Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1872

Chronique n° 975
30 novembre 1872


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 novembre 1872.

S’il y a un spectacle douloureux, désolant, et on peut même dire offensant pour tous ceux qui se font un devoir de mettre les nécessités du patriotisme au-dessus des préférences d’opinions et des fantaisies personnelles, c’est celui qui se déroule devant la France étonnée et silencieuse depuis quelques jours, depuis que l’assemblée est rentrée à Versailles.

Des passions, des animosités querelleuses, des conflits, l’existence d’une nation jouée sur un coup de dé, des votes disputés et confus qui n’éclaircissent rien, et qui peuvent à chaque instant laisser sombrer la paix publique dans une équivoque de scrutin, voilà trois semaines bien employées ! Et ce spectacle n’a pas malheureusement pour unique témoin le pays, qui est à la fois spectateur et victime, qui en est à se demander ce qu’on veut faire de lui ; il y a un autre témoin, c’est l’étranger qui reste encore campé à deux pas sur notre sol, qui est notre créancier et notre surveillant, qui peut regarder tranquillement après tout parce qu’il a pris ses gages contre nos divisions et nos folies, parce qu’il peut même au besoin, si on lui en donne le prétexte, rentrer dans les départemens qu’il a quittés. Il y a un troisième témoin, si l’on veut, c’est l’Europe, qui s’est montrée sans doute indifférente dans les épreuves que nous avons traversées, mais qui ne peut pas se désintéresser de nos affaires, qui sent bien que la France est un des ressorts nécessaires du monde civilisé, qui suit nos luttes et nos efforts avec une attention sympathique ou inquiète. Ce n’est point assurément le pays qui a demandé qu’on le ramenât à ces divisions et à ces agitations. Il y a un mois à peine il vivait tranquille. Il voyait l’occupation étrangère se retirer de deux départemens. Il se disait qu’avec la paix, avec un peu de modération patriotique dans les partis, avec un peu de bonne volonté chez ceux qui le représentent et chez ceux qui le gouvernent, on pouvait arriver à une libération complète du territoire et à une condition intérieure doucement, progressivement raffermie. C’était le vœu le plus manifeste du pays il y a un mois. Tout d’un coup les tempêtes se déchaînent, les passions de partis éclatent, plus acharnées que jamais, autour d’un gouvernement qu’elles cherchent à ébranler. On se retrouve à peine en présence qu’on semble aspirer le combat, qu’on se précipite vers les crises les plus extrêmes, et qu’on se montre impatient de réduire une malheureuse nation à se demander chaque matin où elle en sera le soir. Nécessairement la France incertaine s’émeut, les affaires s’arrêtent, les intérêts sont en suspens, la confiance expire dans les esprits découragés, tout ce qu’on a fait peut être compromis. On en est là, et si ceux qui ont contribué à créer cette situation sont contens de leur œuvre, franchement c’est qu’ils ne sont pas difficiles. Si c’est là tout ce qu’ils ont recueilli de conseils de sagesse et de patriotisme dans leurs longues vacances, ils ont perdu leur temps, ils n’ont vu les intérêts ou les dispositions du pays qu’à travers leurs préoccupations et leurs préjugés.

Comment s’est produite cette situation aiguë et violente ? quels en sont les caractères et les élémens ? À suivre le courant des choses depuis quelques mois, à voir s’amasser les froissemens, les malaises, les susceptibilités, les irritations secrètes nées de mécomptes multipliés, cette crise devait malheureusement éclater un jour ou l’autre ; on la sentait venir. Elle n’était pas dans le mouvement des opinions et des intérêts du pays, elle était dans les passions des partis. Le message de M. le président de la république n’a été évidemment que le prétexte ou le signal du conflit dès le second jour de la rentrée de l’assemblée à Versailles. Sans doute ce message, dont M. le garde des sceaux disait hier encore avec raison et avec simplicité qu’il avait été jugé « digne d’une certaine estime, » qu’il avait exposé les affaires de la France dans un langage qui n’était pas sans grandeur, sans doute ce message abordait des questions épineuses. M. Thiers, au début d’une session destinée à être décisive, n’a pas craint de donner une forme à des idées ou à des impressions qui sont dans bien des esprits ; il a voulu marquer en quelque sorte le point où l’on était arrivé après ces deux dernières années ; il a constaté ce qui est tout simplement un fait, que la république est le gouvernement légal du pays, qu’elle est le seul gouvernement possible aujourd’hui, et il ajoutait qu’au lieu de perdre son temps à des proclamations inutiles, qui pourraient d’ailleurs coûter à des convictions sincères, le mieux serait de régulariser, d’organiser la situation, de voir ce qu’il y aurait à faire pour coordonner les institutions et les pouvoirs publics. M. Thiers pouvait-il faire autrement ? Eût-il fait disparaître les difficultés en les passant sous silence par un calcul presque puéril ? Même en abordant ces questions, a-t-il prétendu diminuer les droits de l’assemblée, violenter les opinions sincères, imposer un avis ou un système ? S’est-il montré peu soucieux de la sécurité publique ? Nullement, il a laissé à l’assemblée ses droits, aux opinions leur indépendance ; il a démontré avec la plus saisissante éloquence que la république ne pouvait exister qu’à la condition de rester le gouvernement de tout le monde, d’offrir les garanties les plus énergiques à tous les intérêts conservateurs de la France. Il a fait le procès des agitations révolutionnaires, non en bomme de parti, mais en homme d’état qui s’élève au-dessus des questions de personnes.

