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Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1834

Chronique n° 61
14 octobre 1834


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 octobre 1834.


C’est le télégraphe qui a fait le plus gros des frais du scandale politique de cette quinzaine. Encore une fois véhémentement soupçonné d’avoir employé ses rapides et mystérieuses correspondances avec Madrid pour soulever toute l’onde fangeuse de la Bourse, afin d’y mieux pêcher en eau trouble, le ministère s’est vu pris au collet par l’indignation publique, traduit, bon gré mal gré, à la barre, et réduit à s’y défendre humblement, s’efforçant de se prouver innocent des tripotages déshonnêtes que la clameur unanime lui avait imputés. Cette fois vraiment il s’est montré souple et modeste. Il n’a pas enflé sa voix démesurément. Il s’est assis sur la sellette d’assez bonne grâce. Il s’y est fait tout petit. Ses avocats avaient aussi reçu le mot d’ordre. Au Journal des Débats avait été laissé le soin de couvrir de phrases fleuries la pâleur morale des ministres. Le Journal de Paris devait plaider leur cause tout simplement et avec toute la mesure et toute l’urbanité dont il est capable. C’est qu’il ne s’agissait plus d’être dédaigneux et superbe. Le haro était général. L’austère probité du Constitutionnel lui-même s’était émue et avait fait tonner son canon d’alarme.

Vous avez entendu les parties en leurs réquisitoires et leurs plaidoiries. La justification des accusés n’a-t-elle pas été bien complète ? Que vouliez-vous de plus ? Monsieur l’administrateur en chef des lignes télégraphiques ne vous a-t-il pas conté fidèlement, minute pour minute, l’histoire de la transmission et de l’expédition de ses dépêches curieuses ? Le télégraphe s’est conduit fort loyalement ; la chose est évidente. Il a fait ses signaux avec une honnêteté exemplaire ; c’est incontestable. Après cela, est-ce sa faute si, par l’extrême chaleur d’un trentième jour du mois de septembre, il s’est un peu lassé vers dix heures et a croisé ses grands bras jusqu’à midi ? Est-ce sa faute si d’invisibles courriers à cheval, des courriers espagnols, sans doute plus aguerris que lui aux ardeurs du soleil d’automne, l’ont vaincu de vitesse et ont apporté avant lui à la Bourse l’annulation de l’emprunt Guebhard ? Non, en vérité.

Aussi, que pouvait-on répondre à une pareille argumentation ? On n’a rien répondu, [on n’a rien dit, on n’en a pas moins pensé. M. Thiers et consorts estiment peut-être qu’ils sont encore sortis blancs comme neige de cette affaire. C’est tant mieux ou tant pis pour eux. Il y a nombre d’honnêtes gens qui estiment le contraire et qui auraient sincèrement souhaité que l’honneur de l’administration obtînt de l’opinion un autre verdict d’acquittement.

C’est que c’est chose triste en effet pour le pays que ces graves soupçons qui reviennent sans cesse et à toute occasion planer sur la tête des hommes du pouvoir. Qu’on y prenne garde ! Ce ne sont point ici des déclamations vagues et passionnées dont nous nous rendons l’écho. Il ne s’agit point de quereller le ministère sur ses systèmes politiques, et de considérer où il en est de l’exécution de son plan d’amortissement de la liberté de juillet. Ceci est plus sérieux assurément et plus à méditer. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’en France, ainsi qu’au dehors, on s’en prend aux dépositaires de l’autorité constitutionnelle, et qu’on les bat violemment en brèche ; mais nulle part et en aucun temps vous n’avez vu, comme nous le voyons chez nous aujourd’hui, leur probité matérielle mise en doute et leurs actes privés et personnels devenus contre eux une raison de guerre constante et principale. Walpole lui-même, ce grand corrupteur, séduisait bien et achetait les hommes au profit de ses déceptions représentatives ; mais jamais il ne fut dit qu’il se servait du pouvoir pour spéculer à son profit et s’engraisser d’or. Sous la restauration, M. de Villèle, qui corrompait aussi de son mieux, quoique plus médiocrement, n’a jamais été aussi durement traité par l’opinion, et n’a jamais été forcé de s’expliquer si humblement avec les courtiers de Bourse. Ce sera aux chambres qui vont s’assembler en janvier, de juger péremptoirement si nos ministres se sont lavés suffisamment de ce dernier grief si souvent élevé déjà contre eux, et privé, durant cette quinzaine, avec tant de probabilités de justice au moins spécieuses et apparentes. Certes, parmi eux, il en est un, l’honorable maréchal Gérard, avons-nous besoin de le dire ? que ces déplorables soupçons ne sauraient facilement atteindre ; mais pourquoi donc s’est-il fourvoyé en cette compagnie qu’une si fâcheuse auréole environne, et que n’a point, à beaucoup près, laissée irréprochable la retraite du maréchal Soult ? Comment ne serait-il pas mal à l’aise dans l’atmosphère insalubre de ce conseil, et n’en sort-il pas maintenant quand le cri public l’avertit que la retraite lui est urgente moins qu’il ne consente à se faire solidaire du poids qui pèse sur la conscience de ses collègues ?

