Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1863

Chronique n° 758
14 novembre 1863


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 novembre 1863.

Le discours prononcé par l’empereur à la réunion des chambres a bien moins eu l’air de l’ouverture d’une session française que de l’inauguration d’une session européenne. Le tour nouveau que l’empereur a donné aux questions étrangères par la proposition imprévue d’un congrès a produit d’abord en Europe et ensuite en France l’effet d’un véritable coup de théâtre. On en était resté au piteux échec des trois puissances qui avaient plaidé la cause de la Pologne : triste tableau où, l’Angleterre se retirant, l’Autriche demeurant à l’écart, la France n’avait plus à contempler que la brutalité moscovite s’acharnant sur des femmes en deuil et sur les volontaires de la mort. La toile baissée sur ce morne spectacle tout à coup se relève, et nous montre la perspective pittoresque et chatoyante d’un congrès européen.

L’impression produite par cet habile coup de théâtre demeurera comme un des plus curieux phénomènes de notre époque. Cette impression serait, s’il en était besoin, une démonstration nouvelle du trouble profond qui règne dans les esprits. Nous avons dit que l’émotion excitée par le discours de l’empereur avait été d’abord plus vive en Europe qu’en France. Cela devait être. Il est un témoignage que nous rendrons volontiers à l’empereur. Il a eu la hardiesse, trop rare chez les hommes politiques, d’élever la question européenne à sa généralité la plus haute, et la courageuse sincérité de présenter à l’Europe le miroir où elle pouvait voir en face le mal dont elle est travaillée. Il a dit à l’Europe qu’elle s’abrite sous un édifice miné par le temps et détruit pièce à pièce par les révolutions : il lui a déclaré d’une façon figurative, mais qui n’en est pas moins inquiétante, que les traités de 1815 ont cessé d’exister, et qu’elle n’a plus au milieu d’elle que des droits sans titres, des devoirs sans règle, des prétentions sans frein ; il lui a montré, à travers le déchirement successif du pacte fondamental, les passions surexcitées, et au midi comme au nord de puissans intérêts réclamant des solutions ; il lui a rappelé qu’elle se ruine en armemens exagérés et qu’elle épuise ses ressources les plus précieuses dans une vaine ostentation de ses forces, qu’en continuant de tels erremens personne ne recueille de la paix la sécurité féconde qu’elle doit engendrer, de la guerre les succès glorieux qu’elle peut promettre ; il lui a remontré que c’est une faute de donner de l’importance à l’esprit subversif des partis extrêmes en supposant par d’étroits calculs aux légitimes aspirations des peuples ; il l’a avertie que la guerre vers laquelle on marche fatalement en s’obstinant à maintenir un passé qui s’écroule est un péril d’autant plus redoutable que les perfectionnemens nés de la civilisation qui a lié les peuples entre eux par la solidarité des intérêts matériels rendraient la guerre plus destructive encore. L’Europe, l’Europe continentale, voulons-nous dire, ne pouvait point ne pas ressentir la vérité poignante de ces paroles. Le mal dont elle a conscience devait prendre à ses yeux une gravité d’autant plus grande qu’il était proclamé, dénoncé par le souverain qui est à la tête de la France, que le langage d’un souverain placé dans une telle situation ne peut, en aucun cas, être le vain bruit d’une déclamation philanthropique, et que ce langage est en lui-même un acte politique qui ne saurait demeurer sans résultats. En effet, l’empereur, en signalant le danger, n’a point hésité à indiquer ce qui dans sa pensée serait le salut. La combinaison préservatrice proposée par lui est un congrès où tous les souverains devraient se rendre, sans système préconçu, sans ambition exclusive, pour établir, même au prix de sacrifices personnels un ordre de choses désormais fondé sur l’intérêt bien compris des princes et des peuples. L’empereur ne se contente donc point de fournir aux gouvernemens étrangers un sujet de méditation ; il leur suggère un mode d’action, et cette suggestion n’est pas sans mettre en jeu leur responsabilité, car, suivant les mots du discours impérial, un refus ferait supposer de secrets projets qui craignent le grand jour.

Une sorte de frémissement européen a d’abord répondu à ce puissant appel. La presse allemande a été pendant quelques jours curieuse à étudier : les journaux de Vienne surtout ont publié, à propos du discours impérial, des appréciations d’une remarquable sagacité. C’est le malheureux privilège de l’Autriche d’être l’état où les difficultés politiques du continent prennent le caractère le plus aigu ; là est le point maladif de l’Europe, et l’on a eu tout de suite à Vienne le pressentiment que les combinaisons qui pourraient sortir du congrès évoqué par la pensée impériale devraient avoir l’Autriche ou comme le plus efficace des auxiliaires, ou comme la victime la plus maltraitée. Les opinions de la presse anglaise n’ont point, en cette circonstance, présenté le même intérêt. L’Angleterre ne croit évidemment point participer aux maux décrits par l’empereur, et le discours de lord Palmerston au banquet du lord-maire fait assez voir qu’elle est loin de s’imaginer qu’elle soit malade ; les inquiétudes, les périls, les douleurs du continent ne l’affectent qu’indirectement, et ne lui inspirent que de platoniques sympathies ; elle est toujours ce fragment détaché du volume du monde dont parle Shakspeare dans Cymbeline, qui appartient bien au volume, mais n’y est pas enfermé, is as of it but not in it. En France, l’opinion publique n’a pas d’abord répondu par un mouvement spontané au discours impérial. Nous aussi, nous avons un peu la prétention, et il nous semble que nous n’avons pas tort, de n’être point aussi malades que d’autres nations du continent. Nous ne parlerons pas des interprétations ambiguës et contradictoires auxquelles le discours a donné lieu, les uns y voyant la certitude de la conservation de la paix, les autres la revendication finale par les armes des principes de la révolution européenne. Qu’il fût possible, en commentant de bonne foi le discours impérial, d’en tirer ainsi les déductions les plus contraires, cela paraissait tout d’abord peu rassurant. Cependant la publicité donnée à la lettre d’invitation adressée par l’empereur aux souverains a fait luire tout à coup un éclair de confiance. La lettre d’invitation a obtenu sur-le-champ le succès qui avait manqué au discours impérial. Cette lettre est bien tournée, elle est écrite avec entrain, sur le ton de la confiance ; l’empereur s’y met en scène et y fait apparaître notre Paris révolutionnaire avec un mélange heureux de modestie et de fierté. Un morceau réussi suffit à mettre en gaîté notre nerveux parterre. On s’est laissé aller à un petit mouvement de joie frivole. Le congrès sera un miracle, ou il ne sera rien. On a voulu se donner le plaisir innocent de rêver le miracle et d’y croire. On a entrevu dans Paris en fête la somptueuse troupe des empereurs et des rois : le tsar qui aurait ordonné au bourreau Mouravief de chômer, le saint-père qui viendrait, entouré de princes hérétiques et schismatiques, présider et bénir le concile œcuménique de la politique européenne, la reine Victoria oubliant un jour son deuil éternel, et ces bons petits princes allemands, les médiatisés volontaires de l’avenir, se consolant d’avance dans nos petits théâtres de la perte d’un pouvoir hérissé pour eux de tant de soucis : il y avait de quoi s’arrêter avec complaisance devant cette vision du temps de Charlemagne ; le public parisien, ne voulant penser à autre chose, l’a contemplée un instant avec ravissement.

Les mots ont leur fortune ; il en est qui ont une magie de passade. Le mot talismanesque du jour est évidemment le congrès. Quand disparut à Saint-Domingue le roi Christophe, ce précurseur méconnu de Soulouque, notre bon Béranger entonna son fameux refrain, sur l’air de la Catacoua :

 Vite un congrès,
 Deux, trois congrès,
 Quatre congrès,
Cinq congrès, dix congrès !


