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Chronique de la quinzaine - 30 mars 1833

Chronique n° 24
30 mars 1833


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 mars 1833.

Les documens biographiques publiés par la Revue, il y a quelques semaines, sur Benjamin Constant, ont suscité tout récemment, dans un journal légitimiste, une réclamation singulière, et remarquable à double titre, par la maladresse d’une amitié prétendue, et par un pédantisme ignorant, qui eût mérité les railleries de Paul-Louis. Nous avons dit que le jeu avait été la cause première de l’éligibilité de B. Constant, et là-dessus grande colère du gazetier légitimiste, qui nie tout simplement le fait, et qui prouve sa négation d’une étrange manière en ajoutant qu’il fut honoré de l’amitié de cet illustre orateur. Il est fort inutile assurément de contrôler une pareille assertion ; mais il importe de prouver que les renseignemens publiés par la Revue sont authentiques, irrécusables, que notre conduite eu cette occasion n’a été ni légère ni étourdie. Nous avons sous les yeux, et nous feuilletons en ce moment un carnet écrit tout entier de la main de Constant, et destiné à servir de table thématique aux mémoires autobiographiques qu’il préparait lorsque la mort est venue le surprendre au pied de la tribune. Comme nous ne refuserons à personne la libre communication de ce manuscrit, nous allons en extraire quelques phrases détachées, mais très significatives par elles-mêmes et surtout par leur ensemble.

Parmi les détails circonstanciés d’un voyage en Allemagne, je lis d’abord : « Je joue et je perds mon argent à la roulette. » Puis, quelques pages plus loin : — « Je gagne. Achat avec gain de la maison rue Neuve-de-Berry, première cause de mon éligibilité.

« Le duc de B…e m’engage à écrire sur la responsabilité des ministres. — Le jeu commence à m’être défavorable, parce que je ne pense plus qu’à madame R… — 5 mars 1815. Je me jette à corps perdu du côté des Bourbons. — Madame R… m’y pousse. — Chateaubriand prétendait que tout serait sauvé si on le faisait ministre de l’intérieur. »

Je ne veux pas poursuivre plus long-temps ces citations précieuses que tout le monde pourra vérifier dans nos bureaux. J’en ai dit assez pour montrer l’enchaînement des idées et des passions de Benjamin Constant. Je n’ignore pas que ces révélations indiscrètes peuvent déplaire au parti libéral aussi bien qu’au parti légitimiste. Je n’ignore pas que la presse démocratique et la presse royaliste ne verront pas sans regret livrer à la compassion et peut-être au dédain les amitiés et les sympathies politiques d’un homme qu’elles chérissent.

Mais le silence volontaire, excusable et nécessaire dans les discussions de la tribune, n’a rien à faire avec les devoirs du biographe. Ce n’est pas notre faute si la vérité est ainsi faite, si la lumière blesse les yeux qui se fermaient pour l’éviter. Que nous importe à nous qui ne sommes engagés dans aucune coterie parlementaire, que nous importe l’étrange relation d’un boudoir, d’une roulette et d’un drapeau ? C’est une chose triste et pitoyable, à la bonne heure ! J’en conviens comme vous, mais qu’y faire ?

Je ne vois dans tout ceci que trois grandes pitiés que je déplore ; mais depuis quand la tristesse fait-elle obstacle à l’évidence ? Il n’y a que les enfans qui se fâchent contre la vérité, et qui s’emportent contre la maladie pour n’être pas obligés de se guérir.

On pardonne, s’écrie le gazetier légitimiste, on pardonne au West-End-Review, recueil obscur et ignoré, ces calomnies contre une des grandes vertus de noire siècle. Mais on ne peut pardonner à la Revue des Deux Mondes de les répéter. Ceci, je l’avoue, franchit les bornes du plus hardi pédantisme, de l’ignorance la plus niaise ? Où avez-vous rencontré, s’il vous plaît, ce recueil obscur et ignoré ? Est-ce à Edimbourg ou à Londres, au retour d’une chasse au renard chez un lord du parlement, ou bien au Club des Étrangers, entre une partie de whist et une bouteille de Porto ? Ceci, monsieur, ressemble furieusement à la fable du Dauphin : vous prenez le Pirée pour un homme.