Nous avions dit déjà comment la première idée de l’amnistie, dont il est fait si grand bruit depuis deux mois, avait été suggérée d’abord par M. Decazes et M. Pasquier. Cette idée, nous l’avions dit aussi, n’avait pas été complètement goûtée en haut lieu. Le roi, économe de tout, même de clémence ; le roi, qui est persuadé qu’il ne faut dépenser de cette vertu que le moins possible, et à bon escient, chaque fois qu’on lui en avait conseillé récemment l’exercice, n’avait jamais manqué de fins de non-recevoir à opposer. C’étaient toujours des raisons dilatoires comme celle-ci : — « Ménageons-nous cette ressource et n’en abusons pas. Des circonstances plus opportunes viendront qui nous la rendront mieux applicable. Nous aurons quelque jour des princes à marier ou des princesses, ce serait beau alors de n’avoir point, en l’honneur de leurs noces, des cachots à ouvrir et un nombre raisonnable de prisonniers à relâcher ! » — Or les habiles du conseil s’étaient extasiés devant la justesse de ces prévisions, et estimaient, comme le maître, la clémence pour le moment hors de saison.

Cependant le tiers-parti, qui a parfois de ces estimables velléités, s*est mis en tête de remettre cette idée d’amnistie, si mal en cour et si peu chanceuse. M. le président Dupin, après l’avoir approuvée un jour, et en avoir fait fi le lendemain, y est revenu décidément, et l’a jugée digne de son apostille. M. Dupin a donc pris la plume, et adressé au maréchal Gérard une fort belle consultation d’avocat, qui établissait, en fait et en droit, la nécessité d’amnistier, sans plus tarder, tous les prévenus et condamnés politiques encore vivans à l’heure qu’il est, en exceptant toutefois les prisonniers de Ham. C’était là tout-à-fait abonder dans le sens droit et loyal du maréchal Gérard, qui s’en fut à Fontainebleau, muni de cette idée d’amnistie, revue, corrigée et diminuée par M. Dupin.

Je vous laisse à penser quelle mine dut faire là cette pauvre idée, tombant tout tristement miséricordieuse au milieu des joies et des plaisirs de la cour. On ne lui fit cependant pas trop mauvais visage ; mais comme ou jouait alors beaucoup la comédie à Fontainebleau, il s’y prépara tout naturellement aussi une petite comédie à propos de l’amnistie. La répétition en eut lieu pendant l’entr’acte d’une représentation royale, entre le Philtre et la Lectrice. La comédie elle-même s’est représentée à Paris solennellement en plein conseil des ministres, vendredi dernier.

Le maréchal Gérard n’était nullement, vous vous en doutez bien, dans le secret de cette comédie ; vendredi dernier, il remit donc ingénument sur le tapis son amnistie, telle qu’il l’avait portée à Fontainebleau, et telle qu’il l’en avait rapportée.

