Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1872

Chronique n° 975
30 novembre 1872


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 novembre 1872.

S’il y a un spectacle douloureux, désolant, et on peut même dire offensant pour tous ceux qui se font un devoir de mettre les nécessités du patriotisme au-dessus des préférences d’opinions et des fantaisies personnelles, c’est celui qui se déroule devant la France étonnée et silencieuse depuis quelques jours, depuis que l’assemblée est rentrée à Versailles.

Des passions, des animosités querelleuses, des conflits, l’existence d’une nation jouée sur un coup de dé, des votes disputés et confus qui n’éclaircissent rien, et qui peuvent à chaque instant laisser sombrer la paix publique dans une équivoque de scrutin, voilà trois semaines bien employées ! Et ce spectacle n’a pas malheureusement pour unique témoin le pays, qui est à la fois spectateur et victime, qui en est à se demander ce qu’on veut faire de lui ; il y a un autre témoin, c’est l’étranger qui reste encore campé à deux pas sur notre sol, qui est notre créancier et notre surveillant, qui peut regarder tranquillement après tout parce qu’il a pris ses gages contre nos divisions et nos folies, parce qu’il peut même au besoin, si on lui en donne le prétexte, rentrer dans les départemens qu’il a quittés. Il y a un troisième témoin, si l’on veut, c’est l’Europe, qui s’est montrée sans doute indifférente dans les épreuves que nous avons traversées, mais qui ne peut pas se désintéresser de nos affaires, qui sent bien que la France est un des ressorts nécessaires du monde civilisé, qui suit nos luttes et nos efforts avec une attention sympathique ou inquiète. Ce n’est point assurément le pays qui a demandé qu’on le ramenât à ces divisions et à ces agitations. Il y a un mois à peine il vivait tranquille. Il voyait l’occupation étrangère se retirer de deux départemens. Il se disait qu’avec la paix, avec un peu de modération patriotique dans les partis, avec un peu de bonne volonté chez ceux qui le représentent et chez ceux qui le gouvernent, on pouvait arriver à une libération complète du territoire et à une condition intérieure doucement, progressivement raffermie. C’était le vœu le plus manifeste du pays il y a un mois. Tout d’un coup les tempêtes se déchaînent, les passions de partis éclatent, plus acharnées que jamais, autour d’un gouvernement qu’elles cherchent à ébranler. On se retrouve à peine en présence qu’on semble aspirer le combat, qu’on se précipite vers les crises les plus extrêmes, et qu’on se montre impatient de réduire une malheureuse nation à se demander chaque matin où elle en sera le soir. Nécessairement la France incertaine s’émeut, les affaires s’arrêtent, les intérêts sont en suspens, la confiance expire dans les esprits découragés, tout ce qu’on a fait peut être compromis. On en est là, et si ceux qui ont contribué à créer cette situation sont contens de leur œuvre, franchement c’est qu’ils ne sont pas difficiles. Si c’est là tout ce qu’ils ont recueilli de conseils de sagesse et de patriotisme dans leurs longues vacances, ils ont perdu leur temps, ils n’ont vu les intérêts ou les dispositions du pays qu’à travers leurs préoccupations et leurs préjugés.

Comment s’est produite cette situation aiguë et violente ? quels en sont les caractères et les élémens ? À suivre le courant des choses depuis quelques mois, à voir s’amasser les froissemens, les malaises, les susceptibilités, les irritations secrètes nées de mécomptes multipliés, cette crise devait malheureusement éclater un jour ou l’autre ; on la sentait venir. Elle n’était pas dans le mouvement des opinions et des intérêts du pays, elle était dans les passions des partis. Le message de M. le président de la république n’a été évidemment que le prétexte ou le signal du conflit dès le second jour de la rentrée de l’assemblée à Versailles. Sans doute ce message, dont M. le garde des sceaux disait hier encore avec raison et avec simplicité qu’il avait été jugé « digne d’une certaine estime, » qu’il avait exposé les affaires de la France dans un langage qui n’était pas sans grandeur, sans doute ce message abordait des questions épineuses. M. Thiers, au début d’une session destinée à être décisive, n’a pas craint de donner une forme à des idées ou à des impressions qui sont dans bien des esprits ; il a voulu marquer en quelque sorte le point où l’on était arrivé après ces deux dernières années ; il a constaté ce qui est tout simplement un fait, que la république est le gouvernement légal du pays, qu’elle est le seul gouvernement possible aujourd’hui, et il ajoutait qu’au lieu de perdre son temps à des proclamations inutiles, qui pourraient d’ailleurs coûter à des convictions sincères, le mieux serait de régulariser, d’organiser la situation, de voir ce qu’il y aurait à faire pour coordonner les institutions et les pouvoirs publics. M. Thiers pouvait-il faire autrement ? Eût-il fait disparaître les difficultés en les passant sous silence par un calcul presque puéril ? Même en abordant ces questions, a-t-il prétendu diminuer les droits de l’assemblée, violenter les opinions sincères, imposer un avis ou un système ? S’est-il montré peu soucieux de la sécurité publique ? Nullement, il a laissé à l’assemblée ses droits, aux opinions leur indépendance ; il a démontré avec la plus saisissante éloquence que la république ne pouvait exister qu’à la condition de rester le gouvernement de tout le monde, d’offrir les garanties les plus énergiques à tous les intérêts conservateurs de la France. Il a fait le procès des agitations révolutionnaires, non en bomme de parti, mais en homme d’état qui s’élève au-dessus des questions de personnes.

Que voulait-on de plus ? Seulement M. Thiers avait dit que la république était le gouvernement légal, le seul gouvernement possible, et c’est là le point de départ apparent d’une crise qui a ses racines dans toute une situation. La droite s’est sentie atteinte, et, après avoir escorté les paroles de M. Thiers de ses murmures, même quelquefois d’apostrophes injurieuses, elle s’est jetée du premier coup sur une motion de M. de Kerdrel, qui a proposé la nomination d’une commission chargée d’examiner le message, et de voir s’il n’y aurait pas lieu de répondre à M. le président de la république. Ce n’était rien encore ; M. de Kerdrel, qui a d’anciennes relations avec M. Thiers, n’avait point agi, à ce qu’il paraît, dans une intention d’hostilité déclarée ; il avait plutôt cru, dit-on, amortir les premières effervescences de son parti en donnant à la réflexion et au bon sens le temps de reprendre leur empire, et, comme le gouvernement ne s’opposait pas à la nomination de la commission, il n’y avait rien de trop grave. On comptait même que l’interpellation du général Changarnier sur le voyage de M. Gambetta serait, trois jours après, l’occasion naturelle d’explications toutes simples qui réduiraient l’importance de la commission Kerdrel, et qui en finiraient avec ce conflit naissant. On comptait sur la paix, et c’est la guerre qui est sortie de l’interpellation du général Changarnier. Les explications du ministre de l’intérieur, nous en convenons, n’étaient pas des mieux faites pour enlever une assemblée ou pour lui tracer sa route. Quant aux orateurs de la droite, ils ont fait certainement ce qu’ils ont pu pour rendre la paix impossible ou pour aggraver le débat. Que voulaient-ils en effet ? Ils voulaient amener M. Gambetta à la tribune, ils n’y ont point réussi, et ils ont été vraiment assez naïfs, s’ils n’ont pas deviné cette tactique facile de l’orateur de Grenoble. Le général Changarnier, M. le duc de Broglie, qui se sont succédé, voulaient tout au moins provoquer les explications du gouvernement, non plus de M. Victor Lefranc, mais de M. Thiers lui-même : ils n’ont trouvé rien de mieux que de placer M. Thiers sous le coup d’une sorte de sommation impérieuse et irritante d’avoir à venir faire sa confession publique en renouvelant devant l’assemblée les déclarations qu’il a déjà faites, il y a deux mois, devant la commission de permanence, et M. Thiers s’est naturellement révolté contre cette sommation. Il a invoqué sa longue carrière, ses actes, ses services, la dignité du gouvernement dont il est le chef. On avait l’air de vouloir le contraindre à répéter la leçon qu’on lui faisait ; il a refusé d’abaisser à ce rôle l’autorité dont il est le dépositaire et sa propre fierté. On pouvait voter contre lui, on n’avait à aucun titre le droit de le traîner sur une sellette d’accusé, comme il le disait.

Une fois sur ce terrain, la lutte est devenue et devait forcément devenir des plus graves. C’était une question de gouvernement naissant à l’improviste, dans la surprise d’une discussion, et M. le duc de Broglie ne pouvait ignorer qu’il tranchait cette question par réticence lorsqu’il proposait un vote excluant toute manifestation directe de confiance ou de défiance. Par le fait, le gouvernement tombait dans le vide sans avoir été renversé. Jetée subitement en face de cette situation, l’assemblée s’est vue un instant plongée dans la confusion la plus indescriptible. Les propositions se sont succédé ; les partis ont manœuvré au milieu des scrutins. En fin de compte, un ordre du jour, contenant tout à la fois un blâme des doctrines professées à Grenoble et un témoignage de confiance dans l’énergie du gouvernement, cet ordre du jour proposé par M. Mettetal, accepté par M. le garde des sceaux, a été voté, mais à une majorité qui perdait toute signification sérieuse par ce seul fait de l’abstention de plus de 300 membres de l’assemblée de la droite et de la gauche. Dans un pareil moment, on faisait de la tactique, et, à force de vouloir être habiles, les partis ont été, à tout prendre, de fort mauvais tacticiens. Si la partie de la droite modérée qui s’est abstenue avait voté, c’était elle qui donnait sa couleur à l’ordre du jour. Si dans l’abstention de la droite la gauche modérée avait voté, c’était elle qui faisait la majorité en faveur du gouvernement, et elle pouvait se donner cet avantage sans avoir rien à désavouer, puisqu’elle n’a point été la dernière à blâmer le discours de Grenoble. Dans tous les cas, on n’offrait pas ce singulier spectacle de 300 membres d’une assemblée souveraine déclarant leur incompétence dans une affaire où le gouvernement du pays pouvait sombrer.

