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Chronique de la quinzaine - 30 juin 1875

Chronique n° 1037
30 juin 1875


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



30 juin 1875.

Le malheur est comme le patriotisme, il a la vertu d’unir les cœurs, et il passe avant la politique. Tandis que s’agitent à Versailles toutes ces questions qui se traînent à travers des discussions sans fin et souvent sans profit, qui ne font que perpétuer ou raviver les divisions, le cœur national se remplit d’un attendrissement spontané pour ces malheureuses populations du midi, victimes d’un fléau exceptionnel par ses proportions, inattendu, foudroyant. Toulouse et toutes ces aimables villes de Castelsarrasin, de Moissac, d’Agen, dispersées sur la route de Bordeaux, dans une des plus fertiles vallées de la France entre le Tarn et la Garonne, Tarbes et la vallée de l’Adour, l’Ariège, le Gers, toutes ces régions des versans pyrénéens viennent d’être brusquement, effroyablement ravagées par les eaux. Les inondations ont cette fois dépassé toute mesure, comme si la France devait à de si courts intervalles épuiser toutes les épreuves, les fatalités de la nature après les fatalités de la guerre. Des quartiers populeux et industrieux effondrés à Toulouse, des villages détruits dans la campagne, des malheureux défendant leur maison jusqu’à la dernière minute et n’ayant que le temps de se sauver sur la cime des arbres, les moissons emportées, les eaux torrentielles entraînant les ponts rompus, les débris de toute sorte, les animaux surpris, des cris de détresse s’exhalant de toute une contrée, des morts sans nombre et des ruines immenses, c’est un spectacle incomparable de terreur et de pitié ! Quelques jours encore, ces populations infortunées auraient eu du moins recueilli les fruits de la terre ; en un instant, elles voient, mornes et désolées, le travail d’une année perdu, la misère au foyer dévasté. Elles sont frappées au moment de mettre la main sur le prix de leurs peines, sur ce qui devait les faire vivre, à la veille de toutes les récoltes.

M. le président de la république justement ému a cédé à un mouvement humain et spontané en partant aussitôt pour le midi avec M. le vice-président du conseil et M. le ministre de la guerre. Ils sont allés, les uns et les autres, porter à ces populations si cruellement éprouvées le témoignage vivant de la sympathie des pouvoirs publics et les premiers secours. L’assemblée a déjà voté un crédit qui est à peine le commencement de ce qui devra être demandé, de ce que le gouvernement se propose de réclamer. De toutes parts, en France et à l’étranger, des souscriptions s’ouvrent sous toutes les formes. Les secours ne manqueront pas, on peut en être sûr, ils se multiplieront sous l’influence d’une ingénieuse et libérale humanité : on pourrait même reprendre cette simple et généreuse inspiration du « sou des chaumières » qui a aidé à relever le village de Bazeilles détruit par la guerre ; mais les secours, si larges qu’ils soient, ne seront jamais que des secours à peine suffisans pour relever quelques ruines, pour adoucir les misères les plus pressantes, et puisque, par une curieuse coïncidence, ces désastres se reproduisent avec une sorte de régularité douloureuse, à des intervalles à peu près égaux qui laissent comme un répit, pourquoi ne point profiter de ce dernier avertissement, le plus cruel de tous depuis un siècle, pour prévenir au lieu d’avoir à réparer ? Pourquoi ne se préoccuperait-on pas, sans plus de retard, d’attaquer le mal par tous les moyens que la science peut offrir ? On ne réussirait pas sans doute à maîtriser entièrement le fléau des inondations ; peut-être pourrait-on l’atténuer, le régulariser en quelque façon ou le neutraliser dans son action dévastatrice ; peut-être, par des combinaisons de l’art, arriverait-on à briser, à diviser cette force aveugle qui se déchaîne à certains momens dans le bassin de la Garonne comme dans la vallée de la Loire ou dans la vallée du Rhône. Ce serait un sujet digne de l’habileté de nos ingénieurs, fait pour solliciter la prévoyance des pouvoirs publics. Plus d’une fois déjà des études ont été entreprises, il faudrait y revenir, et en présence des malheurs qui éprouvent en ce moment les populations du midi, qui doivent être l’objet d’un examen attentif, M. le ministre des travaux publics aurait pu, ce nous semble, remplacer utilement M. le ministre de la guerre auprès de M. le président de la république à Toulouse ; mais M. le ministre des travaux publics est provisoirement assez occupé à Versailles avec ses concessions de chemins de fer qu’il doit défendre pied à pied, et l’assemblée elle-même, tout en étant disposée à voter tous les subsides qu’on lui demandera, n’est pas moins occupée à se reconnaître au milieu de l’imbroglio politique où elle s’est fait une habitude de vivre.

