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Chronique de la quinzaine - 28 février 1847

Chronique n° 357
28 février 1847


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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28 février 1847.


Ceux pour qui la politique n’a d’attrait et d’importance que lorsqu’elle offre une succession rapide d’événemens décisifs et de coups de théâtre doivent être en ce moment assez désappointés. En raison même de la gravité des complications, certaines conséquences plus ou moins vraisemblables, plus ou moins prévues, sont lentes à éclore. C’est d’ailleurs le caractère de notre époque, de se prêter peu aux impatiences, aux fantaisies de qui que ce soit, et de faire prévaloir partout tant la force des choses que la puissance des institutions. On peut s’en convaincre par l’attitude respective des deux gouvernemens de France et d’Angleterre. Il y a entre les deux cabinets, et non pas, grace au ciel, entre les deux pays, des difficultés, des dissentimens. De part et d’autre, l’irritation est d’autant plus vive, qu’aux questions politiques est venu se mêler un incident frivole, au sujet d’une invitation à un bal : les petites choses émeuvent souvent les hommes plus que les grandes. Cependant, en dépit de tous leurs griefs, il faut que les deux cabinets de Londres et de Paris s’acceptent et se supportent. Ils ont chacun de la force, car ils ont chacun la majorité, et, par cela même, ils ne peuvent rien l’un contre l’autre. Ici, les inconvéniens qu’amène dans les relations internationales la liberté du gouvernement représentatif sont neutralisés par les principes mêmes de ce gouvernement. Chacun des deux cabinets se trouve sauvegardé par la majorité qui s’est déclarée en sa faveur, et, chose remarquable, dans l’appui que les deux ministères ont trouvé auprès des deux parlemens, il n’est entré aucune intention d’hostilité d’un pays contre l’autre. Au Palais-Bourbon pas plus qu’à la chambre des communes, on ne veut la rupture de l’alliance anglo-française ; seulement on a pensé, dans les deux enceintes, que la majorité devait moins que jamais, en de pareilles conjonctures, faire défaut au gouvernement ; ç’a été de la dignité nationale, et non pas de l’inimitié de peuple à peuple.

Après les scènes parlementaires, nous avons eu le spectacle d’un intermède qui s’est passé en même temps dans le salon de M. Guizot et dans celui de M. le marquis de Normanby. On savait depuis quelque temps qu’un bal devait avoir lieu à l’ambassade d’Angleterre. Il y a des circonstances où les choses les plus futiles prennent de la gravité, et où il est habile de les éviter, car elles deviennent autant d’écueils. M. le marquis de Normanby inviterait-il à son bal M. Guizot ? C’est ce qu’on se demandait avec curiosité ; à coup sûr, on ne pouvait prévoir la singulière façon dont les choses se passeraient du côté de l’ambassade. Si l’invitation adressée à M. le ministre des affaires étrangères était le résultat d’une méprise, c’était déjà fâcheux ; mais que dire de la publicité donnée à cette circonstance dans les colonnes du Galignani’s Messenger. C’est contre de pareils procédés qu’ont voulu protester les collègues de M. Guizot et les membres de la majorité dans les chambres ; aussi y eut-il une affluence extraordinaire à l’hôtel des affaires étrangères dans la soirée du 19, au moment même où M. le marquis de Normanby donnait son bal. Il n’y avait donc à l’ambassade d’Angleterre ni ministres du roi ni membres de la majorité ; en revanche, on y voyait d’éminens représentans de l’opposition. On assure que, craignant les vides que devait faire dans ses salons l’absence de beaucoup de personnes, M. l’ambassadeur d’Angleterre avait, la veille et l’avant-veille, lancé de nombreuses invitations dans un monde dont jusqu’alors il ne s’était pas rapproché. C’est ainsi qu’on expliquait la présence d’une assez notable fraction de la société légitimiste. Il est juste cependant de reconnaître que ces invitations si brusquement expédiées pour peupler les salons de l’ambassade ont rencontré quelques refus de bon goût.

Le bal de M. le marquis de Normanby a été ainsi pendant quelques jours un événement politique. Le différend entre l’Angleterre et la France s’est trouvé réduit à de bien petites proportions, et l’on voit que nous sommes loin des questions de paix et de guerre. Il est arrivé que lord Normanby, qui croyait avoir à se plaindre des paroles prononcées à la tribune par M. le ministre des affaires étrangères, a semblé prendre à son tour l’initiative de procédés peu courtois, dont M. Guizot aussi bien que ses collègues, et avec eux tous les amis politiques du cabinet, ont pu se sentir blessés. Ne serait-il pas temps que toutes ces pointilleries eussent un terme ? Lord Palmerston a, dit-on, laissé lord Normanby juge et maître absolu de sa conduite : l’ambassadeur peut à sa convenance rester à Paris ou prendre un congé. M. le marquis de Normanby ne paraît pas trouver dans tout ce qui s’est passé des motifs assez sérieux pour nécessiter de sa part en ce moment une absence : loin de nous en plaindre, nous nous en féliciterons. En n’interrompant pas aujourd’hui son séjour parmi nous, M. l’ambassadeur d’Angleterre atténue singulièrement la gravité de toutes ces petites querelles. D’ailleurs, chaque jour qui s’écoule en emporte quelque chose. D’un autre côté, n’y a-t-il pas dans les hautes régions de la diplomatie des intermédiaires qui peuvent travailler à un rapprochement désirable ? Lord Normanby et M. Guizot ne peuvent-ils se rencontrer sur un terrain neutre ? Ce premier pas ne serait-il pas déjà fait ? Quoi qu’il en soit, laissons là ces misères, et gardons-nous, en en parlant trop au long, de les envenimer.

Nous avons bien assez des difficultés réelles qui compliquent la politique extérieure. Aujourd’hui comme au XVIIe siècle, l’Europe a les yeux fixés sur la succession d’Espagne. L’Europe a toujours vu avec dépit la force, la sécurité que donnait à la France un Bourbon assis sur le trône de Charles II. Quand VII, FerdinandVII, détruisant l’œuvre de Philippe V, abolit la loi salique, il satisfit non-seulement sa haine contre son frère, mais encore les secrets désirs des cabinets européens. À leurs yeux, le décret du 29 mars 1830 portait un coup sensible à la puissance de la maison de Bourbon, par le mariage possible de la fille aînée de Ferdinand VII avec un prince étranger au sang de Louis XIV, avec un prince italien ou allemand. On ne sera pas étonné que la cour d’Autriche ait travaillé à obtenir un résultat si désirable pour elle. S’il faut en croire les souvenirs de diplomates qui à cette époque voyaient de près les choses, les jésuites, qui alors étaient puissans à Madrid, ne contribuèrent pas peu à entretenir la division entre Ferdinand VII et son frère. Ils affermirent le roi dans la pensée de révoquer la loi salique, loi fondamentale de la maison de Bourbon, pour rétablir l’antique constitution espagnole. Ce projet fut soumis à M. de Metternich, qui l’approuva, en le communiquant au gouvernement anglais et aux cabinets de Saint-Pétersbourg et de Berlin. À coup sûr, les jésuites ne pouvaient rien faire de plus agréable à la cour de Vienne ; aussi les vit-on, à partir de ce moment, reprendre peu à peu dans les états de la monarchie autrichienne un crédit auquel ils avaient dû renoncer depuis Joseph II. C’était la récompense du service qu’ils avaient rendu. Cependant, lorsqu’une révolution eut porté au trône le chef de la branche cadette de la maison de Bourbon, ce prince, acceptant la situation faite par le décret du 29 mars 1830, continua par d’autres voies la politique de sa race. Il reconnut sans hésiter, à la mort de Ferdinand VII, la jeune reine Isabelle, et résolut d’empêcher qu’elle prît plus tard un époux en dehors de la maison de Bourbon. Au fond, c’était, dans d’autres conditions, toujours la même lutte entre l’Europe et la France au sujet de l’Espagne. Le problème aujourd’hui est toujours là, aussi compliqué, aussi épineux. Est-il vrai qu’aux yeux de quelques politiques le meilleur moyen de le résoudre serait le rétablissement de la loi salique ? Alors, dans le cas où le mariage de la reine Isabelle serait stérile, la couronne appartiendrait aux fils du second frère de Ferdinand VII, don François de Paula. Le pouvoir souverain des cortès consacrerait cette combinaison, qui écarterait ainsi du trône Mme la duchesse de Montpensier et ses enfans. Ce serait faire assez bon marché de la dignité de la France que de lui conseiller de donner les mains à ce nouveau changement, ou du moins de l’accepter avec résignation. Une semblable adhésion, serait aujourd’hui un acte de faiblesse. Quant à l’avenir, la nation espagnole est seule maîtresse de ses destinées ; c’est à elle de prononcer. Depuis dix-sept ans, elle donne au décret du 29 mars 1830 l’incontestable sanction de son consentement ; sans doute elle ne le révoquera pas avec une légèreté capricieuse. Pour ne nous occuper que de la France, qui a si complètement acquiescé aux conséquences du décret de Ferdinand VII, elle a le droit d’en attendre le libre développement. Ce n’est pas la France qui a obsédé Ferdinand VII pour changer l’œuvre de Philippe V. Elle doit aujourd’hui continuer de faire ce qu’elle a fait constamment depuis 1830, respecter l’indépendance et la volonté de la nation espagnole, et en même temps ne pas permettre que dans la Péninsule il s’établisse rien de menaçant pour sa sécurité et pour ses intérêts. Ce dernier point est capital, et il ne comporte ni concessions ni faiblesses. L’Europe retrouve aujourd’hui la France pratiquant la même politique qu’au commencement du XVIIIe siècle, cherchant dans l’Espagne indépendante et amie une alliée nécessaire, un point d’appui indispensable à sa sûreté, ne voulant rien de plus, mais aussi rien de moins.