Les congrès ont fait bien du chemin depuis le temps où chantait Béranger : ils se sont popularisés, vulgarisés, démocratisés. Ils ont cessé d’être les carrousels exclusifs de la diplomatie. Les congrès se sont faits tout à tous ; il y en a pour toute chose et pour tout le monde. Il y a des congrès pour les médecins et les jurisconsultes, des congrès pour la statistique et les sciences naturelles, des congrès enfin pour les sciences sociales. Cette mode n’est point faite pour rendre les congrès politiques moins acceptables au public ; mais peut-être la facilité avec laquelle foisonnent les congrès scientifiques fait-elle trop oublier au public les difficultés particulières que rencontrent la formation des congrès diplomatiques et la nature des résultats qu’on peut attendre raisonnablement de ces pompeuses assemblées.

Nous n’avons pas besoin d’être quakers, saint-simoniens, humanitaires d’aucune secte, cela va sans dire, pour saluer de nos vœux l’œuvre de restauration du droit public qu’entreprend aujourd’hui l’empereur. On nous prendrait pourtant pour des béats, si, au lieu de discerner les difficultés de cette entreprise, nous nous contentions de rouler les yeux avec componction en égrenant d’une main stupide le chapelet des formules admiratives. Tâchons au moins de savoir ce que nous faisons. La première difficulté que doit rencontrer le projet impérial réside d’abord dans les circonstances où il se présente, circonstances essentiellement différentes de l’ordinaire état de choses qui donne lieu aux congrès. Les congrès jusqu’à présent n’ont été que la conséquence des guerres ; celui que l’empereur veut essayer serait un produit de la paix, et aurait pour objet de prévenir la guerre. Un congrès après la guerre est plus facile à réunir et à conduire qu’un congrès avant la guerre, et cela pour deux raisons. En premier lieu, le congrès qui suit la guerre est nécessité par l’issue même de la guerre ; en second lieu, l’objet et la conduite d’un tel congrès sont tracés et définis par la nature et les résultats de la lutte à laquelle il vient mettre un terme. Avoir pour raison d’être la nécessité, avoir un objet défini par la force impérieuse des événemens, tel est le double caractère de la constitution et de l’œuvre des congrès qui ont été jusqu’à présent connus dans le monde moderne. Les formes du monde politique, dans leurs continuelles variations, sont beaucoup moins soumises à la fantaisie ou à la volonté des individus que ne le croient les esprits superficiels et les âmes vulgaires ; elles se déterminent par des nécessités qui courbent les volontés les plus fortes et qui agissent avec la même puissance que les lois du monde physique. Cette nécessité est le grand ouvrier des affaires humaines. C’est le génie de l’homme d’état de la pressentir et d’y conformer ses combinaisons ; elle est d’un secours décisif pour ceux qui ne la négligent point dans leurs calculs : quand on essaie de s’en passer ou de la violenter, on ne fait rien de positif ou de durable. Ainsi le caractère des congrès connus jusqu’à présent, et qui ont déterminé les phases importantes de l’histoire, est d’avoir été suscités par la force des choses, d’avoir eu une tâche définie par les événemens dont ils venaient régler, légaliser et consacrer les résultats. Ce caractère manque au congrès proposé par l’empereur. Si honnête et si prudente que soit la pensée qui a inspiré le projet impérial, il est évident qu’elle émane d’une initiative volontaire, qu’elle fait appel au libre arbitre et aux convenances de ceux auxquels ce projet s’adresse. Les politiques savent aussi bien que les philosophes distinguer la différence qui sépare les conseils de la prudence des ordres de la nécessité. Le propre des faits nécessaires, c’est qu’ils s’imposent, c’est qu’ils rallient les jugemens et réunissent les volontés ; le propre au contraire des mobiles d’action puisés dans les raisons de prudence, c’est qu’ils sont soumis à des appréciations et à des interprétations diverses, parce qu’elles demeurent libres. Pour ne prendre qu’un exemple, sur la déclaration qui est le point de départ du projet impérial, des divergences pourront se produire et se produiront infailliblement. Quand l’empereur a dit que les traités de 1815 ont cessé d’exister, son assertion est vraie historiquement parlant ; mais au point de vue juridique elle sera contestée. Historiquement, il est vrai que les combinaisons arrêtées à Vienne ont été modifiées sur des points importans, il est vrai que l’une de ces combinaisons est maintenant ouvertement attaquée par la Russie ; mais au point de vue du droit international il serait inexact de dire que l’Europe est sans régime légal, et que son régime légal n’a pas ses racines dans les actes du congrès de Vienne. Le traité de 1815, si l’on nous permet de mêler le familier au grave, c’est le couteau de Jeannot : ce n’est plus la même gaine, ce n’est plus la même lame, le couteau subsiste. Il est élémentaire que lorsqu’un contrat reçoit des modifications du consentement des parties, ces modifications n’apportent aucune altération à sa vertu et à sa vitalité intrinsèque. Les exemples mêmes cités par l’empereur ont confirmé cette vérité. Il faut écarter l’exemple de la Grèce, car la Turquie n’avait pas pris part aux actes de Vienne ; mais la création de la Belgique et l’avènement de la dynastie napoléonienne sont des modifications matérielles apportées aux traités de 1815 : elles n’en sont point la violation, puisqu’elles ont reçu le consentement et l’adhésion des parties contractantes. De violation actuelle et flagrante, il n’y a que celle que la Russie commet à cette heure même aux dépens de la Pologne ; or, lorsqu’il s’agit d’appliquer la loi au coupable qui la viole, est-il opportun de proclamer l’abolition de la loi ? Des divergences considérables ne manqueraient donc pas d’éclater au point de départ même du débat que l’on veut ouvrir, si la déclaration que les traités de 1815 ont cessé d’exister était portée de la sphère des formes historiques dans la région du droit.

Que sera-ce si de la question de savoir s’il est opportun de donner dans un prochain congrès de nouvelles assises au droit européen, on passe à la définition de l’œuvre qui sera confiée à ce congrès ? L’invitation de l’empereur est fondée sur des raisons de prudence générale, et fait appel aux sentimens généreux des souverains, à leur esprit de désintéressement, de sacrifice, à leurs vertus en un mot. Dans les questions de principes et d’intérêts, on n’a rien fait quand on s’adresse aux hommes au nom de la vertu, car enfin chacun entend pratiquer la vertu à sa manière. Il n’est guère possible de réunir des chefs d’état et des hommes politiques, pour les amener à conclure sur leurs intérêts les plus positifs des transactions solennelles et décisives, en se bornant à les prier de venir sans parti-pris et sans système préconçu. On ne peut pas sérieusement fonder un tel accord sur la garantie anticipée d’une abdication universelle. Quand on adresse des invitations de cette sorte, on est tenu de faire connaître d’avance à ses hôtes le menu du repas qu’on entend leur offrir. La lettre d’invitation au congrès que le Moniteur a fait connaître ne peut manquer d’être accompagnée ou suivie d’un programme des questions qui seront soumises au congrès. Que le principe du congrès soit admis par courtoisie dans les diverses cours et les divers états de l’Europe, nous le voulons bien ; mais on ne se décidera réellement à venir que sur la présentation ou la fixation plus ou moins concertée d’un programme. Comment demanderait-on à des personnages sérieux de travailler à l’établissement de l’ordre futur de l’Europe dans la confusion d’une Babel ? Le programme des questions n’est pas tout, il y a aussi à régler la forme et la sanction des décisions. Les questions seront-elles décidées par des votes ? Qui votera ? comment votera-t-on ? Sous quel mode de groupement numérique des votes placera-t-on la sanction des délibérations ? Il faut s’être entendu d’avance sur tout cela, car enfin la politesse internationale exclut les surprises.

