Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1863

Chronique n° 759
30 novembre 1863


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 novembre 1863.

Il y a un mois, à la veille de l’ouverture de la session, embrassant les perspectives de la situation politique de la France au dedans et au dehors, nous demandions dans quelle voie la France allait pousser son développement et sa marche progressive, si notre action allait se porter sur l’intérieur ou sur l’extérieur, s’il était possible de remplir l’une de nos missions en négligeant l’autre, s’il n’était pas préférable, s’il n’était pas nécessaire de mener de front les deux tâches. La question a fait bien du chemin depuis un mois : les affaires extérieures et les affaires intérieures ont été, dans ce court intervalle de temps, posées devant les intérêts et devant la conscience publique avec un caractère saisissant de nouveauté, de solennité et de gravité. Nous avons eu le mirage d’un congrès et la vérification des pouvoirs de la nouvelle chambre, l’ostentation d’un nouveau système de politique étrangère et l’épreuve d’un système de politique intérieure. Il y a eu coïncidence éclatante entre le problème du dehors et le problème du dedans. Il n’y a point là une rencontre de hasard: dans l’apparition des questions de ces deux natures, la simultanéité est l’annonce d’une solidarité certaine. Au point où les choses en sont venues, il est impossible que notre politique étrangère et notre politique intérieure ne soient pas liées entre elles par une influence réciproque, que l’une puisse marcher sans l’autre. Si l’on n’était pas effarouché par le pédantisme des vieux mots de l’école, nous demanderions la permission de dire que nous touchons à la plus haute synthèse de la politique intérieure et extérieure de la France.

La brillante illusion du congrès a été de courte durée. On, sait qu’elle ne nous a pas captivés un seul instant, que, pour notre compte, nous avons prédit sans hésitation ce qui est arrivé et ce qui devait infailliblement arriver. Nous n’avons pas même besoin de discuter aujourd’hui l’argumentation serrée par, laquelle le cabinet de Saint-James a répondu d’emblée aux ouvertures de l’empereur, car nous avions indiqué, d’avance les objections que rencontrerait chez les grandes puissances la proposition d’un congrès. Le texte des réponses de l’Autriche, de la Prusse et de la Russie n’est point encore connu. Il est une chose dont nous ne doutons pas, c’est qu’au point de vue de la courtoisie, de l’étiquette, du cérémonial, ces réponses doivent être plus finement et plus galamment tournées que les dépêches anglaises. Dans l’art des saluts, des complimens et des attitudes, la diplomatie continentale aura toujours l’avantage sur la gaucherie et la raideur britanniques. Mais il est une autre chose qui ne nous paraît pas moins certaine, c’est qu’après force exclamations admiratives, après une adhésion louangeuse à la grande et généreuse pensée de l’empereur, après des protestations pénétrées en l’honneur de la paix et en faveur du désarmement général, il doit y avoir dans toutes ces réponses quelque mais malencontreux qui introduit une réserve sur la nécessité d’un programme préalable et d’une définition quelconque de l’objet du congrès. A travers toutes les grâces de son urbanité, la diplomatie continentale, enchaînée par mille considérations de crainte et d’espérance, répugne au parler net, et dérobe timidement ses réserves sous des flots de paroles mielleuses. La rudesse anglaise a rendu service à la circonspection continentale. L’impassible Johnny s’est chargé de développer et de motiver la réserve que les grandes puissances du continent se sont prudemment contentées d’indiquer. Celles-ci garderont toute la bonne grâce de l’accueil cordial, respectueux ou empressé, qu’elles ont pu faire à l’invitation impériale, et, par le refus du cabinet anglais, elles auront le profit, à leur gré, d’être dispensées de passer outre. Il faut donc dire adieu au congrès; c’est fâcheux au point de vue du spectacle, qui n’eût pas manqué d’être intéressant pour la curiosité parisienne : sur les vingt souverains ou états étrangers auxquels des lettres d’invitation ont été adressées, le Mémorial diplomatique nous annonçait que neuf princes avaient promis formellement de se rendre à Paris en personne : le pape, la reine d’Espagne, le roi des Belges, le roi de Suède, le roi de Portugal, le roi d’Italie, le roi de Danemark, le sultan et le roi des Hellènes. C’était déjà imposant; cela promettait une splendide exhibition de cortèges, d’uniformes, de décorations et de voitures de gala. L’absence d’un vulgaire frac anglais fera-t-elle contremander ces magnificences? Le souverain pontife et le commandeur des croyans retrouveront-ils jamais une occasion aussi prestigieuse de faire le voyage de Paris?

Quant à nous, ce qui nous avait frappés, ce que nous avions surtout admiré dans l’initiative prise récemment par l’empereur, c’était la sincérité et le courage avec lesquels le chef de l’état avait dénoncé les périls de la situation européenne. Une pareille franchise, une semblable résolution sont rares chez les souverains; dans la circonstance présente, elles ne pouvaient aboutir à un vain bruit de paroles. Parler comme l’a fait l’empereur, c’est déjà agir; le discours impérial, par la sombre lueur qu’il jetait sur l’état de l’Europe, était un grand acte, et devait à nos yeux être le prélude d’une série d’actes non moins importans. Nous ne savons si nous nous sommes trompés; mais, habitués à prêter aux hommes politiques qui ont la puissance de l’empereur des plans suivis, des desseins qui s’enchaînent, nous n’avons pas un seul jour considéré le congrès comme une combinaison sur l’efficacité de laquelle l’empereur pût réellement compter. Pour tout esprit réfléchi et connaissant l’Europe, l’idée qu’un congrès pût être réuni n’a jamais dû être que très problématique. Il y a en Europe les grands et les petits. Certes l’adhésion empressée des petits n’était pas douteuse : les petits savent que les décisions suprêmes ne dépendent point d’eux, et que les résultats de leurs démarches demeurent soumis aux mouvemens des grands états; les petits donc devaient envoyer sans condition leur adhésion au congrès, également sûrs de gagner par là un bon point auprès de la France et de ne rien compromettre quant aux conséquences finales de la combinaison projetée. Le seul concours qui importât était celui des grands. A cet égard, il n’était guère permis d’ignorer combien le caractère tout éventuel d’un expédient de la nature des congrès répugne à la constitution et au tempérament anglais. Comment se serait-on fait illusion sur les dispositions naturelles des autres grands, l’Autriche, la Russie, la Prusse? Pour ce qui les concernait, on devait mettre en doute la réunion même du congrès; cette réunion ne pouvait en effet avoir lieu qu’à des conditions préliminaires. Il fallait fixer d’avance un programme des questions à discuter; ces questions touchant la Russie à l’endroit de la Pologne, l’Autriche à l’endroit de l’Italie, la Russie et l’Autriche n’auraient pu consentir à les soumettre à une délibération générale que par un miracle d’abnégation que rien dans leur attitude et leur conduite n’autorisait à attendre d’elles ; encore eût-il fallu indiquer la forme qu’on entendait donner aux délibérations, dire à qui on entendait accorder voix délibérative; puis il était nécessaire d’annoncer quelle nature de sanction serait attribuée aux décisions du congrès. La majorité des voix ferait-elle loi? Il n’était pas possible d’y compter, à moins de croire que de grandes puissances militaires fussent capables de souscrire des abdications anticipées. La sanction serait-elle demandée à la force des armes? Mais on ne se lie pas plus par des blancs seings à la guerre qu’à des renonciations pacifiques. Pouvait-on aller au congrès sans avoir établi d’avance une sanction? Mais alors c’était s’associer à une grande manifestation qui aurait tout agité, tout remué, et qui n’aurait pas eu d’issue. C’était tenter avec apparat une démarche frappée d’avance de stérilité ; c’était se donner l’air d’entreprendre beaucoup pour ne rien faire en réalité. Ces questions préliminaires devaient en tout cas être discutées et résolues avant l’ouverture des délibérations pratiques du congrès; elles auraient pu se traiter ou par voie de correspondance diplomatique avant que les souverains et leurs ministres prissent le chemin de Paris, ou par discussion verbale à Paris même, une fois les princes et les diplomates arrivés. La nature de ces questions est telle que dans les deux cas la conclusion eût été la même : l’impossibilité du congrès. En admettant que l’esprit businesslike du cabinet anglais n’eût point terminé cette discussion en quinze jours et en deux dépêches, qu’elle eût été abandonnée aux méticuleuses lenteurs de la diplomatie continentale, elle eût traîné durant de longs mois pour finir par le même résultat. Que, si l’on eût attendu d’être à Paris pour étudier ces questions, on eût perdu plus de temps encore pour aboutir au même avortement; le fracas du déplacement de tant de souverains et de ministres n’eût servi qu’à rendre l’échec de cette tentative impuissante plus sensible et plus grave encore. En somme donc, le prompt refus de l’Angleterre ne fait que nous épargner de longs et inutiles délais. Il nous empêche de nous amuser à de stériles diversions épisodiques, il nous enlève à la distraction des solutions imaginaires, il nous replace sur-le-champ en face de ces difficultés formidables que l’empereur signalait, il y a moins d’un mois, avec une si courageuse fermeté.