Il y a quelques années, je m’en souviens, un savant archéologue, analysant la Guzla, eut la fantaisie d’apprécier la traduction et s’aventura jusqu’à dire qu’elle lui semblait fidèle et consciencieuse. Pauvre érudit qui croyait à l’existence d’un original imaginaire ! A l’exemple de ce nouveau Vadius, vous auriez dû relever dans l’interprétation du West-End-Review des contresens et des bévues ! Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ? Est-ce que vous n’auriez pas trouvé dans les complaisances de la syntaxe et de l’étymologie de quoi réfuter victorieusement ces fâcheuses calomnies qui ont soulevé votre colère, de quoi montrer que B. Constant tenait son éligibilité de son patrimoine, son dévoûment monarchique d’une inspiration divine ?

C’est de votre part, monsieur, pure ingratitude d’avoir si mal défendu un thème si facile et si riche !

M. Guizot, comme nous l’avions prévu, en est maintenant aux apologies, aux rétractations ; il a commenté dans tous les sens son vote silencieux, sans réussir à le remplacer par une parole meilleure et plus courtoise. Chose incroyable ! lui, qui dans une chaire de Sorbonne trouve moyen de parler deux heures sur une idée, de la décomposer en mille parcelles, de la plier et de la déplier comme une étoffe docile ; lui, qui a revu et corrigé les synonymes de Beauzée, il n’a pas su trouver pour son vote silencieux un de ces équivalens polis et bien élevés, prônés si obstinément dans l’enseignement universitaire quand il s’agit de Plante, de Lucrèce, de Juvénal ou de Tacite ! Encore une fois, M. Guizot, vous ne serez jamais grand-maître !

M. Th. Jouffroy, dans une discussion lucide, pleine de faits et de pensées, a nettement posé et résolu la question soulevée par la destitution de M. Dubois. Il a cité textuellement, avec une précision qui eût fait envie à Merlin ou à Carré, la législation universitaire, les décrets impériaux, les décrets de la restauration. Il n’a rien laissé à dire aux professeurs de procédure. Il a réduit à l’impuissance l’argumentation insidieuse du ministre. Mais peut-être devons-nous regretter qu’il n’ait pas mis dans son discours plus d’animation et d’entraînement ; moins désintéressé, moins fidèle à cette raison impassible qui explore sans émotion les systèmes philosophiques, au lieu de convaincre son adversaire, il aurait persuadé la chambre. Il semblé ignorer que la tribune n’est pas un enseignement, mais une lutte ; que la vérité, pour triompher dans les débats parlementaires, ne doit pas s’en tenir à la rigueur dialectique, mais parler aux passions en même temps qu’à l’esprit.

Toutefois il faut remercier M. Jouffroy d’avoir, selon sa nature et ses habitudes, porté secours à son ami M. Dubois ; de s’être interposé entre le ministre et le député, et d’avoir hautement revendiqué l’indépendance législative.

Le plus intrépide versificateur de tragédies et d’épîtres, lé correspondant des chiffonniers et des mules de don Miguel, le rival Heureux et couronné de celui qui débuta par le beau roman d’Adolphe, et qui termina dignement sa carrière par l’histoire élégante et ingénieuse des religions, le publicistc à qui le Constitutionnel a dû plus d’une fois ses satires mordantes et fines, M. Viennet, enfin, est monté a la tribune, lui, pour proclamer militairement que la légalité nous tue. À cette parole inconsidérée, les clameurs se sont élevées de toutes parts. Vainement l’orateur se vante-t-il dans les journaux d’avoir communiqué son discours à M. Dupin, comme autrefois Volney à Mirabeau ; personne ne veut le croire, les démentis pleuvent de tous côtés. Alors M. Viennet prend exemple sur M. Guizot, il commente ses paroles. Mais moins prudent que l’historien des Stuarts, il ne retire pas une syllabe échappée de ses lèvres ; il complète sa première folie par une folie plus grande encore. — « Je n’ai pas dit que la légalité nous tue, j’ai voulu et dû dire que la légalité actuelle nous tue. » Est-il possible de ne pas se rendre à cette explication lumineuse ? Ne faut-il pas plier le genou devant cette savante scholie ?