Deux choses restaient assez claires après cela : l’ordre du jour n’avait rien tranché, et par son langage, par son attitude, par ses votes, la droite venait d’ouvrir les hostilités. C’est alors que la commission Kerdrel entre en scène. Jusque-là, elle n’avait qu’une mission assez peu définie, on ne savait ce qu’elle serait appelée à faire. Par le vote de l’ordre du jour Mettetal, qui laissait le gouvernement dans une situation indécise en constatant les intentions et la discipline de la droite, elle prenait une importance nouvelle. Elle a senti évidemment son ambition grandir avec les circonstances, elle est devenue une sorte de comité directeur du parti. La nomination de M. le duc d’Audiffret-Pasquier comme président de la commission indiquait l’esprit dans lequel on allait se mettre à l’œuvre. Le résultat n’a pas été longtemps incertain. La commission ne s’est pas bornée à ce qui semblait être son rôle ; elle ne s’est pas contentée d’examiner le message pour savoir s’il y avait à répondre à M. le président de la république, elle a fait elle-même cette réponse, et elle a répondu doublement. Aux réformes constitutionnelles indiquées plutôt que précisées par M. Thiers, elle a opposé une résolution sommaire, la proposition de nommer dès ce moment une commission parlementaire pour préparer uniquement et exclusivement une loi sur la responsabilité ministérielle ; en d’autres termes, elle a voulu assurer à la droite, qu’elle considère comme la majorité, une arme contre le gouvernement dont elle suspecte les tendances. À l’exposé politique du message la commission a répondu par le programme de la droite, par un rapport où l’auteur, M. Batbie, s’est visiblement beaucoup appliqué, sans réussir à parler une langue réellement politique. M. Batbie a tracé son programme assez confusément, d’une façon un peu déclamatoire, avec des ménagemens plus apparens que réels pour M. le président de la république et avec une passion contre le radicalisme qui produirait peut-être plus d’effet, si elle était moins emphatique, et si elle frappait plus juste. En définitive, tout le rapport est dans un mot caractéristique : il faut créer « un gouvernement de combat. »

Au fond c’était évidemment une guerre déclarée. Après l’interpellation du général Changarnier, qui pouvait passer pour un combat d’avant-garde, on offrait la bataille décisive, et le gouvernement, mis en cause d’une façon si directe, ne voulait ni ne pouvait la décliner. Il l’a acceptée ; seulement à l’ultimatum de la commission il a opposé, par l’organe de M. Dufaure, une proposition plus logique, plus naturelle, qui aurait dû rallier sur-le-champ toutes les opinions, s’il n’y avait eu un parti-pris. Il a demandé simplement qu’on ne scindât pas les questions, qu’on nommât une commission parlementaire de trente membres qui serait chargée d’étudier un projet de loi « pour régler les attributions des pouvoirs publics et les conditions de la responsabilité ministérielle. » C’est donc entre la proposition du gouvernement et l’ultimatum de la commission que la lutte restait engagée il y a deux jours encore. Au dernier moment, une tentative de conciliation a été faite. Des explications ont été échangées une fois de plus dans l’interruption d’une de ces dramatiques séances où s’agitaient les destinées du pays. Que s’est-il passé ? quelle raison sérieuse a pu avoir la commission pour se refuser à toute concession, pour repousser la motion que M. Dufaure venait de soumettre à l’assemblée ? Lorsque la paix publique était en jeu, fallait-il tout risquer pour des subtilités, pour des questions de mots ? Toujours est-il que la commission s’est refusée jusqu’au bout à un accord auquel M. le président de la république se serait prêté, et qui répondait assurément à un vœu universel. La commission a persisté dans son projet, le gouvernement a maintenu sa proposition, et le combat, retardé de vingt-quatre heures, a été livré hier définitivement. Le succès est resté au gouvernement. La majorité n’est pas très considérable, il est vrai, elle n’est que de 38 voix sur le chiffre de 707 votans, qui n’avait peut-être jamais été atteint dans l’assemblée actuelle. D’un autre côté, cette majorité a été formée, cela est bien certain, par la réunion de toutes les nuances de la gauche, tandis que les diverses fractions de la droite ont marché au combat sans se laisser entamer et comptent encore un peu plus de 330 voix. — 372 voix dans un camp, 335 dans l’autre, l’assemblée coupée en deux, la confusion un peu partout sous une apparence de discipline, voilà l’état parlementaire qu’on a créé, apaisement succédant à une crise momentanée, la réflexion, l’influencé du scrutin d’hier, auront pour résultat de déplacer un certain nombre de voix, de les ramener vers le gouvernement dans bien d’autres questions, c’est possible. La situation ne reste pas moins difficile, et si le gouvernement se trouve sauvé par la gauche, si cette condition des choses est aussi étrange que laborieuse, à qui la faute, si ce n’est à ceux qui jouent leur rôle de conservateurs en mettant à la loterie d’un vote de passion et d’obstination ce qu’il y a encore de paix publique ?

D’où est venue cette guerre qui n’est point évidemment terminée, qui se rallumera sans doute au moment où seront débattues les questions qu’une commission parlementaire va être chargée d’étudier ? Qu’a-t-on voulu faire et que veut-on encore ? Il ne faut pas se payer de mots et d’apparences. On a mis en avant les nécessités du régime parlementaire, un principe que personne ne conteste, le principe de la responsabilité ministérielle. C’est bon à mettre sur un drapeau en marchant au combat. Au fond, ce qu’on a voulu, c’est mettre la main sur le gouvernement, c’est placer M. Thiers dans l’alternative de céder la place ou de se faire l’instrument des volontés, des passions et des intérêts de la droite. Toute cette campagne a été conduite, nous en convenons, avec une certaine âpreté, avec une certaine habileté, une triste habileté parlementaire. On ne s’est laissé ébranler par rien, pas même par le sentiment des crises qu’on pouvait provoquer ; on s’est refusé à toute transaction, on s’est barricadé derrière des mots et des épithètes pour ne pas céder.

Il fallait avant tout attester sa prépotence, avoir une victoire de parti, et la meilleure preuve, c’est que la droite n’a pas voulu voter l’ordre du jour Mettetal, parce que cet ordre du jour, qui lui donnait satisfaction sur le manifeste radical de Grenoble, contenait en même temps un témoignage en faveur du gouvernement. Ou cette lutte n’a aucun sens en effet, ou elle a cette signification : on a voulu en finir avec M. Thiers en se servant contre lui de ce qu’il fait et de ce qu’il ne fait pas, des circonstances et des anomalies qui ne sont pas son œuvre, des périls ou des incertitudes qu’il n’a pas créés ; on a voulu l’abattre en tournant contre lui jusqu’à cette supériorité de lumières et d’éloquence qu’on a été heureux de trouver quand il l’a fallu, et qui fait de lui, après tout, le représentant le plus éminent de la France devant l’Europe et devant le monde. Que M. le duc d’Audiffret, M. le duc de Broglie, le général Changarnier, M. Batbie et tous ceux qui avaient déjà leur place dans le « gouvernement de combat » se préoccupent des progrès et des menaces du radicalisme, ils ne sont pas les seuls. Oui sans doute, c’est un danger dans la situation actuelle de la France ; mais est-ce bien sérieux de se tourner avec une sorte d’air effaré vers le pouvoir pour lui demander des déclarations et des professions de foi conservatrice ? Est-ce sérieux de saisir le prétexte d’une manifestation particulière pour venir sommer M. le président de la république de dire qu’il n’est pas avec les radicaux ? Qui donc a pu croire cela ? M. Thiers n’avait certes pas besoin de le répéter ces jours derniers encore. Ses opinions, son passé, ses actes, sont assez clairs. Convenons-en, c’est le plus étrange oubli des plus simples égards et de la dignité même du gouvernement de venir demander à l’homme qui est le chef de ce gouvernement, qui a dompté la commune, qui depuis deux ans passe sa vie à maintenir l’ordre, des garanties nouvelles contre toute connivence avec les révolutionnaires. Et s’il arrive que M. Thiers, au milieu des difficultés qu’on lui suscite, rencontre quelquefois l’appui de la gauche dans un scrutin, qu’est-ce que cela prouve ? Est-ce que l’extrême droite ne votait pas tout récemment encore avec les radicaux ? Si le gouvernement ne se hâte pas de bouleverser l’administration, de changer tous les fonctionnaires, tous les préfets qu’on lui signale comme suspects, cela veut-il dire qu’il favorise le radicalisme ?

On sait bien évidemment à quoi s’en tenir. On sait bien que M. Thiers n’est pas plus révolutionnaire que ceux qui l’accusent. Soit, dit-on, c’est un reproche banal et sans portée, M. Thiers n’est pas l’allié du radicalisme ; mais il s’est prononcé pour la république dans son message, il a violé ainsi le pacte de Bordeaux, il a manqué à la parole qu’il avait donnée de ne préparer aucune solution définitive. Où est-il donc ce pacte de Bordeaux qu’on invoque aujourd’hui ? Ah ! sans doute, c’était, il y a deux ans, une sage et patriotique pensée d’écarter toutes les questions constitutionnelles, de signer ce qu’on appelait la trêve des partis, et de se placer sur un terrain neutre, où toutes les volontés sincères pouvaient se rencontrer pour travailler, en commun à la réorganisation morale, militaire, administrative, financière, de la France. Si on l’avait voulu, si on avait eu assez d’abnégation pour se renfermer dans ce programme, cela pouvait suffire pour quelques années peut-être, et dans tous les cas jusqu’à la libération définitive du territoire. Pour les esprits qui n’ont pas le culte des étiquettes et le fétichisme des mots, ce n’était pas même une nécessité de s’appeler la république ou la monarchie ; un gouvernement, qui se serait couvert uniquement du grand nom de la France et de ses couleurs en deuil aurait porté une assez noble effigie pour se faire respecter. Qu’en a-t-on fait cependant de ce pacte de Bordeaux, qui, pratiqué avec une complète sincérité, aurait pu rester la sauvegarde de toutes les opinions en même temps que du repos et de la liberté du pays ? Il faut être de bonne foi : le respectait-on lorsqu’on allait à Anvers ou en Suisse auprès de M. le comte de Chambord, dont on recevait le mot d’ordre, lorsqu’on préparait des manifestes ou des fusions qui se sont toujours dérobées comme des ombres, lorsque, tenant pour fait ce qu’on désirait, on présentait à la France, selon le mot de M. Princeteau, le « roi sans enfans » et le « dauphin sans ambition ? » On était autorisé à lever le drapeau de la monarchie par des efforts dans un sens opposé, c’est possible. Cela prouve que depuis deux ans chacun est occupé à invoquer le pacte de Bordeaux quand il en a besoin, et à l’exploiter pour son propre avantage quand il en a l’occasion, à en faire sortir le triomphe de ses vœux et de ses espérances. S’il est un homme qui ait respecté le pacte de Bordeaux, c’est en vérité M. Thiers en refusant précisément de gouverner au nom d’un parti, en cherchant à rallier toutes les opinions sincères, tandis que tout le monde autour de lui s’acharnait à ruiner ce provisoire où la France s’était abritée dans la tempête. On est arrivé en effet à le ruiner, ce malheureux provisoire, en démontrant de toutes les manières que le pays aspirait à un régime plus définitif, et on s’étonne après cela qu’un jour soit venu où le pays a fini par se dire qu’effectivement il fallait peut-être songer à s’établir avec un peu plus de fixité, non pas par une révolution nouvelle, mais en régularisant la situation où l’on se trouvait ! Ce jour-là, qu’a fait M. Thiers ? Il s’est borné à déclarer que la république seule lui semblait possible. Hier encore il le disait devant l’assemblée aux partis monarchiques : «  Interrompez-moi en ce moment, si vous croyez que l’intérêt du pays est de faire la monarchie aujourd’hui. » Personne ne lui a répondu ; c’est qu’en effet tout est là Si on peut faire la monarchie, pourquoi ne la fait-on pas ? Si on ne le peut pas, pourquoi empêcher le pays de chercher à régulariser ce qui existe à l’abri d’un pouvoir qu’il a pu apprécier et estimer depuis deux ans ? La pire des choses dans tous les cas, c’est une politique qui, ne pouvant faire ce qu’elle veut, s’acharne à rendre tout impossible par une guerre d’humeurs chagrines, de regrets, d’irritations mal déguisées, de défiances provocantes et agitatrices.