Au premier énoncé de la proposition, ce ne fut d’abord, parmi les membres du conseil, qu’une voix de fervent assentiment ; tous étaient d’accord là-dessus. — Une amnistie ! mais assurément rien n’était plus humain qu’une amnistie ! rien de plus désirable ! — M. Thiers, que tourmentait, depuis la clôture de la session, une véritable rétention de parole, était trop heureux de prendre cette amnistie au bond, et s’évertua à prouver combien elle serait louable et méritoire. M. Persil lui-même, si hostile le mois précédent à toutes les amnisties en général, et à celle de MM. Decazes et Pasquier en particulier, se rangeait aussi du côté de la mansuétude et de la pitié, et offrait de leur livrer la clé de ses cachots. Le roi souriait et était de l’avis de son conseil.

Mais M. Thiers, dont la pensée capricieuse a des retours sur elle-même, brusques et inattendus, se sentit frappé d’un soudain éclair. Une amnistie, avisa-t-il, n’était point une amnistie, si elle n’était pleine et entière pour tout et pour tous. Excepter les prisonniers de Ham, c’était mutiler l’amnistie et lui ôter cent pour cent de sa valeur. Ce n’était cependant pas l’instant de gracier les ministres de Charles X, lorsque le noyau du carlisme européen grossissait à vue d’œil en Navarre, et allait s’adjoindre, dans la personne de don Miguel, un second prétendant. L’amnistie était donc la plus belle chose du monde, mais elle était encore intempestive ; mieux valait l’ajourner jusqu’à l’heure où elle pourrait être impunément complète et sans restriction.

N’était-ce point là, je vous le demande, un jeu bien joué ? Le maréchal avait trop de bon sens et de bonne foi pour ne point être convaincu par ce raisonnement. Les autres collègues de M. Thiers savaient trop bien leur rôle pour ne point être pénétrés de la même conviction. Tout le conseil fut ainsi du dernier avis de M. Thiers, et le roi sourit encore et fut encore de l’avis de son conseil. Il ne s’est pas donné à Fontainebleau, je vous l’affirme, de meilleure pièce que celle-ci.

M. de Rigny seul manquait à cette représentation extraordinaire de messieurs les comédiens ordinaires du roi. M. de Rigny s’en était allé faire aussi en Belgique son petit dénouement de comédie, tandis que M. le général Sébastiani faisait à Milan le sien. Le ministre et l’ambassadeur épousaient chacun une veuve ; mais le ministre avait choisi le meilleur dénouement. Si sa femme avait un lustre de moins que Mme Dawidof, qui en a dix bien comptés, elle avait de plus 380,000 livres de renie.


REVUE MUSICALE.

Voici les Italiens de retour. A l’heure dite, les portes se sont ouvertes, et la joyeuse salle a retenti des sons accoutumés. L’ouvrage qu’ils ont choisi pour leur début, la Gazza, est certainement l’un des plus beaux opéras de Rossini. Toute cette musique est inspirée, ardente, pleine de verve et d’entraînement, La mélodie abonde, les idées se succèdent ; alors comme aujourd’hui le grand maître les semait avec profusion sans trop s’inquiéter du terrain qui devait les recevoir. En effet, toutes les fois qu’on entend un opéra sérieux de Rossini, on s’étonne de l’indifférence avec laquelle un homme de tant de force et de génie aborde les situations élevées. On dirait qu’il n’a jamais à s’occuper de l’expression musicale. Il donne à son œuvre l’idée qui chante en lui au moment qu’il se met au clavier. Si l’expression que vous lui demandez est triste quand sa mélodie est folle, tant pis, car il ne changera rien à sa pensée, et vous aurez une cabalette extravagante à la place d’une belle émotion.