Sir Robert Peel a dit dernièrement au sein de la chambre des communes qu’à ses yeux les discussions qui étaient intervenues entre l’Angleterre et la France étaient une suite nécessaire de ce qui s’était passé en Espagne. Ces paroles, qui ont produit une sensation assez vive, n’ont pourtant rien qui doive surprendre, si l’on veut bien y réfléchir. Comment, pour sir Robert Peel, l’Espagne ne serait-elle pas un sujet important et nécessaire de discussion entre la France et l’Angleterre, qui, depuis un siècle et demi, luttent sur ce terrain, soit les armes à la main, soit par les voies diplomatiques ? Un instant, en 1834, on a pu croire qu’un accord sincère allait succéder à cette rivalité. Que la durée de cet accord eût été chose heureuse pour la tranquillité de l’Europe ! Sir Robert Peel et lord Aberdeen le comprirent : il semblait que toutes les conséquences du traité de la quadruple alliance allaient être loyalement Déduites, quand par le fait de lord Palmerston toutes ces espérances ont avorté. Si nous parlons ainsi, ce n’est pas pour la stérile satisfaction d’accuser cet homme d’état, mais nous déplorons profondément les changemens qui ont altéré la situation sur ce point essentiel. Avant la rentrée de lord Palmerston au pouvoir, la question d’Espagne était pour la France et l’Angleterre une question commune, de laquelle les puissances du continent ne se mêlaient plus ; elles semblaient presque avoir renoncé à s’en occuper. Sous la tutélaire influence des deux premiers gouvernemens constitutionnels de l’Europe, la jeune monarchie de la reine Isabelle commençait de s’affermir ; aujourd’hui tout est ébranlé. L’ordre de succession au trône d’Espagne redevient un problème à la solution duquel le gouvernement anglais convie les autres cabinets. Comme après l’acceptation du testament de Charles II par Louis XIV, la France est seule dans la question d’Espagne contre le reste de l’Europe. Tel est le changement que nous regrettons amèrement, non que nous apercevions au bout de ces difficultés une guerre inévitable. La France aujourd’hui n’a pas à accomplir la tâche que s’était donnée Louis XIV ; elle n’a pas à implanter en Espagne une dynastie nouvelle ; elle n’a qu’à protéger par son alliance les droits des Bourbons espagnols, droits consacrés par le temps et par les traités. Seulement cette tâche plus modeste est devenue néanmoins beaucoup plus difficile par l’altération si sensible du bon accord entre l’Angleterre et nous. La guerre civile vient de jeter en Espagne de nouvelles et tristes lueurs : un prétendant s’agite ; il se vante d’avoir sur le continent de puissans appuis, et, en Angleterre, la connivence même du gouvernement. On annonce le retour en France de Marie-Christine : on parle de divisions qui auraient éclaté entre la reine Isabelle et son époux, don François d’Assis. Il y a là assurément d’assez sérieux sujets de préoccupations. Toutefois nous sommes loin de perdre l’espoir de voir le parti modéré puiser dans la gravité des circonstances de nouvelles forces pour y faire face. C’est lui qui, en présence des tentatives de guerre civile, a la responsabilité des destinées de l’Espagne, car il est au gouvernement. Sans doute, il ne se désarmera pas de gaieté de cœur par des rivalités intestines et misérables. Il y a dans le parti modéré trois fractions distinctes : autour de M. Mon se groupent une soixantaine de députés qui reconnaissent en lui le représentant le plus éminent de leurs opinions. A côté des nombreux partisans de M. Mon, il faut placer les membres des cortès qui, sans préférence bien marquée pour les personnes, prêtent au gouvernement un persévérant appui. Enfin viennent les puritains, ayant M. Pacheco à leur tête, et qui forment une sorte de tiers-parti. Ces trois fractions ont chacune sa physionomie, et, sur plusieurs points, elles peuvent, dans des temps calmes et ordinaires, montrer des tendances diverses. Un danger sérieux les réunirait. Le parti progressiste a fait, au sein des cortès, une sorte de profession de foi par l’organe de M. Cortina. Il a toujours eu la prétention, on le sait, de se porter le défenseur de l’indépendance morale de l’Espagne. M. Cortina a reproché au ministère de M. Isturitz d’avoir cédé avec trop de complaisance, dans l’affaire des mariages espagnols, à toutes les vues, à tous les desseins de la France. L’accusation est injuste. Ni le gouvernement français n’a eu de tyranniques exigences, ni le gouvernement espagnol de répréhensibles faiblesses. Comment le représentant du parti progressiste, si ombrageux à l’encontre de la France, couvre-t-il de son silence les menées persévérantes et secrètes de l’Angleterre, qui intervient sans relâche dans les affaires intérieures de la Péninsule ? M. Cortina, en parlant des projets et des futures entreprises du prétendant, a déclaré que ni lui ni ses amis ne se ligueraient jamais avec les ennemis de la liberté. Ces sentimens sont honorables ; mais pourquoi l’orateur progressiste n’a-t-il pas profité de l’occasion pour se plaindre, au sein des cortès, de l’appui que trouvent aujourd’hui dans le gouvernement anglais les intrigues du comte de Moutemolin ? Cet appui n’est plus un mystère. Quand même lord Palmerston n’aurait pas déclaré expressément à M. le comte de Sainte-Aulaire, comme on en fait courir le bruit, que le traité de la quadruple alliance avait cessé d’exister, il suffit de la conduite du ministre whig pour expliquer clairement ses intentions. Ce que se propose lord Palmerston, c’est de menacer de la manière la plus sérieuse l’ordre de choses établi en Espagne ; il pense que de graves complications dans la Péninsule seraient favorables à l’influence anglaise, qui deviendrait maîtresse en poussant au trône le comte de Montemolin, surtout si la reine Isabelle ne donnait pas d’héritiers à la couronne. Voilà donc les whigs devenus les complices du parti apostolique espagnol !

C’est de l’habile générosité de sir Robert Peel que le ministère whig a reçu, dans ces derniers jours, la force et la majorité dont nous parlions en commençant. Sir Robert Peel s’est exprimé en protecteur du cabinet. Lord John Russell s’est empressé d’adhérer à tout ce qu’il avait dit ; il a déclaré qu’il partageait en tous points sa manière d’apprécier la situation du pays. Entre ces deux grandes notabilités parlementaires, lord George Bentinck s’est trouvé singulièrement amoindri et réduit presque à désavouer la pensée d’avoir voulu faire échec au cabinet. S’il proposait d’allouer 16 millions de livres sterling pour la construction de chemins de fer en Irlande, c’était pour venir en aide au ministère. Lord John Russell avait refusé dès le principe cet étrange secours, et il avait fait du vote sur cette motion une question de cabinet. Nous avions prévu la défaite de lord George Bentinck ; elle n’a étonné personne. Cet incident parlementaire n’a été remarquable que parce qu’il a dessiné la nouvelle attitude de sir Robert Peel. L’ancien chef des tories travaille à se recomposer une armée ; il ne veut pas laisser se grossir la fraction qui, faute d’un chef plus expérimenté, a pris lord George Bentinck pour général. Dans les 118 voix qui ont voté avec lord George Bentinck, il faut compter à peu près vingt-cinq Irlandais, ce qui diminue le bataillon tory qui en ce moment ne veut plus reconnaître la direction de sir Robert Peel. Il est naturel que ce dernier protège le ministère whig, puisqu’en ce moment il n’est pas en mesure de lui succéder. Il compte sur le temps, sur sa supériorité connue dans les questions intérieures et financières, pour retrouver la plus grande partie des forces qu’il a perdues et ne laisser à lord George Benlinck qu’une petite phalange de protectionistes exagérés. Quant à l’avenir du ministère whig, les élections générales en décideront cette année. Quelques amis de lord Palmerston affectent une grande confiance dans le résultat futur de ces élections ; à les entendre, les tories manquent d’hommes, et les whigs au contraire se fortifient tous les jours. On représente les anciens chefs du parti tory, sir Robert Peel, sir James Graham et lord Aberdeen, comme disposés à se désintéresser eux-mêmes de toute participation directe au pouvoir, pour se contenter du rôle de soutiens du ministère whig. Ce serait de leur part une bien grande abnégation. Nous avons peine à croire que ces hommes éminens et leurs amis ne se croient plus d’autre avenir que de servir d’appoint pour donner la majorité à leurs anciens adversaires.

Au reste, depuis quelque temps, ni dans la chambre des communes, ni dans la chambre des lords, il n’y a eu de débat politique proprement dit ; toute l’attention du parlement s’est concentrée sur la situation intérieure du pays. Cette situation serait florissante sous le rapport financier, si l’Angleterre n’avait pas d’autre budget que son budget ordinaire : malheureusement il y a le budget de l’Irlande. Pour subvenir aux besoins les plus urgens de cet infortuné pays, le gouvernement est obligé d’emprunter 200 millions de francs. Cette nécessité a été mise dans tout son jour par le chancelier de l’échiquier, sir Charles Wood, qui a déclaré en même temps au nom du cabinet laisser au prochain parlement le soin de statuer sur la prolongation de l’income-tax, qui légalement finit cette année. Il ne faut pas oublier en effet que, si le budget ordinaire a présenté un certain excédant des recettes sur les dépenses, cet excédant est dû à la taxe générale établie sur les revenus par sir Robert Peel. L’income-tax semble faire maintenant partie du budget normal : à coup sûr, il sera renouvelé. Seulement le ministère whig ne s’est pas senti assez fort pour prendre la responsabilité d’un pareil acte : tout le monde n’a pas l’habile et audacieuse résolution de sir Robert Peel.

Il semblerait qu’un ministère exclusivement occupé des embarras intérieurs de la Grande-Bretagne devrait apporter dans les affaires du dehors une grande modération et beaucoup de réserve. C’est ainsi, nous le croyons, que plusieurs des membres du cabinet dont lord John Russell est le chef comprennent la situation et les devoirs qu’elle leur impose ; mais ils ont au milieu d’eux lord Palmerston, et ils sont jusqu’à un certain point obligés d’accepter la solidarité d’une conduite qu’ils ne peuvent désavouer, même en ne l’approuvant pas. Les partisans de lord Palmerston affirment qu’il ne fait rien sans le concours du cabinet. Nous comprenons qu’il ait aujourd’hui pour ses collègues plus de ménagemens qu’il n’en montrait autrefois. Il n’est plus en situation, comme en 1840, de prendre à l’insu de la plus grande partie des membres du cabinet une de ces résolutions qui changent la face de la politique. Il se voit obligé maintenant à plus d’égards et de précautions. Cependant l’homme est toujours là avec ses passions et ses ressentimens. Nous pouvons, sans exagération, écrire ce dernier mot, car, dans le monde diplomatique de Londres et de Paris, on sait que lord Palmerston, en exhalant son mécontentement au sujet de la conduite du gouvernement français dans les affaires d’Espagne, n’a pas craint d’ajouter qu’il en garderait un éternel ressentiment. C’est peut-être parce que cette parole de lord Palmerston a fini par être connue, que le bruit a couru, et la presse l’a recueilli, que M. Guizot avait écrit directement à lord John Russell pour se plaindre au chef du ministère whig de la conduite et des discours de lord Palmerston. Lord John Russell aurait sur-le-champ communiqué cette lettre à son collègue. De la presse anglaise, cette histoire a passé dans quelques-uns de nos journaux. La moindre réflexion suffit à en montrer le peu de fondement. Comment admettre qu’un ministre français eût la pensée de dénoncer à un ministre anglais un des collègues qui siègent à côté de lui ? Voici sans doute ce qui aura donné lieu à cette étrange invention. Dans un des salons de Londres on a parlé, vers ces derniers temps, d’une lettre de M. Guizot à M. de Jarnac. Dans cette lettre, qui n’avait pas le caractère d’une dépêche diplomatique, M. Guizot aurait exprimé combien il lui serait pénible de voir les hommes honorables qui représentent aujourd’hui le gouvernement anglais, notamment lord John Russell, persuadés que dans l’affaire d’Espagne il avait manqué de mesure et de loyauté. M. le ministre des affaires étrangères se défendait vivement de ce reproche, et rejetait la responsabilité de tout ce qui était arrivé sur lord Palmerston. Il comprenait que les collègues de ce dernier ne lui retirassent pas leur appui dans des circonstances aussi graves. Toutefois il lui était impossible de ne pas faire une grande différence entre lord Palmerston et lord John Russell ; s’il se trompait sur ce point, il se trompait avec toute l’Europe, qui reconnaissait dans le chef du cabinet whig une grande rectitude d’esprit et une haute modération. Si tel était effectivement l’esprit de la lettre adressée par M. Guizot à M. de Jarnac, on ne s’étonnera pas que ce dernier l’ait montrée à lord John Russell, qui aura cru devoir n’en pas faire mystère à lord Palmerston.

Quand on est un ami sincère de la paix et de la tranquillité européenne, il est permis de voir avec quelque inquiétude la présence de lord Palmerston au pouvoir ; mais on peut éprouver ce sentiment sans tomber dans les exagérations qui malheureusement déparent les lettres, d’ailleurs remarquables, adressées par M. Urquhart au Morning-Post. M. Urquhart est pour lord Palmerston un vif adversaire ; il serait plus à craindre encore pour le pétulant ministre qui a troublé la paix de l’Europe en 1840, s’il mettait dans quelques-unes de ses accusations plus de mesure et plus de vraisemblance. Sans forcer notre pensée, nous dirons qu’il est triste, pour la sûreté des bonnes relations entre la France, et l’Angleterre, d’avoir à craindre chaque matin une surprise, peut-être une offense. Sur quel point le ministre whig cherchera-t-il à nous atteindre ? Va-t-il devenir à Tunis l’auxiliaire des prétentions du sultan contre le bey, pour tenter de faire expier à ce dernier la protection et l’alliance de la France ? En Grèce, M. Coletti et son ministère sont suspects à lord Palmerston, qui leur reproche, d’avoir pour nous trop de sympathies. Le véritable tort de M. Coletti est de maintenir l’indépendance de la Grèce ; aussi la diplomatie de lord Palmerston verrait-elle sa chute avec joie, dût cette chute ébranler profondément le trône constitutionnel du roi Othon. On voit comment se trouve compromise l’alliance entre la France et l’Angleterre ; il n’y aura pas de collision directe entre les deux nations ; mais là où la cause de la civilisation et de la liberté réclamerait une action commune, des efforts combinés et puissans, l’Angleterre et la France se diviseront et porteront dans des camps opposés leur influence, qui, réunie, eût été irrésistible.