Que voulait-on de plus ? Seulement M. Thiers avait dit que la république était le gouvernement légal, le seul gouvernement possible, et c’est là le point de départ apparent d’une crise qui a ses racines dans toute une situation. La droite s’est sentie atteinte, et, après avoir escorté les paroles de M. Thiers de ses murmures, même quelquefois d’apostrophes injurieuses, elle s’est jetée du premier coup sur une motion de M. de Kerdrel, qui a proposé la nomination d’une commission chargée d’examiner le message, et de voir s’il n’y aurait pas lieu de répondre à M. le président de la république. Ce n’était rien encore ; M. de Kerdrel, qui a d’anciennes relations avec M. Thiers, n’avait point agi, à ce qu’il paraît, dans une intention d’hostilité déclarée ; il avait plutôt cru, dit-on, amortir les premières effervescences de son parti en donnant à la réflexion et au bon sens le temps de reprendre leur empire, et, comme le gouvernement ne s’opposait pas à la nomination de la commission, il n’y avait rien de trop grave. On comptait même que l’interpellation du général Changarnier sur le voyage de M. Gambetta serait, trois jours après, l’occasion naturelle d’explications toutes simples qui réduiraient l’importance de la commission Kerdrel, et qui en finiraient avec ce conflit naissant. On comptait sur la paix, et c’est la guerre qui est sortie de l’interpellation du général Changarnier. Les explications du ministre de l’intérieur, nous en convenons, n’étaient pas des mieux faites pour enlever une assemblée ou pour lui tracer sa route. Quant aux orateurs de la droite, ils ont fait certainement ce qu’ils ont pu pour rendre la paix impossible ou pour aggraver le débat. Que voulaient-ils en effet ? Ils voulaient amener M. Gambetta à la tribune, ils n’y ont point réussi, et ils ont été vraiment assez naïfs, s’ils n’ont pas deviné cette tactique facile de l’orateur de Grenoble. Le général Changarnier, M. le duc de Broglie, qui se sont succédé, voulaient tout au moins provoquer les explications du gouvernement, non plus de M. Victor Lefranc, mais de M. Thiers lui-même : ils n’ont trouvé rien de mieux que de placer M. Thiers sous le coup d’une sorte de sommation impérieuse et irritante d’avoir à venir faire sa confession publique en renouvelant devant l’assemblée les déclarations qu’il a déjà faites, il y a deux mois, devant la commission de permanence, et M. Thiers s’est naturellement révolté contre cette sommation. Il a invoqué sa longue carrière, ses actes, ses services, la dignité du gouvernement dont il est le chef. On avait l’air de vouloir le contraindre à répéter la leçon qu’on lui faisait ; il a refusé d’abaisser à ce rôle l’autorité dont il est le dépositaire et sa propre fierté. On pouvait voter contre lui, on n’avait à aucun titre le droit de le traîner sur une sellette d’accusé, comme il le disait.