N’allons pas perdre davantage notre temps à regretter la séduction du congrès. Ce siècle est déjà vieux; il est pénétré de démocratie; il doit être positif. La génération virile de la France actuelle peut renoncer sans déplaisir à l’enfantillage du spectacle d’un parterre de rois. Si quelques-uns ont été déçus dans leurs espérances, qu’ils reconnaissent du moins que les déceptions qui se font le moins attendre sont les moins fâcheuses. Il y a au surplus tout un aspect de ce congrès projeté qui ne pouvait sourire d’aucune façon à la France démocratique et libérale. La crise européenne est toute dans l’antagonisme qui va s’irritant chaque jour entre les droits nationaux et les droits dérivés de la tradition féodale, entre l’esprit, de liberté et le principe autocratique. Or la composition du congrès projeté était semblable à celle des congrès dont les peuples et la liberté ont eu si souvent à se plaindre. Nous voyons bien que les princes qui s’appuient encore sur les ruines féodales, que les autocrates devaient y siéger; nous ne voyons pas la place qu’y auraient occupée les représentans des peuples et de la liberté. Il se peut que ce beau rêve d’une fédération européenne que Henri IV avait conçu se réalise un jour; mais, pour que cette idée grandiose devienne en Europe la sauvegarde efficace du droit et de la paix, il faut que toutes les nations qui forment la communauté européenne soient maîtresses d’elles-mêmes et soient libres. Évoquons les desseins généreux, aspirons à une ère de paix et de justice; mais soyons conséquens et pratiques. Henri IV lui-même ne se dissimulait point qu’il ne pourrait fonder sa fédération que par la guerre, et c’était en effet par une grande guerre qu’il allait, au moment de sa mort, mettre la main à l’œuvre. Si l’on veut bien s’élever à un point de vue philosophique, on reconnaîtra que ce n’est point à des souverains qui oppriment des nations dominées par la conquête, que ce n’est point à des souverains qui disputent à leurs peuples la liberté intérieure, qu’il appartient de former le congrès d’où sortira l’organisation de l’Europe émancipée et rajeunie.

Le moyen pratique de conciliation universelle suggéré par l’empereur s’évanouissant avec le congrès, il ne reste plus du programme impérial que la description saisissante de l’état critique et précaire de l’Europe. L’empereur n’ayant pas pu, suivant nous, avoir une confiance absolue dans l’hypothèse du congrès, la politique de la France doit avoir, ce nous semble, en réserve d’autres combinaisons et d’autres plans. C’est à imaginer ces plans, à les pénétrer, à les discuter, que va s’appliquer la curiosité de la France et de l’Europe.

La France a en ce moment le choix entre trois politiques : deux politiques d’action et une politique d’attente que nous allons essayer de définir.

La première politique d’action serait celle où la France voudrait, sans mener de front toutes les questions à la fois, s’attacher à une question déterminée et travailler à la résoudre victorieusement. La question de cette nature qui se présente la première est celle qui nous a occupés toute cette année, c’est la question polonaise. La politique impériale a manifesté dans la question polonaise une décision à certains égards remarquable. II ressort des documens officiels qui ont été publiés que cette politique serait allée jusqu’à la guerre contre la Russie, si, dans une telle guerre, l’Angleterre et l’Autriche avaient voulu nous prêter leur concours. Si, à l’heure qu’il est, nous ne sommes pas en guerre avec la Russie, personne ne le contestera, la faute ou le mérite, comme on voudra, en est à la résistance que l’Angleterre et l’Autriche ont opposée aux efforts que nous avons faits pour les enchaîner à nous dans une action commune. Si l’on voulait en France revendiquer, même par la force des armes, les droits de la Pologne, nous ne croyons pas, et l’événement l’a prouvé, que l’on ait pris soit envers l’Autriche, soit envers l’Angleterre, les meilleurs moyens. Tout en pressant ces deux puissances d’agir avec nous, on a trop affecté de leur répéter que nous n’attachions pas à la question polonaise plus d’intérêt qu’elles-mêmes, et qu’en aucun cas nous n’assumerions plus de risques, nous ne ferions plus de sacrifices qu’elles. Cette conduite nous a paru toujours inconséquente : elle avait l’inconvénient de trop montrer que nous voulions agir et en même temps de trop mettre en garde les cabinets anglais et autrichien contre les responsabilités qu’ils pouvaient encourir. Une initiative plus hardie et plus séante à la force de la France eût été plus efficace auprès de l’Angleterre et auprès de l’Autriche, et les eût inévitablement traînées après nous. C’est cette initiative qu’il faudrait prendre aujourd’hui, si l’on voulait venir au secours de la Pologne. Il faudrait appliquer à la question polonaise cette force de combinaisons et cette dextérité d’action qui ont caractérisé la politique des grands hommes d’état de la France, de Richelieu, de Mazarin, du duc de Choiseul même par échappées, et à certaines heures de Napoléon Ier. Le concours de l’Autriche étant presque indispensable en une telle affaire, il faut traiter l’Autriche suivant son tempérament, nécessairement passif, la pousser en la rassurant, se compromettre avant de l’engager, l’entraîner à moitié contrainte et à moitié persuadée, sans lui donner le temps d’hésiter. Après l’Autriche, une fois l’action engagée, le tour de l’Angleterre doit naturellement venir. Il est impossible, dans une guerre contre la Russie, de ne pas menacer cette puissance du côté de la Turquie et dans la Mer-Noire. En touchant à l’Orient, on force l’Angleterre à prendre parti. Avec de la décision, de la netteté, de l’activité, de la présence d’esprit, avec cette impulsion qu’une forte action engagée imprime à tous les intérêts, avec cette habileté tour à tour énergique et souple qui sait au moment opportun céder ou contraindre, qui ne laisse jamais échapper les détails et domine toujours l’ensemble d’une situation, en utilisant les singulières ressources de secret et d’initiative que la constitution actuelle de la France semble ménager au pouvoir pour lui permettre de tirer profit d’occasions pareilles, on aurait pu et l’on pourrait encore aborder l’entreprise de Pologne avec les plus sérieuses chances de succès et de gloire.