Les questions qui devront former le programme du congrès ne sont un mystère pour personne : il suffit de les énumérer pour avoir une médiocre confiance, nous ne disons pas seulement dans l’efficacité, mais dans la réunion même du congrès. Les trois questions proéminentes du moment qui peuvent donner lieu à une révision des traités de 1815 sont les suivantes : la question italienne, la question allemande, la question polonaise. Dans la question italienne, il y a en présence l’intérêt italien contre l’intérêt autrichien, l’intérêt italien contre l’intérêt de la cour de Rome. Nous croyons que dans de vastes combinaisons européennes l’Autriche ne se refuserait point à entrer en discussion sur l’intérêt que représente pour elle, dans l’état de la péninsule, la possession de la Vénétie. Tout ce que l’on sait de la cour de Vienne porte à penser qu’elle n’admettrait point le débat sur la situation du pape. La cour de Rome serait-elle plus désintéressée dans sa propre cause que l’Autriche ne veut l’être pour elle ? Se montrerait-elle moins papiste que l’Autriche ? Personne n’a le droit de le supposer. Le pape ne soumettra point le règlement de ce qu’il appelle ses droits à une assemblée de souverains dont la majorité serait composée ou balancée par des hérétiques et des schismatiques ; il n’abandonnera ce qu’il considère comme un droit et un devoir à un arbitrage d’aucune sorte. La réunion d’un congrès n’autoriserait donc pas l’espoir d’une solution quelconque de la question italienne. Sur ce point, l’empereur a déjà fait une expérience assez concluante. Il était question d’un congrès après la guerre d’Italie comme il en avait été question avant. Ce congrès allait se réunir ; le pape allait s’y faire représenter par le cardinal Antonelli : le pape se retira, et le congrès n’eut pas lieu sur une simple lettre de l’empereur demandant au pape d’accepter comme un fait accompli la perte de la Romagne. Passons à l’Allemagne ; la leçon de l’expérience est ici plus récente encore : elle date de quelques mois à peine. L’affaire de la reconstitution de la confédération germanique est une affaire essentiellement intérieure pour l’Allemagne : nous aurions des précautions à prendre, si l’équilibre germanique était troublé par quelque combinaison arbitraire et violente ; mais la France mentirait à tous ses principes, si elle entendait faire obstacle au développement naturel des peuples allemands cherchant pour leur vie nationale une organisation plus rationnelle et meilleure. Qu’est-il arrivé l’été dernier ? L’empereur d’Autriche, par un acte d’initiative qui semble avoir servi de prélude et d’exemple à l’évocation de congrès européen dont nous sommes témoins, a essayé de se mettre à la tête du mouvement unitaire allemand. Il a fait le congrès de Francfort. Les princes allemands, attirés vers lui par leurs sentimens de confédérés, par les habitudes d’une longue intimité politique, ou par ce dernier rayon de l’ancien saint-empire qui ne s’est point tout à fait éteint sur la couronne d’Autriche, répondent avec empressement à l’invitation de François-Joseph. On se réunit avec éclat, on discute avec entrain, l’Allemagne a son jour de fête ; mais quoique la France n’ait fait que froncer le sourcil, quoique le roi de Prusse ait seul refusé de se joindre à ses confédérés, l’œuvre avorte dans ses propres difficultés, et personne ne sait plus où en est aujourd’hui le projet de réforme fédérale. Nous le demandons : y a-t-il des chances que la question allemande se puisse mieux régler à Paris qu’à Francfort ? N’est-il pas au moins présomptueux d’imaginer que le congrès projeté réussira à concilier les prétentions rivales de la Prusse et de l’Autriche, et fera mieux que les Allemands ne la savent faire eux-mêmes l’œuvre si difficile et si complexe de la réforme du pacte fédéral ? Reste la question polonaise ; sur ce point, l’enseignement est d’hier. Les trois premières puissances de l’Europe viennent de consumer sans résultats huit grands mois à exprimer les mêmes opinions en faveur de la Pologne et à faire entendre d’identiques remontrances à la Russie. Elles n’ont réussi à rien. L’idée du congrès est un expédient né de leur énorme échec. Nous le demandons cette fois encore, si la France, l’Angleterre et l’Autriche, appliquées à la même question, ne sont point parvenues, en huit mois, à nouer une action commune, le concert sera-t-il plus facile à établir entre elles au sein d’un congrès universel, lorsqu’à côté de la question qui les unissait au moins moralement éclateront toutes les questions diverses qui peuvent les diviser, lorsqu’au lieu de n’avoir à s’entendre qu’entre elles trois, elles auront à parler à droite et à gauche aux états grands ou petits qui s’agiteront et bourdonneront autour d’elles, lorsqu’au lieu d’avoir en leur présence la Russie isolée, sommée de rendre compte de sa conduite en Pologne, elles se trouveront en présence de la Russie, qui pourra leur dire en face qu’elle a le droit et que c’est son bon plaisir de fouler aux pieds des traités qui ont cessé d’exister, qui, au lieu de se défendre, pourra attaquer, qui pourra répondre Italie, Allemagne ou Danube toutes les fois qu’on lui parlera Pologne. Ainsi voilà les trois grandes questions qui travaillent l’Europe dans les idées, dans les intérêts, dans le sang. On ne veut pas ou on ne peut pas les résoudre sous leur forme la plus simple, par les moyens les plus directs : seront-elles plus faciles à manier et à trancher, si l’on parvient à les entasser en fouillis au sein d’un congrès ?

Quant à nous, nous admirons la naïveté des gens qui attendent de la réunion d’un congrès une sorte de panacée pacifique. Les esprits clairvoyans admettront bien qu’il serait possible que, faute de s’entendre sur un programme préliminaire, le congrès projeté ne fût point réuni. Dans ce cas, les difficultés européennes décrites par l’empereur n’en subsisteraient pas moins : elles seraient aggravées au contraire par les espérances excitées, par les maux dénoncés, par la fermentation générale que l’état présent des choses ne peut manquer d’entretenir. L’insuccès d’une tentative si solennelle n’aurait pas amélioré la situation de la France. Il se peut aussi que l’accueil varié fait à nos ouvertures par les diverses puissances place la France dans une position contradictoire et bizarre. Si par exemple l’Angleterre et l’Autriche montraient, ce qui n’est pas improbable, une grande hésitation à se rendre à un congrès chargé de changer la légalité actuelle de l’Europe, si en même temps la Russie, à laquelle les espiègleries diplomatiques ne coûtent rien, si la Prusse, suivante de la Russie, acceptaient avec empressement le projet impérial, nous nous trouverions dans cette position étrange d’être séparés des puissances avec lesquelles nous avons fait campagne cette année et réunis à celles que nous avons combattues avec une énergie diplomatique incontestable. Par un chassé-croisé tristement comique, partis pour être évêques, nous reviendrions meuniers. C’est en effet la seule utilité pratique des congrès que de nouer ou d’éprouver des alliances. Même ceux qui sont faits après les guerres amènent de singuliers reviremens. N’a-t-on pas vu à Vienne, en 1815, une alliance de la France, de l’Autriche et de l’Angleterre contre la Russie sortir un moment des péripéties du congrès ? Cette alliance fût allée peut-être jusqu’à la guerre, et eût épargné à l’Europe trente-cinq ans de prépotence russe sans le retour de Napoléon de l’île d’Elbe et le terrible épisode des cent-jours. Pour nous, la seule chance heureuse que nous puissions espérer du congrès, s’il se réunit, c’est une franche alliance de la France et de l’Autriche sur la question polonaise, c’est la préparation d’une guerre localisée qui rendrait à la Pologne entière son indépendance. L’intérêt de l’Autriche lui conseille avec une évidence impérieuse de se rapprocher de nous et de rechercher sa sécurité future dans l’émancipation et la constitution d’une grande Pologne. Il est certain en effet que si la lutte ne s’engage point sur le terrain polonais, l’Autriche y prêtant à la France un concours résolu et vigoureux, c’est sur la cour de Vienne que tomberont d’abord les que l’empereur et tous les hommes politiques entrevoient dans la situation présente de l’Europe. Nulle part peut-être la direction naturelle de l’intérêt autrichien dans cette crise n’a été plus fortement signalée que dans un écrit tout à fait remarquable qui vient de paraître sous ce titre : Des Conditions d’une paix durable en Pologne. L’auteur est le même écrivain polonais qui a publié, il y a quelques mois, la Pologne et la cause de l’ordre, brochure dont la Revue a plusieurs fois entretenu ses lecteurs. Quoi qu’il arrive au surplus, aucune évolution diplomatique, nous en avons le ferme espoir, ne peut réussir à écarter la question polonaise du premier plan qu’elle occupe sur le théâtre de l’Europe. Un des plus justes reproches qui aient été adressés au congrès de Vienne, c’est de n’avoir pourvu qu’aux intérêts des souverains et d’avoir éloigné de son œuvre le droit et l’âme des peuples. Pour la première fois aujourd’hui depuis qu’ils existent, les traités de 1815 pouvaient, dans le cas de la Pologne, prêter secours à une nation opprimée. Ils consacraient en faveur des Polonais une légalité bâtarde ; violée par la Russie d’après le témoignage de l’Europe entière, cette légalité ouvrait à la Pologne une nouvelle destinée. Ils fournissaient à l’Europe les élémens d’un arrêt pour proclamer la déchéance de la domination qu’ils avaient conférée à la Russie sur le royaume de Varsovie et sur les provinces polonaises. Est-ce en ce moment, lorsque, dépouillés par le temps de leurs plus malfaisantes dispositions, ils donnaient enfin à un peuple une arme de droit et de salut qu’il convenait d’en proclamer l’abrogation ? Pourquoi tant se hâter ? Est-ce bien l’honneur de la France qui réclamait cette impatience ? Il y a longtemps que les traités de 1815 ont perdu le droit de nous faire rougir, il y a longtemps que nous avons le droit de les montrer avec orgueil comme un trophée à ceux qui nous les avaient imposés. Nous pouvons leur dire : Malgré vous, malgré ces chaînes où vous nous aviez liés, la France a seule grandi sur le continent depuis un demi-siècle ; vous nous aviez trouvés épuisés et accablés, et maintenant nous sommes sains, et c’est vous qui êtes malades ; vous aviez cru nous affaiblir, et maintenant, après avoir condensé nos ressources et notre puissance dans les limites que vous nous aviez tracées, c’est nous qui sommes forts et vous qui êtes faibles. — Ce que nous avons à détester dans les traités de 1815, ce n’est plus qu’une date humiliante, et c’est toujours la cause de notre humiliation, cette politique infatuée qui deux fois a fait tomber la France presque expirante aux pieds de l’étranger ; mais, quant aux traités eux-mêmes, ils n’ont réussi qu’à établir aux yeux du monde la vitalité de notre race et la rapidité avec laquelle l’action féconde de la liberté a pu chez nous réparer les maux du despotisme.