De grâce, messieurs, accordez-vous. Si les lois vous gênent, dites-le une bonne foi ; sachons au moins à quoi nous en tenir. Si la constitution vous embarrasse, avouez-le ; si vous voulez gouverner par la force, ne le cachez pas. Ecrivez sur le Palais-Bourbon, parmi les figures grotesques, signées du nom de Fragonard : Maison à louer ; fermez la chambre, ou faites-en une caserne ; donnez à M. Viennet un régiment ; vous devez être bien las de toutes les parleries de la session, bien dégoutés des chicanes du budget.

La souscription Lafitte se couvre de signatures. Les offrandes se multiplient, et d’ici à quelques mois, nous devons l’espérer, le berceau de la révolution sera racheté et rendu au grand citoyen que la France honore et dont elle veut reconnaître le dévoùment. Les peuples d’ordinaire sont moins oublieux que les rois, et ce nouvel exemple vient confirmer l’enseignement de l’histoire et de l’expérience.

Le départ des Saint-Simoniens pour l’Orient, à la recherche de la femme libre, ressemble volontiers aux derniers soupirs d’une religion expirante. Le discours de Barrault, dans le banquet de Marseille, n’a produit qu’une impression médiocre sur les convives. Il y avait dans ses paroles, habituellement pleines d’action, un découragement profond, une tristesse sincère ; ce dernier pèlerinage va convaincre d’impuissance les apôtres du nouveau dieu. Quand ils verront que leur évangile ne convertit personne, que les curiosités s’attiédissent, que la moquerie même, si utile aux idées neuves, manquera bientôt aux chances de leur popularité, alors ils viendront à résipiscence, et les âmes élevées, engagées dans cette fausse route, reprendront dans la société active le rôle qu’elles n’auraient jamais dû quitter.

Le concert historique de M. Fétis, composé entièrement de musique du dix-septième siècle, n’a pas eu le même succès que la musique du seizième. Outre la médiocrité générale des morceaux, si l’on excepte un air de Stradella et un concerto de Tartini, nous devons adresser à M. Fétis un reproche plus sérieux : pourquoi, au lieu d’exécuter dans l’espace de trois heures sept ou huit compositions d’une étendue raisonnable, porter à quinze le nombre des ouvrages ? De cette façon on n’a pas le temps d’entrer dans l’esprit de l’ouvrage qu’on écoute. Le plaisir est morcelé et disparaît. — Le miserere de la Chapelle Sixtine a été rendu sans verve, sans ensemble, sans justesse. Nous étions de l’avis de l’ambassadeur impérial. Nous avons cru un instant que la musique placée sur les pupitres n’était pas celle de Saint-Pierre, et qu’un malin démon changeait la note du morceau ; car on sait que l’empereur, ayant prié son ambassadeur de se procurer à quelque prix que ce fut la transcription exacte du Miserere de la Chapelle Sixtine, fut fort étonné de ne pas trouver dans ce morceau, exécuté par les chanteurs de son palais, le charme et l’émotion qui l’avaient rendu célèbre dans le monde entier. Il crut d’abord que le maître de chapelle du pape avait voulu le mystifier, s’emporta et donna ordre à son ambassadeur de faire des remontrances. On parvint sans peine à le détromper et à le convaincre que l’effet et la puissance de cette composition ne flépendaient pas tant de la note écrite que du timbre, du volume et du mouvement des voix. — Malheureusement cette anecdote pourrait recevoir son application dans des occasions nombreuses et diverses. Les chanteurs éminens de ce temps-ci, qui exécutent à merveille les opéras de Rossini, estropient le plus souvent Mozart et Cimarosa au point d’en dénaturer le sens et l’intention. Espérons que le concert que M. Fétis nous promet pour mardi prochain, et où nous devons entendre Tamburini et Rubini réfutera une partie de ces craintes et de ces reproches.