A côté de cette politique d’action, à la façon des maîtres, qui simplifie les grandes affaires en les subordonnant à une unité supérieure, en les définissant et les isolant, il est une autre politique, agissante aussi, mais plus générale, plus vague, plus confuse : nous voulons parler de la politique qui, renonçant à s’attaquer à une question déterminée, serait disposée à traiter toutes les questions qui peuvent éclater en Europe au point de vue d’un système de principes, d’idées et d’intérêts, d’un système qui pour la France ne saurait être que la propagande de la révolution, du libéralisme et du droit des nationalités. La France, sans s’astreindre à une action militaire déterminée, en se réservant de traduire ses idées par la guerre quand elle le voudra, peut toujours devenir le foyer ardent et fécond de cette politique révolutionnaire, et agir fortement par là sur l’Europe continentale. La France a une rare puissance d’excitation et d’entraînement vis-à-vis des causes qui souffrent en Europe et qui réclament le redressement de leurs griefs. Le propre de cette puissance, c’est que la France peut l’exercer en dehors de ses gouvernemens et malgré eux, et qu’elle est capable, quand on ne laisse point d’autre issue à son activité politique, d’en retourner l’énergie contre ses gouvernemens eux-mêmes. Ce sont des situations pleines de hasards et de périls pour tout le monde que celles où notre nation est obligée de recourir ainsi, sans direction déterminée, suivant les caprices de l’imprévu, à l’action révolutionnaire. En de telles circonstances, est-il besoin de le dire? les préoccupations étrangères, bien loin d’être pour la France une diversion, ne peuvent qu’attiser en elle le feu des aspirations de la politique intérieure.

Il y aurait une troisième politique, une politique d’inaction et d’attente, qui consisterait à dire : Puisque la France ne peut pas nouer au dehors des alliances efficaces, puisque personne ne veut agir avec elle, puisque chacun veut se résigner à laisser éclater les difficultés, au lieu de chercher à les prévenir, — eh bien! soit; la France fera comme tout le monde : elle restera chez elle; elle laissera se dérouler partout autour d’elle, spectatrice morose, tous les maux qui résultent des mauvais gouvernemens; elle se repliera sur elle-même, et ne sortira de son recueillement que lorsqu’elle y sera contrainte par une nécessité prochaine et impérieuse. — Cependant, après la vigueur avec laquelle la gravité des questions européennes a été dénoncée dans le discours impérial, il nous paraît bien peu probable que cette politique d’abstention rechignée soit choisie par notre gouvernement. D’ailleurs, si elle en était réduite à une telle politique, la France s’y rangerait avec un sentiment de dépit. Or avec une France isolée et mécontente il n’y a de sécurité pour personne en Europe; une France froissée dans ses affaires étrangères cherche avec chagrin des compensations dans sa vie publique intérieure. Cette troisième politique ne tarderait pas à se confondre avec la seconde : elle ne serait que l’acceptation temporaire d’une situation critique; bien loin d’en conjurer les embarras menaçans, elle ne réussirait pas, grâce à la promptitude logique de l’esprit français, à les dissimuler un seul jour.