La méditation profonde sur une œuvre, Rossini ne la connaît pas. On dirait que sa musique est toute dans sa tête, vase harmonieux d’où s’épanche la mélodie immédiatement et sans filtrer jamais à travers l’âme, comme chez Weber, Beethoven et Mozart. C’est d’ailleurs au mauvais goût du public, empressé toujours à louer chez un homme de génie ce qui sans contredit a le moins de valeur, qu’il faut attribuer ces négligences si fréquentes. Comment refuser le sentiment de l’expression dramatique à l’auteur du magnifique andante du duo de Sémiramis et du trio de la Gazza, dont la transition imprévue est d’un si grand effet ? Malgré toutes ces imperfections, la Gazza n’en est pas moins un des plus beaux ouvrages de l’école italienne. Sous quelque forme qu’elle se révèle, il faut adorer la mélodie ; et je le répète, jamais l’imagination si féconde du grand maître ne l’a répandue avec plus d’abondance. L’introduction est dessinée avec la finesse exquise d’un tableau flamand. Les caractères du fermier et de sa femme y sont tracés avec une admirable originalité. La scène du jugement, dont toute la première partie est grande, d’un l}eau style, n’a que le tort de se terminer par une malencontreuse cabalette qui met toute la salle en émotion de plaisir, tandis que sur la scène ce pauvre Tamburini s’arrache les cheveux de désespoir. Une chose remarquable chez Rossini, c’est cette verve qui, dans tous ses ouvrages, ne se dément jamais un seul instant. Malheureusement cette qualité, l’une des plus belles du génie, entraîne avec elle une vertu fatale, et qu’il faut déplorer ; car elle est cause que des ouvrages comme Tancredi ou la Gazza, pour avoir été trop rapidement écrits, demeurent imparfaits. Lablache, que nous n’avions pas entendu depuis deux ans, rentrait par le rôle du Podesta, l’un de ceux qui semblent le moins en harmonie avec la nature de son talent. En effet, cette voix mâle et puissante, qui vibre et sonne comme les cloches d’une cathédrale, ne s’aventure pas volontiers dans les notes rapides dont cette partie abonde. N’importe, il s’est tiré d’affaire en chanteur habile, et surtout en admirable comédien. Les traits d’agilité qu’il aurait peine à rendre, il les simplifie, mais adroitement, et de telle façon que l’oreille est toujours satisfaite. Les roulades qu’il évite, il les remplace par un de ces éclats dont lui seul a le secret. Chez cet homme, l’émission seule de l’organe émeut. Le son brut de Lablache vaut la roulade agile de Tamburini. Tous deux ont un mérite égal, seulement l’un donne son or en lingot massif, tandis que l’autre le monnaye.

Après les débuts si brillans de Giulia Grisi, on était en droit d’espérer plus qu’elle n’a tenu. C’est bien là toujours une beauté calme et régulière, un visage serein et pur comme le marbre antique ; mais cette voix sonore qu’est-elle devenue ? Où sont les ornemens si délicats et fins dont elle revêtait à plaisir toute mélodie ? Aujourd’hui sa voix s’effeuille et perd son timbre métallique, et souvent frappe au-dessous du ton ou le dépasse.

La fortune de l’Opéra semble grandir. Le navire doré fend la mer à pleines voiles, et pour aller plus vite, jette à l’eau ses partitions, dont il ne garde que tout juste ce qu’il lui faut pour occuper les loisirs du public, en attendant le pas de Fanny Elssler. Du chef-d’œuvre musical de notre siècle, du Guillaume Tell de Rossini, il ne reste déjà plus au répertoire qu’une cavatine, un trio et un finale. La danse a tué la musique. M. Duponchel a mis le pied sur le front de Mozart. A qui donc s’en prendre ? sinon au goût du temps dont un directeur de théâtre, quel qu’il soit, ne fait, après tout, que subir l’influence. Quel peuple sommes-nous donc pour que la musique, le plus sensuel de tous les arts qui tiennent à l’intelligence, nous ennuie et nous lasse, et que nous en soyons venus à ne savoir jouir que par les yeux ?

Heureusement que la musique est encore en honneur au Théâtre Italien. L’enthousiasme excité chaque soir par Tamburini et Lablache est une preuve qu’il existe encore en France un public qui veut dans un opéra autre chose que des décors et de la mise en scène ; et c’est précisément ce plaisir grave et sérieux qui place le Théâtre Italien au-dessus de l’Opéra français. Le premier rustre venu s’amuse grossièrement d’un spectacle tout matériel, tandis que, pour sentir tout ce qu’il y a de jouissance exquise au fond d’une cavatine chantée par Rubini, il faut une étude profonde, je dirai même une sorte d’initiation.

