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Chronique de la quinzaine - 29 juin 1832

Chronique n° 6
29 juin 1832


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




29 juin 1832.


RÉAPPARITION DU CHOLÉRA. SITUATION EXTÉRIEURE. SITUATION INTÉRIEURE. — RÉCEPTION DE M. JAY. LA TENTATION. LIVRES NOUVEAUX : Les mélancoliques, traduction d’Horace, contes d’artiste. — m. de lamartine.


Si le calendrier ne nous eût dit positivement que nous étions en été, certes à la température des derniers jours, nous ne nous en fussions guères aperçus. L’hiver, qui, selon la promesse de M. Thiers, avait cédé sa place au printemps, semblait vouloir prendre sa revanche, et reparaître dans le mois de juin. Quel irréparable tort cela faisait à la mode et à l’élégance des parures ! Quelle douleur pour nos jeunes femmes ! C’était bien la peine, si l’on n’avait plus qu’un aussi pâle soleil, qu’il y eût tant d’ombre et de fraîcheur sous les tilleuls et les maronniers des Tuileries ! C’était bien la peine que les rosiers fussent en fleurs, et qu’on eût replacé les chaises et les orangers dans la grande allée, si l’on ne s’y pouvait promener qu’en douillettes et en fourrures, entre deux averses, avec des parapluies ; si l’on n’y pouvait venir sans châles et laisser voir les plus fines et les plus gracieuses tailles du monde, quelque peu trahies par la transparence et la légèreté des robes de mousseline ! Mais ce n’était là que le moindre mal. Le choléra qu’à force de camphre, de vinaigre et de chlorure, puis enfin au bruit des fusils et des canons, nous avions mis en fuite, le choléra s’est avisé de faire volte-face, et menace de nous revisiter avec ce vent fatal qui l’avait amené d’abord. Ne nous alarmons cependant pas plus qu’il ne convient. Voici venir le soleil de juillet. Chacun sait quelle est sa puissance. Espérons qu’au moins cette année il fera définitivement justice du mauvais temps et de la peste.

Un autre orage avait bien aussi grondé quelques jours à l’horizon, mais le nuage s’est éloigné vite, et la guerre semble aujourd’hui moins que jamais imminente. Assurément elle ne sera pas provoquée par notre gouvernement, et je ne crois point que l’on soit au-dehors fort tenté de nous la faire. Qu’importent, en effet, quelques mouvemens de troupes aux environs de nos frontières ? Qui peut penser sérieusement qu’une nouvelle coalition soit possible maintenant contre la France ? Est-ce qu’on ne trouve point les souverains étrangers suffisamment occupés chez eux de leurs affaires ? L’empereur de Russie a-t-il donc trop de toutes ses forces pour garder la Pologne ? Des armées entières ne sont-elles pas les seules patrouilles qui la puissent maintenir sous le joug de l’autocrate ? Et la confédération germanique, n’est-elle pas assez embarrassée de sa lutte incessante contre la presse allemande, qui réclame partout énergiquement des supplémens de liberté, sinon toute la liberté. Quant à l’Angleterre, son alliance nous est désormais invariablement assurée. Sa révolution est faite, et donne la main à la nôtre. Voici son émancipation électorale consacrée par le vote définitif et la sanction du bill de réforme. Ce sera vainement que les tories essaieront de ressaisir une dernière fois le pouvoir. Leur règne est passé pour toujours, et c’est bien moins le retour de leur influence que les excès du peuple contre eux, qu’il faut craindre désormais. On a vu récemment leur chef avoué, le duc de Wellington, couvert de boue par la populace de Londres, le jour anniversaire de sa victoire de Waterloo. Le vieux roi lui-même, déjà plusieurs fois outrageusement insulté dans ses promenades, a été frappé, il y a quelques jours, et peu s’en faut grièvement blessé d’une pierre lancée sur lui par un furieux. Ce n’est là, j’en conviens, qu’un attentat isolé, et contre lequel la chambre des communes et la chambre des lords se sont empressées de protester unanimement par d’énergiques adresses. À la bonne heure. Cependant il est bien vrai que ce prince a perdu l’affection de ses peuples. Déjà leurs ressentimens se trahissent par des symptômes qui ne permettent pas au moins de redouter qu’une autre sainte-alliance trouve de long-temps en Angletere un point d’appui sur un nouveau ministère tory. Au surplus, ce qui tranche la question et garantit même officiellement la paix, c’est l’arrivée du prince de Talleyrand qui nous revient de Londres, rapportant le protocole définitif de la conférence, celui qui, jugeant en dernier ressort, et sans appel, le procès de la Belgique et de la Hollande, contraint par corps le roi Guillaume, le plus acharné des deux plaideurs, à vivre en bonne intelligence avec son voisin. Cette petite guerre conjurée, que les autres nations de l’Europe s’arrangent à leur guise. Chaque peuple devra maintenant vider ses querelles, et faire ses révolutions en famille.