Une fois sur ce terrain, la lutte est devenue et devait forcément devenir des plus graves. C’était une question de gouvernement naissant à l’improviste, dans la surprise d’une discussion, et M. le duc de Broglie ne pouvait ignorer qu’il tranchait cette question par réticence lorsqu’il proposait un vote excluant toute manifestation directe de confiance ou de défiance. Par le fait, le gouvernement tombait dans le vide sans avoir été renversé. Jetée subitement en face de cette situation, l’assemblée s’est vue un instant plongée dans la confusion la plus indescriptible. Les propositions se sont succédé ; les partis ont manœuvré au milieu des scrutins. En fin de compte, un ordre du jour, contenant tout à la fois un blâme des doctrines professées à Grenoble et un témoignage de confiance dans l’énergie du gouvernement, cet ordre du jour proposé par M. Mettetal, accepté par M. le garde des sceaux, a été voté, mais à une majorité qui perdait toute signification sérieuse par ce seul fait de l’abstention de plus de 300 membres de l’assemblée de la droite et de la gauche. Dans un pareil moment, on faisait de la tactique, et, à force de vouloir être habiles, les partis ont été, à tout prendre, de fort mauvais tacticiens. Si la partie de la droite modérée qui s’est abstenue avait voté, c’était elle qui donnait sa couleur à l’ordre du jour. Si dans l’abstention de la droite la gauche modérée avait voté, c’était elle qui faisait la majorité en faveur du gouvernement, et elle pouvait se donner cet avantage sans avoir rien à désavouer, puisqu’elle n’a point été la dernière à blâmer le discours de Grenoble. Dans tous les cas, on n’offrait pas ce singulier spectacle de 300 membres d’une assemblée souveraine déclarant leur incompétence dans une affaire où le gouvernement du pays pouvait sombrer.

Deux choses restaient assez claires après cela : l’ordre du jour n’avait rien tranché, et par son langage, par son attitude, par ses votes, la droite venait d’ouvrir les hostilités. C’est alors que la commission Kerdrel entre en scène. Jusque-là, elle n’avait qu’une mission assez peu définie, on ne savait ce qu’elle serait appelée à faire. Par le vote de l’ordre du jour Mettetal, qui laissait le gouvernement dans une situation indécise en constatant les intentions et la discipline de la droite, elle prenait une importance nouvelle. Elle a senti évidemment son ambition grandir avec les circonstances, elle est devenue une sorte de comité directeur du parti. La nomination de M. le duc d’Audiffret-Pasquier comme président de la commission indiquait l’esprit dans lequel on allait se mettre à l’œuvre. Le résultat n’a pas été longtemps incertain. La commission ne s’est pas bornée à ce qui semblait être son rôle ; elle ne s’est pas contentée d’examiner le message pour savoir s’il y avait à répondre à M. le président de la république, elle a fait elle-même cette réponse, et elle a répondu doublement. Aux réformes constitutionnelles indiquées plutôt que précisées par M. Thiers, elle a opposé une résolution sommaire, la proposition de nommer dès ce moment une commission parlementaire pour préparer uniquement et exclusivement une loi sur la responsabilité ministérielle ; en d’autres termes, elle a voulu assurer à la droite, qu’elle considère comme la majorité, une arme contre le gouvernement dont elle suspecte les tendances. À l’exposé politique du message la commission a répondu par le programme de la droite, par un rapport où l’auteur, M. Batbie, s’est visiblement beaucoup appliqué, sans réussir à parler une langue réellement politique. M. Batbie a tracé son programme assez confusément, d’une façon un peu déclamatoire, avec des ménagemens plus apparens que réels pour M. le président de la république et avec une passion contre le radicalisme qui produirait peut-être plus d’effet, si elle était moins emphatique, et si elle frappait plus juste. En définitive, tout le rapport est dans un mot caractéristique : il faut créer « un gouvernement de combat. »

