience, donne à la justice politique un air qui la distingue un peu trop de celle que nous sommes habitués à respecter.

Le gouvernement ne s’embarrasse guère de ces scrupules : il a la majorité à la Chambre, cela lui suffît. Une majorité très forte même, et qui serait admirable si elle était solide ; mais nous ne croyons pas qu’elle le soit. Seulement, personne ne veut lui succéder encore. La situation n’est pas engageante : que ceux qui l’ont faite la liquident ! C’est le sentiment qui domine ; il n’est ni très avisé, ni très courageux, mais il est général. Jamais ministère n’aura tiré, pour son existence propre, un meilleur parti des procès. Il a dû le jour à celui qui a eu heu devant le Conseil de guerre de Rennes, et il en doit la prolongation à celui qu’il a inventé lui-même et renvoyé devant la Haute-Cour. Aussi ne désespérons-nous pas de le voir en imaginer d’autres, et les perquisitions qu’il fait encore de temps en temps nous encouragent dans cette idée.

L’interpellation sur la politique générale dans les conditions où elle se produisait, c’est-à-dire avec un dénouement connu d’avance, ne pouvait donc pas avoir beaucoup de portée. Toutefois, des choses excellentes y ont été dites, notamment par M. Motte, député du Nord, qui a remplacé à la Chambre M. Jules Guesde, et par M. Méline. M. Motte a une histoire électorale qui ne laisse pas d’être piquante. Alors qu’il préparait sa candidature, dans une région qui semblait vouée au socialisme, il rencontrait devant lui de grandes difficultés, et, malgré son énergie à y faire face, son activité et son talent, il appréciait beaucoup le concours que lui prêtait un orateur venu de Paris. C’était un des plus éloquens et des plus déterminés adversaires du collectivisme ; il parcourait la France pour semer la bonne parole, condamner les ministères de coalition, défendre les principes d’une république sagement progressive : à tous ces traits on a reconnu M. Waldeck-Rousseau. L’effet de ses discours sur ses auditeurs du Nord était puissant : aussi, à peine avait-il quitté la place, qu’un autre orateur accourait de Paris pour s’efforcer de détruire l’impression qu’il avait faite ; et c’était encore un orateur ardent et vigoureux, un logicien implacable, dans lequel les collectivistes, après les radicaux qu’il avait un peu délaissés, voyaient volontiers leur chef parlementaire : nous n’avons pas besoin de dire qu’il s’agissait de M. Millerand. Si deux hommes paraissaient aux antipodes l’un de l’autre, c’étaient M. Millerand et M. Waldeck-Rousseau. Aussi, malgré toute la reconnaissance qu’il a conservée à ce dernier, M. Motte n’a-t-il pas pu s’empêcher d’exprimer à la Chambre la stupéfaction qu’il a éprouvée, en les voyant se tendre la main l’un à l’autre et entrer dans un même cabinet. De pareils spectacles donnés à un pays sont une terrible leçon de nihilisme politique ! Les esprits, brusquement dérangés dans les habitudes qu’ils ont prises, ou qu’on leur a données, de porter certains jugemens sur les hommes et sur les choses, ne savent plus ce qu’ils doivent en croire et restent longtemps désorientés. On devine tout ce que M. Waldeck-Rousseau a répondu pour expliquer sa conduite. Certes, il n’a rien abandonné de son programme, ni de ses convictions d’autrefois ; il les retrouvera intacts à l’occasion ; le ministère actuel est un ministère de circonstances, et ces circonstances ont été impérieuses ; il y avait une difficile liquidation à faire et on ne pouvait pas y procéder autrement, etc., etc., toutes choses qui ont le défaut d’être à la fois subtiles et fausses. M. Waldeck-Rousseau, dans la situation paradoxale où il s’est placé, a conservé son talent, mais l’idée qu’on s’était faite de son caractère a été entamée et modifiée. M. Méline n’a pas eu de peine à répondre à un discours qui prêtait le flanc à tant d’objections. Il a été vif, pressant, plein de bon sens et de force, ce qui ne l’a pas empêché d’être battu ; mais ce n’est pas le succès immédiat qu’il poursuivait. Il y a toujours beaucoup de gens dans une Chambre qui, lorsqu’un ministère est sûr d’avoir la majorité, volent à son secours, tout en réservant l’avenir : ils veulent vaincre avec lui et vaincre ensuite contre lui, pour ne pas perdre l’habitude de la victoire. L’opposition les retrouvera demain.