Qu’en est-il cependant de cette politique qui se déroule assez nonchalamment, assez confusément dans le demi-jour de Versailles, — et surtout qu’en sera-t-il demain ? L’assemblée est-elle décidée à en finir avec toutes les lois qui s’accumulent devant elle et à subir de bonne grâce la nécessité d’une dissolution prochaine ? Garde-t-elle au contraire l’arrière-pensée de prolonger sa vie le plus longtemps possible, de laisser passer les jours et les semaines pour arriver sans bruit au moment où la passion des vacances tranchera la difficulté, où il ne restera plus qu’à s’ajourner à une session d’hiver ? Le gouvernement lui-même a-t-il une opinion arrêtée sur le système de conduite qu’il se propose de suivre, sur ce qu’il peut et ce qu’il doit conseiller ? En vérité, ce sont là des questions qui auraient besoin d’être éclaircies. Disons le mot : personne ne semble pressé de prendre un parti ; tout le monde a l’air de mettre une certaine complaisance à éviter les explications décisives. Dans tous les camps, il y a une apparence de diplomatie embarrassée, et, comme il arrive le plus souvent lorsqu’il n’y a ni une situation définie, ni un but avoué, ni une direction précise, on se perd dans les incidens et les diversions, dans les débats rétrospectifs et les combinaisons de fantaisie ou les intrigues. On passe trois jours à discuter sur une élection, comme celle des Côtes-du-Nord, sans remarquer que la question n’est plus entière depuis que les élections partielles ont été supprimées et qu’il n’y a plus moyen d’appeler un département à confirmer ou à modifier son vote. On épie l’occasion de cette maussade affaire de l’élection de la Nièvre, qu’on tient en suspens depuis plus d’un an, qui a créé plus d’embarras qu’elle ne valait, et sur laquelle il y a toujours un rapport à présenter. D’habiles stratégistes de couloirs persistent à s’occuper chaque matin à rejoindre des fragmens de partis pour recomposer une majorité qui s’évanouit chaque soir entre leurs mains. Les opinions se mêlent ou se heurtent dans des discussions tour à tour écourtées ou inutilement passionnées, dont on est réduit à chercher le secret. En d’autres termes, on fait de la politique sans ordre, sans suite, et l’assemblée, plus que jamais divisée, touche à cette période où, ne sachant plus ni vivre ni mourir, elle se débat dans une inaction agitée, allant au hasard, votant à l’aventure, ayant toujours l’air d’attendre quelque circonstance mystérieuse qui pourra l’aider à prendre une résolution. L’inconvénient de cette situation, c’est que, n’ayant rien de mieux à faire, l’assemblée emploie quelquefois assez dangereusement son temps, et que, gardant jusque dans son déclin le sentiment vague de son omnipotence, elle se croit tout permis, bouleversant d’une main légère les principes les plus élémentaires de droit civil ou les conditions les plus essentielles de gouvernement.

Que l’assemblée tienne avant tout à mettre sur son testament la loi de l’enseignement supérieur, qu’elle hâte la troisième lecture d’où cette loi doit sortir définitivement consacrée, rien de mieux, pourvu cependant qu’elle ne pousse pas jusqu’au bout cette tentative de transformer pour la circonstance les diocèses en personnes civiles et d’affaiblir l’état dans son rôle social, dans son droit de conférer l’investiture des diplômes publics. Ce serait certainement exposer la liberté même de l’enseignement supérieur en déposant dans la loi un principe d’instabilité et de conflit, un abus d’autorité parlementaire qui appellerait un jour ou l’autre quelque réaction, sans compter que c’est l’avenir intellectuel de la France qui est en jeu. — Que l’assemblée se complaise à faire enquêtes sur enquêtes, qu’elle procède tantôt comme un tribunal ou comme un bureau supérieur de la préfecture de police, tantôt comme une commission historique, soit encore, elle a eu, depuis qu’elle est née, la vocation des enquêtes. Malheureusement il est trop clair qu’elle finit par se perdre dans ses enquêtes et par tomber dans des excès de prépotence parlementaire ou dans de véritables minuties. Depuis quelque temps particulièrement l’assemblée prend plaisir à toutes les indiscrétions, elle a le goût des commérages et elle introduit dans la politique des procédés, des usages qui peuvent être le triomphe ou l’amusement des partis, mais qui peuvent aussi assurément compromettre les intérêts les plus sérieux. On divulgue tout, on se bat dans le parlement à coups de révélations et de petits papiers. On vide le portefeuille de la défense nationale, et on livre à la curiosité goguenarde du public toutes ces dépêches intimes qui sont à coup sûr une photographie curieuse, quoique vulgaire et monotone, de ce monde révolutionnaire. On met la main sur des dépêches confidentielles échangées entre M. le procureur-général de Rennes et M. le garde des sceaux à propos de l’élection des Côtes-du-Nord, et aussitôt ces dépêches plus ou moins compromettantes sont livrées à tous les vents ; une commission les prend en considération ; et il faut vraiment un vote pour décider qu’on ne lira pas tout haut, en pleine assemblée, des pièces qui n’ont d’autre origine qu’une indiscrétion suspecte déférée à la justice ! On fouille les archives de police et de procédure tout bonnement pour arriver à faire un rapport sur l’élection de la Nièvre, et tout cela semble on ne peut plus simple ; c’est surtout édifiant.