Au fond c’était évidemment une guerre déclarée. Après l’interpellation du général Changarnier, qui pouvait passer pour un combat d’avant-garde, on offrait la bataille décisive, et le gouvernement, mis en cause d’une façon si directe, ne voulait ni ne pouvait la décliner. Il l’a acceptée ; seulement à l’ultimatum de la commission il a opposé, par l’organe de M. Dufaure, une proposition plus logique, plus naturelle, qui aurait dû rallier sur-le-champ toutes les opinions, s’il n’y avait eu un parti-pris. Il a demandé simplement qu’on ne scindât pas les questions, qu’on nommât une commission parlementaire de trente membres qui serait chargée d’étudier un projet de loi « pour régler les attributions des pouvoirs publics et les conditions de la responsabilité ministérielle. » C’est donc entre la proposition du gouvernement et l’ultimatum de la commission que la lutte restait engagée il y a deux jours encore. Au dernier moment, une tentative de conciliation a été faite. Des explications ont été échangées une fois de plus dans l’interruption d’une de ces dramatiques séances où s’agitaient les destinées du pays. Que s’est-il passé ? quelle raison sérieuse a pu avoir la commission pour se refuser à toute concession, pour repousser la motion que M. Dufaure venait de soumettre à l’assemblée ? Lorsque la paix publique était en jeu, fallait-il tout risquer pour des subtilités, pour des questions de mots ? Toujours est-il que la commission s’est refusée jusqu’au bout à un accord auquel M. le président de la république se serait prêté, et qui répondait assurément à un vœu universel. La commission a persisté dans son projet, le gouvernement a maintenu sa proposition, et le combat, retardé de vingt-quatre heures, a été livré hier définitivement. Le succès est resté au gouvernement. La majorité n’est pas très considérable, il est vrai, elle n’est que de 38 voix sur le chiffre de 707 votans, qui n’avait peut-être jamais été atteint dans l’assemblée actuelle. D’un autre côté, cette majorité a été formée, cela est bien certain, par la réunion de toutes les nuances de la gauche, tandis que les diverses fractions de la droite ont marché au combat sans se laisser entamer et comptent encore un peu plus de 330 voix. — 372 voix dans un camp, 335 dans l’autre, l’assemblée coupée en deux, la confusion un peu partout sous une apparence de discipline, voilà l’état parlementaire qu’on a créé, apaisement succédant à une crise momentanée, la réflexion, l’influencé du scrutin d’hier, auront pour résultat de déplacer un certain nombre de voix, de les ramener vers le gouvernement dans bien d’autres questions, c’est possible. La situation ne reste pas moins difficile, et si le gouvernement se trouve sauvé par la gauche, si cette condition des choses est aussi étrange que laborieuse, à qui la faute, si ce n’est à ceux qui jouent leur rôle de conservateurs en mettant à la loterie d’un vote de passion et d’obstination ce qu’il y a encore de paix publique ?

D’où est venue cette guerre qui n’est point évidemment terminée, qui se rallumera sans doute au moment où seront débattues les questions qu’une commission parlementaire va être chargée d’étudier ? Qu’a-t-on voulu faire et que veut-on encore ? Il ne faut pas se payer de mots et d’apparences. On a mis en avant les nécessités du régime parlementaire, un principe que personne ne conteste, le principe de la responsabilité ministérielle. C’est bon à mettre sur un drapeau en marchant au combat. Au fond, ce qu’on a voulu, c’est mettre la main sur le gouvernement, c’est placer M. Thiers dans l’alternative de céder la place ou de se faire l’instrument des volontés, des passions et des intérêts de la droite. Toute cette campagne a été conduite, nous en convenons, avec une certaine âpreté, avec une certaine habileté, une triste habileté parlementaire. On ne s’est laissé ébranler par rien, pas même par le sentiment des crises qu’on pouvait provoquer ; on s’est refusé à toute transaction, on s’est barricadé derrière des mots et des épithètes pour ne pas céder.

Il fallait avant tout attester sa prépotence, avoir une victoire de parti, et la meilleure preuve, c’est que la droite n’a pas voulu voter l’ordre du jour Mettetal, parce que cet ordre du jour, qui lui donnait satisfaction sur le manifeste radical de Grenoble, contenait en même temps un témoignage en faveur du gouvernement. Ou cette lutte n’a aucun sens en effet, ou elle a cette signification : on a voulu en finir avec M. Thiers en se servant contre lui de ce qu’il fait et de ce qu’il ne fait pas, des circonstances et des anomalies qui ne sont pas son œuvre, des périls ou des incertitudes qu’il n’a pas créés ; on a voulu l’abattre en tournant contre lui jusqu’à cette supériorité de lumières et d’éloquence qu’on a été heureux de trouver quand il l’a fallu, et qui fait de lui, après tout, le représentant le plus éminent de la France devant l’Europe et devant le monde. Que M. le duc d’Audiffret, M. le duc de Broglie, le général Changarnier, M. Batbie et tous ceux qui avaient déjà leur place dans le « gouvernement de combat » se préoccupent des progrès et des menaces du radicalisme, ils ne sont pas les seuls. Oui sans doute, c’est un danger dans la situation actuelle de la France ; mais est-ce bien sérieux de se tourner avec une sorte d’air effaré vers le pouvoir pour lui demander des déclarations et des professions de foi conservatrice ? Est-ce sérieux de saisir le prétexte d’une manifestation particulière pour venir sommer M. le président de la république de dire qu’il n’est pas avec les radicaux ? Qui donc a pu croire cela ? M. Thiers n’avait certes pas besoin de le répéter ces jours derniers encore. Ses opinions, son passé, ses actes, sont assez clairs. Convenons-en, c’est le plus étrange oubli des plus simples égards et de la dignité même du gouvernement de venir demander à l’homme qui est le chef de ce gouvernement, qui a dompté la commune, qui depuis deux ans passe sa vie à maintenir l’ordre, des garanties nouvelles contre toute connivence avec les révolutionnaires. Et s’il arrive que M. Thiers, au milieu des difficultés qu’on lui suscite, rencontre quelquefois l’appui de la gauche dans un scrutin, qu’est-ce que cela prouve ? Est-ce que l’extrême droite ne votait pas tout récemment encore avec les radicaux ? Si le gouvernement ne se hâte pas de bouleverser l’administration, de changer tous les fonctionnaires, tous les préfets qu’on lui signale comme suspects, cela veut-il dire qu’il favorise le radicalisme ?