Aussi, malgré le grand apparat de la perspective du congrès qui vient de nous être montrée, nous demeurons persuadés que le temps est passé pour la France où les diversions étrangères pouvaient y obscurcir l’intérêt des questions intérieures. La vive excitation que la pensée d’un congrès donne à l’opinion se reportera naturellement, quand les difficultés, les lenteurs, les vicissitudes inévitables de cette combinaison se seront produites, sur les conditions et les garanties de notre liberté. Notre jeune session législative est encore dans les broussailles de la vérification des pouvoirs. Jusqu’à présent même, la discussion n’a point encore abordé les élections qui semblent devoir être contestées avec le plus d’éclat. Les intéressantes protestations abondent, munies de pièces curieuses. Nous citerons celle des électeurs de Perpignan à propos de l’élection de M. Isaac Pereire, celles de M. de Mornay, de M. Lefèvre-Pontalis, etc. Il y aura là tout un ordre de documens qui, joint aux débats de la chambre sur la vérification des pouvoirs, fournira les matériaux d’une page instructive et piquante de l’histoire contemporaine. Nous remarquons avec plaisir que des esprits curieux et libéraux s’occupent déjà de cette portion de notre histoire, et en recueillent pour ainsi dire les notes dans d’intéressantes publications qui seront plus tard consultées avec fruit. Déjà le mouvement électoral de cette année a été raconté de la sorte ; il y aura lieu de compléter les volumes publiés à ce sujet par M. Ferry et un spirituel écrivain anonyme, lorsque les protestations envoyées à la chambre seront passées par l’épreuve de la discussion contradictoire. Sur les données de ces premiers travaux, grâce au répertoire des faits qu’ils contiennent, il sera permis ensuite aux publicistes de juger avec ensemble et d’un peu haut cette grande question de l’action administrative en matière d’élection, qui altère évidemment le régime constitutionnel en France, puisqu’elle compromet, à l’origine même du pouvoir législatif, le principe de la division des pouvoirs.

La vie parlementaire recommence à la fois sur plusieurs points de l’Europe. La session espagnole est ouverte ; mais la politique parlementaire espagnole est tellement concentrée dans les questions de personnes, qu’elle finit par devenir pour les étrangers ou fastidieuse ou absolument inintelligible. L’ouverture des chambres prussiennes offre assurément un plus vif intérêt. Les élections ont ramené dans la seconde chambre prussienne une majorité libérale, et le roi, si l’on en juge par son discours d’ouverture, ne paraît pas se départir des idées d’organisation militaire qui l’ont mis en lutte avec la représentation du pays. Les élémens du conflit qui paralyse la Prusse plus encore qu’il ne la trouble subsistent donc. Il faut s’attendre à voir se prolonger à Berlin la situation déplorable dont la durée étonne et attriste l’Europe. Existe-t-il quelque moyen de vaincre l’obstination de la couronne, ou bien l’entêtement du roi et de ses ministres pourra-t-il parvenir à lasser la patience du peuple prussien ? La suite de la session nous apportera la réponse à ces questions. Ne traitons pas cependant avec trop de dédain les misères de la politique prussienne. M. de Bismark, après la dissolution de l’ancienne chambre, avait jugé convenable d’emprunter à notre législation de la presse le régime des avertissemens, si commode pour le pouvoir. Nous avons remarqué que dès l’ouverture de la session le ministre prussien a soumis à la chambre la question des journaux. Cet appel au pouvoir législatif dans une question qui est naturellement de son ressort nous paraît devoir être constaté à l’honneur de M. de Bismark. Après nous avoir copiés et suivis, voilà que ce ministre a la bonne idée de nous devancer. Pourquoi ne l’en louerions-nous point ? Le jour où on l’imiterait en France et où l’on porterait à la chambre la révision du régime de la presse, ne serions-nous pas obligés de nous livrer au plus lyrique enthousiasme et de saluer l’ère nouvelle où la libre pensée aurait recouvré parmi nous ses indispensables garanties ?

Mais parmi les pays où la vie politique recommence, il en est un qui est à notre porte et qui a des droits particuliers à notre sympathique attention. Nous parlons de la Belgique, de ce phénomène d’un petit peuple qui par le français et qui jouit régulièrement des libertés les plus complètes, qui nous prouve à côté de nous que la liberté est la condition pratique du bon gouvernement d’une société florissante par l’activité intellectuelle, industrielle et commerciale. La Belgique, toute raisonnable qu’elle est, a des partis passionnés. C’est le pays catholique où la question moderne de la séparation de la société et de l’état laïque et du pouvoir religieux entretient sans interruption entre les partis la lutte la plus active. La presse libérale s’était accordée à reprocher au discours du roi de s’être tenu à l’écart de cette incessante controverse, de n’avoir parlé que des intérêts matériels, de n’avoir point affirmé les principes qui viennent de triompher dans les élections communales, où s’est prononcée avec plus de netteté que jamais l’antipathie du pays pour la politique cléricale. On semblait craindre que le ministère libéral ne reculât dans sa voie. M. Frère-Orban, l’éminent ministre des finances, n’a point tardé à rassurer ses amis. Il a déclaré au sénat, pendant la discussion de l’adresse, que le ministère n’avait nullement l’intention de se transformer en un simple cabinet d’affaires, qu’il reste ce qu’il est, qu’il persiste dans les projets de loi présentés par lui il y a deux ans. Il a notamment annoncé que les projets sur la législation des fabriques d’église et sur le temporel du culte seraient prochainement présentés aux chambres. Une déclaration non moins importante a été émise par M. Frère. On sait l’agitation qu’entretient à Anvers la question des fortifications. Un des inconvéniens des petits pays, c’est que les questions locales, en se passionnant, s’y éternisent. Les Anversois voulaient engager à nouveau la question des fortifications en offrant au gouvernement des transactions partielles. M. Frère, avec la netteté ferme qui convient, même dans un petit état, à un homme politique sérieux, a voulu couper court à ces difficultés toujours renaissantes : « Aux yeux du gouvernement, a-t-il dit, la question anversoise est résolue. » Il était bon qu’on en finît avec cette question anversoise. La fortification d’Anvers est le faible tribut que la Belgique paie à l’instabilité générale de l’Europe. La dette est désagréable à payer quand on est un pays libre, sage et tranquille, nous n’en disconvenons pas ; mais enfin elle a été acceptée : qu’on paie donc et que tout soit dit. E. FORCADE.