Après avoir achevé, non sans peine, ce replâtrage et ce raccord des traités quelque peu lézardés de 1815, voici donc le doyen de nos entrepreneurs de diplomatie qui repasse enfin la mer. Peut-être le paquebot qui le ramenait en France se sera-t-il croisé avec quelque pauvre barque de pêcheur reconduisant en Angleterre madame la duchesse de Berry. Dans l’incertitude où nous sommes sur le sort de cette princesse, nous souhaitons bien qu’elle ait pu s’en retourner ainsi saine et sauve à Holy-Rood. Si elle ne s’est embarquée déjà, qu’elle parte du moins, qu’elle se hâte. Ne doit-elle pas être maintenant assez convaincue que tous ses efforts et tout son courage ne suffiront jamais pour reconstruire chez nous le trône renversé de son fils ? D’ailleurs, elle n’a nul reproche à se faire. Ce n’est pas elle qui a manqué à la Vendée : c’est la Vendée qui lui manque et qui l’abandonne. L’incendie que sa présence avait allumé dans les départemens de l’Ouest commence à s’apaiser et sera sans doute bientôt tout-à-fait éteint. L’insurrection semble s’être ensevelie sous les ruines du château de la Penissière. Les bandes de chouans se dispersent et leurs chefs les plus influens se sont soumis déjà. Ce dernier essai de guerre civile est décisif contre la princesse. La révolution n’est plus possible en France au profit de la branche aînée. Il n’y aura point de troisième restauration.

Cependant quatre personnages importans, quatre hommes honorables, mais bien connus par leurs sympathies pour la dynastie déchue, ont été mis dernièrement en état d’arrestation. Ce sont MM. Berryer fils, Fitz-James, Hyde de Neuville et Châteaubriand. Ils sont accusés, dit-on, de je ne sais quel mystérieux complot en faveur de Henri V. Ils auraient fait partie d’une régence dont l’auteur des Martyrs eût été le président. En vérité, je ne crois point que de l’instruction qui se poursuit à propos de cette conspiration, il résulte contre ces messieurs aucune charge sérieuse. Des hommes de parti de leur expérience et de leur habileté ne choisissent guère ainsi d’avance tels ou tels rôles. Il savent bien que, le cas échéant, les premiers leur sont de droit attribués. Nous souhaitons sincèrement, quant à nous, que ces grands coupables soient au plus tôt absous et rendus à la liberté. Quoi qu’il en soit, M. de Châteaubriand dont les persécutions ne tarissent point la verve, paraît subir très philosophiquement sa captivité. Il a, dit-on, emporté son dictionnaire des rimes à la conciergerie, et c’est de là qu’il nous adresse des vers auxquels nous préférons assurément sa prose, mais que nous ne pouvons en conscience nous empêcher de trouver beaux, puisqu’il semble y tenir si fort ; puisque, d’ailleurs, ainsi que leur commentaire, ils sont datés de la préfecture de police.