Le Portugal est toujours le théâtre des complications les plus désolantes, et la guerre civile, en se prolongeant, épuise les ressources si minimes qui restaient encore à ce malheureux pays. Elle a fait pis, et d’incidens en incidens elle le place aujourd’hui, par la résurrection du parti miguéliste, sous le coup d’une intervention étrangère. Les formes modernes du gouvernement constitutionnel, l’établissement parlementaire, les lois d’ordre général, auront long-temps encore un double obstacle à surmonter dans ces pays du Midi, si différens par leurs traditions et leurs mœurs de nos pays du Nord : les habitudes impérieuses des souverains, les habitudes indisciplinées des sujets, semblent rivaliser d’opiniâtreté pour contrarier le progrès pacifique de l’esprit nouveau dans ces vieilles sociétés. Nous avons déjà dit ce qu’étaient devenues les libertés portugaises sous l’administration des Cabral ; nous avons raconté cette lutte si regrettable sourdement engagée par le palais des Necessidades contre l’administration de M. de Palmella ; nous avons déploré le coup d’état qui termina d’une façon si choquante des hostilités si profondément inconstitutionnelles. Doña Maria s’est ainsi, par la faute de ses conseillers les plus intimes, précipitée elle-même avec son pays dans la situation la plus critique ; elle a déchaîné les passions de ces masses paresseuses et violentes, telles qu’on les trouve dans ces contrées à la fois bénies et brûlées par le soleil, de ces hommes qui, sans industrie régulière, sans besoin d’aisance et de bien-être, partagent volontiers leur vie entre les aventures et l’oisiveté. Aujourd’hui la guerre est en Portugal ce qu’elle était il y a quelques années en Espagne, un amusement ou un métier ; c’est à peu près partout la guerre de partisans ; ce sont, dans les sierras d’Estrella et de Monchique, les mêmes gens qu’en Navarre et dans les provinces basques, des indépendans par excellence ; il n’y a pas plus d’idées constitutionnelles dans les citoyens que dans le gouvernement. Les juntes d’insurrection, dirigées par des personnages qui devraient avoir plus de notions politiques, ont cependant subi l’aveugle entraînement de la foule ; elles ont commis la faute impardonnable de procéder comme on procédait au moyen-âge elles ont déposé la reine et ouvert le champ-clos aux candidats qui voudront disputer la succession royale ; elles ont pactisé sous bénéfice d’inventaire avec dom Miguel, sans voir autre chose dans ce pacte monstrueux entre les libéraux et l’absolutisme qu’un expédient de circonstance. Il n’y a plus ainsi pour le peuple des campagnes à s’inquiéter de savoir quelle charte il faut défendre, et, n’ayant jamais bien saisi les différences qui les séparent toutes, il est beaucoup plus à son aise en face de deux noms entre lesquels on l’invite à choisir : dom Miguel ou doña Maria. Les libéraux ont par là terriblement simplifié la question ; mais à quel prix ? en la tranchant contre eux-mêmes, grace à cette funeste alliance dans laquelle ils ont tout confondu. Dom Miguel est aussi impossible à Lisbonne que le comte de Montemolin à Madrid, et, si quelque chose peut déconcerter d’avance l’espoir qui semblait ranimer les carlistes à la suite d’encouragemens inattendus, c’est assurément l’opposition très décidée que l’Angleterre ne peut manquer de faire aux entreprises miguélistes. Lord Lansdowne s’en est très nettement expliqué.

Le tableau seul de la guerre suffit d’ailleurs pour en montrer l’esprit. Le théâtre des hostilités est double ; les insurgés sont en force au sud, dans les montagnes de l’Alemtejo, au nord derrière le Douro. Dans le sud, la junte d’Evora pousse des reconnaissances jusqu’au bord du Tage, presque en face de Lisbonne ; des partis, lancés d’Evora, ont ainsi pénétré en Estramadure, dépassé Setuval, Alcazar, et menacé Almada. Le général Schwalbach, qui commande de ce côté pour la reine, ne peut atteindre un ennemi si mobile, et le peu de forces qu’il a ne lui permet pas d’attaquer Evora ; ne pouvant même répandre assez de colonnes dans la campagne, il est réduit à la laisser sans cesse inquiétée. Il suffit d’une guérilla de vingt hommes pour emporter un gros bourg de deux mille ames ; les employés s’enfuient, et les habitans se convertissent à la junte. Que les troupes royales se présentent, la guérilla se sauve, les employés reviennent, et la révolution est encore une fois vaincue jusqu’à nouvelle revanche. En somme, il paraît que cette guerre de surprises ne tourne pas à l’avantage de l’armée régulière du sud : le général Schwalbach a été contraint de rétrograder du sud au nord jusqu’à Estremoz ; on lui avait enlevé tout un détachement endormi, éparpillé dans un village ouvert, pendant que l’officier jouait aux cartes. Fiers de pareils succès, les chefs de guérillas supportent difficilement l’autorité de la junte et la renouvellent selon leur bon plaisir.

Au nord sont les miguélistes, combattant aussi à leur vieille mode soit dans les montagnes d’Estrella, soit entre le Douro et le Minho. Sur la côte, à l’embouchure du Douro, la grande ville d’Oporto, résidence de la junte centrale des insurgés, se prépare à soutenir le siège dont la menace maintenant le maréchal Saldanha. Vainqueur du comte Bomfin à Torres-Vedras, après de si longues temporisations, Saldanha s’est aussitôt emparé de Coïmbre, et, maître de toutes les places jusqu’à la ligne du Douro, après avoir battu les miguélistes dans Tras-os-Montes, il temporise derechef avec l’espoir de ruiner ainsi l’armée du comte das Antas, comme il avait ruiné d’avance celle du comte Bomfin. Ses lieutenans ont battu et tué le général Mac-Donald, aventurier écossais, mort en brave au service du prétendant ; ils poursuivent avec acharnement le vieux chef miguéliste Povoas, qui les promène sur ses traces dans les montagnes d’Estrella, où les Français, du temps des guerres péninsulaires, traquèrent une poignée d’hommes durant un hiver entier sans jamais les joindre. Das Antas fait, de son côté, des démonstrations militaires au nord d’Oporto, pendant que l’ennemi arrive du sud. Il semble vouloir braver les troupes de la reine, en leur montrant la confiance qu’il a dans la force naturelle de la place, puisqu’il l’abandonne ainsi presque devant les futurs assiégeans. Oporto, qui a résisté, en 1832, aux trente mille hommes de dom Miguel, ne doute pas du succès de la résistance vis-à-vis des sept ou huit mille hommes de Saldanha. La junte gouverne en souveraine, et elle a annoncé hautement qu’aussitôt la déchéance de la reine accomplie, des cortès constituantes donneraient « à qui de droit » la couronne de Portugal dom Miguel la recevrait à condition de la transmettre au fils du marquis de Loulé, s’il mourait sans héritiers. Si ces folies politiques d’un autre temps pouvaient réussir, elles amèneraient immédiatement le casus fœderis prévu par le traité de la quadruple alliance, et il faut espérer que cette fois l’Angleterre, la France et l’Espagne, obligées d’agir de concert pour maintenir le drapeau qu’elles ont arboré en Europe, reconnaîtraient enfin qu’elles ne peuvent séparer ou neutraliser réciproquement leur influence sans ouvrir la porte aux intrigues et aux complots de l’absolutisme.

Notre gouvernement a publié quelques nouvelles officielles de Taïti, qui ont fait connaître l’état dans lequel se trouve cette île. La sécurité de nos établissemens y est assurée, mais la tranquillité n’y est point encore complète, et une partie de la population se maintient dans une attitude d’opposition et même d’hostilité. Des lettres particulières nous confirment ces nouvelles ; elles donnent sur l’état du pays des détails qui ne permettent pas d’illusion sur les difficultés. Toutefois ces lettres insistent sur l’intérêt qu’il y a pour la France à s’établir dans ces parages. Toutes s’accordent à dire que l’île de Taïti est fertile, que sa position est centrale dans l’Océanie, que le port de Papéété est excellent, facile à défendre, et présente un refuge sûr à notre marine de guerre et de commerce dans le grand Océan. Dans l’une de ces lettres, on remarque que l’Angleterre ne montrerait pas tant de jalousie et de mauvaise humeur de nous voir là, s’il n’y avait pour nous aucun avantage à occuper ces points. « Ce qui dégoûte la France de ces établissemens, dit cette lettre, ce sont les difficultés qui en sont résultées avec l’Angleterre : on a trouvé que les profits de ces possessions lointaines ne compensaient pas les inconvéniens de discussions qui ont failli ébranler l’entente cordiale ; mais que l’on suppose un instant que ces difficultés ne se soient pas rencontrées, que l’établissement ait eu lieu d’une manière naturelle, et alors on sera moins sévère : c’est ce qui est arrivé pour Mayotte. Il y a peut-être là un manque de volonté et de saine appréciation qui est peu digne d’un grand peuple. »

Quoi qu’il en soit de la justesse de cette assertion, on ne peut nier que notre établissement à Taïti n’ait rencontré de graves difficultés qui ne sont pas à leur terme. Les lettres que nous avons sous les yeux montrent que ces difficultés ne sont pas aussi exclusivement du fait du gouvernement britannique qu’on l’a supposé, mais qu’elles sont une conséquence naturelle de l’état d’un pays fréquenté depuis un demi-siècle par les Anglais, converti et à demi civilisé par leurs missionnaires, que le gouvernement britannique protège sans doute, mais qui sont hors de sa dépendance. A ces causes, dont on n’a pas assez tenu compte en Europe, il faut joindre le caractère des indigènes, dont on s’était fait une très fausse idée ; on les jugeait doux, paisibles, asservis : on les a trouvés tels que l’étude de leur histoire, si on l’avait sue alors, les aurait fait connaître, rusés, batailleurs, tenaces, désireux d’indépendance. Enfin on a rencontré un élément de résistance, auquel on n’avait pas songé, dans les Européens vagabonds qui pullulent sur ces mers, qui se sont mêlés aux indigènes, et qui, plutôt par goût pour le désordre que par tout autre motif, ont pris parti pour eux et les ont poussés à la rébellion.

Toutes ces difficultés ont certainement rendu notre établissement à Taïti très pénible ; mais le chef qui a dirigé cette opération épineuse, M. le contre-amiral Bruat, a montré une capacité remarquable, une vigueur mêlée de tempéramens, une prudence et une ténacité qui ont triomphé des obstacles. La décision avec laquelle il a eu recours aux hostilités, le courage avec lequel les forces sous ses ordres, toujours inférieures en nombre, ont attaqué et battu des populations soulevées ou menaçantes, ont conquis une attitude de supériorité que la seule défensive n’aurait jamais donnée, et qui, si elle a été payée de quelques victimes regrettables, a hâté certainement le terme des hostilités et la soumission des indigènes. C’est là un point sur lequel les lettres dont nous parlons sont unanimes, et, tout en faisant la part de l’enivrement où se laissent aller ceux qui viennent de faire la guerre, on doit reconnaître que cette opinion est fondée. Cette attitude, conquise par des démonstrations hardies, s’est conservée jusqu’au mois de novembre, époque des dernières nouvelles. Les troupes de la garnison occupaient les points principaux du littoral, et les indigènes opposans, obligés de se réfugier dans l’intérieur, n’osaient plus se montrer qu’à de rares intervalles. De nombreuses adhésions au gouvernement du protectorat avaient eu lieu. La situation, quoique difficile encore, s’était donc améliorée, et on espérait que le gouvernement se déciderait à envoyer un renfort de troupes, afin d’achever une pacification déjà avancée. « Quand les Indiens, écrit-on, auront définitivement l’assurance que nous voulons être forts et que nous resterons à Taïti, ils se soumettront. Nos partisans, qui augmentent tous les jours depuis nos succès, s’affermiront ; les incertains, qui sont nombreux, se décideront ; les opposans fléchiront sous la nécessité. Qu’on n’hésite donc plus, car il vaudrait mieux abandonner que de rester ainsi. » On voit que la même question se présente partout où l’on veut s’établir. Il faut s’y attendre, et le mal est, ou de ne pas l’avoir prévu, ou de s’en plaindre quand on a pris l’initiative de l’occupation. Il est donc à désirer, si l’on n’abandonne pas Taïti, que l’on persiste dans cette entreprise avec des forces suffisantes. La question paraît trop engagée pour prendre le parti de l’abandon. S’il y a certains inconvéniens, n’y a-t-il pas aussi des avantages réels à se maintenir où l’on s’est établi ? Il faut ici faire les choses nécessaires avec autant de résolution et de persévérance que de modération et de réserve.