REVUE MUSICALE


Nous avons à parler aujourd’hui d’un événement qui s’est passé au Théâtre-Lyrique le 4 novembre : on y a donné la première représentation d’un ouvrage en cinq actes, les Troyens, paroles et musique de M. Berlioz. Il y a longtemps que, dans le monde des beaux esprits, on s’entretenait de cette conception épique d’un homme hardi et patient qui aurait consacré à l’édification de son rêve autant d’années qu’il en a fallu aux Grecs pour prendre la ville de Priam. On assurait aussi que le plan primitif de M. Berlioz embrassait les deux grands épisodes, la prise de Troie et la fuite d’Énée, L’auteur a été obligé de modérer son ambition et de se contenter de cinq actes, dont l’action se passe, on le sait bien, à Carthage. Toute une légende se rattache, dit-on, à l’œuvre de M. Berlioz, qui a été refusée par l’administration de l’Opéra, et qui n’aurait peut-être pas trouvé d’asile sans la bonne volonté de M. Carvalho, directeur subventionné du Théâtre-Lyrique. Quelle que soit la valeur de cet ouvrage, on ne peut que louer M. le directeur du Théâtre-Lyrique d’avoir tendu la main à un homme de mérite qui est Français, et qui a bien le droit d’offrir à son pays le fruit de ses talens.

Avant d’examiner de près le sujet traité par M. Berlioz, on peut se demander s’il est prudent de transporter sur un théâtre ces grandes figures de la poésie antique qui, depuis tant de siècles, vivent dans la mémoire des peuples civilisés. N’est-il pas téméraire de détacher d’un poème qui occupe dans l’éducation publique presque la place de la Bible un épisode d’amour raconté par Virgile dont chaque vers est gravé dans notre mémoire comme une parole de l’Évangile ? Avez-vous prévu que le public d’une grande ville comme Paris ne manquerait pas d’établir une comparaison redoutable entre des vers d’atelier et la langue divine du contemporain d’Horace ? Vous êtes-vous bien rendu compte de la grande difficulté de votre entreprise, où il faut absolument que la musique, art nouveau, enveloppe la poésie de Virgile, s’en pénètre et en traduise à sa manière les mystérieuses beautés ? Illustre auteur de symphonies fantastiques, de Benvenuto Cellini, de l’Enfance du Christ et d’une opérette en deux actes, Béatrice et Bénédict, représentée sur le théâtre de Bade avec un succès qui n’a pu se renouveler, voyons comment vous avez traduit en votre langue ce rêve d’amour qui charme l’humanité depuis tant de siècles !

Quelques mesures de symphonie, que l’auteur qualifie de lamento, précèdent le lever du rideau, qui laisse voir de loin Troie en flammes !… À la bonne heure, nous voilà en pleine fiction, car il est assez difficile qu’on ait pu voir de Carthage l’incendie de la grande ville de Priam. Un rapsode raconte alors la grande catastrophe qui a effrayé le monde entier. Après ce récit, qui n’est pas autrement remarquable, on entend derrière la coulisse un chœur de rapsodes et un rhythme de marche triomphale qui célèbre la gloire de la malheureuse Cassandre. Il faut noter déjà dans cette introduction, qui ne produit qu’un effet de fantasmagorie, que le musicien n’observe pas toujours la prosodie de ses propres vers, et qu’il estropie les mots pour les faire entrer, per fas et nefas, dans ses rhythmes violens. Voyez dans la partition (page 14) comment le compositeur a traduit ces beaux vers :

Unie à la lyre troyenne,
Te porte nos pieux concerts !

La toile tombe après ce prologue, qui tient la place, dit le libretto, d’un opéra en trois actes qui avait pour sujet la prise de Troie. L’auteur a donc versifié et mis en musique tout le IVe livre de l’Énéide. Honni soit qui mal y pense !

Le premier acte nous présente une vaste salle de verdure dans le palais de Didon. Une partie du peuple, réuni dans le palais, chante la gloire de Carthage naissante et celle de la reine qui a mené à bonne fin de si grands travaux. Didon survient au milieu de cette foule enthousiaste, à qui elle adresse quelques paroles dans un récitatif informe. L’air en sol bémol qu’elle chante ensuite :

Chers Tyriens, tant de nobles travaux,


n’a aucune valeur, et c’est tout au plus si l’ensemble bruyant et confus qui termine cette scène peut être écouté sans fatigue. Il faut voir dans la partition les intervalles que le compositeur donne à réaliser à des voix aiguës chantant en chœur ! Et que dirons-nous du duo des deux sœurs ? comment le rimeur et le compositeur français a-t-il interprété ce dialogue immortel :

Anna soror, quae me suspensam insomnia terrent ?


Hélas ! rien ne peut se comparer à ce morceau si vulgaire, si mal dessiné, si tourmenté d’intonations impossibles, qu’on le prendrait pour l’œuvre d’un sourd. Il faut entendre les répliques que se font ces deux sœurs dans le. passage en mi majeur qui précède la conclusion, qui vaut un peu mieux que le reste. Passons sur un air bizarre de Iopas, poète de la cour de Didon, et sur tous ces détails explicatifs. Rien ne ressort dans cette scène décousue, où Ascagne, fils d’Énée, vient implorer la pitié de la reine. C’est un mélange de récits confus et informes qui aboutissent à un tutti formidable d’une longueur démesurée et d’une sonorité brutale. Ainsi se termine le premier acte, par un cri de guerre sauvage.

On intermède fantastique ou l’auteur a eu la prétention de peindre une chasse royale dans une forêt vierge de l’Afrique,… avec toute sorte d’incidens surnaturels, cette scène grandiose, comme dit le livret, est une orgie de sons, de cris, où l’oreille éperdue ne sait à quel hurlement se prendre. Pauvre M. Berlioz ! il a voulu dans ce chaos imiter la chasse fantastique du Freyschütz !

Le second acte s’ouvre dans les jardins de Didon, situés au bord de la mer. On voit réunis un grand nombre d’hommes et de femmes qui entourent les grands personnages, Didon, Énée, Ascagne, etc. Un ballet, des danses d’esclaves nubiennes, d’aimées d’Égypte, s’exécutent devant la cour. La musique de ce divertissement est fort jolie, surtout le motif qui accompagne le pas des esclaves nubiennes, qui est original. La chanson que le poète Iopas chante sur l’ordre de la reine est une mélodie un peu tourmentée, mais d’un accent touchant et vrai. Après ce chant, Énée s’approche de Didon en lui disant un mot galant. « Énée, lui répond la reine, daignez achever le récit commencé de votre long voyage. » Quand Énée a satisfait au désir de la reine en lui apprenant le sort de la pauvre Andromaque, elle s’écrie, en faisant un retour sur elle-même : — Ô pudeur ! — et il résulte de ce cri échappé du cœur de la reine un quintette qui est clairement écrit et qui renferme de jolis détails. — Bannissons ces tristes souvenirs, dit le héros troyen. Venez, chère Didon, respirer les soupirs de cette brise caressante. — C’est sur ces paroles que le compositeur a écrit un septuor charmant, qui est le meilleur morceau de la partition. Ce n’est, à vrai dire, qu’un grand nocturne ; mais l’effet n’en est pas moins délicieux. Le public l’a fait répéter, et il a eu bien raison. Cette scène de rêverie, que M. Berlioz a rendue avec un si rare bonheur, doit le convaincre que la vérité dramatique n’est pas incompatible avec la belle musique, et que le problème de l’art sera toujours de réunir ces deux élémens dans un ensemble harmonieux. Le duo qui suit, entre Énée et Didon, a l’inconvénient de répéter le motif du septuor qu’on vient d’entendre. Ce duo est joli cependant, mais trop long, et d’un style élégiaque qui ne convient guère aux deux grands personnages qui le chantent. C’est en général le défaut de toute la partition des Troyens.

