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Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1912

Chronique n° 1934
14 novembre 1912


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Les événemens de guerre qui se sont succédé depuis quelques jours sont trop connus pour qu’il y ait lieu d’en faire une fois de plus le récit : on l’a lu dans tous les journaux. Les alliés balkaniques ont continué leur marche en avant, toujours victorieux des résistances qu’ils ont rencontrées, toujours favorisés par la même fortune. Bien que les Bulgares n’aient pas encore pris Andrinople et qu’ils ne soient pas entrés à Constantinople, l’effondrement de la Turquie est complet, et rien ne peut plus empêcher, ni même retarder beaucoup le succès final d’opérations qui ont été conduites avec une merveilleuse méthode et un courage indomptable. Les Turcs, eux aussi, ont montré un grand courage ; les dernières batailles ont été extrêmement meurtrières ; les deux combattans y ont déployé une égale ténacité ; mais aucune comparaison ne pouvait être faite, si ce n’est pour marquer des différences profondes, entre l’organisation des Bulgares et celle des Turcs. Ces derniers manquaient de tout. Mal nourris, mal commandés par des officiers improvisés dont un trop grand nombre devaient leurs grades à l’intrigue politique et non pas au mérite militaire, ils étaient d’avance voués à la défaite. Malheur à qui ne comprendrait pas cette terrible leçon ! L’armée bulgare, au contraire, offrait un bel exemple de préparation matérielle et de discipline morale ; elle devait vaincre, elle a vaincu.

Mais ceux mêmes qui s’attendaient à sa victoire n’avaient pas prévu qu’elle aurait ce caractère. Il y a eu dans l’événement quelque chose de si rapide, de si décisif, de si complet que l’Europe a été prise au dépourvu. Elle a été mise ex abrupto en présence de résultats foudroyans et elle ne s’y était pas préparée. Sa conduite s’en est ressentie. On ne renonce pas facilement du jour au lendemain à de vieilles habitudes d’esprit qu’on prend pour des traditions, à l’idée qu’on s’était faite de ses intérêts ou de ses commodités, à des projets ou à des rêves qu’on avait longtemps entretenus. Quand tout cela vient se heurter à des réalités nouvelles, le premier choc est brutal ; les esprits en sont ébranlés. Les choses leur apparaissent tout d’un coup sous des rapports différens et quelque répit est nécessaire pour admettre ce qu’il y a d’irrévocable dans les faits accomplis. Il faut laisser le temps faire son œuvre de tassement et d’apaisement. Rien ne serait plus dangereux que de prendre des résolutions définitives et surtout de vouloir les exécuter dans l’émotion et l’effervescence du premier moment, c’est-à-dire à l’heure où les transactions sont le plus difficiles entre des vainqueurs en liés de leur victoire et des tiers qui continuent de voir leurs intérêts sous le même angle que la veille. Situation pleine de périls, on ne saurait y apporter trop de précautions et de ménagemens. En pareil cas, l’expérience prouve que la ligne droite n’est pas toujours la plus courte, on du moins la plus brève d’un point à un autre. Aucune formule, si ingénieuse qu’elle soit, ne comprend la réalité tout entière. C’est pourquoi les solutions trop simples sont souvent décevantes : on ne tarde pas à s’apercevoir que les choses les débordent et les dépassent. Quoi de plus honorable, par exemple, mais aussi de plus vain que les efforts faits par la diplomatie pour empêcher la guerre, d’éclater en décidant qu’en aucun cas l’état territorial des Balkans ne serait modifié ? La guerre s’est jouée de ces combinaisons, préalables. La pensée est venue alors que les grandes puissances auraient plus d’autorité pour en déterminer les conséquences, si elles faisaient toutes ensemble profession d’un désintéressement territorial absolu. Rien de plus juste assurément, mais le résultat a été de mettre les deux camps face à face, Triple-Alliance d’une part, Triple-Entente de l’autre, et tout l’effort qu’on fait aujourd’hui tend à ce que cette distinction ne devienne pas une opposition. On y réussira sans doute, car si les puissances n’ont pas été toujours heureuses dans les démarches qu’elles tentent, leurs dispositions sont excellentes ; elles sont, au fond, prudentes et sages, et il n’en est aucune qui ne soit sincèrement attachée à la paix.