On sait bien évidemment à quoi s’en tenir. On sait bien que M. Thiers n’est pas plus révolutionnaire que ceux qui l’accusent. Soit, dit-on, c’est un reproche banal et sans portée, M. Thiers n’est pas l’allié du radicalisme ; mais il s’est prononcé pour la république dans son message, il a violé ainsi le pacte de Bordeaux, il a manqué à la parole qu’il avait donnée de ne préparer aucune solution définitive. Où est-il donc ce pacte de Bordeaux qu’on invoque aujourd’hui ? Ah ! sans doute, c’était, il y a deux ans, une sage et patriotique pensée d’écarter toutes les questions constitutionnelles, de signer ce qu’on appelait la trêve des partis, et de se placer sur un terrain neutre, où toutes les volontés sincères pouvaient se rencontrer pour travailler, en commun à la réorganisation morale, militaire, administrative, financière, de la France. Si on l’avait voulu, si on avait eu assez d’abnégation pour se renfermer dans ce programme, cela pouvait suffire pour quelques années peut-être, et dans tous les cas jusqu’à la libération définitive du territoire. Pour les esprits qui n’ont pas le culte des étiquettes et le fétichisme des mots, ce n’était pas même une nécessité de s’appeler la république ou la monarchie ; un gouvernement, qui se serait couvert uniquement du grand nom de la France et de ses couleurs en deuil aurait porté une assez noble effigie pour se faire respecter. Qu’en a-t-on fait cependant de ce pacte de Bordeaux, qui, pratiqué avec une complète sincérité, aurait pu rester la sauvegarde de toutes les opinions en même temps que du repos et de la liberté du pays ? Il faut être de bonne foi : le respectait-on lorsqu’on allait à Anvers ou en Suisse auprès de M. le comte de Chambord, dont on recevait le mot d’ordre, lorsqu’on préparait des manifestes ou des fusions qui se sont toujours dérobées comme des ombres, lorsque, tenant pour fait ce qu’on désirait, on présentait à la France, selon le mot de M. Princeteau, le « roi sans enfans » et le « dauphin sans ambition ? » On était autorisé à lever le drapeau de la monarchie par des efforts dans un sens opposé, c’est possible. Cela prouve que depuis deux ans chacun est occupé à invoquer le pacte de Bordeaux quand il en a besoin, et à l’exploiter pour son propre avantage quand il en a l’occasion, à en faire sortir le triomphe de ses vœux et de ses espérances. S’il est un homme qui ait respecté le pacte de Bordeaux, c’est en vérité M. Thiers en refusant précisément de gouverner au nom d’un parti, en cherchant à rallier toutes les opinions sincères, tandis que tout le monde autour de lui s’acharnait à ruiner ce provisoire où la France s’était abritée dans la tempête. On est arrivé en effet à le ruiner, ce malheureux provisoire, en démontrant de toutes les manières que le pays aspirait à un régime plus définitif, et on s’étonne après cela qu’un jour soit venu où le pays a fini par se dire qu’effectivement il fallait peut-être songer à s’établir avec un peu plus de fixité, non pas par une révolution nouvelle, mais en régularisant la situation où l’on se trouvait ! Ce jour-là, qu’a fait M. Thiers ? Il s’est borné à déclarer que la république seule lui semblait possible. Hier encore il le disait devant l’assemblée aux partis monarchiques : «  Interrompez-moi en ce moment, si vous croyez que l’intérêt du pays est de faire la monarchie aujourd’hui. » Personne ne lui a répondu ; c’est qu’en effet tout est là Si on peut faire la monarchie, pourquoi ne la fait-on pas ? Si on ne le peut pas, pourquoi empêcher le pays de chercher à régulariser ce qui existe à l’abri d’un pouvoir qu’il a pu apprécier et estimer depuis deux ans ? La pire des choses dans tous les cas, c’est une politique qui, ne pouvant faire ce qu’elle veut, s’acharne à rendre tout impossible par une guerre d’humeurs chagrines, de regrets, d’irritations mal déguisées, de défiances provocantes et agitatrices.