Au surplus, ce procès politique n’est malheureusement pas le seul que l’on instruise en ce moment. Sous le régime exceptionnel de l’état de siége qui se maintient à Paris et dans les départemens de l’Ouest, déjà plusieurs condamnations capitales viennent d’être prononcées par les conseils de guerre contre des carlistes et des républicains. Beaucoup d’autres peut-être seront prononcées encore. Nous savons bien qu’on ne les exécutera point, et que ce sang demandé par les cours martiales ne sera pas versé, qu’il ne peut l’être. Nous savons bien qu’après les jugemens rendus, une amnistie interviendra. N’est-ce pas néanmoins déplorable qu’en des temps comme les nôtres, en un siécle qui se dit humain et civilisé, la peine de mort en matière politique subsiste dans nos Codes et puisse être encore appliquée ? Comment cette révolution de juillet si clémente et si généreuse n’a-t-elle pas au moins abrogé des lois qui se vengent ainsi, et frappent irrévocablement des hommes d’honneur égarés, elle qui voulait d’abord épargner les jours des vrais criminels, elle qui devait faire grâce de la vie à tous, même aux parricides, comme Benoît !

Cependant, jusqu’à ce que justice soit faite de cette barbarie de notre législation, vienne du moins, vienne au plus vite l’amnistie. Qu’elle soit le premier acte de ce ministère qui se forme ou se recompose en ce moment sous les auspices de M. de Talleyrand. Qu’elle inaugure et signale l’avènement de la nouvelle administration qu’on nous prépare. Que l’on se hâte d’oublier. Il ne faut pas attendre pour cela la révision des arrêts par la Cour de cassation, ni le retour du duc d’Orléans de son voyage dans les départemens, ni l’anniversaire des journées de juillet, ni le mariage de la princesse Louise avec le roi Léopold, ni la réunion des chambres. Ce serait trop long. Depuis assez de temps déjà la hache est suspendue sur la tête des condamnés. Que l’on se hâte d’être indulgent. La réconciliation des partis entre eux est possible encore. Mais que l’on se hâte.

Nous avons sommairement exposé notre situation extérieure et intérieure. Enregistrons maintenant dans notre Chronique le petit nombre d’événemens littéraires qui ont su se faire place au milieu des graves préoccupations politiques de la quinzaine. En fait de nouveautés théâtrales, deux notables représentations ont été données, l’une à l’Académie française, l’autre à l’Académie royale de musique. Suivons l’ordre de leurs dates et commençons par la réception de M. Jay ; nous parlerons ensuite de la Tentation.

Nous remercierons d’abord de sa bienveillante attention M. le secrétaire perpétuel qui, pour nous ôter sans doute toute chance de l’entendre, avait jugé convenable de nous exiler dans je ne sais plus quelle lointaine tribune de l’Ouest ou du Nord, plus charitable, un de ses confrères a bien voulu nous gratifier d’un billet du centre, au moyen duquel nous, très profanes et très indignes, nous avons été admis tout près du sanctuaire, tout près du groupe sacré des académiciens que nous avons au moins eu le loisir d’observer et d’examiner à notre souhait.

Bien que l’on nous eût menacés d’une grande affluence, insoucians et paresseux que nous sommes, nous n’en avions été que médiocrement effrayés ; et sans nous être aucunement pressés, arrivant seulement un peu avant l’ouverture de la séance, nous avons encore vraiment trouvé moyen de nous placer commodément et fort à l’aise. C’est que le temps n’est plus où pour entrer dans la salle de l’Institut, on faisait queue jusque sur le ponts des Arts. Ce n’est pas au moins la faute de l’Académie. Elle reçoit toujours ses invités avec la même politesse et le même cérémonial. Elle a toujours des huissiers galans et coquets qui savent gracieusement donner la main aux dames. Mais que voulez-vous ? Ce ne sont pas seulement les dieux et les rois qui s’en vont ; c’est l’Académie aussi.

Quoi qu’il en soit, jusqu’à son dernier souffle, l’Académie restera sans doute au grand complet, et rigoureusement fidèle à ses statuts. Elle nomme donc et reçoit encore des académiciens en l’an de grâce 1832, absolument de la même façon que dans le siècle passé. Et c’est absolument aussi de la même façon que chaque académicien nouvellement nommé doit, le jour de sa réception, faire l’éloge de son prédécesseur. M. Jay, comme l’on pense bien, n’était pas homme à lutter contre de si respectables traditions. C’est ainsi qu’il a loué en conscience et de son mieux M. l’abbé de Montesquiou, qui ne fut, a-t-il dit entr’autres choses, ni tout-à-fait homme d’église, ni tout-à-fait homme de cour. Louange ingénieuse autant que singulière ! M. l’abbé de Montesquiou n’était pas non plus tout-à-fait homme de lettres, ni tout-à-fait homme d’état ! Il n’était pas même, de son propre aveu, tout-à-fait académicien. Qu’était-ce donc que M. l’abbé de Montesquiou ? Les historiens futurs de l’Académie résoudront peut-être cette importante question que M. Jay n’a pas, selon nous, suffisamment éclaircie. Au surplus, par son style calme et tempéré qui ne rappelait pas mal celui des meilleurs articles du Constitutionnel, inoffensif d’ailleurs jusque dans ses protestations le plus énergiquement classiques, et bien en harmonie avec la douce et bonne figure du récipiendaire, ce discours a paru généralement très convenable, et s’il n’a pas soulevé de grandes tempêtes d’applaudissemens, au moins n’a-t-il provoqué nul sourire hostile et désapprobateur.