Fort bien, les partis y trouvent leur compte à tour de rôle. Naturellement, quand les révélations atteignent le gouvernement ou les conservateurs, ce sont les républicains qui applaudissent, qui encouragent et qui trouvent qu’on ne publiera jamais assez. Quand les dépêches de la défense nationale dévoilent les vulgarités et les convoitises ou les excès révolutionnaires, ce sont les conservateurs qui triomphent, qui battent des mains. Chacun a son tour, et on ne voit pas qu’à ce jeu on ruine tout, on déconsidère tout aux yeux du public, on rend tout gouvernement impossible. Évidemment il n’y a plus de liberté de communication entre les fonctionnaires et les ministres lorsqu’il n’y a plus de sûreté. Les procureurs-généraux, les préfets, ne diront plus rien, ils garderont pour eux leurs impressions, et ils se borneront à des rapports officiels dès qu’ils sauront qu’ils sont exposés à toutes les divulgations. On n’aura pas même la ressource de faire dans l’administration intérieure ce qu’on fait dans la diplomatie, d’avoir des pièces réservées et secrètes, parce que les fonctionnaires craindront de laisser à leurs successeurs, qui peuvent être des adversaires politiques, des confidences dont on pourrait abuser. Ni sûreté ni solidarité dans les affaires d’état, et en définitive c’est le service public qui en souffrira, c’est le pays qui fait toujours les frais de ces jeux de partis, de ces chocs d’indiscrétions qui éclaboussent un peu tout le monde.

Certes rien ne prouve mieux le danger de ces procédés que ce qui se passe au sujet de cette éternelle affaire de l’élection de M. de Bourgoing dans la Nièvre. On a voulu avoir toutes les communications possibles, on les a obtenues, et même on a eu, à ce qu’il semble, plus qu’on ne désirait ; on a trouvé ce qu’on ne cherchait pas, ce qui était parfaitement étranger à l’élection de la Nièvre. Des notes équivoques de police, des documens d’origine inavouable, se sont trouvés mêlés au dossier. La commission, dit-on aujourd’hui, ne voulait pas s’en servir, elle avait décidé, il y a trois mois, qu’elle ne les publierait pas. Oui, mais la commission a si bien gardé son secret depuis trois mois que nombre de députés l’ont connu, et naturellement tout cela a couru le monde. Si c’est ainsi qu’on pense faire une guerre efficace au bonapartisme, on se trompe singulièrement, on lui donne au contraire des armes, des prétextes de représailles qu’il ne se fait pas faute de saisir. On ne combattra utilement, victorieusement le bonapartisme que par une politique sérieuse, par l’affermissement d’un état régulier qui décourage ses prétentions et lui montre qu’il n’a plus rien à espérer après avoir fait à la France tout le mal qu’il pouvait lui faire. On n’y prend pas garde, et c’est là ce qu’il y a d’attristant pour les esprits réfléchis, avec ces habitudes, sous un prétexte ou sous l’autre, on finit par détruire la notion de l’état, par affaiblir les conditions de gouvernement, sans rehausser le régime parlementaire par des affectations d’omnipotence qui vont aboutir à une politique de commérages.