À chaque session, dès que les débats de l’adresse sont terminés, la chambre des députés prend une autre physionomie. On se repose des émotions qu’ont données les luttes politiques. Plus de séances publiques pendant plusieurs jours ; on ne se réunit que dans les bureaux ; les commissions travaillent. C’est le tour des affaires. Quelques lois urgentes ont déjà été votées, notamment celle qui augmente de seize mille hommes l’effectif. La chambre a aussi annulé l’élection de M. Drouillard ; le verdict du jury avait dicté d’avance la décision du parlement, qui ne s’est point fait attendre et a été rendue à l’unanimité. C’est quelque chose d’assez nouveau dans nos mœurs publiques que l’éclat et la solennité qui viennent de s’attacher à une accusation de corruption. Sans doute les articles de loi qui ont été appliqués par la cour d’assises de Maine-et-Loire ne sont pas nouveaux, mais ils sommeillaient pour ainsi dire dans le Code pénal. On sait aujourd’hui quelles répressions et quelles peines on peut demander à la justice du pays. Il faut s’attendre à voir les partis chercher les uns contre les autres à se faire une arme des sévérités long-temps oubliées de la législation. La grave question de la corruption politique reviendra devant la chambre, quand celle-ci s’occupera de la proposition que vient de déposer M. Duvergier de Hauranne. L’honorable député a reproduit dans cette proposition les conclusions principales du remarquable livre qu’il vient de publier. Ces conclusions, que nous avons déjà fait connaître à nos lecteurs, seront un thème inépuisable de débats parlementaires, surtout quand on y joindra la question des incompatibilités que doit présenter de nouveau M. de Rémusat. Ces deux propositions touchent à tous les principes fondamentaux du gouvernement représentatif, et, ce qui n’est pas moins grue, à des habitudes enracinées, à des droits acquis et jaloux. Les discussions que vont soulever MM. de Hauranne et de Rémusat nous feront connaître si la chambre et la majorité de 1846 ont sur certains points d’organisation intérieure d’autres tendances que la précédente législature. C’est une provocation adressée par l’opposition aux conservateurs progressistes.

Nous parlions dernièrement de la nécessité où pourrait se trouver le cabinet, n’appeler dans son sein quelques hommes nouveaux. Il n’y a d’ouvert en ce moment que la succession de M. Martin du Nord. Le portefeuille de la justice est décidément destiné à M. Hébert, l’un des vice-présidens de la chambre. En passant à la chancellerie, M. Hébert laisse vacante la place de procureur-général, et il n’est pas aisé de lui trouver un successeur. Plusieurs noms ont été prononcés ; on a parlé de M. Boucly, qui a été vivement recommandé par M. Hébert, mais M. Boucly est sans siège à la chambre et sans caractère politique. M. Delangle aurait de belles chances si l’on ne craignait pour sa réélection ; il n’a eu, l’été dernier, au collége de Cosne qu’une voix de majorité. Il a été question aussi de M. Piou, procureur-général près la cour royale de Lyon. La direction suprême du parquet de Paris est un des postes judiciaires les plus difficiles à remplir. Il y faut réunir à la distinction du magistrat une sorte de consistance politique, et nous ne sommes pas étonnés des hésitations du cabinet.




AFFAIRES DU MEXIQUE

Voici maintenant une année tout entière écoulée depuis qu’a commencé la guerre qui tient aux prises les deux républiques de l’Amérique du Nord. C’est en mars 1846 que le général Taylor a franchi les limites contestées du Texas ; en avril, il a pour la première fois rencontré les Mexicains sous les ordres du général Arista ; le mois d’après, il a livré les deux batailles de Palo Alto et de Resaca della Palma. Les Américains ont étendu le théâtre des hostilités en même temps qu’ils multipliaient leurs victoires, et pendant que leurs escadres bloquaient les côtes du golfe, pendant que le général Taylor prenait Monterey et poursuivait vers le sud la route difficile qui mène à Mexico, deux autres corps d’armée transformés presque aussitôt en compagnies de settlers s’installaient, bien plutôt qu’ils ne campaient, au nord et à l’ouest, dans le Nouveau-Mexique et dans la Californie. Aujourd’hui la flotte des États-Unis doit avoir fait une démonstration sur Vera-Cruz ; l’armée d’invasion s’est avancée d’un pas de plus vers San-Luis de Potosi, où sont rassemblées les forces mexicaines qui barrent le chemin de la capitale ; elle a pris Victoria dans l’état de Tamaulipas. Telles sont les dernières nouvelles de la guerre, et, malgré les conjectures fondées qui pouvaient permettre d’en espérer la fin, malgré les embarras inouis dans lesquels elle précipite les deux nations, il devient chaque jour plus difficile de lui assigner un terme et de lui trouver un accommodement.

On sait pourtant que Santa-Anna n’était rentré dans Mexico qu’avec le laisser-passer du cabinet de Washington. Il avait positivement vendu la paix d’avance, stipulant que les États-Unis lui garantiraient dix années durant le pouvoir dictatorial, et qu’en retour il userait de ce pouvoir à leur profit en leur abandonnant les agrandissemens territoriaux qu’ils ambitionnent ; mais, à peine débarqué pour faire sa révolution, Santa-Anna comprit vite qu’au milieu de l’irritation générale des esprits, il était impossible à quiconque parlerait de paix de se maintenir en possession du gouvernement. L’Herald de New-York avait publié la convention ; le général répondit dans le Repuhlicano que c’était une ruse inventée par les Yankee pour le décrier, et il se hâta d’aller à Potosi prendre le commandement des troupes. C’est là que le retient toujours le conflit prolongé des partis qui déchirent Mexico, et la situation que lui créent à présent les intrigues de l’intérieur l’obligent à montrer vis-à-vis de l’étranger des intentions plus belliqueuses qu’il ne lui conviendrait.

D’autre part, à Washington, on s’aperçoit chaque jour davantage des frais énormes qu’impose la guerre, et l’on s’effraie à la pensée qu’elle peut encore continuer un an avant d’aboutir à des résultats sérieux, suivant ce qu’annonce le général Taylor. Celui-ci a d’ailleurs été aussi maltraité par l’opinion qu’il avait été d’abord exalté ; on lui a reproché avec la rudesse américaine d’avoir accordé une capitulation trop favorable à la garnison de Monterey ; la presse l’a harcelé sur ce ton qu’il faut pour plaire à l’humeur souvent rustique des législateurs de l’Union : « Il était mort, a-t-on dit, à l’état de chrysalide, comme le ver du tabac quand il est saisi par la gelée. » Chagriné, découragé, le général s’est plaint vivement dans une lettre particulière qu’on a bientôt rendue publique. Cette lettre n’était pas de nature à relever la confiance ; elle trahissait la faiblesse réelle des États-Unis. Cela pouvait donner beaucoup à réfléchir d’apprendre que la chute de Monterey était « une occurrence sur laquelle on n’avait pas droit de compter ; » qu’il n’y avait devant Monterey, si fort au cœur du territoire ennemi, que six mille deux cent cinquante hommes, dont les deux tiers de volontaires ; que les cavaliers du Tennessee et du Kentucky, ayant mis cinq mois à faire la route de chez eux au quartier-général, s’en étaient presque aussitôt retournés, parce que la longueur de la route avait pris tout leur temps de service ; enfin qu’on n’avait reçu de la mère-patrie, durant toute l’expédition, ni vivres, ni moyens de transport, ni secours d’aucune espèce. Il y a même eu des membres du congrès qui ont proposé dans les deux chambres de rappeler les troupes à l’est du Rio-Grande, en-deçà de la frontière disputée, qui ont combattu l’accroissement de l’armée, l’accession de nouveaux territoires, l’émission de nouveaux emprunts. Rien n’arrête cependant ce mouvement militaire et conquérant que la force des circonstances, que les passions individuelles ou générales impriment maintenant à la politique des États-Unis. Le gouvernement de Mexico, en repoussant les dernières offres pacifiques qui lui sont arrivées de Washington, a déclaré qu’il ne traiterait point avec l’ennemi tant que celui-ci n’aurait pas vidé le sol national. De son côté, le général Taylor signifiait dans sa fameuse lettre qu’il n’irait point au-delà de Saltillo, parce que les routes et l’eau manquaient pour franchir la distance de trois cents milles qui restait encore jusqu’à San-Luis de Potosi. M. Polk n’a pas tenu compte de ces répugnances, qui perdaient d’ailleurs de leur gravité depuis que Tampico, le port le plus considérable après Vera-Cruz, était tombé aux mains de ses officiers, ce qu’ignorait le général Taylor au moment où il écrivait. L’ordre a été donné de marcher droit sur Mexico ; on a nommé un généralissime ; le congrès a voté d’emblée neuf régimens de volontaires et dix de réguliers, en tout cinquante mille hommes d’effectif ; il a voté pour suffire à cette énorme dépense la création d’un nouveau papier jusqu’à concurrence de 28 millions de dollars, les billets pouvant au gré des porteurs se convertir en créances remboursables dans vingt ans et produire jusque-là un intérêt de 6 pour 100. La vente des terres publiques, dont le taux s’élève à mesure que les émigrans affluent, doit fournir les ressources nécessaires au service des intérêts et à l’amortissement de l’emprunt : l’année dernière seulement, les ventes de terres dans le nouvel état de Wisconsin n’ont pas donné loin d’un demi-million de dollars. Les opposans avaient annoncé qu’une émission si forte ferait baisser les fonds publics ; les fonds ont au contraire monté. Les chambres ont repoussé à l’unanimité les deux bills présentés par deux membres isolés qui proposaient de suspendre immédiatement et sans autre garantie les opérations militaires dirigées contre le Mexique ; les whigs eux-mêmes ont fini par suivre le torrent où les entraînait la fougue guerrière des démocrates. M. Calhoun a laissé répandre, par l’intermédiaire de ses amis, qu’il tenait pour absurde toute idée de rappeler en arrière les troupes américaines. Les chefs, les journaux du parti, ont reconnu qu’il n’était plus temps de disputer sur les causes de la guerre, mais qu’il fallait la poursuivre activement si l’on voulait en finir ; ils se sont déclarés prêts à donner au gouvernement exécutif tous les moyens qu’il lui faudrait pour obtenir « une paix conquérante. »

Disons maintenant la grande raison de cet enthousiasme d’apparence si militaire. Frère Jonathan, comme les Anglais surnomment le peuple américain, ne pousse pas d’ordinaire le patriotisme jusqu’au désintéressement, et, s’il n’y avait sous jeu que l’orgueil national engagé dans une lutte trop long-temps indécise, on ne paierait pas volontiers si cher une satisfaction purement idéale. La presse américaine se livre bien à de pompeuses déclamations en l’honneur du vaste avenir qui s’ouvre devant l’Union ; elle voit déjà le cabinet de Washington régner sur l’Océan Pacifique, après avoir subjugué l’Amérique entière, et elle menace assez naïvement l’Europe de transplanter de force, au sein des vieilles nations qui l’habitent, les jeunes institutions républicaines du Nouveau-Monde. Derrière cette fantasmagorie se joue cependant le drame sérieux et véritable ; les imaginations s’égarent peut-être à plaisir dans ces horizons lointains, les intérêts ne s’y trompent pas et vont au plus court. Pendant qu’on prêche la conquête universelle, on colonise place par place les territoires mexicains, et, loin d’y camper en ennemis, on y travaille et l’on s’y arrange en propriétaires paisibles. Cette population toujours croissante que le paupérisme atteint déjà dans les grands centrés de l’ouest se précipite vers ces extrémités nouvelles que la victoire vient de rattacher aux États-Unis, sans même que le droit des traités ait encore confirmé leur possession. Pour la foule incessamment renouvelée des settlers, il y a là une irrésistible tentation, des débouchés plus avantageux et plus sûrs que les défrichemens, que les déserts du nord et du nord-ouest ; ces grands fleuves qui baignent les beaux sites du Nouveau-Mexique attirent naturellement bien plus que les âpres régions des monts Alleghany. Le général Taylor, au lieu de marcher sur Mexico, voulait simplement occuper tout le pays compris entre les deux mers jusqu’à la hauteur de Tampico, et dire ensuite aux Mexicains « Chassez-nous si vous pouvez. » Il changeait ainsi de rôle, et passait de l’offensive à la défensive. Si on lui ordonne aujourd’hui de continuer sa route vers le sud, c’est pour assurer définitivement et plus vite à l’Union les contrées du nord qu’elle a déjà réputées siennes, Santa-Fé, Chihuahua et les Californies, toutes remplies dès à présent d’occupans américains.