Au surplus, admettons pour un moment que M. Waldeck-Rousseau ait fait le ministère actuel parce que c’était le seul possible. Les circonstances ont été les plus fortes ; en outre elles étaient pressantes ; il fallait faire vite, au risque de faire mal. Si c’est une excuse, acceptons-la pour ce qu’elle vaut, et voyons la suite. Elle explique la formation du Cabinet, elle n’explique pas ses projets de loi. Ces projets ne visent ni le passé, ni le présent, mais l’avenir, et même un long avenir dont ils cherchent à s’emparer. On y sent l’œuvre d’un gouvernement qui veut vivre, vivre à tout prix, et qui aspire à laisser une trace durable de son passage. Il ne lui suffit pas de sauver la République, il tient à lui donner une orientation nouvelle. De ces projets, on en avait annoncé trois, et même quatre ; nous n’en avons encore que deux, mais, comme dit Philinte, nous sommes déjà charmés de ce petit morceau. On avait promis une loi sur les associations, une loi sur l’enseignement, une loi sur les syndicats professionnels, une loi sur la presse. Nous comptions peu sur la dernière ; mais pourquoi la loi sur les syndicats n’a-t-elle pas encore vu le jour ? C’est probablement parce que les ministres ne sont pas d’accord sur ce qu’il convient d’y mettre, et que, si les uns veulent y introduire des réformes parfaitement acceptables, hardies en apparence, mais sages au fond, — comme celle qui consiste à donner aux syndicats le droit de posséder, — d’autres prétendent y ajouter autre chose, et nous ne savons quoi, afin de satisfaire leur clientèle propre. Pour le moment, cette collaboration est restée stérile ; il n’en est rien sorti.

Les projets sur les associations et sur l’enseignement paraissent avoir été d’une confection plus facile : ils ont été déposés ; nous les connaissons ; ils sont détestables. Un gouvernement quelconque, même aussi mal composé que celui-ci, se serait honoré en essayant de résoudre le difficile problème du droit d’association ; et certes, cent dix ans après la Révolution, près de trente ans après la proclamation de la troisième République, on ne pourrait pas l’accuser d’y avoir apporté une hâte excessive. Au surplus, les études déjà faites et les matériaux presque mis à point abondent : il semble qu’il n’y ait qu’à choisir parmi ces derniers et à construire. Mais le ministère n’a eu qu’une préoccupation, qui est de détruire les congrégations religieuses. Il consent à laisser vivre celles qui sont actuellement reconnues et il invite les autres à demander à l’être ; il donne à ces dernières six mois pour cela ; mais en même temps il dépose dans la loi un principe nouveau qui les condamne toutes, qui doit l’empêcher d’en reconnaître désormais aucune, et conduire inévitablement, ou lui, ou ses successeurs, à retirer l’autorisation à celles qui l’ont déjà obtenue.