Il y a une manière de tout expliquer, nous le savons bien. On ne veut pas soulever, assure-t-on, la question de la république ou de la monarchie. Ce qu’on demande à M. Thiers, c’est de ne pas trancher lui-même cette question d’abord, de gouverner ensuite avec la majorité ou la prétendue majorité, qui est la droite, d’accepter la responsabilité ministérielle, unique garantie de cette majorité, et enfin de ne pas aller à l’assemblée, où sa présence peut peser sur les délibérations, où la dignité du gouvernement peut souffrir dans sa personne de toutes les vivacités de la discussion. De cette façon, tout se passerait au mieux. La droite, qui se croit la majorité, ferait et déferait des ministères, elle placerait et déplacerait les préfets, elle distribuerait les fonctions. M. Thiers resterait à la présidence de Versailles, où on lui laisserait, tant qu’on ne pourrait faire mieux, le rôle tranquille et inactif d’un simulacre du souverain constitutionnel. C’est ingénieusement combiné et imaginé. On ne se souvient pas par malheur que nous vivons dans des circonstances très extraordinaires, que le pouvoir même de M. Thiers n’est point d’une nature ordinaire, qu’il est né de la situation la plus cruellement exceptionnelle, qu’il l’exerce nécessairement dans des conditions où c’est l’homme qui fait l’autorité, la force morale, le crédit du gouvernement. Qu’on demande à M. le président de la république d’aller un peu moins souvent à l’assemblée, de ne point s’engager dans toutes les luttes, rien de plus simple, et ce n’est pas là sans doute ce qui serait une difficulté. L’exclure absolument, d’une façon systématique, ce n’est pas seulement lui infliger une sorte d’injure personnelle, c’est méconnaître la nature des choses. Lorsque M. Thiers a été chargé du gouvernement dans les circonstances les plus terribles, pourquoi l’a-t-on choisi ? Est-ce parce qu’il était un descendant de Robert le Fort ou de Charlemagne ? Non, apparemment ; on l’a choisi pour ses lumières, pour son expérience, pour son aptitude personnelle à la direction des affaires publiques. On l’a nommé parce qu’il était M. Thiers, l’homme le mieux fait pour représenter la France dans de si effroyables épreuves, et ce rôle qui lui a été confié par les événemens autant que par le vote de l’assemblée, il l’a rempli depuis deux ans sans marchander son dévoûment et son courage. Et maintenant, après qu’il a été pendant deux ans à la peine et au combat, dirigeant tout, activant tout de son ardeur, travaillant plus que tout le monde, on viendrait lui demander de cesser d’être lui-même, de se retirer de la discussion des affaires publiques ! Il peut justement répondre qu’il n’a pas été nommé pour cela. Croit-on qu’on aurait relevé l’honneur de la tribune française parce que M. Thiers n’y paraîtrait plus par sentence du parlement ? pense-t-on qu’il suffise de décréter aujourd’hui la création d’un ministère responsable pour trancher toutes les difficultés ?

Ce n’est point seulement en effet une question personnelle. On soulève légèrement des problèmes bien plus complexes, et ici apparaît peut-être un peu trop l’arrière-pensée à laquelle ou obéit. Cette responsabilité ministérielle qu’on invoque aujourd’hui et dont on se fait une arme d’opposition, oui sans doute, c’est un principe incontesté. Un ministre responsable, c’est un des ressorts nécessaires d’un régime libre ; mais ce qu’on oublie, c’est que la responsabilité ministérielle n’est qu’un des ressorts de la grande machine parlementaire : elle a pour correctif et pour contre-poids le droit de dissolution de l’assemblée par le chef de l’état. Sans cela, on va droit à l’omnipotence, à la dictature du parlement ; l’assemblée devient d’un seul coup une convention. Jusqu’ici, on avait éludé ce danger avec sagesse, avec prudence, en créant par une sorte de fiction un pouvoir qui n’était point en droit un pouvoir distinct, mais qui en avait en fait les prérogatives, le caractère, et qui, par la supériorité de l’homme chargé de l’exercer, en avait aussi l’indépendance. Dans ce vague sagement ménagé, on pouvait se faire illusion et croire à un régime à demi régulier. Aujourd’hui on a divulgué le secret, on a mis à nu la faiblesse de cette situation, et en séparant la responsabilité ministérielle, qu’on revendiquait exclusivement, des autres questions constitutionnelles, on laissait trop voir qu’on ne reculait plus devant cette omnipotence d’une majorité dictatoriale aspirant à constituer un gouvernement de parti après avoir renversé le pouvoir modérateur qu’elle trouvait devant elle.