Au troisième acte, on voit les Troyens au bord de la mer, qui se disposent à quitter Carthage pour suivre la destinée qui les pousse en Italie. Toutes les scènes de soldats sont manquées, et on ne peut même s’arrêter au récitatif informe ni à l’air que chante Énée d’un ton héroïquement vulgaire. À part un petit chant du matelot Hylas, il n’y a rien dans les deux derniers actes qu’on puisse signaler. Le morceau d’ensemble que chantent les Troyens, le duo d’Énée avec Didon, la scène horrible de la mort de la reine, tout cela révèle une imagination surmenée et d’une rare impuissance.

L’exécution des Troyens est aussi bonne que possible, si l’on songe aux difficultés que présente l’interprétation d’une telle œuvre. Mme Charton-Demeur, dont le goût pourrait être plus pur, ne se tire pas mal du rôle de Didon, où elle est obligée, dans la scène finale, de pousser des cris de hyène. M. Monjauze est parfaitement digne de représenter l’Énée de M. Berlioz, car on ne peut pas être plus commun ni plus trivial que le héros de Virgile tel qu’il se montre travesti par le librettiste français. Les chœurs et l’orchestre méritent des éloges ; les beaux costumes, les décors très variés, les petits ballets, tout cela forme un spectacle assez imposant, où il ne manque guère que l’intérêt, la mélodie et le sens commun.

Nous sommes à l’aise avec M. Berlioz, car nous n’avons pas attendu les Troyens pour prédire, il y a dix ans, que cet homme d’esprit et d’imagination n’avait pas la faculté particulière de composer des opéras. Il a déjà prouvé cette impuissance par Benvenuto Cellini et par une opérette en deux actes, Béatrice et Benedict, où l’on ne trouve absolument qu’un madrigal à deux voix, et qui ressemble au duo entre Didon et Énée au second acte des Troyens. En terminant cette analyse un peu rapide, je dirai que, si M. Berlioz a échoué et comme poète et comme musicien dramatique dans l’œuvre qu’il vient de produire, les cinq actes des Troyens prouvent cependant que l’auteur d’une telle conception n’est pas un artiste ordinaire, et qu’il avait le droit de se faire entendre. Que M. Berlioz se rassure donc : s’il est tombé, il est tombé de haut, et son désastre n’affaiblira pas l’estime qu’on doit à un homme qui a consacré dix ans de sa vie à réaliser son rêve.


P. SCUDO.


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ESSAIS ET NOTICES


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DE QUELQUES TRAVAUX RÉCENS SUR SCHILLER ET GOETHE[1].


Ce n’est pas une coïncidence fortuite que celle de la traduction française des Œuvres de Schiller par M. Régnier, et des importantes publications d’histoire littéraire de M. Saint-René Taillandier, commentaires intelligens des œuvres allemandes, avec le moment où l’étude des langues étrangères prend enfin racine dans notre éducation publique. L’Allemagne sent plus vivement que jamais le tort de n’avoir pas encore donné une édition critique de Schiller, et attend avec impatience de la grande maison Cotta, que son privilège oblige, après l’édition en 12 volumes de Mme de Gleichen, déjà supérieure aux précédentes, la publication des travaux patiens et consciencieux du docteur Joachim Meyer, de Nuremberg. Le regrettable Jacques Grimm était l’interprète de l’opinion publique lorsqu’il affirmait en 1859, dans une séance solennelle de l’académie des sciences de Berlin, qu’outre les statues et les bustes, il restait à élever à la gloire de Schiller un autre monument plus grand encore. « Celui qui nous est né il y a justement un siècle repose depuis cinquante ans dans le sein de la terre, et nous n’avons pas une édition critique de ses œuvres, les présentant dans leur suite réelle, avec les différentes leçons. » Grimm ajoutait : « Un grand pas a été fait cependant, car la nouvelle traduction donnée en France par les soins de M. Régnier, qui connaît à fond, non-seulement notre langue d’aujourd’hui, mais encore l’ancienne langue allemande, peut servir, à beaucoup d’égards, de modèle… » En attendant, les documens s’amassent et s’impriment de divers côtés, en plus grand nombre qu’à aucune autre époque : volumes d’œuvres inédites, correspondances partielles, etc.[2]. Ces divers indices et beaucoup d’autres, qu’il serait facile d’accumuler, montrent que dans les deux pays, en Allemagne comme en France, on s’occupe activement d’une cause que l’on sent commune. Les publications récentes de MM. Régnier et Saint-René Taillandier ont chez nous leur signification propre dans ce mouvement qui se propage.

Avec les qualités qui la distinguent et les conditions dans lesquelles elle a été préparée, la nouvelle traduction de Schiller nous semble être précisément le signal de l’adoption définitive des œuvres qu’elle contient par l’esprit français, et de leur admission dans le cercle de notre éducation classique. M. Régnier n’y a pas admis certains ouvrages d’une authenticité douteuse ni la correspondance, où s’agitent des discussions théoriques quelquefois peu précises et non exemptes de subtilité ; mais les ouvrages consacrés de Schiller sont désormais présentés par lui au public français dans une traduction qui a toutes les qualités d’un modèle en ce genre. L’auteur était préparé à ce travail par un long enseignement de la philologie allemande, par une patiente interprétation, dix fois reprise, de chaque vers de ces poèmes en vue de cet enseignement, de telle sorte que tous les soins que pourrait prendre le traducteur le plus scrupuleux pour un texte des anciens auteurs classiques se sont trouvés appliqués aux œuvres les plus graves dans le domaine plus rapproché de nous des littératures étrangères. C’est ce qui justifie le témoignage de Jacques Grimm, que nous citions tout à l’heure. Avec cela, M. Régnier, tout français par les habitudes d’esprit, n’était pas homme à se contenter d’à peu près dans sa traduction, et, s’il lui arrive de rencontrer dans l’auteur qu’il interprète le vague et l’indécis de la pensée, il le dit dans ses notes ou dans l’excellente introduction qu’il a placée en tête de son premier volume. Ce sont ces qualités qui expliquent et justifient sans doute ce que nous disions plus haut de l’importance de sa publication.

Quant à l’immense correspondance de Schiller, ou concernant Schiller, c’est un monument d’autre sorte. Ce que le génie du poète a mis admirablement en œuvre dans ses poèmes, il le discute ici en mille aperçus théoriques, où le subtil et l’incertain.se mêlent au droit sens et à la ferme raison. Il y a ici besoin de commentaires, et cette lecture ne s’adresse pas à tous. Elle n’en est pas moins, au point de vue de l’esthétique et de l’histoire des idées littéraires, d’une importance extrême. M. Saint-René Taillandier en a élucidé un principal épisode en publiant et commentant, à l’aide de la traduction de Mme de Carlowitz revue par lui, l’histoire de la célèbre et féconde amitié entre Goethe et Schiller.