Il y a une manière de tout expliquer, nous le savons bien. On ne veut pas soulever, assure-t-on, la question de la république ou de la monarchie. Ce qu’on demande à M. Thiers, c’est de ne pas trancher lui-même cette question d’abord, de gouverner ensuite avec la majorité ou la prétendue majorité, qui est la droite, d’accepter la responsabilité ministérielle, unique garantie de cette majorité, et enfin de ne pas aller à l’assemblée, où sa présence peut peser sur les délibérations, où la dignité du gouvernement peut souffrir dans sa personne de toutes les vivacités de la discussion. De cette façon, tout se passerait au mieux. La droite, qui se croit la majorité, ferait et déferait des ministères, elle placerait et déplacerait les préfets, elle distribuerait les fonctions. M. Thiers resterait à la présidence de Versailles, où on lui laisserait, tant qu’on ne pourrait faire mieux, le rôle tranquille et inactif d’un simulacre du souverain constitutionnel. C’est ingénieusement combiné et imaginé. On ne se souvient pas par malheur que nous vivons dans des circonstances très extraordinaires, que le pouvoir même de M. Thiers n’est point d’une nature ordinaire, qu’il est né de la situation la plus cruellement exceptionnelle, qu’il l’exerce nécessairement dans des conditions où c’est l’homme qui fait l’autorité, la force morale, le crédit du gouvernement. Qu’on demande à M. le président de la république d’aller un peu moins souvent à l’assemblée, de ne point s’engager dans toutes les luttes, rien de plus simple, et ce n’est pas là sans doute ce qui serait une difficulté. L’exclure absolument, d’une façon systématique, ce n’est pas seulement lui infliger une sorte d’injure personnelle, c’est méconnaître la nature des choses. Lorsque M. Thiers a été chargé du gouvernement dans les circonstances les plus terribles, pourquoi l’a-t-on choisi ? Est-ce parce qu’il était un descendant de Robert le Fort ou de Charlemagne ? Non, apparemment ; on l’a choisi pour ses lumières, pour son expérience, pour son aptitude personnelle à la direction des affaires publiques. On l’a nommé parce qu’il était M. Thiers, l’homme le mieux fait pour représenter la France dans de si effroyables épreuves, et ce rôle qui lui a été confié par les événemens autant que par le vote de l’assemblée, il l’a rempli depuis deux ans sans marchander son dévoûment et son courage. Et maintenant, après qu’il a été pendant deux ans à la peine et au combat, dirigeant tout, activant tout de son ardeur, travaillant plus que tout le monde, on viendrait lui demander de cesser d’être lui-même, de se retirer de la discussion des affaires publiques ! Il peut justement répondre qu’il n’a pas été nommé pour cela. Croit-on qu’on aurait relevé l’honneur de la tribune française parce que M. Thiers n’y paraîtrait plus par sentence du parlement ? pense-t-on qu’il suffise de décréter aujourd’hui la création d’un ministère responsable pour trancher toutes les difficultés ?

Ce n’est point seulement en effet une question personnelle. On soulève légèrement des problèmes bien plus complexes, et ici apparaît peut-être un peu trop l’arrière-pensée à laquelle ou obéit. Cette responsabilité ministérielle qu’on invoque aujourd’hui et dont on se fait une arme d’opposition, oui sans doute, c’est un principe incontesté. Un ministre responsable, c’est un des ressorts nécessaires d’un régime libre ; mais ce qu’on oublie, c’est que la responsabilité ministérielle n’est qu’un des ressorts de la grande machine parlementaire : elle a pour correctif et pour contre-poids le droit de dissolution de l’assemblée par le chef de l’état. Sans cela, on va droit à l’omnipotence, à la dictature du parlement ; l’assemblée devient d’un seul coup une convention. Jusqu’ici, on avait éludé ce danger avec sagesse, avec prudence, en créant par une sorte de fiction un pouvoir qui n’était point en droit un pouvoir distinct, mais qui en avait en fait les prérogatives, le caractère, et qui, par la supériorité de l’homme chargé de l’exercer, en avait aussi l’indépendance. Dans ce vague sagement ménagé, on pouvait se faire illusion et croire à un régime à demi régulier. Aujourd’hui on a divulgué le secret, on a mis à nu la faiblesse de cette situation, et en séparant la responsabilité ministérielle, qu’on revendiquait exclusivement, des autres questions constitutionnelles, on laissait trop voir qu’on ne reculait plus devant cette omnipotence d’une majorité dictatoriale aspirant à constituer un gouvernement de parti après avoir renversé le pouvoir modérateur qu’elle trouvait devant elle.

Sait-on à quoi ressemble cette étrange campagne qui vient de s’engager dans l’assemblée de Versailles ? Par sa direction générale, par ses mots d’ordre et même par bien des détails, elle a la plus singulière analogie avec cette autre campagne de la majorité des introuvables en 1815 et en 1816. Toute proportion gardée dans la mesure des opinions, c’est au fond la même chose. Il y a malheureusement sur un point d’abord une ressemblance cruelle, c’est qu’alors comme aujourd’hui l’étranger était sur notre sol, il assistait en témoin intéressé à nos divisions, et il n’était pas toujours sans inquiétude ; mais ce n’est pas la seule analogie. À cette époque aussi, il y avait une chambre formée sous l’empire d’une situation exceptionnelle, composée surtout de gentilshommes de province très royalistes, ardens conservateurs, qui représentaient leur parti plus que le pays. Ce qui vient de se passer depuis quinze jours a déjà son histoire dans une lettre écrite par Maine de Biran, un pur royaliste pourtant, à la veille de la session de 1816. « Vous me demandez si nous reviendrons plus sages que nous ne sommes partis. Je vous réponds sans hésiter que nous reviendrons plus exaltés et plus fous. Je vois ici des membres de notre majorité ; vous ne vous faites aucune idée de leurs prétentions, de leur ton de supériorité… Il est temps de purger la France, de faire disparaître les traces de la révolution ! La chambre des députés est appelée à cette grande destination… » En ce temps là aussi, M. de Salaberry réclamait impérieusement des épurations administratives, en se plaignant qu’on laissait des révolutionnaires dans toutes les fonctions, et tout comme M. Batbie on disait : « A côté de l’immense majorité, il y a une minorité turbulente, factieuse, ennemie des lois, ennemie du repos, ennemie d’elle-même ; c’est contre cette minorité qu’il faut protéger la majorité… » Auprès de ces exaltés de conservation cependant il y avait un gouvernement sensé, modéré, qui ne partageait pas leurs passions, qui tâchait de les contenir, et qui s’efforçait, selon le mot du duc de Richelieu, président du conseil, de gouverner « pour eux, sans eux et malgré eux. » M. Decazes était dans ce ministère modéré, qui avait fort à faire pour contenir les royalistes de la chambre. M. Pasquier, celui qui a laissé son nom et son titre à M. le duc d’Audiffret, appuyait le gouvernement. Le duc de Broglie, qui entrait alors, à la chambre des pairs, était dans cette élite d’esprits libéraux et modérés. Louis XVIII lui-même était l’inspirateur et le guide de cette politique de modération habile. Le parti royaliste de la chambre trouvait que M. de Richelieu, M. Decazes et Louis XVIII lui-même perdaient tout, qu’ils conduisaient la France à un nouveau cataclysme révolutionnaire. Ils étaient plus conservateurs que le gouvernement, et, chose étrange, ces royalistes réclamaient, eux aussi, la responsabilité, ministérielle, même toutes les libertés parlementaires. C’est de là justement que naissait le livre de Chateaubriand sur la Monarchie selon la charte, théorie des revendications parlementaires des royalistes de la chambre.

Ils revendiquaient la responsabilité ministérielle, c’était tout simple ; ils avaient la théorie de leur situation, selon le mot de M. Guizot. Ils voulaient tout simplement se servir de cette arme pour renverser le cabinet du duc de Richelieu, et pour imposer au roi un ministre représentant la majorité. Eux aussi, ils prétendaient constituer un « gouvernement de combat. », La diplomatie étrangère cependant suivait toutes ces péripéties d’un œil attentif et inquiet. Elle n’était nullement favorable aux agitateurs de la chambre. Elle démêlait parfaitement que cette majorité de l’assemblée n’était qu’une minorité dans le pays, et l’un des membres de cette diplomatie écrivait, en prévoyant un succès possible de la majorité qui conduirait, à la formation d’un ministère de la droite : « Une telle administration ne durera pas un mois ; mais en attendant qu’elle tombe elle aura agité le pays et rendu impossible l’accomplissement des engagemens pris par la France envers les puissances étrangères… » Qui peut dire que la même chose ne serait pas arrivée aujourd’hui ? Mais Louis XVIII avait une ressource, il avait le droit de dissolution. L’ordonnance de 1816. frappait la chambre, et une majorité nouvelle sortait des élections. Aujourd’hui ce moyen de dénouer une crise n’appartient à personne. L’assemblée seule a le droit de se dissoudre ou de se maintenir. Que la droite se souvienne cependant que la meilleure garantie de sa durée, c’est la modération, et les chefs qui la conduisent peuvent certes relire avec fruit ces mots que le duc de Richelieu écrivait avant la dissolution de la chambre en 1816 : « Si je pouvais être sûr de l’union de la chambre et du ministère, dès à présent on diminuerait de 30,000 hommes l’armée d’occupation ; mais on veut attendre le résultat des premières séances, Bien sûrement tout est là, et il s’agit d’être ou de ne pas être. Cela devrait amener à faire bien des réflexions. »

Oui, M. le duc de Richelieu avait raison, dans des situations comme celle où la France se trouvait en 1816 et comme celle où elle se trouve aujourd’hui, tout est là : il s’agit de « faire des réflexions. » Elles s’imposent plus que jamais à ceux qui prennent l’initiative de ces dangereux conflits, au risque de subordonner les plus précieux intérêts de patriotisme aux impatiences égoïstes de l’esprit de parti. La crise est pour le moment écartée sans doute, puisque, dans la lutte qui vient de se dénouer à Versailles, la droite en rassemblant toutes ses forces n’a pu arriver à la victoire. L’imprévu est du moins conjuré dans ce qu’il pouvait avoir de plus redoutable. La situation, nous en convenons, ne garde pas moins sa gravité. Elle n’est point cependant, si on le veut bien, au-dessus des efforts de prévoyance et de conciliation qui seront certainement tentés pour la dégager de ce qu’elle a de plus périlleux. Pour le gouvernement, à vrai dire, la voie est toute tracée. Il n’a qu’à se maintenir sur le terrain où il s’est établi. Il a montré dans cette crise un esprit de modération qui aurait dû désarmer la commission Kerdrel, et qui à défaut de ce succès n’a pu que produire la plus favorable impression sur le pays. La position du gouvernement n’aurait-elle pas dû être fortifiée par ce discours d’une si vive éloquence où M. Thiers est venu exposer au grand jour ses actes, ses idées, son rôle de médiateur et de pacificateur entre les partis ? M. Thiers a tout dit, et il l’a dit avec une habile fermeté, sans amertume pour ceux qui se déclaraient ses adversaires, et même sans faiblesse pour ceux qui l’ont soutenu dans cette lutte. Il a du reste parfaitement accepté l’antagonisme qu’on a voulu établir entre la politique qu’il représente, qui a pour elle la garantie de ces deux dernières années, et la politique qu’on proposait sous le nom de « gouvernement de combat. » Il est resté fidèle à lui-même, et le secret de sa force dans cette position, c’est qu’en somme il a le pays avec lui. Son ascendant sur l’opinion dépasse très évidemment la proportion de la majorité matérielle qu’il a obtenue, et par ce seul fait il est d’autant mieux placé pour reprendre librement, avec une pleine indépendance, l’œuvre de transaction à laquelle on doit travailler aujourd’hui. Quant à la droite, se laissera-t-elle emporter plus loin par les passions militantes qui l’ont jetée dans cette aventure ? Si elle pouvait y gagner, on le comprendrait ; malheureusement tout ce qu’elle peut faire, c’est d’entretenir une agitation qui peut compromettre la libération de la France, qui soumet le régime parlementaire à des épreuves faites pour l’affaiblir dans son autorité morale, et qui peut conduire l’assemblée elle-même par le plus court chemin à une dissolution inévitable. On ne peut pas se le dissimuler, depuis quelques jours on a fait du chemin vers ce dénoûment, et peut-être a-t-on fait aujourd’hui même un pas de plus dans un vote qui a de nouveau partagé l’assemblée à la suite d’une interpellation sur des adresses de conseils municipaux. Les violens peuvent se laisser aller à ces extrémités, les esprits modérés de la droite et du centre droit y réfléchiront encore, ils se mettront du côté de la politique de M. de Richelieu et de M. Decazes plutôt que du côté de la politique des introuvables.