Rien de semblable n’arriverait sans doute, s’il y avait un gouvernement ayant un peu plus le sentiment de son autorité et de son rôle dans la situation où se trouve aujourd’hui la France, un peu moins préoccupé de ménager des fractions de majorité, de se prêter même à de dangereuses faiblesses. Sans contredit, si M. le ministre de l’instruction publique n’avait pas cette idée fixe de faire plaisir à la droite, il défendrait plus résolument le droit de l’état dans la discussion sur l’enseignement supérieur. Évidemment, si depuis deux ans les divers ministères qui se sont succédé n’avaient pas paru avoir de singulières condescendances pour les bonapartistes dans un intérêt de majorité, le gouvernement n’aurait eu aucune peine à maintenir ses droits devant la commission de l’élection Bourgoing ; il aurait eu dans tous les cas assez d’autorité pour mesurer avec prudence les communications qu’il croyait devoir faire. Malheureusement le ministère actuel, qui paie en partie pour ses prédécesseurs, doute aussi de lui-même, il hésite sur ses alliances comme sur la direction et le caractère de sa politique. Ce n’est point facile, il est vrai, d’avoir une politique nette et décidée, de s’ouvrir un chemin à travers une situation parlementaire fort troublée, entre l’ancienne majorité, qui n’existe plus, et la majorité nouvelle, celle du 23 février, qui n’inspire pas assez de confiance pour qu’on s’appuie absolument et exclusivement sur elle.

Non en vérité, ce n’est point aisé de passer à travers tous ces écueils, et rien ne le prouve mieux que le discours par lequel M. le vice-président du conseil est intervenu récemment à la première lecture de la loi sur les rapports des pouvoirs publics. L’apparition du chef du cabinet à la tribune a été tout au moins inattendue. Que s’est proposé M. Buffet ? A-t-il voulu sérieusement répondre à M. Louis Blanc et à M. Madier de Montjau, qui, sous prétexte de discuter la loi des pouvoirs publics, venaient de faire le procès de la constitution du 25 février, du gouvernement, de la situation tout entière ? Il ne pouvait ignorer que M. Louis Blanc et M. Madier de Montjau, ces vieux débris de 1848, sont isolés aujourd’hui dans leur parti, même parmi les républicains, et il perdait son temps à leur répondre. M. le vice-président du conseil, en paraissant accepter les deux discours qu’il relevait comme une sérieuse manifestation de parti, et en saisissant cette occasion de déployer une certaine raideur de langage à l’égard de la gauche tout entière, a-t-il espéré flatter la droite, la rallier dans une majorité conservatrice reconstituée ? Il devait bien savoir que c’était inutile, qu’il ne convertirait pas la droite, qu’il est toujours pour elle l’homme qui a aidé au succès des lois constitutionnelles. M. Buffet est entaché de ce vice originel, il porte devant les purs la responsabilité d’avoir fait passer le mot de république ! Il en résulte que M. le vice-président du conseil s’est placé dans cette attitude étrange d’un chef de gouvernement rudoyant ceux qui le soutiennent ceux qui voteront les lois complémentaires comme ils ont voté la constitution, et ménageant ceux qui sont ses ennemis. Que M. Buffet ne veuille pas se subordonner à la gauche, rien de plus simple ; mais enfin il faut bien être avec quelqu’un, à moins qu’on ne tienne à être seul, et la meilleure manière de ne pas se subordonner, c’est de conduire soi-même la campagne, d’imprimer la direction, d’accepter le concours des bonnes volontés qui s’offrent à tous, sans se hérisser inutilement dans les perplexités et les contentions d’esprit mal déguisées quelquefois sous des apparences de raideur.

Cette situation où la France se débat si péniblement, où il y a tant de choses à faire, a son principe dans des événemens qui dominent et domineront longtemps toutes les résolutions. La première condition est toujours de les bien connaître dans leurs origines, dans leur caractère comme dans leur développement, et c’est justement à cela que servent des œuvres comme celle que M. Albert Sorel vient de publier sous le titre d’Histoire diplomatique de la guerre franco-allemande. M. Albert Sorel était attaché à la délégation des affaires étrangères à Tours et à Bordeaux pendant la guerre. Il expose la diplomatie de cette douloureuse époque avec sûreté, avec abondance et avec talent. Son livre est une œuvre sérieuse et instructive qui déroule habilement ce lamentable tissu de négociations inutiles allant aboutir à la paix de Francfort. L’auteur est justement sévère à l’égard de l’empire et de ces tristes négociations du mois de juillet 1870, qu’il décrit avec une précision accablante. Quant à la diplomatie de Bordeaux, elle a certainement fait ce qu’elle a pu, et M. de Chaudordy est un diplomate fort distingué, qui a trouvé dans M. Albert Sorel un historien des plus zélés, tout prêt à exalter ses combinaisons, au risque de mettre un peu d’imagination au service de la gloire de son ancien chef. Cela frappe d’autant plus que d’un autre côté, par suite d’une inadvertance sans doute, le rôle et les services de M. Thiers ne sont pas toujours mis à la hauteur où ils doivent être. C’est ce qui s’appelle manquer de proportion et de justesse dans l’appréciation des hommes, dans l’histoire d’une sanglante époque où M. Thiers a eu la triste fortune d’être le plus prévoyant le premier jour et le plus dévoué à la dernière heure, le plus actif à réparer les désastres qu’il avait prévus.