Le 14 juin 1794, Schiller, qui venait de fonder avec Guillaume de Humboldt et Fichte son recueil littéraire intitulé Les Heures, écrivit d’Iéna une lettre à Goethe pour invoquer sa collaboration. Cette lettre est la première page de la volumineuse correspondance qu’allaient échanger les deux poètes, et le premier monument de l’union féconde qui allait s’établir entre eux. Chacun d’eux avait jusque-là creusé son sillon à part. Goethe, âgé de quarante-cinq ans, avait déjà donné Goetz de Berlichingen (1773), Werther (1774), Iphigénie (1786), Egmont, le Tasse, un grand nombre de ses ballades, et commencé le Faust, c’est-à-dire qu’il était déjà en possession de la gloire après avoir renouvelé le théâtre et la poésie lyrique. Schiller avait dix ans de moins ; mais les Brigands (1781), Fiesque, Don Carlos, Amour et intrigue, ne lui avaient pas valu une moindre renommée. Goethe, après s’être vite élevé au-dessus des agitations de la Sturm und Drang-Periode, avait fait le voyage d’Italie, s’était trouvé en face de l’antique et était revenu amoureux de la beauté pure. Schiller, poète révolutionnaire dans les Brigands, ennemi de la société politique dans Fiesque, de la société civile dans Amour et intrigue, citoyen du monde avec le marquis de Posa, sortait à peine d’une période d’agitation qui semblait avoir suscité de la part de Goethe mille défiances contre lui. Tout à coup ces deux esprits, qu’une apparente divergence séparait, rapprochés et mis en contact, se reconnaissent comme frères, s’éprennent et s’enchantent mutuellement. Les premières lettres qu’échangent les deux poètes sont remplies des témoignages de ce charme mutuel et inattendu. Une virile tendresse de cœur est de la partie assurément, témoin les larmes de Goethe en 1805, quand la mort lui enlève son ami ; mais c’est dans le monde des idées à peu près exclusivement que la correspondance nous montre le commerce constant de ces deux esprits. « Chaque moment dont j’ai pu disposer, dit Schiller, je l’ai passé avec Goethe, et ce temps que je passais auprès de lui, je l’employais exclusivement à élargir l’horizon de mon savoir… Je crois sentir qu’il a exercé sur moi une influence profonde… »

Toute cette correspondance, qui n’est qu’une perpétuelle discussion de théories, nous offre, à vrai dire, un des arsenaux des idées littéraires de la première moitié de notre siècle. Il est inouï quelle richesse d’aperçus s’y déploie de part et d’autre, et dans quel océan l’on se sent engagé quand on lit avec attention toute la série de ces lettres. M. Saint-René Taillandier a rendu cette vaste lecture facile, non pas seulement par le choix qu’il a fait dans un si riche ensemble, mais encore par les étapes qu’il y a ménagées. Les épisodes suivant lesquels il a distingué les différons groupes n’interrompent pas par leur succession la carrière une fois ouverte, ils montrent au contraire les occasions diverses qui ont pu mettre en lumière alternativement tel ou tel aspect d’une même théorie se transformant tant que dure cette correspondance.

Le premier épisode qui se trouve ainsi marqué est la rédaction en commun des Heures. Au bout de dix-huit mois, l’insuccès de cette publication périodique est démontré, mais, pendant ce temps, Schiller a conçu l’idée d’une libre association intellectuelle avec Goethe, et, pendant que son ami travaille avec une ardente persévérance au Wilhelm Meister, il songe lui-même à des drames et à une épopée : les personnages de Gustave-Adolphe et de Wallenstein commencent à devenir les hôtes favoris de son imagination poétique. — Le second épisode est la composition en commun des Xénies, en 1796. Par ces épigrammes faites à deux, Schiller et Goethe mettent en déroute les traditions littéraires à l’aide desquelles les partisans du passé avaient attaqué la publication des Heures. « Le succès prodigieux que ces distiques ailés rencontrèrent auprès de l’esprit public était pour les deux poètes, dit avec raison M. Saint-René Taillandier, un engagement d’honneur à justifier leurs ironies et leurs colères par des chefs-d’œuvre, afin que le précepte suivît de près la satire. » Goethe répondit par les cinq premiers chants d’Hermann et Dorothée, et Schiller par la préparation de Wallenstein. — La composition d’Hermann et Dorothée vient ensuite, et suggère plus abondamment encore à l’examen de Schiller et de Goethe des problèmes variés d’esthétique littéraire. Schiller affirme que le travail critique auquel son esprit a été sollicité par la lecture et la discussion de ce poème a été pour lui une grande crise. Après avoir lu le Wilhelm Meister, il a abandonné les théories abstraites, et il a, en signe de ce retour, commencé son Wallenstein en prose. Après Hermann et Dorothée, il l’écrit en vers, le remanie de fond en comble, et inaugure ce qu’on a appelé en Allemagne la période classique de son génie. Toutes ces phases, avec leurs raisons diverses, souvent subtiles, sont expliquées dans ses lettres avec un détail qu’il serait difficile de condenser sans compromettre la solidité et la physionomie même de tout l’édifice. Ces nuances infinies échappent en vérité à toute analyse ; il faut se plonger soi-même au sein de ces discussions infinies : on y reconnaît bientôt les voix d’une grande époque intellectuelle dans sa période de riche enfantement.

Après Hermann et Dorothée et Wallenstein, les principaux actes de cette double vie littéraire, où désormais tout est mis en commun, sont Faust, Marie Stuart et Guillaume Tell. On sait que ce dernier sujet, qui a été pour Schiller l’occasion de son chef-d’œuvre, lui a été suggéré par son ami. Goethe raconte qu’en 1797, visitant une fois encore le lac des Quatre-Cantons, il ne put résister à l’idée de peindre dans un poème cette nature charmante et grandiose. Il fallait animer cette terre si imposante avec des figures humaines dont la grandeur égalât la majesté des lieux. La légende de Guillaume Tell s’offrit alors naturellement à lui. Déjà, plein de ce beau sujet, il commençait à additionner ses hexamètres. « J’apercevais le lac, dit-il, aux tranquilles clartés de la lune ; j’illuminais les brouillards dans les profondeurs des montagnes ; je voyais les eaux étinceler sous les rayons les plus doux du soleil matinal ; dans la forêt, dans la prairie, tout était vie et allégresse ; puis je représentais un orage, armé d’éclairs et de tonnerre, qui du sein des gorges sombres se précipitait sur le lac. Je peignais aussi le calme des nuits… Je me représentais Guillaume Tell comme un être naïvement héroïque, d’une vigueur saine et entière, heureux de vivre, avec une âme enfantine où sommeille encore la conscience de l’homme ; j’en faisais un portefaix montagnard, parcourant les cantons, partout connu, aimé, partout rendant de grands services, au reste tranquillement occupé à sa besogne, travaillant pour sa femme et ses enfans, et ne s’inquiétant pas de savoir qui est le maître, qui est le valet… » Gessler lui apparaissait comme un petit despote faisant le mal et quelquefois le bien par passe-temps, sans nulle conscience de la dignité humaine. Walter Fürst au contraire, Stauffacher, Winckelried, ces patriotes animés des meilleurs sentimens de l’âme humaine, et de la force de volonté nécessaire pour briser un joug détesté, devenaient « ses héros, ses forces supérieures, agissant avec conscience d’elles-mêmes. » Mais, entraîné par d’autres occupations, Goethe ajournait toujours l’accomplissement de son dessein ; il finit par abandonner son sujet à Schiller, qui, sans avoir vu la Suisse, composa cependant une œuvre pleine de réalité. C’est assurément ici un des plus intéressans épisodes de cette double vie littéraire et un de ceux qui mettent le mieux en relief la différence des deux esprits. Ce même Goethe, qui recevait une impression si vive de la nature, au sein de laquelle il se plongeait comme en s’oubliant lui-même, et qui, par des conceptions puissantes, créait à la façon de Shakspeare des types supérieurs, aurait-il plié son génie et la poésie épique aux douces et harmonieuses proportions que Schiller, sur la scène dramatique, a su observer ? Goethe eût-il fait cette patiente étude de la chronique de Tschudi, dont Schiller a emprunté avec tant de bonheur les récits légendaires ? — Goethe, poète épique, était appelé à donner le Faust, tandis que Schiller, par le Guillaume Tell (1804), devenait, suivant sa propre expression, « maître des choses du théâtre. »