Parlons donc de la démarche qui a été faite pour amener les grandes puissances à signer ce qu’on appelait autrefois un protocole de désintéressement. L’idée première semble bien en être venue de la Russie, mais c’est la France qui l’a exécutée : on a pensé que le désintéressement de la France étant fondé sur l’absence d’intérêts directs dans les Balkans, la démarche, venant d’elle, provoquerait moins de susceptibilités. Il était toutefois à peu près certain qu’elle en provoquerait en Autriche. L’Autriche-Hongrie est, en ce qui concerne les Balkans, dans une situation inverse de la nôtre : c’est, avec la Russie, le pays qui a le plus d’intérêts dans les Balkans, mais elle les comprend autrement. Pour la Russie, ces intérêts se traduisent par des questions d’influence morale sur le monde slave ; pour l’Autriche, formée de populations de races différentes, ils ont un caractère plus complexe et sont à la fois politiques et économiques : le gouvernement austro-hongrois, dans ces dernières années, s’en est fait une conception quelque peu étroite que ses luttes contre le gouvernement serbe ont encore rétrécie et, en quelque sorte, durcie. Aussi, maintes fois, le comte Berchtold avait-il déjà déclaré qu’il ne renoncerait pas à ces intérêts, et qu’il les défendrait à tout prix ; il entendait ne s’engager à rien pour l’avenir et conserver sa pleine liberté d’action. Cela étant, la proposition, de désintéressement qu’on lui présentait devait produire sur lui un effet assez vif, et c’est ce qui n’a pas manqué d’arriver. Notre ambassadeur à Vienne, M. Dumaine, a eu beau expliquer qu’il ne s’agissait que de désintéressement territorial, que les intérêts, d’ailleurs très légitimes de l’Autriche, pouvaient être défendus sans accroissement de territoire ; qu’ils le seraient, en effet, par des moyens auxquels tout le monde se prêterait volontiers : le comte Berchtold n’a pas fait de réponse immédiate, il a demandé à réfléchir. Ses réflexions se sont vraisemblablement combinées avec des conversations poursuivies à Berlin et à Rome, en vue de s’assurer du concours de ses alliés, et, au bout de quelques jours, la presse autrichienne est partie en campagne contre la proposition de désintéressement. Elle n’a pas épargné ceux qui l’avaient faite ; elle a même affecté contre eux un ton de polémique violente qui n’est pas dans ses habitudes. Ces articles de journaux n’auraient pas eu grande importance, s’ils n’avaient pas eu pour objet de faire pressentir la réponse du gouvernement austro-hongrois et celle de ses alliés. La réponse est venue en effet : elle a été évasive. Les trois puissances ont manifesté les meilleures dispositions en ce qui concerne, sans d’ailleurs les préciser, les démarches à faire, quand le moment serait venu, pour aider au rétablissement de la paix ; mais de la proposition de désintéressement territorial, pas un mot. Ce silence équivalait à un refus. Nous ne rechercherons pas s’il n’aurait pas été possible d’éviter une réponse aussi nette en ne faisant pas une question aussi directe. Quoi qu’il en soit, le résultat de cet engagement diplomatique a été celui que nous avons dit : les deux grands groupemens politiques de l’Europe ont pris position, non pas l’un contre l’autre, mais chacun de son côté.