L’Italie vient d’avoir sa crise, une vraie bourrasque heureusement passagère comme un orage d’été. Le parlement de Rome, avant de se séparer, a été pendant quelques jours livré aux débats les plus violens, les plus tumultueux. Le ministère en vérité s’est vu réduit un instant à se demander s’il survivrait à la session, s’il n’allait pas succomber presqu’à l’improviste devant une effervescence d’opposition. Que s’était-il donc produit de nouveau, d’inattendu dans la politique italienne ? Y avait-il une de ces questions qui sont de nature à émouvoir les esprits sérieux, à provoquer des conflits ? Le fait est que pendant quelques jours on s’est passionné et déchaîné à Rome, on est allé jusqu’à des actes extra-parlementaires à propos de bandits et de brigandage. L’Italie. a eu beau être heureuse dans sa révolution nationale, elle a eu beau triompher en courant de tous les obstacles qui semblaient rendre l’unité impossible ; elle a réussi, elle n’a pas moins gardé de vieilles plaies, et l’une de ces plaies est le brigandage qui sévit dans quelques-unes de ses provinces, en Sicile plus que partout. Ce n’est plus ici vraiment de la politique, c’est une question morale, sociale, devant laquelle tous les ministères se sont trouvés depuis dix ans.

Tout le monde en convient, c’est un fait sur lequel il n’y a pas d’illusion possible, la Sicile est livrée aux malandrins qui règnent et gouvernent dans une partie de l’île, qui forment une sorte de franc-maçonnerie du crime sous le nom de maffia. Le malandrinage sicilien, bien plus tenace que le brigandage des autres provinces, est comme une institution locale qui a son histoire, ses traditions et même son code. Ces malfaiteurs organisés pillent, rançonnent, assassinent ; ce sont des outlaws vivant de meurtre et de déprédations. Ils dominent le pays par la terreur qu’ils inspirent, et ils sont favorisés jusqu’à un certain point par l’esprit des populations rurales, par la difficulté d’une répression régulière. Ils échappent dans l’intérieur à toute poursuite, et si l’on parvient à les arrêter, il ne se trouve plus de témoins pour déposer contre eux, pour attester des crimes que tout le monde connaît. On ne peut pas même arriver quelquefois à constituer un jury pour les juger ; les jurés refusent de siéger ou bien ils se hâtent d’acquitter les bandits les plus avérés. Ils craignent les représailles sanglantes dont il y a chaque jour d’effrayans exemples. Dans l’intérieur de l’île, il y a des administrations communales accommodantes qui prennent le parti de traiter avec les bandits et qui leur paient un tribut annuel pour préserver leur territoire. Un député distingué, qui a longtemps habité la Sicile, M. Tommasi Crudeli, a retracé une fois de plus ce triste tableau, et le ministre de l’intérieur, M. Cantelli, a déclaré avec douleur que la lutte avec les brigands avait déjà coûté la vie à plus de quarante fonctionnaires. Comment en finir avec cette situation ? Sans doute on ne pourra extirper le mal qu’avec le temps, en développant l’instruction, le travail et l’industrie, en multipliant les voies de communication dans l’intérieur de l’île, et le clergé, s’il le voulait, pourrait aider à remettre un peu d’ordre en Sicile, comme il a aidé très efficacement depuis quelques années à pacifier l’île de Sardaigne. Pour le moment, le ministère a voulu aller au plus pressé en soumettant à la sanction des chambres un certain nombre de mesures propres à fortifier l’action administrative : c’est là l’objet de cette loi de sûreté publique proposée depuis quelques mois déjà, annoncée par le roi dès l’ouverture de la session.