Ces Américains sont le plus souvent sans doute des citoyens de fraîche date que l’Europe a déportés en masse au cœur des États-Unis ; cette immigration continuelle deviendrait un péril s’il n’y avait pour elle les voies d’écoulement qui l’utilisent ; elle devient au contraire un élément de richesse et de force nationales du moment où l’on peut la distribuer comme il faut et sans encombre. Le parti des natifs, qui prêche l’américanisme dans le nord avec autant d’opiniâtreté qu’on en met à le pratiquer dans la Plata, le parti des natifs essaie inutilement d’arrêter ce flot de population étrangère ; il a tout récemment demandé qu’on refusât l’accès des ports de l’Union aux arrivans expulsés par leur propre patrie comme pauvres ou comme criminels ; il ne réussira pas. La grandeur des États-Unis, c’est de proportionner, sur leur territoire, le nombre d’ames au nombre de milles carrés : l’Illinois, le Michigan, le Wisconsin et l’Iowa seraient des créations tout européennes, si l’Europe ne se transformait, pour ainsi dire, sous ce régime nouveau que lui impose une vie nouvelle. Les Allemands sont, à coup sûr, la portion la plus active, la plus industrieuse de l’émigration ; ce sont eux, à ce qu’il parait, qui se jettent sur le Mexique avec le plus d’ardeur ; ce sont eux qui forment les plus solides de tous les corps volontaires, parce qu’aux habitudes mécaniques de leur discipline primitive, ils joignent, nous dit-on, sur le sol de leur récente patrie, les libres allures de vrais républicains. Cet empressement est au fond moins guerrier qu’il n’a l’air de l’être : tout l’ouest ressemble maintenant au camp de Wallenstein, tant il y a de mouvement et de démonstrations militaires ; mais ces soldats qui partent de si grand cœur, ce ne sont que des colons en quête d’un établissement. Le général Kearney a écrit au gouvernement qu’il ne lui serait plus possible de tirer son armée du pays où elle est déjà tout assise, et qu’il fallait au plus vite régulariser cette société déjà naissante en annexant le Nouveau-Mexique et les Californies pour en partager les terres.

Cette annexion, qui semble inévitable, sera cependant à coup sûr une cause d’embarras sans fin, un grand trouble de plus dans la politique intérieure des États-Unis. Les neuf dixièmes de la nation la veulent absolument, et nous avons montré l’intérêt qu’ils ont à la vouloir ; ils ne se dissimulent pas davantage le péril qu’ils courront en l’obtenant : ce ne sera rien moins qu’un nouvel élément de division dans cette fédération, qui compte déjà tant d’élémens séparatistes. La question de l’esclavage est, on le sait, aux États-Unis une question politique beaucoup plus que religieuse et morale ; c’est une question de prépondérance entre les états du sud et du nord. Il a fallu dès le principe trouver une combinaison qui équilibrât dans le congrès les forces respectives des états mal peuplés du midi et des démocraties populeuses du nord. Si les grands propriétaires de la Géorgie et des Carolines, clair-semés comme ils l’étaient sur leurs vastes campagnes, n’avaient pas pesé individuellement dans le système électoral d’un poids plus lourd que tel ou tel petit marchand de New-York ou du Massachusetts, ils auraient été, sans résistance possible, écrasés par le nombre : il fut donc décidé, pour compenser la différence, que les esclaves des planteurs du midi seraient représentés par leurs maîtres et comptés vis-à-vis des blancs dans la proportion de cinq à deux ; la possession de cinq cents nègres donne ainsi le même droit que deux cents voix d’hommes libres. Cet arrangement, accepté jadis volontiers par les états du nord, est à la longue devenu l’objet des récriminations les plus amères ; les abolitionistes élèvent des griefs de toute sorte contre cette représentation factice des esclaves. Qu’arrivera-t-il aujourd’hui de ces récentes conquêtes, plus étendues en territoire que ne le sont les treize états primitifs de l’Union ? Les états du sud, qui les avoisinent, prétendent y importer leurs esclaves et y assurer à leurs citoyens les droits politiques dont jouissent chez eux les propriétaires de nègres. Les états du nord, qui travaillent assidûment à diminuer la part d’autorité du sud dans la fédération, soutiennent que les nouvelles annexes de la république ne doivent pas ainsi tomber sous le joug exclusif de leurs rivaux, et craignent déjà de leur voir reprendre l’ascendant qu’ils ont perdu dans le congrès. Au fond, la difficulté n’existera qu’en théorie et ne se présentera guère dans la pratique. Le riz, le sucre et le coton sont les seules productions qui paraissent exiger le travail servile ; le climat modéré de la Californie, la culture des céréales, l’industrie de la pèche, qui sont ses vraies ressources, appellent naturellement des ouvriers libres. Pour porter ainsi sur une abstraction, le débat n’en sera peut-être pas moins vif au congrès, parce qu’il restera toujours débat de prééminence. Le tarif de 1846 a élevé une barrière entre le sud et le nord ; le sud sent plus que jamais le besoin de multiplier ses représentans : il n’a qu’une voix contre trois dans la chambre basse, où le nombre des députés de chaque état est proportionnel au chiffre de la population. Au sénat seulement, où l’on vote par état, chaque état n’envoyant que deux sénateurs, quelle qu’en soit la population, le sud est toujours certain de gagner en importance à mesure que les accessions de territoire augmenteront le groupe qu’il forme dans la fédération. Si maintenant les deux grandes parties de l’Union ne savent pas trouver encore un compromis et résoudre à l’amiable la difficulté qui les met de plus belle aux prises, ce sera une lutte intestine dont on ne peut prévoir les conséquences, pour peu qu’elle se prolonge. L’Union est encore comparativement récente ; les intérêts locaux ne se sont pas assez développés pour obscurcir et cacher l’intérêt suprême de la grandeur générale ; plus elle s’étend néanmoins, plus les affinités qui en joignaient les membres deviennent fragiles. On a déjà vu dans la question du Missouri les députés du sud, réduits en minorité impuissante, menacer de quitter leur siège et de ne plus reparaître au congrès. Rien ne serait plus grave pour l’avenir des États-Unis que l’accomplissement d’une pareille résolution, et, si la conquête des provinces mexicaines devait jamais l’occasionner, les vaincus seraient bien vengés. Un député du Texas se plaignait dernièrement des mauvais procédés de la majorité du congrès et des injustices du gouvernement. Il regrettait tout haut l’annexion. On lui répondit par des éclats de rire, et un Pensylvanien s’écria « Les Texiens ne voudraient plus de l’annexion, soit ; mais qu’ils sachent bien que cet état une fois incorporé a été scellé dans nos cœurs par des crochets d’acier. » Malgré ces rires et cette éloquence pensylvanienne, nous croyons que ces sourdes dissidences pourraient bien un jour ou l’autre amener de graves complications, et ce n’est peut-être pas sans péril pour elle-même que l’Union se rapprochera de ces républiques espagnoles du midi, toujours disposées à se fractionner, à se subdiviser sans fin.

Le Mexique a, depuis long-temps, subi l’influence de cet esprit d’isolement local, d’indépendance provinciale qui ruine presque tous les états de l’Amérique du Sud. On sait comment il a perdu le Texas. L’Yucatan, qui avait proclamé son émancipation en 1842, n’a guère fait qu’une soumission nominale ; les deux provinces limitrophes de Tabasco et de Chiapas sont toujours prêtes à se joindre à lui. Les pronunciamientos soulèvent à tout moment des districts entiers, sans autre raison que de favoriser l’introduction des marchandises de contrebande. Le principe de séparation est même ouvertement arboré sous le nom de fédéralisme : c’est un mot d’ordre politique, et les centralistes luttent péniblement contre la dissolution qui menace la nationalité mexicaine.

On ne saurait imaginer la situation déplorable dans laquelle se débat aujourd’hui cette société singulière, à la fois barbare et corrompue, vaincue certainement par les vices organiques de sa constitution bien plus que par des ennemis dont les vertus militaires sont au moins médiocres. La crise déterminée par la guerre a fait ressortir de la manière la plus curieuse et la plus triste l’impuissance radicale de cet état né d’hier. Ce qui perd le Mexique, c’est l’incurie, la mollesse de ses premiers citoyens, de la classe qui semblait appelée à le régénérer, la classe des grands propriétaires ; c’est l’agitation désordonnée d’une autre portion de la race créole, qui, privée des avantages de la fortune sur une terre où il n’y a guère de petits domaines, a cherché la fortune dans le pouvoir, et exploité sans les digérer les idées les plus avancées du radicalisme européen ; c’est, d’un côté comme de l’autre, le défaut de sens national ; c’est par-dessus tout la mobilité, l’inintelligence, on pourrait presque dire l’enfance encore sauvage, qui caractérise la masse du peuple. Une poignée d’hommes se dispute les faveurs de cette foule capricieuse et la soudoie avec l’argent dont on dépouille le trésor ou les particuliers, oligarchie sans cesse renouvelée, grace à des lois électorales qui confient tous les droits de citoyen aux Indiens même les moins policés.

Tels sont les élémens en lutte sur cet éternel débat du centralisme et du fédéralisme. On comprend que le fédéralisme est par son essence une carrière ouverte aux agitations démagogiques, le centralisme un refuge quelconque pour tous les besoins d’ordre et de paix. On comprend aussi que cette dernière opinion ne peut résister à l’autre et l’emporter qu’à la condition de s’appuyer sur un parti militaire qui l’exploite et la domine. Telle est, en somme, la raison des étranges succès qui marquent jusqu’au bout la carrière de Santa-Anna ; telle est la vraie force avec laquelle, sorti triomphant de toutes les vicissitudes, il réussit encore à se faire déférer la présidence. Il garde l’armée pour lui, et, sûr des baïonnettes, il s’impose aux centralistes comme aux fédéralistes. Santa-Anna n’a jamais eu qu’un jeu, et ce jeu l’a toujours favorisé : remuer le pays à l’aide des démagogues fédéralistes, traiter avec eux, arriver sur leurs épaules, et, maître du pouvoir, les repousser du pied en se déclarant le protecteur exclusif de ces malheureux centralistes, toujours prêts à tout souffrir de son despotisme régulier, pourvu qu’il les délivre des exactions et des violences du parti démagogique.

A travers tous ces mouvemens sans but et sans fin, un nouveau parti semble prendre racine au Mexique, et cette fois du moins ce serait un parti vraiment politique et non point comme d’ordinaire une association de spéculateurs tentant un coup de main pour piller la douane. Ce parti a déjà de la consistance, parce qu’il se propose comme résultat de ses efforts l’accomplissement d’une idée nationale, la restauration de la monarchie dans ces contrées si long-temps gouvernées par la monarchique Espagne. La chute d’Iturbide, en 1824, avait découragé les adorateurs trop empressés de sa pourpre impériale ; avec plus de sang-froid et de maturité, l’on a repris aujourd’hui cette idée qui n’avait alors abouti qu’à un avortement ; on la suit avec patience, et l’on brave assez résolûment de nouveaux échecs. Le général Paredès n’était arrivé à la présidence, d’où Santa-Anna l’a précipité, que pour travailler au plus prochain succès du principe monarchique ; mais il l’avait trop ouvertement proclamé dans son manifeste, et il fut obligé de se rétracter plus ou moins devant le congrès. Les monarchistes se trouvèrent ainsi livrés sans défense à la rancune des fédéralistes, qui ne les épargnent guère, et Paredès lui-même fut renversé comme on l’a vu. Le Tiempo, organe de cette opinion, cessa de paraître, et tous ceux qui la professaient ont dû se renfermer dans un prudent silence devant une réaction victorieuse. Le cabinet de Washington a d’ailleurs activement combattu ces tendances si contraires aux institutions qu’il voudrait propager dans toute l’Amérique ; il entretient à Mexico même de nombreux émissaires, et il ne s’est point caché d’avoir contribué beaucoup à la chute de Paredès pour le punir de ses velléités monarchiques. Voilà certes une intervention plus redoutable encore pour les monarchistes que l’opposition intérieure des fédéralistes radicaux.