Aussitôt s’est posée, dans des conditions peu rassurantes, la question de savoir si les Serbes auraient un port sur la nier Adriatique. La Serbie y veut un port, l’Autriche y fait obstacle. On connaît la politique de l’Autriche à l’égard de la Serbie ; nous avons eu l’occasion d’en parler à diverses reprises depuis quelques années. Elle s’est manifestée avec une force particulière au moment où l’annexion de l’Herzégovine et de la Bosnie a causé dans le monde slave une émotion qui a été particulièrement vive à Belgrade. La Serbie croyait avoir droit à une compensation territoriale et elle ne cachait pas que ses aspirations étaient du côté de la mer. Quoi de plus naturel de sa part ? Quoi de plus légitime ? Entourée de tous les côtés par des voisins plus ou moins puissans, elle étouffait dans ses frontières et manquait de débouchés. Le gouvernement autrichien n’a rien fait pour adoucir le sentiment pénible, amer, douloureux, qu’elle avait de cette disgrâce de la nature, ou plutôt de la politique, tout au contraire, il a tout fait pour que la Serbie en éprouvât plus cruellement les inconvéniens, dans l’espoir d’amener finalement son petit voisin à se lier avec elle par un traité de commerce à long terme qui unirait ou confondrait leurs intérêts. Mais c’est ce à quoi la Serbie n’a jamais voulu consentir et contre quoi elle a lutté de toute son énergie. De là est venue en partie l’âprêté que l’Autriche-Hongrie a montrée contre elle au moment de la crise causée par l’annexion des deux provinces. La Russie, qui s’était intéressée à la Serbie, comme elle s’est toujours généreusement intéressée aux pays slaves dans les momens difficiles de leur existence, mise en présence du danger de complications générales, a eu la sagesse de ne pas pousser les choses à bout. Cette histoire est d’hier, on ne l’a oubliée ni à Vienne, ni à Belgrade, ni ailleurs, et elle explique en partie ce qui se passe aujourd’hui. Mais la situation est changée. La Serbie, qui a sa part, et sa part importante, dans les victoires du mois dernier, est devenue une puissance militaire avec laquelle il faut compter. Sans doute cette puissance n’est pas comparable à celle de l’Autriche ; mais ce qui donne quand même confiance à la Serbie, c’est le sentiment qu’elle a de la solidarité actuellement établie entre les quatre pays balkaniques. Qu’ils soient divisés un jour par des intérêts divergens, par des ambitions contraires, c’est possible, probable même : en attendant, ils sont unis par un intérêt commun et ils affirment qu’ils ne failliront pas aux promesses qu’ils se sont faits. En serait-il autrement, et quand bien même l’Autriche n’aurait pas à craindre le soulèvement contre elle de tous les pays balkaniques au moment où ils sont le plus enivrés de leur victoire, il y aurait de sa part quelque chose qui révolterait sa propre générosité et étonnerait celle du monde, si elle arrêtait la Serbie dans son essor légitime après les sacrifices qu’elle vient de faire et les premiers résultats qu’elle en a obtenus. La guerre est créatrice de droits nouveaux, et il y aurait quelque chose de choquant de la part des grandes puissances, après avoir permis à ces droits de naître, d’en méconnaître le caractère et de vouloir en supprimer les effets.

Personne, sans doute, ne veut les supprimer : l’Autriche elle-même ne tend qu’à les atténuer, à les diminuer, de manière à protéger ce qu’elle regarde comme ses propres intérêts. Que la Serbie détienne une partie de la Macédoine, jusques et y compris cette ville d’Uskub, qui est assurément une acquisition de grand prix, l’Autriche n’y fait pas opposition ; et, puisque la Serbie revendique un débouché sur la mer, elle ne s’oppose pas non plus à ce qu’on le lui donne au Sud, sur la mer Egée ; son veto ne porte que sur l’Adriatique. Mais c’est malheureusement sur l’Adriatique que porte aussi l’ambition serbe. Est-ce une fantaisie de la part de la Serbie ? Il suffit de jeter les yeux sur la carte pour voir que la géographie justifie sa prétention : tous les autres moyens de la réaliser auraient quelque chose d’artificiel et de provisoire. La Serbie, certes, ne manque pas de bons argumens, mais il y a des cas, et ils sont nombreux, où les meilleurs ne suffisent pas. Aussi les troupes serbes marchent-elles sur le port de Durazzo, afin de mettre l’Autriche et l’Européen présence d’un fait accompli. En même temps, des conférences ont lieu à Budapest entre l’empereur François-Joseph, le prince héritier, de hauts personnages politiques et militaires. Le gouvernement bulgare y a envoyé en mission M. Daneff, président de la Chambre des députés. Qu’en sortira-t-il ? Qui pourrait ne pas en être préoccupé ? Le bon sens serait de remettre à plus tard le règlement de cette question et de quelques autres sur lesquelles l’Europe aurait son mot à dire. Mais le bon sens l’emportera-t-il ? Nous sommes heureux de constater que les dernières nouvelles, ou les dernières impressions, sont meilleures, et qu’on parle de détente, peut-être seulement parce que le danger ne s’est pas-aggravé.