Ce principe est énoncé dans l’article 2. L’article 1er définit fort bien l’association : « la convention par laquelle deux ou plusieurs personnes mettent en commun leurs connaissances ou leur activité dans un but autre que de partager des bénéfices. » La distinction est nettement établie entre les associations et les sociétés commerciales. Mais l’article 2 ajoute : « Toute association fondée sur une cause ou en vue d’un objet illicite, contraire aux lois, à la constitution, à l’ordre public, aux bonnes mœurs, ou emportant renonciation aux droits gui ne sont pas dans le commerce, est nulle et de nul effet ? » Que vient faire ici cette préoccupation des droits qui ne sont pas dans le commerce, et qu’entend-on par-là ? On entend certains droits naturels, auxquels il est renoncé sous forme de vœux. La loi, jusqu’ici, s’était contentée de ne pas reconnaître, ou mieux de ne pas connaître ces vœux. Elle les ignorait, et ne s’occupait ni de les consacrer, ni de les interdire. Le nouveau projet les interdit, et s’il n’ajoute pas formellement que c’est comme contraires à l’ordre public et aux bonnes mœurs, évidemment, il l’entend ainsi. Ce que nous ne comprenons pas, ce qui nous choque comme contradictoire et illogique, c’est que cette interdiction, s’il y a vraiment bleu de la faire, ne s’applique pas à tout le monde, dans le passé, dans le présent et dans l’avenir ; car si la renonciation aux droits qui ne sont pas dans le commerce est coupable et dangereuse, le temps où elle se produit ne fait rien à l’affaire. Le projet va plus loin. Son auteur a remarqué que la législation antérieure, lorsqu’elle a condamné les congrégations, ou plutôt lorsque, n’en ayant point parlé, elle les a laissées à la discrétion du pouvoir administratif, n’a donné à celui-ci aucune sanction pour faire respecter ses décrets. Il y avait là une lacune, le projet la comble. Lorsqu’une association, — lisez une congrégation, — sera annulée par application de l’article 2, ses biens seront liquidés. Les valeurs appartenant aux membres de l’association avant sa formation, ou qui leur seraient échues depuis, mais par succession seulement, leur seront restituées. Les valeurs acquises titre gratuit, c’est-à-dire les dons, pourront être revendiqués par le donateur, le testateur, ou leurs héritiers et ayans droit, pendant le délai d’un an à partir du délai de dissolution Passé ce délai, la propriété en sera acquise à l’État. Il en sera de même de l’actif. Au moins, cela est clair : c’est ce qu’on appelle en bon français la confiscation. Après cette première sanction, voyons la seconde. Article 7 : « Seront punis d’une amende de 16 à 5 000 francs et d’un emprisonnement de six jours un an les fondateurs, directeurs ou administrateurs de l’association qui serait maintenue ou reconstituée après le jugement de dissolution. Seront punies de la même peine toutes les personnes qui auront favorisé la réunion des membres de l’association dissoute, ou l’accomplissement du but qu’elle se proposait. » Cette fois, le gouvernement ne se plaindra plus d’être désarmé. Il poursuivra les congrégations dans leurs biens et dans la personne de leurs membres : la confiscation d’abord, la prison ensuite. On nous avait promis une loi sur les associations ; la voilà.

La loi sur l’enseignement est d’une simplicité non moins grande : tous ceux qui voudront entrer dans les écoles, ou seulement dans les fonctions publiques devront fournir la preuve qu’ils ont terminé leurs études secondaires par un stage de trois ans dans les établissemens de l’État. Cette loi ne sera applicable que pour l’avenir, ce qui est fort heureux, car, s’il en était autrement, un très grand nombre de nos fonctionnaires de l’ordre civil ou militaire, en y comprenant, dit-on, le premier de tous, M. le Président de la République, devraient donner leur démission. Il en résulterait un branle-bas général. Mais les auteurs de la loi, en bons princes qu’ils sont, ont bien voulu reconnaître que les générations précédentes ne pouvaient pas prévoir le caprice qui devait leur passer par l’esprit à la fin de 1899, et qu’il serait dès lors injuste de les en rendre victimes. Il n’est guère moins injuste, à notre avis, d’en rendre victimes les générations futures.