M. Dinaux a fait jouer au théâtre Français un drame en cinq actes, Clarisse Harlowe, qui a échoué, comme on devait s’y attendre. Il faut qu’à l’avenir les dramatistes respectent l’œuvre des romanciers. Un récit et une action ne sont pas même chose. Si Shakespeare, au lieu de feuilleter Giraldi et Bandello, avait pu s’en prendre à Richardson, il n’aurait pas été Shakespeare. Avec une fonte pleine de scories, on peut espérer de couler une statue. Le feu purifie, — et la pensée se fait jour. Quand le travail est complet,

il n’y faut pas toucher, ou c’est un sacrilège, une folie.
LE BRAHME VOYAGEUR,


PAR M. FERDINAND DENIS.





« Sur les bords d’une petite rivière tributaire du Gange, vivait un brahme dont la vie s’écoulait si doucement qu’il avait coutume de la comparer lui-même au cours paisible que suivaient ses regards durant des heures entières. Que peut désirer un homme, disait Nara-Mouny, quand sa cabane est ombragée de palmiers, qu’il a une eau pure pour ses ablutions, qu’il peut méditer à loisir les sages leçons des Véda, et se réjouir le soir en lisant les fables antiques de Sarma ?

Il y a quelque chose de mieux à faire que de méditer solitaire sur le bord d’un fleuve, lui dit un jour un vieux brahme, son voisin, il y a une instruction plus solide que celle des livres ; c’est celle que donnent tous les hommes réunis. Plût à Dieu que mes jambes ne fussent pas brisées par l’âge, j’irais demander aux peuples cette sagesse de tous les hommes.

Nara-Mouny avait un livre européen que lui avait donné un officier anglais, il y lut cette phrase : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qui vous fût fait. — Il n’y a rien de si beau, s’écria-t-il alors, dans les gros livres que j’ai lus, et le vieux brahme a raison.

Trois jours après il fit ses adieux à Darma qui lui dit : Fils d’Aoudh, si, au bout de trois ans, après avoir parcouru la terre, vous trouvez une maxime plus belle que celle que je viens d’entendre, j’ai là un trésor, ma fille Parvaty, elle est à vous.

Le brahme partit ; il visita l’Asie, l’Europe, les pays civilisés et barbares, inscrivant sur son livre ce qu’il entendait ou lisait de plus beau.

A son retour, le vieux Darma était presque mourant. Mon père, lui dit-il, après l’avoir embrassé, la plus belle maxime que j’aie rencontrée, c’est celle que vous pratiquez depuis de longs jours ; c’est celle qui vous fait oublier la douleur. Oh! vous la trouverez assez belle pour me donner Parvaty! Le jeune homme ouvrit alors son livre, et le vieillard put y lire : Fais à autrui ce que tu voudrais qu’on te fît. »

Tel est le cadre inventé par M. Ferdinand Denis pour y renfermer tout ce qu’une lecture variée et intelligente peut fournir de plus substantiel sur la morale. Ce petit livre est le résumé de la sagesse des nations, et le fruit de l’expérience d’un jeune sage. Selon le précepte de Darma, l’auteur des Scènes sous le Tropique a quitté les solitaires méditations de l’art pour une vie plus active et plus pratique ; il a pensé qu’il valait mieux instruire les hommes qu’écouter le chant des bengalis et le murmure des fontaines. A parler sans figures, M. F. Denis a voulu faire une œuvre populaire et utile. Son but est atteint, les lecteurs qu’il cherchait étudieront son livre avec plaisir et profit ; mais ceux que sa modestie semblait négliger feront relier le Brahme voyageur entre les gracieuses maximes de la Chaumière indienne et les préceptes positifs du Bonhomme Richard: multa in paucis.


H.