Une autre question se dresse, celle de l’Albanie : elle est d’ailleurs étroitement liée à la première. On connaît la situation de l’Albanie à l’extrémité occidentale de la Turquie d’Europe et précisé mont sur ce littoral de la mer Adriatique qui est aujourd’hui l’objet des convoitises serbes. C’est sa situation géographique ; sa situation politique n’est pas moins intéressante. L’ancien sultan Abdul-Hamid avait montré à l’Albanie une prédilection particulière ; les Albanais étaient, disait-il, ses enfans ; il les comblait de ses faveurs, il leur confiait la garde de ce qu’il avait de plus cher au monde, c’est-à-dire de sa personne. Les Jeunes-Turcs ont pris naturellement le contre-pied de cette politique, et l’Albanie a été en état d’insurrection pendant tout leur règne : il y avait là un ferment d’agitation qui, dans une moindre proportion que la guerre de Tripolitaine, mais agissant dans le même sens, a encouragé les peuples balkaniques à déclarer la guerre à la Turquie déjà défaillante. L’Albanie est occupée par une population de même race, mais de religions différentes. Aussi son unité n’est-elle peut-être pas aussi solide qu’on pourrait le croire : on l’a vue au commencement de la guerre hésiter sur le parti à prendre et finalement n’en prendre aucun. Il y a même eu de sa part quelque tendance à se diviser, et c’est peut-être ce qui encourage en ce moment la Serbie à désirer qu’elle soit divisée en effet, coupée en plusieurs morceaux, partagée comme une nouvelle Pologne entre les vainqueurs de la guerre, à l’exclusion de la Bulgarie, qui est trop loin et qui aurait ses compensations ailleurs. Rien n’est plus contraire aux conceptions particulières de l’Autriche et aussi de l’Italie. L’une et l’autre ont des vues sur l’Albanie et ne sont arrivées à les concilier que dans un désintéressement mutuel, peut-être provisoire. Ce qu’elles demandent, c’est l’indépendance de la province : on en ferait une principauté, destinée peut-être à devenir un jour un royaume… comme les autres. Depuis longtemps l’Italie et l’Autriche, la seconde surtout, voient dans l’Albanie un pays à opposer à la Serbie pour lui faire contrepoids, et si cet intérêt existait déjà hier à leurs yeux, on sent combien il a dû grossir à mesure que la Serbie grossissait elle-même et devenait plus inquiétante. L’idée de l’Autriche serait de fortifier l’Albanie le long de la mer Adriatique, de la développer, de lui maintenir la possession des ports que la Serbie convoite. Ni l’Autriche, ni l’Italie ne craignent l’Albanie, pays arriéré, où la civilisation n’a pas encore pénétré, où elle pénétrera, difficilement : la Serbie, au contraire, est un pays en plein développement, en progrès constant, qui vient de montrer avec éclat quel accroissement il avait su donner, en peu d’années, à sa force militaire. S’il est vrai, comme nous l’avons dit, qu’après avoir payé en paroles aux alliés balkaniques le tribut d’hommages que mérite l’œuvre impressionnante qu’ils viennent d’accomplir, quelques puissances ne laissent pas d’en éprouver une certaine gêne et même une certaine appréhension, on comprend que, pour ces puissances, l’Albanie soit, sur l’échiquier oriental, un pion très précieux. Il y a toujours eu une question albanaise, mais elle a pris, dans les circonstances actuelles, une forme nouvelle et plus précise. Quelle en sera la forme définitive ? En vérité, nous n’en savons rien. Cela dépendra de l’énergie comparée, de l’esprit de décision des alliés balkaniques d’une part et des puissances de l’autre. Pour le moment, tout reste en suspens.