Sait-on à quoi ressemble cette étrange campagne qui vient de s’engager dans l’assemblée de Versailles ? Par sa direction générale, par ses mots d’ordre et même par bien des détails, elle a la plus singulière analogie avec cette autre campagne de la majorité des introuvables en 1815 et en 1816. Toute proportion gardée dans la mesure des opinions, c’est au fond la même chose. Il y a malheureusement sur un point d’abord une ressemblance cruelle, c’est qu’alors comme aujourd’hui l’étranger était sur notre sol, il assistait en témoin intéressé à nos divisions, et il n’était pas toujours sans inquiétude ; mais ce n’est pas la seule analogie. À cette époque aussi, il y avait une chambre formée sous l’empire d’une situation exceptionnelle, composée surtout de gentilshommes de province très royalistes, ardens conservateurs, qui représentaient leur parti plus que le pays. Ce qui vient de se passer depuis quinze jours a déjà son histoire dans une lettre écrite par Maine de Biran, un pur royaliste pourtant, à la veille de la session de 1816. « Vous me demandez si nous reviendrons plus sages que nous ne sommes partis. Je vous réponds sans hésiter que nous reviendrons plus exaltés et plus fous. Je vois ici des membres de notre majorité ; vous ne vous faites aucune idée de leurs prétentions, de leur ton de supériorité… Il est temps de purger la France, de faire disparaître les traces de la révolution ! La chambre des députés est appelée à cette grande destination… » En ce temps là aussi, M. de Salaberry réclamait impérieusement des épurations administratives, en se plaignant qu’on laissait des révolutionnaires dans toutes les fonctions, et tout comme M. Batbie on disait : « A côté de l’immense majorité, il y a une minorité turbulente, factieuse, ennemie des lois, ennemie du repos, ennemie d’elle-même ; c’est contre cette minorité qu’il faut protéger la majorité… » Auprès de ces exaltés de conservation cependant il y avait un gouvernement sensé, modéré, qui ne partageait pas leurs passions, qui tâchait de les contenir, et qui s’efforçait, selon le mot du duc de Richelieu, président du conseil, de gouverner « pour eux, sans eux et malgré eux. » M. Decazes était dans ce ministère modéré, qui avait fort à faire pour contenir les royalistes de la chambre. M. Pasquier, celui qui a laissé son nom et son titre à M. le duc d’Audiffret, appuyait le gouvernement. Le duc de Broglie, qui entrait alors, à la chambre des pairs, était dans cette élite d’esprits libéraux et modérés. Louis XVIII lui-même était l’inspirateur et le guide de cette politique de modération habile. Le parti royaliste de la chambre trouvait que M. de Richelieu, M. Decazes et Louis XVIII lui-même perdaient tout, qu’ils conduisaient la France à un nouveau cataclysme révolutionnaire. Ils étaient plus conservateurs que le gouvernement, et, chose étrange, ces royalistes réclamaient, eux aussi, la responsabilité, ministérielle, même toutes les libertés parlementaires. C’est de là justement que naissait le livre de Chateaubriand sur la Monarchie selon la charte, théorie des revendications parlementaires des royalistes de la chambre.