La réponse de M. Arnault, le directeur, bien que saluée à plusieurs reprises sur les bancs mêmes de l’Académie par les explosions d’enthousiasme de certains confrères, n’a pas obtenu peut-être un succès aussi prononcé dans le reste de la salle. M. Arnault semblait, il est vrai, ce jour-là de fort mauvaise humeur, aussi sa verve satirique a-t-elle épargné peu de monde. Il a d’abord vigoureusement tancé l’auteur de la charte octroyée, puis son ministre, M. de Vaublanc, le faiseur du coup-d’état académique, contre lequel une petite révolution eût bien dû se faire, en effet, avant celle de mil huit cent trente, sans préjudice toutefois de cette dernière. M. Arnault n’a pas moins rigoureusement, traité les novateurs littéraires, les barbares auteurs de ces monstrueux drames, qui ont bien l’audace de remplacer au théâtre tant d’estimables tragédies dont le procédé restait, au bon temps, dans les familles, et passait de père en fils, comme un héritage. Il n’est pas jusqu’au Dante et jusqu’à Shakespeare auxquels M. le directeur n’ait donné quelques bons avis, quoique cependant, il faut le reconnaître, il ne leur ait pas absolument refusé tout mérite.

Tandis que M. Arnault fulminait ainsi, et lançait inexorablement ses excommunications, M. Viennet bondissait de joie à côté de M. Jay ; puis il prenait diverses attitudes guerrières et superbes, croisant surtout les bras à la manière du général Foy, et promenant çà et là son regard d’aigle, avec cet air moitié fin, moitié farouche qu’on lui connaît. M. Cousin baissait la tête et semblait convoquer et appeler à son aide tous les secours de la philosophie humaine. Quant à M. Villemain qui était venu tard, après avoir essayé mille ingénieux moyens de se distraire, ayant fait je ne sais combien de nœuds au cordon qui passait le long de son banc, ayant tiré de sa poche un petit livre, et lu quelques pages, voyant enfin ses ressources à bout, et n’y pouvant plus tenir sans doute, il s’est définitivement esquivé avant la fin de la péroraison de M. Arnault.

Après le directeur, M. le secrétaire perpétuel a pris la parole et fait son rapport sur le concours au prix extraordinaire, proposé par l’Académie, sur la charité considérée dans son principe, dans ses applications et dans son influence, etc. Ce rapport, probablement plein d’esprit et de bonhomie, a dû plaire infiniment au petit nombre d’élus qui se trouvaient à la portée de la voix de M. Andrieux ; ce dont tout le monde, au moins, a paru lui savoir gré, c’est l’obligeance avec laquelle il a bien voulu sauter une vingtaine de feuillets de son manuscrit pour arriver à la conclusion.

Ce n’était cependant pas encore celle de la séance. Avant qu’elle se terminât, il fallait entendre l’appel aux Muses, de M. Lemercier, contre la dégradation de la morale publique et des beaux-arts. Cela demandait du loisir. Les odes de M. Lemercier sont de longue haleine. L’appel aux muses a donc été fait avec tous les développemens convenables. Assurément le Dictionnaire de la fable de Chompré aurait bien pu se retrouver en entier dans ce vaste morceau lyrique dont, malgré notre grande attention, nous n’avons pu saisir parfaitement le sens et le rhythme. Il nous a cependant été permis de juger à-peu-près de la hauteur et de la puissance de ce dithyrambe, par la profonde impression qu’il a semblé produire sur MM. Jouy et Parceval-Grandmaison, qui pendant sa lecture sont demeurés plongés dans une extase et une béatitude complètes.