Nous croyons cependant qu’il y a là des chances réelles d’avenir ; tous les centralistes modérés, tous ceux qui ne veulent ni de la loi du sabre ni de la loi des clubs, se rallient intérieurement à la pensée d’un régime aussi ferme, mais moins tendu que la dictature d’un président comme Santa-Anna. Malheureusement ce défaut d’esprit public, cette timidité, cette inertie que nous avons signalés paralysent leurs intentions. Quelques hommes seulement ont osé se mettre en avant avec courage, et parmi ceux-là nous citerons surtout M. Guttierez, ancien ministre des affaires étrangères, qui, il y a quelques années déjà, proposa hautement la transformation de la république en monarchie comme la seule voie de salut qui restât au Mexique. Ce que voudraient surtout ces rares citoyens d’une patrie trop abandonnée, ce serait que l’Europe vint à leur secours et qu’une grande conférence sauvât la nationalité mexicaine comme elle a restitué la nationalité hellénique, en lui donnant une souche royale. L’état actuel de l’Europe se prête malheureusement moins que jamais à des combinaisons de ce genre, mais on ne saurait s’empêcher d’être frappé des considérations d’intérêt très direct par lesquelles les monarchistes mexicains s’efforcent d’attirer sur eux l’attention européenne. Les Américains, disent-ils, vont pénétrer au cœur des districts des mines. L’Europe sera privée tout d’un coup des 20 millions de piastres (100 millions de francs) que le Mexique verse tous les ans sur ses marchés ; qu’elle calcule les conséquences de cette perturbation ! Les Américains, toujours à court de numéraire, garderont avidement pour leurs entreprises intérieures cette masse métallique qui jusqu’ici avait alimenté les capitaux européens et contribué partout à réduire le taux de l’argent. Jusqu’où ce déficit ne se fera-t-il pas sentir ? Nous croyons pour notre part qu’il y a là une face de la question américaine qu’on n’a point assez étudiée.

Tel est d’ailleurs le désordre qui règne dans toutes les fonctions de la république mexicaine, qu’on se refuse à penser qu’elle ne doive point tomber en poussière, si quelque secours inattendu ne lui survient. Des généraux qui laissent leurs soldats au feu pour se cacher sous les voûtes d’une église, comme Ampudia et Requena à Monterey ; des soldats qui traînent avec eux leurs femmes, leurs concubines et leurs enfans, qui n’ont souvent pour armes que des lazos, qui se débandent, officiers en tête, au premier bruit de la fusillade, comme dans la bataille du Rio-Grande ; quelques méchantes pièces de campagne mal montées et mal servies, ce sont là toutes les ressources militaires dont Santa-Anna aura dû faire quelque chose dans ses retranchemens de San-Luis. A Mexico, il y a cinq ou six canons de petit calibre qu’on y a laissés pour les salves de cérémonie. La milice dite nationale est divisée en deux bandes : les leperos, de véritables lazzaroni qui ont vendu leurs armes et pillé les casernes où l’on avait essayé de les enrégimenter ; les bataillons fournis par le commerce et l’administration, et qui, trop heureux d’avoir désarmé à prix d’argent leurs redoutables camarades, gardent la ville contre ces brigands de l’intérieur sans trop savoir comment ils la garderaient devant l’ennemi. Le gouvernement, pour avoir de l’argent, frappe d’emprunts forcés les gros propriétaires, ou traite avec les capitalistes étrangers en leur donnant hypothèque sur les biens du clergé. Celui-ci exaspéré ne serait pas très loin de reconnaître, ou la dictature de Santa-Anna, ou la domination des Yankee pour échapper à cette ruine imminente. Partout on vit au jour le jour. Le président Salas, que le nouveau congrès a remplacé par Santa-Anna, était un homme faible qui a laissé ses ministres trafiquer de la chose publique avec une impudeur révoltante au Mexique même, Tout ce que Santa-Anna fera de mieux, ce sera peut-être de trafiquer pour son compte.

Cependant il est tenu jusqu’à présent en bride par la vigueur avec laquelle manœuvre le parti fédéraliste. Ce sont les fédéralistes qui l’ont rappelé en haine des intentions monarchiques de Paredès comme ils l’avaient chassé lui-même dix-huit mois auparavant en haine de sa tyrannie. Tant de fois trompés par l’astuce de Santa-Anna, ils sont aujourd’hui sur leurs gardes. Santa-Anna, de son camp de San-Luis, avait publié un décret qui le désignait d’avance comme le chef souverain de la république. Les fédéralistes l’ont donc nommé président ; mais, obligé de rester à la tête de l’armée dans l’intérêt même de sa popularité, il a dû accepter un collègue qui n’est en réalité qu’un surveillant jaloux ; on a nommé à la vice-présidence le docteur Gourez Farias, le chef des exaltés, qui s’était déjà trouvé au même poste vis-à-vis de Santa-Anna. Le cabinet, à l’exception d’un seul ministre, a été composé dans le sens radical, et Santa-Anna, malgré son décret impérieux de San-Luis, doit, comme chef de l’armée, suivre plus ou moins les ordres qui lui viennent de ses ennemis secrets établis au centre du gouvernement comme chefs suprêmes du pouvoir exécutif. Cette situation à la fois violente et fausse ne peut ni durer ni se résoudre sans de nouveaux bouleversemens. Santa-Anna promet secrètement à ses officiers de les ramener bientôt à Mexico pour jeter à bas tout l’édifice de l’autorité civile et renverser la tyrannie fédéraliste. Les fédéralistes poussent d’autant plus à la guerre pour écarter Santa-Anna, pour compromettre, s’il est possible, dans quelque mésaventure sa renommée militaire déjà fort entamée. Ils se servent d’ailleurs du pouvoir en gens qui sont à la veille de le perdre, et la population de Mexico passe ainsi par les transes les plus cruelles sans qu’il y ait de garantie d’aucune part ni pour les personnes ni pour les propriétés. On comprend bien que, désespérant d’une nationalité qui s’éteint sans presque avoir duré parce qu’elle n’a pas conscience d’elle-même, le peu d’hommes courageux qui restent encore au Mexique ne reculent pas pour sauver leur patrie devant les moyens les plus extrêmes, et viennent hardiment invoquer le secours de l’Europe.


V. DE MARS.




REVUE LITTERAIRE.




Le spectacle que donne en ce moment la littérature simplifie singulièrement la tâche de la critique. Jamais le silence, à l’égard de certains romanciers, ne nous a été plus facile. Ceux mêmes dont nous avions si souvent condamné les écarts semblent se plaire à nous donner raison. Si sévère que pût être notre langage, il n’égalerait jamais en cruelle précision les aveux qui leur échappent, depuis qu’ils plaident au lieu d’écrire. C’est là pour nous un triste avantage, et dont nous ne voulons pas nous réjouir. Nous avons quelquefois suivi le roman quotidien dans l’arène bruyante du feuilleton, nous ne le suivrons pas dans cette autre arène où il défend aujourd’hui, on sait en quel style, des intérêts qui n’ont rien de commun avec la cause des lettres. Constatons seulement un point que ces étranges débats auront du moins mis en lumière : c’est que la lassitude n’est plus seulement dans le public, elle est chez les écrivains dont la plume affrontait le plus résolûment les hasards de l’improvisation, elle est aussi chez ceux dont le patronage intéressé n’a eu trop long-temps que complaisance pour leurs plus folles prétentions. Il n’y a rien là qui doive nous surprendre. L’alliance conclue entre les premiers et les seconds devait aboutir tôt ou tard à de pareils conflits Un succès constant, une fécondité intarissable, étaient les conditions de ce pacte que le premier échec, les premiers symptômes d’épuisement devaient rompre. Aujourd’hui l’impossibilité d’un accord durable entre des exigences incompatibles est trop clairement démontrée pour que nous insistions sur un fait désormais acquis. Nous aimons mieux profiter des loisirs que nous laisse le roman pour parler de quelques publications qui, en nous replaçant sur un terrain plus sérieux, nous ramènent à des questions plus dignes de la critique.


MAHOMET LÉGISLATEUR DES FEMMES, par M. de Sokolnicki [1]. — La période littéraire où nous vivons ressemble beaucoup à celle qui commença la seconde moitié du XVIIIe siècle. Alors comme aujourd’hui on se jetait dans la curiosité, dans les recherches excentriques, dans le paradoxe en un mot. Si le paradoxe a perdu le XVIIIe siècle, comme on l’a dit, que fera-t-il encore du nôtre ? N’y reconnaît-on pas le mélange le plus incohérent d’opinions politiques, sociales et religieuses, qui se soit vu depuis la décadence romaine ? Ce qui manque, c’est un génie multiple, capable de donner un centre à toutes ces fantaisies égarées. A défaut d’un Lucien ou d’un Voltaire, la masse du public ne prendra qu’un intérêt médiocre à cet immense travail de décomposition où s’évertuent tant d’écrivains ingénieux.

Le XVIIIe siècle a publié la Défense du mahométisme, comme il avait tenté de ressusciter l’épicuréisme et les théories des néo-platoniciens. Ne nous étonnons pas, après les travaux qui reparaissent dans ce dernier sens, de voir un écrivain lever parmi nous l’étendard du prophète. Cela n’est guère plus étrange que de voir se construire une mosquée à Paris, événement annoncé comme prochain. Après tout, cette fondation ne serait que juste, puisque les musulmans permettent chez eux nos églises, et que leurs princes nous visitent comme autrefois les rois de l’Orient visitaient Rome. Il peut résulter de grandes choses du frottement de ces deux civilisations long-temps ennemies, qui trouveront leurs points de contact en se débarrassant des préjugés qui les séparent encore. C’est à nous de faire les premiers pas et de rectifier beaucoup d’erreurs dans nos opinions sur les mœurs et les institutions sociales de l’Orient. Notre situation en Algérie nous en fait surtout un devoir. Il faut nous demander si nous avons quelque chose à gagner par la propagande religieuse, ou s’il convient de nous borner à influer sur l’Orient par les lumières de la civilisation et de la philosophie. Les deux moyens sont également dans nos mains ; il serait bon de savoir encore si nous n’aurions pas à puiser dans cette étude quelques enseignemens pour nous-mêmes.

Lorsque l’armée française s’empara de l’Égypte, il ne manquait pas dans ses rangs de moralistes et de réformateurs décidés à faire briller le flambeau de la raison, comme on disait alors, sur ces sociétés barbares ; quelques mois plus tard, Napoléon lui-même invoquait dans ses proclamations le nom de Mahomet, et le successeur de Kléber embrassait la religion des vaincus ; beaucoup d’autres Français ont alors et depuis suivi cet exemple, et, en regard de quelques illustres personnages qui se sont faits musulmans, on aurait peine à citer beaucoup de musulmans qui se soient faits chrétiens. Ceci peut-être prouverait seulement que l’islamisme offre à l’homme certains avantages qui n’existent pas pour la femme. La polygamie a pu, en effet, tenter de loin quelques esprits superficiels ; mais, certes, ce motif n’a dû avoir aucune influence sur quiconque pouvait étudier de près les mœurs réelles de l’Orient. M. de Sokolnicki a réuni, dans un ouvrage un peu paradoxal peut-être, mais où l’on rencontre beaucoup d’observation et de science, tous les passages du Coran et de quelques autres livres orientaux qui ont rapport à la situation des femmes. Il n’a pas eu de peine à prouver que Mahomet n’avait établi en Orient ni la polygamie, ni la réclusion, ni l’esclavage ; cela ne peut plus même être un sujet de discussion : il s’est attaché seulement à faire valoir tous les efforts du législateur pour modérer et réduire le plus possible ces antiques institutions de la vie patriarcale, qui furent toujours en partie une question de race et de climat.

L’idée de la déchéance de la femme et la tradition qui la présente comme cause première des péchés et des malheurs de la race humaine remontent spécialement à la Bible, et ont dû par conséquent influer sur toutes les religions qui en dérivent. Cette idée n’est pas plus marquée dans le dogme mahométan que dans le dogme chrétien. Il y a bien une vieille légende arabe qui enchérit encore sur la tradition mosaïque ; toutefois nous hésitons beaucoup à croire qu’elle ait jamais été prise entièrement au sérieux.