Il serait difficile de dire à quelle école appartient la musique de la Straniera. C’est surtout dans cet ouvrage que Bellini semble avoir essayé de rompre avec le rhythme et toutes les formules rossiniennes dont on a tant abusé de nos jours. C’est là, certes, un effort louable. Mais l’homme de talent devait tôt ou tard se prendre au piège que le génie a seul le secret d’éviter. Pour ne pas ressembler à Rossini, le jeune maître est tombé dans l’imitation des Allemands. Ainsi que Meyerbeer, Bellini me paraît avoir tenté la fusion des deux écoles. Ce qui frappe surtout dans Robert-le-Diable, c’est la science de l’instrumentation, tandis que dans la Straniera, si quelque chose prédomine, c’est le pur chant italien. Bellini n’a donc pas dépouillé complètement sa nature. Comme il ne s’est pas senti la force de créer, il a voulu déguiser au moins ses imitations, de telle sorte qu’il a fini par dérober au Nord tout ce qu’il lui fallait pour envelopper ce qu’il avait pris au Midi ; agissant ainsi comme les éclectiques qui s’en vont emprunter aux étrangers un manteau pour revêtir l’idée de leur voisin. Il n’est rien au théâtre de plus ennuyeux que le premier acte de la Straniera. A tout prendre, je préfère encore la phrase arrondie et quelque peu banale de Rossini, à cette mélodie écourtée et prétentieuse, à ces motifs qui tous avortent en naissant. Le duo entre Mlle Amigo et Tamburini, et que Tamburini chante seul, outre qu’il est écrit avec soin, a le très grand mérite de se terminer par une de ces phrases que l’admirable chanteur affectionne, parce qu’il les compose lui-même et leur donne avec sa voix toute leur expression. Le chœur qui précède la cavatine de Rubini serait assez heureusement inventé, si le finale d’Otello n’existait pas. Cependant il faut louer dans cet opéra médiocre une phrase dont le début est admirable, et que chante Alaïde sur le corps de son amant. L’expression en est belle et douloureuse, le mouvement naturel et vrai. Malheureusement Bellini, comme Gluck ou Beethoven, n’a pas en lui ce foyer divin qui prolonge l’inspiration et l’alimente ; le souffle lui a bientôt manqué, il n’a pas eu la force d’être original au-delà de six mesures, et cette phrase, commencée avec grandeur, se termine par une conclusion banale et familière aux imitateurs de l’école italienne. Le second acte de la Straniera appartient tout entier à Rubini. Dès que le rideau est tombé sur les dernières mesures du finale, il n’est plus question du maestro ni de sa musique. Rubini remplit tout le second acte de la Straniera avec la cavatine de Niobé, de Pacini. Avec quelle impatience on attend cette cavatine, avec quels transports d’enthousiasme on l’applaudit ! C’est qu’en effet la voix de cet homme est unique, et son art merveilleux. Comme lorsqu’elle veut exprimer un sentiment de tristesse ou de mélancolie, cette voix vous émeut jusqu’aux larmes ! comme elle fait vibrer toutes les fibres du cœur ! Comme il sait conduire avec calme les premières mesures d’un air, et lorsque vient la fin, quel entraînement, quelle inspiration, quel incroyable élan ! Comme la roulade est pure, nette et limpide ; comme il cisèle chaque note au point d’en faire un diamant ! Rubini est un divin chanteur, et qui me semble avoir sur tous les autres une incontestable supériorité. Cependant des juges graves et savans, et dont il est peut-être imprudent de combattre l’opinion, prétendent que Tamburini est un artiste plus consciencieux, incapable de sacrifier une partie à l’autre, comme fait souvent le ténor son rival : à cela je répondrai que cette négligence est peut-être un art, et qu’il faut se garder de blâmer les nuances de son chant, puisqu’il arrive par elles à des effets merveilleux et sans exemple sur la scène.