Voici donc enfin achevé le compte rendu de cette mémorable séance. Ne quittons pas néanmoins l’Académie, sans la féliciter du nouveau choix qu’elle vient de faire parmi les candidats au fauteuil de M. Cuvier. C’est M. Dupin l’aîné qu’elle y installe. À la bonne heure. Voilà du discernement et de l’habileté. Appeler à l’Institut un ministre déjà en place, ce n’est en somme qu’une politesse assez adroite. Mais choisir pour confrère un député qui va être nommé ministre, voilà ce qui est tout-à-fait délicat et raffiné.

Occupons-nous maintenant de l’Académie royale de musique ; examinons la Tentation. Nous arrivons tard pour parler avec détail de ce ballet-opéra, dont les analyses remplissent, depuis plus d’une semaine, les feuilletons de tous les journaux. Chacun sait à présent que le héros de cet ouvrage est un jeune et bel ermite qui, succombant d’abord à la tentation, allait abuser de l’innocence d’une pauvre petite pèlerine à laquelle il avait donné l’hospitalité, lorsque le tonnerre vient au secours de l’imprudent solitaire et foudroie son corps pour sauver son âme. À qui cependant appartiendra cette âme ? Le ciel et l’enfer en réclament également la propriété. Les diables et les anges surviennent à-la-fois pour s’en emparer. Ils sont même déjà tout prêts à se la disputer les armes à la main, mais il se fait un pacte entre leurs chefs : l’ermite ressuscitera pour être de nouveau tenté. Les démons, qui se chargent, comme bien l’on pense, du soin de le perdre, courent aussitôt se mettre à l’ouvrage. Vous voyez alors ces infernales créatures, connaissant trop bien le faible du pauvre homme, s’occuper avec ardeur à fabriquer une femme qui le puisse séduire encore. Elles jettent donc dans une immense chaudière un chat noir, un paon, un singe, une chèvre, un serpent, et puis des pleurs, et puis du sang. La recette assurément ne valait rien, car de l’amalgame de ces étranges ingrédiens, on n’obtient qu’une petite fille d’un assez beau vert. Les diables ont trop d’intelligence et de sagacité pour ne pas sentir d’abord qu’un pareil monstre ne ferait jamais pécher, même véniellement, le plus grand débauché du monde. On replonge donc bien vite la petite fille verte dans la chaudière, puis, d’après l’avis d’une diablesse fort habile, on y jette encore des cachemires, des bijoux, de blanches colombes, du miel, du lait, des fruits et des fleurs. À la bonne heure ; cette fois, du vase infernal s’élance une jeune vierge ravissante de grâce et de beauté. Les démons ivres de joie s’applaudissent de leur merveilleuse création. Si l’ermite résiste à cette enchanteresse, il pourra se flatter vraiment alors d’être un saint homme. C’est bien ainsi cependant que la chose arrive. Après mille aventures que nous ne pouvons raconter ici, par une insigne protection du ciel, non-seulement le moine est sauvé de la griffe des diables, mais avec lui leur échappe aussi la tentatrice qui se convertit, et devient un ange. Tout l’enfer, enragé de cette mystification, vient alors, pour se venger, faire un sabbat complet dans la grotte de l’ermite ; mais le paradis s’entrouvre, et les légions du ciel en descendent afin de mettre ces mauvais diables à la raison.

Le libretto de cet opéra-ballet, que l’on attribue à un homme de beaucoup d’esprit, voudrait bien passer pour sérieux, mais on n’est pas dupe de cette malice, et l’on voit d’abord que ce n’est au fond qu’une joyeuse et divertissante moquerie. Ce grand ouvrage est d’ailleurs monté tout entier avec un luxe incroyable et un soin parfait. Les décors, de la composition de MM. Ed. Bertin, Eugène Lamy, Camille Roqueplan, Feuchers et Paul Delaroche, rivalisent de grandeur et de magnificence. Quant à la musique de MM. Halevy et Gide, quoique parfois un peu indécise, elle est en général bien appropriée aux situations, et plusieurs de ses morceaux de chant, entre autres, le chœur des démons au troisième acte, feront assurément fortune. Pour mademoiselle Duvernay, si gracieuse, si élégante, si expressive dans tout le rôle de Miranda, elle peut aussi, sans nul scrupule, s’attribuer une belle part de l’immense succès de la Tentation.