On sait que les Orientaux admettent Adam comme le premier homme dans l’acception matérielle du mot, mais que, selon eux, la terre avait été peuplée d’abord par les dives ou esprits élémentaires, créés précédemment par Dieu d’une matière élevée, subtile et lumineuse. Après avoir laissé ces populations préadamites occuper le globe pendant soixante-douze mille ans et s’être fatigué du spectacle de leurs guerres, de leurs amours et des productions fragiles de leur génie, Dieu voulut créer une race nouvelle plus intimement unie à la terre et réalisant mieux l’hymen difficile de la matière et de l’esprit. C’est pourquoi il est dit dans le Coran : « Nous avons créé Adam en partie de terre sablonneuse et en partie de limon ; mais, pour les génies, nous les avions créés et formés d’un feu très ardent. » Dieu forma donc un moule composé principalement de ce sable fin dont la couleur devint le nom d’Adam (rouge), et, quand la figure fut séchée, il l’exposa à la vue des anges et des dives, afin que chacun pût en dire son avis. Éblis, autrement nommé Azazel, qui est le même que notre Satan, vint toucher le modèle, lui frappa sur le ventre et sur la poitrine, et s’aperçut qu’il était creux : « Cette créature vide, dit-il, sera exposée à se remplir ; la tentation a bien des voies pour pénétrer en elle. » Cependant Dieu souffla la vie dans les narines de l’homme et lui donna pour compagne la fameuse Lilith, appartenant à la race des dives, qui, d’après les conseils d’Éblis, devint plus tard infidèle, et eut la tête coupée. Ève ou Hava ne devait donc être que la seconde femme d’Adam. Le Seigneur, ayant compris qu’il avait eu tort d’associer deux natures différentes, résolut de tirer cette fois la femme de la substance même de l’homme. Il plongea celui-ci dans le sommeil, et se mit à extraire l’une de ses côtes, comme dans notre légende. Voici maintenant la nuance différente de la tradition arabe : pendant que Dieu, s’occupant à refermer la plaie, avait quitté des yeux la précieuse côte, déposée à terre près de lui, un singe (kerd), envoyé par Éblis, la ramassa bien vite et disparut dans l’épaisseur d’un bois voisin. Le Créateur, assez contrarié de ce tour, ordonna à un de ses anges de poursuivre l’animal. Ce dernier s’enfonçait parmi des branchages de plus en plus touffus. L’ange parvint enfin à le saisir par la queue ; mais cette queue lui resta dans la main, et ce fut tout ce qu’il put rapporter à son maître, aux grands éclats de rire de l’assemblée. Le Créateur regarda l’objet avec quelque désappointement : « Enfin, dit-il, puisque nous n’avons pas autre chose, nous allons tâcher d’opérer également ; » et, cédant peut-être légèrement à un amour-propre d’artiste, il transforma la queue du singe en une créature belle au dehors, mais au dedans pleine de malice et de perversité.

Faut-il voir ici seulement la naïveté d’une légende primitive ou la trace d’une sorte d’ironie voltairienne qui n’est pas étrangère à l’Orient ? Peut-être serait-il bon, pour la comprendre, de se reporter aux premières luttes des religions monothéistes, qui proclamaient la déchéance de la femme, en haine du polythéisme syrien, où le principe féminin dominait sous les noms d’Astarté, de Derceto ou de Mylitta. On faisait remonter plus haut qu’Ève elle-même la première source du mal et du péché ; à ceux qui refusaient de concevoir un dieu créateur éternellement solitaire, on parlait d’un crime si grand commis par l’antique épouse divine, qu’après une punition dont l’univers avait tremblé, il avait été défendu à tout ange ou créature terrestre de jamais prononcer son nom. Les solennelles obscurités des cosmogonies primitives ne contiennent rien d’aussi terrible que ce courroux de l’Éternel, anéantissant jusqu’au souvenir de la mère du monde. Hésiode, qui peint si longuement les enfantemens monstrueux et les luttes des divinités-mères du cycle d’Uranus, n’a pas présenté de mythe plus sombre. Revenons aux conceptions plus claires de la Bible, qui s’adoucissent encore et s’humanisent dans le Coran.

Moïse établissait que l’impureté de la femme qui met au jour une fille et apporte au monde une nouvelle cause de péché doit être plus longue que celle de la mère d’un enfant mâle. Le Talmud excluait les femmes des cérémonies religieuses et leur défendait l’entrée du temple. Mahomet, au contraire, déclare que la femme est la gloire de l’homme ; il lui permet l’entrée des mosquées et lui donne pour modèles Asia, femme de Pharaon, Marie, mère de Jésus, et sa fille Fatime. Que croire maintenant du préjugé européen qui présente les musulmans comme ne croyant pas à l’ame des femmes ? Il est un autre préjugé, plus répandu encore, qui consiste à croire que les Turcs rêvent un ciel peuplé de houris, toujours jeunes et toujours nouvelles : c’est une erreur ; les houris seront simplement leurs épouses rajeunies et transfigurées, car Mahomet prie le Seigneur d’ouvrir l’Éden aux vrais croyans, ainsi qu’à leurs parens, à leurs épouses et à leurs enfans, qui auront pratiqué la vertu : « Entrez dans le paradis, s’écrie-t-il ; vous et vos compagnes, réjouissez-vous ! » Après de telles citations et bien d’autres, on se demande d’où est né le préjugé si commun encore parmi nous, Il faut peut-être n’en pas chercher d’autre motif que celui qu’indique un de nos vieux auteurs. « Cette tradition fut fondée sur une plaisanterie de Mahomet à une vieille femme qui se plaignait à lui de son sort sur le sujet du paradis ; car il lui dit que les vieilles femmes n’y entreraient pas, et, sur ce qu’il la voyait inconsolable, il ajouta que toutes les vieilles seraient rajeunies avant d’y entrer. »

Du reste, si Mahomet, comme saint Paul, accorde à l’homme une autorité sur la femme, il a soin de faire remarquer que c’est en ce sens qu’il est forcé de la nourrir et de lui constituer un douaire. Au contraire, l’Européen exige une dot de la femme qu’il épouse. Quant aux femmes veuves ou libres à un titre quelconque, elles ont les mômes droits que les hommes ; elles peuvent acquérir, vendre, hériter ; il est vrai que l’héritage d’une fille n’est que le tiers de celui du fils„ mais, avant Mahomet, les biens du père étaient partagés entre les seuls enfans capables de porter les armes. Les principes de l’islamisme s’opposent si peu même à la domination de la femme, que l’on peut citer dans l’histoire des Sarrasins un grand nombre de sultanes souveraines absolues, sans parler de la domination réelle qu’exercent du fond du sérail les sultanes mères et les favorites. De notre temps encore, les Arabes du Liban avaient conféré une sorte de souveraineté honorifique à la célèbre lady Stanhope.

Toutes les femmes européennes qui ont pénétré dans les harems s’accordent à vanter le bonheur des femmes musulmanes : « Je suis persuadée, dit lady Montague, que les femmes seules sont libres en Turquie. » Elle plaint même un peu le sort des maris, forcés, en général, pour cacher une infidélité, de prendre plus de précautions encore que chez nous. Ce dernier point n’est exact peut-être qu’à l’égard des Turcs qui ont épousé une femme de grande famille. Lady Montagne remarque très justement que la polygamie, tolérée seulement par Mahomet, est beaucoup plus rare qu’en Europe, où elle existe sous d’autres noms. Il faut donc renoncer tout-à-fait à l’idée de ces harems dépeints par l’auteur des Lettres persanes, où les femmes, n’ayant jamais vu d’hommes, étaient bien forcées de trouver aimable le terrible et galant Usbek. Tous les voyageurs ont rencontré bien des fois, dans les rues de Constantinople, les femmes du sérail, non pas, il est vrai, circulant à pied comme la plupart des autres femmes, mais en voiture ou à cheval, comme il convient à des dames de qualité, et parfaitement libres de tout voir et de causer avec les marchands. La liberté était plus grande encore dans le siècle dernier, où les sultanes pouvaient entrer dans les boutiques des Grecs et des Francs (les boutiques des Turcs ne sont que des étalages). Il y eut une sœur du sultan qui renouvela, dit-on, les mystères de la Tour de Nesle. Elle ordonnait qu’on lui portât des marchandises après les avoir choisies, et les malheureux jeunes gens qu’on chargeait de ces commissions disparaissaient généralement sans que personne osât parler d’eux. Tous les palais bâtis sur le Bosphore ont des salles basses sous lesquelles la mer pénètre. Des trappes recouvrent les espaces destinés aux bains de mer des femmes. On suppose que les favoris passagers de la dame prenaient ce chemin. La sultane fut simplement punie d’une réclusion perpétuelle. Les jeunes gens de Péra parlent encore avec terreur de ces mystérieuses disparitions.

Ceci nous amène à parler de la punition des femmes adultères. On croit généralement que tout mari a le droit de se faire justice et de jeter sa femme à la mer dans un sac de cuir avec un chat. Et d’abord, si ce supplice a eu lieu quelquefois, il n’a pu être ordonné que par des sultans ou des pachas assez puissans pour en prendre la responsabilité. Nous avons vu de pareilles vengeances pendant le moyen-âge chrétien. Reconnaissons que, si un homme tue sa femme surprise en flagrant délit, il est rarement puni, à moins qu’elle ne soit de grande famille ; mais c’est à peu près comme chez nous, où les juges acquittent généralement le meurtrier en pareil cas. Autrement il faut pouvoir produire quatre témoins, qui, s’ils se trompent ou accusent à faux, risquent chacun de recevoir quatre-vingts coups de fouet. Quant à la femme et à son complice, dûment convaincus du crime, ils reçoivent cent coups de fouet chacun en présence d’un certain nombre de croyans. Il faut remarquer que les esclaves mariées ne sont passibles que de cinquante coups, en vertu de cette belle pensée du législateur que les esclaves doivent être punis moitié moins que les personnes libres, l’esclavage ne leur laissant que la moitié des biens de la vie.

Tout ceci est dans le Coran ; il est vrai qu’il y a bien des choses, dans le Coran comme dans l’Évangile, que les puissans expliquent et modifient selon leur volonté. L’Évangile ne s’est pas prononcé sur l’esclavage, et, sans parler des colonies européennes, les peuples chrétiens ont des esclaves en Orient, comme les Turcs. Le bey de Tunis vient, du reste, de supprimer l’esclavage dans ses états, sans contrevenir à la loi mahométane. Cela n’est donc qu’une question de temps. Mais quel est le voyageur qui ne s’est étonné de la douceur de l’esclavage oriental ? L’esclave est presque un enfant adoptif et fait partie de la famille. Il devient souvent l’héritier du maître ; on l’affranchit presque toujours à sa mort en lui assurant des moyens de subsistance. On ne doit voir dans l’esclavage des pays musulmans qu’un moyen d’assimilation qu’une société qui a foi dans sa force tente sur les peuples barbares.

Il est impossible de méconnaître le caractère féodal et militaire du Coran. Le vrai croyant est l’homme pur et fort qui doit dominer par le courage ainsi que par la vertu ; plus libéral que le noble du moyen-âge, il fait part de ses privilèges à quiconque embrasse sa foi ; plus tolérant que l’Hébreu de la Bible, qui, nonseulement n’admettait pas les conversions, mais exterminait les nations vaincues, le musulman laisse à chacun sa religion et ses mœurs, et ne réclame qu’une suprématie politique. La polygamie et l’esclavage sont pour lui seulement des moyens d’éviter de plus grands maux, tandis que la prostitution, cette autre forme de l’esclavage, dévore comme une lèpre la société européenne, en attaquant la dignité humaine et en repoussant du sein de la religion, ainsi que des catégories établies par la morale, de pauvres créatures, victimes souvent de l’avidité des parens ou de la misère. Veut-on se demander en outre quelle position notre société fait aux bâtards, qui constituent environ le dixième de la population ? La loi civile les punit des fautes de leurs pères en les repoussant de la famille et de l’héritage. Tous les enfans d’un musulman, au contraire, naissent légitimes ; la succession se partage également entre eux.

Quant au voile que les femmes gardent, on sait que c’est une coutume de l’antiquité, que suivent également, en Orient, les femmes chrétiennes, juives et autres, et qui n’est obligatoire que dans les grandes villes. Les femmes de la campagne et des tribus n’y sont point soumises ; aussi les poèmes qui célèbrent les amours de Keïs et Leila, de Khosrou et Schirai, de Gemil et Schanba et autres ne font-ils aucune mention des voiles ni de la réclusion des femmes arabes. Ces fidèles amours ressemblent, dans la plupart des détails de la vie, à toutes ces belles analyses de sentiment qui ont fait battre les cœurs jeunes, depuis Daphnis et Chloé jusqu’à Paul et Virginie.