Rien de plus simple à coup sûr. Le gouvernement ne faisait que son devoir pour l’honneur de l’Italie, dans l’intérêt même de la province ravagée par le brigandage ; malheureusement il avait compté sans les passions locales et sans les passions de parti. Quelques-uns des députés siciliens se sont livrés à de véritables accès de fureur, comme si le ministère réclamait une dictature politique, comme si le gouvernement outrageait la Sicile en prétendant la guérir de la lèpre qui la dévore. La gauche, sans y réfléchir, ou plutôt croyant trouver une bonne occasion d’ébranler le cabinet, la gauche a fait chorus avec les Siciliens. De là cette agitation parlementaire qui a dégénéré en scènes violentes et où l’on a pu entendre de singuliers aveux. Un député, en parlant des malandrins, a dit : « Ces pauvres gens s’ingénient pour vivre. » Un autre a trouvé qu’on avait été vraiment bien dur pour un bandit qui avait assassiné un garde de sûreté, que « quatorze ans de travaux forcés pour la vie d’un homme de police, c’était beaucoup ! » Les vrais coupables, ce n’étaient pas ces « pauvres » bandits, c’étaient les autorités, les « hommes de police, » les gendarmes et le gouvernement. Le héros ou le principal meneur de cette étrange équipée d’opposition a été un ancien procureur-général de Palerme, M. Tajani, qui a dû donner sa démission, il y a quelques années, à la suite d’un violent conflit avec le chef de la police et le général Medici, alors préfet et gouverneur militaire. M. Tajani avait sa démission forcée sur le cœur, et, bientôt nommé député, il est arrivé à Rome pour faire campagne contre le gouvernement. Depuis quelque temps, il menaçait le ministère de toute sorte de révélations, il ne cessait de répéter qu’il dirait tout. S’il n’a rien dit de bien nouveau, il a du moins réussi à mettre le feu aux passions de la chambre. Il a prodigué les récriminations acerbes, il n’a pas craint d’accuser le gouvernement d’être l’auteur des désordres de la Sicile, d’entretenir le brigandage par l’immoralité et les connivences de ses agens, d’avoir voulu étouffer dans le sang des témoignages qui pouvaient s’élever contre lui ; il est allé jusqu’à parler d’enfans fusillés avec préméditation. Bref, M. Tajani avait fait son dossier avec ses papiers de procureur-général, et il l’a déployé devant la chambre. Or le réquisitoire ne s’adressait pas seulement au ministère actuel, il atteignait bien plus encore l’ancien cabinet, présidé par M. Lanza. Pour le coup, M. Lanza, malgré son calme, n’a pu se contenir ; il a laissé éclater une honnête indignation, sommant avec sévérité cet étrange accusateur de justifier ses paroles, lui donnant rendez-vous devant une commission d’enquête judiciaire. Dès lors la discussion n’a plus été qu’un indescriptible tumulte où la loi a risqué un moment de disparaître.

Au milieu de ces scènes orageuses, qui ont provoqué un jour une suspension de séance, le cabinet fort heureusement n’a cessé de faire bonne contenance, repoussant toutes les accusations passionnées et ramenant la chambre à la question. Le ministre de la justice, M. Vigliani, qui est un des plus anciens et des plus éminens magistrats de l’Italie, a soutenu la lutte avec autant de vigueur que d’autorité. Le président du conseil, M. Minghetti, ne s’est point laissé détourner de son but, il a conduit cette affaire avec une habile résolution. Une certaine fraction de la majorité qui dans des conditions moins violentes aurait pu se laisser ébranler ou avoir des scrupules n’a point tardé à sentir la nécessité de se serrer autour du gouvernement, et tout s’est terminé aussi favorablement que possible. La chambre a fini par sanctionner la loi proposée par le ministère et modifiée par une proposition de MM. Ricasoli, Pisanelli, Lanza, Rudini ? elle a de plus adopté sans difficulté, sans opposition du gouvernement, la proposition d’une enquête parlementaire sur les conditions économiques et sociales de la Sicile ; elle a enfin voté l’enquête judiciaire sur les prétendues révélations de M. Tajani. Quant à la gauche, elle a fait là en vérité une triste campagne. Dès qu’elle s’est vue à peu près vaincue, elle a déserté la lutte, elle a voulu protester par une abstention révolutionnaire, et même un certain nombre de membres de l’opposition ont fait mine un moment de vouloir donner leur démission. Le président de la chambre, M. Biancheri, qui est un homme prudent et sachant son monde parlementaire, ne s’est point hâté de divulguer ces résolutions extrêmes ; il a laissé le temps de la réflexion à ces impétueux agitateurs de parlement, qui ont fini par être quelque peu embarrassés d’un rôle devenu presque ridicule, et, tout en restant député, M. Tajani en a été quitte pour aller chercher à Naples une espèce d’ovation assez médiocre auprès de quelques étudians en quête d’une occasion de manifestation. La fin de l’aventure a été un véritable soulagement pour le pays tout entier. Si elle a causé quelque dépit aux vaincus de cette lutte parlementaire, elle a laissé peut-être aussi un sentiment pénible chez les vainqueurs, attristés d’avoir à livrer de telles batailles, même à gagner de telles victoires.