Ce qui caractérise ce projet, c’est d’abord l’esprit réactionnaire et jacobin qui l’a inspiré, et ensuite, — nous ne trouvons pas un autre mot, — l’hypocrisie dont il porte la marque. Le premier point n’a pas besoin d’être démontré : à travers des incidens bien connus, tout ce siècle a marché vers la liberté, et, en matière d’enseignement, il l’a pleinement atteinte en 1875. On nous propose d’effacer tout cela. Nous aimerions mieux qu’on le fit ouvertement et franchement. Mais non ; le projet ministériel a la prétention de respecter la liberté d’enseigner. Il n’y touche pas, il la laisse intacte : seulement il établit des catégories entre les citoyens, suivant qu’ils auront profité de cette liberté jusqu’au bout de leurs études, ou qu’ils y auront renoncé trois ans avant de les finir, et il maintient à ceux-ci des droits qui deviennent des privilèges puisqu’il les refuse à ceux-là. La Révolution française, à laquelle on revient et à laquelle il faut, en effet, revenir toujours, a consacré l’admissibilité de tous à tous les emplois, pourvu, bien entendu, qu’ils y soient aptes : c’est une de ses plus précieuses conquêtes ; qu’en fait le projet ministériel ? Qu’il impose à tous un examen ou un concours, il en a le droit, et même le devoir ; mais qu’il aille rechercher dans le passé du candidat, c’est-à-dire d’un jeune homme qui a docilement suivi les directions familiales, s’il a reçu l’instruction dont il fait preuve dans tel établissement ou dans tel autre, c’est une manière détournée, oblique, et par conséquent peu loyale de violer une liberté. Il y a, nous le savons, d’autres projets, dus à l’initiative parlementaire, qui cherchent à atteindre le même but d’une manière plus habile. M. Sauzet, par exemple, a proposé de terminer les études secondaires après la rhétorique, et d’obliger les jeunes gens qui se destinent aux carrières publiques à faire leur philosophie, ainsi que leurs autres études préparatoires, dans les facultés de l’État, ou dans de nouvelles écoles que l’État instituerait. C’est le même esprit et, au fond, le même procédé que dans le projet ministériel. Tout le monde sait, d’ailleurs, que la classe de philosophie est précisément celle qui provoque dans les familles le plus de préoccupations et de scrupules, ce qui a toujours été légitime, mais ce qui l’est encore plus aujourd’hui qu’il n’y a plus une philosophie officielle, orthodoxe, inoffensive, et qu’une indépendance d’esprit presque illimitée est laissée au professeur. Nous ne nous plaignons pas de cet état de choses ; nous demandons seulement qu’on en accepte les conséquences, qui sont de donner pour contre-partie à la liberté du professeur celle de la famille. Si la première est respectable, la (seconde est sacrée. En somme, la proposition de M. Sauzet ne se distingue de celle du gouvernement que par un point ; en faisant commencer l’enseignement supérieur à la philosophie, elle soumet la liberté de l’enseignement supérieur à la même restriction que le projet ministériel impose à la liberté de l’enseignement secondaire. Et ceci ne vaut pas mieux que cela.

Nous ne pouvons donner, sur tous ces projets, que des indications sommaires et rapides, alors que chacun d’eux mériterait une étude approfondie : il est d’ailleurs probable que nous les retrouverons souvent. A son œuvre de défense républicaine, qu’il poursuit par des perquisitions inutiles et par des procès maladroits, le gouvernement a voulu ajouter une œuvre législative, Les radicaux et les socialistes lui en feront sans doute de grands complimens ; il ne trouvera pas un vrai libéral pour la voter.