Quoi qu’il en soit, et quelque parti que prenne la politique française, l’effet d’étonnement. produit par la surprise du congrès et par le refus immédiat et catégorique de l’Angleterre, la réunion de nos chambres, l’incident de la question dano-allemande, la saison enfin, tout se réunit pour nous imposer un temps d’arrêt. Nous voudrions au moins que ce temps d’arrêt ne fût pas compromis par des fautes nouvelles. Une de ces fautes serait de répondre par de trop violentes manifestations de dépit au refus de l’Angleterre. Nous passons, à l’égard de l’Angleterre, par des phases de sentimens et de démarches en vérité trop contradictoires. Nous sommes toujours à réclamer de l’Angleterre qu’elle veuille bien nous prêter son concours, agir en commun avec nous, et quand elle ne cède pas à nos pressantes instances, nous nous récrions contre ses mauvais procédés, et nous accusons son égoïsme. Il serait plus juste et plus digne de s’efforcer de mieux comprendre le caractère de l’Angleterre, de se rendre compte des traditions et des nécessités de sa politique, de reconnaître les profondes différences qui existent entre le peuple anglais et notre nation. Nous commettons la plus grosse erreur du monde quand nous avons la prétention d’engager les Anglais de compagnie avec nous dans les affaires du continent européen. Les affaires du continent sont bien loin d’offrir aux Anglais l’intérêt qu’elles nous inspirent. Les Anglais n’ont point de frontières, ils ne sont pas une race militaire et belliqueuse, ils ne sont point propagandistes. Rien n’est plus déraisonnable que de vouloir imposer à un peuple les qualités et les défauts qu’il n’a pas, que sa nature et son histoire ne lui permettent pas d’avoir. Quand on connaît le passé de ce peuple, on sait qu’il y a toujours eu au moins une moitié de l’Angleterre politique qui a reproché, comme un crime, aux ministres anglais, de l’avoir liée aux affaires du continent. Quand on connaît l’Angleterre contemporaine, quand on s’est mêlé quelquefois à la vie active de cette Cité de Londres qui exerce une si grande influence sur la politique anglaise, on sait que ce qui se passe sur notre terre ferme d’Europe touche presque toujours de moins près et moins vivement les Anglais que les affaires d’Amérique, de l’Inde, de la Chine ou de l’Australie. L’autre jour, à Rochdale, MM. Cobden et Bright avaient réuni leurs amis. Un Français qui aurait été prévenu de ce meeting aurait cru certainement que ces deux orateurs populaires, les hommes par excellence des congrès de la paix, n’allaient entretenir leurs auditeurs que de la grande idée du congrès impérial. C’est à peine si M. Cobden a dit quelques mots, encore peu favorables, de cette ingénieuse combinaison diplomatique. Dans des discours qui remplissent six colonnes du Times, M. Bright et M. Cobden n’ont parlé que des affaires des États-Unis et du bombardement de Kagosima ! S’il y a eu récemment quelque différend entre lord Russell et ses collègues, ce n’est point au sujet du congrès, c’est à propos de la politique japonaise. Si la question de cabinet est posée dans la prochaine session et si la chambre des communes écarte lord Palmerston du pouvoir, soyez sûr que ce ne sera ni sur le prétexte de la Pologne, ni sur le refus du congrès; ce sera sur la politique violente suivie envers le Japon. Les Anglais sont ainsi faits, et ils ne s’en cachent point. Ils sont en politique plus fanfarons de vices qu’hypocrites de vertus. Les connaissant tels qu’ils sont, il est absurde de les vouloir pour compagnons de route à tout bout de champ, de les importuner, comme on l’a fait depuis un an, par des avances réitérées auxquelles il devait être dans leur humeur de répondre par des rebuffades. C’est déjà un grand point que, sur les questions qui intéressent le libéralisme en Europe, ils soient obligés, par leurs institutions et leurs habitudes de franc-parler, de tenir un langage à peu près semblable au nôtre. Faisons seuls ce que nous voulons et ce que nous savons faire mieux qu’eux ; quand cela nous conviendra, nous les ferons toujours marcher avec nous, à la condition de les tenir par le fil d’un intérêt. Ce serait une faute plus regrettable encore de pousser la pique jusqu’à essayer de contrarier l’Angleterre sur des questions politiques où des intérêts traditionnels et de formels engagemens ont d’avance tracé notre conduite. On a eu l’air, par des insinuations glissées dans la presse officieuse, d’annoncer qu’on chercherait ainsi une revanche du refus de l’Angleterre dans les incidens auxquels donne lieu la question dano-allemande. Vis-à-vis de l’Angleterre, le jeu serait bien puéril; vis-à-vis du Danemark, il serait bien injuste ; vis-à-vis des intérêts du Nord et de ce groupe Scandinave qui est l’allié séculaire de la France, il serait bien maladroit. Nous regrettons profondément que l’Allemagne, s’emportant d’une passion nationale, veuille profiter de la mort du roi Frédéric VII pour compliquer d’une question de succession la difficulté déjà si embrouillée des duchés danois. L’intérêt qui pousse l’Allemagne n’est que trop évident. Si la question de la succession danoise n’avait pas été réglée par un traité, si les prétentions du duc d’Augustenbourg sur les duchés de Slesvig et de Holstein étaient fondées, l’occasion en effet serait magnifique pour détacher de la monarchie danoise les deux duchés, et pour placer en des mains allemandes l’un et l’autre bord <le la rade de Kiel. On n’aurait plus même alors besoin de tenir éternellement suspendue sur le roi de Danemark la menace de l’exécution fédérale dans le Holstein; la grande aspiration germanique à la flotte nationale serait enfin satisfaite. Mais la question de la succession a été réglée en 1852 par un traité signé des cinq grandes puissances, et auquel ont adhéré la plupart des états allemands. Le duc d’Augustenbourg a renoncé, moyennant une indemnité pécuniaire, à toutes ses prétentions sur les duchés. L’ambition de l’Allemagne quant à la question de succession est donc absolument injuste, et rencontre en face d’elle les engagemens solennels des cinq grandes puissances. Le droit de l’Allemagne ne peut aller au-delà de l’exécution fédérale dans le Holstein. Sous l’empire d’un entraînement universel, voudra-t-on aller plus loin? Ici il faut bien se rendre compte de la nature de cet entraînement. La passion des duchés est en Allemagne une sorte de crise où se mêlent à l’envi tous les élémens maladifs de la confédération. Dans cette unanimité où se réunissent les partis les plus contraires, les intérêts les plus divergens, les féodaux et les radicaux, les gouvernemens secondaires et le National Verein, il est impossible de ne pas reconnaître l’effet du malaise dont l’Allemagne est travaillée. Dans cette unanimité, il est impossible de ne pas voir un jeu de tous les intérêts et de tous les partis hostiles, mettant à l’envi enchères et surenchères sur une question apparente de patriotisme. C’est un mouvement malsain, symptôme d’une crise plus profonde, et c’est pour cela qu’il est redoutable. Une transaction est-elle possible? L’Autriche et la Prusse lutteront-elles franchement contre ce débordement, et suffiront-elles à le contenir? L’événement nous l’apprendra; mais il serait déplorable, sous le prétexte des liens étroits qui unissent la famille royale de Danemark à la famille royale d’Angleterre, et pour le motif que nous n’avons pu décider le cabinet anglais ni à faire la guerre à la Russie, ni à venir au congrès, que la France retirait au brave et honnête peuple danois la protection qu’elle lui doit en vertu du traité qu’elle a signé. Il serait déplorable qu’une rancune passagère nous fît perdre de vue la vieille fidélité des Danois et des Scandinaves à l’alliance française. En dépit des journaux officieux, nous ne pouvons croire que la France cherche de pitoyables représailles dans le démenti des traités auxquels elle s’est associée et de sa politique séculaire.

Pour résumer d’un mot la vérité de la situation extérieure, tout le monde ne sent-il pas que de fortes alliances fondées sur une confiance réciproque seraient bien préférables à l’ostentation d’un congrès, et assureraient a-l’autorité que nous voudrions exercer en Europe en faveur des droits et de la liberté des peuples une force bien plus efficace? La seule utilité pratique d’un congrès eût été d’aider à la formation d’alliances de cette nature ; mais il est évident que pour les former un congrès n’est pas nécessaire, et que les relations ordinaires entre gouvernemens suffisent. Nous devons rendre à l’empereur cette justice, qu’il y avait sans doute dans le projet du congrès une autre pensée, la pensée élevée d’appeler l’intervention de l’opinion publique dans la délibération des affaires internationales. Si les souverains étaient venus à Paris, s’ils avaient discuté ensemble les grandes questions générales, une atmosphère subtile et lumineuse, celle de l’élite du monde européen mêlée aux effluves de l’esprit parisien, les eût entourés et enveloppés; mais une réunion aussi exceptionnelle était-elle le seul ou le meilleur moyen de faire participer à ces grands débats la puissance de l’esprit public? La grande vie du régime représentatif loyalement et librement pratiqué n’offre-t-elle pas au gouvernement d’un peuple des ressources plus abondantes et plus constantes pour associer l’esprit national aux discussions des affaires étrangères, et pour asseoir ce qu’on pourrait appeler le crédit moral et politique de ce peuple au sein de la communauté européenne? Cette question mérite d’être sérieusement méditée: elle se présente naturellement à l’esprit au moment où notre nouveau corps législatif achève la vérification des pouvoirs.