Nous avons cité les exemples de l’Autriche, de la Serbie, de l’Albanie, pour montrer la complexité des questions d’aujourd’hui ou de demain. De quelque côté qu’on se tourne, on aperçoit des nuages, c’est-à-dire des obscurités. Évidemment, les quatre alliés tireront un grand profit de leurs victoires, et personne ne leur en contestera la légitimité. Ils acquerront sans nul doute des territoires nouveaux et étendus, mais sur la question de savoir où s’arrêteront ces acquisitions, il y aura des divergences et il serait téméraire de vouloir prédire comment elles se résoudront. Que dire notamment de Constantinople ? Ce nom parle puissamment à l’imagination ; seul celui de Rome évoque de plus grands souvenirs, seul il est plus chargé et surchargé d’histoire ; mais la situation géographique de Rome est d’une importance négligeable, tandis que celle de Constantinople peut devenir, et même facilement, la plus forte de l’univers. Tout cela est bien connu et on sait aussi que la sécurité de l’Europe venait en partie de ce que Constantinople était entre les mains d’une puissance devenue faible, sur laquelle tout le monde avait de l’influence et pouvait exercer une pression utile parce qu’elle avait besoin de tout le monde et vivait des ménagemens qu’elle observait à l’égard de tous. A qui Constantinople sera-t-il demain ? Depuis bien longtemps, une question aussi importante ne s’était pas imposée, comme l’énigme du sphinx, à cette diplomatie dont on a dit quelque mal dans ces derniers temps et qui, en effet, n’a brillé ni par l’étendue de sa prévoyance, ni par l’efficacité de ses décisions : on doit reconnaître à sa décharge que l’orage qui a fondu sur elle avait une violence peu ordinaire. Depuis deux siècles, à cette question de savoir à qui serait un jour Constantinople, la Russie faisait la réponse qu’elle avait trouvée dans le testament de Pierre le Grand ; c’est à elle que la capitale de l’Orient devait revenir ; elle vivait dans cette pensée. On peut se demander toutefois si elle a fait ce qu’il fallait pour la réaliser. N’est-ce pas elle qui a donné aux pays balkaniques le signal de la résurrection ? Elle ne s’est pas contentée de leur dire : Levez-vous et marchez ! elle leur a tendu la main pour les aider à se lever, elle a versé son sang pour eux, elle lésa vraiment mis sur pied. Après cela, ils ont marché tout seuls et très vite, si vite que les voilà arrivés les premiers à Constantinople. Nous ne demanderons pas à la Russie ce qu’elle en pense, car ce serait indiscret ; elle le dira, si elle le juge à propos ; peut-être faut-il lui donner le temps, à elle aussi, de se faire à une situation aussi nouvelle. Sans doute elle avait cru que, pendant de longues années encore, elle exercerait sur ces pays balkaniques, auxquels elle avait rendu la vie, une tutelle infiniment bienveillante, un arbitrage quasi paternel ; mais ils ont montré tout d’un coup qu’ils avaient atteint une majorité et une virilité qui assurent leur pleine indépendance. Cela, toutefois, ne résout pas la question de savoir à qui sera Constantinople : elle apparaît, au contraire, plus délicate que jamais. Et quand elle sera résolue, dans un sens qu’il est difficile de prévoir, une autre surgira : quel sera le statut international de la grande ville ? comment sera réglé le problème des détroits ? Questions étroitement liées les unes aux autres, enchevêtrées les unes dans les autres : elles mettent en cause des intérêts que, pendant tout le siècle dernier, on a considérés comme contradictoires et qu’il faudra cependant accorder. Il est à croire qu’on n’y parviendra pas du premier coup, quelque désirable que cela soit. Il est plus désirable encore que la solution du problème reste entre les mains des diplomates et ne retombe pas entre celles des militaires : la guerre accuse toujours l’insuffisance de la diplomatie, et il n’est que trop vrai que la diplomatie ne suffit pas, qu’elle n’a jamais suffi à tout.