CH. DE MAZADE.




LA NOUVELLE RÉVOLUTION DU PÉROU.

Bien des révolutions, des coups d’état, des pronunciamentos, se sont produits au Pérou depuis son émancipation ; mais ce pays, si souvent déchiré par les discordes civiles, a rarement vu des scènes aussi tragiques, des drames aussi sanglans que ceux dont la ville de Lima a été le théâtre au mois de juillet dernier. Heureusement la crise, malgré sa violence, n’a été que passagère ; au moment où l’armée était dispersée, la police licenciée, l’administration désorganisée, où le pays tout entier se croyait réservé à des troubles dont ceux de la capitale ne semblaient être que le début, les choses se sont remises instantanément dans un état normal, les institutions parlementaires ont repris leur cours, et le Pérou a trouvé une solution des difficultés avec lesquelles il était aux prises, non pas dans des mouvemens insurrectionnels, mais dans la stricte application de la légalité. C’est le congrès qui, conformément à la constitution, a présidé à la transmission du pouvoir avec des conditions d’ordre et de calme sur lesquelles les optimistes eux-mêmes n’eussent point osé compter. Le jour se fait maintenant sur les causes et sur les effets d’événemens enveloppés tout d’abord d’un nuage sinistre qui empêchait d’en apprécier le caractère. Les esprits sont entrés dans une période d’apaisement relatif, et la dernière crise a fait naître plus d’une réflexion salutaire. Les auteurs des violences commises ont reçu un châtiment si rapide, leur succès d’un jour a été si cruellement expié, le danger des coups d’état s’est fait sentir d’une manière si terrible et si saisissante, qu’il y a lieu d’espérer après la tourmente l’accalmie, après le déchaînement des haines la conciliation.

Le nouveau président de la république péruvienne, don Manuel Pardo, a pris une attitude satisfaisante, et, bien qu’il ait marqué comme chef du parti libéral, il s’est attaché à ne pas froisser les conservateurs. Son influence modératrice a déjà produit de bons résultats. Le discours-message qu’il a prononcé le 2 août 1872 devant le congrès a été favorablement accueilli. Le président constate la victoire remportée par l’opinion publique, et se félicite de ce que la légalité, menacée par les attentats de l’arbitraire et de la violence, ait fini par prévaloir. Il croit, grâce à d’accord entre le gouvernement et la représentation nationale, l’heure bien choisie pour procéder aux réformes économiques et financières, pour relever le crédit, pour réorganiser l’armée, l’administration, l’enseignement. Telle est la tâche pour l’accomplissement de laquelle M. Manuel Pardo réclame le concours de tous les hommes de bonne volonté. Il faut faire des vœux pour que le pays, éclairé par l’expérience, suive le conseil du président, et que le bon sens public empêche le retour des désordres qui viennent de cesser. Un rapide coup d’œil jeté sur la dernière crise en fera comprendre la gravité, et permettra d’apprécier l’œuvre réparatrice qui s’impose aux efforts de l’administration actuelle.

Les événemens du mois de juillet ont présenté le caractère le plus déplorable. Depuis quelques semaines, la situation du pays était très confuse. Plus on approchait du dénoûment des questions que faisait naître l’élection présidentielle, plus les attentats contre les personnes devenaient fréquens. Des villages entiers avaient été mis au pillage dans les provinces de Chincha et de Canete par des troupes de malfaiteurs. La polémique entre les partis était très vive. Les partisans de la candidature de M. Pardo, le chef libéral, et les soutiens de celle de M. Arenas se faisaient une guerre acharnée dans les colonnes des journaux et au sein de la commission permanente. Don Manuel Pardo lançait en avril un manifeste qui se terminait ainsi : « il importe que la nation sache une fois pour toutes si elle a ou n’a point le droit d’élire librement son premier magistrat. » Le colonel Balta, président de la république et dont les pouvoirs étaient sur le point d’expirer, faisait l’opposition la plus vive à la candidature de M. Manuel Pardo. Les élections présidentielles avaient eu lieu le 5 mai sans amener de désordres. Presque partout, deux collèges électoraux s’étaient formés ; on en comptait trois à Lima. Chacune de ces associations avait donné l’unanimité des voix au candidat qu’elle patronnait. MM. Arenas, Pardo et Ureta étaient nommés à la présidence par leurs partisans, mais c’est au congrès qu’il devait appartenir de décider entre eux. Le gouvernement soutenait M. Arenas ; toutefois certaines personnes prétendaient que le président Balta avait le dessein de se maintenir au pouvoir, même après l’expiration du terme assigné à ses hautes fonctions. Ces personnes allaient jusqu’à dire que les élections qui avaient eu lieu pour la présidence seraient déclarées nulles, que le congrès en prescrirait de nouvelles, et qu’en attendant, le chef de l’état assumerait la dictature. Suivant d’autres au contraire, le colonel Balta n’aspirait qu’à déposer un fardeau qui devenait chaque jour plus lourd pour lui. Cependant les journaux favorables à la candidature de M. Manuel Pardo, — el Comercio, el National, el Sentinela, — étaient supprimés ou suspendus, et le parti libéral témoignait une vive irritation.

Sur ces entrefaites, les chambres péruviennes se réunissaient le 13 juillet. L’ouverture officielle du congrès était fixée au 23 juillet, les deux semaines antérieures à cette date étant consacrées à la vérification des pouvoirs des députés et des sénateurs nouvellement élus. Les choses en étaient là quand on parla tout à coup d’un pronunciamento dont le ministre de la guerre, don Thomas Guttierez, prendrait l’initiative d’accord avec M. Ureta. Le coup d’état eut lieu en effet le 22 juillet, et don Thomas Guttierez fit arrêter le colonel Balta, président de la république. Il prit en même temps le titre de chef suprême de l’état, et confia la direction de l’administration au docteur Fernando Casos ; mais les troupes, que les partisans de don Manuel Pardo avaient en partie gagnées, ne tardèrent pas à se prononcer contre l’usurpateur.

Dès la première nuit, celle du 22 au 23 juillet, des corps de garde avaient été abandonnés. Le tour des bataillons vint ensuite. Il y eut dans plusieurs casernes des combats sanglans entre des corps fidèles au nouvel ordre des choses et d’autres corps acquis à la cause opposée. Le peuple ne prenait aucune part à ces luttes. Don Manuel Pardo avait trouvé un refuge à bord d’un navire de guerre péruvien, le Huasear ; ses amis s’étaient cachés. Il régnait donc à Lima une sorte de tranquillité, mais elle n’était qu’apparente ; une contre-révolution était inévitable. C’est du Callao qu’elle partit, et c’est par l’armée qu’elle s’opéra. Dès le 25 juillet, les communications étaient coupées entre Lima et le Callao. Plusieurs bataillons envoyés successivement dans ce port se débandèrent ou passèrent dans le camp constitutionnel. Le 26 juillet au matin, on regardait déjà comme imminente la chute de don Thomas Guttierez. Un de ses frères, don Sylvestre, fut assassiné. On prétendit d’abord que l’auteur de ce meurtre était le fils du colonel Balta, et cette nouvelle, qui d’ailleurs était fausse, exaspéra tellement don Thomas Guttierez et son autre frère, don Marceliano, qu’ils firent immédiatement mettre à mort le président de la république. Toute la population de Lima se souleva. Abandonnés par leurs soldats, les frères Guttierez furent égorgés l’un et l’autre, don Thomas dans la principale rue de Lima, don Marceliano à peu de distance du Callao. Cependant le colonel Herencia Levallos, premier vice-président de la république, prit la direction provisoire des affaires, et constitua un ministère. Le régime constitutionnel, violemment interrompu par l’usurpation des Guttierez, reprenait ainsi son cours. Quant à M. Fernando Casos, il avait donné sa démission de secrétaire-général dès qu’il avait été instruit de l’assassinat du président Balta.

Il y eut un instant de trouble extrême. Les crimes commis avaient causé une émotion facile à comprendre. La populace exaspérée livrait aux flammes les cadavres de Thomas et de Sylvestre Guttierez. Il n’y avait plus de police dans la ville. Ce qui restait de l’armée était caserné dans le palais et au fort Santa-Catalina, d’où on n’osait pas faire sortir les troupes.

Don Manuel Pardo apparut alors comme un sauveur. Entouré d’une grande popularité et représentant les principes constitutionnels, il déclara que la seule manière de terminer la crise était un recours loyal à la légalité. C’est au congrès qu’il appartenait de vérifier les élections et de désigner le nouveau président de la république, et il fallait sans retard procéder à cette désignation, devenue de plus en plus urgente ; c’est la solution qui a en effet prévalu.

Le congrès péruvien s’est réuni le 28 juillet à Lima, sous la présidence de M. Benavides. Trois jours après, la commission chargée de l’enquête sur les résultats de la lutte engagée entre MM. Pardo, Arenas et Ureta pour la succession de don José Balta à la présidence de la république formulait son rapport. Comme il ressort de ce document que don Manuel Pardo a obtenu 2,692 voix sur 4,657, dont se compose le collège électoral, le congrès l’a proclamé à l’unanimité président du Pérou à partir du 2 août 1872, et pour la période constitutionnelle de quatre ans. Les obsèques du colonel Balta ont été pompeusement célébrées le 31 juillet. Son successeur a prêté serment devant les chambres le surlendemain, et leur a donné ensuite lecture d’un message. La publication en avait été précédée par celle d’un autre message, celui que don José Balta se proposait d’adresser au congrès.

La ville de Lima a repris son aspect accoutumé. Plusieurs fêtes ont marqué l’entrée au pouvoir de don Manuel Pardo, qui accueille avec une simplicité de bon goût les hommages qu’on lui rend. Le chef de la république n’a point établi sa résidence au palais, mais continue à demeurer dans sa propre maison ; il ne fait pas usage non plus des voitures du gouvernement.