Disons maintenant quelques mots du petit nombre de livres que nous avons reçus durant cette quinzaine.

Les Mélancoliques[1] de M. le chevalier Joseph Bard se recommandent surtout par leur curieuse préface. Il faut lire tout entier dans le livre ce singulier morceau, malheureusement beaucoup trop long pour être transcrit ici. L’auteur y proclame, entre autres choses, l’avènement prochain de la spiritualité politique, vers laquelle, dit-il, nous marchons à pas de géant. J’aurais bien voulu que M. Joseph Bard se donnât la peine de nous expliquer ce qu’il entend par cette spiritualité politique. Il serait bon, ce me semble, que nous pussions savoir où nous allons si vite. Quant aux poésies de M. Bard, elles justifient en général assez bien leur titre de Mélancoliques, au moins par le fond et le choix des sujets. Ce sont souvent des ballades à la tombe, des odes sur la fin du monde, des sonnets rêveurs, toutes pièces qui ne sont pas la plupart dépourvues de grâce, d’élégance et d’harmonie. On y désirerait seulement rencontrer un peu d’âme, de vraie tristesse, et quelques pensées. En somme, les poésies de M. Joseph Bard ne sont pas absolument sans mérite ; mais, bien qu’il ait fait les Mélancoliques, dans sa préface, il s’écrie : « Je suis catholique, c’est là mon plus beau titre », et nous sommes tentés d’être de son avis.

Encore une traduction nouvelle des Satires et des Épîtres d’Horace, par M. Ragon[2]. Celle-ci peut aller de pair avec toutes les traductions d’Horace qui l’ont précédée. Elle n’est ni meilleure, ni plus mauvaise. Voilà vraiment tout ce qu’on en peut dire. Je me trompe. Il y faut blâmer sévèrement l’emploi des vers libres. Expulsés qu’ils sont maintenant de notre poésie, leur usage est surtout inopportun et impardonnable dans une lutte entreprise contre les hexamètres latins.

La première livraison d’une traduction des œuvres complètes de Ludwig Tieck vient d’être aussi publiée[3] et contient Shakespeare et ses contemporains avec le prologue. Nous n’avions en français qu’une imitation ou plutôt un travestissement de ce délicieux ouvrage dans lequel l’écrivain allemand a si merveilleusement fait revivre le grand poète anglais avec toute son âme et tout son génie. Cette traduction nouvelle se distingue au moins par une grande exactitude, sinon par l’élégance parfaite de l’Hoffmann de M. Loève-Veimars. Quoi qu’il en soit, un succès réel est promis à cette publication dont nous attendons impatiemment la seconde livraison.

Ne terminons pas cette chronique déjà cependant bien longue, sans y enregistrer une nouvelle qui intéresse vivement tous les amis de la vraie poésie. M. de Lamartine, qui vient d’échouer récemment dans sa candidature à la députation de Mâcon, s’embarque, dit-on, bientôt à Marseille, pour aller visiter l’Orient. En vérité, nous ne pouvons nous empêcher de le féliciter de son échec au collége électoral. M. de Lamartine ne reviendra sans doute de son voyage qu’avec des méditations et des harmonies nouvelles. Qu’eût-il rapporté chez lui de la Chambre ?

P. S. N’osant nous promettre davantage, nous nous bornions hier à demander une amnistie. Il n’en est plus besoin ; d’ailleurs elle arriverait maintenant trop tard. Voici que la Charte entière et le droit nous sont restitués. Indépendante et courageuse au-delà de nos espérances, la Cour de cassation, par son mémorable arrêt du 29, vient de briser et de mettre au néant l’ordonnance du 6 juin, et avec elle les conseils de guerre et leurs jugemens. La Cour de cassation a bien mérité du pays et de la liberté.


Jacques Lerond.
  1. Chez Eugène Renduel.
  2. Chez Maire-Nyon.
  3. Chez Vimont, passage Véro-Dodat.