Sortons du monde politique professionnel pour regarder la foule, la vraie foule, et en particulier celle de nos grandes villes. Il serait surprenant que tant de suggestions malsaines qui lui viennent d’en haut n’aient pas agi en elle comme un ferment énergique et brutal, et c’est effectivement ce qui est arrivé. Nous parlions, il y a un mois, des fêtes de Lille où la sarabande radicale, socialiste, maçonnique, etc., s’est déroulée autour de M. Millerand. Le gouvernement en avait éprouvé quelque gêne : après tout, disait-il, M. Millerand seul a pris part à la manifestation et elle n’a compromis que lui. Et lui-même n’en était peut-être pas aussi fier le lendemain qu’il avait paru l’être sur le moment. Cela se passait à Lille, assez loin de nous, dans un milieu spécial où le socialisme coule à pleins bords, comme on disait autrefois de la démocratie. Nous n’avons jamais cru, quant à nous, qu’il ne s’était agi là que d’un simple accident local : en tout cas, un accident du même genre s’est reproduit à Paris, le 19 novembre, avec cette aggravation que le gouvernement tout entier s’y est trouvé mêlé.

On célébrait sur la place de la Nation l’inauguration d’un monument élevé au Triomphe de la République par un artiste de talent, M. Dalou. C’est la Ville de Paris qui avait commandé le monument ; c’est elle qui donnait la fête ; elle y avait convié le Président de la République, les ministres, les Chambres, les grands corps de l’État, et même les conseils municipaux de province qui y ont envoyé de nombreux délégués. Une question s’est posée tout de suite, celle de savoir quels seraient les drapeaux et les emblèmes dont l’exhibition serait autorisée, et la Préfecture de police, obéissant à son premier mouvement qui était le bon, a rappelé les prescriptions qui interdisent tout autre drapeau que le drapeau tricolore. Mais la municipalité de Paris ne l’entendait pas ainsi, et, subissant peut-être elle-même la pression de sa clientèle, elle a exigé qu’on laissât au drapeau rouge la faculté de se produire. Cela n’avait pas eu heu à Lille : le regret en avait été exprimé à M. Millerand, qui s’était tu. A Paris, le gouvernement a dû négocier, transiger, capituler, et, pour masquer sa soumission, il a exigé à son tour que les drapeaux rouges portassent une inscription, ce qui permettrait de les prendre pour des bannières. Ce moyen terme a été accepté, mais on s’est bien gardé de s’y tenir. La fête s’est divisée en deux actes : l’un officiel, qui a été à peu près ce qu’il devait être : l’autre, absolument anarchique et révolutionnaire. Dans le premier, on a prononcé les discours appropriés à ce genre de cérémonies ; on a entendu la Marseillaise et le Chant du Départ ; enfin il n’y a rien eu d’anormal à signaler. Mais il n’en a pas été de même du second. Il se composait d’un long défilé devant les tribunes. Le mouvement était à peine commencé que M. le Président de la République a vu arriver sur lui deux drapeaux, l’un rouge, celui des révolutionnaires, l’autre noir, celui des anarchistes. A la vérité, ils portaient des inscriptions. Celle du drapeau noir était ainsi conçue : « Les victimes des lois scélérates. » On appelle ainsi les lois qui ont été votées après la bombe jetée par Vaillant en pleine Chambre des députés et l’assassinat du président Carnot. Aussitôt M. Loubet s’est levé et s’est retiré, accompagné des ministres. Ce départ, qui était une protestation, a d’ailleurs mis tout le monde à l’aise ; le défilé des drapeaux rouges et noirs a continué ; la Marseillaise et le Chant du Départ ont été remplacés par la Carmagnole et l’Internationale ; pendant toute l’après-midi, pendant toute la soirée, les manifestations révolutionnaires se sont succédé. On ne criait plus que : Vive la sociale ! A bas les propriétaires ! Mort aux riches ! C’était la vraie fête de la Révolution, non pas de celle qui est faite, mais de celle qui reste à faire, et qui essayait son drapeau, ses chants, ses mots d’ordre, ses cris de guerre, sa force enfin, dont elle cherche à prendre conscience. Tout cela s’est passé à une extrémité de Paris, au bout du faubourg Saint-Antoine, en toute liberté et, certes, on a vu là défiler beaucoup d’associations de plus de vingt personnes, sur l’esprit et sur le but desquelles il était impossible de se tromper. Le nouveau projet de loi les autorisera, car les membres qui les composent ne font aucun de ces vœux qui sont contraires à l’ordre public : vœux de pauvreté, d’obéissance, ou de chasteté. C’est pour d’autres qu’il réserve ses foudres. M. Waldeck-Rousseau a été interpellé le lendemain à la Chambre par M. Alicot, témoin oculaire et attristé des événemens de la veille. Il a répondu que M. Alicot avait mal vu, mal compris, mal interprété la manifestation, et que le ministère, optimiste et confiant, s’était senti tout réconforté en dénombrant les forces sur lesquelles pouvait compter la République.