Le gouvernement vient de présenter à l’assemblée législative deux projets de lois qui inaugurent la série des grandes réformes amoncelées et impatiemment attendues par le pays. Le premier a pour objet l’administration municipale ; il est, croit-on, l’œuvre personnelle du président de la république, et il repose sur un large système de décentralisation. Le second est relatif à la réorganisation de l’armée ; mais, en attendant que le congrès ait voté cette dernière loi, le gouvernement a dû prendre d’urgence des mesures provisoires pour reconstituer la force publique. A la suite de la révolution, presque tous les soldats ont profité de l’occasion pour se débander, et il n’est resté que 1,500 hommes à peine sous les drapeaux. Le président de la république a visité lui-même les casernes et a annoncé que dorénavant personne ne serait ni enrôlé ni retenu de force au service, que tous ceux qui voudraient signer un engagement de deux ans seraient conservés, que les autres étaient libres de se retirer. Après cette visite, des instructions ont été envoyées par le ministre de la guerre à l’inspection générale de l’armée, lui prescrivant d’avoir recours désormais pour remplir les cadres à des enrôlemens volontaires jusqu’à ce que le pouvoir législatif ait statué sur le projet de loi qui lui est soumis. En vertu de ce projet, le système de l’enrôlement forcé devenu odieux, et dont les résultats, quant à la qualité et à la composition de l’armée, ont toujours été déplorables, sera remplacé par celui de la conscription, qui est proposé par le gouvernement comme le mode de recrutement le plus sûr et le plus avantageux pour le pays. En outre il a été décidé que tous les châtimens corporels en usage jusqu’à ce jour seraient abolis.

Ce n’est pas seulement l’armée qu’il s’agit de réorganiser. La situation économique et administrative du Pérou exige incontestablement de nombreuses réformes, et ce pays n’a encore développé qu’une partie de ses ressources. Le président de la république est venu lire en personne devant le congrès, le 21 septembre, un exposé de la situation financière. Les graves révélations faites par le chef de l’état sur les embarras du trésor avec autant de clarté que de franchise ont vivement ému les chambres et l’opinion publique. Le président déclare que, le gouvernement se trouvant forcé de recourir au crédit extérieur et au crédit, du pays lui-même pour sortir des difficultés intérieures, la condition nécessaire et préalable est de rétablir immédiatement l’équilibre dans le budget entre les recettes et les dépenses.

Pour atteindre ce but, le message annonce que le gouvernement, ne pouvant recourir aux impôts directs à cause des difficultés du recouvrement, ne voit que trois moyens qui devront être employés simultanément : 1° la décentralisation municipale, dont la loi vient d’être soumise au congrès, et qui rendra les contributions actuelles plus productives par les nouvelles taxes établies dans chaque localité ; 2° un impôt sur le salpêtre ; 3° une élévation des droits de douane existant, jointe à une taxe nouvelle sur des articles qui en étaient affranchis jusqu’à ce jour…

La journée du 20 septembre n’a point amené, comme on le craignait, le retour des scènes fâcheuses dont la ville de Lima fut le théâtre l’année dernière. La colonie italienne, il y a un an à pareille époque, voulut fêter l’anniversaire de l’entrée des troupes italiennes à Rome, et projeta une grande manifestation. Le parti libéral péruvien, qui faisait alors une vive opposition au gouvernement du colonel Balta, profita de l’occasion, et organisa un meeting, qui eut lieu sur la place où s’élève la statue de Bolivar. Le président fit cerner cette place. La foule fut chargée, dispersée violemment, et de nombreuses arrestations eurent lieu. Cette année, le parti libéral, dont le chef est au pouvoir, a évité tout ce qui aurait pu être une. cause ou un prétexte de désordres. Convaincu d’une part qu’il serait dangereux de froisser les sentimens catholiques de la population, et de l’autre que défendre officiellement la manifestation serait le moyen le plus sûr de la faire naître, le gouvernement a préféré en employer un autre moins apparent, mais plus efficace. Don Manuel Pardo jouit toujours d’une grande popularité dans le parti libéral, et il s’en est servi habilement dans cette circonstance. Il a fait agir sur les chefs et sur les membres les plus influens du parti, et il a réussi à les faire renoncer à leurs projets. De son côté, la colonie italienne a accédé aux désirs du gouvernement, et la journée s’est passée sans le moindre désordre.

On sait qu’un différend est récemment survenu entre le gouvernement chilien et le ministre de Bolivie à Santiago, à propos de l’expédition projetée contre cette république par un de ses généraux émigrés, le général Quintin-Quevedo, et que ce différend a conduit à la rupture des relations diplomatiques entre le cabinet de Santiago et le Chili. Certaines personnes attribuent au gouvernement chilien le désir d’une rectification de frontière et le projet de s’emparer d’une portion du territoire bolivien, voisin de sa frontière du nord, et qui vient d’acquérir une grande importance par suite de la découverte à Caracoles de mines d’argent extrêmement riches et exploitées par des sujets chiliens. Le conflit diplomatique survenu à Santiago a causé une certaine émotion au Pérou, mais l’opinion la plus accréditée à Lima, au moment où cette nouvelle y est arrivée, a été que le différend s’arrangerait d’une manière pacifique.

On ne peut nier que depuis quelques années la république péruvienne n’ait beaucoup étendu ses relations, et n’ait vu grandir singulièrement son importance. Des quatre états du Pacifique, c’est elle qui tient assurément le premier rang, et dans toute l’Amérique du Sud il n’y a que l’empire du Brésil qui l’emporte encore sur elle. Solidement appuyé sur l’Equateur et la Bolivie, où son influence domine, le Pérou n’a rien à craindre. Il possède une armée comparativement nombreuse, une flotte qui n’a point de rivale sur l’Océan-Pacifique et des ressources financières considérables.

La paix extérieure et intérieure est le premier des biens pour un pays où il y a tant de choses à créer. Elle a cet avantage, qu’en permettant aux intérêts de se former et de s’étendre, à l’industrie de grandir, aux habitudes régulières de s’enraciner, elle acquiert par cela même des chances de durée. Pour ces contrées de l’Amérique du Sud, si souvent bouleversées par des mouvemens contraires et par des révolutions successives, se maintenir quelque temps dans le calme, c’est remporter une véritable victoire. Dès que la légalité règne sans contestation dans ces pays, on est étonné de l’importance et de la rapidité des progrès qu’ils réalisent. Malheureusement il y a sur le sol de ces jeunes républiques une incandescence permanente, un mouvement fiévreux d’ambitions personnelles, un choc entre des passions stériles et une civilisation toujours contrariée, ajournée, détournée de son but pratique ; mais, si grave qu’il soit, le mal n’est pas incurable. Au Pérou, comme dans d’autres contrées de l’Amérique méridionale, les bons esprits comprennent que la paix est la condition nécessaire, indispensable, du développement d’un commerce qui peut devenir immense. Stimuler l’industrie, lui ouvrir des voies nouvelles, multiplier les communications, fortifier les races nationales par l’émigration européenne, ranimer la population des campagnes trop accoutumée à l’indolence et à la pauvreté, c’est la tâche qu’il s’agit d’accomplir ; mais pour cela il faut empêcher le retour de ces crises périodiques qui font perdre en un jour le terrain gagné par suite de plusieurs années d’efforts, il faut contenir les ambitions, apprendre à l’armée le respect de la légalité, habituer les populations à l’exercice de leurs droits et surtout de leurs devoirs.

Le Pérou, si bien doué par la nature, et où tant de richesses demeurent encore inexplorées, grandirait bien vite par le calme, et il ne dépend que de lui-même d’arriver rapidement à une prospérité matérielle de beaucoup supérieure à celle dont il a joui jusqu’à présent. Borné au nord par l’Equateur, au sud et à l’est par la Bolivie, à l’est par le Brésil, à l’ouest par le Grand-Océan, il peut, s’il est tranquille, être utile non-seulement à lui-même, mais aux républiques voisines, en leur donnant l’exemple d’une politique à la fois correcte et conciliante. La France a trop de sympathies pour ces jeunes et intelligentes nations, notre commerce entretient avec elles des relations trop fréquentes pour que nous ne nous intéressions pas au développement de leurs ressources et de leur activité. C’est avec un réel chagrin que nous les voyons si souvent user dans des agitations ou stériles ou sanglantes une énergie qui serait heureusement appliquée à des œuvres plus efficaces. Pourquoi ces républiques hispano-américaines, rapprochées les unes des autres par la communauté d’origine, de religion, de langage, et par les souvenirs des guerres d’indépendance, ne tiendraient-elles pas à honneur d’inaugurer dans leurs rapports une politique fondée sur le respect de leurs droits mutuels et sur un système véritablement pacifique ? Pourquoi épuiseraient-elles leurs forces dans des luttes diplomatiques et militaires, dans des rivalités d’influence, dans des contestations de frontières, qu’avec des idées conciliantes il serait si facile d’éviter ? Que les habitans de la vieille Europe, gênés par des limites trop étroites et forcés par le paupérisme à s’expatrier, se disputent quelques parcelles de terre, c’est ce que l’on comprend à la rigueur tout en le regrettant ; mais que des peuples jeunes qui ont à leur disposition une étendue de terrain au moins dix fois plus grande que celle qu’ils peuvent cultiver, des peuples qui ont à changer en plaines fertiles des solitudes immenses, à vivifier un sol d’une richesse admirable, prennent plaisir à s’entre-tuer pour des questions de limites, c’est un spectacle plein de tristesse dont on ne saurait trop s’étonner. N’y a-t-il donc pas assez de place pour tout le monde au soleil ? Les fleuves ne sont-ils pas assez larges ? L’océan n’est-il pas assez vaste ? Le jour où elles auront définitivement compris leurs véritables intérêts, les républiques de l’Amérique du Sud préféreront à de vains conflits les grands progrès économiques, et feront prévaloir la paix dans des parages où elle est si nécessaire, et où elle peut être si féconde.



ESSAIS ET NOTICES.

LES TRANSPORTS MILITAIRES BT LES VOIES FERRÉES.

Les Chemins de fer pendant la guerre de 1870-1871, par M. P. Jacqmin, directeur de l’exploitation des chemins de fer de l’Est.


En venant raconter ce que les chemins de fer ont fait et ce qu’ils auraient pu faire pendant la guerre de 1870-1871, M. Jacqmin remplit l’une des principales lacunes de notre éducation militaire. Personne n’ignore quel rôle important les voies ferrées ont joué depuis la déclaration de guerre jusqu’à la fin des hostilités ; mais les détails en sont peu connus, et il appartenait au directeur d’une grande compagnie, la plus éprouvée en cette circonstance, de dire quand on avait méconnu les ressources de son industrie ou quand on en avait mésusé. La conclusion la plus saillante de cette étude rétrospective est de démontrer qu’il est difficile d’organiser quelque chose au dernier jour et en quelque sorte sous le feu de l’ennemi. La bonne volonté ne manquait pas au personnel des compagnies, ni parfois la compétence dans les bureaux de l’administration militaire. Le ministère de la guerre était dirigé à Tours et à Bordeaux par un ancien ingénieur de chemins de fer dont l’aptitude, en ces matières du moins, était incontestable, et cependant il n’y eut alors sur le réseau français que confusion et encombrement.