Ils revendiquaient la responsabilité ministérielle, c’était tout simple ; ils avaient la théorie de leur situation, selon le mot de M. Guizot. Ils voulaient tout simplement se servir de cette arme pour renverser le cabinet du duc de Richelieu, et pour imposer au roi un ministre représentant la majorité. Eux aussi, ils prétendaient constituer un « gouvernement de combat. », La diplomatie étrangère cependant suivait toutes ces péripéties d’un œil attentif et inquiet. Elle n’était nullement favorable aux agitateurs de la chambre. Elle démêlait parfaitement que cette majorité de l’assemblée n’était qu’une minorité dans le pays, et l’un des membres de cette diplomatie écrivait, en prévoyant un succès possible de la majorité qui conduirait, à la formation d’un ministère de la droite : « Une telle administration ne durera pas un mois ; mais en attendant qu’elle tombe elle aura agité le pays et rendu impossible l’accomplissement des engagemens pris par la France envers les puissances étrangères… » Qui peut dire que la même chose ne serait pas arrivée aujourd’hui ? Mais Louis XVIII avait une ressource, il avait le droit de dissolution. L’ordonnance de 1816. frappait la chambre, et une majorité nouvelle sortait des élections. Aujourd’hui ce moyen de dénouer une crise n’appartient à personne. L’assemblée seule a le droit de se dissoudre ou de se maintenir. Que la droite se souvienne cependant que la meilleure garantie de sa durée, c’est la modération, et les chefs qui la conduisent peuvent certes relire avec fruit ces mots que le duc de Richelieu écrivait avant la dissolution de la chambre en 1816 : « Si je pouvais être sûr de l’union de la chambre et du ministère, dès à présent on diminuerait de 30,000 hommes l’armée d’occupation ; mais on veut attendre le résultat des premières séances, Bien sûrement tout est là, et il s’agit d’être ou de ne pas être. Cela devrait amener à faire bien des réflexions. »

Oui, M. le duc de Richelieu avait raison, dans des situations comme celle où la France se trouvait en 1816 et comme celle où elle se trouve aujourd’hui, tout est là : il s’agit de « faire des réflexions. » Elles s’imposent plus que jamais à ceux qui prennent l’initiative de ces dangereux conflits, au risque de subordonner les plus précieux intérêts de patriotisme aux impatiences égoïstes de l’esprit de parti. La crise est pour le moment écartée sans doute, puisque, dans la lutte qui vient de se dénouer à Versailles, la droite en rassemblant toutes ses forces n’a pu arriver à la victoire. L’imprévu est du moins conjuré dans ce qu’il pouvait avoir de plus redoutable. La situation, nous en convenons, ne garde pas moins sa gravité. Elle n’est point cependant, si on le veut bien, au-dessus des efforts de prévoyance et de conciliation qui seront certainement tentés pour la dégager de ce qu’elle a de plus périlleux. Pour le gouvernement, à vrai dire, la voie est toute tracée. Il n’a qu’à se maintenir sur le terrain où il s’est établi. Il a montré dans cette crise un esprit de modération qui aurait dû désarmer la commission Kerdrel, et qui à défaut de ce succès n’a pu que produire la plus favorable impression sur le pays. La position du gouvernement n’aurait-elle pas dû être fortifiée par ce discours d’une si vive éloquence où M. Thiers est venu exposer au grand jour ses actes, ses idées, son rôle de médiateur et de pacificateur entre les partis ? M. Thiers a tout dit, et il l’a dit avec une habile fermeté, sans amertume pour ceux qui se déclaraient ses adversaires, et même sans faiblesse pour ceux qui l’ont soutenu dans cette lutte. Il a du reste parfaitement accepté l’antagonisme qu’on a voulu établir entre la politique qu’il représente, qui a pour elle la garantie de ces deux dernières années, et la politique qu’on proposait sous le nom de « gouvernement de combat. » Il est resté fidèle à lui-même, et le secret de sa force dans cette position, c’est qu’en somme il a le pays avec lui. Son ascendant sur l’opinion dépasse très évidemment la proportion de la majorité matérielle qu’il a obtenue, et par ce seul fait il est d’autant mieux placé pour reprendre librement, avec une pleine indépendance, l’œuvre de transaction à laquelle on doit travailler aujourd’hui. Quant à la droite, se laissera-t-elle emporter plus loin par les passions militantes qui l’ont jetée dans cette aventure ? Si elle pouvait y gagner, on le comprendrait ; malheureusement tout ce qu’elle peut faire, c’est d’entretenir une agitation qui peut compromettre la libération de la France, qui soumet le régime parlementaire à des épreuves faites pour l’affaiblir dans son autorité morale, et qui peut conduire l’assemblée elle-même par le plus court chemin à une dissolution inévitable. On ne peut pas se le dissimuler, depuis quelques jours on a fait du chemin vers ce dénoûment, et peut-être a-t-on fait aujourd’hui même un pas de plus dans un vote qui a de nouveau partagé l’assemblée à la suite d’une interpellation sur des adresses de conseils municipaux. Les violens peuvent se laisser aller à ces extrémités, les esprits modérés de la droite et du centre droit y réfléchiront encore, ils se mettront du côté de la politique de M. de Richelieu et de M. Decazes plutôt que du côté de la politique des introuvables.

CH. DE MAZADE.