Nous n’hésitons pas à le déclarer, la force morale de la France, la confiance générale, la sécurité de tous auraient beaucoup gagné, si le régime représentatif avait accompli en France depuis dix ans plus de progrès que nous ne lui en avons vu faire. Soyons sérieux, ne cherchons pas à nous flatter, et nous avouerons que la France n’a pas lieu d’être fière de ce grand procès des élections qui se déroule devant elle depuis trois semaines, et qu’elle ne peut guère en tirer vanité aux yeux du monde. Personne ne sortira satisfait de cette épreuve. La France avait accepté le décret du 24 novembre avec d’heureuses espérances comme un retour progressif à la vérité du régime représentatif. Les dernières élections étaient le premier appel qui eût été adressé au pays sous l’empire de ce décret; elles devaient être l’inauguration de l’ère nouvelle. Nous le demandons, qui n’eût été heureux de voir cette phase attendue comme plus libérale s’ouvrir sous de généreux auspices? N’y avait-il pas dans ces élections générales, à la condition qu’on les laissât s’accomplir avec un véritable esprit de libéralisme, une occasion de large conciliation? A marcher vers la liberté, supposé, comme on doit le croire, que nous y marchions, n’eût-il pas été plus agréable à la conscience publique, plus profitable à tout le monde, que la nouvelle période où nous entrions fût ouverte sous une influence radieuse? Serons-nous démentis si nous disons que, grâce à la direction imprimée aux élections par le dernier ministre de l’intérieur, notre début dans la voie nouvelle n’a rien eu dont le gouvernement, s’il pèse ses véritables intérêts, ait à se féliciter?

Nous n’avons ni l’envie ni peut-être le droit d’entrer dans l’examen détaillé de la vérification des pouvoirs ; nous n’avons pas à refaire ici le procès des élections qui ont été validées et de celles qui ont été annulées. Nous ne voulons nous permettre que quelques réflexions générales. Il faut dire d’abord que, l’opposition n’ayant présenté des candidats que dans un nombre restreint de collèges, le nombre des élections contestées qui ont donné lieu à des protestations devait être relativement minime. On a pu juger, par ce petit nombre d’exemples, du système général de l’administration en matière d’élections. Le défaut capital de ce système, celui qui à nos yeux est inconstitutionnel parce qu’il viole le principe de la division des pouvoirs, ce sont les empiétemens du pouvoir exécutif sur le pouvoir législatif à l’origine même de celui-ci. Ainsi, à la pratique, aux yeux de tous, le choix même des candidats que l’administration patronne équivaut à l’octroi de la députation. M. Isaac Pereire a pu dire de bonne foi, sans cependant réussir à faire valider son élection dans la circonscription qu’il avait préférée, dans les Pyrénées-Orientales, mais aussi sans s’attirer un démenti officiel, que l’administration lui avait offert cinq ou six autres collèges, Comment le candidat du préfet ne se tiendrait-il pas pour élu d’avance lorsque toutes les forces de l’administration sont mises au service de sa candidature? Le premier effet de l’immixtion active, universelle et persévérante des préfets, c’est de changer les conditions naturelles du débat électoral : la lutte n’est plus entre deux candidats ; le candidat administratif s’effaçant, elle est entre le préfet et te candidat de l’opposition. C’est le préfet ou le sous-préfet qui prend le candidat de l’opposition corps à corps, qui répond aux professions de foi de celui-ci par des affiches, qui entre en polémique réglée avec lui, qui le suit pas à pas dans ses tournées, qui le fait observer, qui traverse toutes ses démarches, qui emploie contre lui toute la vigilance et toute l’activité des agens de l’administration. Cette lutte étrange engageant tant de subalternes naturellement ignorans et passionnés, les lois positives sont exposées de la part de ces subalternes à de nombreuses et choquantes transgressions. La notion de la loi tend à s’altérer dans l’ensemble de l’administration. En haut par exemple, on prend envers la loi cette licence de s’affranchir de l’exécution littérale de celles de ses dispositions que l’on qualifie de réglementaires; ainsi, dans une multitude de sections, on avance l’heure de l’ouverture des scrutins, quoique cette heure soit fixée par la loi, et qu’une anticipation arbitraire change toutes les conditions d’impartialité que la loi a voulu établir pour la formation des bureaux. Plus bas, les subalternes, agens municipaux, gardes champêtres, déchirent les affiches de l’opposition et répandent naïvement, comme dans l’élection de M. de Jaucourt, des calomnies grossières contre le candidat que l’administration repousse. Un procureur impérial se croit permis d’arrêter le cours de la justice et d’interdire à un huissier la communication d’un acte extra-judiciaire. L’administration assure son influence non-seulement par sa pression, mais par ses faveurs, comme on l’a pu voir en Seine-et-Marne, dans l’Isère et ailleurs. jusqu’à présent, si quelques détails du système sont désavoués dans leurs excès, dans ses traits généraux il est hautement défendu par les commissaires du gouvernement. Parmi ceux-ci, il n’en est encore qu’un seul qui ait révélé un remarquable talent de discussion : c’est M. Thuillier, et sa plus grande habileté a été d’adresser à l’opposition le plus inattendu et le plus surprenant des reproches, celui d’avoir exercé de l’intimidation sur les électeurs. Le fait général qui ressort de cette enquête, à laquelle le pays prend un vif intérêt et dont il fera sûrement son profit, c’est l’intervention abusive du pouvoir exécutif à l’origine du pouvoir législatif, intervention qui compromet, qu’on y prenne garde, la force, la régularité, l’influence nécessaire de l’administration française. A-t-on réfléchi à ce qui arriverait dans ce système, si des élections générales produisaient une majorité opposante ? Ce jour-là, le pays ne se trouverait-il pas avoir voté contre la majorité de ses préfets et de ses sous-préfets, et par le fait, quoique indirectement, les fonctions de ces agens ne deviendraient-elles pas électives ? L’opposition poursuit avec zèle et pied à pied cette lutte de la vérification des pouvoirs ; nous espérons qu’elle dégagera plus tard, au moment de l’adresse, les leçons élevées qui ressortent de la dernière épreuve de notre système électoral. Que ces enseignemens aient déjà porté des fruits, on l’a pu voir et par le chiffre de la minorité qui a voté contre la validation de l’élection de M. de Jaucourt, et par l’initiative que viennent de prendre deux des membres les plus distingués de la majorité, MM. Segris et Larrabure. La dissidence d’hommes aussi éclairés, aussi modérés, aussi dévoués, est un avertissement que le gouvernement ferait bien de prendre en sérieuse considération.


E. FORCADE.


----


ESSAIS ET NOTICES


----


L’ORESTIE D’ESCHYLE.


C’est une idée qui ne serait certes venue à personne en France, il y a une cinquantaine d’années, que de songer à traduire fidèlement Eschyle. Il y a dans la composition de ces drames, si différens de nos tragédies dites classiques, une si grandiose simplicité et une majesté si fière, la poésie lyrique s’y emporte en de si rapides élans, et y plane à si grand vol au-dessus de l’action, la diction du poète y forme un si riche tissu d’images éclatantes et inattendues, qu’il y aurait eu là de quoi plonger dans le plus profond désespoir Boileau lui-même ou le plus déterminé de ceux qui rompirent avec lui des lances en l’honneur des anciens. Aussi voyez comment Fontenelle, d’ordinaire si mesuré et si discret, juge en passant Eschyle ! « Les Grecs, dit-il dans ses Remarques sur le théâtre grec, étaient des rhéteurs. La description d’Hercule faisant bonne chère, dans Alceste, est si burlesque, qu’on dirait d’un crocheteur qui est de confrérie. On ne sait ce que c’est que le Prométhée d’Eschyle. Eschyle est une manière de fou. »