Ce n’est pas que la question n’eût jamais été sérieusement étudiée. Le maréchal Niel avait fait préparer en 1869 une organisation des chemins de fer en temps de guerre. Par malheur, ce que l’on avait alors décidé fut mis en oubli, tandis que nos adversaires le mettaient en pratique. La mort prématurée du maréchal Niel fut sous ce rapport, comme à beaucoup d’autres points de vue, un malheur pour la France. Les études, les projets de règlemens, s’enfouirent ignorés dans les cartons du ministère. Or de la discussion ouverte à cette époque étaient sortis deux ou trois principes généraux très simples que M. Jacqmin, avec l’autorité de l’expérience acquise par les événemens, s’efforce aujourd’hui de remettre en lumière. Ainsi d’abord un chemin de fer est un puissant instrument de transport dont le mécanisme très complexe est et doit être organisé en vue des besoins ordinaires du commerce. Il en résulte que le plus habile général ne sait pas s’en servir, et que l’ingénieur qui en dirige l’exploitation ignore absolument les besoins d’une armée. Comment remédier à cette incompatibilité apparente ? Le programme français de 1869 et les règlemens de l’armée allemande y pourvoient de la même façon, c’est-à-dire en instituant pour chaque réseau une commission mixte, composée d’un officier et d’un ingénieur, qui reçoivent ensemble les réquisitions de transport et qui les font exécuter d’un commun accord, en temps et lieu opportun, de telle sorte que les agens secondaires de la compagnie ne sont pas exposés à des conflits avec l’autorité militaire.

Ce qui vient en second lieu paraîtra peut-être très élémentaire, et cependant aucune règle ne fut plus souvent violée au cours des derniers événemens. Un chemin de fer ne conserve son efficacité qu’à la condition de ne pas être encombré, soit sur les voies principales, soit dans les gares. Si par exemple on remplit une gare de wagons non déchargés, comme cela se vit à Metz aux premiers jours de la campagne, ou si l’on arrête en pleine voie les trains de troupes, faute de savoir où les diriger au sortir des wagons, ce qui s’est fait plus d’une fois, on interrompt le mouvement de tous les autres trains, et l’on immobilise un matériel de wagons et de locomotives dont le besoin se fait sentir ailleurs. La règle établie pour le commerce s’applique donc aux opérations militaires avec encore plus de rigueur, et cette règle est d’évacuer les gares et les voies dans le plus bref délai après l’arrivée.

Enfin les chemins de fer doivent être protégés contre les atteintes de l’ennemi ; il est nécessaire de les mettre hors de service, en cas d’invasion, par la destruction judicieuse de certains ouvrages d’art. Sur cette question encore, il est essentiel que les ingénieurs et les officiers donnent ensemble leur avis. Après la bataille de Reichshofen, lorsque l’armée de Mac-Mahon se retirait de l’autre côté des Vosges, on négligea d’effondrer le tunnel de Saverne, ce qui aurait intercepté la circulation pendant plusieurs semaines et peut-être plusieurs mois. Vingt jours plus tard, l’un des derniers ordres donnés par le gouvernement impérial prescrivait de détruire tous les ponts sans exception, bien que la plupart pussent être remplacés en quelques jours par des estacades en charpente. si l’on avait discuté d’avance ce que valent les obstacles improvisés, on eût su ce qu’il fallait conserver et ce qu’il était utile de détruire. En définitive, le meilleur moyen d’empêcher que l’ennemi ne se serve des voies ferrées serait de les couvrir par des forteresses de distance en distance. Certaines personnes prétendent, avec assez de vraisemblance, que ces ouvrages de défense devraient être éloignés des grandes villes, car une ville fortifiée que l’ennemi bombarde est incapable d’une longue résistance, tandis qu’une forteresse, bien située et bien approvisionnée, avec une garnison militaire sans mélange de population civile, ne capitule qu’à la dernière extrémité. C’est ainsi que Bitche a suffi pour neutraliser la ligne de Sarreguemines à Niederbronn jusqu’à la fin de la guerre, tandis que Toul, Strasbourg, Metz même, ont succombé dès les premiers mois.

L’histoire militaire des chemins de fer, que M. Jacqmin vient d’écrire, est intéressante à double titre, d’abord parce qu’elle indique en quel sens doivent être dirigées les réformes, et aussi parce qu’elle complète en un certain sens les récits que nous avons déjà sur ces événemens. On y voit à chaque page combien fut imprévoyante et routinière l’administration militaire des dernières années de l’empire, qui tenait pour certain que les chemins de fer ne sont pas faits pour les soldats. C’était un vieil axiome que le soldat doit faire toutes ses étapes à pied, par le motif qu’il a besoin de s’exercer à la marche, et ceux qui soutenaient cette opinion ne se doutaient pas que l’administration, elle aussi, a besoin de s’exercer aux mouvemens rapides que comporte la stratégie moderne. On commit donc d’énormes erreurs lorsque le moment vint d’user des chemins de fer autrement que pour le transport d’une demi-douzaine de canons ou d’un bataillon. Le détail de ce qui s’est passé sur le seul réseau de l’Est le démontre suffisamment. Les fautes s’accumulent ; ne citons que les plus importantes.

Le 15 juillet 1870, la compagnie de l’Est était requise de mettre tous ses moyens de transport à la disposition du ministre de la guerre. Vingt-quatre heures après partaient de Paris et de Châlons les premiers trains militaires ; déjà se produisait un premier mécompte. La compagnie préparait ses trains pour des régimens complets, ils arrivaient avec moitié de leur effectif. Trop pressé d’envoyer des troupes à la frontière, l’état-major-général expédiait ce qu’il avait sous la main sans attendre les hommes et les bagages en retard. Il fallait partir avec des wagons à demi chargés ou bien mélanger des soldats de corps différens. Cet inconvénient ne fut pas le seul. Dès les premiers jours, les hommes restés en arrière se présentaient en désordre dans toutes les gares, demandant au premier venu où était leur régiment, affranchis de la surveillance de leurs supérieurs, nourris au hasard dans des buffets improvisés. C’étaient les isolés, masse flottante et indisciplinable où se rencontraient, pêle-mêle avec de braves gens fourvoyés, quantité de traînards qui n’avaient guère souci de rejoindre leur drapeau.

Puis survint aussitôt la cohue des réquisitions contradictoires et abusives. Chaque branche de l’administration militaire invoquait des besoins impérieux pour se faire servir la première. Metz manquait de farine, Strasbourg n’avait pas de sel, la marine réclamait des fromages de Bâle et des draps de Sedan, le génie demandait des pierres pour les fortifications de Paris. Le même jour, l’intendant de la place de Metz faisait décharger des fourrages, et l’intendant d’un corps d’armée en expédiait sur la voie d’à côté. Tel général défendait au chef de gare de mettre à terre les bagages de sa division, ne sachant s’il allait séjourner au point d’arrivée ou repartir quelques heures plus tard. Enfin, au milieu de ce prodigieux encombrement, arrivaient parfois les ordres les plus bizarres, comme par exemple l’envoi d’un équipage de pont de Paris à Reims au moment où l’armée en pleine retraite était obligée d’évacuer cette dernière ville.

On le voit, dans cette première période de la campagne, les deux premiers principes énoncés ci-dessus, de l’entente entre l’autorité militaire et les ingénieurs, et de la prompte évacuation des gares, furent entièrement méconnus. Le ministre de la guerre et ceux qui parlaient en son nom, tant à Paris qu’en province, ne parurent même pas soupçonner que telle chose fût nécessaire. La confusion s’accrut encore lorsque les généraux, mal renseignés sur les ressources que présente un chemin de fer, voulurent faire sur rails des transports qu’il eût été plus rapide d’effectuer par les routes de terre. Du camp de Châlons à Metz, il n’y a que quatre ou cinq étapes en ligne droite ; encore la route carrossable est-elle doublée par un chemin de fer jusqu’à Verdun. Au lieu d’expédier le corps d’armée du maréchal Canrobert par cette voie directe qui l’eût conduit sous les murs de Metz en cinq ou six jours au plus, l’état-major général eut, le 9 août, l’idée malencontreuse d’expédier ces troupes par la voie ferrée de Châlons, Toul et Frouard, que les éclaireurs ennemis menaçaient déjà. Il s’agissait de transporter 31,000 hommes, 2,300 chevaux et 255 voitures ou canons. Il fallut réunir plus de 2,000 wagons, organiser 40 trains spéciaux sur une ligne encombrée déjà par les autres transports de la guerre. Qu’en advint-il ? Les premiers trains arrivèrent seuls à destination, les autres stoppèrent en route et déchargèrent dans les gares intermédiaires ou rebroussèrent chemin. Un corps qui aurait dû marcher en masse compacte se vit ainsi dispersé sur 40 lieues de pays, en face de l’ennemi. Plus tard, pendant la période de la guerre en province, la même faute se reproduisit plus d’une fois. Les généraux en chef s’imaginaient-ils donc que former des trains, embarquer les hommes et leurs bagages, les décharger et renvoyer le matériel vide au point de départ, fussent des opérations insignifiantes ? Dans La réalité, cela demande plus de temps pour de courtes distances que si les troupes faisaient la route à pied.

Quand au contraire les distances sont grandes, le chemin de fer reprend l’avantage, pourvu qu’il soit exploité par des gens intelligens et actifs. On en trouve la preuve évidente dès le début. Le 14 août, le maréchal Mac-Mahon apparaissait à Neufchâteau avec les débris de son héroïque corps d’armée. Trois jours après, le corps de De Failly arrivait à Langres et Chaumont. Au même moment, le ministre de la guerre prescrivait de ramener le corps de Douai, disséminé entre Belfort et Montbéliard. C’était une masse de 70,000 à 80,000 hommes avec chevaux, bagages et artillerie qu’il s’agissait de transporter au camp de Châlons dans le plus court délai possible. La ligne d’Épinal à Nancy n’était plus libre, celle de Chaumont à Blesme était déjà menacée ; la bifurcation d’Épernay fut même évacuée au cours de cette colossale opération. Néanmoins le transport s’accomplit sans accident et avec une rapidité que personne n’eût osé prévoir. Le 24, cette nouvelle armée était réunie tout entière devant Reims. A ce propos se place une observation qu’il vaut la peine de faire. Quoique les Allemands eussent étudié beaucoup mieux que nous par avance l’emploi stratégique des chemins de fer, il semble certain qu’ils n’en obtinrent jamais une aussi grande quantité de travail. Le règlement qu’ils avaient élaboré en temps de paix avec un soin minutieux fixe au maximum de dix-huit le nombre de trains qu’une ligne à double voie peut admettre en vingt-quatre heures. Or la compagnie de l’Est en a fait jusqu’à trente-quatre en un seul jour entre Châlons et Nancy, et plus tard, en supprimant tout service de voyageurs et de marchandises pendant quelques jours, en donnant à ses trains une marche lente, mais d’une régularité parfaite, elle accomplit les immenses opérations dont il vient d’être question. Il est douteux qu’un règlement eût su prévoir des mouvemens de troupes d’une telle importance. Il faut peut-être en conclure que les règlemens trop précis, que l’on discute à loisir et en dehors de la pression des événemens, ont le grave défaut d’être toujours trop étroits quand les circonstances exigent des efforts exceptionnels. Nous craignons que l’on n’admire un peu trop, l’organisation méthodique des transports au-delà du Rhin. L’état-major prussien avait dressé des plans, préparé des ordres de marche que, par chance extrême, aucun incident fortuit n’est venu déranger. Que serait-il arrivé, si le mouvement de concentration avait été troublé par une irruption imprévue de troupes ennemies ? Auraient-ils su reporter à l’improviste sur une seule ligne ferrée les transports prescrits sur trois ou quatre lignes différentes ? Nous avons obtenu de nos chemins un rendement plus considérable, sans même nous y être préparés. Il y eut sans doute de la confusion, du trouble et des ordres contradictoires. Rien de tout cela ne se fût produit, si nous avions eu, comme eux, auprès des états-majors des commissions mixtes d’officiers et d’ingénieurs aptes à régler l’ordre et la marche des transports, et dans les principales gares des commandans d’étapes, familiers avec le service des chemins de fer, pour remettre en bonne voie les bandes d’isolés et réprimer les abus individuels.