Nous avons parlé des grandes puissances de l’Europe et des puissances qui grandissent si vite dans les Balkans : que dire de l’infortunée Turquie ? Sans doute elle a mérité son sort par les fautes de son gouvernement, les vices incurables de son administration, son imprévoyance et sa négligence militaires ; elle a été la victime de ses défaillances et de ses erreurs. Malgré tout cela, la Turquie est digne de pitié et l’immensité même de son malheur est faite pour toucher ceux qui ont le sens profond de l’histoire et qui sont émus de ce que ses catastrophes ont de tragique. Si l’on pouvait épargner à la Turquie les derniers sursauts de sa douloureuse agonie, il faudrait le faire ; mais c’est une tâche difficile et qui même, dans les conditions actuelles, paraît impossible. Nous avons dit que l’armée ottomane s’était ressaisie après la panique de Kirk-Kilissé et qu’elle avait opposé à l’armée bulgare, à la bataille de Lule-Bourgas, une résistance qui ne pouvait plus relever le prestige de ses armes, mais qui en a relevé l’honneur. Il semble même que, sur quelques points, l’avantage ait appartenu un moment aux Turcs. Aussi, bien que leur défaite finale ne fit plus de doute, on se demandait si elle était tout à fait réalisée. En un mot, l’avenir immédiat apparaissait encore incertain lorsque la Porte a adressé au gouvernement de la République une demande d’intervention en vue d’un armistice. On a compris alors que tout était fini.

S’il y a un homme en Europe qui se soit honoré en montrant un sincère, un clair et actif désir d’abord du maintien, puis du rétablissement de la paix, c’est assurément M. Poincaré. La loyauté de ses intentions lui a valu la confiance universelle et nous ne sommes pas surpris que la Porte se soit tout d’abord adressée à lui pour mettre un terme à l’effusion du sang ; mais la forme même qu’elle avait donnée à sa demande paralysait les meilleures volontés. Il s’agissait en effet d’une intervention et non pas d’une médiation, c’est-à-dire d’une obligation imposée à l’un des belligérans de s’arrêter au milieu de ses victoires et de se plier à un armistice sans conditions. Incontestablement les Bulgares n’y auraient pas consenti, et alors comment aurions-nous pu rendre l’intervention effective sans prendre parti contre eux, ce qui eût été de notre part, une violation de la neutralité ? Notre ambassadeur à Constantinople l’a fait remarquer au ministre ottoman des Affaires étrangères avant que M. Poincaré fait fait sentir à l’ambassadeur de Turquie à Paris. La Porte alors a présenté une demande de médiation, recevable dans la forme cette fois, mais qui ne semble pas destinée à un grand succès. Les puissances auraient certainement consenti à prêter leurs bons offices aux deux belligérans pour demander à l’un quelles conditions il mettrait à la paix et pour faire connaître, ou même pour recommander éventuellement ces conditions à l’autre, si tous les deux y avaient consenti, car leur mutuel consentement était nécessaire, et il devait être donné en pleine liberté. Nous ne savons pas si des démarches ont été déjà faites dans ce sens auprès des gouvernemens balkaniques : peut-être ont-elles été découragées d’avance par la certitude où on était qu’elles n’aboutiraient pas. Le gouvernement grec aurait-il donné son consentement à la veille de couronner sa brillante campagne par la prise de Salonique ? Le fait est accompli maintenant : il ne l’était pas encore au moment de la demande ottomane. Le gouvernement bulgare donnerait-il le sien avant que son armée soit entrée à Constantinople ? le gouvernement monténégrin avant d’avoir pris Scutari ? Quant au gouvernement serbe, nous avons vu qu’il avait envoyé des troupes s’emparer de Durazzo. Les opérations militaires n’étaient pas, elles ne sont pas encore terminées. Aussi les uns et les autres ont-ils témoigné à qui mieux mieux, par des interviews de leurs ministres, qu’ils voulaient s’entendre directement avec la Porte et qu’ils n’accepteraient le concours d’aucun intermédiaire. A Sofia, à Belgrade, les mêmes déclarations ont été faites avec une égale fermeté. Toute discussion est ici inutile, et au surplus l’opinion la plus générale est qu’une entente directe entre les pays balkaniques et la Turquie, si elle n’apporte pas la solution définitive, car l’Europe parlera à son tour, est peut-être la meilleure manière de la préparer. Le moment de l’Europe viendra, il n’est pas encore venu. Ce qui importe, en attendant, c’est que les puissances, bien que partagées en deux camps ou plutôt en deux groupes, ne perdent pas le contact entre elles et ne cessent pas de causer. Le partage dont nous parlons a l’avantage de rendre la solidité des alliances plus facile à maintenir, et nous avons dit, il y a quinze jours, que ce résultat était le plus précieux de tous : il n’empêche d’ailleurs pas l’échange de vues de continuer, ce qui est indispensable pour calmer les susceptibilités des uns, atténuer les prétentions des autres et substituer, dans la pensée de tous, la préoccupation des intérêts réels à celle des intérêts plus ou moins artificiels que l’imagination exagère et déforme et que la réflexion, la conversation, un sincère désir de concorde, enfin le sentiment des lourdes responsabilités à encourir ramènent à leurs proportions véritables.