Eschyle une manière de fou ! Un tel jugement, s’il est tombé sous les yeux du traducteur de l’Orestie, M. Mesnard, a dû le faire tressaillir d’indignation, lui qui, dans son enthousiasme pour son cher poète, va jusqu’à préférer les Choéphores à l’Electre de Sophocle. Un pareil contraste nous fait mesurer le chemin parcouru depuis Fontenelle. Le sens historique a de nos jours atteint une vivacité et une finesse qu’il n’eut jamais auparavant. Notre intelligence, tout entière appliquée à comprendre le passé, semble vouloir s’élancer hors d’elle-même pour rendre Pâme à tout ce qui a vécu. La critique littéraire a su profiter de tout ce que nous ont révélé, sur les vrais caractères du génie et de la vie des anciens, l’étude des monumens figurés et des inscriptions, la comparaison des langues et des littératures les plus diverses, les voyages aux terres classiques. Replacés dans leur cadre, rattachés au milieu où ils se sont développés, au sol généreux qui les a enfantés et nourris de ses sucs puissans, les hommes extraordinaires qui faisaient à nos pères l’effet de fantômes gigantesques flottant dans les nuages reprennent corps, et, si l’on peut ainsi parler, ils posent désormais à terre. Moins éloignés du reste de l’humanité que ne se le figuraient autrefois leurs adorateurs un peu naïfs, ils nous intéressent davantage à mesure que nous comprenons mieux de quels germes ils sont nés et comment ils ont grandi, par quelles racines profondes ils tiennent à tout ce qui les entourait, quelle influence enfin ils exercèrent sur leurs contemporains, et quelle action ils eurent à leur tour sur leur pays et sur leur époque.

Dès que nous nous plaçons à ce point de vue, aussitôt apparaît la vanité de toutes ces règles mesquines, de toutes ces étroites classifications, où la sèche subtilité des commentateurs s’était avisée d’emprisonner l’ample et souple génie de la Grèce. L’antiquité grecque a été la richesse, parce qu’elle a été la liberté même. Chez elle, aucune imitation de littératures antérieures ou de modèles réputés classiques ne gênait la marche de la pensée, et ne dépouillait les sentimens naturels au cœur de l’homme de cette première fleur de naïveté qu’il leur est devenu parmi nous si difficile de retrouver. En Grèce, par un rare bonheur, les poétiques n’ont pas précédé la poésie ; tous les genres y sont nés, sans réflexion ni théories, du mouvement spontané de l’imagination, sincèrement émue par le spectacle du monde et les accidens de la vie.

C’est grâce à cette fortune que les Grecs, dans toutes les voies qu’il leur a été donné d’ouvrir, ont laissé à l’entrée du chemin des chefs-d’œuvre qui n’ont pas été et qui ne seront jamais sans doute surpassés. Prenons par exemple le drame. On a eu, depuis le commencement de l’âge moderne, à Paris ou à Londres, autant de génie qu’à Athènes : Corneille et Racine, tout amour-propre national à part, sont de la famille des Eschyle, des Sophocle et des Euripide, et quant à Shakspeare, je ne crois pas vraiment que jamais homme au monde ait été doué d’aussi puissantes facultés ; on a pu dire, sans exagération, qu’après Dieu c’est Shakspeare qui a le plus créé. Pourtant, pas plus dans nos tragédies françaises, qui se croient fidèles à la tradition de l’antiquité, que dans ces tragédies anglaises dont la capricieuse liberté effrayait le goût timide de nos pères, on ne retrouve cette juste proportion, cette simplicité aisée et noble, cet heureux accord du réel et de l’idéal, cette perfection soutenue en un mot, dont les tragiques grecs, et entre eux tous Sophocle, nous offrent l’unique et inimitable modèle. Il y a souvent dans notre théâtre disparate entre les sentimens exprimés par les personnages et le nom qu’ils portent, l’époque où se passe l’action ; les habitudes courtisanesques du temps ont contribué à introduire sur la scène une étiquette compassée et à donner au langage tragique une noblesse un peu gourmée qui refroidissent l’intérêt en éloignant les acteurs de la vie commune et en les faisant mouvoir dans une sphère trop différente de la nôtre. Quant à Shakspeare, il n’est pas besoin de rappeler qu’il manque souvent de goût, qu’il pèche parfois par l’emphase et la recherche, plus souvent par la trivialité. Il n’est pas une de ses pièces, pas même celle de toutes qui est le plus près d’être parfaite, Macbeth, où quelques traits bizarres et quelques grossiers lazzis ne viennent par momens rompre le charme et donner au spectateur ému un petit frisson d’impatience et de colère.

M. Mesnard, dans l’intéressante introduction qu’il a mise en tête de son Orestie, signale avec raison les points de ressemblance qui permettent de rapprocher Eschyle de Shakspeare. Il y a en effet entre les deux poètes je ne sais quel air de parenté qui frappe tout d’abord. Chez l’un et chez l’autre, c’est un génie puissant et varié qui, pour rendre les idées dont il est possédé et pour ébranler plus profondément l’âme du spectateur, frappe à toutes les portes de l’imagination ; il prend successivement toutes les formes, il emploie toutes les ressources des rhythmes les plus divers, il passe de la conversation la plus familière aux accens les plus pathétiques et au style le plus hardiment figuré, il se répand en un large flot d’images qui réfléchit tous les objets voisins, et qui se teint, comme une mer profonde, de toutes les changeantes couleurs du ciel et de la terre ; pour s’emparer plus sûrement de l’homme tout entier, il a recours à ces pompes du spectacle qu’a trop dédaignées, dans son spiritualisme excessif, notre théâtre du XVIIe siècle. Ni Shakspeare, ni Eschyle ne craignent de parler aux yeux ; tous les chemins sont bons qui mènent jusqu’à l’âme.