Il faut conclure de tout cela que l’islamisme ne repousse aucun des sentimens élevés attribués généralement à la société chrétienne. Les différences ont existé jusqu’ici beaucoup plus dans le costume et dans certains détails de mœurs que dans le fond des idées. M. de Sockolnicki observe très justement que les musulmans ne forment en réalité qu’une sorte de secte chrétienne ; beaucoup d’hérésies protestantes se sont plus éloignées qu’eux des principes de l’Évangile. Cela est si vrai, que rien n’oblige une chrétienne qui épouse un Turc à changer de religion. Le Coran ne défend aux fidèles que de s’unir à des femmes idolâtres, et convient que, dans toutes les religions fondées sur l’unité de Dieu, il est possible de faire son salut. C’est en nous pénétrant de ces justes observations et en nous dépouillant des préjugés qui nous restent encore, que nous ferons tomber peu à peu ceux qui ont rendu jusqu’ici douteuses pour nous l’alliance ou la soumission des populations musulmanes.


G. DE N.


LE PALAIS MAZARIN, par M. le comte de Laborde [2]. — La monographie du palais Mazarin, par M. le comte de Laborde, est un travail patient et consciencieux, tel qu’il ne s’en fait plus guère aujourd’hui. Commencée comme un pamphlet il y a quelques mois, elle s’achève maintenant comme un ouvrage de bénédictin. On se rappelle que, l’année dernière, il fut question de transférer la Bibliothèque royale au quai d’Orsay et de vendre à des spéculateurs l’emplacement qu’elle occupe aujourd’hui. Aussitôt tous les bibliophiles, tous les érudits s’alarmèrent. M. de Laborde fut le premier à dénoncer un projet qui se sentait trop des préoccupations financières et industrielles de notre temps. Dans une brochure fort spirituelle, il démontra tous les inconvéniens, tous les malheurs, résultats inévitables de cette translation, et ses argumens ont eu, je pense, assez de retentissement pour obliger l’administration d’abandonner ce malencontreux projet. M. de Laborde insistait non-seulement sur les dangers d’un déménagement pour tous les trésors que renferme la Bibliothèque royale, mais il s’élevait encore avec force contre cette funeste manie de détruire, particulière à notre époque, et qui a déjà privé la capitale de tant de beaux édifices. N’était-ce pas un scandale, en effet, d’abattre ces salles magnifiquement décorées par Romanelli, qui seules en France nous donnent une idée de l’architecture et de l’ornementation italiennes, pour élever à leur place des boutiques et bâtir des magasins de nouveautés ? Après avoir victorieusement défendu le bâtiment qui contient la Bibliothèque royale, M. de Laborde nous devait son histoire ; il nous la donne aujourd’hui complète et intéressante, racontant non point seulement sur quel plan l’édifice fut construit, quels agrandissemens il a reçus, mais encore quels hommes l’ont habité, quels événemens se sont passés à ses portes.

Voici en quelques mots l’histoire de la Bibliothèque royale. En 1643, le cardinal Mazarin acheta pour s’y loger l’hôtel du président Tubeuf, situé au coin de la rue Neuve-des-Petits-Champs et de la rue Richelieu. Alors ce quartier était à peine habité, mais Mazarin en avait compris l’avenir. Bientôt Mansart agrandit la demeure assez médiocre du président Tubeuf. Le cardinal, qui conservait le souvenir des grandes peintures murales de son pays, manda les deux plus célèbres peintres italiens de son époque et les chargea de décorer son palais de compositions à fresque. Grimaldi et Romanelli n’étaient point des Raphaël, mais ils avaient conservé quelques-unes des traditions des maîtres, et les salles qu’ils ont peintes présentent un système, un ensemble de décoration qu’on chercherait vainement aujourd’hui dans nos monumens modernes. Les fresques de Romanelli offrent encore un intérêt particulier. On sait que ces déesses mythologiques plus ou moins décolletées, peintes sur les voûtes de la salle des manuscrits, sont les belles dames de la cour, qui ne firent point de difficulté à donner leurs portraits pour orner la demeure d’un prince de l’église. — Dans ce palais tout resplendissant de dorures et de peintures, le cardinal entassa une foule d’objets d’art, statues, tableaux, tapisseries, meubles précieux, enfin une bibliothèque de quarante mille volumes, magnificence inouie alors, et que peu de parvenus ont cherché depuis à imiter. A la mort du cardinal, son palais et ses immenses collections passèrent entre les mains de sa nièce Hortense de Mancini et du duc de La Meilleraye, qui, pour me servir d’une expression de Saint-Simon, avait l’honneur d’être le plus grand fou du royaume. Cet animal, qui avait à se plaindre des femmes et de la sienne en particulier, s’armant d’un marteau, tombe un jour sur ces belles statues et les mutile. « Il choisit pour partage ce sexe qu’il fuit et qu’il désire, dit Brienne, se jette sur leurs parties les plus éminentes et avec tant d’emportement, que l’on voyait bien à la fureur de ses coups que ces marbres froids l’avaient quelquefois échauffé. » Cela se passait en 1668. Qui croirait qu’en 1846 il a été question d’achever l’œuvre de destruction de M. le duc de La Meilleraye ?

Ce furieux mort, le palais Mazarin devint l’hôtel du fameux financier Law, et c’est une question de savoir si le cortége des parasites et des solliciteurs y fut plus ou moins grand qu’au temps du cardinal. Après la déconfiture de l’Écossais, l’abbé Bignon eut l’heureuse idée, en 1724, de demander ce bâtiment vide pour y placer la Bibliothèque royale, alors fort à l’étroit dans le Louvre. Espérons que cette magnifique collection est fixée désormais.

Pour écrire cette histoire que j’abrège en quelques lignes, M. de Laborde avait à lire un nombre prodigieux de livres et de manuscrits de toute espèce. Il les a lus en homme d’esprit, et, tout en cherchant des dates et des faits archéologiques, il ne néglige pas les traits de mœurs et de caractère qu’il rencontre à chaque instant. De toutes les époques de notre histoire, le grand siècle est toujours celle qui est en possession d’exciter le plus notre intérêt. Il n’y a pas de mémoires, pas de pamphlets de ce temps, qui ne renferment des pages curieuses, des anecdotes charmantes. Malheureusement un grand nombre de ces ouvrages sont devenus d’une rareté extraordinaire ; d’autres repoussent le lecteur par leurs colossales dimensions. Étudier l’histoire dans les auteurs contemporains, c’est un travail d’Hercule depuis l’invention de l’imprimerie. Aussi faut-il savoir gré aux érudits qui veulent bien mettre en lumière les perles qu’ils rencontrent éparses çà et là dans un immense fumier. Remercions surtout ceux qui, comme M. de Laborde, joignent, dans un semblable travail, à la patience et à la sagacité de l’antiquaire le discernement de l’homme de goût, qui savent choisir, qui discutent les faits avec une sage critique, et font tourner au profit de l’histoire des recherches où trop de gens ne trouvent qu’une stérile satisfaction de curiosité. L’ouvrage de M. de Laborde est indispensable à toute personne qui veut connaître le XVIIe siècle, et particulièrement le fameux ministre dont le caractère et la politique ont été si diversement jugés. Un grand nombre de faits peu connus ont été réunis par M. de Laborde sur le cardinal Mazarin, et, il faut le dire, il le justifie, pièces en mains, d’une grande partie des accusations accumulées contre lui. C’est surtout dans les notes très volumineuses qui accompagnent le Palais Mazarin que le lecteur trouvera une foule d’anecdotes intéressantes et de réflexions judicieuses sur les hommes et les choses de ce temps. Un scrupule a obligé M. de Laborde à ne faire tirer ces notes qu’à un très petit nombre d’exemplaires. Au XVIIe siècle, on disait parfois de gros mots tout à trac, comme au temps de Brantôme, et M. de Laborde a craint, je pense, que quelques-unes de ses citations n’effrayassent les lecteurs timorés d’aujourd’hui. Je crois qu’il ne connaît pas assez l’hypocrisie moderne. Bien des gens damneront l’auteur du Palais Mazarin, qui n’en auront pas lu les notes et qui voudraient les lire.


P. M.


ÉTUDES SUR L’HISTOIRE UNIVERSELLE, par M. Arbanère [3]. — M. Arbanère, membre correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques, a déjà publié six volumes in-octavo sur l’histoire de l’Asie, de la Grèce et de Rome. La troisième partie, celle qui embrasse le moyen-âge et les temps modernes, voit aujourd’hui le jour : c’est le complément de Pieuvre. L’auteur a élevé son monument. Huit volumes compactes de considérations, de méditations et d’apophthegmes, sur l’enchaînement des révolutions qui ont agité le monde et les destinées providentielles de l’humanité, sont un bagage un peu lourd, et pourtant nous devons nous applaudir de voir M. Arbanère borner ici sa carrière et s’enfermer dans des limites aussi raisonnables. Le cadre qu’il a choisi lui permettait de s’abandonner indéfiniment à la pente de ses rêveries, et de gratifier, sa vie durant, le public de plus d’un volume chaque année. En effet, non content de méditer sur le passé, de discuter longuement sur le présent, M. Arbanère se mêle aussi de prédire l’avenir. Où s’arrêter dans une telle voie ? La meilleure partie de son dernier ouvrage est consacrée à nous indiquer les grandes améliorations qui doivent naître de la commotion européenne des esprits ; un des premiers résultats sera la réforme de la constitution physique de la race blanche. Si l’imprévoyance et l’impéritie des législateurs modernes ont laissé subsister jusqu’à ce jour des vices nombreux dans l’incubation de l’espèce humaine, au moins, dit M. Arbanère, doit-on signaler dans cette partie trop négligée quelques heureuses tentatives, telles que l’ouverture du gymnase Amoros, etc., mais de nouveaux efforts doivent être tentés ; l’élection réciproque, fondée sur la suppression de la dot pour la fille et garantie du bonheur dans l’hymen, rendra, suivant lui, les unions plus fécondes et les produits plus remarquables ; argument en faveur du sans dot dont Harpagon ne s’est pas avisé. De plus, il est avéré que le luxe engendre l’immoralité et énerve les populations, d’où l’auteur conclut à l’établissement de lois somptuaires, à la nécessité de remettre les gens de finance à leur place. Le sacerdoce veut ramener les peuples au moyen-âge ; l’ultramontanisme, l’intolérance et le fanatisme menacent de nous envahir. Ce grave danger, que M. Arbanère révèle, ne peut être combattu que par l’organisation consistoriale du clergé, à l’instar des sectes protestantes avec lesquelles le catholicisme devra finir par s’entendre, s’il veut revenir aux vrais principes de l’Évangile.

Nous aurions fort à faire si nous voulions passer en revue toutes les réformes que M. Arbanère propose pour rétablir l’harmonie profondément altérée des élémens sociaux et les moyens faciles qu’il trouve dans la nature du gouvernement représentatif pour en régulariser la marche : indemnité aux députés, adoption des incompatibilités, vote public à haute voix, élection à plusieurs degrés, hérédité de la pairie, etc. Bref, il finit par tracer une esquisse de la géographie future du globe, découpant au gré de sa fantaisie la mappemonde, refaisant la carte d’Europe et remaniant du fond de son cabinet les traités de 1815. À défaut d’autre mérite, ce dernier point a au moins celui de l’à-propos. Si l’étude du passé n’a guère fourni à M. Arbanère qu’une série de banalités, au moins se sauve-t-il ici du lieu-commun. Nous n’en donnerons pour preuve que les idées assez originales qu’il émet à l’endroit de l’architecture grecque. Selon lui, les Grecs n’adoptèrent pas l’architecture gigantesque des Orientaux, « parce que les monumens de l’Égypte auraient fait effondrer par le poids de leur masse montagneuse les parties légères et gracieuses du sol ; mais nos régions sont plus larges, plus compactes, et offrent dans leur construction géologique une voûte plus robuste pour supporter de vastes monumens. » D’où il suit que l’architecture égyptienne ne peut manquer d’y prendre racine et le style babylonien de se propager dans nos académies. En tout genre de style, M. Arbanère voudrait-il nous ramener aux temps primitifs ? À quelle époque appartient celui dans lequel sont formulées toutes ces belles conceptions, c’est ce qu’il serait difficile de préciser. Nous eussions seulement souhaité que sa rage de réformation se fût arrêtée à la grammaire et au dictionnaire. Tout en rêvant l’harmonie universelle, il ne s’est pas aperçu qu’il troublait considérablement celle de la langue.


  1. 1 vol. in-8°, au Comptoir des imprimeurs-unis.
  2. Un volume in-8, chez Franck, rue de Richelieu.
  3. Deux volumes in-8, chez Firmin Didot.