A ce point de vue, il n’y a pas de lecture plus satisfaisante que celle du discours que M. Asquith vient de prononcer au banquet du lord-maire. Ce discours est la sagesse même. M. Asquith croit, lui aussi, qu’il ne faut pas se priver de l’action apaisante du temps. Il reconnaît hautement que les alliés balkaniques ont acquis des droits que tout le monde doit respecter et respectera. « Ces États, dit-il, ont décidé que le seul remède efficace de la situation était le recours à la force. Eux seuls étaient préparés à en faire usage ; ils se sont fait eux-mêmes justice, les choses ne peuvent continuer d’être comme elles avaient été… Il appartient aux hommes d’État de tous les pays d’accepter et d’organiser le fait accompli. La carte de l’Europe orientale doit être refondue. Je crois, a-t-il continué, que sur un point, l’opinion générale de l’Europe est unanime : les vainqueurs ne doivent pas être privés des fruits d’une victoire qui leur a coûté si cher. Dans ce pays, nous ne sommes pas intéressés directement à la forme exacte que revêtiront ultérieurement les remaniemens politiques et territoriaux, mais il est d’autres puissances dont les rapports spéciaux avec la scène du conflit, — rapports géographiques, économiques, ethniques, historiques, — sont tels qu’on ne peut pas s’attendre à ce qu’ils ne réclament pas voix au chapitre lorsque viendra l’heure, du règlement de comptes définitif. » Quels problèmes se poseront alors ? Quelles en seront les difficultés ? M. Asquith se refuse à l’indiquer dès maintenant : il se contente d’exprimer l’avis que ces questions, « traitées isolément et immédiatement, peuvent sembler conduire à des divergences irréductibles, » mais qu’elles prennent un autre aspect si on les traite dans leur ensemble « du point de vue plus large d’un règlement général. » Elles se résolvent alors les unes par les autres, au moyen de transactions où les intérêts de tous se concilient. Il en serait sans doute autrement s’il y avait dès maintenant division entre les puissances, mais il n’en est rien et c’est à ce point du discours que nous voulons surtout en venir. « C’est pour nous, a déclaré M. Asquith, une grande satisfaction de pouvoir dire que jamais les relations de ce pays avec les autres pays, sans une seule exception, n’ont été plus amicales et plus cordiales. Les grandes puissances collaborent en étroit contact. La franchise, la loyauté de leurs communications et de leurs discussions est remarquable : ces dispositions peuvent paraître inintelligibles à ceux qui croient que, — les puissances formant des groupes différens en vue de certains desseins, — elles doivent, si une crise européenne survient, se ranger forcément dans des camps opposés. Rien n’est plus loin des faits. »