Une émotion musicale d’un tout autre genre est celle qu’on a pu ressentir en entendant la messe de Cherubini, exécutée à l’Hôtel des Invalides à l’occasion des funérailles de Boieldieu. C’est là une œuvre d’une dimension colossale, haute de vingt coudées, et faite pour sonner sous une voûte immense avec toutes les voix du chœur et de l’orchestre. Rien n’est plus beau, plus religieux, plus sacré que l’Agnus Dei de cette messe. Le chant de plainte et de mélancolie qui s’élève et grandit d’abord, puis tombe et vient expirer sur les dernières mesures du verset, exprime avec bonheur le sentiment de la prose latine. Toute l’église s’émeut à l’admirable ritournelle du basson, et les larmes ruissellent quand cette mélodie angélique s’élève du milieu des combinaisons instrumentales, et monte vers le ciel comme afin d’aller prier avec les saintes pour le mort qu’on ensevelit ! Ce qu’il faut surtout admirer dans cette œuvre, c’est l’invention instrumentale et l’épique grandeur du style. L’exécution en a été solennellement belle. Tous les artistes de Paris s’étaient rassemblés pour rendre un dernier hommage au plus charmant compositeur de l’école française. Mlle Falcon et Nourrit conduisaient les solos. Ainsi, dans la même semaine, ces deux artistes ont aidé à la gloire naissante d’un jeune musicien, dont l’étoile se lève, et salué l’astre éteint de Boieldieu. Il est impossible de faire un plus noble emploi de son talent, et d’accomplir avec plus de dignité la religion de l’art.


W.




MADAME DE SOMMERVILLE.

Ce que j’aime surtout dans ce livre, c’est la simplicité. Depuis quelques années, nous avons eu tant de récits emphatiques, tant de romans gonflés de mélodrame, qu’on aime à se reposer dans une lecture paisible et sereine. Le drame inventé par M. Jules Sandeau se noue et se dénoue entre quatre acteurs. Maxime, celui qui joue le rôle de narrateur, juge avec une sévérité, peut-être prématurée, les choses et les hommes qu’il a sous les yeux ; mais l’austérité de ses réflexions n’a rien à faire avec la déclamation guindée qui défraie si complaisamment la scène des boulevards. S’il n’a pas vécu, s’il n’a pas dans ses souvenirs de quoi justifier son inflexible morale, au moins faut-il reconnaître qu’il témoigne une réelle bienveillance pour le disciple qu’il conseille, et qu’il ne parle pas seulement pour faire bruit de sa sagesse. — Nancy, la sœur de Maxime, est une jeune fille naïve, élevée au village, qui ne sait rien du monde, qui n’envie aucune des joies qu’elle ignore, qui doit vivre et mourir pour un seul amour, qui enferme toutes ses espérances dans le cercle étroit des devoirs domestiques. Elle aime, elle est dédaignée, elle ne tente pas une nouvelle épreuve, elle n’a plus rien à faire ici bas, elle prie Dieu de la rappeler, son vœu est exaucé, elle remonte au ciel, et le monde ne l’a pas connue. — Albert, le héros du livre, est un type très neuf, abordé hardiment, et tracé d’une main habile et délicate. Ce n’est rien moins que la médiocrité ambitieuse, la rêverie impuissante, qui accuse de son abaissement et de sa nullité l’injustice des hommes, et qui plus tard se confesse et s’humilie, qui s’indigne d’abord de la pompe du spectacle où pas un rôle ne lui appartient, et qui, après avoir écoulé la pièce, reconnaît franchement la mesure de ses forces, et quitte la salle sans regretter la scène. Ce caractère offrait de graves difficultés, il fallait poétiser la trivialité. Rien parmi nous n’est plus trivial que la médiocrité colère, insultant de son mépris les institutions qu’elle ne comprend pas ; l’auteur a étudié avec une attention scrupuleuse les replis de l’âme humaine aux prises avec l’impuissance ; il a été vrai sans être prosaïque. La lutte a été laborieuse, mais le succès n’a pas trompé ses espérances. — Madame de Sommerville est arrivée à cet âge qui n’est plus le tumulte des passions, et qui n’est pas encore la paix de l’âme. Elle a dépassé trente ans, elle se souvient et se défie ; mais il ne faudra qu’une étincelle imprudente pour rallumer les cendres mal éteintes. Seulement, au souvenir des épreuves qu’elle a traversées, elle puisera la force de résister. Le spectacle de la souffrance qu’elle aura faite lui commandera le dévouement, elle sacrifiera son bonheur à son devoir.