Parlons maintenant des ouvrages d’art qu’une armée en retraite détruit derrière elle et que l’armée envahissante est obligée de rétablir à mesure qu’elle se porte en avant. Le livre de M. Jacqmin nous apporte encore à ce sujet de singulières révélations. S’il faut l’en croire, et personne au monde n’était mieux en position d’être bien informé, rien n’avait été préparé au jour de la déclaration de guerre. Sur l’initiative de la compagnie de l’Est, le ministère de la guerre n’y pensant pas sans doute, des chambres de mine furent disposées dans les grandes tranchées et dans les souterrains des Vosges ; mais il n’appartenait pas à une compagnie industrielle de détruire elle-même son instrument de travail. Elle attendit en vain l’ordre de charger les fourneaux et d’y mettre le feu. L’ordre ne vint pas ; les Allemands trouvèrent intacte la ligne de Saverne à Nancy, qu’il était si facile d’obstruer.

Leurs ingénieurs eurent plus tard l’occasion de montrer ce qu’ils savaient faire. Lorsque Paris fut assiégé, il existait divers obstacles sur la ligne de chemin de fer qui reliait à l’Allemagne l’armée d’investissement. C’était d’abord une place forte, Toul, qui capitula dès le 23 septembre ; puis quelques ponts sur des rivières de faible largeur que les Français avaient fait sauter, et que les Allemands n’eurent guère de peine à rétablir. Il y avait le souterrain de Nanteuil à l’entrée duquel un fourneau de mine bien placé avait déterminé un éboulement considérable ; et enfin la place de Metz, qui interceptait toute communication du côté de la Prusse et de la Bavière rhénane. L’obstruction du souterrain de Nanteuil montre combien ce genre d’obstacle est efficace. Les ingénieurs allemands essayèrent d’abord d’ouvrir une galerie à travers l’éboulement ; ce travail était presque achevé lorsque le terrain supérieur que l’explosion avait ébranlé s’écroula de nouveau à la suite des pluies d’automne. Six semaines avaient été perdues dans cette tentative malheureuse. Ils prirent alors tardivement le parti de contourner le mamelon au moyen d’une voie provisoire, avec des pentes rapides et des courbes à court rayon. La locomotive franchit ce passage le 29 novembre pour la première fois ; encore les travaux étaient-ils tellement imparfaits que les trains déraillèrent souvent, surtout pendant les premières semaines.

Devant Metz, ce fut autre chose. La place ne pouvait être tournée qu’au moyen d’une déviation à grande distance, entre Pont-à-Mousson sur la ligne de Nancy et Remilly sur la ligne de Forbach. Ce n’était rien moins qu’un chemin de fer nouveau de 36 kilomètres de long à construire sur un terrain accidenté que coupent trois vallées transversales. Les ingénieurs allemands, qui, dit-on, en avaient étudié le tracé bien avant la guerre, s’y mirent dès le 16 août après la bataille de Gravelotte. La pose des rails fut achevée vers la fin de septembre ; mais la voie était si défectueuse qu’une locomotive remorquait trois ou quatre wagons au plus. Ce chemin servait donc très peu. Le 30 octobre, une crue enleva l’estacade en charpente sur laquelle il franchissait la Moselle près de Pont-à-Mousson. La capitulation de Metz, survenue le même jour, rendait inutile cet embranchement, dont les travaux provisoires ont été soigneusement détruits par l’excellent motif que l’Allemagne, maîtresse de Metz, ne voulait pas laisser subsister une voie de communication qui annulerait en partie les avantages stratégiques de cette grande forteresse.

Il n’est pas superflu de dire ici quelques mots de la dynamite, substance explosive terrible dont l’existence était presque inconnue en France avant ces derniers événemens, bien qu’il y en eût déjà plusieurs fabriques au-delà du Rhin. On connaît depuis longtemps déjà la nitroglycérine, qui détone avec une extrême violence, et produit des effets de dislocation extraordinaires sous l’influence d’un choc ou d’une brusque élévation de température. C’est l’une des nombreuses combinaisons éthérées que les créateurs de la chimie organique moderne ont découvertes. On l’a beaucoup employée dans les travaux de mines, où elle présente de grands avantages, parce qu’elle s’insinue à l’état liquide dans les fissures des rochers. Elle éclate sous l’eau, et produit, même sans bourrage, des effets énergiques ; mais le transport en est très dangereux, car elle détone au moindre choc. Que le flacon qui la renferme tombe à terre, elle fait explosion aussitôt. Pour éviter l’excès de sensibilité de cette substance, on imagina de la mélanger avec une matière inerte, la silice poreuse, ce qui lui donne la consistance d’une poudre pâteuse que l’on manie sans danger. Sous cette forme, on l’appelle dynamite. Elle ne fait plus explosion que sous un choc très violent ; elle supporte même sans altération la chaleur d’un foyer et ne détone qu’au moyen d’une capsule fulminante ou d’une étincelle électrique. La dynamite est huit fois plus puissante que la poudre ordinaire. On comprend dès lors combien elle peut être utile à la guerre pour détruire un mur, un viaduc ou un tunnel. Ainsi un saucisson de toile rempli de dynamite que l’on enroule autour d’un arbre et que l’on enflamme coupe le tronc instantanément. Placée sur un pont de chemin de fer et recouverte de ballast, elle renverse la voûte. Un tel engin de destruction est épouvantable ; mais, puisqu’il existe, il faut savoir s’en servir. S’il y en avait eu en France des approvisionnemens suffisans et que les officiers du génie militaire eussent appris à l’employer, ils auraient été capables d’entraver d’une manière sérieuse la circulation des trains allemands sur les chemins de fer des départemens envahis. La destruction du pont sur la Moselle à Fontenoy, entre Nancy et Toul, interrompit les transports pendant dix-sept jours. Ce fut la seule tentative heureuse dirigée contre la ligne de l’Est, tandis que les Allemands en étaient maîtres. Il n’est pas hors de propos de rappeler comment l’ennemi se vengea de cet acte de guerre très licite sur la population civile des environs qui en était innocente. Le village de Fontenoy fut incendié et les communes de la Lorraine furent soumises à une contribution extraordinaire de 10 millions de francs ; puis le préfet prussien de la Meurthe interdit tous travaux publics ou particuliers jusqu’à ce que Nancy eût fourni cinq cents ouvriers pour travailler aux réparations, avec menace de faire fusiller ceux qui seraient présens, si le nombre n’en était pas au complet. Il faut savoir bon gré à M. Jacqmin d’avoir reproduit tout au long dans son livre les proclamations officielles de ce zélé fonctionnaire. Il convient que ces souvenirs ne s’oublient pas trop vite.

Si les Allemands ont fait preuve d’une habileté médiocre lorsqu’il s’est agi de construire ou de réparer, ils ont montré plus de ressources dans l’exploitation des chemins de fer dont la guerre leur donnait la jouissance momentanée. Dans ce cas, leur esprit méthodique reprenait l’avantage. Trains de troupes, trains d’ambulances, trains de munitions, d’approvisionnemens, on en vit circuler de toute façon entre la frontière et l’armée d’investissement. Sans doute cette exploitation provisoire était sujette à bien des accidens. Ils eurent le tort grave d’introduire à ce propos, et contre toutes les lois antérieures de la guerre, la coutume barbare de faire escorter les trains par des otages civils. Leur plus grand embarras fut de trouver des employés en nombre suffisant pour desservir les gares et pour conduire les trains, ainsi que le matériel nécessaire de locomotives, wagons à voyageurs ou à marchandises, car les compagnies françaises avaient refoulé vers le centre leurs machines et leurs voitures à mesure que l’invasion s’étendait, et le personnel resté sur place se refusait, sauf bien peu d’exceptions, à travailler au profit de l’ennemi.

Nous n’avons pu citer que les faits les plus saillans contenus dans le remarquable ouvrage de M. Jacqmin. Une œuvre de ce genre mérite d’être étudiée par les ingénieurs aussi bien que par les militaires, et même par ceux qui s’intéressent, en dehors de toute question technique, à l’histoire de cette grande guerre. Examinée dans ses détails, l’invasion allemande ne paraît pas, sous ce rapport, avoir le caractère de perfection que les adorateurs du succès accordent trop volontiers à l’organisation prussienne. Nous avons néanmoins beaucoup à profiter à cette étude. Il est certain que l’on aurait grand tort de se modeler en tout sur ce que nos vainqueurs ont fait pendant la campagne de 1870-1871. Il serait imprudent de se figurer qu’en décrétant par des lois ou des ordonnances une organisation toute semblable on obtiendrait en pareille circonstance de bons résultats, aussi bien à dix ou vingt ans d’ici qu’aujourd’hui, ou d’imaginer qu’il convient de dresser au service des chemins de fer les officiers du génie ou de tout autre corps spécial, en vue de leur remettre en temps de guerre l’exploitation des lignes d’un intérêt stratégique. On ne fait bien une telle besogne qu’à la condition de s’y livrer tous les jours. L’exploitation des chemins de fer pendant la guerre, de même que pendant la paix, est une entreprise industrielle dont chaque année modifie les conditions. S’il nous était permis d’émettre un avis, nous dirions que, sous ce rapport comme sous beaucoup d’autres, on ne se prépare bien à la guerre qu’en s’y exerçant pendant les années de paix. Un décret du 14 novembre dernier reconstitue au ministère de la guerre la commission militaire des chemins de fer que le maréchal Niel avait instituée. On n’y voit figurer que deux représentans des compagnies en regard de sept officiers. N’est-ce pas donner trop de prépondérance à l’élément militaire sur l’élément technique ? Et puis n’est-il pas à craindre que les travaux de cette commission ne restent dans le domaine de la théorie ? Que le ministre de la guerre adopte l’habitude de faire voyager en chemin de fer, par grandes masses et à l’improviste, les troupes qui chaque année changent de garnison ou se rendent dans les camps d’instruction, tout le monde se familiarisera peu à peu avec le mouvement des troupes. Ce sera une dépense peut-être, mais qui sera profitable. Les compagnies sauront quelles parties de leurs installations sont insuffisantes ; les officiers apprendront à se tirer d’affaire dans les gares ; les généraux en chef connaîtront ce qu’un chemin de fer peut exécuter et ce qu’il est téméraire de lui demander. N’est-ce pas là vraiment la préparation qui nous a manqué ?


H. BLERZY.



HISTOIRE NATURELLE.
LES NIDS D’OISEAUX.