Nous n’avons rien à dire, car évidemment cela tourne à la manie. Au reste, M. Waldeck-Rousseau a conservé, ou peu s’en faut, sa majorité d’une centaine de voix : il en a pourtant perdu quelques-unes dont l’abandon a dû lui être sensible, s’il ne se contente pas de les compter et s’il les pèse. M. Millerand ne nous a pas dit s’il avait été satisfait de la manifestation de Lille ; nous savons désormais que M. Waldeck-Rousseau l’a été de celle de la place de la Nation. Il pense sans doute que les conspirateurs en seront intimidés, ce qui n’est pas bien utile pour le moment, puisqu’ils sont tous sous les verrous. A nos yeux, le fait est d’autant plus grave que cette extrême rigueur contre les uns jure avec cette extrême indulgence ou complaisance envers les autres. Nous marchons très vite : nous voilà arrivés au drapeau rouge, et au drapeau noir. Ce n’est, nous dit-on, qu’un morceau de drap au bout d’un bâton : sans doute ; il en est ainsi de tous les emblèmes ; ils n’ont d’importance que par ce qu’ils signifient ; mais la signification de ceux-ci n’est pas douteuse. Des lois jacobines à la Chambre, l’anarchie dans la rue : nous n’aurions pas cru que cinq mois de ministère, et surtout d’un ministère présidé par M. Waldeck-Rousseau, nous conduiraient à ce résultat. Il faut bien se rendre à l’évidence. Quant à nous, qui tenons à la République et qui nous préoccupons de tous les dangers qui la menacent, nous croyons qu’on a démesurément grossi les uns et rapetissé les autres. En admettant qu’on ait conjuré les premiers, qu’a-t-on fait contre les seconds, contre ceux qui viennent du socialisme grandissant et de l’anarchie ? Ce sont les plus redoutables, et, si la République devait être un jour compromise, ce serait par eux. Pourtant on s’obstine à ne pas les voir, et c’est ce qui fait la gravité de la situation présente.

En 1884, il y a quinze ans, M. Waldeck-Rousseau était ministre de l’Intérieur, et il discutait devant la Chambre une loi contre les manifestations sur la voie publique. Tous ses amis de maintenant la combattaient. Mais lui, portant un regard plus large et plus libre qu’aujourd’hui sur tous les points de l’horizon, s’écriait : « Quand on nous dit que le drapeau blanc arboré dans l’Ouest, que le drapeau rouge arboré à Bessèges… ne sont que des incidens de minime importance, qu’il ne faut pas leur attribuer une portée exagérée, je crois qu’on fait trop bon marché des impressions directes qui ont été produites par ces actes. » Il s’inquiétait déjà du drapeau blanc, et les radicaux lui reprochaient ironiquement d’en montrer trop de frayeur ; mais il s’inquiétait aussi du drapeau rouge, et il ne croyait pas que le péril fût d’un seul côté. Au Waldeck-Rousseau d’à présent nous opposons celui d’alors : nul n’a mieux parlé de ces « impressions directes » que les foules subissent, et qui ne les précipitent en avant que pour les ramener bientôt en arrière par une inévitable réaction.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, F. BRUNETIERE.

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