C’est sur ce mot que nous voulons rester, parce qu’il apporte une espérance. Si elle se réalise, si l’accord s’établit et se maintient entre les puissances, la catastrophe finale qui se prépare à Constantinople pourra être un spectacle angoissant, mais il ne sera pas autre chose. Quelles seront les dernières convulsions ? Le Sultan et son gouvernement resteront-ils en Europe ou se réfugieront-ils en Asie ? Qu’arrivera-t-il enfin ? Dans l’impossibilité où elles sont de le savoir, les puissances ont envoyé des navires pour veiller à la sécurité de leurs colonies et, au besoin, pour les recueillir. Que peuvent-elles faire de plus ? Une des grandes scènes de l’histoire se prépare et, quel qu’en doive être le lendemain, l’Europe, si elle n’a pas de désordres immédiats à réprimer, ne peut y assister qu’en spectatrice, en gardant pour elle le secret de ses impressions et de son émotion.

L’importance exceptionnelle des événemens qui se passent en Orient nous a obligé et nous oblige encore à négliger provisoirement ceux qui se produisent en Amérique : nous nous contenterons d’indiquer le résultat des élections du 5 novembre pour la présidence de la République des États-Unis. Il s’agit, on le sait, de l’élection des électeurs, mais, comme ils reçoivent un mandat impératif et qu’ils le remplissent toujours exactement, cette élection met fin à la campagne électorale et au conflit des candidats. L’opinion générale était que le candidat du parti démocrate, M. Woodrow Wilson, l’emporterait, et il l’a emporté en effet à une forte majorité. M. Roosevelt vient à une assez longue distance derrière lui, et M. Taft ne compte plus. Ce dernier n’en emporte pas moins dans sa retraite l’estime de tous. Il s’était médiocrement entouré et il n’a pas toujours été au niveau de sa tâche, mais ses intentions étaient droites, et il faut convenir que l’attitude de son ancien ami, devenu son pire ennemi, lui a créé des difficultés qu’il était en droit de ne pas prévoir. L’instinct de bataille et l’ambition impatiente de M. Roosevelt ont été fatales à lui et aux siens. Il a coupé le parti républicain en deux, assuré par là sa défaite, et lui-même, du même coup, s’est suicidé. Le prodigieux exemple d’énergie qu’il a donné n’a pas pu le sauver de la chute. L’espoir qu’il avait formé de couper en deux le parti démocrate comme le parti républicain et d’en former un troisième avec les fractions détachées de l’un et de l’autre, ne s’est pas réalisé. Le parti démocrate est resté uni et devait dès lors l’emporter sur les républicains divisés. Les conditions de la lutte en ont d’ailleurs fait un spectacle d’anarchie morale. Tous les candidats ont fait assaut de radicalisme, et l’ont poussé parfois jusqu’à la démagogie. Au milieu de la confusion des programmes, on n’apercevait plus que les intérêts des personnes. Quand la fumée du combat sera tombée, quand la fureur des combattans sera apaisée, on y verra plus clair et les figures reprendront leur sérénité. Heureusement le passé de M. Woodrow Wilson plaide pour lui : il mérite d’être accueilli avec confiance dans l’œuvre qu’il aborde avec une valeur intellectuelle éprouvée et avec un courage qui est grand, puisqu’il a vaincu celui de M. Roosevelt.

Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant,
Francis Charmes.

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