« La maison, disait un savant hygiéniste, n’est qu’une extension du vêtement ; la tente est encore voisine du manteau, le toit n’est qu’une vaste coiffure. » L’habitation, aussi bien que le vêtement, est avant tout un abri qui nous isole du milieu ambiant, et nous protège contre l’inclémence des saisons. Plus heureux que l’homme, l’animal n’a pas besoin de s’habiller, la nature lui fournit plumages et fourrures ; mais il n’est point dispensé de se bâtir la demeure qui doit l’abriter. Faut-il croire qu’ici encore la nature se charge de tout, que l’aveugle instinct guide l’abeille qui construit sa cellule, et l’oiseau qui édifie son nid ? C’est l’avis de la plupart des naturalistes, et leur argument principal, c’est que les oiseaux bâtissent toujours sur le même plan sans y rien changer, tandis que l’homme modifie et perfectionne graduellement ses méthodes de construction. Or cet argument repose-t-il sur des faits incontestables, et la conclusion est-elle légitime ? Un naturaliste anglais qui jouit d’une grande autorité en ces matières, M. Alfred Russel Wallace, l’émule de Darwin, s’attache à démontrer le contraire dans son récent ouvrage sur la Sélection naturelle [1]. Selon lui, l’oiseau ne fait pas son nid par instinct ; les facultés mentales qu’il manifeste dans cette opération sont du même ordre que celles dont l’homme fait preuve en construisant sa demeure, et ces facultés sont simplement l’imitation et un raisonnement rudimentaire qui permet de tenir compte de circonstances extérieures données. Aussi voit-on les oiseaux changer et améliorer leurs procédés sous l’influence des mêmes causes qui déterminent le progrès chez l’homme, et réciproquement ce dernier rester stationnaire lorsqu’il ne reçoit aucune impulsion du dehors.

Qu’est-ce au fond que l’instinct ? C’est la faculté d’accomplir des actes complexes, sans instruction ni expérience préalables ; l’instinct mettrait donc les animaux en état d’exécuter spontanément des actes qui, chez l’homme, supposent un raisonnement, un enchaînement logique d’idées. Or, lorsqu’on entreprend d’examiner les faits d’observation qui sont donnés comme preuve de la puissance de l’instinct, on s’aperçoit qu’ils sont rarement concluans. C’est ainsi qu’il est convenu que le chant est inné chez les oiseaux, et pourtant une expérience des plus simples prouve qu’il dépend de l’enseignement qui leur est donné. Au siècle dernier, Barrington élevait des linottes, prises dans le nid, avec différentes espèces d’alouettes, et constatait que chaque linotte adoptait entièrement le chant du maître qu’on lui avait donné, à tel point que ces linottes, naturalisées alouettes, faisaient ensuite bande à part au milieu des oiseaux de leur propre espèce. Le rossignol lui-même, dont le chant naturel est si beau, montre dans la domesticité une grande aptitude à imiter d’autres oiseaux chanteurs. C’est donc l’enseignement qui détermine le chant, et il doit en être de même de la nidification. Un oiseau élevé en cage dès sa naissance ne fait pas le nid caractéristique de son espèce ; on a beau lui fournir les matériaux nécessaires, il s’y prend maladroitement, il entasse les matériaux sans art, souvent même il renonce à bâtir quelque chose qui ressemble à un nid. Cette observation bien connue ne prouve-t-elle pas que, loin d’être guidé par l’instinct, l’oiseau apprend à faire son nid, comme l’homme apprend à bâtir ? On la compléterait en lâchant, dans un enclos couvert d’un filet, un couple isolé dès sa naissance, afin de voir quel nid produiront ses efforts inexpérimentés ; mais, en attendant que cette expérience soit faite, bien d’autres preuves s’offrent pour ainsi dire d’elles-mêmes en faveur de la thèse de M. Wallace.

La forme et la structure des nids d’oiseaux dépendent beaucoup plus qu’on ne croit des conditions extérieures, et par suite varient dès que ces conditions viennent à changer. Chaque espèce emploie les matériaux qui sont à sa portée, choisit les situations les plus en harmonie avec ses habitudes, et la forme des nids trahit souvent des intentions très nettes qui ne se comprennent guère sans une certaine dose de discernement. Le troglodyte, qui vit dans les haies et les bosquets bas, fait en général son nid avec la mousse où il a l’habitude de chercher des insectes ; mais il varie parfois, et s’accommode de plumes et de foin lorsqu’il peut s’en procurer. Le corbeau, qui se nourrit de chair morte, qui hante les pâturages et les garennes, choisit la laine et la fourrure ; l’alouette fait son nid dans un sillon avec des tiges sèches entrelacées d’herbes fines qu’elle ramasse tout en cherchant des vers ; le martin-pêcheur utilise les arêtes des poissons qu’il a mangés. Le flamant aux longues jambes et au large bec, qui arpente les bas-fonds humides, se maçonne avec de la boue un siège conique où il dépose ses œufs, afin de les couver à son aise et de les mettre à l’abri de l’eau.

En quoi ces animaux, qui tirent parti des circonstances données en vue d’un but parfaitement déterminé, restent-ils en arrière du Patagon, qui se construit un abri grossier avec du feuillage, ou du nègre africain qui se creuse un trou dans la terre ? On dit que l’homme fait des progrès, mais cela n’est pas vrai d’une manière absolue. Quel progrès trahissent les huttes en feuilles de palmier des sauvages de l’Amérique, la tente de l’Arabe, la cabane en gazon de l’Irlandais, la masure de pierres du paysan de la Haute-Ecosse, qui semblent contemporaines des âges primitifs ? L’architecture domestique reste stationnaire, si elle est conforme à des goûts et des habitudes qui ne peuvent changer, parce que les conditions physiques qui les déterminent sont toujours les mêmes. Parfois l’habitude, une fois prise, résiste encore à un changement des conditions extérieures. Les Malais construisent de temps immémorial leurs maisons sur pilotis, à la manière des habitations lacustres de la vieille Europe, et ce mode de construction est si bien entré dans les mœurs que les tribus qui ont pénétré dans l’intérieur des iles et se sont établies dans des plaines arides ou sur des montagnes rocheuses continuent de bâtir leurs demeures prudemment au-dessus du sol. Et pourtant personne ne s’avise de voir dans ces habitudes invétérées un effet de l’instinct ; on n’imagine certes pas qu’un enfant arabe élevé en France éprouverait le besoin de se loger sous une tente de peaux, ou qu’un jeune Malais transporté en Europe y introduirait la construction sur pilotis. On explique les procédés invariables des peuples barbares par une tradition séculaire qu’aucune impulsion extérieure n’est venue troubler.

Pourquoi ne pas appliquer le même raisonnement aux faits que nous présente le règne animal ? Les procédés de nidification sont déterminés par les circonstances physiques aussi bien que par la conformation de l’oiseau et par les outils dont la nature l’a doué ; on les voit se modifier avec les conditions extérieures. Une altération du climat, un changement sensible dans la végétation de la contrée, l’introduction de nouveaux ennemis, donnent lieu à des variations architecturales plus ou moins marquées. Beaucoup d’oiseaux préfèrent les bouts de fil qu’ils ramassent dans les rues aux fibres végétales qu’ils employaient autrefois ; ils nichent volontiers dans les boîtes ou les gourdes vides qu’on dispose pour les recevoir, et qui leur épargnent une partie de leur travail. Le moineau commun sait parfaitement se conformer aux circonstances : il se donne beaucoup moins de peine lorsqu’il peut profiter d’un trou dans un mur que lorsqu’il est obligé de bâtir à ciel ouvert sur une branche d’arbre, où il faut un nid solidement construit et bien couvert. Le xanthorius varius des États-Unis fait un nid presque plat lorsqu’il peut l’asseoir sur des branches fortes et raides ; il le fait beaucoup plus profond lorsqu’il lui faut le suspendre aux branches minces d’un saule pleureur, où le vent peut le secouer et en faire tomber les petits. Enfin M. J.-A Pouchet a publié en 1870 des observations très curieuses sur le perfectionnement progressif des nids de l’hirondelle de fenêtres. Il conservait depuis quarante ans au musée de Rouen des nids d’hirondelles qu’il avait lui-même détachés des vieilles maisons de la ville ; s’étant procuré un jour des nids nouveaux, il fut tout surpris, en les comparant avec les anciens, de constater des différences notables. Les nids modifiés provenaient d’un quartier neuf, et il se trouva que tous ceux qui existaient dans les rues neuves avaient la même forme ; mais en examinant les églises et d’autres bâtimens anciens, ainsi que les rochers habités par les hirondelles, M. Pouchet trouva beaucoup de nids du type ancien avec quelques autres du nouveau modèle. Les dessins et les descriptions des anciens naturalistes ne connaissent que le type primitif, qui est un quart d’hémisphère, avec un orifice circulaire très petit. Le nid moderne au contraire est plus large que haut ; c’est un segment de sphéroïde aplati, et l’ouverture est très large. On y reconnaît un progrès évident, car le type nouveau est plus spacieux, plus confortable. Le fond élargi laisse aux petits plus de liberté de mouvement qu’ils n’en avaient dans l’ancien nid étroit et profond : l’ouverture plus grande leur permet de regarder au dehors et de prendre l’air ; c’est presque un balcon, et deux petits peuvent s’y tenir sans gêner le passage des parens. Ce n’est pas tout : placée plus près du sommet, l’ouverture est moins exposée à la pluie et au vent. Un seul exemple de ce genre, bien constaté, suffit à prouver que l’architecture des oiseaux est susceptible de progrès, ce qui semble exclure l’hypothèse d’un instinct aveugle. D’un autre côté, les imperfections manifestes des nids de quelques espèces, la maladresse, pour ne pas dire la sottise, dont font preuve certains oiseaux, sont également incompatibles avec la théorie de l’instinct infaillible.

En définitive, la nidification des oiseaux offre des phénomènes qui, si on les rapproche des procédés de construction des hommes primitifs, ne révèlent aucune différence essentielle dans la nature des facultés employées. Il ne s’agit pas ici d’idées innées, de tendances aveugles et irrésistibles : l’oiseau apprend à faire son nid ; chaque espèce a sa tradition qui peut se modifier sous l’influence des circonstances extérieures. Quant à l’origine première de ces procédés de construction, on aura moins de peine à la comprendre sans l’intervention d’un instinct spécial en constatant qu’au fond ces procédés sont plus simples qu’ils ne le paraissent à première vue. Il ne faut pas en effet s’exagérer le degré d’habileté nécessaire à un oiseau pour édifier tel nid qui nous semble une petite merveille à cause de la petitesse des dimensions. Ce nid a été d’abord ébauché grossièrement, branche par branche, fibre par fibre ; ensuite le petit architecte a bouché les fentes avec des matériaux qu’il y introduisait sans difficulté à l’aide de ses pattes souples et de son bec effilé. Cela nous charme ; mais le grossier bousillage d’une hutte de paysan semblerait tout aussi délicat aux yeux d’un géant ; ce sont des effets de perspective. Levaillant a observé la manière de faire d’un oiseau africain qui procède encore plus sommairement : il entasse de la mousse et des touffes de coton, piétine la masse jusqu’à la convertir en une sorte de feutre, puis la creuse au milieu et ajuste les bords. Il arrive ainsi à rendre la surface intérieure du nid aussi lisse et compacte qu’une pièce d’étoffe. Pourquoi n’admettrait-on pas que ce procédé est dû à un inventeur dont la découverte, a profité à sa progéniture, qui le perfectionnée et transmise aux. générations suivantes, comme nous l’admettons pour les découvertes dont s’enorgueillissent les hommes ? Lorsqu’on étudie les origines de l’architecture, on rencontre plus d’un type qui séduit l’œil, mais qui satisfait mal aux besoins pour lesquels il a été créé, et qui trahit moins de prévoyance raisonnée que les nids que se fabriquent certains oiseaux.


Le directeur-gérant, C. BDLOZ.

  1. Traduit par M. Lucien de Candolle, Paris 1872. Reinwald.