Par une curieuse coïncidence, il y a dans le théâtre de Shakspeare une pièce qui par son sujet même, par la donnée sur laquelle repose le drame, rappelle la trilogie qu’Eschyle a consacrée aux malheurs et aux crimes de la famille des Atrides ; or il suffît de relire Hamlet après l’Orestie pour sentir que le poète grec et le poète anglais, tout en ayant vécu à tant de siècles de distance, sous des soleils et dans des milieux si différens, sont au fond de même sang et de même race, des génies frères. Sans doute le drame moderne est bien moins simple ; un bien plus grand nombre de personnages y prennent part à l’action ; bien plus d’incidens, trop peut-être, en compliquent la marche et y jettent des péripéties variées qui semblent par momens la détourner de son terme fatal. Enfin le poète chrétien peint certaines nuances de sentiment, certaines délicatesses de conscience dont l’idée ne pouvait venir à un ancien. Je suis bien moins frappé pourtant de ces différences, toutes sensibles qu’elles soient, que des ressemblances ; il faut songer que Shakspeare n’a jamais rien connu d’Eschyle et du théâtre antique, et que tout ce qu’il y a de rapports entre les deux chefs-d’œuvre n’a pu naître que de la similitude originelle des deux génies. La couleur générale du style, tout au moins dans la partie (l’Hamlet qui est écrite en vers, me paraît présenter une grande analogie avec la forme d’Eschyle. N’est-il pas tel couplet de la pièce anglaise où il suffirait de changer quelques mots qui trahissent leur époque pour que l’on s’imagine lire une traduction ou une fidèle imitation d’Eschyle ? Écoutez par exemple la prière d’Hamlet à son père : « Anges et puissances miséricordieuses, défendez-nous ! — Que tu sois un esprit bienfaisant ou un démon de l’enfer, — que tu apportes avec toi les brises du ciel ou le souffle desséchant de l’enfer, — que tes intentions soient sinistres ou charitables, — tu viens sous une forme qui provoque si fort les questions, — que je te parlerai. Je t’appellerai Hamlet. — Roi, père, souverain du Danemark, oh ! réponds-moi ! — Ne laisse point mon âme se briser dans l’ignorance ; mais dis, — pourquoi tes ossemens bénis, enclos dans le cercueil, — ont-ils rompu leurs liens ? Pourquoi le sépulcre — où nous t’avions vu enseveli en paix — a-t-il ouvert ses lourdes mâchoires de marbre — pour te rejeter sur la terre ? Qu’est-ce que cela peut signifier — que toi, cadavre inanimé, revêtant de nouveau l’acier de ton armure, — tu reviennes errer à la douteuse clarté de la lune, — imprimant à la nuit un cachet d’épouvante, et nous jetant, pauvres esprits faibles dont se joue la nature, — dans des angoisses de terreur qui ébranlent tout notre être, — dans des pensées qui dépassent de bien loin la portée de nos âmes ? » N’y a-t-il pas dans ces expressions une étrangeté et une grandeur qui pourraient paraître un peu outrées, reproche que l’on a souvent aussi adressé à Eschyle, si l’épouvante qui s’est emparée de l’esprit d’Hamlet, et qui a dû passer dans l’âme du spectateur, ne justifiait ce qu’il y a là d’apparente exagération ?

On trouverait même, si on y regardait de plus près, entre la forme d’Eschyle et celle de Shakspeare, des analogies de détail encore plus surprenantes. Il y a dans Shakspeare plus d’un passage qui ferait crier à la réminiscence et à l’imitation, si l’on ne savait que le poète anglais ignorait peut-être du poète grec jusqu’au nom, et en tout cas n’a jamais lu une ligne de ses œuvres. Tantôt c’est une simple figure que l’auteur moderne semble avoir empruntée à son devancier et qu’il transporte exactement dans sa langue ; tantôt c’est quelque trait frappant, quelque noble et rare image, qu’il développe comme lui et dans un sentiment pareil. Nous ne donnerons ici qu’un exemple de ces singulières correspondances ; on verra ainsi tout ce que pourrait contenir de rapprochemens imprévus et piquans une étude comparée du style de Shakspeare et de celui d’Eschyle.

Tout le monde connaît le célèbre passage de Macbeth, quand la reine, dans son sommeil que troublent les remords, se figure sentir sur ses mains la trace indélébile du sang qu’elle a versé. « Quoi ! toujours cette tache ? — Ne pourrai-je donc nettoyer ces mains ? Toujours l’odeur du sang ! Toute petite qu’est cette main, tous les parfums de l’Arabie ne pourront la désinfecter ! » Est-il rien qui soit plus voisin de ceci, comme pensée et comme expression, que cette belle strophe des Choéphores, ainsi traduite par M. Mesnard :

        Le sang qui veut être vengé,
    Le sang qu’a bu la terre nourricière
    Ne s’écoulera pas, à tout jamais figé.
    Ceux dont la main fut meurtrière
    Du malheur qu’ils ont mérité
Ne verront pas finir l’implacable supplice.
Si tu brises la fleur de la virginité,
        N’attends plus qu’elle refleurisse :
Ainsi de l’homicide ; il ne peut s’effacer.
        En vain, à torrens versant l’onde,
    Sur sa tache on ferait passer
    Le cours de tous les flots du monde.

Il n’est pas jusqu’à la mise en scène qui ne présente chez les deux poètes de singuliers rapports ; tous deux d’ailleurs nous mettent sous les yeux des spectacles qui auraient alarmé la timidité et blessé la délicatesse de nos critiques et de nos poètes du XVIIe siècle. Eschyle, après nous avoir fait entendre un personnage, le veilleur de nuit, dont la condition est aussi humble que celle des fossoyeurs d’Hamlet, étale à nos yeux les pompes qui célèbrent la victoire de la Grèce et le retour d’Agamemnon, comme Shakspeare nous fait assister aux fêtes royales où l’usurpateur se pare en public de la couronne qu’il a volée et cherche à étouffer dans la joie bruyante des tumultueux banquets de ces hommes du Nord, toujours prompts à l’ivresse, le remords qui commence à s’éveiller dans son âme. L’ombre irritée de Clytemnestre vient, dans les Euménides, réveiller les Furies qui ont laissé échapper leur proie ; elle apparaît dans le temple de Delphes, comme sur l’esplanade du château d’Elseneur, dans la nuit sombre et au-dessus de la mer orageuse, le noble et triste fantôme dont le poignant récit et les ordres sévères vont ébranler la raison et ensanglanter la main d’Hamlet. Oreste et Hamlet, poursuivis par les démons des enfers et les spectres échappés à la tombe, sentent l’un et l’autre leurs forces les trahir et leur tête se troubler. Enfin les sorcières qui apparaissent à Macbeth sur la lande déserte ne sont-elles pas aussi parentes des noires Euménides, et dans le langage qu’elles tiennent à Macbeth, dans leurs incantations autour de la magique chaudière, n’y a-t-il pas comme un écho du chant de colère et de malédiction que les Euménides entonnent dans le temple de Pallas ? Il y a vraiment une affinité native entre ces deux puissans inventeurs, toujours portés l’un et l’autre à beaucoup oser, à frapper de grands coups sur l’imagination du spectateur, et à pousser jusqu’à ses dernières limites la terreur tragique.

L’un de ces deux génies a-t-il été encore plus richement doué que l’autre par la nature ? Pour que l’on pût répondre à cette question, il faudrait que Shakspeare et Eschyle eussent vécu dans le même temps et que leur génie se fût développé dans des conditions à peu près identiques. Il convient donc de renoncer ici à assigner des rangs, à donner des places ; mais chacun, suivant la nature de son esprit et l’éducation qu’il aura reçue, se sentira attiré de préférence vers l’un ou l’autre de ces princes de l’art. Nourri du plus pur miel des lettres classiques, sachant du grec autant qu’homme de France, et connaissant au contraire Shakspeare, si je ne me trompe, surtout par les traductions, M. Mesnard est naturellement enclin à préférer Eschyle, tout en rendant hommage à la puissance créatrice du poète anglais. « Le génie de Shakspeare, dit-il, à ne regarder que les dons naturels, est à la hauteur de celui d’Eschyle ; mais quelle différence de culture et de goût ! » Quant à moi, je l’avouerai, Shakspeare a toujours été de tous les poètes anciens et modernes celui qui m’a le plus profondément touché et qui s’est le plus victorieusement emparé de mon imagination. C’est d’abord que le monde immense et varié où nous fait vivre Shakspeare, malgré tout ce qu’il y a déjà de différence entre les hommes du XVIe et ceux du XIXe siècle, est encore bien plus voisin de nous à tous égards que celui où nous transporte Eschyle. Anglais et Français de ce temps-ci, nous ressemblons plus aux contemporains de Shakspeare qu’à ceux d’Eschyle ; nous avons avec ceux-là bien plus de points communs : leur Dieu est encore notre Dieu, et notre imagination n’a pas encore oublié les fantômes qui hantaient la leur. Notre ordre social, en dépit de tant de révolutions et de tous les progrès accomplis, tient par de trop profondes racines au moyen âge et à la renaissance pour que nous ne retrouvions pas souvent auprès de nous les situations où Shakspeare a placé ses personnages et l’accent même des passions dont il a su les animer.