Que voulaient-ils donc, ces députés siciliens et la gauche qui les a soutenus ? S’ils avaient réussi, ils laissaient le gouvernement désarmé devant le brigandage ; ils perpétuaient pour l’Italie ce danger d’une anarchie provinciale dont les héros sont des malandrins, qui est une humiliation pour l’unité nationale et un thème inépuisable pour tous les ennemis du nouveau royaume. Que quelques députés siciliens, — pas tous, car il y en a qui soutiennent le gouvernement, — que ces députés, égarés par une imagination effervescente et par le goût d’une popularité suspecte, se soient jetés à corps perdu dans une telle campagne, on le comprend encore jusqu’à un certain point ; mais que voulait la gauche en s’associant à cette guerre de représailles personnelles ou d’animosités locales ? Elle a sûrement joué dans cette aventure son crédit et ses chances comme parti aspirant au gouvernement ; elle a montré une fois de plus ce qu’elle est, ce qu’elle peut offrir au pays, si elle arrivait au pouvoir. Voilà un parti dont la politique extérieure se réduit à faire de l’Italie l’adversaire haineuse de la France, la feudataire de l’Allemagne, et dont l’idéal en fait de politique intérieure consiste à énerver la répression du brigandage ! Garibaldi lui-même, présent à Rome et toujours occupé des travaux du Tibre, pour lesquels on vient de voter des fonds, Garibaldi a refusé de suivre la gauche ; il s’est borné à écrire une lettre assez tiède, de pure forme à ce qu’il semble, en s’abstenant de paraître dans ces discussions à la fois orageuses et impolitiques.

Heureusement pour elle, l’Italie a eu dès l’origine un parti sensé, sérieusement politique, plus libéral et plus national que tous les révolutionnaires, assez habile et assez résolu pour défendre, son œuvre. C’est par lui que l’Italie s’est faite, c’est par lui qu’elle se soutient. En lui vit ce sentiment de l’unité nationale auquel M. Nigra, le représentant du roi Victor-Emmanuel à Paris, vient de donner la forme lyrique dans un poème d’une énergique et brillante inspiration, la Rassegna di Novara, — la Revue de Novare. C’est une revue fantastique et patriotique que le roi Charles-Albert, secouant son linceul de marbre de Superga, va passer aux champs de Novare. Devant lui défilent à la clarté des étoiles les bataillons et les escadrons étincelans, ces précurseurs armés de l’unité italienne. M. Nigra, qui tout jeune encore était dans un de ces bataillons et qui sait allier le talent du poète à l’habileté du diplomate, n’a voulu laisser publier ses vers qu’au profit du monument funèbre où l’Italie a rassemblé les ossemens de tous ceux qui ont combattu à Solferino. « Quand mes pauvres vers, a écrit M. Nigra au président de l’œuvre, M. Torelli, ne serviraient qu’à faire croître un arbre de plus autour de ces ossemens sacrés, je ne me repentirais pas de vous les avoir envoyés. » Il avait certainement raison, les vers venaient à propos. Le ministre de l’instruction publique, M. Bonghi, en les recevant au sortir des dernières discussions, écrivait à son tour à M. Torelli : « Cela m’a fait du bien ! » Et du coup M. Bonghi a voulu envoyer les vers de M. Nigra à toutes les écoles d’Italie. Voilà un pays où il y a de la ressource malgré tous les malandrins de Sicile !