Le nom de Mme de Staël apparaît, vers la fin de la correspondance entre Goethe et Schiller, comme pour annoncer le groupe d’esprits qui servit de médiateur entre l’Allemagne créatrice de la seconde moitié du XVIIe siècle et la France du XIXe, si prête à recevoir et à féconder, en les transformant, tous les germes nouveaux. Ce groupe littéraire, à la tête duquel on doit la placer elle-même, nous est montré précisément, dans le second des deux ouvrages récemment publiés par M. Taillandier, sous des couleurs nouvelles, empruntées aux documens inédits que contenait le musée Fabre à Montpellier. Les premières impressions de Schiller en présence de Mme de Staël expriment d’une façon naïve et probablement fort exacte l’étonnement que causa à l’esprit germanique cette rencontre avec l’esprit français, si vivement représenté. « Mme de Staël est réellement à Francfort, écrit-il à Goethe le 30 novembre 1803, et nous pouvons nous attendre à la voir bientôt ici. Pourvu qu’elle comprenne l’allemand, nous en aurons raison ; mais lui expliquer notre religion en phrases françaises, mais lutter contre sa volubilité française, c’est là une tâche trop rude. Nous ne saurions nous tirer d’affaire aussi aisément que Schelling avec Camille Jordan, qui était venu à lui armé de pied en cap des principes de Locke (mil Locke angezogen) : « Je méprise Locke » dit Schelling, et naturellement l’adversaire ne souffla plus mot. » Le 21 décembre, il écrit : « Mme de Staël vous apparaîtra complètement telle que vous avez dû la construire a priori. Tout en elle est d’une seule pièce ; on n’y trouve aucun trait étranger et faux. Voilà pourquoi, malgré l’immense distance qui sépare notre pensée de la sienne, on se sent à l’aise près d’elle, on peut tout entendre de sa part, et on se sent disposé à tout lui dire. C’est la représentation aussi parfaite qu’intéressante de la culture de l’esprit français. Dans tout ce que nous appelons philosophie, par conséquent sur les principes élevés de toutes choses, on est en opposition avec elle, et cette opposition se maintient en dépit de son éloquence ; son naturel et ses sentimens valent mieux que sa métaphysique, et sa belle intelligence s’élève souvent jusqu’à la puissance du génie. Voulant tout expliquer, tout comprendre, tout mesurer, elle n’admet rien d’obscur, rien d’impénétrable, et ce que le flambeau de sa raison ne peut éclairer n’existe pas pour elle. De là son insurmontable aversion pour la philosophie idéaliste (idealphilosophie) ; cette philosophie est pour son intelligence un air méphitique qui la tue. Le sens poétique tel que nous le comprenons lui manque complètement ; aussi ne peut-elle s’approprier, dans les œuvres de ce genre, que le côté passionné, oratoire et général ; elle n’approuvera jamais le faux, mais elle n’apprécie pas toujours le vrai. Ce peu de mots vous prouvera que, par la netteté, la décision et la vivacité spirituelle de sa nature, elle doit exercer une influence agréable et bienfaisante. Il n’y a de fatigant chez elle que l’agilité peu commune de sa langue, car elle met son auditoire dans la nécessité de se transformer au point de n’être plus que l’organe de l’ouïe. »

De son côté Goethe émet, lui aussi, à propos de Mme de Staël, de fort curieux jugemens. Travaillant pour le recueil des Heures à la traduction d’un petit ouvrage qu’elle venait de publier, il mande à Schiller qu’il « s’est efforcé de donner au vague français quelque chose de plus déterminé et de plus voisin de la manière allemande. » Par ces mots : die französische Unbestimmtheit, il entend, je pense, le vague ou l’indéterminé de la pensée française, et non, comme traduit Mme de Carlowitz, le vague de la langue ; la maxime est suffisamment osée déjà, et il ne faut pas en forcer la signification ; mais on doit avouer d’ailleurs qu’il a laissé dans un certain vague lui-même l’expression de sa pensée. Goethe écrit encore : « Comme la bonne dame est à la fois d’accord et en désaccord avec elle-même ! mit sich selbst eins und uneins ! » Il reconnaît bien son ardeur d’intelligence, son caractère sympathique et passionné, mais une telle visite a été pour lui un moment de lutte pénible ; elle l’a forcé, dit-il, à exhiber ses vieux tapis et ses vieilles armes de défense. C’est précisément la même impression que Schiller a ressentie : « Notre amie est partie, dit-il, et je me sens tout juste dans le même état que si je relevais d’une grande maladie. » Placez à côté de ces curieux témoignages les belles et nobles pages du livre De l’Allemagne, où Mme de Staël apprécie le génie des deux poètes qu’elle a appris à connaître, et voyez de quel côté viennent se placer la conception vive, l’équitable et ferme jugement. Du reste ce n’était pas Goethe et Schiller seulement qui restaient étonnés et comme interdits en face d’une intelligence aussi française que l’était Mme de Staël : le recueil des lettres de Charlotte Schiller que nous citions tout à l’heure, et qui contient des correspondances venues de tous côtés, témoigne que tous les esprits allemands avaient subi la même impression, tant il est vrai qu’il y avait là une rencontre de deux génies entièrement divers. On lira avec intérêt dans la publication de Mme la baronne de Gleichen-Ruszwurm les jugemens de Charlotte elle-même sur Delphine et Corinne, et on y recueillera en particulier les échos jusqu’à présent peu connus de la réputation littéraire de Mme de Staël dans un petit cercle de beaux esprits, qui siégeait à Copenhague, et à la tête duquel était placée une Mme Brun, femme d’esprit et de cœur. C’est dire que sans doute il serait possible aujourd’hui, avec tant de renseignemens épars, de reconstruire le récit d’un des épisodes les plus intéressans que l’histoire littéraire puisse offrir.

Il faut lire, si l’on veut en suivre les conséquences immédiates, le volume dans lequel, tout récemment aussi, M. Taillandier nous a fait connaître une correspondance inédite de Sismondi. Il est impossible assurément de se rendre compte des origines littéraires du XIXe siècle, si l’on n’a fait ample connaissance avec ce petit monde de Coppet qui a servi de premier intermédiaîre entre l’Allemagne et la France. Rien de plus attachant que d’observer de près, comme on peut le faire par la lecture de lettres intimes, les qualités d’esprit franches et vives qui rendaient possible à ce groupe d’initiateurs intelligens un rôle prédestiné. Tout ce que la connaissance entière de la vie et des écrits de Chateaubriand par exemple nous a apporté d’élémens d’appréciation et de jugement définitif sur son caractère et son génie ne nous a pas rendus juges plus clairvoyans à son égard que ne l’était Sismondi en présence même de ses premières œuvres. Il faut lire à ce sujet de très curieux passages dans le livre de M. Taillandier. A côté des lettres de Sismondi, galerie nombreuse et variée, où tant de physionomies littéraires apparaissent, M. Taillandier a placé des lettres de Bonstetten, de Mme de Staël, de Mme de Souza, ces dernières portant l’empreinte d’un charme et d’une grâce remarquables. Toutes sont adressées à cette princesse d’Albany dont M. de Reumont avait donné une bonne esquisse, et dont M. Taillandier, grâce à une foule de documens nouveaux par lui mis au jour, et en même temps habilement employés, a restitué désormais l’entière et vivante physionomie.

En résumé, par ces trois publications diverses, mais qui se complètent et s’expliquent mutuellement, la Comtesse d’Albany, la Correspondance entre Goethe et Schiller ; les Lettres inédites de Sismondi, M. Saint-René Taillandier apporte de très nouveaux et très graves élémens à l’histoire et à la critique littéraires du temps qui nous a immédiatement précédés, et duquel nous sommes intimement solidaires. L’auteur de ces publications, qui poursuit depuis vingt ans par la parole et par la plume, avec un talent toujours applaudi, la double et parallèle histoire de la littérature allemande et de la littérature française, a d’autant plus de droits à la reconnaissance de tous ceux qui pensent et étudient que la littérature s’est plus intimement mêlée de nos jours à tout l’ensemble de la vie intellectuelle et morale, et qu’une connaissance plus entière du génie allemand, si original et si fécond, nous apparaît enfin comme indispensable à l’esprit français, ne fût-ce que pour l’aider à se bien discerner et à se juger lui-même.

E. GEFFROY.
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V. de Mars.
  1. Correspondance entre Goethe et Schiller, par M. Saint-René Taillandier, 2 vol. in-18. — Lettres inédites de Sismondi, par le même, 1 vol. in-18. — Œuvres de Schiller, traduites en français par M. Régnier, membre de l’Institut, 8 vol. in-8o.
  2. Parmi ces dernières, la correspondance de la femme de Schiller, publiée en deux volumes par sa fille, Mme la baronne de Gleichen-Ruszwurm (Charlotte von Schiller und ihre Freunde), est certainement une des plus remarquables.