Il est surtout un côté par lequel Shakspeare nous touche de plus près qu’Eschyle et nous va plus directement au cœur : je veux parler de la place qu’il accorde aux femmes dans son théâtre. Nul n’a jamais su mieux que Shakspeare peindre ces âmes ardentes, où le sentiment domine en maître, qui ne restent jamais dans le médiocre, mais que, suivant les circonstances, un impétueux et irrésistible élan portera aux crimes les plus horribles ou aux plus merveilleux dévouemens. Eschyle se vante, d’après Aristophane, de n’avoir jamais montré aux Athéniens de Phèdre incestueuse ou de Sthénobée adultère, et la situation des femmes dans la société athénienne du Ve siècle avant notre ère était en effet tellement inférieure et subordonnée qu’elles ne pouvaient guère se faire connaître que par leurs vices. Tout entiers à l’orgueil de leur vertu civique et de leur libre et virile activité, ni le poète, ni ceux dont il recherchait les suffrages, ne songeaient à regarder dans le cœur de la femme, et à voir tout ce qu’il y tient de vives affections promptes à se tourner en haine, de passion délicate, intense et variée, de puissance pour le bien ou pour le mal. Sur la scène athénienne, c’étaient des hommes qui jouaient des rôles de femme, et cette substitution se comprend, car, à vrai dire, ni chez Clytemnestre, ni chez Cassandre ou Electre, il n’y a rien qui appartienne en propre à la femme : tous ces personnages du théâtre d’Eschyle n’ont pas de sexe. Ce n’est pas là un reproche que j’adresse au père de la tragédie, il ne pouvait point ne pas être de son pays et de son siècle ; mais on me permettra de dire qu’il y a dans des rôles comme ceux de Portia, de Juliette, de Desdémone, de Cordélie, d’Ophélie, tout un ordre de beautés, toute une source d’émotions et de larmes qui fait défaut à Eschyle. À côté de ces douces et attendrissantes figures qui aiment jusque dans la mort même ceux pour qui et par qui elles souffrent, c’est une Gertrude égarée par un amour coupable et déchirée par le remords, c’est une Gonerille, une lady Macbeth, jetées par l’ambition hors des voies que la nature a tracées à leur sexe, et plus âpres alors, plus impitoyablement cruelles que les époux dont elles poussent la fortune. Il y a là une profondeur d’observation, une richesse de contrastes, une connaissance du cœur de la femme, dont rien dans la tragédie antique, si ce n’est quelques scènes d’Euripide, ne peut donner l’idée. Pour l’homme moderne, qui doit à la femme ses plus chères joies et ses plus mortelles douleurs, un théâtre d’où les femmes sont absentes ne sera jamais qu’un théâtre incomplet.

C’était pourtant, lui aussi, un génie humain et tendre, sous son apparente rudesse, que le grand Eschyle. Voyez par exemple la première scène du Prométhée. Avec quel art, en face de l’inflexible fermeté de Prométhée et de l’insolence brutale de la Puissance, il a placé Vulcain, qui trouve des plaintes et des larmes sincères pour celui que le force à faire souffrir l’irrésistible arrêt de Jupiter ! Comme ces paroles de pitié touchent et rassérènent notre âme, que pourraient déchirer trop cruellement les douleurs de Prométhée et froisser l’odieuse violence des ministres de Jupiter ! De même, dans un autre endroit de la pièce, après les gémissemens et les cris de colère que pousse le Titan, le cœur est comme rafraîchi par ce bruit d’ailes, par le vol de ces nymphes de la mer qui viennent se jouer autour du rocher et caresser de leurs douces voix le triste captif. Vient ensuite le vieil Océan, lui aussi, avec des paroles de consolation et de sympathie. Ces amitiés fidèles, ces dévouemens que rien ne décourage, jettent de l’attendrissement dans ce sombre drame dont la donnée est si cruelle. Prométhée sans doute éprouve de bien dures souffrances ; mais la dernière, la plus poignante de toutes, lui est épargnée : le chagrin de se voir abandonné et trahi par ceux à qui il a fait du bien et qu’il a aimés.

On le voit, pour les dons naturels, la richesse et la hauteur du génie, Eschyle ne reconnaît point de supérieur, et ne peut avoir que des égaux ; mais ce qui fait que de tous les rois de la scène c’est lui que nous avons le plus tardé à comprendre et à goûter, c’est qu’il est de tous le plus éloigné de nous, de notre état social, de nos habitudes d’esprit et de cœur. C’est pour cette raison que, malgré tous les progrès de la critique, il ne me paraît pas probable qu’Eschyle prenne sur l’imagination du public lettré le même empire que Shakspeare, et qu’il devienne jamais populaire. Pour arriver à ne point souffrir de le trouver si différent des modèles, soit classiques, soit romantiques, auxquels nous sommes accoutumés, pour le saisir tout entier dans le vif de son génie, pour en jouir sincèrement, toute phrase et toute affectation mise à part, il faudra toujours quelque érudition et un certain effort d’esprit. Comme d’ailleurs, parmi les gens mêmes qui passent pour instruits, il n’y en a qu’un très petit nombre qui soient en état de lire Eschyle dans le texte grec, c’est rendre service à sa gloire que de mettre, au moyen de fidèles traductions, le grand poète athénien à la portée du public français. M. Alexis Pierron, qui a tant fait pour répandre le goût et l’intelligence de la littérature grecque parmi les maîtres et les élèves de nos lycées, et pour faciliter l’accès de la poésie grecque aux amateurs qui ne sont pas des savans, a ouvert la voie ; il nous a donné, il y a déjà une douzaine d’années, une belle et vivante traduction en prose du théâtre complet d’Eschyle, et il a initié ainsi aux beautés du vieux maître bien des lecteurs qui ne connaissaient de lui que son nom et les titres de ses tragédies. Venant après M. Pierron, M. Mesnard, encouragé par le succès de son courageux devancier, ose encore plus : il a entrepris de traduire en vers l’Orestie, ce vaste et harmonieux ensemble où se déploie librement le grave et religieux génie d’Eschyle. Malgré toutes les difficultés que présentait cette tâche, il a réussi assez brillamment pour que tous les amis des lettres grecques attendent de lui qu’il poursuive l’œuvre commencée, et qu’il nous donne tout entier, un jour ou l’autre, le poète qu’il en tend si bien et qu’il aime si tendrement.


G. PERROT
----
V. de Mars.