Ce n’est pas sans peine que l’Espagne revient de ses aventures révolutionnaires de ces dernières années. Elle ne se trouve pas seulement, quant à elle, en présence d’une insurrection bien autrement puissante qu’un simple brigandage, régulièrement armée, en possession d’une partie du pays, elle a aussi à se reconstituer elle-même, à réorganiser ses forces, à retrouver les conditions d’un régime régulier. C’est à tout cela qu’elle travaille depuis la restauration du jeune roi Alphonse XII. On peut trouver quelquefois qu’elle procède avec lenteur ; il faut bien cependant tenir compte des difficultés de toute sorte, militaires et politiques, accumulées par sept années de révolution, par deux années de dissolution anarchique et sanglante. Tirer une armée de l’état de décomposition militaire que la république avait créé, auquel le gouvernement du général Serrano n’avait pu encore remédier qu’incomplètement, payer cette armée avec un trésor vide, avec un crédit épuisé et un système d’impôts désorganisé, faire face à la fois à l’insurrection carliste et à l’insurrection de Cuba, qui absorbe plus de 70,000 hommes, reconstituer une situation politique régulière avec des partis travaillés par toutes les divisions, c’était là l’œuvre compliquée et laborieuse qui s’imposait dès le premier jour au ministère présidé par M. Canovas del Castillo. Le nouveau gouvernement n’a pas tout fait en six mois, c’est bien certain ; il a du moins augmenté sensiblement l’armée au prix de sacrifices qui dépassent de beaucoup les ressources actuelles de l’Espagne, et même avec cette augmentation ce serait une illusion de croire qu’on pouvait du premier coup, de haute lutte, aller enlever les retranchemens des carlistes dans la Navarre. C’est une opération qui, à elle seule, exigerait une armée nombreuse, peut-être près de 100,000 hommes. La première pensée du gouvernement nouveau a été de rejeter d’abord les carlistes dans leurs montagnes, de les cerner par tout un système de fortifications autour d’Estella, de leur interdire des incursions dans la Castille, des expéditions comme celles qu’ils ont faites l’an dernier jusqu’à Cuenca, jusqu’aux approches de Madrid. Il a réussi jusqu’à un certain point. Aujourd’hui la guerre semble reprendre une allure plus active ; il y a tout un ensemble d’opérations engagées par le général Martinez Campos en Catalogne, par le général Jovellar, qui a quitté le ministère de la guerre pour aller commander en Aragon, par le général Quesada en Navarre, par le général Loma en Biscaye. Ces opérations réussissant, il sera plus facile d’attaquer l’insurrection dans son dernier asile, jusqu’ici inexpugnable, — d’autant plus que les ressources des carlistes s’épuisent, que les subsides étrangers diminuent pour eux et que les populations sont fatiguées de la guerre. C’est peut-être encore une question de temps ; quant au succès définitif, il n’est point douteux, l’Espagne libérale est désormais assez forte pour que la victoire ne puisse être incertaine. Un général supérieur précipiterait sans doute la solution et en finirait plus vite avec cette guerre désastreuse, c’est possible ; si ce général n’existe pas, le résultat n’est pas moins infaillible par une action plus lente et plus méthodique devant laquelle le drapeau carliste ne peut tarder à disparaître. La situation militaire, telle qu’elle apparaît dès aujourd’hui, en est le gage.

La question politique n’était pas moins difficile pour le gouvernement du jeune roi. Il s’agissait de débrouiller et de simplifier une situation profondément troublée où la révolution de 1848, la royauté d’Amédée, la république, le gouvernement du général Serrano, ont laissé comme un héritage d’incohérences, de divisions, de rivalités personnelles ou d’antagonismes de partis. M. Canovas del Castillo s’est mis à l’œuvre sans illusion comme sans découragement devant les difficultés. Il a tenu à procéder avec prudence, avec un large et persévérant esprit de conciliation, évitant tout ce qui eût ressemblé à une réaction, acceptant naturellement pour le jeune roi le concours des anciens modérés sans laisser altérer le caractère libéral de la monarchie nouvelle. Le but était de reconstituer en quelque sorte un terrain constitutionnel où la monarchie d’Alphonse XII pût être entourée et appuyée par toutes les fractions de l’opinion libérale. Le premier résultat a été cette réunion qui avait lieu récemment à Madrid dans la salle de l’ancien sénat et où les hommes les plus considérables des nuances les plus diverses se sont rencontrés pour préparer, d’accord avec le gouvernement, le rétablissement du régime parlementaire avec une constitution nouvelle. Un seul homme, dernier président du conseil du général Serrano, ancien ministre du roi Amédée, M. Sagasta, résistait encore et semblait se tenir à l’écart. Il s’est rendu à son tour, il est allé au palais, et ces jours derniers il assistait à un dîner donné par le roi à tous les représentans du parti constitutionnel. Le prix des efforts de M. Canovas del Castillo, c’est cette réapparition d’un parti monarchique constitutionnel rallié autour du roi Alphonse XII. Après avoir ramené le roi, M. Canovas del Castillo a pour ainsi dire refait la royauté. Maintenant des cortès peuvent venir. La monarchie, restaurée il y a six mois, a pour elle non-seulement l’autorité et la force de la tradition, mais la garantie des institutions libérales dont elle est inséparable.

CH. DE MAZADE.