Dire le combat qui s’engage entre Nancy, Albert et madame de Sommerville, est chose inutile. Il y a dans ce volume une lecture de trois heures, rapide, émouvante, mêlée de réflexions presque médicales par leur exactitude, d’aspirations poétiques et passionnées, et tout cela encadré heureusement dans un récit naturel et limpide. J’ai surtout distingué, dans les dernières pages, un tableau fidèle et poignant de l’oisiveté imposée par l’amour. La ruine successive de toutes les facultés qui vont s’abîmer dans l’adoration et l’extase n’avait jamais été dessinée aussi fidèlement. C’est une grande leçon et une grande tristesse que ces dernières pagesElles ne guériront pas de l’amour enthousiaste, mais elles pourront enseigner l’hypocrisie dans le dévouement, l’égoïsme apparent dans l’abnégation. Elles pourront mettre en lumière une vérité trop méconnue : que l’affection la plus sincère a besoin, pour durer, de s’enorgueillir de l’objet aimé, et que la bonté la plus expansive ne suffit pas à nourrir l’amour.

Le style de M. Jules Sandeau est coloré, harmonieux, et, ce qui est plus rare, logique dans sa contexture. Les images s’enchaînent et ne se heurtent jamais. Parfois l’auteur se laisse entraîner à la description, mais cette faute n’est pas fréquente. Le parfum de poésie pastorale, qui imprègne la meilleure partie du récit, n’a rien d’importun ni d’artificiel. On est aux bords de la Creuse, on respire l’air embaumé des traînes, et le dialogue figuré des acteurs ne jure pas avec la scène. — Je conseillerai seulement de supprimer quelques pages sur le néant des professions. La chose, une fois dite, n’a pas besoin d’être variée comme un thème. C’est une pensée vraie dans bouche d’Albert : mais la sobriété de l’expression ajouterait à la vérité. C’est le seul point sur lequel je puisse accuser l’auteur de diffusion. — Le reproche est facile à réfuter, une paire de ciseaux en ferait justice.


G. P.


Le problème social qui a de tout temps, et surtout dans ces dernières années, occupé tant d’esprits élevés, celui de l’amélioration du sort des classes pauvres ; ce problème qui a déjà fait naître tant de discussions et soulevé de si effroyables réclamations, vient de donner lieu à une importante publication sous ce titre : Economie politique chrétienne, ou recherche sur la nature et les causes du paupérisme en France et en Europe, et sur les moyens de le soulager et de le prévenir ; par M. le vicomte de Villeneuve, ancien conseiller d’État, ancien député et préfet du département du Nord. Des recherches immenses, des faits et des notions statistiques du plus haut intérêt, voilà ce qui frappe, au premier aspect, dans les trois volumes de M. de Villeneuve. Des cartes indiquant par une variété de teintes plus ou moins foncées le nombre et les rapports des classes pauvres entre les divers départemens de la France, entre la France et les autres pays de l’Europe ; des plans de constructions agricoles destinées à réunir les pauvres en colonies, car c’est là un des moyens que l’auteur propose pour le soulagement et le bien-être des malheureux, tout cela abonde dans ce livre, dont le titre indique assez que ses doctrines différent de celles de l’économie politique telle qu’on la professe depuis Adam Smith.


Une belle édition de la Bible, traduite par M. de Genoude, se publie actuellement chez MM. Pourrat, frères, sous la direction de M. l’abbé Juste, officier de l’université. Le prix de chaque livraison, ornée de gravures sur bois, dues au burin de nos meilleurs artistes, est de dix centimes. Cette publication ne saurait être trop répandue ; la modicité du prix la met à la portée de toutes les bourses.